Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Les pierres et la poussière. Et ces vents qui déchirent la peau sans préserver l'âme de la violence. Et ces os sur l'herbe tachée de sang. Et ce cœur que la nuit fait tournoyer entre les tombes et le rire (si indifférent) des hommes. Comme si flottaient en nous, insaisissables, un souffle monstrueux et le miroitement de quelques étoiles lointaines...

Les lampes s'allument les unes après les autres puis s'éteignent – abandonnant l'âme et le monde à leur obscurité – et à leur solitude tâtonnante...

Et cette eau sur la chair, au milieu du jour, qui ruisselle avec quelques rêves inachevés vers l'incertitude – jusqu'au soleil où nous nous tenons cachés – tapis dans l'ombre de ce que nous ne pourrons, sans doute, jamais atteindre...

 

 

Le temps plongé dans la magie – qui s'étire au-delà de l'imaginable dans un réel plus solide que tous nos rêves...

Seuls et dépossédés au milieu de la perte...

 

 

Quelque chose gît en nous qui s'accommode mal de notre fausse droiture – de ce perpétuel redressement de la tête qui, en vérité, dodeline entre les rêves...

 

 

Une porte – mille portes – s'ouvrent, claquent et se referment, laissant l'âme et les pas tristes et seuls. Incompris. Voilà ce qu'est notre vie. Une tentative d'ouverture avortée...

 

 

Le temps d'un coup d’œil, et tout est fini. Tout s'efface déjà et se déverse dans un lendemain incertain et inconnu. Tout s'invite et se rétracte dans une sorte d'apesanteur et de temps figé...

 

 

Un dégoût des siècles plus décisif que le simulacre du progrès pour courir le monde et la vérité. Obéir à cette fouille de la solitude à l'écart de ceux qui fabriquent et festoient dans leur fatigue...

 

 

Déconcerté autant par l'espérance que par la neige – autant par les adieux impossibles que par l'éternel retour des choses du monde. Âme éprise – et engluée dans ce qu'elle évite et ne peut comprendre. Sur un pont interminable où les visages respirent et se perdent comme si le sentier et le brouillard étaient au-dedans – boueux et épais – impraticables – et si peu propices à la marche et à la fouille sans recourir à la faux, au bâton et à l'épée...

 

 

Un désordre encore dans notre nudité. Les yeux accrochés à la mémoire – au souvenir d'un temps révolu et à ces vents qui soufflent vers plus tard – en donnant aux pas cette allure bancale – hésitante – plongeant les mains au milieu des soupirs dans la rencontre de ces visages – et de ces paysages – ignorés et incompréhensibles – amputés de leur innocence à force d'attente, de jugements et de parti-pris...

 

 

Les pierres et la poussière. Et ces vents qui déchirent la peau sans préserver l'âme de la violence. Et ces os sur l'herbe tachée de sang. Et ce cœur que la nuit fait tournoyer entre les tombes et le rire (si indifférent) des hommes. Comme si flottaient en nous, insaisissables, un souffle monstrueux et le miroitement de quelques étoiles lointaines...

 

 

Les lampes s'allument les unes après les autres puis s'éteignent – abandonnant l'âme et le monde à leur obscurité – et à leur solitude tâtonnante...

 

 

Et cette eau sur la chair, au milieu du jour, qui ruisselle avec quelques rêves inachevés vers l'incertitude – jusqu'au soleil où nous nous tenons cachés – tapis dans l'ombre de ce que nous ne pourrons, sans doute, jamais atteindre...

 

 

Tout monte, descend – et se confond. Et nous autres, nous demeurons dans l'illusion et la vérité d'une immobilité distincte où les ténèbres sont aussi hautes que les promesses – et où le jour n'en finit jamais de disparaître dans une nuit profonde et inexplorable...

 

 

Infimes toujours ces trouvailles que l'on jette sur la page et les âmes comme si elles avaient le moindre goût de vérité. Mieux vaut taire la parole – le poème – et contenter le besoin du silence en restant au chevet du monde et à l'écoute de ce qui passe...

