Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Et sous nos yeux – et dans notre regard – tout continue – et recommence...

Tous ces jours (accumulés) sous la mémoire – et qui s'étendent au-delà de la mort. Comme une ligne continue et mensongère – un fil tissé de rêves et de souvenirs sur lequel s'enlisent les vivants...

La nuit, le jour. Le sommeil et l'innocence. L'ignorance et le petit chemin qu'empruntent les âmes. Aussi simples qu'un sourire – et qu'une main modeste qui se tend vers ceux qui trébuchent...

 

 

Un recueil de mots et de souffrances. L'esprit agité – chahuté par l'espoir, le refus et la révolte. Et les plaies multiples – de toutes formes – et les visages complices de tous les désastres. Et pourtant... Nulle blessure dans le quotidien sans mémoire. Un regard neuf – toujours renouvelé – sur ce qui passe...

Loin du monde. Loin des hommes. Comme la distance – et la ressource – nécessaires peut-être à tout accueil...

 

 

On entend les hommes se plaindre de ce qui est offert. Mais savent-ils seulement ce qu'ils ont perdu – et ce que serait la vie sans le monde et ses figures légendaires... A voir leurs larmes et leur rage – et cet abattement presque permanent qui fait vaciller leur âme, je crains qu'ils aient oublié l'origine et la gratitude indispensable pour vivre parmi les pierres, les arbres, les bêtes et les visages...

 

 

Terre, ombres et soleil. Et cet espoir de se retrouver malgré la tristesse et la prégnance des masques et des mensonges parmi ces yeux qui n'ont jamais su voir – et ces visages qui n'ont jamais su aimer...

Et cet élan de la première neige. Comment aider – et appuyer – son goût pour les retrouvailles... Et son souffle malmené – abîmé – par tant de guerres saura-t-il trouver asile au fond des âmes...

 

 

Qui n'a jamais souhaité éteindre le monde pour s'avancer seul dans le silence – et embrasser les lèvres d'un Dieu sans exigence...

 

 

De l'autre côté du mur se défait cet absurde désir de durer. Les instincts n'ont plus cours. Ne subsistent que ce regard – et cette envergure de l'âme – pleinement comblés par ce qui passe...

 

 

Et à ce monde qui n'en finit jamais de frémir, de blêmir et de s'encanailler – et à ces visages pris dans les tourbillons des élans, des désirs et des pensées – comment leur dire qu'existe une autre vie plus belle et plus sereine au cœur de ce que nous avons toujours fui...

 

 

Attentes, machines, écrans. Partout des chaînes qui, en délivrant de quelques fers, enferment et emprisonnent davantage. Et cette peur du vide – et cette crainte du manque et des abîmes – qui ont façonné mille tours – et autant de sacs emplis à ras bord de victuailles et d'abondance. Célébrant un monde qui dresse les uns contre les autres – qui sépare "le bon grain" de l'ivraie – et les âmes oisives des mains docilement laborieuses – et qui alimente l'ignominie née du rejet du simple et du naturel. N'aspirant qu'à dépasser ses médiocres limites en reniant et en oubliant l'essentiel. Porté par une marche infatigable – et des visages qui ne voient guère plus loin que le bout de leur nez, encore rougis par les coups et les pleurs – et qui envahit l'espace et obscurcit les horizons. Dans cette folle espérance de voir, un jour, jaillir la lumière de cette fuite en avant et de ces excès pour atteindre (enfin) le rêve ultime de l'homme...

 

 

Sensible autant à ce qui passe et s'efface qu'à ce qui accueille et contemple en silence...

 

 

Et ce souffle qui n'aura épargné ni les âmes ni les visages pour déterrer – et vivre – le silence au milieu des bruits...

 

 

Vies, morts et souffrances. Et cette blancheur de l'innocence. Et cet Amour et ce silence au cœur du regard. Comme les seules rives possibles du monde pour ne pas (trop) désespérer de cette violence – et de cette ignorance – et des mille saccages exercés contre la terre et les vivants...

 

 

Et cette incompréhension de (presque) tous face aux circonstances – et à cette impérieuse nécessité de vivre – accordés, malgré eux, à un monde – à une perspective – qu'ils pensent surnaturel(le) et qui est peut-être, au fond, la seule présence à laquelle se fier...

