Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Des vies jetées dans l'impossible où le courage sera toujours insuffisant pour surmonter les épreuves. Il faudrait une autre main – un autre appui – pour survivre à tant de rêves et de douleurs...

Des vies pauvres. La terre des gens dont la naissance n'aura rien épargné. Quelques gestes, un peu de tendresse et la rugosité des âmes et des visages. Et la callosité des mains qui auront remué la terre pour subsister. Et un peu de rêve aussi, sûrement, pour se réchauffer sous la pluie – et trouver la force d'espérer encore...

La route est noire. Et que restera-t-il après l'oubli... Quelques visages peut-être – rencontrés au milieu du gué. Et un parfum ancien au milieu des souvenirs qui résistera à l'usure du temps. Et un peu d'eau où rôde la mort – juste assez pour poursuivre – et épuiser – la marche. Et un rêve parfait pour désigner le jour affranchi du hasard et des secrets...

 

 

Ici, ravi du monde et des étoiles. De l'ombre, des fleurs et du désarroi. Des luttes et de nos pas nus sur la terre. Des rêves et des chevelures somnolentes. Heureux de tous les présages dans le sillage du silence...

 

 

Nous tremblons, légers, entre le doute et la grâce au milieu des forêts et des fleurs – offrant au cœur le sacre de ce qui l'a précédé – cet ailleurs perdu en nous-mêmes et qui perce déjà dans notre poitrine survivante...

 

 

Le cœur en haut – en tout – qui voltige dans la neige – au milieu des rêves – des revenus et des revenants – ces disparus oubliés des souvenirs – perçant l'or et la mémoire – cet ailleurs qui s'étale, à présent, parmi nous...

 

 

La chair assise en plein jour – là où la mort ne peut frapper – au centre de l'âme privée de faim...

 

 

Nous sommes pareils à des enfants qui rêvent de sucreries – longeant le monde – les murs du monde – et bousculant les visages pour défendre leur place dans la longue queue qui s'étire devant la porte d'une boulangerie imaginaire...

Rien ne nous effraye. Ni le temps, ni la mort, ni l'attente, ni la faim. Et nous traînons notre rêve sur le bitume des jours. Affamés de tout ce qui est loin de nous. Les yeux fermés dans l'ivresse de ce qui passe...

 

 

La mort, le sable et la peur. Et la visite impromptue des Dieux qui se prélassent d'ordinaire dans la grâce – hors des instincts. Nous ne parvenons à déchiffrer ni le passage ni l'éternité. Aveuglés, sans doute, par trop de sommeil. Nous vivons – et défilons le temps – sans entendre – ni attendre – les exigences de notre fin. Et, pourtant, le cœur reste vagabond – inapte encore à retenir ce qui passe...

 

 

Nous communiquons le rite, le rut et la nuit pour retenir la vie nomade – la vie qui passe. Nous célébrons, en gestes timides, le corps et les visages que le temps efface dans son implacable goutte à goutte. Nous sommes l'herbe, l'arbre et l'homme – et le démiurge insensé que l'âge et la mort finissent par épuiser. Nous vivons dans la proximité d'un vertige plus grand – et plus fou – que l'icône d'un Dieu adulé et accusateur qui condamne nos gestes avant même notre premier souffle. Et nous allons avec nos mains sales – et notre cœur encore innocent – jusqu'à l'heure des funérailles dans la négligence et l'abandon – et revenons à la fin de toute histoire, comme l'oiseau le plus sacré, pour revivre notre désir d'enfance – et épuiser notre faim de devenir dans l'oubli et l'ajournement de la mort...

 

 

Feuilles et voix tremblantes devant la mort – cette certitude improbable de la fin...

 

 

Aussi vivant – et amoureux – que le poème, cet art de pénétrer la vérité – ce cercle invisible – et de lui offrir ses lettres de noblesse. L'éclatante et magistrale vibration de l'être au milieu d'un monde où vivre est (trop souvent) l'égal de l'enfer et de la mort...

 

 

Désespéré, peut-être, jusqu'au dernier soir de crédulité – jusqu'à ce que le froid, si vif, du jour nous ordonne de vaincre notre condamnation – et d'être plus vivant que l'écriture qui émerge de l'hiver et de la solitude...

