Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous sommes le jour qui vient – qui monte – de cette nuit première. Nous sommes la peur et la joie d’être plus vivants que les morts. Nous sommes ce qu’il faudra anéantir – et effacer – pour que demeure ce qui nous échappe – ce qui nous élève et nous rapproche de notre vrai visage. Nous sommes les fleuves, l’océan et le poème. Le vent qui cingle les visages et la pluie qui gorge les sols de la terre. Nous sommes la vie, le temps et les moissons abondantes. Nous sommes la faim – et le rien que dessine la main sur le sable et les destins. Nous sommes l’orage et le miracle. Nous sommes les larmes, les bêtes et les hommes. Nous sommes le rire et ces grands arbres que l’on abat pour passer l’hiver. Nous sommes les fleurs et le soleil posés au milieu de l’infortune. Nous sommes l’esprit, l’âme, les merveilles et la richesse – et la figure des mal-lotis. Nous sommes ce qu’un seul poème – et des milliers de livres – ne suffiraient à décrire. Nous sommes la langue et ce qu’elle cherche à travers ses dérives – ses excès – ses silences. Nous sommes Dieu – le monde – et tout ce qui les peuple et les entoure. Nous sommes le voyage, les voyageurs et tous les chemins – et la route que nous avons oubliée depuis trop longtemps pour nous reconnaître…

 

 

Cette fièvre dans le sang qui a anéanti tant de peuples et de merveilles – laissant la terre à demi morte – exsangue – et, sous la boue, cette vermine grouillante prête à ressurgir partout sur la terre et dans les veines…

 

 

A demi-mot, nous susurrons ce qui ne peut s’épanouir que dans le silence – dans notre absence…

 

 

On frissonne parfois dans cette nudité de l’éternel. Et nous n’avons que nos bras pour nous réchauffer – et cet Amour qui émerge là où tout est glacé – recouvert par nos yeux plongés dans le sommeil, le rêve et l’indifférence animale…

 

 

Un arbre, une maison, une colline. Et ce mariage insensé – et mystérieux – du ciel et des yeux qui se pose comme un miracle sur ces rivages tranquilles – presque banals. Et nos pas sur la neige qui a recouvert la boue des chemins. Et cet Amour qui perce comme un soleil venu réchauffer les âmes – notre âme – et exalter la joie des récoltes et des saisons. Lisses, à présent, au milieu du monde – au milieu du silence – cet arbre, cette maison, cette colline…

 

 

Nous sommes l’haleine de la terre – et ce qui rôde dans les parages. La vie, l’amour, la mort – et cette odeur – cette couleur – de déjà vu

 

 

S’abandonner au silence de ce qui s’est tapi dans le regard – posé au loin – posé au plus proche – et qui console ce qui vit au milieu des pierres – ce vivant à l’âme et à la chair si fragiles – et parfois trompeuses – si soucieuses de traverser les frontières…

 

 

Nous-mêmes pris entre les âmes – entre les choses – déposées là pour on ne sait quelle obscure raison. Nous-mêmes, plus tard, devancés par tout ce qui nous précède – et loin de tout ce que nous avons laissé derrière nous – ici même où s’est effacé le hasard – en ce lieu que les sages appellent de leurs vœux – et de leurs prières – à cet instant même où la foudre a frappé pour éloigner nos yeux de la prudence et du sommeil. Au milieu de ce qui nous sépare et de ce qui nous rejoint. Assis sur cet escalier hors du monde – hors du temps – pour contempler la solitude des hommes…

 

 

Nous sommes le jour qui vient – qui monte – de cette nuit première. Nous sommes la peur et la joie d’être plus vivants que les morts. Nous sommes ce qu’il faudra anéantir – et effacer – pour que demeure ce qui nous échappe – ce qui nous élève et nous rapproche de notre vrai visage. Nous sommes les fleuves, l’océan et le poème. Le vent qui cingle les visages et la pluie qui gorge les sols de la terre. Nous sommes la vie, le temps et les moissons abondantes. Nous sommes la faim – et le rien que dessine la main sur le sable et les destins. Nous sommes l’orage et le miracle. Nous sommes les larmes, les bêtes et les hommes. Nous sommes le rire et ces grands arbres que l’on abat pour passer l’hiver. Nous sommes les fleurs et le soleil posés au milieu de l’infortune. Nous sommes l’esprit, l’âme, les merveilles et la richesse – et la figure des mal-lotis. Nous sommes ce qu’un seul poème – et des milliers de livres – ne suffiraient à décrire. Nous sommes la langue et ce qu’elle cherche à travers ses dérives – ses excès – ses silences. Nous sommes Dieu – le monde – et tout ce qui les peuple et les entoure. Nous sommes le voyage, les voyageurs et tous les chemins – et la route que nous avons oubliée depuis trop longtemps pour nous reconnaître…