 

 

Seul ce (lent) retournement du regard donne à l'âme cette distance et cette proximité – l'Amour et la sensibilité à l'égard de ce qui passe sous nos yeux, dans nos têtes et dans nos vies ; les cris, les plaintes et l'incompréhension comme le sourire que dessinent parfois nos lèvres devant les spectacles du monde...

 

 

Tout blesse – et est blessé – chez les bêtes, les arbres et les hommes. Tout se faufile au milieu de notre nuit – dans ce sommeil où le rêve et les images font office de monde. Et les yeux sont tristes – et un peu perdus – malgré les sourires et les postures d'insouciance. Tout est brutal – les coups et les caresses – les désirs et les jugements. Tout souffre et se plie aux exigences des destins. Et bien peu voient les promesses de cette traversée – et le sens de cette absurde révolte contre le silence. Bien peu délaissent leurs résistances qui aggravent les plaies. Et bien peu renoncent à desserrer leurs poings. Trop de hargne encore – et trop peu de certitudes pour aller aussi fragiles et démunis que le coquelicot vers leur fin – sans inquiétude – sans le souci du soleil et de la pluie – et sans la peur de mourir sous la cognée du temps et le regard indifférent de leurs frères...

 

 

Comment pourrions-nous convaincre les hommes qu'une autre vie – qu'un autre monde – est possible au cœur de cette vie – au cœur de ce monde – où tout se déchire... Comment leur dire cette beauté qui trône au milieu de la vulnérabilité et de la mort... Comment leur dire que jamais la joie ne naîtra des circonstances mais de la certitude de l'éternité et de la fin... Comment leur dire que nous sommes moins ce que nous croyons être que le reflet d'un Dieu sans malheur – et qu'en nous pousse, chaque jour, la fleur de l'innocence – belle et merveilleuse – promise au silence et au paradis au milieu des visages – au cœur de ces lieux que nous avons, malgré nous, transformés en enfer...

 

 

Au bord de tout ; des ravins et de la foudre, du ciel et de l'âme, des fleurs et des couteaux, des masques et de la vérité sans leurre ni mensonge. Et, pourtant, les nouvelles regorgent de malheurs – et donnent à espérer aux hommes mille choses inutiles et intenables – mille rêves qui exaltent les foules – leurs délires et leurs croyances – et leur folle envie d'espérance – pendant que l'on égorge les bêtes et bafoue, à chaque instant, la candeur des enfants...

Monde triste – et noir. Et, pourtant, tout est là – présent à nos côtés – au milieu de l'immonde et de l'ignominie ; cette joie et ce silence que rien jamais ne peut corrompre...

 

 

Et ces lentes déchirures du quotidien que nous rafistolons vaillamment avec quelques clous et un peu de colle pour avoir l'air moins tristes et moins sombres que nos âmes. Peine perdue, bien sûr, tant que l'impossible et l'impensable n'auront anéanti nos remparts et nos résistances...

 

 

Se cacher ? Mais contre quel triomphe ? Le plus grossier, bien sûr, qui ne brigue que l'éclat de quelques visages – et la présence de quelques yeux faussement (et illusoirement) admiratifs... Celui qui ne peut encore se défaire de cette frénésie de monde et de paroles outrageusement laudatives... Celui qui ne supporte ni les contempteurs ni les objurgations... Celui qui, en vérité, n'attend que sa défaite pour sourire à tous les néants – et transformer le rien et la tristesse en sépulcre sacré – en incertitude et en inachèvement dignes d'être aimés et célébrés sans un regard – sans le moindre témoin – dans la plus haute solitude et le plus beau (et émouvant) silence...

 

 

Vies plus tapageuses que l'orage – moins douces que l'océan et la peau de la terre – et plus tristes que la pluie qui cogne contre la vitre sur laquelle notre front est appuyé...

 

 

Mille rondes encore. Et autant de visages mouillés par l'averse qui durera bien au-delà des âges. Et entre les lignes, ce silence qu’attrapent les âmes sensibles au langage (poétique) des livres...

 

 

Le colosse et la prêtresse aux ailes fragiles. Le monde et l'âme rassemblés sur une même corde suspendue au-dessus des abîmes creusés par l'ignorance et l'obstination entre les rives (encore inconnues et incomprises) du silence...

 

 

Mille carapaces aux allures de caresse. Quelques visages amis et quelques larmes versées au milieu d'un oasis encerclé par le désert – ses dunes et ses mirages. Main appuyée sur la rampe de cet escalier aux airs de jetée – en surplomb de tout ce qui s'apparente au monde et à la souffrance...

