Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous sommes la main qui cherche – et le visage en partance. L'âme froissée entre les doigts. La halte et le méconnu. Ce qui tremble sous la peur – et sous la joie. Et cette tristesse d'être incompris – mal-aimés toujours ou pour d'imparfaites raisons. Nous sommes ce qui passe et se cache sans savoir qu'on le cherche. Nous sommes la flamme et le feu endormis sous la cendre. Nous sommes ce qui brille et nous révèle la promesse du printemps au cœur de la nuit et de l'hiver. Nous sommes l'histoire, le doute, le rêve et les étoiles. Nous sommes la foudre et les larmes qui coulent sur ceux qui s'en vont. Nous sommes la barque, la porte, la chambre et l'océan. Nous sommes cette voix frêle qui sauve des naufrages. Et ces têtes pleines d'espérance. Nous sommes le bruit, le jour et le silence qui jamais ne finiront...

 

 

Lentement, l'être se rapproche sous les ruines. Comme un fil entre la route et le pèlerin – entre l'âme égarée et son mystère...

 

 

Pieds nus entre les mots, la langue se cabre – se tord – s'essaye à mille acrobaties inutiles alors que le silence est là, déjà, tout entier avant que naisse la parole – ce cri – ce besoin bredouillant de dire ce qui ne peut être atteint que dans le silence...

 

 

Quelque chose, en nous, monte et nous effraye. Un souvenir – une heure heureuse – un goût d'aventure qui, peut-être, nous mènera un peu plus loin...

 

 

Nous avons l'impudeur de voir mourir ce que nous ne pouvons saisir – et ce qui ne nous appartient pas. Et vaille que vaille, un sourire pour pleurer – et remercier à la fois – l'effacement. Et cette chance – incroyable – de demeurer en surplomb de toute assise pour voir tournoyer, avec la mort, les vivants...

 

 

Qui saurait nous dire à quelle époque nous sommes nés... Bien malin celui qui pourrait connaître notre ancien visage – notre visage premier – avant que le monde ne nous fasse naître...

 

 

Il nous faudra quitter le monde et les villes – toutes ces ombres – et ces communautés qui enfantent la mort pour aller seuls sur les chemins où ne règnent que la solitude et le noir – et défier l'horizon et ses tentations mensongères. Ainsi seulement pourrons-nous nous octroyer la possibilité d'un passage vers ce qui nous porte – et nous a précédés...

 

 

Le monde. Une prison – et mille chambres de torture où la chair est débitée – et où la sueur et le sang coulent sur les dalles grises piétinées depuis la nuit des temps... Et nous, fuyant la peur – fuyant la gêne, nous nous retirons de la conspiration pour résister, dans la solitude, à la faim qui s'étend – et se propage comme une ombre mortelle...

 

 

Il y a des pas trop abrupts – et trop purs – pour être heureux. Et des silences trop lourds à porter seul. Et il y a la neige aussi – et la beauté de chaque instant – qui illuminent le monde – cette farce obscure où nous sommes plongés – pour nous dire, et nous redire encore, la possibilité du passage. Et la lumière qui s'habite déjà au seuil de nos foulées tristes et intranquilles. Comme un crépuscule aux fenêtres ouvertes sur l’insaisissable...

 

 

Un Amour familier du langage – attentif aux bêtes et aux hommes – et dont les vêtements sont trop larges pour notre stature mais que l'âme à la folle envergure peut endosser – et porter aux plus hautes vertus du monde...

 

 

Vivant comme vous au milieu du monde et du silence. Déambulant sans raison au cœur des circonstances parmi ces mains et ces visages si âpres dont l'indifférence toise l'innocence qui se terre derrière la prétention et l'arrogance. Aussi seul que vous sous la pluie – et dans le froid – qui confinent notre solitude au mirage d'exister – et à cet espoir de vivre en des lieux moins funestes...