 

 

La passion pour le blanc – comme un éclair irrespirable dans la mainmise nauséeuse (et nauséabonde) des jours – dans cette vacance du monde qui dure – et s'étend – jusque dans la parole non poétique des hommes...

S'éloigner toujours – au cœur de cet exil si propice à l'Amour...

 

 

Qu'y a-t-il sous les paupières des hommes endormis... L'impuissance du départ – l'impossibilité de la métamorphose. Des rêves peut-être plus lourds que le plomb de leurs gestes – animés par le désir et la faim. Et ces instincts qui diffusent leur amplitude jusque dans leurs plus intimes (et mystérieux) silences...

 

 

Nous pensons en des gestes trop timides pour consacrer l'inattendu. Nous sommes la cachette d'un trésor inavouable – et la source du désordre du monde. Et le plus simple abandonné à la fatigue...

 

 

Nous tremblons entre les cauchemars et le miroir où nos visages se reflètent avec gravité. Nous négligeons la fin – et le travail de l'âme sur la portée des destins. Nous avons oublié l'art difficile de la mélancolie et les déambulations solitaires. Nous ne voyageons plus qu'à travers nos rêves – assassins du seul désir d'être nous-mêmes...

 

 

Un souffle, une caresse encore pour nous dire d'oser – et de délaisser les plaisirs de l'enfance pour une patrie affranchie des jeux qui chiffonnent l'âme sans parvenir à l'étendre au-delà des replis du monde...

 

 

L'apaisement ne viendra qu'avec notre défaite devant le vivant – qu'avec notre abandon à l'infortune d'être né...

 

 

La nuit sera solitaire encore – plus blanche que repoussante. Et, avec elle, nous irons – et sauterons par-dessus nos prétentions pour rejoindre la rive au milieu des rives qui nous attend...

 

 

Un virage encore – s'entassant sur d'autres virages plus anciens. Une dérive, en vérité, parmi les incendies et les noyades, si nombreuses, qui étranglèrent notre vie. Une retraite – un abandon à ce que nous avons toujours fui. Et ce regard déchiffrant la peur et la mort comme le signe d'une sagesse possible – accessible au cœur de toute traversée...

 

 

Et cette vieillesse naissante qui enchante davantage qu'elle n'accable. Et qui rejoint l'âme si désireuse d'oublier les chimères de la jeunesse – et ses ambitions comme autant de signes de crainte à l'égard d'un monde incompris. Et cet Amour, à présent, des visages qui porte à la joie – et décourage les allants qui, autrefois, défiguraient les rêves. Comment oublier ce que furent nos détours et nos percées dans la bouche immonde (et écœurante) des Dieux dont le rire et le silence découragèrent toutes nos tentatives d'immobilité...

Nous avons déambulé ainsi au milieu des joutes et des pensées, creusant les rives du monde jusqu'à en perdre la raison – au cœur d'un lieu perdu à nous-mêmes, et pourtant déjà conquis...

 

 

L'aridité du monde et des visages comme le reflet d'une insensibilité (quasi) génétique. Le signe d'un masque arrimé à notre destin pour nous empêcher de nous effondrer – et de sombrer au milieu de l'indifférence des pierres et des hommes...

 

 

Nous voyageons seuls au-dedans d'une ivresse qui jamais n'enseigne à nous jeter dans l'abîme – et à fendre de nos yeux la coquille posée entre le regard et les instincts. Ainsi demeurent imperceptibles la blessure et le mystère. Et les mains ont beau chercher partout – et retourner le hasard – la vie se confine à ce trouble qui aveugle l'âme dans son unique désir...

 

 

Assis – en éveil – à l'affût de ce que nous pourrons réinventer pour que s'effacent la peur et la mort. Au milieu d'un désir que nul jamais ne pourra corrompre...

 

 

Rien ne cesse de mourir. Voilà, peut-être, pourquoi nous tenons – et nous nous accrochons – tant à la vie – et que vivre nous inspire les plus fous délires d'éternité...

 

 

Un soupir au milieu des rêves. Un souffle dans nos ressemblances. Comme pour mieux survivre à nos différences...