Et ces lignes maudites par les hommes dont le chant s'élève pour éloigner la mort – et rejoindre, derrière les frontières du poème, ce visage-arc-en-ciel qui s'émerveille des élans – et sourit aux marcheurs infatigables en réconfortant leurs pas qui s'acharnent vers l'indicible...

 

 

Nous nous tenons au plus près de cette joie qui se donne – et se partage sans fléchir – et qui s’acquitte de sa dette envers ceux dont elle a subtilisé le mystère et toute possibilité de compréhension. Nous sommes ses yeux et l'envergure des âmes. Nous sommes ce que nous ne pouvons ni saisir, ni connaître – et les mille chemins qui serpentent au milieu de son souffle...

 

 

Les couleurs passent et nous traversent. Comme l'eau fatiguée d'un monde usé – ravagé par la perte. Et, un jour, le noir triomphe de nos abandons – de ces mille défaites et de ces mille élans relégués au repos. Nous devenons alors Un, puis plusieurs, puis plus rien. Des yeux fermés – effrayés par ce qui, autrefois, nous enchantait. Une bouche sans désir et sans amour. Une ombre pétrie dans la courbure de l'envol. Le chant du merle aux premières heures de l'aube. Et la lune lointaine dans son arc de lumière. Un nouveau visage terrassé par l'ancien – et ébloui encore par la nuit et ses étoiles trop scintillantes. Corps et esprit sans appui – dénudés – flagellés par les plus infimes circonstances. Et vibrant, pourtant, au jour qui s'approche. Pieds sur les plus hautes cimes et le front modeste – si humble – enseveli sous la neige qui a recouvert les plaines et les collines de la terre. Au bord de l'infini qui patientait dans nos profondeurs – à présent découvertes. Comme l’oiseau et le visage enfin réunis en un seul vol – comme une flèche ardente et infiniment printanière traversant les saisons et le soleil dans un voyage interminable...

 

 

Nous sommes le jeu que nous avons oublié au fond de nos désirs. Recouvert, à présent, de trop de peines et de poussière pour être déterré. Nous sommes ce qui s'élève et se déchire – tous les départs et tous les abandons. Nous sommes la terre et ses devises. Et nous sommes le ciel et ses lois. Nous sommes cette lumière que l'on perçoit dans toute pénombre. Ce que ni le vent, ni le feu, ni les cendres ne peuvent effacer. Nous sommes ce qui demeure après la fin du temps – cette bouche et cette âme éternellement ouvertes sur l'été...

 

 

S'émerveiller. Comme une nouvelle façon de demeurer – et d'accueillir ce qui nous traverse...

 

 

Par la fenêtre, ces âmes et ce ciel si changeants – repeints inlassablement par la couleur des circonstances et des saisons...

 

 

Toute vie est monumentale – mystérieuse – et inaugurale. Comme un principe premier cherchant dans ses élans la continuité – et le renouveau – d'une mémoire antérieure – plus vaste que celle de tous les destins réunis...

 

 

Tout s'effrite – s'écroule – et disparaît. Mais demeure ce sourire au milieu du désordre et du chaos (apparents). Le signe que le manque a transcendé le désir et la faim – et que la complétude s'éprouve (peut s'éprouver) au milieu de la perte et de la mort...

 

 

Mains ouvertes et paumes jointes mendient le même Amour – la même joie – la même réconciliation. Cette grâce qui ne s’accorde qu'à ceux qui n'espèrent plus – et qui ont su plonger au fond de la misère pour rejoindre – et devenir – ce que ni les prières ni les lamentations ne peuvent atteindre. Cette présence – cet espace inconnu – planté(e) au milieu des larmes – derrière l'apparence du monde et des visages...

 

 

Assoupis encore au milieu de leur labeur. Exténués par le rythme infernal d'un monde qui les soumet à l'épuisement et à l'extinction – voués (en quelque sorte) au jeu de leur propre perte. Ainsi vivent les hommes – agenouillés toute leur vie – et jusqu'à la mort – offrant, et sacrifiant même, ce qu'ils portent de plus précieux pour quelques pièces et quelques regards – quelques piètres consolations, en vérité, pour ressembler à ce qu'ils estiment être le portrait exigé par le monde...