 

 

(Un) regard sur : ni journal, ni recueil, ni poésie. A la fois perception – vision – impersonnelle et instantané subjectif sur quelques bribes de cet étrange continuum qui nous traverse avant de rejoindre le silence…

 

 

Naufragé d’un rêve qui se serait éteint – d’une brume, aujourd’hui, disparue. Quelque chose qui aurait grandi à l’ombre du sommeil – devenu, à présent, le fruit de tous les passages – la fleur d’une aurore autrefois déjà présente…

 

 

Tout s’avance davantage dans le jour. Êtres et choses au bord du regard – happés par le silence – glissant vers cet instant – cette heure parfois – où la nuit s’est dissipée…

 

 

Tout s’émeut de notre présence. Même les pierres et les hommes, si indifférents autrefois, deviennent sensibles à notre partage

 

 

Seul(s) au milieu des merveilles qui dansent dans notre regard. Seul(s) au milieu de ce qui s’efface – et s’acharne à revenir…

 

 

Humble(s) et discret(s) – comme la parole du poète anonyme, nous allons pour nous seul(s) entre les lignes des siècles rejoindre ce qui ne nous cherche plus…

 

 

Le vent passe – s’égare (souvent) au milieu des visages dépourvus d’envergure. Il cherche à franchir l’affolante géographie des traits dont l’ombre, parfois, s’éclaire sous la lumière de quelques étoiles. Il cherche la lisière – la voie des oiseaux sauvages qui traversent le ciel bordé de nuages…

 

 

Dans l’empyrée d’un monde dont l’absurdité des rêves confine, peut-être, au sublime…

 

 

Tout langage est une chute – une dérive née d’une volonté d’ascension – enfanté par le mariage – l’union provisoire – du silence et du cri qui rêve de fixer ce qui passe – et d’atteindre ce qui n’est accessible qu’en deçà de la parole…

 

 

Tout est obscur à la fenêtre malgré le ciel. Tout a la couleur de l’encre et la nostalgie de la neige…

 

 

Nous luttons contre un sable insensible à la propagation du ciel – dans un temps impossible – et qui, pourtant, s’écoule. Nous luttons contre les vents – contre la glace – contre l’indifférence du monde – avec des mots volés à l’innocence…

Il faudrait peut-être, pour vivre mieux, casser nos jouets – taire la parole – et rester suspendus au silence. Ne pas même dire ce qui passe et ce qui demeure lorsque les jours ont délaissé leur bohème – leurs chimères – leur religion – toutes ces idéologies qui mènent les existences à la baguette. Il faudrait s’allonger en dessous du monde et laisser s’effacer les désirs et les saisons. Devenir aussi libres que les oiseaux de passage – et aussi beaux et fragiles que les fleurs. Se laisser mourir sans craindre ni les yeux, ni les visages qui s’avancent et se détournent. Se convertir à l’éternel…

 

 

Sensible à l’authentique. Yeux et mains nourris de l’essentiel – du plus sacré, sans doute. Joints, à présent, au silence…

 

 

Captif encore parfois de cet appel – lointain – premier – exigeant – qui réclame le témoignage de la traversée – et le prolongement du désert malgré les visages – la continuité du silence dans le monde…

 

 

Rôle singulier – initiatique – du monde qui dévoile (progressivement) ce dont il est privé. Sa fonction première peut-être – comme une cage à la porte ouverte – l’étroit passage qu’il faut franchir pour rejoindre, derrière les ailes du désir – derrière la misère des vivants – la vie pleine dégagée des drames – servante de tous et de cet ailleurs – si proche – enfoui en nous-mêmes…