 

 

Plus haut que nos statues de cire, nos rêves. Et plus haut que nos rêves, notre ultime désir – celui qui aspire au réel et à la réconciliation des hommes et des Dieux – à ce mariage insensé entre le Divin et la terre – et au retour du plus sacré parmi tous les bruits du monde...

 

 

Nous vivons à une échelle trop humaine pour faire naître la lucidité. Nous n'avons d'yeux que pour ce qui tourne autour de notre visage, de notre terre, de notre soleil. Il faudrait s'éloigner de tout – et tout embrasser à la fois – pour faire émerger l'envergure nécessaire à la juste perception – et accéder, puis revêtir, le seul regard possible sur ce que l'on est – Un au cœur de tout – et multiple(s) en nous-mêmes...

 

 

Nous ne plierons que sous l'envergure – et la volonté – d'un Dieu intérieur. Et pourtant, une fois sortis du passage – et ancrés à l'humilité, nous continuerons à danser parmi les visages comme si le monde était la (simple) continuité du silence...

 

 

Nous finirons tous dans cette nuit si redoutée – et qui nous assaille dès les premiers instants du premier jour – sans voir la lumière qu'elle cache – cette clarté au-dedans du regard, libéré des beautés et des infamies de ce monde, qui offre sa joie et son silence à ceux qui la pénètrent – et la traversent...

 

 

L'homme. Le vivant. Comme une glaise entre la nuit et la lumière – posée au milieu des peurs et des merveilles...

 

 

Habiter sa propre absence – derrière le jugement et la mémoire – là où rôdent la mort et l'incertitude – sur ce chemin jamais achevé qui serpente entre les rêves et les désirs jusqu'à la liberté de vivre au milieu du monde et des circonstances dans la joie et l'infini sans exigence...

 

 

La braise, la trace et l'errance. Comme un temps dilapidé. Une danse aussi brève que l'étoile filante – et plus terne sans doute – qui finit sa course entre quelques os calcinés et la cendre. Au milieu des visages – de ces milliers de visages toujours inconnus – et de notre voix muette. Au cœur d'un silence posé sur mille pourquoi et un timide peut-être...

 

 

Nous allons comme la buée sur la vitre en glissant vers le bas et l'effacement. Guidés par le ciel, le soleil et la pesanteur. Dans un destin coincé entre deux néants. Et dans ce miracle de l'éphémère qui passe d'un état à l'autre. Dans un cycle éternel – dans un voyage infini où la goutte jamais ne cesse de circuler entre sa fin, sa source et son interminable recommencement...

 

 

Des vents encore. Et des chants qui jaillissent d'un souffle inépuisable pour dire – et célébrer – ce qui agonise et s'éteint – et préparer le grand feu de joie au milieu duquel nous danserons, un jour, tous ensemble...

 

 

Une lune, un linceul et cette brume passagère dans les yeux des hommes qui donne à leur vie – et à leur mort – des allures de nuit et d'hiver...

 

 

Et ce grand saut des yeux en aval des larmes pour conjurer un destin promis aux malheurs. Et cette averse de joie comme s'il pleuvait du silence sur les visages rompus (trop rompus) aux tristes circonstances et à la mort...

 

 

L'inconnu encercle ce qui glisse de nos lèvres – cette parole aux appuis fragiles qui rêve d'infini, de poésie et de silence – et qui s'ébroue parmi les bruits et les rires des hommes...

 

 

Quelque chose en nous se fige – se glace – comme une stupeur – balayée par l'émerveillement devant la fragilité – et l'innocence – de l'oiseau dont le bec fend la graine – et dont l'envol reflète ce que nous avons perdu depuis si longtemps ; ce goût de vivre sans craindre nos instincts ni se soucier de la mort qui guette, quelque part, cachée sur les branches supérieures...

 

 

Une pluie perdue au milieu du froid et du béton coule – coule le long du trottoir – dans le caniveau – pressée, sans doute, de rejoindre le cours des rivières et les flots impétueux des fleuves qui la mèneront vers l'océan. Comme si elle redoutait la ville – le monde et les hommes – et n'aspirait qu'à retrouver sa sente naturelle et le chemin de ses origines...