Et je leur offre quelques baisers pour supporter l'ennui – et qu'ils retrouvent ce feu qu'ils ont recouvert – et étouffé – de leurs désirs trop mimétiques...

 

 

Des rives, des conquêtes. Et mille territoires où flottent mille drapeaux. Loin du rivage où les seules frontières naissent de notre impossibilité à embrasser pleinement l'espace – à vivre sans restriction l'unique liberté possible...

 

 

Des mots, des plaques, des clous. Des places, des objets, des étiquettes. Des cages, des grilles, des cadenas. Et autant de portes fermées. Mille histoires différentes. Mille récits d'aventure. L'ennui, l'ignorance et mille désastres toujours. Et cette incompréhension, ce refus et cette résistance à toute abdication. Comme le voile épais et commun derrière lequel se dissimule l'espérance d'une autre vie – l'espérance d'un autre monde – et qui obstrue le passage vers cette vie pleine et cette liberté sans restriction qui éradique les chaînes, l'étroitesse, les frontières et les impossibilités...

 

 

Mille pâles copies – fragmentées – de ce que nous sommes. Et si peu voient le piège du rétrécissement – et cet ensablement qui donne au monde des allures de trappe mouvante...

 

 

Mille jours et mille montagnes. Et ces petits pas fébriles – et fragiles – qui exténuent toute velléité d'ascension. Mains, visage et âme ligotés ensemble – glissant, au fil des jours, vers cet abandon nécessaire à l'accession des cimes...

 

 

Nous jouons à faire semblant devant des visages qui se prêtent au jeu – et qui complexifient les règles à l'envi pour échapper au plus simple ; cette nudité et cette innocence entre fleurs et ciel...

 

 

Nous aimons sans recourir à la moindre source. Et cet amour n'est qu'un désir que les circonstances, un jour, tariront – et transformeront (au mieux) en indifférence et (au pire) en détestation et en répugnance. Les étés passeront. Et, à la fin de l'automne, nous serons étonnés de nous retrouver seul(s) au milieu des rêves et de la pluie. Et l'hiver s'approchera – et nous verra mourir sans un seul visage pour nous réconforter. Et nous traverserons la mort sans un seul bagage – aussi pauvres – aussi nus et désorientés – qu'au jour de notre naissance...

 

 

Les cloches sonnent dans le jour. Retentissent-elles pour une naissance, un baptême, un mariage, une mort ? Qui peut savoir... Et voilà les badauds – toutes les foules du monde – qui accourent pour assister à ces risibles – et émouvantes – célébrations sans voir – ni honorer – le sacre du plus ordinaire...

 

 

Et dans le chaos des lignes se dessinent ces destins qui s'interpellent et se chevauchent. Et ces grands arbres, au loin, insensibles aux fêtes et aux fracas – et dont la cime plonge dans le silence. Et ces mille escaliers de pierres qui grimpent jusqu'aux terrasses de la terre pour que les hommes puissent contempler, là-bas, ces horizons souriants – aux dents trop blanches pour être honnêtes – et dont la bouche, un jour, les avalera pour les recracher un peu plus loin – et un peu plus haut, espèrent-ils – parmi des songes moins âpres et des visages à l'haleine moins rebutante...

 

 

Et sous nos yeux – et dans notre regard – tout continue – et recommence...

 

 

Tous ces jours (accumulés) sous la mémoire – et qui s'étendent au-delà de la mort. Comme une ligne continue et mensongère – un fil tissé de rêves et de souvenirs sur lequel s'enlisent les vivants...

 

 

La nuit, le jour. Le sommeil et l'innocence. L'ignorance et le petit chemin qu'empruntent les âmes. Aussi simples qu'un sourire – et qu'une main modeste qui se tend vers ceux qui trébuchent...

 

 

Et à ces hommes qui pleurent – et qui cherchent – pusillanimes dans leurs élans – comment leur dire le plus simple... Pourrait-on seulement les aider à s'agenouiller au milieu des catastrophes – et affermir leur âme au seul voyage possible...

Faudrait-il avoir la patience du silence qui veille sans exigence depuis les commencements du monde pour voir les premiers visages arriver à son seuil...

 

 

Ce vent, ce sable et ces doigts dans le frémissement des rivages qui adressent leurs baisers à l'ennui qui rôde autour des âmes. Assoupis malgré les mots – malgré la joie partout accessible – fouillant avec maladresse au milieu des rêves et des croyances. Et cette beauté partout présente jusqu'au cœur de l'ignorance – jusqu'au cœur de nos jeux atroces et sans pitié...

