Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Du silence, de la nature, une vie simple plongée au milieu des livres et des bêtes. A l’écart des hommes. Dans la permanente compagnie des arbres et du ciel. Sur les sentes des collines avec ce sourire né de l’Amour retrouvé…

Vivre entre l’air et l’instant. Serein et immobile sur la terre autant que l’âme est à l’affût et vagabonde. Au plus près du réel sans échappatoire – et non dans le rêve et le ciel rêvé – loin de toute certitude et de la sédentarité qui confine l’esprit de l’homme au sommeil…

Vif et sensible. Fragile au milieu des vents – au milieu de tous les gués. Et anonyme – le front posé sur l’herbe – et la joie discrète dans l’âme. Et humble, plus que tout, ayant oublié le nom des fleurs – et jusqu’à son propre nom – pour aller incertain – et innocent – parmi tous les visages du monde…

 

 

La magie du regard sur la cendre et la misère – sur ce réel estropié par le temps...

 

 

Au coude-à-coude avec le noir, l'incertitude d'exister – et ce rêve de figer la vie – d'arrêter le temps...

 

 

Nostalgie d'un soir – sans raison apparente – où le rêve se fait plus puissant que la mort – et le réel plus coupable que la faim d'un autre jour – d'une autre vie. Comme le jeu tragique du dédoublement dans le miroir – une ombre qui traverserait le reflet fragile de l’innocence...

 

 

Et accolé au silence, ce grand rire sur nous-mêmes...

 

 

Le monde tel qu'il se dessine dans nos rêves – plus beau et plus humble que dans nos inquiétudes...

 

 

L'histoire du monde comme exercice sur la page. Mille rêves écrasés par la force du réel – et la persistance d'un songe dans le noir qu'ont façonné les hommes...

 

 

Résister à l'écrasement du monde par un retrait – un écart – un exil. Par un silence – et une présence plus vive que ses choix morbides...

 

 

Et, sous toute détresse, l'harmonie à venir – et qui viendra, contre toute attente, à l'heure de sa convenance – lorsque les larmes auront asséché la faim et le désir de devenir – lorsque le temps aura été délivré de ses chimères – lorsque l'âme saura (enfin) se prêter à l'humilité nécessaire...

 

 

Sommes-nous encore vivants sous cette pluie – en ce monde où les morts regrettent le souffle – et où les hommes cherchent le leur pour freiner les dérives de la finitude...

 

 

Vieille humanité qui s'endort à l'ombre de ses rêves – si anciens – fossilisés dans la pierre sur laquelle les hommes continuent de bâtir comme des somnambules mécaniques...

 

 

Une seule perspective possible contre la mort et le malheur, le silence et la certitude de l'effacement. Une vieille image peut-être mais nécessaire à la délivrance du temps...

 

 

Depuis la nuit des temps, nous sommes arpentés par le silence. Un espace – quelques flocons – un peu de neige à apprivoiser – pour aller nus sur un temps indéfiniment suspendu. Une faille où glisser sa tristesse, les malheurs inévitables et la violence. Une tendresse sur la blancheur du jour. Une fenêtre à franchir une nouvelle fois. Des adieux au monde dont la hâte précipite les hommes vers la mort...

 

 

J'irai à la rencontre du monde – saluer les arbres et les pierres – offrir aux hommes le ciel bas – plongé au cœur des désastres – et habiter cet espace où le feu brûle encore...

 

 

La gestation d'une éternité aussi longue que dureront les rêves...

 

 

Le fond secret des choses dévoilé en un instant – sous le noir évidé de ses malheurs et de la désespérance qu'il dessine sur les visages. Dans ce silence – cette fulgurance indéfinie – pétrie par nos mains laborieuses...

 

 

Un retrait en amont de la cascade des heures – au fond de cette chute ascendante au milieu du silence – au cœur des origines du temps...

 

 

Notre place est ici – au milieu de l'inconsolable et de ces aveux de tristesse. Mains dans la boue, la cendre et le sang. Lèvres brûlantes dans l'effroi pour dire la possibilité de la joie – et offrir aux hommes, aux bêtes et au monde un regard et des gestes secourables...