 

 

Nous regardons plus loin – bien au-delà de la mer secrète – par-delà nos bras en prière qui mendient leur métamorphose...

 

 

Nous jouons avec les rêves et le vent comme si nous étions des enfants indociles – trop immatures et trop timides pour affermir – et nous appesantir sur – cette folle envie de réel qui crie au fond de notre âme – et clarifier ce qui se montre à demi-mot derrière le fantasme du langage...

 

 

Un souffle, une musique. Quelques notes légères sur la page blanche où notre âme a décidé de se confier...

 

 

Entre l'ordinaire et l'invisible, nous poussons nos débris – ces blessures de l'âme que ni la vie ni le monde ne peuvent soigner – et qu'aucun visage ne peut guérir. A demi-morts, nous allons ainsi – traversant les orages et la pluie – derrière nos efforts, en rangs serrés – pour rejoindre l'aire des métamorphoses...

 

 

Des vallées – hautes comme les arbres – avec leurs tours, leurs jouets – tous leurs délires qu'elles jettent plus loin – dans cet ailleurs introuvable par les âmes. Et leurs bruits – ce flot retentissant et ininterrompu de promesses qui jalonne les parcours, les rues et la tête des hommes. Et plus loin, là-bas, retranché au milieu des bois, ce petit homme – ce mélange de joie et de nudité – que nul n'a jamais pris la peine d'écouter – et dont nul n'a jamais soupçonné l'envergure – et qui, à présent, s'apprête à mourir au cœur d'un soleil qui l'aura vu grandir et s'élever au-dessus des horizons bâtis par les foules. Prêt à rejoindre cette douceur qui avait échappé, de son vivant, à son visage – et œuvrant de toutes ses forces aujourd’hui, sans employer la moindre ruse, pour se hisser au fond de l'abandon – avec cette solitude, si chère à son cœur et à sa voix, portée sur chacune de ses lignes – éclairée aux derniers instants par une lumière plus tendre et plus caressante que celle de l'espoir et des étoiles...

 

 

Le monde et ses fables tissés de nos seuls rêves. Comme l'écran entre nos fers, nos cordes et l'océan...

 

 

Nous cherchons ce qui monte en oubliant ce qu'assassine toute ascension. Nous cherchons ce qui brille pour repeindre d’un peu d’or – d'un peu de lumière – ce gris un peu maussade de l'ordinaire. Et cette négligence, si pardonnable, n'assure pourtant aucun passage vers ce que nous portons à l'envers du hasard – au milieu de nos pas – de chacun de nos pas – trop pressé(s) pour s'abandonner à la chute et au naufrage...

 

 

Le monde, le vent et la misère de ces visages déchus au cœur même de la grâce...

 

 

Nous sommes seuls sur cette échelle posée entre la nuit et le silence – au-dessus de ces abîmes inventés par la lumière...

 

 

Enfoncés dans cette odeur de terre aux relents de morts – chavirés par les rêves, l'orage et la pluie qui scintillent dans tous les yeux. Insensibles au chant de l'oiseau qui monte des entrailles de l'âme vers la gorge pour rejoindre l'infini – et s'y déployer comme dans l'air des origines...

 

 

Nous tâtonnons de la naissance jusqu'au linceul qui recouvrira, un jour, notre visage sans voir – ni même imaginer – la ronde d'autrefois – la danse première – cet élan fécond qui durera plus longtemps (bien plus longtemps) que nos mille morts successives. Ce puits – cet espace – au fond de l'âme qui fait battre notre cœur qui pulse le sang dans nos veines d'éternels survivants...

 

 

Nous allons sans savoir vers ce qui nous porte depuis la naissance du premier monde – vers ce qui échappe au temps – et que les circonstances et les saisons dévoilent lorsque notre visage sait être seul – et se faire attentif à ce qui le précède et le prolonge...

 

 

Au milieu du monde et du chaos, sous les gouttes d'une pluie interminable, sans même un visage pour nous sourire, une épaule pour nous réconforter et une main pour nous rattraper – et sans même un désir de lumière qui nous offrirait l'élan nécessaire pour rejoindre le silence oublié parmi les rêves...