 

 

Nous voyons les rires et les menaces – les essais, les rites et la faim. Et cet Amour qui se cherche au milieu des doléances. Et nous ne pouvons rien faire – ni rien dire. Être là simplement – présent – pour encourager les demandes et les pas – et aider humblement à franchir quelques marches sur cet escalier sans fin...

 

 

Nous savons, dans cette ignorance, qu'une chose en nous survivra aux siècles et à la mort. Comme un jour infiniment doux au cœur de tous les passages...

 

 

L'herbe et les fleurs. Les livres et les mots. Les arbres et le vent. Les bêtes et la mort. Tout appelle – et confine – à la douleur. Et, pourtant, restera toujours la beauté des saisons – et le partage de notre destin commun. Et cette joie indemne des circonstances et des malheurs – aussi pleine qu'un soleil qui s'offre à ceux qui ont froid...

 

 

Derrière le jour, un autre jour. Et derrière la nuit, une autre nuit. Et leurs mille couleurs révélées par l'âme posée en équilibre sur le fil qui les relie...

 

 

On apprend de tout. Et du temps aussi qui s'immobilise...

 

 

Nous multiplions la puissance des désirs à force de ne plus rien vouloir. Et au milieu des bouquets, cette faim insatiable de connaître le premier élan – et de s'y glisser jusqu'à ce que l'on nous confonde avec l'aube rayonnante...

 

 

Tout est au centre – jusqu'à la périphérie et au-delà. Tout s'insère en lui-même comme les doigts dans une main – et la parole au milieu des lignes et au-dedans des voix...

 

 

La faim se retire lorsque l'âme s'avance – et se cache, discrète, dans les replis du silence. Le cœur alors rayonne avec suffisamment d'ardeur pour que le visage oublie son nom et ses pas. La poésie peut alors remplacer la mort. Et la joie, la tristesse des départs. La danse peut enfin devenir pleine et s'offrir à ce qui passe. L'attente recule – et se défait. Et Dieu s'approche pour effacer le reliquat de quelques ombres plus coriaces. La vie alors devient sacre – et le regard, le lieu de tous les passages – où chaque visiteur – chaque traversée fugace – est accueilli avec tendresse et émotion...

 

 

Tout, en ce monde, fléchit et s'émiette – ou est arraché par la violence des éléments et des circonstances. Excepté cette ardeur à se découvrir – et à se retrouver. Et, pourtant, nul ne voit jamais la fraîcheur de notre vrai visage et l'éternité du regard – de notre présence – parmi les soupirs, les plaintes, les désirs et les pâmoisons...

 

 

Nous connaissons les sentiers parmi les étoiles, le flamboiement de la lune sur les royaumes et les cordes où se pendent quelques têtes trop sensibles pour vivre sur une terre où la terreur et les guerres font loi. Et c'est à elles – et à quelques autres âmes terrées au fond des bois – que nous aimerions offrir ces lignes – quelques poèmes – pour qu'elles puissent échapper au repli et à la mort – et creuser leur chemin à même le rivage – au-dedans de cet abîme où patiente (et les attend) la lumière. Pour que le silence au-delà du poème transforme leurs larmes et leur solitude en danse et en joie – et leur offre la possibilité de vivre au milieu des ombres et de la sauvagerie...

 

 

Une voix, un geste. Et l'éclat d'un plus grand que nous au milieu des lèvres et de la main qui veille sur les naissances et l'ardeur du sang dans nos veines pour que l'attente s'étende – et s’éloigne des tempêtes – et pour que l’œil s'ouvre à l'infini qui brûle au fond du regard – et que la nuit devienne enfin la possibilité du passage...

 

 

Désirs, caresses. L'accomplissement de la continuité. Mains qui cherchent. Âme aux aguets pour que cet Autre en nous dévoile son jeu et nous désoriente de son sourire et de son visage planté dans le flottement des rêves – entre ciel et réalité...

 

 

Les poètes chantent la pluie, le monde, les visages – la perte et la mort – le désir et la fièvre – et le sommeil des âmes qui dorment encore (qui dorment toujours). Mais peu savent résister à la tentation de la parole et inscrire leurs lignes dans l'envergure, encore insoupçonnée, du silence...

