Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Une fenêtre au loin. Et un coin de ciel bleu où poser les yeux qui nous auront vu grandir – et nous redresser pour toucher l'infini du bout des doigts. Et ce tapis qui aura accueilli tant de pages – tant de larmes – et tant d'extases. Et ce regard ébloui – inchangé – qui aura effacé la nuit – et su rompre les jours et le temps. Et cette assise sereine du chant – cette autre musique du silence – qui aura réenchanté le gouffre où nous aurons essoufflé notre quête – et notre folle envie de rencontres et de visages. Nous aimerions dire, à présent, que tout est passé – que tout est fini. Mais cette parole-là est impossible. Tout s'ouvre toujours et se referme. Tout disparaît et revient nous habiter. Tout s'efface et réapparaît – et recommence sous d'autres traits – en d'autres lieux – ici, ailleurs, partout. Rien jamais ne s'achève. Tout toujours se poursuit – tombe et se relève – trébuche à nouveau et se redresse encore...

 

 

Ciel défait par trop d’attente – et le somptueux du monde et du temps. Vie quelconque entre l’absence et l’éloignement. Lieu où s’étire le regard – et où s’écrivent parfois quelques poèmes. Voyage d’habitude. Migration des promesses vers l’horizon...

L’encre comme un autre bruit du silence. L’infranchissable sans échappée célébrant cette aile qui, un jour, caressa notre visage...

 

 

Marche encore. Chemin jamais achevé d’une parole trop hésitante. Au-dessus des moissons pourtant. Ni vraiment écume ni vraiment poussière. Et ce balancement dans nos têtes entre la page et le silence. Cette odeur exacte d’autrefois lorsque le rire ignorait le malheur... lorsque la peau intacte n’en était réduite à trouver refuge au fond de l’âme... lorsque les coups étaient aussi improbables que l’ampleur du ciel gris...

 

 

Intime image de cette crue insensée – de cette pesanteur secrète cachée parmi les strates de la peur. Un jour encore – précipitant l’inconnu à nos fenêtres – l’exhibant à la présence du plus invisible en nous – arrimé à je ne sais quelle jetée surplombant les eaux sombres du monde...

 

 

Echappé de cette folle vitesse – et de ce retard perpétuel du voyageur dont la lassitude pèse sur la foulée, cet horizon découvert à reculons lorsque les heures s’absentent des visages... lorsque le lointain fait figure de rêve... lorsque la croyance dévoile sa nudité sans pudeur... Un peu plus loin – et en retrait de chaque pas...

 

 

L’horreur bue jusqu’à la lie. Et derrière le mal, le plus intime mis à nu – et l’ardeur des premières fois. Comme un dé jeté au sort. Une manière de rebrousser chemin et de compromettre tout voyage...

 

 

Et ce silence sur les pierres. Immobile contre la roche. Et ces âmes rétives qui se faufilent en déployant leur jeu à l’envers du sol comme si nous devions pencher notre regard pour les comprendre – basculer le séant par-dessus la tête – et nous essayer à la bascule peut-être (qui sait...) pour déchiffrer leur infortune...

 

 

Ni revers ni médaille. Un peu de rage et de somnolence. Cette folie de vivre sans savoir. Et devant soi, ni porte ni refuge. Pas même un escalier ni l’ombre d’un couloir. Un peu de silence au milieu de la poussière. Et les vents tenaces qui obligent à fermer les yeux...

 

 

Poursuite des rêves. Et cet étonnement des mains blanches – innocentes. Nez contre la vitre. Front rivé à la boussole. Buste droit. Et regard tourné vers son centre. Comme un soleil au-dessus du monde...

 

 

Et tous ces désastres au milieu de l’enfance. Comme le signe de notre impuissance. Le recours du destin qui mêle les visages et le hasard. La signature de l’ignorance et de la confusion...

Et cette écriture, captive de son histoire, qui émerge des décombres – et refuse la fatalité. Qui barbouille les pages de son cri – hurle sa solitude – et laisse quelques traces de son bref passage...

 

 

Comme un arrière-pays encore lointain – éloigné des yeux qui bravent la mort pour rejoindre l’horizon – la promesse d’un visage ou d’une vie affranchie du hasard à force de volonté. Comme une sève au-dedans du sang qui ignore les siècles et les saisons – et qui cherche une issue dans le sommeil des voyageurs...