 

 

Entre l'infime et l'infini – le maladroit hommage des vivants. Le bruit et sa célébration comme l’unique possibilité à la continuité du silence...

 

 

Nous érigeons, en vérité, un horizon où la seule manière d'être – et la seule possibilité de vivre – de survivre – sont la méfiance et la lutte. Comme si l'Amour avait été abandonné en chemin – impossible, sans doute, à faire advenir dans la cécité et l'immaturité de ce monde...

 

 

Entre la pauvreté et l'émerveillement, ce regard de l'homme posé sur le monde – au cœur des choses – au milieu des cris qui exhortent à la richesse et à la ruse...

 

 

Que de choses brûlées – et bannies – dont nous ne connaîtrons jamais ni la fin ni le secret. Et cet air gauche de l'inabordable – comme une avancée dans le recul – qui donne aux innocents la pudeur de leur vanité – et le goût de l'auto-dérision sous le poids des titres et des fonctions. Un rien – quelques riens – qui passe(nt) sur pas grand chose...

 

 

Le royaume hivernal dans le balancement des foules et de la solitude. En équilibre entre l'interrogation et le tâtonnement. Entre le fouet, la guerre et la loyauté. Aux confins du même rivage – celui qui tantôt défait, tantôt emprisonne les yeux des hommes. Un peu de sable, un peu de rien. Quelques traces dans la neige du jour...

 

 

La pierre respire le même rêve que les hommes – un peu plus simple et immobile peut-être – avec l'attention séculaire de ceux qui savent attendre – et distinguer ce qui relève de la chimère pour séparer l'improbable de ce qui va arriver – et sans la peur ni l'espérance de se voir absorbés ou anéantis. Comme le fabuleux privilège de ceux qui sont déjà morts...

 

 

On imagine le soir immobile et imperturbable alors que ses yeux tremblent à nous voir si fébriles – si impatients. La nuit, comme toujours, arrivera à l'heure précise pour diluer nos rêves dans le noir – et leur offrir un peu d'espérance qui, au matin, nous donnera cette folle envie de vivre – cette folle envie de donner chair à tous nos désirs...

 

 

Que d'usages dans nos jachères. Et que d'espoir dans nos ornières. Sur le visage, un peu de boue et de lumière. Cette étincelle dans le sordide et la misère qui donne au regard – et à nos silhouettes laborieuses et penchées – cette allure si humaine...

 

 

Nous gisons près d'une fenêtre lointaine – allumée déjà par le désir de la traverser. Larmes et flamme au fond des yeux – si tristes des adieux – si tristes de quitter le monde – et heureux de la nécessité de s'en affranchir pour un pays dont les voix nous appellent depuis si longtemps...

 

 

Nous aurons à peine effleuré ce goût austère – et si risible – du Divin dont les idolâtres aiment s'emparer. Nous avons su le traverser sans nous en saisir ni en revêtir l'ostentation – ce masque de Dieu dont se parent les croyants et les bigots pour ébaubir les foules crédules et impressionnables.

Et nous sommes, à présent, plus nus que les mortels – et plus silencieux que les dévots. Nous marchons, anonyme et tranquille, au milieu de ceux que Dieu agace, exalte ou indiffère – et serein toujours au milieu du vacarme et du silence...

 

 

Encore ce désir d'être seul au milieu de l'océan auprès des grands oiseaux solitaires qui parcourent son envergure au-dessus de l'écume – et y plongent parfois pour donner à leur vol, tantôt aux confins, tantôt au cœur de l'éternité, un sens profond de l'humilité – et au plus sacré, une allure ordinaire – presque banale...

 

 

Tant que nous verserons le sang, nous serons tout juste dignes de vivre sur terre. Tant que nous mangerons de la chair, nous ne pourrons appartenir qu'au grossier peuple des vivants...