 

 

Inutile de se soumettre aux lois humaines lorsque la sensibilité du cœur, progressivement plus fine et plus impersonnelle, se fait éminemment plus juste que les pitoyables – et pourtant précieux – balbutiements d'Amour et d'équité mis en œuvre (si laborieusement) par la communauté des hommes...

 

 

Après le silence, le monde demeure l'unique matière à écrire. Et nous nous y employons sous l'autorité – et l'exigence – du jour... Et malgré notre esprit critique et notre goût pour le jugement, nous nous gardons bien d'en blâmer l'indigence, la médiocrité et la noirceur...

Sans le silence – et sans le monde – sans doute n'y aurait-il plus rien à dire – plus rien à écrire – sinon notre effacement total – et celui, tout aussi définitif, de tout élan...

 

 

Nous n'appartenons à la souffrance du monde. Et pas davantage à la souffrance des mots. Notre langage est celui des bêtes – au milieu de leurs instincts et de leur courage – qui se laissent mener sans résistance vers la mort...

Notre parole est un cri, tantôt de révolte, tantôt de joie. Comme un tocsin pour annoncer non à la foule – non au peuple – mais à chaque visage – à chaque âme penchée sur ses malheurs, interrogative – la possibilité du jour – et l'arrivée sans fanfare d'un silence plus prompt à éveiller qu'à enfoncer dans le rêve et le sommeil...

 

 

Murs nus. Sans livre et sans autre raison que celle d'abriter de la pluie et du froid. Dans cet espace plus extérieur qu'intérieur – ouvert par mille fenêtres sur le monde – celui des hommes, bien sûr, mais aussi, et de façon préférable, sur le ciel, les arbres et le silence – sur les pierres, les bêtes et l'herbe qui pousse sur les chemins...

 

 

Des oiseaux par milliers sur notre table – et sur nos bras tendus, haut vers le ciel. Et entre nos lignes trop denses où s'agglomère la boue du voyage...

 

 

Et cet effroi du cœur muet – coupé à la base par des mains trop pressées – et que l'on déchire à coup de murmures et de brouillard...

Une lanterne au bout des doigts comme un feu – fragile – pour éclairer le gravier où glissent les foulées de ceux que l'on égorge au nom de la raison la plus insensée...

 

 

Lettres mortes sous l'accablement. Et l'achèvement de toute parade. La solitude reprend ses droits – et ces mots qui effleurent plus qu'ils n'entaillent les âmes trop pressées d'arriver quelque part – et trop timides, sans doute, pour faire halte au bord d'un précipice oublié – et rejeté depuis trop longtemps. Et, pourtant, le feu commençait à prendre – à brûler quelques parcelles – de maigres interstices, en vérité, laissés en jachère – ouverts à tous les vents mais que les exigences du monde auront, trop tôt, recouverts d'efforts et de volonté...

 

 

Un cri de jeunesse – et une allure guidée par l'allant inexplicable de vivre – aujourd'hui au milieu de leur automne – attendant la neige et le froid au cœur de la solitude. Et songeant déjà à l'hiver et à la mort...

 

 

Nous nous en irons avec la même timidité qu'à notre naissance. Avec quelques rêves en moins. Comme la soustraction nécessaire à notre départ – et à notre délivrance...

 

 

Tout a été dit. Et ne reste plus que cette marche au milieu de la tristesse. Et ces gestes qui indiffèrent les hommes. Et cette solitude au fond de l'âme qui s'est résignée à aimer son propre visage. Et la rencontre, toujours possible, avec celui qui veille en nous, joyeux et serein, parmi les rêves et notre désir encore si vivace de rencontre. Et cet Amour qui dure malgré le temps...

Ô voyage éternel, ami du plus juste et de la beauté qui défait nos âmes tristes et insoumises...