 

 

Quelque chose, en nous, persiste qui ne condamne ni l’infini, ni le monde – ni même la parole. Quelque chose comme un silence et une fougue à vivre – et à dire – ce que nul ne veut découvrir – et n’est encore prêt à entendre. Comme une fleur qui se dresse dans l’hiver – et contre l’indifférence des hommes sans rien réclamer sinon le droit d’exister et d’aller jusqu’à la mort à contre-courant des saisons et du sens commun. Comme une eau entre des murs labyrinthiques qui s’écoulerait discrètement jusqu’à sa source…

 

 

Corps et têtes plongés dans les eaux du monde. Et l’esprit, telle une bulle, remontant (progressivement) à la surface – irrésistiblement attiré vers les hauteurs – et parvenant, parfois, à rejoindre l’espace en surplomb des vagues…

 

 

Rien ne nous arrêtera – pas même la mort, sans cesse, renaissante. Nous irons toujours sur ce fil tissé de nos blessures, à travers nos ruines, vers cet éternel enfantement

 

 

Face au jour, cette douleur. Et sur le front, quelques épines – abandonnées là par la couronne qu’auront emportée les vents…

 

 

Enfouis au fond d’une terre qui nous ignore – chavirés par ses eaux qui serpentent entre nos boussoles – cherchant le seul rivage où se perdre – où les vents nous déferont de ce qui, en nous, persiste – à mi-hauteur – entre le ciel et la boue…

 

 

La roche encore – rude – friable – qu’il nous faut abattre et escalader dans le dévouement au plus sacré. Et attendre l’homme à mi-parcours – toujours prisonnier des yeux, des failles, des cordes et des broussailles – pris entre le doute, les questions et la crainte de l’abîme…

Exister encore pour que s’effacent les interdits – que reculent les brimades et que s’assèche un peu le temps. Devenir le bégaiement tragique des hommes et leur plus haute étoile. Mendier d’une main l’abandon que l’autre façonne. Dire encore le menu du voyage, la disgrâce, l’effacement et le silence. Et mourir sous le labeur du jour, l’âme et la main attelées à leur tâche…

 

 

Deux pierres, un visage, quelques pas. Et cette échelle posée entre les horizons. Et le ciel si serré contre nos âmes. Et cette ardeur – cette fougue – qui donne l’élan et la force de supplier pour conjurer la malédiction du départ et les périls de la traversée…

 

 

La terre est noire. Autant que nos yeux posés sur la lave – et nos corps mélangés – englués – coincés dans le magma. Roche bouleversante, pourtant, où les pas étirent notre passion pour toucher – rejoindre – un soleil – une lumière – perdu(e) et inaccessible…

 

 

Poitrine serrée où la vie a reflué parmi les secrets et le silence étonné de l’âme. Un désir encore – celui d’entendre le monde supplier notre chant dans le crépitement des flammes où les suppliciés brûlent encore – brûlent toujours – comme à la première heure.

Siècles vains – désastreux – nourriciers, pourtant, de toutes les histoires aux allures de drame…

 

 

Arbres, livres, poème, silence. Un petit chemin où le cœur dessine un monde peuplé de bêtes et d’innocence. Voilà notre ivresse – et notre quotidien assouvi. Le ciel et la nuit dansant ensemble dans la confusion des sens, la tête tout étourdie de réel et de baisers…

 

 

Un destin anonyme d’envergure céleste où la chair serait un soleil au milieu de l’âme – sans honte pour les vivants – et sans fascination ni pour les fous, ni pour les hommes, ni pour les sages. Le pardon limpide – transparent – sous nos ailes besogneuses. Dieu et le poète ouvrant ensemble le passage où tout peut arriver ; l’envol, l’Amour et la mort – et cette lumière que nous nous échinons à faire éclore – et à traverser…

 

 

Le versant de l’aube le plus long – et le plus vivant peut-être – où l’étreinte se reflète dans tout ce qui se mêle et s’ignore – où la solitude a le goût des étoiles retrouvées – et où le chemin devient fenêtre sur le monde et l’invisible…

 

 

Seules demeureront, peut-être, quelques empreintes sur le sable. Le signe de l’effacement…

 

 

Le destin d’un Seul – clair – lumineux – définitif – éternel. Et le sort de la multitude – opaque – sombre – hésitant – provisoire – indéfiniment tant que n’aura pas été découvert – et ne sera pas habité – l’unique visage…

 

 

Les noces du désir et de la mort sur ces rivages où tout se distingue. Les larmes comme un vertige – l’abolition du monde – le rapprochement inexorable de l’Un...