 

 

Nous vivons dans l'élan – et la mémoire – d'aucune nécessité. Comme des bateaux ivres – et restés à quai – à l'ombre d'une immobilité sans enseignement. Nous voyageons au hasard – et le corps raidi – entre les abîmes et nos blessures – avec cette vie précaire et le reflet changeant des miroirs posés au milieu des peurs – sous le silence de l'imperceptible...

 

 

Nous nous troublons de toute velléité de réveil – lisses au milieu de la mort que nos farces n'ont jamais su réinventer. Nous nous accrochons à tout ce qui recommence sans savoir (ni même pouvoir) goûter à l'achèvement du moindre jour – et sans même sentir que notre âme est suspendue (depuis toujours) à l'éternité...

Nos mains, pourtant, pressentent ce feu oublié au fond des eaux. Mais nous n'avons (encore) ni la force ni le courage de rejoindre les confins du regard – l'ignorance, sans doute, trop vissée aux ténèbres et à ces rêves qui défilent parmi presque rien...

 

 

Nous nous approchons insidieusement d'un sommeil qui durera bien après la mort. Comme un point infime sur une carte sans frontière – sans limite. Comme une illusion supplémentaire née de notre imaginaire...

 

 

Le temps des navigateurs est, peut-être, à jamais révolu. La mer n'incite plus qu'à la fuite dans l'arrière-pays où se sont retranchées toutes les âmes sédentaires. Le vent n'est plus qu'une crainte. Et le voyage, un songe pour délasser de l'ordinaire...

 

 

Paupières closes aux choses du monde et de la nuit. A toute aventure. Volets fermés sur cette immense fatigue. Et partout – sur la chair, sous les couvertures, lourdes et matelassées, et dans l'âme – le trivial, les rêves, la somnolence et la cruauté sans passion...

Des cœurs sans suite et sans idée dont l'attente, si passive, écarte le jour et ne saura jamais percer leur mystère...

 

 

En d'autres temps, nous aurions envié la lune – et ses secrets – enfouis dans la lente retenue du soleil et des étoiles – à la lumière si ancienne. A présent, nous répétons que la fièvre montera plus tard lorsque les gestes sauront fouiller dans la langue – et que les mots grimperont dans la sève et le sang de cette âme trop paresseuse pour aller, seule et nue, vers ce mystère qui n'appartient à personne...

 

 

A présent, nous avançons masqués – la peau peinturlurée de signes étranges – camouflant notre visage et son ardeur – enfonçant le pire et le mensonge au fond de nos yeux et de nos rêves comme si la nudité nous effrayait davantage que l'absence et la mort...

Et nous nous agenouillons devant des lèvres plus rouges que le sang comme si la vérité pouvait naître de la parole. Comme si nous voulions rompre le silence – ce porteur d'éternel – pour le remplacer par quelques mots lénifiants – tout juste bons à encourager l'attente, l'impuissance et la paresse...

 

 

Et cette rouille accrochée à l'âme et au langage – qui ronge nos rêves d’échappée et l’ardeur de nos élans vers une issue – comme si nous abritions une tristesse incorruptible – indéboulonnable – au fond de notre espérance...

Emprisonnés au milieu de tous les impossibles (et de tous les interdits) pour que rien ne puisse éclore en deçà – ni au-delà – de la mort...

 

 

Aucun mot, ni aucune vérité ne peuvent éclore sur l'aridité des âmes. Et les rives sont trop insensibles au langage et au poème pour que naisse – et s'épanouisse – une poussée ardente et spontanée vers l'Absolu. Les masques et les rêves sont trop corrompus – trop encerclés – trop enfermés dans la fainéantise pour traverser notre épuisement et nos rivages...

 

 

Nous reléguons l'obsession (notre obsession) du silence à un songe lointain – invivable – inaccessible – préférant la nuit à la possibilité du jour...