 

 

Nous avons peur du silence – de ce silence à l'envergure plus vaste que celle du monde – et à la puissance plus vive (et redoutable) que celle des vents qui frappent les âmes et les arbres – et couchent nos yeux sous les rêves...

Nous sommes cette chambre secrète qui ne souffre aucun sommeil – aucun relâchement. Nous sommes cette fenêtre ouverte sur la nuit. Et ce jardin où la solitude défie les visages. Et cette eau qui s'écoule – et revient toujours...

 

 

Allons comme à une fête vers la nuit. Et sachons nous recueillir auprès de ce qui dort – auprès de ces choses et de ces visages plongés dans cet étrange sommeil qui jamais ne fera frémir le temps...

 

 

Cette blessure essentielle nous porte vers l'Autre, puis nous ramène vers le puits sans fond de nous-mêmes où, un jour, nous brisons (nous finissons par briser) tous les reflets pour nous agenouiller parmi les autres devant notre seul visage – cette commune absence où le monde devient la chair de tous...

 

 

A l'ombre du silence, l'éternité. Et cette innocence portée au cœur du monde – au cœur des choses – par des lignes oublieuses de l'histoire – et que finiront, sans doute, par oublier les hommes pour marcher ensemble sur le même chemin...

 

 

Nous sortons de l'aube à pas lents pour n'effrayer ni le jour, ni la nuit – ni même les âmes qui se reposent dans le grand jardin des chimères...

Nous sortons de l'enfance pour avancer, incertains, dans l'âge mature des prophètes qui ont converti le silence en éternité...

Nous sommes Un – mille – des milliards – ainsi – arrimés au temps – amoureux des aléas où glissent les destins – et silencieux toujours dans le chaos du monde et des choses...

 

 

Engloutis mille fois dans le sang et la lumière (si mensongère) des étoiles – et dans cette nuit qui dure au-dedans de l'âme. Engagés dans la résistance à travers nos fresques sans âge qui déroutent (ou indiffèrent) le monde et les hommes. En communion avec les cris et la souffrance sur ces rives qui n'épargnent personne...

 

 

Il n'y a souvent de plus grande détresse que celle de l'homme qui sort de son sommeil – et dont les fenêtres n'éclairent que l'exil – et l'affreuse tentation de rêver plus encore...

 

 

Tant de nuit(s) à cette fenêtre où les morts ravivent notre plaie – et où l'espoir ne tient qu'à un fil entre la désespérance et l'oubli...

 

 

Un temps sacrilège que le sacré pardonne – et dont se moquent les sages, revenus des ténèbres, pour dire – et redire encore – sa possible extinction – et sa possible conversion en silence – en un seul instant – exalté – dilaté et infiniment recommencé – au-delà de son illusoire (et apparente) continuité...

 

 

Vitre pâle – vitre sale – contre laquelle s'appuie la tristesse des visages devant la nuit qui s'avance – et qui s'étale au-dedans comme au-dehors. Comme un surcroît de désespérance au cœur de l'insulte et de l'outrage. Comme une noyade des corps et des âmes plongés au cœur de la source – et qui mourront avant même d'avoir pu étancher leur soif...

 

 

Dos tourné contre la nuit – visage appuyé sur le rebord, l'âme guette le dedans du monde et des choses à travers cette lucarne imprécise où l'eau des fleuves circule entre l'extérieur et le fond du regard – et où le passage – les mille passages peut-être – deviennent un pont entre la cécité, la discorde et la lumière – l'éclairage parfait où glissent – et s'effacent progressivement – les ombres et l'ignorance…

 

 

Seul(s) au milieu du monde – derrière un grillage qui offre aux visages et à la terre leurs zones de partage – mille barreaux et mille frontières – comme un immense quadrillage dessiné par la main de l'ombre – cette lumière qui, sans cesse, se heurte aux barbelés de la peur...

 

 

Nous aurons tout essayé sur l'escalier des mensonges. Et nous n'aurons vu que l'horizon se dérober – et mille discordes – dix mille peut-être – entre le tien et le mien – des joutes qui n'auront exalté que la différence entre les flammes de ce feu commun...