 

 

Au-delà des frontières – au-delà des cris et des grondements du monde, une vie est possible – faite de sagesse, de joie et de chemins naturels – et de paroles alignées sur la page. Comme un espace – une lumière – un soleil – éloignés de la boue – une source au plus près du cœur des hommes. Les vestiges d'une origine lointaine – accessible à tous ceux qui s'impatientent de s'affranchir du rêve.

Notre maison natale en quelque sorte...

 

 

Nous avons bu aux sources de la nuit – et enfoui le jour sous un tas de rêves. Comment pourrions-nous à présent nous libérer du monde – et prétendre au silence sans répandre ses eaux – et effacer la boue et la buée sur cette vitre derrière laquelle nous grimaçons...

 

 

La poésie est un regard. Et lorsque les mots surgissent, ils n'en sont, bien sûr, que le prolongement...

 

 

Rien ne nous appartient sinon cette insécurité maladive – cet air inquiet – et ce souci du temps à venir...

 

 

Coulée de neige dans l'air pur. Comme la confidence inattendue des Dieux livrant leurs secrets. Une fleur sur la roche. Un rire sur la mort. Le vol d'un oiseau ouvrant un passage dans un ciel infranchissable...

 

 

Le temps passe en revue les différents âges du monde – l'écart entre l'avenir et les origines de l'homme. Ce fossé de l'histoire où se sont endormis les vivants...

 

 

Dans nos mains, le silence – à peine égratigné par le temps. Et au-dedans des âmes froissées par la mort...

 

 

Errant parfois au-delà des songes – sur cette voie où les fronts sont baissés – et où les titres et les noms perdent leur importance...

 

 

Venus d'un temps si ancien que nous en avons oublié notre visage...

 

 

Terre et siècles dévastés par ces désirs qui s'écoulent comme les rêves au milieu de n'importe quoi...

 

 

Notre parole se fait plus discrète que le déhanchement coutumier du langage. Elle tente modestement d'explorer – et d'élargir – la faille où nous sommes tombés. Retenue, sans doute, par le silence – et le jour qui a desserré notre étreinte sur ce qui sombrera avec nous dans la mort...

 

 

Entraves encore au-delà de l'ouverture. Jeux du désir qui s'éternisent entre les voiles où perce le chant de l'aurore...

 

 

Torches, haleines et consumation de l'extase dans cette attente sans fin. Et le silence qui s'invite au terme du voyage. Comme un soleil plus poétique que les affreuses lampes allumées pour vaincre le noir qui s'est immiscé juste au-dessus de la douleur...

 

 

Arpentés autant par la lumière que par le regain naturel de la souffrance qui donnent à notre marche cette allure, si humaine, de boiterie scintillante...

 

 

Le silence parfois plus lourd que le temps lorsque l'âme penche davantage vers le gris que vers le feu et l'émerveillement...

Et une douceur aux reflets blancs par la fenêtre où se glisse notre regard...

Et la violence des mots – traits aux airs, pourtant, si inoffensifs sur la page...

 

 

Quelques flocons sur la cendre. Et la douceur bientôt recouvrira tout ce qui s'est suspendu au langage. Cet espace – cet Amour – d'avant le temps où nous ne savions encore naître au monde...

 

 

Noir enseveli sous le feu. Au bord de la paume – au creux de cette main qui nourrit l'espace et les oiseaux. Au milieu de ces flammes qui brûlent les poèmes avant de les jeter aux hommes. Comme un coin de blancheur où l'âme sait se faire plus lisse – et plus tendre – qu'au cours de ses longues errances sur les chemins du monde...

 

 

Un rêve de pénétration et d'enfantement. Tel est, sans doute, le seul désir de la lumière...

 

 

Une âme ardente et généreuse comme le prolongement de cette terre qui l'a enfantée – et la continuité de ce ciel qui lui a offert sa semence...

 

 

Nous ne rencontrons que ce qui meurt. Et pour nous en réjouir, il faudrait parvenir à le regarder depuis ce qui demeure...