 

 

Une peau éparpillée en incertitude. Une traversée – et une nage – au milieu des circonstances – à contre-courant du temps – entre la route et le hasard. Et cette somnolence sur les visages. Comme une absence aux élans trop rapides – et trop fugaces – pour entrevoir le désastre de tout appui...

 

 

Comme une façon d’être là – au plus proche du leurre – parmi les oscillations de l’âme – et ses balancements entre les horizons qui s’avancent et s’éloignent. Jamais raidie par la pesanteur du monde...

 

 

Fontaines, clochers, sources. Et ces places livrées aux armes. Et aux abords de toute contrée, ces fossés qui refusent l’absence du temps en essayant de rejoindre l’ailleurs. Comme une vague promesse d’avenir...

 

 

Et ces saisons plus passagères qu’autrefois qui mêlent la terre au regard – et les larmes au sang. Déployant leur ardeur pour que l’hiver soit reconnu comme le plus intime des passages – la porte du plus intense...

 

 

Une vie à l’envers. Détournée de ses lois pour dissoudre toute structure – toute idée – la mémoire et le hasard – et faire face à l’absence et à la poussière – et entrevoir par-dessous leurs voiles cette injonction de la lumière – cet appel incessant du silence...

 

 

Un sillon toujours entre l’aile et l’horizon qui dissipe les erreurs et le reflet des miroirs. Qui abandonne les visages et ce qui brille avec trop d’éclat – les fausses promesses et le revers de toute médaille. Guidant le sang à travers ses doutes. Serrant entre ses doigts la fin des jours. Semant des lunes plus vives que la vraie entre les fleurs et les bouches fanées. Et, au loin, l’aile qui jaillit – et émerge des profondeurs insoupçonnées de l’horizon comme une grâce au milieu des jeux et de la détention...

 

 

Chaque être, chaque chose, chaque visage, chaque note, chaque parole, chaque geste, chaque pas, chaque souffle, chaque instant – chaque élément de l’Existant (et même le moindre de ses fragments) est une once d’or. Et nous les traitons comme s’ils n’étaient que des maillons dérisoires – et sans importance – dans une longue suite d’insignifiances. Quantité négligeable – et sans attrait – dans l’amas de contraintes et de labeur qu’il nous faut abattre chaque jour...

 

 

Racines et sommets disparus. Brûlés par tous ces pas fébriles. Ainsi chemine-t-on vers la fin du voyage. Un regard. Quelques barrières – et quelques frontières – encore à franchir. Le soleil au bord de toutes les routes. Et la foulée imperturbable – inépuisable – comme une fenêtre ouverte sur le silence...

 

 

Une nuit de solitude où le feu brille. Et ces flammes que je vois sourire à l’aurore – fenêtre embrasée – brûlant les restes de ce sinistre séjour...

Et ceux qui s’avancent seront vus comme les premiers complices de notre départ – de notre réveil – de notre résistance au sommeil. Et nous aimerons ceux qui suivront nos pas autant que ceux qui se lamenteront encore – aveugles à la porte que nous aurons glissée au fond de leurs yeux – entre la lassitude et le silence...

 

 

Dieu, le sommeil et l’abandon sont les fils prodigues du silence. La perfection cerclée d’or et de noir qui danse sur la toile au fond du désordre et des couleurs traversés par nos troubles et notre incertitude...

 

 

La survivance des siècles. Cette résistance à l’oubli. Ce renoncement au silence et à la beauté. Comme un murmure – une vaine prière – lancé(e) du plus lointain – d’un port du bout du monde peut-être – où patientent quelques visages – des milliards sans doute – trop occupés à leur fouille et à leur désir d’or pour voir le grand incendie qui se propage et ruinera leur rêve de fortune...

 

 

Passé le temps de la nuit où nous rêvions d’amour et de visages. Les chevelures nous auront appris la méfiance et le désir de solitude...

 

 

Nous n’avons rien dit – et n’avons rien fait – pour lutter contre la mort et ses fruits lointains. Nous avons épousé les vagues – et, plus tard, l’océan. Ce grand bain d’infini qui fait chanter l’Amour – et berce les âmes un peu folles qui s’exercent au courage en attendant la plénitude...