 

 

Il y a cette légère bizarrerie au fond de l'âme qui rêve d'éclore – de se montrer et d'éclater au monde – et qui, pourtant, n'ose sortir – effrayée par ses propres ombres – et celles de nos silhouettes penchées sur elle...

 

 

Quelque chose en nous se sépare – et nous brise dans cet élan – en détruisant ce désir incorruptible de nous retrouver – et de nous rassembler pour n'être qu'une seule figure...

 

 

L'abstrait, un jour, aura raison des images. Jamais du réel...

 

 

Nous n'échappons, dans nos fuites, qu'à nous-mêmes – à cet autre, en nous, inconnu qui détient (pourtant) les réponses à toutes les questions – et que nous osons à peine formuler tant elles nous semblent absurdes ou terrifiantes – presque insensées – dans ce monde où l'apparence de la certitude tient lieu de vérité...

 

 

La nuit en nous, partout, nous appelle – et nous presse de revenir – de la rejoindre. Et nous, tout tordus par le voyage – et exténués par le pays (et la traversée) des songes et des chimères, nous répondons à son désir. Lassés – trop lassés sans doute – par cette quête impossible de lumière – introuvable ni au-dehors ni au-dedans – que nous n'avons plus même la force de faire un seul pas... Défaits par le temps qui passe et repasse sur notre visage – creusant sans effort un chemin vers la nuit – vers le noir – que nous y sombrons sans même nous en apercevoir...

 

 

La bataille est ailleurs. Le monde n'est que notre miroir. Et les pas nous guident là où l'espérance nous porte à croire que la paix, en nous, peut jaillir...

 

 

Nous portons l'infini dans nos yeux clos. Et nous désertons la surface pour croire à la possibilité de le découvrir loin de notre sommeil. Mais le rêve est encore là, pugnace – invisible – présent au cœur même de nos élans et de nos fuites...

 

 

Nous exprimons – croyons exprimer – ce qui nous porte et nous anime. Mais, en vérité, nous n'exposons que le manque – cette part en nous qui cherche son introuvable moitié...

 

 

Nous nous apaisons de petits riens sur la nappe des rêves tandis que gronde en nous la peur – et que pousse au-dedans le grand cercle inconnu qui nous cherche comme un visage en quête d'or penché sur le sable...

 

 

Nous sommes au milieu des roulis – au-dedans d'un océan immobile. Nous croyons naviguer – chavirer et sombrer sous les eaux – alors que le regard se tient, depuis le début du voyage, au-dessus des vagues qui dessinent sur nos vies des destins, des dérives, des noyades...

 

 

La vie d'un autre – la vie de l'Autre – est celle que nous n'avons su rejoindre...

 

 

Ce qui monte accomplit son rêve – autant que ce qui s'étend. Mais celui qui descend et s'efface a compris le sens du rêve – et peut s'en affranchir pour vivre hors du songe – au-delà du désir et de la mort – immobile au milieu de ce qui bouge...

 

 

Nous avons ligoté notre audace pour filer doux et rejoindre le rang. Nous avons pendu notre flamme aux réverbères trop tranquilles des jours et des saisons. Et la vie a progressivement recouvert nos rêves – et dans nos rêves ont fini par se blottir, aux côtés de la peur, le désir et l'envergure de l'infini...

Nous avons cru vivre mais nous étions presque morts en vérité. Nous avons laissé les ombres terrasser l'Amour – et l'espoir remplacer le plus vrai du monde...

 

 

Dire l'homme encore et encore. Ce qui le brûle et l'effraye. Ce qu'il porte et assassine. Sa grâce et son innocence au milieu de la terreur. Ce joyau enfoui – perdu peut-être – dans le rêve et la boue. Cette lumière au fond de l'ignorance...

 

 

Nous sommes, avec le réel, ce que le monde ne peut refuser. Nous sommes son désir et sa nuit. Et le petit jour qui arrive entre ses rêves...

 

 

Nous sommes aussi vivants que les pierres – avec, peut-être, un surcroît d'âme et de faiblesse au cœur de ce qui s'arrache et s'éteint – cette chair blessée qui crie sa faim et cette mémoire surprise par tant de solitude...