 

 

Nous sommes devenus des monstres amorphes et pathétiques – grisés de rêves et d'alcool. Et les lois – toutes les lois – du monde nous font répéter à l'infini – jour après jour, vie après vie – notre impuissance et notre goût (si suspect) pour la torpeur. Elles essoufflent notre ardeur et notre allant au lieu d'exalter notre désir de foudroiement. Elles étendent nos corps sur le sol jonché d'or et de cadavres en jetant par-dessus les abîmes la seule issue pour endiguer les malheurs (les nôtres et ceux du monde, bien sûr) et résoudre notre mystère...

 

 

L'attraction permanente des abîmes et de la mort. Et le courage des créatures en suspens – de ces mille êtres plongés dans l'attente patiente de leur fin...

 

 

Et ce double en nous qui tutoie les étoiles et embrasse les mirages comme si les rêves étaient la seule matière du monde...

 

 

Nous aimerions vivre au-delà du connu. Mais sur nous pèsent les heures et les signes invisibles de la mémoire. Nous aimerions vivre dans la magie permanente du monde – hors du temps. Mais nous vacillons sous trop de poids – et trop de danses – pour exister avec légèreté et innocence...

 

 

Un instant en suspens – au bord d'un silence qui a vu naître notre premier visage – celui d'avant notre naissance – lorsque l'écoute, la pensée et le langage partageaient leurs lèvres et buvaient à la même coupe audacieuse – gigantesque – immense – posée à la source de toutes les sources – au milieu d'une lumière qui ressemblait, à s'y méprendre, à notre nuit...

 

 

Quelque chose vient que nous ne savons pas – et qui s'éloigne sans même que nous nous en apercevions. Un passage au cœur des heures – au cœur des jours. Présent dans cette absence chronique à nous-mêmes...

 

 

A l'envers du dicible – à l'envers de tout décor, le silence. Et à l'envers de l'envers, les mots et la parole qui se glissent dans la bouche et le poème pour honorer celui qui ne peut être célébré que dans ce qui précède la louange…

 

 

Ecrire serait-ce ravauder la blessure... Serait-ce le baume de toute vie – la réconciliation avec ce qui nous blesse – et ce que nous ignorons... Une manière, assez sage (ma foi), d'aller vers ce qui nous échappe – et nous échappera toujours... Une façon de vivre parmi les rêves et les mensonges... Une façon de vivre au milieu des ombres et de la nuit – et de trouver le courage d'y séjourner sans trop d'emprise...

 

 

Brume épaisse là où l'on devine la clarté. Et ce noir indéfinissable – permanent – au fond duquel brille la lumière. La cause, peut-être, du désespoir des hommes et des bêtes – abrités de leurs privilèges par le resserrement progressif des murs entre lesquels ils coulent des jours de plus en plus malheureux – entre lesquels ils subissent une infortune grandissante...

 

 

Des vies comme du bois mort sur la plaine – coupées depuis trop longtemps de leurs racines pour survivre à la pluie et au temps...

 

 

Il suffirait d'un seul jour – d’un seul instant – pour que la nuit se retire. Il suffirait d'un rêve plus haut que le monde pour que s'installe la beauté au seuil de toutes les chambres – et que ruisselle, chaque matin, la joie de revivre ce que l'on croit tenir et qui s'échappe...

 

 

Et ça rue, et ça couine, et ça geint. Mon Dieu ! Que de cris et de gesticulations avant de pouvoir vivre le renouveau sans un mot, sans un soupir, sans un regret...

 

 

Le tragique des jours et le tragique du monde. Et cette souffrance – et ce lent délitement – des corps jusqu'à l'effritement – la déchirure – la rupture avec le réel...

Et cette beauté secrète dans le regard de celui dont le corps – et la vie – ne peuvent s'en affranchir mais dont l'âme a su se livrer au silence et à l'abandon...

 

 

L'attente d'un silence – d'une réalité plus vraie que l'histoire du monde. L'attente non d'un Dieu – non des Dieux – mais des vents de la terre sur notre visage émerveillé...

 

 

Une voix encore nous appelle – et qui a pris appui sur la mort...

 

 

Notre âme s'est couchée dans son berceau d'épines. Et la lune, de son ombre, a recouvert notre sang. Au loin, le jour arrive – et dessine déjà le soleil dans notre nuit trop grise pour appeler, d'un poème, la vie ardente – ce feu qui sommeille dans nos eaux trop mortes et trop tumultueuses...