 

 

Œuvrer à la célébration de ce qui se perd et encourager, en chacun, le désir de ce qui dure, telle est, sans doute, la tâche du poète et du sage vivant parmi les hommes – avec cette proximité et cette distance nécessaires à l'effacement du nom et à la possibilité de la réconciliation et des retrouvailles...

 

 

La beauté du monde et les cris de l'enfance piétinée par ce qu'elle ne peut nommer dans sa terreur. Le poids, sans doute, de la parole des aînés – et cette violence inouïe, née des instincts, qui donne à la terre une allure dévastée et angoissante – parsemée pourtant de merveilles et d'espoirs...

 

 

Ensemble – dans cette solitude sans contrepartie comme les mille reflets éparpillés du même visage. Avec parfois, il est vrai, quelques gestes – un regard – une présence – pour dissiper provisoirement ce sentiment d'exil – cette douloureuse déréliction – et faire oublier momentanément l'hostilité et la méfiance – et ces sempiternelles chamailleries en vigueur dans un monde où persiste cette impression si tenace de se sentir désunis...

 

 

Nous survivons sur l’herbe d'un monde déjà perdu – dans l'attente d'une fin certaine au milieu du chaos...

 

 

Mille tombes encore au petit matin – alignées entre le réel et l'imaginaire – devant des yeux qui doutent même de leur propre existence...

 

 

Le plus humain de l'homme se trouve au cœur de la tendresse que chacun peut éprouver en regardant le monde ; pierres, montagnes, herbes, arbres, fleurs, bêtes et visages. Dans cette caresse délicate (et trop rare) des yeux en contemplation qui guident la main pour lui ôter l'envie de les saisir et d'en faire usage. Pour la simple joie d'être – et de vivre auprès d'eux – en conscience vivante et sensible...

 

 

Le temps trace sa route au-dedans des gouffres – creuse plus encore notre détresse à y vivre sans issue – ôtant jusqu'à l'espoir de toute échappée...

 

 

Mains plus errantes que tremblantes en ce monde où tout désespère et recommence. A peine un souffle – un soupir peut-être – pour s'abriter derrière notre ombre posée au milieu de la mort...

 

 

Vivre n'est que le regain du jour dans une nuit sans cesse renaissante...

 

 

Aucune leçon, aucun livre, aucun sage ne peut enseigner à vivre – ni offrir la vérité. Mais chaque pas, chaque geste, chaque chose offre la possibilité d'un regard porteur de joie et de liberté...

Pour les hommes, Dieu, l'Absolu, l'infini et l'émerveillement ne peuvent, sans doute, se trouver ni ailleurs ni autrement...

 

 

Paille toujours ce qui s’amoncelle. Et fumée et cendres un peu plus tard. Rien de funeste pourtant dans ces départs et ces transformations. Simples formes combinatoires aux rythmes conditionnés – jouets des cycles et du temps dans le jeu sans fin de l'énergie et du silence...

 

 

Failles et fouilles encore au fond de l'abîme mais qui ne creusent plus que notre joie d'y arpenter plus libre...

 

 

Une présence au monde sensible à l'infime et à l'ordinaire – au quotidien le plus banal – et à ce rayonnement incroyable – presque indécent – qui émane des êtres et des choses perçus par le regard aimant. Et si indifférente à l'esbroufe, à l’extraordinaire et au spectaculaire toujours éminemment partiels et mensongers dans leur trop vive ostentation

 

 

Les dérives du voyage mènent toujours, à travers ses détours et ses méandres, aux portes de l'inconnu – aux frontières de l'inespéré. Et il y a une grâce – presque une magie – dans cette marche guidée non par le hasard mais par la nécessité. Nécessité du monde, des choses et des retrouvailles qui façonne peu à peu l'essentiel – ou, plus exactement, qui rabote et efface l’inutile et le superflu qui encombrent cette innocence à voir et à marcher comme pour la première fois au milieu de tout et de nous-mêmes...

Voyage de tous les ailleurs, ici, à l'endroit même où nous nous tenons. Sempiternel périple autour du même centre – plus qu’éternel. Ce qui se meut – et ne peut s'empêcher de se mouvoir – dans la plus parfaite, et inviolable, immobilité...