 

 

Aux mille bouches qui se taisent sur la pierre, offrons le temps et l'instant confondus – la flèche et la rose – et la brisure des miroirs aux reflets trop légers ou trop austères. Et entre nous, le froid et la mort pourront être rompus. Et nous saurons peut-être alors aller ensemble – au-delà des ruines de ce monde – vers une terre commune où les vents ne souffleront que des jeux et des mots aussi tendres que l'Amour...

 

 

Nous, partout, éparpillés en écume – assis (si) inconfortablement sur les vagues. Regardant avec envie l'horizon blanc – et ignorant toujours l'alliance secrète entre la goutte et l'océan – autant que leur envergure (respective) et le cycle inépuisable de l'eau...

 

 

Sur les craquelures de la page, les lignes inlassablement tentent de polir la lumière. Et les mots – appuyés sur leur besogne – s'élancent vers la halte promise au lecteur – ce suspens du temps – que fredonnent tous les poètes et tous les sages – assis tranquillement – et en silence – au milieu du monde et de la parole...

 

 

Tranquille – serein – entre la faim et l'étrangeté de vivre. Pas même surpris d'être ici – au milieu des visages qui regardent leurs ombres et le temps passer...

 

 

Nous ne nous abandonnons qu'aux interstices des heures sur le fil passager des saisons. Heures et années portées au milieu du front – et mille petits trésors noués à la mémoire. Foulées fragiles au milieu du gué – au milieu du pont – entre deux rives inconnues...

 

 

Nous dialoguons avec ce qui s'absente. Et la nuit nous parle des êtres et des choses – et nous confie ses secrets ; ses alliances avec les vents, la finitude du monde, la beauté des visages en elle enfouis qui la contemplent. Comme un interminable prélude avant le silence...

 

 

Un voyage aux mille détours entre le monde et le silence – présent déjà au fond des âmes – au fond de nous-mêmes...

Et cette attente interminable entre la soif et la source. Mille chemins et autant de larmes. Et ce regard qui se pose sur nos mains fatiguées. Et le jour qui décline. Et la nuit qui, sans cesse, revient recouvrir le silence...

 

 

Au milieu de tout ce qui s'agite – et de ces parades insolentes dont l'allure ne trompe que les insensibles et les imbéciles. Au milieu des ombres qui crient – et se débattent encore dans ce peu de lumière au fond des yeux... Mais Dieu soit loué, nous voilà tranquille. Et notre main aligne ces mots pour surprendre l'impossible suspendu au-dessus des têtes. Comme si nous étions plus vieux que la mort – et sage depuis bien longtemps...

 

 

Les cloches ont sonné. Les portes et les églises se sont refermées. Et, en ce jour de mort et d'effacement, nous voilà encore plongés dans cette ivresse – cette hébétude un peu niaise de l'ignorance. Regrettant la beauté du sable que nos pieds auront foulé – et que nos mains auront entassé dans la pauvre fiole du temps. Quelques lignes encore dans le juste alignement de la lumière. Comme un adieu au monde et aux vivants. Comme un dernier bruit – un dernier cri peut-être – celui de la solitude sans doute – avant de voir le long cortège des visages – et la petite procession d'inconnus – déambuler avec tristesse et nonchalance derrière la petite carriole qui nous mènera jusqu'au tombeau...

 

 

Un instinct nous guide au milieu de ce monde et de ses fantômes – au milieu des rêves et des mensonges. Il nous murmure la clarté de l'homme et les prières du silence – nos dernières volontés – le secours de l'âme – et la fin des guerres et de l'illusion. La réconciliation possible entre ce qui dort et ce qui refuse le sommeil. Le point d'entrée – et l'envergure – de la lumière plongée au cœur de l'ombre...

 

 

Il n'y a de (véritable) poésie que dans le regard et le geste silencieux. Celle qui s'invite sur la page n'est que l'acharnement maladroit des mots à vouloir prolonger ce que nous avons (trop précocement) rompu – et ce que nous avons, sans doute, à peine effleuré. Une vaine tentative – et les scories d'un vivre amputé de grâce et de légèreté...