 

 

Un alphabet – hors du langage – nous guette en chaque poème. Il veille à surprendre la raison – et à la faire capituler devant l'ampleur des signes et de l'incompréhension. Et c'est à l'âme, bien sûr, qu'il s’adresse – à cet espace que le cœur protège de la folie pour survivre – et avoir l'air (avoir l'air seulement) moins insensé que l'Amour qui nous porte...

 

 

Des âmes sombres à l'ombre des grands arbres. Assises dans la grande nuit du monde et le noir des forêts. Et l'énumération des choses ne livrera aucun trésor. Et leur possession ne réussira qu'à exalter notre tristesse...

Nous sommes plus haut que nos rêves de gloire – et que nos rêves de fortune. Et plus bas que les vagabonds qui dorment dans l'herbe sauvage des fossés. Et là est notre chance – dans ce silence et cette innocence, délivrés de l'or et du hasard, qui serpentent entre l'Amour et nos déchirures parmi les plus ordinaires circonstances...

 

 

Comme le poème, nous allons entre les lignes qu'une main inconnue a dessinées...

Les murs ont la gravité de nos visages. Un cadre où se reflètent l'ordre, les désirs et le sommeil. Un repos irréparable qui jette les âmes entre l'or et la peur – dans une encre fragile – et inépuisable...

 

 

Ciel, bras et murs façonnent un horizon indomptable qui incite à – et refuse tout à la fois – la course et l'espoir. Offrant à nos pas le douloureux privilège du doute et de l'inconfort. Comme une invitation, peut-être, à l'abandon et à l'immobilité – au silence et à la mort...

 

 

Les gouffres de l'éphémère où l'éternité claironne au milieu des gestes et des voix. Et dans l'inquiétude la plus vive d'y sombrer, échelle par-dessus la tête. Dans cette crainte – dans cette angoisse – de tomber toujours plus bas – et toujours plus seul et plus humble – au milieu de nulle part...

 

 

Une vérité affleure derrière le langage – derrière toute chose et tout visage. Au cœur même des phénomènes pour ceux dont le regard a traversé les yeux – et les a retournés – pour se fixer, sans assise, en surplomb du monde et des circonstances – entre l'Amour et l'immobilité – dans cette sensibilité en aval du silence qui transforme chaque événement en grâce et en joie...

 

 

A l'intérieur (de nous-mêmes), ce chemin sans balise et sans repère qui serpente entre la peur, la folie et le temps. Cette voie singulière qu'il faut escalader à mains nues – et à l'envers – pour faire naître la confiance dans la plus vive insécurité – et pouvoir revenir au monde avec un sourire indélébile sur les lèvres – et aller sans exigence parmi les ombres et la pluie...

 

 

Sans trace. La vie même fuyant parmi nos pas et nos attentes. Au milieu des gués – là où se referment les blessures. Là où s'effacent les rêves et la vérité. Là où le monde peut enfin naître – et connaître la joie...

 

 

Les doigts s'accrochent en attendant la chute. Mais qui donc, en ce monde, sait que le vide porte davantage qu'il ne fait tomber – et que notre peur et notre fascination à son égard ne sont que le signe de notre commune appartenance – et la marque de notre parfaite, et surprenante, ressemblance malgré les traits si singuliers de notre visage...

 

 

Comme étranger au monde. Et surpris – incroyablement surpris – par cette étrange familiarité aux choses et aux visages. Témoin d'une vie qui, à force d'y être plongé, n'est plus la nôtre – et qui ne l'a peut-être jamais été...

Une existence – entre automatismes et simulacre – où nous jouons, malgré nous, à être nous-mêmes – ce personnage si proche et si inconnu...

 

 

Rien jamais ne s'achève en ces heures qui sommeillent – dans ce long soupir qui exaspère notre âme. Nous avançons – continuons inlassablement d’avancer – sans un regard sur l'ordinaire et l'humble des visages. Nous sommes si pétris de cette folle ardeur que nous marchons aveuglément – et fuyons ce qui se pose si discrètement, chaque jour, au cœur de notre vie, au fil de cette marche si déroutante ; ce tremblement fragile au-dedans des yeux posés sur un monde dont le merveilleux nous échappe...