 

 

L'éternité d'un soupir – aussi long que durera la traversée...

 

 

Seul dans cette chambre où tout s'abandonne. Au plus près de ce que le ciel ne peut étreindre – sa propre figure au cœur du monde et des choses. Cette présence – comme une caresse supplémentaire dans la main du vent...

 

 

Ce qui surgit a notre visage – et la même surprise à nous voir. Comme la part qui manquait à notre joie d'aller seul au milieu des ombres et des pierres...

 

 

Nous questionnons le réel et ses abîmes – cette part du monde où nous sommes enfouis sans jamais sentir sur nous la densité de l'invisible. Eminemment sensibles au tragique et à la mort sans voir – ni comprendre – le rôle si prépondérant du vide et du silence...

 

 

Il est des paroles aussi vives que le feu et la lumière – et d'autres plus sombres et plus tristes que la nuit. Et c'est pourtant la même source qui les enfante – appuyée tantôt sur l’émerveillement et le silence, tantôt sur la certitude trop grande de notre identité terrestre...

 

 

La pierre et le feu sur une terre gorgée d'eau et de rêves...

 

 

Être poète, c'est vivre dans la simplicité du monde – avec un regard qui préfère le silence à la tentation – et l'émerveillement à la convoitise. C'est vivre avec la certitude du seul dans l'évidence de la multiplicité. Être poète, c'est se faire main – geste d’accueil – plutôt que pas et gestes de conquête. C'est être pauvre et sensible à l'invisible – partout – au-dedans des pierres et des visages. C'est se montrer plus nu que les prophètes – et aussi innocent que les fleurs et les sages. C'est aller – et passer – sans bruit dans le tumulte du monde et des hommes. C'est avoir le courage des bêtes et la sagesse des imbéciles qui arpentent la terre avec l’honnêteté de ceux qui ne savent rien – et qui sont là simplement pour offrir et pour aimer...

 

 

Un monde offert selon notre mérite. Et la vie qui va avec...

 

 

Et bien que la terre ait tant à (nous) offrir, la mort sera toujours la plus haute convoitise car elle invite à demeurer dans le dépouillement et l’absence de tout désir – de tout espoir. Humbles et nus dans l'émerveillement, le miracle d'être et la contemplation de ce qui passe – assis au cœur de ce qui dure...

 

 

Nous sommes nés pour nous approcher du monde et de notre vrai visage. Nous sommes nés pour nous pencher sur eux – les regarder longuement et témoigner de leurs traits. Nous sommes nés pour les accueillir et les aimer. Et une fois notre tâche accomplie, les blessures se referment – et le silence peut déployer ses ailes. Et nous pouvons alors vivre dans cette joie indicible (littéralement), au plus près des arbres, des figures et des fleurs – en souriant avec tendresse – et en tendant la main à la tristesse et à la souffrance (presque inguérissables) des âmes pour les inviter à s'approcher du monde et de leur vrai visage – à se pencher sur eux et à les regarder longuement pour qu'elles puissent enfin les accueillir et les aimer...

 

 

Le froid et la pauvreté. Rien de tel pour l'âme – pour entourer et traverser sa solitude – et recueillir ce qu'il reste derrière sa tristesse. Le goût de l'être, sans doute, ne peut s'éprouver autrement...

 

 

Quelques mots tiennent du miracle lorsqu'ils savent se muer en sentiment, puis en regard et en gestes ; humilité, innocence, pauvreté, silence. L'Amour alors est capable de s’affranchir de nos refus et de nos résistances – de se déployer en nous librement – et de s'offrir sans exigence au gré des rencontres et des circonstances. La joie alors devient vive – durable – inépuisable. Le signe que Dieu, en nous, a été accueilli et apprivoisé. Et le gage que les figures – toutes les figures – et la chair du monde se sont rassemblées pour devenir nôtres...