 

 

Une grandeur se répand au-dessus du voyage – et au-dessus de la mort. La parfaite envergure du regard sur ce qui s'efface et revient toujours...

 

 

Il n'y a d'obstacle que dans l'encombrement du regard – dans l'encombrement de l'innocence. Sans embarras, il y a l'infini, la joie et la liberté. Et le silence qui invite à la contemplation et à l'émerveillement en laissant les pas s’éloigner ou participer aux mille danses du monde – au gré des affinités sensibles...

 

 

Du souci et de l'ombre, voilà la récolte du sommeil. Le ressassement du rêve et l'enlisement des pas. La vie de tout homme, en somme, avant de naître au jour...

 

 

Être sera toujours davantage que la vie. Et la vie toujours davantage que le monde. Il en est ainsi de leur éprouvation comme de leur connaissance...

 

 

Le suprême de l'homme serait, sans doute, de parvenir à l'impersonnalité de l'eau, de l'air, du feu et de la terre – à l’impersonnalité de la nature et des éléments naturels. De vivre dans la parfaite simplicité de l'être, conditionné en partie, bien sûr, par la forme, au service de ce qui est là – dans l'instant – et se laisser utiliser selon les mille usages nécessaires. Être, en quelque sorte, sans nom, sans exigence, sans plainte, sans réclamation, et sans même l'ambition d'être utile ou nécessaire – au service de ce que l'on appelle le monde...

Et nul ne pourrait contester (même si bien peu peuvent l'imaginer) le long cheminement* qu'il faut à un homme et le nombre d'épreuves et d'étapes* qu’il doit franchir pour se défaire de ce qui compose habituellement une individualité...

* A l'échelle humaine, bien sûr... Sur le plan cosmique, ces épreuves, ces étapes et ce cheminement ne sont rien. Ils n'ont pas la valeur d'un pet... Un peu de rien sur le rien, en vérité...

En définitive, toutes nos expériences, tous nos apprentissages et tous nos savoirs ne sont destinés – et ne servent – qu'à cet effacement total qui, une fois « atteint », s'offre au jeu des phénomènes pour que chacun puisse retrouver – et vivre – la conscience de son origine...

 

 

Le découragement, parfois, nous assaille lorsque se manifestent encore quelques reliquats d'individualité : plaintes, attentes, vagues désirs de reconnaissance... Nous ne savons pas toujours les accueillir pour ce qu'ils sont : les expressions naturelles de la forme de l'homme aux caractéristiques psychiques si tenaces – et si cycliquement résurgentes...

 

 

Nous titubons, la marche et la mort vissées – incrustées – en nous – les yeux dans le doute et la boue – et déjà percés par la lumière. Allant à reculons – malhabiles – vers la tombe et le silence...

 

 

Larmes encore parfois devant l'indicible improuvable...

 

 

La terre est une montagne où ceux qui se pavanent sur les sommets, en se prêtant au sourire de la suffisance, sont plus éloignés du gouffre (dans lequel il faut se jeter) que les plus humbles – et les plus déshérités – qui errent – et végètent parfois – exilés de toute ascension – à sa lisière – dans la plèbe sale et grise des vallées...

 

 

Le parfum de l'âme délicat en toutes circonstances. Au bord du rêve. Au milieu des saisons. Au fond du désespoir. Parmi les larmes et les soupirs. Au milieu des pierres, des prières et de la poussière. Au plus proche toujours d'une étoile perdue – si lointaine – et de ce rire inconnu des hommes. Au cœur déjà de cette lumière qu'effleurent nos plaintes et nos efforts...

 

 

Célébrer le rien dans la contemplation de tout. Cette sirène au-dessus des rêves et des eaux – proche de l'oiseau dont le vol traverse les heures, si graves, des hommes et le soleil de tous les Dieux...

 

 

Magie du regard qui enfante, au milieu des peurs, la grâce – et perce l'épaisseur des rêves pour rejoindre le plus réel du monde...