 

 

Si las de ce monde ancien avec ses guerres et ses visages insensibles à toute autre promesse que celle de l’or – avec ses fronts querelleurs et ses mains obstinées qui creusent – et saccagent – la terre. Avec les butins de l’arrogance et de l’ignorance suspendus à toutes les poitrines comme d’horribles trophées…

 

 

Dieu est mort – la religion agonise – et la spiritualité titube sous le poids du consumérisme, du désir et de l’indécision ; cette tiédeur des âmes qui refusent tout engagement – tout risque – toute responsabilité – soucieuses seulement de leur développement – et de leur salut – terrestres. Et dans ce fatras (transitionnel) vers une nouvelle terre, nous avons toutes les peines du monde à voir émerger le nécessaire en l’homme…

Un adieu fécond, voilà, sans doute, ce qui nous sauverait de cette ronde absurde – de cette pagaille où l’on chante le silence sans se soumettre à ses exigences…

 

 

Des joutes, des râles. Et tout un arsenal qui prête à rire. Des rêves plein la tête – et la mémoire brisée – rompue – pour survivre à l’atrocité que nos mains ont façonnée dans l’insouciance…

 

 

Prêts de nous, ceux qui vivent avec plus d’instincts que les bêtes. Ceux qui dénaturent le rôle – et la portée – des étoiles. Ceux qui jurent, les deux mains plongées dans le sang. Ceux qui piétinent les poèmes. Ceux qui guettent la lumière penchés sur leurs livres. Ceux qui jouissent de leurs pauvres jouissances. Ceux qui se réjouissent de l’abondance – et de cet or amassé sur le dos des mal-lotis. Ceux qui font commerce de tout – et qui vendent jusqu’à leur âme pour quelques richesses supplémentaires…

N’est pas né le jour de l’Amour – le règne de l’humilité et de la tendresse. N’est pas née encore l’ère des retrouvailles

 

 

Ombre, poussière. Un peu d’encre sous le soleil pour célébrer l’humilité nécessaire. Quelques lignes encore pour chanter l’effacement indispensable…

 

 

Forces neuves sous le sérieux et l’austérité – pour explorer le vaste continent sous la langue – le silence – cet oubli du monde…

 

 

Tout est folie – démence – en ce monde – jusqu’à la joie des ébats. Tout s’approche et se guette. Tout s’avale et se gifle. Et, pourtant, tout toujours s’accompagne…

 

 

Qui écoute – qui est capable de se réjouir du silence – et de vivre à l’écart des fous… Qui sait vivre sans penser – et penser sans jugement… Qui sait être lui-même profondément – et intensément libre au milieu des visages et des fleurs…

Qui sait offrir à la solitude son lit de roses – et aux hommes l’espérance d’un effort – d’une montée étrange où l’abandon signe à la fois la chute et l’envol… Qui sait vivre – et être – le mystère vivant – et ressentir la complétude souveraine au milieu du chaos…

 

 

Au fond de la chambre, vaincue, cette âme éprise – le sommeil plongé dans le froid – apte, à présent, à vaincre la mort – à transcender la fin – pour une indéfinissable continuité – une étrange éternité…

 

 

La nuit comme une grève immense – un rivage accidenté – une falaise – un long mur qui soumet les cœurs à l’infirmité. Des yeux dans le noir – inquiets – angoissés à l’idée de vivre – et de mourir – sur ce versant où les chants ne sont que des larmes déguisées…

 

 

Amour, fenêtre, désespoir, incendie. Les traits d’un monde incompris – incompréhensible peut-être. Et cette dévotion pour le feu, et, un peu plus tard, pour la cendre. Et cette inclination à la rudesse – comme une tristesse versée dans la colère face à ce qui laissera toujours les mains vides…