 

 

Comme le premier oiseau sorti de l’ombre – des ténèbres – renonçant aux branches, aux pierres et aux étoiles pour un vent discret sur ses ailes. Comme un miroir caressé par la nuit qui soudain se brise en mille reflets involontaires. Comme une âme penchée sur la source et dont la soif a été oubliée. Comme le premier homme à la chevelure sombre, debout – ivre de joie – devant le silence. Comme une chair dressée contre la jambe du monde. Comme un souffle abandonné aux rumeurs des Dieux – un peu d’encre jetée pour que le troupeau rejoigne le gardien des collines. Comme un peu de sang qui bat dans la poitrine et une aube offerte au passeur de vie. Comme un avant-goût, peut-être, d’éternité...

 

 

L’ombre, les rumeurs, les ténèbres. Reflets du miroir posé face à la nuit. Dernier quartier où viennent boire les bêtes assoiffées. Ultimes souffles avant la montée de l’aube. Et quelques traces jetées dans l’encre qui recouvrira notre peau. Comme le témoignage de l’avant-ciel encore si peu affranchi des chimères...

 

 

Nous voyons le jour. Le ciel, le sable, la terre. Juchés au-dessus de l’abondance des siècles – le front arc-bouté contre le temps. La main prolongeant le cœur – et la parole, le silence – sensibles aux frémissements des berges et à cette eau qui coule parmi les élans et les rêves. Enchantés du noir au fond des écorces et de cette lumière suspendue à la mémoire...

 

 

Sans âge, couverts d’humus, de songes et de choses. Corps impudiques exhibant l’Amour. Et parmi les ronces, les griffes et les broussailles, cette odeur de soufre et de tempête. Et cette armée de lutteurs qui s’acharnent au-dessus de la mort...

 

 

Nous dansons à présent au bras de l’Amour et de la mort. Entre l’ombre et la douleur. Parmi les visages grimaçant aux limites de la supplication. Avec dans les yeux cette espièglerie de ceux qui savent vivre sans espérance. Soucieux de l’horreur mais impuissants – si impuissants – à égayer davantage que leurs jours...

 

 

En définitive, nous n’aurons gagné, après toutes ces luttes et ces épreuves, qu’une ampleur suffisante du regard pour vivre avec moins d’effroi et de désespérance dans cette tristesse commune...

 

 

J’aurai aimé passionnément les bêtes et les arbres. M’en serai fait le compagnon sensible et attentionné. Et c’est avec eux que j’aimerais préparer les noces nouvelles. Et à eux que j’aimerais offrir le signe – l’insigne peut-être – de la beauté et du courage...

 

 

La souffrance, la solitude et la tristesse n’auront pas été vaines. Grâce à elles, nous aurons touché du bout des doigts la frontière – cette ligne mystérieuse – qui sépare le sang de la joie...

 

 

Le silence encore comme seule vérité – unique réalité tangible dans ce monde apparent où le séjour des passagers est aussi bref (et aussi léger) que leur souffle. Et où les élans ne sont que des assauts contre l’impossible...

 

 

Nous allons sur la pointe des pieds, le désespoir enroulé à notre cou et la tristesse en bandoulière, vers cette joie – ambassadrice de la blancheur – cette couleur d’innocence qui teinte peu à peu les âmes et les pas...

 

 

Une nuit sans promesse, bien sûr, malgré les guirlandes et les lampions – et les éclats de rire qui résonnent au milieu de la tristesse. Faces souriantes – figures enjouées – jouant à la joie imparfaite d’exister. Avec cette substance qui s’intériorise pour avoir l’air d’aimer la fête et l’oubli. Comme une partition de bravoure malgré les secousses et les supplices retranchés au fond de l’âme – et qui rongent au-dedans comme une lèpre – comme une peau craquelée sous l’apparence de la joie – mais usée déjà par l’absence et le diktat des conventions...

 

 

Nous étions malades d’une autre vie – enfouie sous l’autre plus apparente. Et nous n’avons su résister à ses assauts. C’est elle qui nous fit naître parmi les hommes – au milieu des rêves, de la cendre et du sommeil...