 

 

Un rien, parfois, s'agite et s'insinue au cœur du sable laissant sur le sol un peu de sang – et une douleur plus vive que la mort. Comme un rêve, peut-être, au milieu de la nuit lorsque le monde dort les yeux – et les volets – clos – et que la lumière brille au fond du sommeil sans personne pour en témoigner...

 

 

Sente toujours sinueuse entre les rêves et les visages. Avec une halte à chaque virage pour compter les pas qui nous séparent de ce que nous avons fui – et voir là-bas, au loin, cet horizon qui se dessine déjà dans notre foulée lente...

 

 

Une soif et une faim, parfois encore, nous assaillent comme si elles s'éternisaient – et dont la satisfaction n'importe plus guère. Nous avons longtemps vécu, il est vrai, pour en percer le secret – et les éradiquer… Mais, aujourd’hui, nous avons renoncé à leur effacement ; nous vivons simplement à l’ombre de leur souveraineté – tantôt au cœur, tantôt en amont de leurs élans – en laissant notre marche jouir (autant qu’elle en est capable) de cette paix et de cette liberté si nécessaires à l'âme et à l'innocence des pas...

 

 

Un rien à travers les heures. Un silence, une flamme. La certitude d'un réel plus joyeux que le monde. A mi-chemin où perce déjà la lumière...

 

 

Le monde, le silence et le temps. En avance sur l'automne. En avance sur le chant qui ravive l'éternité dans le sang des vivants – et qui donne à leurs jours cet air de fête oubliée...

 

 

Terre et cœur fêlés. Rafistolés à la hâte pour que le songe et le délire durent encore. Quelques pas supplémentaires dans l'ignorance – et le défi du temps – vers un Dieu qui ne tiendra jamais ses promesses...

 

 

A l'extrême du monde, il n'y a plus de monde. Une présence simplement dont on ne peut dire si elle est réelle et si elle nous appartient. Une lumière dont nous ne sommes peut-être que le reflet et le prolongement. Une brisure dans le sommeil et l'ombre dont l'envergure recouvre la terre...

 

 

A force d'être confronté au détestable (à ce qui nous semble détestable), nous avons parfois du mal à aimer. Comme pris au piège dans la persistance d'un défaut de perception et de compréhension du monde...

 

 

Il y a (toujours) une grande sagesse chez ce/ceux dont on ne remarque la présence – et dont on se sert sans même y penser – et sans même éprouver un quelconque sentiment de reconnaissance. Et lorsque nul n'est blâmé et que ne se manifeste aucune forme d'attente et de réclamation, on peut y voir, de toute évidence, le signe d'une parfaite impersonnalité...

 

 

Une grande solitude est nécessaire pour que naisse une véritable sensibilité au monde sinon on se soumet, malgré soi, aux jeux et à l'indifférence des foules – en croyant vivre au plus près du réel – alors que l'on repousse, sans même le savoir, le seul accès possible à la grâce, à l'être et à la vérité...

 

 

Difficile pour nous d'apprécier ce qui n'est ni nécessaire ni essentiel. Tout superflu nous rebute et nous laisse (encore) une espèce d’écœurement...

 

 

Livrés à toutes les incertitudes – et à cette confiance du regard que rien ni personne ne peut entamer...

 

 

Cette sensibilité au vrai qui partout résonne – et qui vibre au-dedans du regard posé sur – et parfois au cœur même de – chaque chose...

 

 

Et ces rives mouvantes et intranquilles entre lesquelles s'écoule la vie – grouillante de désirs et de peurs – grouillante d'elle-même – portée par je ne sais quelles forces vers je ne sais quel mystère...

 

 

Emportés par les eaux d'une figure légendaire. Noyés par les courants où se mêlent le rêve et la peur – incertains d'atteindre la rive – incertains même du voyage et de toute existence...

 

 

Vivre sans autres yeux – ni d’autres cieux – que les siens. Telle pourrait être la devise des mystiques solitaires – et de tous les êtres en quête d'un Absolu vivant...