 

 

On fuit sa vie pour ne pas avoir à se rencontrer. Découvrir – et habiter – après bien des épreuves et des tempêtes – après bien des douleurs et des désillusions, cette lumière insaisissable sous la boue. Cette joie profonde – réelle – à peine croyable – au milieu des malheurs et des vivants noyés dans l'apparence, le rêve, le sommeil et la souffrance...

 

 

L'essence du monde, à travers nous, s'exonère de ses manquements et de ses outrages. Se déresponsabilise, en quelque sorte, en diluant l'ampleur de ses exercices et de ses tentatives – et en éparpillant ses fautes et ses erreurs. Et c'est avec ce poids – et cet embarras – sur l'âme et les épaules que chacun vit, éprouve et agit. Mille pas, mille gestes et mille paroles enracinés dans l'inexactitude et les promesses, intenables, de la source – vacillant toujours entre le doute et l'évidence – la certitude de faire au mieux (ou de son mieux parfois) sans savoir si ce que nous faisons favorise le bien ou aggrave le mal...

 

 

La poésie doit être vivante – et se faire suffisamment fine, aiguisée – redoutable – pour traverser les peurs et le sommeil – et secouer les hommes et les âmes de leur torpeur...

Et pour qu'elle vive, on ne doit ni la vénérer ni la craindre – mais devenir le socle poreux – fragile et incorruptible – quotidien – de ses élans. Ainsi sera-t-elle utile – vitale – non plus seulement à quelques hommes mais au monde entier – à l'ensemble du peuple des vivants...

 

 

Le monde livré à lui-même geint, s'active, se perd en sommeil et en conjectures. Bâtit, détruit sans même savoir ce qui le porte et l'anime – ni même ce qu'il anéantit au nom d'un rêve qu'on lui a choisi – et qui s'est imposé à l'insu de tous – à l'insu de chacun. Système aveugle, en quelque sorte, dont tous les maillons ont les yeux clos...

 

 

Passions tristes des êtres mal-aimés – incompris car, sans doute, trop prévisibles dans leur étreinte...

 

 

Voix stridente – presque insoutenable – perchée sur toutes les hauteurs. Et l'âme fermée – cloîtrée au milieu des instincts – geignant et désirant – sélectionnant les visages et les circonstances – et rejetant le pire et l'intolérable selon une logique implacable (et mortifère) dont la cécité élimine l'invisible et le souhaitable cachés derrière les apparences...

 

 

Des rêves plus haut que les tours – et plus haut que les montagnes. Et qui n'accouchent que d'un sommeil plus lourd à porter – dont nous ne pourrons, peut-être, jamais nous défaire. Enfantant un monde où le néant a la valeur de l'intime. Un monde où l'on occulte ce qui dessert pour lutter illusoirement contre la peur et la mort. Un monde de fantômes moins vivants que ceux qui ont fui les foules et déserté la terre pour la certitude d'un ailleurs plus vivable...

 

 

Et nous cherchons encore du fond de notre sommeil le plus beau rêve qui nous portera à croire à la victoire définitive de la somnolence...

 

 

Nous ne pourrons sauver ce qui ne peut l'être. Un jour, il faudra nous dessaisir du superflu – et de ce que nous croyons encore nécessaire aujourd'hui. Ne restera plus alors que le silence – et notre voix comme un écho dans l'abîme solitaire – et une présence au milieu de la traversée. L'Absolu au cœur de tous les emprisonnements – cette liberté d'être parmi les grilles – et les fers qui pendront toujours à nos pieds...

 

 

Que la parole atteigne le silence au-dedans de l'âme, et le monde sera sauvé. Et nous pourrons alors oublier le temps pour vivre – et chanter – l'Amour...