 

 

Nous dormions autrefois blottis contre la terre et la douceur des jupes – effleurant la neige de nos doigts et le ciel de nos âmes. Mais la lumière ne sut percer la grisaille. Et tous les oiseaux s’envolèrent – laissant le passage froissé au milieu des pierres. Comme un aveu, sans doute, d’impuissance. Une impossibilité d’envol parmi les clochers noirs et leur flèche dressée vers le ciel. Et le gage, peut-être, d’une promesse faite aux hommes – de rester encore un peu parmi eux – à leurs côtés – pour que le bleu devienne possible entre les arbres et les rochers – et au-dedans des visages privés de silence...

 

 

Entre l’abîme et l’inespéré, le son des sabots sur les chemins. Et le tintement des cloches entendu au-delà de l’horizon. L’infime sous les lampes – penché au milieu de ses ombres – cherchant la neige et sa nudité – et le fleuve, le grand fleuve, qui émergera de la nuit...

 

 

Couché(s) au-dedans du silence, nous attendons le visage debout – indemne – parmi les violences. Et nous patientons, stoïques, parmi les étoiles blanches et lointaines la fin du temps, l’abandon des visages et l’achèvement du sommeil...

 

 

Et tout ce bleu au-dedans du noir. Et ces mains crispées sur l’or. Comme une trahison envers la tendresse innée de l’homme et la poursuite stérile de tous les rêves de nos aïeux. Comme une bêtise au goût aventureux qui s’échinerait à façonner l’âme pour un monde invivable...

 

 

Au hasard, nous préférons le silence. Et à la lune, ce buste penché sur l’herbe et les fleurs. Assis sur une chaise invisible posée au milieu du monde. Avec l’âme humble et déférente en surplomb des visages. Abandonnant les mains et les pas aux circonstances. Accueillant les sanglots par cette immense fenêtre ouverte sur ce qui compte – et brûle – les jours. Appuyé en quelque sorte contre le promontoire de l’aube où les voix basses – criantes ou en prière – ne sont vouées qu’à l’attente, à la déception et au règne du pire. Et nous les regardons sans ciller s’enfoncer et émerger – tournoyer et se perdre – au milieu des débris que les vents pousseront vers l’hiver...

 

 

Et cette guigne collée aux basques des bêtes, comment croire qu’elle est née du hasard... Serions-nous cette part du destin qui les maltraite... Et ces arbres que l’on coupe à l’usage du feu – d’un peu de chaleur pour traverser l’hiver... Serions-nous cette main qui pille et transforme les forêts en désert... Comment imaginer que nous soyons toujours aux ordres du pire...

 

 

Visages de la terre hissés à bout de bras hors des frontières. Vent glissant sous les paupières pour dévoiler le bleu qui gît au fond des âmes. Dieu peut-être œuvrant dans notre halte – découvrant deux ou trois pans de l’aube pour nous initier à ce que nul ne peut meurtrir ni faire mourir. Comme un avant-goût de ce qu’achèveront la souffrance et la mort...

 

 

Dans l’entrebâillement de la pensée, le silence. Et cette joie à laquelle ne peut prétendre la raison...

 

 

Dans la traînée de l'hiver, les ombres s'étirent. Et quelques barreaux se dressent encore sur lesquels viennent se poser la rosée et les rayons paresseux d'un soleil inimaginable.

La rencontre des pierres et du silence. Avec sur les visages, le sourire d'un prophète lointain – ravi de cette fraîcheur nouvelle – et pas inquiet le moins du monde des résidus de poudre sur les âmes engrillagées au fond de leur cage posée quelque part sur l'infime promontoire des années...

 

 

Une couverture d'étoiles blanches avec, cachés dans ses plis, quelques oiseaux d'envergure et cette main crispée qui parfois s'abandonne...

 

 

Face au monde, quelques fleurs ouvertes – légères – discrètes – presque invisibles – mais dont la beauté est une caresse sur l'âme. Comme une prière – un chant – orchestré(e) par la lumière. Comme une grâce au milieu des ruines et des tombeaux...