 

 

Dire encore ce que le monde nous aura offert. La vie – ses merveilles, sa diversité – et cette intelligence qui, en nous, se cogne à nos frontières. Et le crier encore et encore – sans rage – avec la patience des fleurs en hiver qui attendent la nouvelle saison. Avec ce feu, âpre et insolent, au fond de la gorge qui aimerait convertir le sommeil et la somnolence en flammèches et en lueurs vives pour que ce regard – et cette grâce de vivre – d'être vivant – soient partagés. Et avec ce poing levé – sévère – intransigeant – contre l'ignorance, la bêtise et l'infamie...

 

 

Ivres de ces vieilles fêtes qui nous tournaient la tête. Assoupis – somnolents devant ces soleils de pacotille créés pour dissiper illusoirement la nuit...

 

 

Il faut du courage – et de la passion – au passeur de lumière pour qu'il sache s'affranchir des étoiles – errer au milieu de l'horreur – et débusquer la beauté au milieu de la laideur enfantée par la faim. Il faut de la vie, du feu et toute la solitude d'une âme incomprise pour percer le fond des rêves et des peurs – traverser les instincts les plus cruels et le néant – et délivrer le monde. Et il faut de la patience pour convertir les yeux en innocence et en émerveillement – seuls gages d'une réelle fraternité avec les vivants...

 

 

Le poète marche autour d'un centre qui s'avère, en vérité, le fond du monde – le fond des êtres et des choses. Un puits de lumière enfoui dans les ténèbres – dans cette nuit où passent, s'enlisent et se perdent, si souvent, les hommes...

 

 

Il faut embrasser la vie, la fuite et le néant. Embrasser tout jusqu'à la mort et jusqu'aux rires noirs et moqueurs plongés dans le sommeil. Il faut aimer la magie, la beauté – la cendre et la neige – et jusqu'à la fidélité des bêtes aux instincts. Il faut tout vivre – et mourir sans craindre les lunes que le monde nous a invités à regarder et à suivre – et se tenir à distance respectable des yeux qui convoitent – et des mains qui assassinent au nom de la science et du profit. Et il faut aller, l'âme dans sa besace, pieds et tête nus jusqu'au bout de la terre – franchir l'ultime frontière où les barbares – tous les barbares – seront refoulés – et traverser les limites de cette terre où vivre devient (enfin) sagesse. L'infini, sans doute, n'est pas ailleurs...

 

 

Une autre carte et un autre territoire sont possibles. Mais n'allez pas imaginer devoir quitter le monde pour les trouver. N'allez pas imaginer devoir convertir votre vie en ermitage. Vivez simplement ce qui vous échoie. Vivez au cœur des circonstances et des visages sans jamais trahir votre solitude – et ce silence, en vous, qui vous attend...

 

 

Le sacrifice des images nous oblige parfois à porter la tête haute devant la foule que toutes les histoires – et que tous les mensonges – exaltent. Un jour, pourtant, nous délaisserons ces terres pour un ailleurs, perdu au-dedans, bien plus vivable...

Ne devenons pas le simulacre et les boniments que le monde idolâtre. Soyons plus vrais que l'espoir et la certitude d'exister...

 

 

Quelque chose s'écoule de nous qui est plus beau que nos dérisoires trouvailles. Quelque chose s'écoule de nous qui est plus vrai que la certitude du monde. Quelque chose s'écoule de nous qui a le même parfum que la lumière et l'éternité...

 

 

Un monde de bâtons sculptés à la manière des barreaux – qui se convertissent en appuis et en frontières – pour donner au sentiment d'exister une vague impression d'appartenance – et définir des territoires où chaque zone – chaque parcelle – est guidée par la violence et la défense du provisoire et de la différence au détriment de l'unité et de ce qui demeure en deçà et au-delà de toute illusion de propriété...