 

 

L'homme, sans autre horizon que lui-même, a perdu ce qu'il a, en lui, de plus humain que le monde. Une bestialité poussée à l'extrême (jusqu'à ses dernières limites peut-être) qui s'appuie sur quelques balbutiements d'intelligence pour régner sans honte ni partage – et transformer l'Autre – les pierres, les arbres, les bêtes et les hommes – toutes les figures de la terre – en instruments (personnels) dociles et fiables – obéissants. L'apogée en quelque sorte de l'animalité. L’acmé d'une espèce – d'un système et d'un monde – voués à leur seule perpétuation – incapables d'offrir à la conscience l'élan – et le saut – qu'elle réclame pour assurer à l'homme et à la terre un avenir décent et prometteur – et qui annonce, sans doute, l'extinction du vivant et de l'histoire terrestre – la fin d'une merveilleuse aventure – d'une fabuleuse tentative...

Et nous mourrons tous dans cet achèvement...

 

 

Et cette horrible faim qui dévore le monde – et que seul l'Amour peut défaire...

 

 

La vie passe sans nous. Au milieu d'un regard qui indiffère le monde. Langues, rêves, désirs et visages balayés d'un trait de lumière. Folie, raison et prières livrées au même silence...

 

 

Fuite partout où le deuil exige autant que la mort – et où la vie désagrège davantage qu'elle n'exauce les rêves...

 

 

Et l'éternité encore au milieu des songes et des chemins. Et le long soupir de l'inattendu devant les plaintes et les errances...

De la vie, nous ne savons rien sinon cet incompréhensible exil...

Epaves solitaires au fond du désespoir qui a, pour les sages, l'allure – et l'envergure – de la grâce – et qui offre à l'homme la possibilité de la rédemption...

 

 

Une complainte encore au milieu du jour. La caricature de notre visage. Une vie qui crie et réclame ce qu'on lui a octroyé avant la naissance – introuvable sinon dans la fulgurance (immédiate) du plus vif silence...

 

 

Et cette comédie du néant sous les masques de la misère. Comme le (perpétuel) regain d'une nuit interminable qui donne, parfois, à nos larmes le goût du repentir...

 

 

Un ennui, un crachat. Et ces rêves – tous ces rêves – en attendant demain – en attendant la mort. Et cette terre lointaine qui s'avance au creux de notre destin – dans la pâte molle et grumeleuse du quotidien – parmi ces jours tristes à mourir qui s'éternisent...

 

 

Nous sommes nés du vent et de la pluie. D'un rêve destiné à prolonger le sommeil d'un Dieu trop seul pour vivre – et aimer – sa solitude. D'un désir de multiplicité pour rompre la terreur du noir...

Et malgré notre naissance, nous sommes la lumière – cette lumière dans la marche funèbre du monde. Et le silence au cœur du temps qui passe – et au milieu des pas qui piétinent dans leurs ténèbres. Cet œil caché au-dedans de l'illusion...

 

 

Nous gémissons et entonnons quelques adieux prometteurs dans cette douceâtre mélodie du bonheur. Assis au milieu des jours et de la pluie – dans ce froid qui monte à nos tempes. Os glacés sous cette chair pleine d'ennuis et d’espérance...

Nous n'emporterons rien sinon la certitude du néant – et, en son cœur, la joie d'être et de revivre l'incertain...

 

 

Nous avançons, chahutés par les vents – guidés aveuglément par les appels d'un Amour impossible. Feuilles mortes au milieu des allées poussées par la main de l'hiver...

 

 

Et cette solitude au milieu de la vie – au milieu de la mort. Et ces beaux jours – et cette lumière au fond de l'âme – emportés eux aussi, avec nous, dans l'abandon. Comme un soleil au cœur de la nuit. Le visage d'un Dieu recouvrant la honte, la perte et le destin de ceux qui s'en vont...

 

 

Vies cadenassées jusqu'au crépuscule – jusqu'à la mort. Douloureuses entre leurs murs et leurs barreaux – rêvant de liberté et d'un feu plus grand, et plus beau, que leurs brûlures. En attente d'un message du ciel enfin compréhensible...

Vies quelconques – solitaires – posées entre le rêve et le sommeil qui se réchauffent à leurs désirs sous une pluie interminable...