 

 

L'hiver encore. L'hiver partout comme si le ciel soudain nous offrait sa blancheur – son innocence – et recouvrait l'horreur et la honte avec un peu de neige – un peu d'étincelance sur l'or – pour libérer les hommes de leur fouille et de leurs conquêtes...

 

 

Une chambre face à l'immensité. Et la joue de l'homme contre la vitre – avec quelques pensées collées à la chevelure des Dieux. Comme un instinct – une sauvagerie – qui refuserait l'incertitude du monde – et son inexistence peut-être...

 

 

Et cette douceur – cette délicatesse – au fond de l'âme – presque une tendresse – qui se redresse et efface imperceptiblement l'inhumain de l'homme pour donner un autre souffle à ses gestes – et une allure plus décente et moins sauvage sans doute. A l'image de cette présence qui ne montre sa pleine envergure que lorsque les yeux sont capables d'y renoncer...

 

 

Nous avons veillé. Nous avons guetté. Et rien n'est arrivé pour terrasser les malheurs et égayer l'âme taciturne qui accompagnait notre attente...

 

 

Alliée de la neige et des brûlures, cette âme solitaire qui, entre les rêves, a choisi le silence – et de rompre la monotonie des heures pour un feu – et un ciel – plus vivants que nos ombres...

Le songe d'un homme glissant peut-être vers ce qui l'a précédé...

 

 

Et debout, à présent, au bord d'un soleil immense – éblouissant – qui redonne aux aveugles la curiosité et le goût de voir – et à la laideur sa beauté. Et qui grimpe sans bruit sur les berges où s'entassent les peurs légendaires pour maintenir le mystère de sa présence – et déployer insidieusement l'hiver dans la solitude des hommes...

 

 

Neige qui brûle la peau. Silence encore incomplet. Pensées toujours aussi vivaces. N'est pas né le jour qui nous verra fleurir l’innocence...

Et cette folie sauvage qui obscurcit l'aurore. Et cet élan de joie à assécher la soif. Comme si la foudre était notre instinct. Comme si les yeux fermés abdiquaient devant le sang et la mort. Comme si les ténèbres, ce sable et ces mots n'étaient qu'un adieu provisoire aux vivants...

 

 

Gorges et envergure déployées à travers ce restant de vie. Et cette folle allure qui fait oublier la mort. Comme des œillères tournant aveuglément autour de leur trou – de leur tombe...

Glissement progressif du bruit vers le silence. Jour faisant face à la nuit. Et cette terreur dans les yeux qui ignorent l'ampleur de cet élan inconnu – de ce visage vers eux, immense, qui s'avance...

 

 

Un monde. Des hommes. Et plus d'un regard inquiet. Et plus d'une main nouant aux yeux un bandeau. Et plus d'une botte secrète au fond des besaces posées près des outils et des instruments d'éventration à l'usage des âmes et de la chair. Et tous ces secrets dissimulés derrière l'évidence. Comme si nous savions voir au fond des yeux des hommes...

 

 

Le mystère intact – inentamé – comme un enjeu peut-être trop ambitieux pour les hommes qui ne s'échinent, si souvent, qu'au labeur de l'abondance... Unique remède – unique salut – pensent-ils à leur destin...

 

 

Beauté indéchiffrable du monde. Et les hommes, pelles, pioches, marteaux et stylos à la main, essayant d'en extraire la substance pour en revêtir leurs jours et leur âme...

 

 

Regard sans équivoque sur le désir et l'indésirable. Sur ce feu qui anime la volonté de vivre – et de s'affranchir du triste et commun destin des hommes. Marche lente – progressive – vers cet espace sans couleur dont la tendresse n'a d'égal que l'éclat. Revigorant au milieu du doute et des soupçons accumulés au fil des siècles...

 

 

Il faudrait taire le monde et les hommes – et exclure tout commentaire – pour ne se consacrer qu'à la splendeur de notre présence et offrir au Beau et au Bien un espace – et rendre hommage à leur vérité dans cet univers de laideur et de mensonge...

 

 

Au creux du pire glissent parfois, au côté de l'inévitable, la surprise et le merveilleux – l'enchevêtrement du simple et du doute qui invitent à la transformation du regard – et le possible couronnement de la vérité...