 

 

Nous engloutissons le monde sans voir qu'il est comme un fruit véreux promis à la pourriture et à la désespérance – au lieu de danser avec ce qui le gangrène – d'offrir l'innocence à ceux qui s'en nourrissent – et d'inviter chacun à vivre dans la beauté du partage...

 

 

Modeste anonyme – cœur sensible et solitaire – amoureux des bêtes, des livres et des arbres – que la corruption des âmes et des visages dévaste – comme une permanente torture. Et dont le rêve est aussi simple que la lumière – et aussi vaste que l'Amour ; retrouver le silence et l’innocence d'avant la naissance du monde...

 

 

Oraisons, fugues et figures tenaces au milieu des pierres – près du cercle où patientent les âmes...

 

 

Nous irons sans bruit au détour de quelque chemin nous perdre dans la forêt pour revivre mille fois encore, l'âme ouverte comme une fenêtre, le renouveau du monde et le parcours de la pluie entre le ciel et la source...

 

 

Nous grandissons dans l'idée de la forteresse – piège aux tours immenses dont les murailles emprisonnent davantage qu'elles n'offrent de privilèges. Et, plus tard, nous bâtissons encore – plus haut – plus épais et plus solide – des donjons et des remparts du haut desquels nous dévisageons le monde sans être à l'abri de ses terreurs. Et à notre mort, on nous enterre en posant sur nos os une stèle sur laquelle quelques mots prouveront que nous aurons existé...

 

 

Un feu encore – comme un souvenir qui nous hante – l'engagement à cor et à cri de nos entrailles dans la lutte et le tumulte – et ce grand galop poétique à la recherche de l'horizon – de ce point d'entrée dans le silence...

 

 

Et cette main au fond de l'oubli – au fond de la terreur – qui nous retient – et nous rattrape – pour nous porter plus haut que les malheurs...

 

 

Nous creusons le quotidien – le fond des choses et des visages. Et derrière la lie – sous la boue des apparences et de la différence, portées comme une croix – se révèle ce qui demeure – cette joie tendre et cette lumière un peu terne et noircie par la tristesse et la cendre – la poussière et la mort. Comme une lampe qui hante les sous-sols à la recherche d'un peu d'air – et d'un grand sourire enroulé autour de lui-même qui n'ose encore éclore...

 

 

Nous ravaudons ce qui ne peut durer comme pour assouvir un besoin tenace de préservation et de perpétuation. Et pourtant, tout déjà se défait et s'efface – et s'enfuit là-bas en ce lieu de l'inachevé où la mort requinque et ravive ce qui peut se poursuivre. Dans cette quête un peu folle – presque insensée – de l'après où chaque nouveau maillon n'est que l'élément manquant d'une chaîne interminable...

 

 

Nous sommes la main qui cherche – et le visage en partance. L'âme froissée entre les doigts. La halte et le méconnu. Ce qui tremble sous la peur – et sous la joie. Et cette tristesse d'être incompris – mal-aimés toujours ou pour d'imparfaites raisons. Nous sommes ce qui passe et se cache sans savoir qu'on le cherche. Nous sommes la flamme et le feu endormis sous la cendre. Nous sommes ce qui brille et nous révèle la promesse du printemps au cœur de la nuit et de l'hiver. Nous sommes l'histoire, le doute, le rêve et les étoiles. Nous sommes la foudre et les larmes qui coulent sur ceux qui s'en vont. Nous sommes la barque, la porte, la chambre et l'océan. Nous sommes cette voix frêle qui sauve des naufrages. Et ces têtes pleines d'espérance. Nous sommes le bruit, le jour et le silence qui jamais ne finiront...

 

 

Un rêve d'immensité sous la contrainte. Et le silence au-dessus des drapeaux qui flottent sur les territoires. Et le craquement des pas sur les chemins qui nous mènent jusqu'au jour clandestin – là où le passage devient possible – là où le labeur s'abandonne à la tendresse et à la rugosité des pierres – là où la mort n'est plus une chose ancienne ou un songe lointain – là où l'on sent battre, entre les rêves, un peu de vérité...