La morsure et le baiser. Et les pieds dans la fange – sous la lumière d’un ciel hilare – et triste, aussi sans doute, de voir son génie contesté par les destins…

 

 

Voici revenus le temps de la mort – le soupir et le rire de l’invisible parmi nous célébrant le règne indiscutable du feu et de la poussière…

 

 

Aussi loin que pousse le regard – jusqu’au morcellement de l’atome et de l’horizon – recombinés – et reconstruits en infini perceptible…

 

 

Trop douce et trop mièvre est l’époque – derrière la violence à peine conjurée – entre ses parois de verre – ses lanternes et ses écrans. La grande célébration du numérique qui captive les esprits – et endosse le rôle du rêve et de la nuit. Jetant les ruines de l’histoire les unes sur les autres – sans ordre précis. Etalant la réclame – toutes les propagandes – parmi les savoirs vite consommés. Offrant aux visages la possibilité d’une notoriété passagère. Façonnant un monde de figures calfeutrées derrière les clics et les lumières clignotantes. Abêtissant les cerveaux – reléguant les âmes à la marchandisation – et nous éloignant du temps, à jamais révolu peut-être, des véritables prophètes…

 

 

Lanternes, tribus, collines. Et la route qui serpente entre tous les territoires. Un soleil assidu – et vagabond – cherchant dans la nuit un appui – une aide – pour redresser les âmes – célébrer le sol et la fin des horizons – et amorcer le début d’une nouvelle ère où les visages auraient l’humilité – et l’envergure – de la terre…

 

 

L’enfer n’a disparu. Les mêmes lames au croisement des chemins. La même pagaille née des désirs et des assauts. Le même désert où sont plongés les yeux. Et cette candeur des âmes égarées parmi les galaxies – trop lointaines pour voyager à l’abri des chimères. Et ces lèvres tournées vers n’importe quoi – vers n’importe qui – pourvu qu’on approuve leurs rêves – leurs espoirs – tous leurs délires…

 

 

L’écriture, sans doute, est trop grave – trop dense – et si vaine pour les hommes aux yeux clos – pour ces âmes (encore) gonflées de désirs – pour ce monde où les flammes ont dévasté la nécessité du questionnement et de la réflexion – et recouvert la lucidité et le goût de la vérité

L’encre lancée comme un pont entre l’ignorance et ce qui s’interroge n’aura, sans doute, été qu’une passerelle pour celui qui l’a jetée sur la page…

Notre visage s’était, pourtant, présenté comme le miroir d’un monde oublié – un phare dressé contre la bêtise et le sommeil – mais devant lui, tous les yeux se seront détournés…

 

 

Au côté du vent toujours, cette mémoire défaite. Ce goût (intense) pour le présent – ce qui surgit à l’instant où nous nous tenons – sans même l’appui du souvenir – ni même le désir d’un ailleurs ou d’un après…

 

 

Le ciel, le cœur et la forêt. Et ces pas, si légers, sur les pierres. Et ces notes, comme tombées d’un ailleurs – d’un soleil inexprimable. Et cette façon d’aller si libre – et si innocent – sur les pages et les chemins…

 

 

Pénétrer dans l’intime matière des choses – et le silence au milieu des visages. Effacer les ombres pour révéler ce que dissimulent les masques et la fatigue – cette lumière au cœur de tous les rêves…

 

 

Enfermés dans le cercle du temps – à compter les pas et les points de passage dans cette ronde sans fin… Pourtant, la liberté existe – en deçà des pas – au milieu du regard suspendu au-dessus du sommeil. Dans cette clarté qui veille au-dedans des yeux fermés qui ne rêvent que de s’ouvrir – et d’échapper aux danses du monde – pour visiter les surplombs et cet horizon que cachaient les murs…

 

 

Nous vivons face aux choses – face au monde – face aux êtres et aux circonstances – le nez plongé dans leur odeur – le regard collé à la surface – aux apparences – soumis au même noir que les enfants qui se cachent les yeux avec les mains…

Du ciel nous ne savons rien. De l’océan nous ne connaissons que ce que nous en disent les poissons attrapés dans nos filets. Et de la terre nous ne voyons que le rouge – et l’or – étalés devant nous…