 

 

Rêves, fièvre et caresses sous la pluie noire d'un monde incompréhensible – livré aux songes et aux désirs. Et sur l'autre rive, présente au cœur même de ce monde, patientent – et contemplent – les poètes et les sages dont le cœur s'est frotté aux maléfices de la terre – et a été emporté, après mille joutes et résistances, vers l'océan...

 

 

Et cette flamme au-dedans de l'âme qui explore notre fièvre et nos délires. Et chaque larme qui épuise notre tristesse et découvre la joie – cette joie plongée au cœur de l'impensable. Et nous autres, nous avons ordre de nous taire – et de laisser l'abandon surgir et triompher de toutes les histoires...

 

 

Un monde, parfois, surgit parmi les chuchotements. Des cités et des jardins promis à la civilisation de l'aurore. Un flottement entre deux eaux – là où les baisers et les cris s'arrondissent et perdent leur forme – et leur force – initiales. Là où le sang et la fièvre deviennent les véhicules du hasard. Là où le hasard perd sa certitude et ses aléas et se transforme en aire de passage – en canal approprié. Là où les étoiles se métamorphosent en pluie, puis en larmes. Là où il fait bon naître sans visage – et où les noms ne sont que des sons provisoires dont le sens se perd au fil du voyage...

 

 

Nous sommes le reflet – et les fragments – d'un miroir ininterrompu que les siècles et la mort ne peuvent briser. L'antre d'où s'élèvent les cris et les chants des arbres, des hommes et des bêtes. La première pierre où tout a commencé. Et ce visage dans le sillage de l'aurore – ce feu tendre et insensé – et sans ascendance – qui n'a su échapper à la tentation de l'enfantement...

 

 

Dans le jour, deux oiseaux ont posé leurs ailes. L'orage s'est retiré. Et la pluie tombe encore au fond du jardin. Et, pourtant, je vois par la fenêtre la nuit s'éloigner...

 

 

La rivière, la pluie et l'écume. Nous n'avons rien d'autre pour rejoindre l'océan – les marées et les vagues immenses qui dessinent les reliefs du monde...

 

 

Fragments côte à côte – posés selon l'ordre décidé par le silence – et dont les visages se font face pour découvrir les secrets qu'ils portent – et la mystérieuse énigme de leur unité...

 

 

Nous avons ouvert les fenêtres à tous les passages. Et tout s'est enfui – avalé sans soute, à parts égales, par le ciel et l'horizon. Et ne demeurent plus aujourd'hui que la solitude et les battements de notre cœur qui n'a jamais su quitter les yeux pour la fabuleuse envergure du regard. Plus seul(s) que jamais dans cette attente effroyable de la mort...

 

 

Nous prions – et espérons – sans recourir au silence – ni même au poème – qui ont su traverser les âges et anéantir le temps...

 

 

Des vies, des chemins et des déboires. Et ces cris et ces plaintes qui emplissent les bouches – et recouvrent tous les visages de la terre. Combien de fois avons-nous espéré – et combien de fois avons-nous prié pour que cesse l'incompréhension et que notre mystère devienne le lieu d'une éclaircie – d'une clarté – d'une compréhension... et toujours en vain, bien sûr... Et qu'avons-nous récolté ? Mille épaisseurs supplémentaires. Une ignorance – une obscurité – accrue par des siècles de stérile attente...

 

 

Une parole encore pour débusquer le silence – et le porter au faîte du poème – au milieu des bruits qui l'ont édifié – et sans même savoir si les hommes réussiront à s'en emparer...

 

 

Les livres moins utiles que les peines. Les mots moins nécessaires que les gestes. Et les gestes parfois aussi indispensables que notre présence au milieu des blessures et des mensonges. Ainsi vit-on aujourd'hui – dans l'ombre – et la courbure – de ces visages et de ces siècles qui s'interrogent encore...

 

 

Sans bruit, une ombre arrive. Et se marie au langage qui n'aspirait qu'à l'exaltation du silence. Et voilà, à présent, la parole alourdie – méconnaissable dans ses traits – elle qui n'avait pourtant qu'un seul désir : sa propre extinction...

 

 

Nous chantons les massacres et l'amour en déniant à la mort le droit d'apparaître dans nos louanges et notre espérance... Aveugles que nous sommes à sa présence – et à ses enseignements permanents...