 

 

L'ailleurs n'est qu'un leurre dont il faudra, un jour, se dessaisir – et qu'il faudra tuer comme l'après car tous deux nous enjoignent de continuer notre marche – de poursuivre indéfiniment cette longue – et si risible – errance...

 

 

Il y a l’urgence des mots – et celle du silence – rarement (ré)conciliables excepté peut-être dans l'attente sans attente, celle qui a su s'affranchir du temps – et dans le poème qui s'essaye au langage au-delà du langage – à la parole au-delà de toute raison et de toute pensée – pour dire ce qu’il ne peut atteindre qu'avant son élan...

 

 

Il n'y a de jour plus beau que le soleil – et plus vif que cette flamme qui brille au-dedans. Mais pour le découvrir et y planter son âme et sa sueur, il faut renoncer aux petites joies misérables de ce monde – et s'enfoncer aussi loin que nous le permettent nos forces et le courage dans ce qui recouvre la lumière...

 

 

La langue émerge du plus profond – illuminée d'un ciel que nul ne soupçonne – dans l'absence singulière de l'âme prompte à s'oublier comme elle oublie les atrocités du monde. Il n'y a d'autre espoir pour le poème – ni pour les hommes englués dans le malheur et les instincts qui pèsent sur leurs gestes et leur regard...

 

 

Et ces grands écorchés qui gisent défaits par ce que le monde supporte – et qui survivent à peine au milieu de leurs larmes. Et qui écrivent parfois pour tenter de dire ce qui nous emprisonne et nous ensorcelle. Comme un adieu, peut-être, irréparable...

 

 

Nous avançons à demi-mot – et à demi-nus – parmi les visages et les mains plongées dans le labeur et la terre – au milieu des âmes que l'abondance étouffe. Et nous sommes effrayés par tant de richesses – et cet aveuglement instinctif qui pousse les hommes à l’accumulation. Fragments de terre – fragments du monde – nécessaires, pensent-ils, pour combler l'incomplétude – cette part si infirme de nous-mêmes qui n'ose ni affronter – ni être – le rien qui la submerge – et, par là même, devenir le tout sans exigence – cet indicible que toute réclamation ampute...

 

 

Nous allons encore d'un pas trop vif vers ce qui nous porte. Dans cette folle envie – et cette folle urgence de découvrir – et d'habiter – ce qui ne nous appartient pas...

 

 

Nous avançons parmi la foule – et plus seul(s) en nous-mêmes que nous comptons de visages. Et nous écrivons depuis la plus haute solitude – dans cette frénésie qui traverse ceux qui se savent mortels – pour dire au monde ce que le voyage en nous aura façonné – cette flamme trop impétueuse qui consume le chemin qui mène au silence – et ce feu tranquille qui illumine le monde et les visages pris dans la glaise et la précipitation...

Et nous rêvons encore d'une aube impossible – improbable – trop prématurée, sans doute, pour cette terre où la mort rôde comme une hyène affamée dans le silence...

 

 

Nous ne cherchons plus. La mort est arrivée à l'heure juste de ceux qui n'ont plus sommeil – et dont les pas sont, à présent, aussi vifs que le regard – au-delà des rêves et des désirs d'extinction...

 

 

Nous avons l'authentique impudeur de ceux que la mort n'effraye plus. Et, en nous, le soleil est un visage immense – incontournable – diamétralement opposé au nôtre si fragile – si mortel – et si amoureusement plongé dans les circonstances et les infortunes...

 

 

Une petite voix nous rappelle que nous sommes nés de la foudre et du silence – et qu'il nous faut pour tenir debout et marcher parmi les rêves, un sens de l'équilibre entre ce qui nous précède et nous prolonge – entre le miracle de notre naissance et l'éternité de chacun de nos pas.

Et dans cette certitude – cette évidence – nos gestes, comme notre parole, peuvent (enfin) devenir le reflet de ce que nous cherchons – de cet espace hors du monde – hors du temps – et de cette étreinte sans fin – qui nous maintient vivants par-delà la mort et la persistance, si fragile, des siècles...