 

 

Nés d'un désir et d'une nécessité amputée de sa complétude – entre la grâce et la malédiction – le merveilleux et le malheur. Le sort du vivant offrant aux créatures de cette terre l'ignorance et l'effroi – l'horreur et la possibilité de la délivrance ; la seule issue à tous les rêves...

 

 

Nous aurons manqué l'essentiel – le silence suspendu aux âmes – appuyé(es) sur nos pitoyables béquilles qui ne nous auront guère aidés à marcher sur le chemin de la vérité...

 

 

Nous dirons encore tendrement la fraternité du brouillard qui donne à la nuit (à notre nuit) une allure moins effrayante – moins épouvantable. Et nous maintiendrons encore captifs ces petits riens et cette évidence sur nos jours qui cogne à la vitre – et que nous abandonnons à la résignation...

Discrets et sages, en somme, au milieu de nous-mêmes...

 

 

Et ces larmes, comme une rosée discrète, qui ensorcellent les jours – et nous font craindre – et refuser – la voix pure du silence, la simplicité du soleil et la belle transparence des âmes qui, à l'aube, entonnent leurs prières...

 

 

Un jour, nous irons nus sur la vaste étendue avec cette ferveur un peu désuète des néophytes – avec le regard affranchi de la gêne – hors du temps – hors de l'histoire – hors du monde. Et nous nous étendrons comme une bouche immense – et souriante – appuyée contre l'azur pour livrer des paroles sensuelles que n'altérera aucun amour. Et la brûlure deviendra joie – et la nuit plus claire que nos plus fastes jours...

 

 

Un chemin de pierres et de douleurs où se consument tous les allants pour un autre plus vif – et moins noir – où l'effacement couronne tous les retraits et toutes les soustractions successives...

A marche perdue, en somme, vers ce lieu des nulle part...

 

 

[Modeste hommage à Catherine Pozzi]

L'âme divisée – le double exil – ni de terre ni de ciel. Dans cet entrelac du jouir et de la douleur. Entre la peur, la cendre et l'espérance d'un ailleurs. Corps chétif à l'assaut d'un monde impossible. Âme éprise du plus grand jour. Et dans la tombe, pourtant, quelqu'un est mort...

 

 

La sauvagerie et l'angoisse des jours incertains. Comme un amour donné puis repris. Comme un temps passé dans l'attente d'improbables délices. Et la mort qui fauche dans l'ultime élan – celui qui, peut-être, nous aura fait naître et mourir...

 

 

Un jour, un mot, une mémoire. Et cette langue qui s'insinue dans l'histoire pour crier à la foule nos rêves – et ce que nous croyions avoir atteint – et même possédé peut-être. Le délire d'une âme oublieuse de son sommeil – arrachée à son mirage – et qui s'écoule, à présent, jusqu'aux rives douloureuses de la mort...

 

 

Une fenêtre entrouverte que franchit le cœur – douloureux – brisé sans doute – et, à sa suite, ses copeaux et le sang de ses entailles. Un nouveau voyage vers la trame – l'origine peut-être – des drames. A la recherche d'un étrange inconnu – un mystérieux alter ego – dont le visage serait indemne des traces, des peines et des prières...

 

 

La dérive, la fuite et la survie. Et ce malheur du sang né de la finitude et dont l'envie n'est que l'infini – l'Absolu – qui dissipe la nuit, la tristesse et la mort...

 

 

Des siècles, du sable. Et cette désespérance. Cette folie à tourner inlassablement dans l'abîme en rêvant d'ailes et d'oiseaux aux plumages enfantins volant au-dessus des rives où tout est endormi. Bercés par le chant et la lumière des astres qui brillent au fond de notre sommeil...

Surpris toujours par ce qui ne peut périr – ni être conquis sans Amour...

Proie d'un séjour qui nous noie et nous fait mourir...