 

 

Comment une parole – et une perspective – porteuses de haine ou blâmant simplement la laideur pourraient-elles inviter au silence et à la beauté en sachant que celles qui exposent l'Amour et la lumière demeurent, le plus souvent, sans effet – et parfois même exaltent le pire...

 

 

Dans cette latitude entre le geste et le silence – entre le crayon et la page blanche – naissent, en même temps que les arabesques, l'effacement et ce qui recommence. Comme la vie et la mort entremêlées dans leur étreinte...

Le reste n'est qu'un peu d'ombre dans le jardin du monde. Des voix mêlées de rires et de sanglots dans l'attente d'un chemin – dans l'espérance d'une fin plus heureuse...

 

 

Nous allons cahin-caha appuyés les uns contre les autres vers cette lueur qui monte du fond des âmes – vers cet après sans franchissement – vers cet infini des jours sans avenir – poussés par la course folle des vents – immobiles pourtant depuis toujours sur cette rive vouée aux départs, au partage et à tous les recommencements. Dans le sillage du même Amour...

 

 

Et ce rêve d'autrefois d'aller au faîte du songe – et d'en revenir couronné du laurier des dormeurs – qu'il est loin à présent. Ne restent plus que la solitude – et la joie d'aller seul – et sans sommeil – sans se laisser corrompre par la somnolence et la torpeur des foules...

Et cette danse parfaite, aujourd'hui, au milieu des visages. Pieds effleurant la terre autant que les étoiles anciennes. Sourire impérissable sur les lèvres. Et l'âme debout – ivre de sa propre lumière...

 

 

Autrefois nous interrogions l'espace, le monde et les visages. Quémandions quelques restes au destin. Ignorions autant les exigences de l'âme que celles du corps. Brûlions la vie autant que l'avancée inexorable de la mort. Sacrifions à nos nécessités celles des autres – ces inconnus au visage étranger – presque incompréhensible. N'avancions qu'à petits pas autour de notre figure secrète. Refusions l'évidence de la solitude. Craignant par-dessus tout le silence – cet aveu de joie et d'impuissance face à nous-mêmes. Et nous nous trompions sans même le savoir. Mais de cette erreur, nous apprîmes à nous connaître – et à refaire mille fois le chemin à l'envers – pour nous découvrir originellement intacts – et indemnes des histoires et des siècles – à la fois si proches du monde, des visages et de l'espace – si proches du destin – et toujours hors de portée...

 

 

Au gré de l'âme, nous nous balançons. Tantôt emportés, tantôt enfermés par les liens tissés. Et ainsi la liberté demeure introuvable...

 

 

Nous pensons sous des nuages plus pesants que le monde. Nous vivons sous un ciel plus épais que notre désir de vivre sans nuage et sans appui. Nous vénérons la terre – lui vouons un culte, compréhensible certes pour ses offrandes, mais où la commune mesure nous attache à l’abondance au lieu de consacrer le peule rien – que nous considérons comme des ombres mortifères. Comme si, à travers nous, trop denses sûrement, sans cesse se heurtait l'indicible...

 

 

Sous le jour, la pierre et le sang – ces alliés substantiels de l'âme. Et cette épaule rassurante – et réconfortante – pour traverser la vie et le monde – et affronter la froideur des visages. Comme une résistance à l'obéissance et à la soumission orchestrées par les hommes. Une manière d'écarter le joug et le temps dévoués à la puissance – et de franchir ce qui nous guide pour rejoindre notre rêve d'allégresse...

 

 

D'ombres et de flammes, le cœur de l'homme – muet jusque dans la solitude. Et cet écho impatient qui, de son poing, frappe à toutes les portes pour se faire entendre. Comme le rêve d'un Amour impossible...

 

 

Et ce supplément d'âme qui offre sa danse au silence – pour vivre debout au milieu des corps serviles agenouillés devant l'or et le pouvoir de la naissance. Nous aimerions oublier ses naufrages, ses frasques et ses turpitudes. Nous aimerions frissonner devant cet abandon pour quitter l'enfer des ombres et des flammes...

 

 

Echoués parfois encore sur cette rive où le geste et le soupir côtoient le désespoir – cette folle envie d'un autre monde, d'une autre terre, d'un autre soleil. Comme le désir d'un temps nouveau déchargé de l'ancien où les baisers avaient une odeur de défi – et où les enjeux étaient corrompus par l'attente et les exigences – et le refus de toute solitude...