 

 

L'absence (ou le défaut) de qualité relationnelle oblige à approfondir – et à affiner – un rapport à soi que les hommes grégaires et peu exigeants, en général, délaissent ou négligent...

Toujours s'offrir ce que l'on ne peut – ou ne veut – vous donner. Satisfaire toutes les exigences de l'individualité aux prises avec l'indifférence du monde...

 

 

L'horizon, bien sûr, est toujours ailleurs – comme ce rêve insensé de fin du voyage – contrairement à l'éden – cet espace de joie – présent toujours – ici même...

 

 

Pas encore prêt à faire de nos lignes – et de nos modestes poèmes – un mandala provisoire que l'on offrirait, aussitôt achevé, au silence en jetant nos feuilles au vent et en abandonnant nos mots à la pluie et à la poussière...

 

 

Et je regarde aujourd'hui avec amusement et bienveillance (sans pouvoir étouffer un rire ni retenir quelques larmes) ce petit être sensible et solitaire à l'incurable gravité métaphysique s'étonner encore du monde et refuser les danses qui lui sont offertes. Les jugeant, sans doute, trop légères – trop frivoles. Indignes de l'homme. Contraint à cet exil des âmes (trop) sérieuses et (souvent) incomprises dont la densité et la quête indiffèrent et rebutent les foules...

 

 

Seul, j’écoute le vent – et la mer – disperser mes rêves. Seul sous le ciel au milieu de la terre où les fantômes cachent leur visage, je console mes larmes de toute absence. Les beaux jours, sans doute, reviendront plus tard…

 

 

Tout se cabre sous l’effort. Résiste – et finit par s’insinuer ailleurs – en des pentes plus naturelles…

 

 

L’émiettement de toute rivalité. Laisser le songe s’effacer sur les pierres. Abandonner le pas à la route – et le regard à la poussière. Il ne peut y avoir d’autre soleil pour l’homme…

 

 

Emu jusqu’aux larmes par la fragilité du monde – et sa beauté aussi – autant que par ceux dont la solitude a exalté la sensibilité – assez proches du plus humble pour se laisser traverser par la moindre chose…

 

 

Au plus vif de l’émotion, la poussière a la couleur – et la valeur – de l’or. Et devient plus vraie – et plus précieuse – que toutes les fortunes et tous les soleils espérés…

 

 

Gouttières, caniveaux, canalisations, tout un écheveau de canaux où l’eau s’écoule pour rejoindre sa sente naturelle. Contrairement à l’homme emmuré dans son béton – entouré de ses gadgets et de ses écrans – qui oublie – et fuit – sa nature organique en s’enlisant toujours davantage dans les funestes méandres du psychisme où l’artificiel et le virtuel deviennent des obstacles, presque rédhibitoires, pour rejoindre son autre dimension : la conscience affranchie du corps et de la matière…

 

 

Du silence, de la nature, une vie simple plongée au milieu des livres et des bêtes. A l’écart des hommes. Dans la permanente compagnie des arbres et du ciel. Sur les sentes des collines avec ce sourire né de l’Amour retrouvé…

 

 

Vivre entre l’air et l’instant. Serein et immobile sur la terre autant que l’âme est à l’affût et vagabonde. Au plus près du réel sans échappatoire – et non dans le rêve et le ciel rêvé – loin de toute certitude et de la sédentarité qui confine l’esprit de l’homme au sommeil…

Vif et sensible. Fragile au milieu des vents – au milieu de tous les gués. Et anonyme – le front posé sur l’herbe – et la joie discrète dans l’âme. Et humble, plus que tout, ayant oublié le nom des fleurs – et jusqu’à son propre nom – pour aller incertain – et innocent – parmi tous les visages du monde…

 

 

Ce qui nous trouble cherche à vaincre nos résistances – à percer le voile – et les accumulations – qui dissimulent l’innocence du regard. La vie – toute vie – œuvre ainsi à nous révéler – et à rendre vivante la vocation de l’homme

 

 

L’usure nous vient du temps. Et on ne peut en dissimuler ni les plaies ni les rides. Mais nous avons la possibilité de nous en affranchir en habitant ce regard sur ce qui passe et est blessé – et en devenant ce regard sur ce que les années et les siècles finiront par effacer…

 

 

Des rivages, des amours, mille récoltes et mille sacrilèges dans une nuit qui dure. Et la mort qui, un jour, nous fera mordre la poussière. Et cette vie – ce feu – où tout est plongé – et qui se consume avant de renaître et de (tout) recommencer. Ni meilleur, ni pire qu’avant...