La lumière, partout présente – et dominante partout – nous est – presque totalement – étrangère. La seule couleur du monde sera toujours celle où glissent notre sang et notre faim…

 

 

Nous vivons face à la nuit – au milieu de l’hiver – avec ce feu – et ces flammes – inventés par les hommes oublieux du secret du monde et des choses – reléguant la lumière aux seuls élans des fous et à la prière de quelques visages obstinés…

 

 

L’aube atteinte – l’aube réfléchie – l’aube saturée – n’est pas (et ne sera jamais) l’aube véritable. Elle n’est que le reflet de l’aube première – originelle. L’ersatz et le miroir aux alouettes, en quelque sorte, de la seule aurore possible…

 

 

Un coin sauvage au milieu de la terre – au milieu de l’azur. La fin de l’hiver – la fin de la nuit. Comme le vol des oies sauvages ouvrant la route vers le soleil – la seule voie possible vers l’impensable…

 

 

Que deviendra le jour – et que deviendra la nuit – sous cette lumière sans brouillard… Que deviendront les pas – et que deviendront les lignes sans même le désir d’un destin… Et où irons-nous dans l’absence d’étoiles… Serons-nous aussi vagabonds que la route – et aussi sages que les fleurs qui voient passer tous les convois…

 

 

Nous irons encore ceinturés par notre élan – au milieu des vents qui donneront un peu d’air à notre visage – au cœur d’un désert posé au croisement de tous les chemins – pour découvrir le centre du voyage – cette aire où l’âme peut enfin rejoindre notre foulée et le silence…

 

 

On nous a ensevelis sous les miroirs – et sous les prières. On nous a dit de voir – et de croire – de perpétuer la promesse d’un Dieu à notre image. On a jeté la vérité au milieu des flammes pour donner à nos gestes un semblant – un simulacre – de fraternité. On nous a dit de respecter les anciens – et la tradition millénaire des hommes. On nous a plongés dans l’ignorance pour donner souffle à l’espoir d’un ciel – d’un visage penché sur notre misère. Et on nous a menti. Et de ces mensonges, le premier homme n’en a que faire. Il voyage – continue de voyager – en se dressant comme un vaisseau au milieu du monde – en vénérant l’incertitude et le silence laissé à l’abandon. Il navigue sans trace, sans repère et sans boussole parmi les rires et les hommes. Et jette son encre dans quelques paroles pour dire l’évidence d’un Dieu véritable, caché partout, hurlant sa joie et sa douleur au milieu de ceux qui se mirent et prient encore…

 

 

Tout commence par la brume – la bouche pâteuse à notre réveil. Les yeux fermés sur l’intime. Et l’harmonie passagère des regards tournés vers nous. Puis, arrivent les premiers pas – les premières gloires – les premiers émois – avant que la langue ne découvre les premiers mensonges. La défaite et l’ignorance des hommes. Leur crainte de vivre et leur peur de la mort. L’arrogance partout qui rivalise avec l’effroi. Le sommeil où fleurissent les rêves et l’espoir. Et la découverte du sensible qui offre aux ombres un espace de répit. Puis, les dernières désillusions franchies, jaillissent le désir d’une autre vie – d’un autre monde – moins douloureux, la solitude et la fouille ardente. La traversée des brumes et du désert – animé de son seul visage. Le commencement de ce long voyage vers soi-même entre le doute et la certitude…

 

 

Etoiles, écharpes, volutes. Le ciment de tout désir. L’alcôve où se terre le monde. Et l’abri de toutes les infortunes…

 

 

Nous sommes l’autre face du jour – son versant de multitude et d’abondance avec ses pierres, ses fleurs et ses visages endormis à l’ombre du sommet – pétris de doutes et d’espoir d’atteindre, avant la mort, la crête où le soleil brille au milieu de la nuit…

 

 

Têtes renversées. Peurs disséminées partout. Voix et pas broussailleux – maladivement fiers – rêvant de favorable et de certitude en ces contrées construites à la hâte pour dissiper le doute – et vaincre le temps et la mort…

Voie ouverte contre le vent et le silence trônant plus loin – au-dessus des âmes dont les poches pleines d’or et de pierres ralentissent la marche…

 

 