Et nous voilà encore ligotés au fond du gouffre – avec ce rire (pourtant) qui ressemble à un chant de délivrance...

 

 

Le jour se lèvera demain. Et, comme aujourd'hui, le souffle se mariera au vent pour témoigner de l'indicible – et dire aux hommes, suspendus à toutes les lèvres, que le silence durera encore...

 

 

Esclaves de notre histoire – de toute histoire, nous aimerions croire au jour qui se lève, au cœur sans honte assis avec tristesse devant tant de morts. Nous aimerions vivre – moins lâches qu'autrefois – et un peu plus vivants peut-être – avant la fin du conte – avant que la mort ne tourne la page (notre page) – en retardant ce qui viendra, sans doute, nous arracher à l'espérance...

 

 

Larmes, fleurs, chemins. Mémoire chevauchée tantôt par le rire, tantôt par la terreur. Et ce doute, si précieux, sur l'attelage. Et ces jugements bruts – et sans racine – qui visaient à pourfendre le monde.

Corps en transit. Sang versé. Et ces doigts qui cherchent encore leur route à travers les cris et les fossés où l'on assassine. Comme si nous étions taillés pour le voyage, l'aventure, la découverte. Comme si nous étions les jouets d'un destin gouverné par la mort – et le fruit mendiant d'une grâce et d'une décomposition inévitable cherchant à genoux le courage d'aller vers sa délivrance...

 

 

Pierres aussi immortelles que les désirs et les cimetières. L'âme enfoncée en plein cœur – là où le sang jaillit comme une neige au visage masqué et funeste. Comme un homme sans mémoire dont la figure n'est que l'éclat d'une fureur arrachée à sa cime – et bientôt défaite par les saisons pour un printemps éternel – hors du temps...

 

 

Dans cette chambre indéfinissable aux fenêtres tournées vers les vents – ouvertes sur le monde et les visages – l'oubli se fane en silence. Entre la lune et le sable. Et derrière l'horizon, la solitude des pierres. Comme une absence portée très haut...

 

 

Et cette âme simple qui secoue la neige sur nos semelles. Et qui disparaît avant même d'être remerciée. Comme pour nous dire que le voyage sera long encore – et profondément solitaire – et qu'il nous faudra avoir la patience des saisons pour atteindre l'hiver...

 

 

N'être qu'un homme adossé au silence dont les mains caressent les visages – tous les visages – qui patientent au carrefour des jours prochains – entre hier et l'oubli. Le regard en surplomb de cette longue queue où se bousculent toutes les têtes pour voir l'horizon – et avaler la route qui mène nulle part – qui ne conduit que vers cet infranchissable infini...

 

 

Nous n'aurons rien dit – et n'aurons rien fait – nous autres qui attendons encore. Nous aurons frappé à toutes les portes, sans succès. Nous aurons laissé un peu de vent blanchir la nuit – et adoucir le jour. Nous n'aurons été qu'un silence incompris et incompréhensible – qu'une voix muette dans la solitude – parmi des milliers d'autres voix muettes – terrées, elles aussi, dans le noir – au cœur de cet isolement des yeux et de l'âme cherchant un secours – une issue – avant que le ciel ne leur tombe sur la tête...

 

 

Un baluchon, un livre – quelques livres peut-être – une boussole. Et des chemins à foison pour les âmes fiévreuses et hagardes. Le lot de l'homme juché sur sa douleur. Cet exil – cette errance – qui enlise les semelles dans la boue. En-dessous d'un ciel qui arrache tous les rêves...

 

 

Un ange dort au creux de notre sommeil. En vérité, il ne dort pas. Il veille, inquiet de notre somnolence. Et accompagne nos foulées rêveuses – rageuses parfois (si souvent même) – aussi loin que nous mène la marche. En vérité, il attend l'abandon de tout bagage – que s'use l'espoir d'une autre vie, d'une autre terre, d'un autre monde – et que le cœur se brise, et s'attendrisse, pour pénétrer (enfin) – retrouver, bien sûr – l'âme dont nous l'avons exilé...