L’identique, sous d’autres traits, qui se répète encore et encore dans la proximité d’un visage qui en nous cherche à se dessiner…

 

 

Encore si intensément métaphysique en ces lieux si atrocement frivoles et prosaïques. Seul donc – bien plus, sans doute, que quiconque – dans ce retrait – cet exil – si nécessaires…

 

 

Nous croyons davantage à nos malheurs qu’à la possibilité d’un Dieu – davantage à nos chimères qu’à nous extirper de notre sommeil…

La nuit toujours nous rappelle à notre rêve comme si le jour ignorait notre faim de lumière…

 

 

Ah ! Que le monde réclame de caresses et de mots tendres ! Et nous n’avons, malheureusement, qu’une seule bouche et deux petites mains – à l’envergure si restreinte…

 

 

Entre l’absence et ce qui maintient vivante la flamme. Entre l’invisible et ce qui se donne à voir, l’éclat d’un manque qui cherche sa délivrance – la parfaite complétude de ce qui s’efface – et de ce qui dure…

 

 

L’horizon promis, sans cesse reculé, conduit le sang au bord des lèvres, soumet la tête à la colère (ou, parfois, au désespoir) et invite les bras à se tendre plus loin – plus haut peut-être. Et finit, après maints détours, par acculer les pas au retrait ; la seule issue possible à la fin du rêve et à l’effacement de l’horizon…

 

 

Ivre – et improbable – pas vers ce rire que ne peuvent imaginer les hommes…

 

 

Ardent passant – furtif – au cœur du miracle...

 

 

Et je pleure encore sur ces pierres qui ont vu le sang couler pour quelques arpents, un (pauvre) honneur bafoué, une certitude d’abondance. Inconsolable – et recroquevillé dans mon chagrin. Larmes impuissantes à endiguer la fureur des bourreaux – et à consoler l’innocence rabrouée au fond des yeux de chaque visage…

 

 

La terre, des tables, du pain. La misère prise en tenaille entre l’espoir et la faim sur ces rives où l’abondance et le sommeil ravivent la distance qui nous sépare de la grâce – de cette légèreté de vivre au milieu des cris, des rires et des tremblements. Insoucieux – indifférents à la lanterne des poètes qui éclaire la possibilité d’un autre chemin…

 

 

Nous honorons nos fureurs sous les lampes de la nuit en brandissant nos pioches, nos pelles et nos burins pour assouvir ce qui jamais n’aura de fin…

 

 

Un seuil guette, en nous, son franchissement. Cette ouverture des yeux peut-être – trop aveugles encore pour embrasser le regard – et accomplir ce que ni la main ni l’esprit de l’homme n’ont réussi à atteindre…

 

 

Jamais nous ne renoncerons à la beauté et à la lumière – à cette tendresse désencombrée de nos limites. D’être Un – et réunis – parmi les vivants que le sommeil porte toujours vers d’autres rêves…

 

 

Quelque chose en nous grandit que nous ne savons voir. Un miracle qui perce la brume et les mirages où les yeux sont emprisonnés…

 

 

Parfois nous habillons l’espoir d’un autre rêve – plus grand que ceux qui nous jettent dans la boue, la foudre et les danses du monde – plus beau que tous nos désirs qui débroussaillent les ronces de la terre où nous crevons de misère et d’ennui…

 

 

Un pas, une trace. Mille traces, peut-être, laissées par les poètes dans ce monde dépeuplé. Dans ce long cortège de visages vissés au labeur du jour – initié par un peuple privé de lumière qui s’agite derrière ses grilles – en secouant les choses – mille choses – pour essayer d’en faire tomber un bout de ciel – un peu de soleil dans la poussière…