Un souffle passe – plus ardent que la colère – ôte aux ramures leurs feuilles et aux hommes leurs rêves. Comme un trait au milieu de l’automne dessiné par la douleur…

Et la sève, refluant au centre du cœur, se dresse – résiste aux assauts du vent mêlé à la joie et au soleil qui regarde notre chute – notre effritement – nécessaires à l’invalidation des larmes – et à la venue, sans conteste, du royaume de l’hiver. La seule route possible – la seule route envisageable – vers le silence – cet espace divin qui loge au cœur du regard et qui, seul, peut transformer le monde, les yeux, les fleurs et les visages – toute cette peine entassée sur les pierres…

 

 

La vie – les hommes – devenus mémoire – s’abritent de l’ardeur nécessaire à la marche, à la fouille et à la découverte de l’innocence…

 

 

Le monde est un chant sous la terreur – sous l’effroi – que n’entendent que les arbres et les poètes. Inaudible par les hommes et les bêtes – trop occupés à se désaltérer aux eaux des fleuves et à récolter les fruits de leurs semailles…

 

 

Ce qui mendie ouvre l’espace – libère la terre de ses lois – celles qu’ont reprises les hommes pour gouverner le monde et ses créatures. Comme le pire outrage, peut-être, au Divin – à son exercice et à sa découverte…

 

 

Celui qui écoute lave les pieds de celui qui juge – et vitupère – coincé entre la colère et son besoin de visages. Celui qui écoute panse la douleur de celui qui est blessé. Celui qui écoute devient le centre du monde – l’espace nécessaire pour guérir ceux qui saignent – et libérer les hommes de leurs frontières. Il se fait Dieu à la modeste figure face à ceux qui souffrent et qui crient. Il est le premier pas vers la fin de l’enfer – le début du silence que réclament les âmes et les têtes plongées au milieu du désastre…

 

 

Nous chuchotons au monde une parole trop vive – une parole qu’il ne peut entendre – et qui propose, pourtant, une issue pour vivre heureux parmi les pierres, les visages et le silence – pour vivre sans inquiétude l’imminence de la catastrophe. Une voie pour transcender la mort et notre destin livré aux malheurs…

 

 

Des mots pleins – denses – presque reptiliens – mouillés d’une magie étrangère à ce monde – chargés d’un réel – d’une vérité peut-être – qui ont la beauté – et la modestie – de l’herbe – et la grâce de l’eau qui s’écoule et qui abreuve, sans même le vouloir, les terres qu’elle traverse…

 

 

Nous sommes le charme et les blessures. La chambre où s’empilent les restes de notre sommeil. Nous sommes le nom et les magiciens. Nous sommes les signes et la fumée. La peau qui éclate sous les coups et le baume qui sèche les larmes. Nous sommes ce qui tombe et se relève. Et le goutte-à-goutte qui s’écoule sur ceux qui se prosternent. Nous sommes le rêve et la nuit. Les noces du miroir et du feu. La tombe, la mort et le crépuscule. Nous sommes ce que les hommes appellent l’Amour. Et le silence qui traverse le temps. Nous sommes la lumière. Nous sommes l’infini – et toute la démesure de nos divagations…

 

 

Nous creusons un coin près de l’œil où tombe tout ce qui nous échoit ; visages et circonstances qui, peu à peu, se convertissent en mémoire – cette (douloureuse) expérience du temps qui nous maintient captifs d’un monde à l’apparence si vivace…

 

 

Nous veillons sur des continents aussi vastes qu’une feuille morte – près d’un puits à l’eau si pure – si claire – qui initie ceux qui s’abandonnent à la magie de l’infini et du présent – hors du monde – hors du temps…

 

 

Un bain – comme un répit peut-être – dans les cimes du langage en compagnie de notre (propre) écho – revenu des parois du monde qui l’amputèrent et le rendirent (presque) infirme. A quelques encablures de ce sommeil – et de ces angoisses – qui, autrefois, nous terrifiaient et gouvernaient notre fouille et notre parole…

 

 