 

 

Cartes, livres, visages. Et autant de passages vers le silence. Et cette ardeur des pas. Et cette recherche du grand frisson. Et cette crainte de l'errance alors que le ciel – et le soleil – ivres de leur lumière – ivres de leur Amour – fréquentent déjà tous les chemins du monde – et honorent (depuis toujours) la vie de leur présence. Mais où avions-nous donc posé les yeux – et notre âme – pour ne rien voir ni ne rien sentir...

 

 

Le sable et le temps. Mille ans de fouille dans l'urne sans fond du sommeil. Et mille visages rencontrés. Et au cours de ces conversations de l'absence, quelques âmes entendues, rares et d'autant plus précieuses, au faîte de leur quête – et au fond du trou – là où les mains et les cœurs se dérobent – là où la vie et le monde ne tiennent qu'à un fil – là où le néant devient silence – baume – frère – regard. Le seul espace capable de nous convaincre de capituler – et d'abandonner toute recherche. Le véritable lieu de la rencontre – de toute rencontre – avec la figure inespérée de l'âme, du monde et du ciel, que voilaient nos pelles. La découverte de notre mystère que la mort même ne saurait nous arracher...

 

 

Une voûte. Et une lumière encore incomprise. Trop subtile – impraticable – sans doute pour les âmes trop grossières – et ces yeux et ces doigts accrochés à l'apparence...

 

 

Jour de peine où la faim est encore jetée aux loups. Et cette joie (notre joie) arrachée à sa racine. Dessinant une ombre sous la parole. Comme un horizon – un seuil – dont nul ne pourrait se libérer. Comme une peur cognant encore contre nos remparts. Comme un bout d'aile naissant à la base de l'épaule coupé dans sa folle envie d'infini. Comme un ciel, à peine entrevu, qui retomberait sur le sol et que l'on recouvrirait de suie et de neige... Et bientôt, la glace et la cendre partout. Et nos pieds nus écorchés par la boue sèche des chemins – noirs au milieu de l’absence...

 

 

Une fenêtre au loin. Et un coin de ciel bleu où poser les yeux qui nous auront vu grandir – et nous redresser pour toucher l'infini du bout des doigts. Et ce tapis qui aura accueilli tant de pages – tant de larmes – et tant d'extases. Et ce regard ébloui – inchangé – qui aura effacé la nuit – et su rompre les jours et le temps. Et cette assise sereine du chant – cette autre musique du silence – qui aura réenchanté le gouffre où nous aurons essoufflé notre quête – et notre folle envie de rencontres et de visages. Nous aimerions dire, à présent, que tout est passé – que tout est fini. Mais cette parole-là est impossible. Tout s'ouvre toujours et se referme. Tout disparaît et revient nous habiter. Tout s'efface et réapparaît – et recommence sous d'autres traits – en d'autres lieux – ici, ailleurs, partout. Rien jamais ne s'achève. Tout toujours se poursuit – tombe et se relève – trébuche à nouveau et se redresse encore...

 

 

Nous nous balançons toujours (trop) ostensiblement entre ce qui nous blesse et nous délivre – entre ce qui embourbe et exalte notre sacrifice et ce rêve de fortune délivrée du hasard. Voilà peut-être pourquoi nous claudiquons sur tous les chemins... Comme la malice d'un destin voué au côtoiement des contraires et à l'entremêlement des extrêmes. Des vies tirées à hue et à dia – bancales – boîtantes – où le seul remède entrevu est la conquête des horizons – de tous les horizons – pour embrasser et concilier toutes les directions. Erreur monumentale, bien sûr, car nous voilà bientôt plus dispersés encore – plus éparpillés que jamais – contraints de suivre mille pistes qui achèveront de nous disloquer...

D'autres – plus sages, ayant sans doute su écouter leur désir le plus puissant – leur nécessité incontrariable – ont suivi le même sillon – le creusant encore et encore. Et au milieu de leur embourbement, ils surent – purent peut-être – atteindre le sous-sol – s'y allonger de tout leur long, corps et âme, et voir leur attente – leur enlisement – se transformer en abandon, et leur abandon en envol et leur envol en liberté affranchie de toutes les résistances et de toutes les contradictions – de tous ces élans antagonistes si grossièrement terrestres...