 

 

Nous mimons la présence au milieu de la foule. Et nous singeons l'Amour et le silence au milieu de l'oubli et de l'absence comme si les yeux tournés vers nous avaient encore quelque importance. Comme si la solitude n'avait encore su nous délivrer des ombres – et de ce rêve un peu fou de rencontres...

 

 

Le soleil étranger à toute pudeur. Aux mains qui blessent comme à la chair rompue – étalée devant les bouches affamées. Et silencieux toujours devant les menaces et les massacres comme devant les plus vertueuses prières. Egal, somme toute, à lui-même. Insoucieux des exigences et des réclamations. Pas même contraint de rendre des comptes aux visages et aux âmes dont l’obscurcissement voile et atténue sa lumière. Libre toujours des reproches et des simulacres de ceux qui l'ont ignoré, rejeté ou qui ont renoncé à sa pleine pénétration. Le soleil – magistral toujours – s'étire, se rétracte et rayonne sans se soucier ni du monde ni des hommes...

 

 

La parole jaillit encore. Mais peut-être n'a-t-elle plus rien à dire... Elle a fait œuvre d'éclairer le monde et de célébrer le silence. Et, sans doute, s'est-elle perdue en chemin – tournant inlassablement autour de ce qu'elle a trop dénoncé et honoré – prise, en quelque sorte, dans les tourbillons de ses propres eaux – dans l'attente, sans cesse ajournée, du seul rivage possible ; le retour au silence premier – inexprimable – indiscutable...

 

 

Nous avons décrit l'os et la chair du monde, des arbres, des bêtes et des hommes. Nous avons cent fois évoqué – et appelé – l'âme – et dépeint ses errances et ses possibilités. Peut-être avons-nous parcouru tout ce qu'il est possible à un homme de parcourir. Et la langue, à présent, est lasse d'inviter et d'initier l'indifférence des visages à une perspective – et à une envergure – dont chacun se moque...

Peut-être prononçons-nous là nos dernières paroles... Les barricades et les tentations ont toujours été trop hautes et trop vives. Et les résistances impossibles à percer pour que le monde entende – et s'éveille. Les hommes recroquevillés dans leur refus ont découragé notre patience et notre espérance de les voir, un jour, émerger des ténèbres. Et, aujourd'hui, nous n'avons plus même la force de leur parler. Et, sans doute, ne leur livrerons-nous plus que quelques signes admis et consensuels – ou sans témoin – comme un encouragement adressé à nous-mêmes qui ne sommes plus même certains de vouloir prononcer ni entendre le moindre mot...

Je rêve parfois de n'adresser cette parole qu'au silence – aux arbres, aux herbes, aux bêtes et aux pierres dont l'écoute est instinctive. Et de la partager en autant de parts possibles – ou de la déposer sur les plus hautes collines de la terre pour ceux que le chemin n'a pas encore (trop) découragés...

A qui adresser cette parole sinon à ceux qui peuvent la comprendre, l'accueillir et la chérir comme si elle était née de leurs propres profondeurs. De cette part de l'âme (en chacun) qui sait – ou qui devine – sa vérité malgré l'ignorance et l'indifférence ambiantes. Mais personne sous mes yeux pour l'entendre et l'apprécier. Et mon pauvre cœur – et ma pauvre main – s'acharnent – continuent de s'acharner – (malgré tout) à dévoiler ce que nul n'est prêt à recevoir comme si l'un et l'autre œuvraient à une tâche aussi vaine qu'impossible...

Et cette écriture au bord de la désespérance aujourd'hui, pourquoi ne sait-elle encore s'abandonner sans remords ni regret – sans se soucier ni des yeux ni des pages tournées – à ce qu'elle n'a peut-être su pleinement rejoindre. Pourquoi – et pour qui – et à quelle(s) fin(s) travaille-t-elle encore... Ne chercherait-elle que son propre épuisement pour enfin se tarir – et se taire...

Déjoué – défait – notre vieux rêve, à présent, s'enlise. Et notre âme – et notre main – seront, nous le savons, notre seule délivrance. Mais nos feuillets trop lourds – et cette vieille habitude de passer, chaque jour, quelques heures dans la petite chambre d'écriture – encombrent toujours notre pleine aspiration au silence et à la solitude. Aussi continuons-nous cahin-caha à griffonner nos lignes pour aller avec elles au bout du chemin – toucher le fond du précipice où elles nous ont jetés – et y tourner en rond jusqu'à la mort... Et, aujourd'hui, nous n'attendons plus, je crois, que nous quittent nos dernières forces – et que s'éteigne naturellement le souffle – pour refermer à jamais le gros volume que nous avons initié...