 

 

Un souffle nouveau (né d’une source lointaine – première sans doute...) nous guette à chaque instant – à chaque poème. Comme un livre déjà ouvert sur notre destin – et dont les vents, inlassablement, en tourneraient les pages...

 

 

Un grand froid, soudain, dans la poitrine. Le sentiment d'une marche – et d'une nuit – interminables. D'une longue – et incroyable – errance autour de nous-mêmes – du seul point tangible qui relie le monde et la solitude. L'unique destination de tout voyage...

Et ce qu'il nous reste de terreur face à l'infamie – et ce goût de la révolte, intact – et ce besoin si trépignant de justice pour transformer l'air en oxygène respirable...

 

 

Si loin, si haut. Partout. Et, pourtant, que le rêve est méprisable lorsqu'il renonce au plus proche – au quotidien sans trêve...

 

 

Il y a comme une fatigue dans nos gestes. Une lassitude effroyable qui ne rebute le monde que dans le ralentissement de sa cadence...

 

 

Mille convois au cœur de la langue. Et le silence qui surpasse tous les rythmes pour dire le peu nécessaire à la compréhension...

 

 

Des vies jetées dans l'impossible où le courage sera toujours insuffisant pour surmonter les épreuves. Il faudrait une autre main – un autre appui – pour survivre à tant de rêves et de douleurs...

 

 

Des vies pauvres. La terre des gens dont la naissance n'aura rien épargné. Quelques gestes, un peu de tendresse et la rugosité des âmes et des visages. Et la callosité des mains qui auront remué la terre pour subsister. Et un peu de rêve aussi, sûrement, pour se réchauffer sous la pluie – et trouver la force d'espérer encore...

 

 

On trace des mots comme des chemins à travers l'impossible pour désigner une terre infranchissable – ici – là-bas – partout – qui se creuse entre les lignes...

 

 

On n'échappe à rien. Et surtout pas à la vie. Et pas davantage à la mort – ni à ces petits riens qui nous font espérer en donnant à croire que la liberté a un prix. Mais nous avons beau chercher – et fouiller partout – lancer des mots et des invectives – et recevoir des coups, nous ne faisons que survivre au milieu du néant et de la désolation...

 

 

Nous marchons au milieu du temps et des cadavres dans le lent oubli de cet effroi pour survivre – et agoniser lentement – là où il serait naturel, et sans doute préférable, de s'effondrer...

 

 

La route est noire. Et que restera-t-il après l'oubli... Quelques visages peut-être – rencontrés au milieu du gué. Et un parfum ancien au milieu des souvenirs qui résistera à l'usure du temps. Et un peu d'eau où rôde la mort – juste assez pour poursuivre – et épuiser – la marche. Et un rêve parfait pour désigner le jour affranchi du hasard et des secrets...

 

 

On s'endort – et s'ensommeille – avec, au fond de soi, un désir de jour sans frontière. Mais on se garde bien d'y livrer sa sueur – et de s'ouvrir à l'ordinaire en attente du même rêve. Et, un jour, brutalement, la solitude arrive – et s'enfonce dans cette chair fragile et tremblante pour détacher la faim de la paresse. Et ce qui bouge ne fait plus grand bruit. Et l'on attend alors sans vraiment savoir ce que l'on attend. Mais le jour arrive (finit par arriver) et les frontières deviennent floues et mouvantes, puis s'effritent et s'effacent. Et nous voilà, soudain, au-dedans de ce rêve qui devient plus réel que le monde – plus réel que notre chair ; au cœur de ce grand silence fait d'Amour et de joie – au cœur de cette étrange présence où glisse notre sommeil...

Ne restent plus alors que le souffle – le signe des vivants – quelques livres – quelques poèmes peut-être, le courage des bêtes et la beauté des forêts. Et la course un peu folle des voix et des images qui s'estompent sous les secousses du vent – impérissable sans doute. Et cette rive au milieu de toutes les rives où le sol est moins présomptueux (et inaccessible) que nos rêves. La naissance d'un jour – d'un autre jour – plus franchissable pour les âmes. Le jour d'un autre jour plus grand – et plus vivant – que nos vies...