Au cœur d’un retour – d’une grâce – où le fragile et l’éphémère émerveillent – et où le nom n’est qu’un son prononcé à l’intention des imbéciles. L’étonnement passe, puis déterre ce qui gisait là sous le sommeil. La mort devient belle – prend une allure vivante – moins triste – et se fait signe et passage des plus folles promesses. Le jour devient libre – et plus sage. Les visages perdent leur morgue. Tout s’accueille sans le poids de la mémoire. Nous devenons alors le chant – et ce qu’il tentait de toucher autrefois. Moins soucieux d’hier – et moins inquiets de ce qui se trame, en cachette, dans les malles du temps inventé par les hommes…

 

 

Nous portons le même souffle que la terre – et le même courage que les bêtes que l’on mène vers la mort. L’âme enfouie – et le visage recouvert seulement d’un peu de glaise. Bien au-dessus de la faim qui anime les bouches et les mains qui se mettent en quête de leur pitance. Aussi près du seul désir de l’homme qu’est loin la sagesse du monde – hors de lui sans doute…

 

 

Nous déclarons comme les idiots et les fous notre ignorance – la mort de Dieu – et close l’ancienne ère de l’espérance. Nous affirmons – et célébrons – la présence – l’instant – et la capitulation du temps. Le règne de l’infini au cœur de la plèbe et du mensonge. Et l’effacement des noms et des rivages. L’envergure du silence à portée de regard. Et le réenchantement du souffle après cette fin du monde…

 

 

Nous confions notre chant aux hommes – à ceux qui viendront exalter cette promesse. Et proclamons à leur intention l’extinction de la parole et la consécration du monde et du silence…

 

 

Fervent jusqu’à la mort – et au-delà – pour que jamais ne meurent la poésie et les poètes – les chants et le silence. Pour nous défaire des fanatiques et des partisans triomphants du néant et de l’apocalypse – éveiller ce qui gît au fond du sommeil – et que rayonnent de joie les visages affranchis des idéologies…

 

 

Libre – mystique – incompréhensible peut-être – cette parole. Sensuelle – réhabilitante – dans un monde voué à l’habitude, à la paresse et à la somnolence. Innocente – merveilleuse (si l’on peut dire) pour échapper à l’ignorance et à la brutalité des siècles. Verticale parmi toutes ces têtes si horizontales. Atemporelle, en somme, pour que durent l’extase et l’envol – au-delà de l’expérience. Et définitivement inachevée – et inachevable sans doute…

Pointe d’une vérité infinie perdue – cachée dans les méandres et la boue des têtes encore ignorantes. Un archipel – une issue – contre la barbarie, les saccages et l’incessante roue de l’infortune alimentée par les songes, le sommeil et les promesses…

Avec un élan – un goût – passionné pour la vie et pour l’Autre dénudé – affranchi de tous les masques…

 

 

Ni guide ni prophète – à peine un poète. Une plume, peut-être, trempée non dans le simulacre et les apparences mais dans le plus vieux rêve de l’homme. Dévoré par cette ardeur à faire éclater la vérité partout où elle est niée et rejetée au nom du conformisme et des traditions – partout où la torpeur et la certitude ont remplacé la curiosité et l’interrogation…

 

 

Homme vivant parmi les morts et les nouveaux visages. Paroles libres et profanes vouées à la désacralisation du mystère pour le rendre accessible à ceux qui demeurent étonnés…

 

 

Une parole – quelques lignes – comme le fer rouge sur la peau des suppliciés. Comme un vent ancien revenu vers nous avec l’annonce du printemps…

 

 

Vertige au-delà du rêve et du néant – mariant l’infime et l’immense – le monde et le silence – notre vrai visage libéré de l’horreur et du temps. L’espace où la pierre et la poussière deviennent les seules foulées du voyageur – et où les yeux et les noms s’estompent pour une folle liberté…

 

 

Nous marcherons encore au-delà de ce qui vient pour enflammer cette aire où le sang n’est plus le véhicule des chimères…

Figures autour d’une seule voix pour transformer l’horizon en leurre, puis en désert et en lumière afin d’ouvrir à l’Amour le chemin le plus direct et le plus sincère. L’authentique voie vers ce qui demeure au-delà de la mort – et au-delà de toute fin. L’impossible, l’infime et l’impensable réunis dans notre main – libre d’aller alors là où le monde et les circonstances l’appellent – vers des jours et des siècles plus visionnaires que nos anciens détours…