 

 

La parole (la parole vraie) devient rare. Comme un bourgeon qui, à peine éclos, se fane – sans fleur ni espoir de survivre en ces lieux de gangrène où toute naissance se corrompt dans la proximité du monde et du temps...

 

 

Nous remuons quelques eaux dans le grand fleuve du monde. Apeurés, sans doute, d'être relégués au seul spectacle de ses farces sans pouvoir heurter nos épaules aux mille remous des autres – ni mêler notre voix aux cris que n'assèchent ni les rêves ni l'espoir. Les mains plongées dans la vase – enserrant de concert les corps et les cous dans ce grand tapage qui donne à nos vies des allures de sortilège – presque de malédiction. Paupières effrayées contre la vitre – voix et solitude gelées – et mal assorties. Penchés sur les routes et les visages qui s'avancent et s'éloignent – et qui disparaissent au loin – pris dans les brumes épaisses du monde. Et ce souffle chaud – brûlant – qui désespère de ne pouvoir rejoindre les quelques promesses d'une vie plus pleine – moins misérable – et cet horizon que martèle le sang dans nos veines. Et ce cœur battant – battu par les jours et le temps. Et l'immonde sur les visages qui durcit sous la crasse accumulée au cours du voyage. Englués dans les conséquences de l'origine sans parvenir à retrouver l'état antérieur à l'enfantement...

 

 

Nous avançons, du plus loin que l'on se souvienne, dans ces ravages nés avant nous. Les lèvres suçant le sang – et la bouche en cœur dissimulant l'ivresse du regard et la misère des yeux tremblants. Et posée contre nous, cette âme effrayée par le hasard et le destin – et par ces mains (toutes ces mains) qui l'écartèlent pour la vider de sa joie et de sa substance. Une vie d'homme, en somme, que nous n'avons su soustraire ni à la laideur ni à la faim...

 

 

Et ces grands oiseaux posés au milieu de nulle part – volant à tire-d'aile vers le plus pur horizon – loin de cette terre pourpre et de ces aires de massacre où l'on égorge et où l'on éventre pour apaiser (provisoirement) cet appétit tenace – insatiable...

 

 

Léger – léger le poème qui se jettera parmi les cris et la faim du monde – dans la douleur de ce qui s'use – pour rejoindre, à l'ombre des visages et des fleurs, l'unité déguisée en multitude qui se cache derrière les blés, les bouches et le pain...

 

 

Et nos pas nus sur la terre que ni les parures ni le désarroi ne pourront corrompre. L'aube, en nous, est déjà annoncée. Et nous avançons, à mi-chemin entre l'espoir et les souvenirs, vers ce qui s'est déjà mille fois dévoilé ; ce silence frôlé par nos mains et nos lèvres – et le sillage de cet Amour aussi gratuit que furent dévorantes toutes nos tentatives de soustraction...

 

 

Ensemble, dans ce tremblement de la chair qui vibre devant l'envergure du silence. Âme libre face à cette suspension du temps. Entre la grâce et le doute de vivre, l'évidence de cette certitude. Cœur ravi des gestes et des pas qui s'offrent à l'inconnu et aux visiteurs de passage. Avec le franchissement de toutes les portes – fermées autrefois – cadenassées par notre si longue absence – et par cet oubli de la première heure où nous étions tous réunis – et où nous ne formions qu'un seul visage hébété – et un peu triste d'être relégué à cette incompréhensible solitude. Disparus, à présent, les craintes, les abîmes et le néant. Ne demeurent plus que cet accueil immense – infini – et ces cris au milieu de l'espace qui tentent de repousser les frontières et les horizons pour nous rejoindre...

 

 

Nous disparaîtrons tous, bien sûr, autant que nous sommes. Mais l'empreinte du réel et du silence demeurera sur nos âmes. Et ce sont elles qui rejoindront, après la mort, une autre vie. Et, de vie en vie, continuera le monde qui pourra offrir au réel et au silence toujours plus d'espace. Ainsi se perpétuera l'Amour que nous avons, peut-être, manqué de notre vivant...