 

 

Il pleut encore sur nos âmes entaillées – défaites – trempées déjà par tous les déluges de la terre. Forêts, soleil et litières aménagés dans l'attente d'un secret – d'une promesse – pour adoucir nos frissons...

 

 

Sirènes des chemins – et rouille rongeant les roues de la fortune. La misère s'étale partout – ici et au loin. Les lampes s'éteignent les unes après les autres. Les portes se referment. Et nos souliers souillés de boue figent nos pas – et interdisent toute aventure – le franchissement de tous les passages. Nous resterons sous l'averse jusqu'à ce que la mort nous délivre – et nous emporte vers d'autres contrées – moins pluvieuses peut-être...

 

 

Il faut embrasser le monde – ses créatures et leurs souffrances – et porter haut dans le cœur les vertus de l'homme. Il n'y a d'autre manière d'être – et de vivre en conscience vivante...

 

 

Quelques paroles offertes à des visages – à des oreilles et à des mains – qui ne savent qu'en faire. Ni se laisser traverser, ni se laisser crucifier. Trop fermes et trop peu innocents sans doute. Incapables encore d'attendrir leur âme pour boire l'eau à sa source...

 

 

Chariots lancés à vive allure vers les portes de l'enfer. Ouvrant une voie magistrale au milieu du néant. Des flammes sur un feu où brûlent déjà l'âme et la peau du monde...

 

 

Les tortures du monde – comme un rêve sanglant dans notre sommeil. Vite oublié(es) lorsque l'aube se lève – et que nous endossons, sans même y penser, les habits du bourreau pour rejoindre notre place devant le billot des suppliciés...

 

 

Chambre, mots, fenêtre. Et cette eau qui coule contre la mort – sur ces rives lointaines où les hommes s'exercent à l'âpre métier de funambule – souliers souillés de sang à ressasser, sur le même fil, le plus vieux rêve du monde...

 

 

Attachés à une pierre, nos yeux sombrent dans ce vieil étang où les jours sont comptés – et où l'amour délasse des heures, du labeur et de l'ennui. Etreintes vives – et sournoises – qui jamais ne percent la surface – cette aire au-dessus du monde où la roche est aussi légère que l'air – et où le ciel n'est que la continuité de l'eau...

 

 

Morts jetés par-dessus le monde. Et les yeux des vieux – ces âmes en sursis – effrayés par les pelles et l'ambition de la jeunesse qui creuse, qui creuse – et qui court, qui court – pour échapper à la fin et enterrer le temps...

 

 

Et cette souffrance du peu – de l'infime – qui déroule ses désirs en rêvant d'infini – d'espace sans fin et de temps arrêté où les visages et les songes auraient la couleur d'un ciel plus vaste et d'une terre moins sauvage – la transparence d'un pays sans malheur...

 

 

Une lanterne à la main explore le plus noir – et le plus profond – du mystère. Comme un jeu au milieu des cordes et des pierres. Une manière de s'affranchir des frontières et du chemin (sans retour) vers la mort...

 

 

Des cœurs, des âmes et des désirs. Bêtes et hommes accoudés ensemble – s'affrontant en joutes imprécises et inégales – luttant contre les vents et le temps. Et s'abritant parfois, l'espace d'un instant, dans le lit d'un rêve pour échapper à ce qui blesse – et à ce qui sépare du plus réel. Et anéantis bientôt par la mort et la mélancolie. Noyés au cours de leur impossible traversée des frontières...

 

 

Privés de tout dans cette nuit où tout se replie, se répète et sanglote...

 

 

La vie et la joie nous viennent comme un poème. Aussi simples que les mots qui jaillissent des profondeurs pour glisser entre les rêves...

 

 

Rivage de la tristesse où l'on s'endort dans l'espérance d'un rire – d'une neige – pour offrir aux pierres et aux visages – et aux fleuves qui coulent sur eux – les couleurs de la première innocence...

 

 

Les sages savent se faire le parfait miroir des insensibles. Et le reflet – et les encouragements orientés – des élans du cœur – de toutes les velléités et tentatives d'Amour tantôt pur, tantôt chargé d'exigences (personnelles)...

 

 

Tout naît et s'écoule dans cette lumière profonde. Arbres, peurs, voûtes, visages, horizons – et jusqu'au ciel – tenus par la poigne solide du vide – cette présence aux vitraux de silence...

 

 

Fleurs aussi belles – et fragiles – que la parole du poète dont les mots ont revêtu le collier noir de la tristesse – et cet air de fête, si discret, qui donne aux larmes – et à la joie – la même envergure que le réel...

 

 

Présence encore au milieu des visages. Comme le seul horizon possible – comme le seul horizon imaginable – plus réel et plus profond que l'allure mensongèrement heureuse des absents...

 

 

Une présence, une joie et un langage enracinés dans le réel et le plus sensible du monde. Êtres et choses comme appuis – et alliés – de l'essentiel...

 

 

A nos côtés sur le chemin, entre ce qui s'ouvre et se referme – entre ce qui s'efface et recommence, la joie guide nos gestes et nos pas vers la justesse (notre justesse) – ce fragile équilibre qui va au milieu des soupirs et des tentations – dans cet écart entre l'Autre, le monde et ce que nous sommes. Au cœur de tous les parcours – au cœur de chaque instant...

 

 

Chutes et dérives entre la source et l'océan. L'eau mêlée au souffle – devient chair – puis âme charnelle à la parole rare – précieuse – pour fendre le rêve et dégoter au fond du désespoir – au fond des promesses – ce qui court sans se laisser saisir – et ce qui nous mène au milieu des pleurs vers cet Autre en nous déjà haut dans le ciel – et si modeste sur terre – humble devant tous les visages – allant discrètement, comme un vent léger entre les vivants et les morts – sur cette invisible frontière qui sépare Dieu et les hommes...

 

 

Et ce sang qui coule – et qui sèche – sur ces sacs emplis de rêves et d'étoiles. Bêtes et cris dans notre sillage – viscères et tristesse exposés – et dénudés jusqu'à l'os – suppliant les âmes de se défaire de leur faim – et de toute chair – pour aller moins tristes et plus libres dans ce monde où l'appétit des mains et des visages reste si atrocement féroce...

 

 

La nuit dans le déclin des heures. Une lueur – mille lueurs – et le jour, bientôt, qui va naître. Au seuil des visages, deux ailes vont pousser – oublieuses, peut-être, des jeux et des bains de sang. A la poursuite d'une volonté – d'un imaginaire – foudroyés par le réel – la présence d'une aurore retrouvée par les hommes...

 

 

L'affrontement des murmures. Le délicat frémissement des âmes. Et la découverte de l'affront – cet outrage permanent à toute forme d'innocence...

 

 

L'âme de l'homme à l'incomparable franchise est – et a toujours été – plus vaste que ses rêves et plus loyale que ses mensonges, aujourd'hui au bord du monde – au seuil de toutes les exigences, un jour, sombrera dans l'oubli et l'effacement – ce à quoi elle aura œuvré sa vie durant...

 

 

J'écris – nous écrivons – sans doute pour que dure le silence – et que le monde et les hommes y goûtent – et y plongent – avant leur mort. Comme de modestes totems pointés vers l’innocence promise – et cette joie dans les gestes de ceux qui y succombent...

 

 

La lumière insaisissable au-delà de l'ombre – au-delà même de toute bravoure. La reconnaissance de notre visage dans le blanc des arabesques qui, en vérité, noircissent le monde et les âmes – et nos vaines prières. Comme des traces obscures et sombres, encensées peut-être par les hommes, mais que le temps, un jour, effacera sans nostalgie pour que nous puissions rejoindre la danse qui se mêle aux étoiles lointaines et aux voix rauques – et heureuses – qui gisent déjà sous le sable – et qui nous attendent...