Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Monde – à la fois ténèbres et lieu fécond de l’éveil. Un refuge et un naufrage. Et la magie de l’incertain. La voix – et le souffle – du plus proche. Le ciel et les grilles qui condamnent et découragent toutes les tentatives et tous les passages. La boussole du sorcier et les hanches de la nuit. Le frisson des hommes qui grelottent au cœur du noir. Et le nom imprononçable du silence. Les Dieux du vent et de la tendresse – inaccessibles. Le temps maussade et l’œil blessé. Et les pierres au centre desquelles convergent tous les regards…

Un temps et des mains pareils au naufrage. La soif et la nuit, partout, qui offrent leurs bras et leur sommeil. Le sel, les pierres et le monde. Et nul endroit où se réfugier – nul endroit où s’enfuir…

Des nuits, des peines. Et le monde et le réel – bâtis à coup de pelles, de pioches et de chimères dans l’attente d’une issue – l’espoir d’une évasion…

Tout vacille et se redresse – pose un genou à terre puis s’élance à nouveau vers la vie et le désir – le sens et le langage. Pas, gestes, lèvres et paroles dans le rythme exercé par le vent. L’écoute, l’écart et ces forces triviales qui édifient l’homme et le voyage. La paresse, l’écho et le passage. Et le doute vertigineux de n’être personne…

 

 

Tout s’ébat – et glisse sans bruit vers sa fin. Rumeurs, visages et fureur du monde. Danses silencieuses dans le regard attentif.

Cascades et cavalcades dans l’ingénuité d’une présence – jamais surprise par l’angoisse et la violence – les heurts et les obsessions – l’aveuglement des peuples, les remèdes et les contritions.

Sereine toujours parmi les reflets qui viennent l’effleurer. Entre calme et effacement – invisible pour la plupart – se moquant des joutes juvéniles, des couronnes et des mensonges. Source et spectatrice acquiesçantes à tout ce qui s’échafaude. Mère et destination de tous les voyages – et de tous les supplices.

Comme un silence posé derrière tous les yeux qui s’abîment au fond des gouffres…

 

 

Tout s’efface sur l’asphalte et le parvis des terres blanches. Tout disparaît au centre de tous les cercles. Murs et jardins. Plongées dans toutes les sphères et tous les mystères. Fenêtre où palpitent le vivant et ses tremblements – ses tentatives et ses campagnes – ses jugements, ses églises et ses persuasions. La vieillesse comme la précocité (parfois si grande) de certaines âmes. Tous les chemins du monde, le crépuscule et les silhouettes perdues au fond de leur nuit. L’homme, l’espoir, l’arbre et la bête. La pierre et le sable. Et la lumière enfin retrouvée. Ce qui s’agite – et se cherche – au cœur de cette éternelle immobilité…

 

 

L’intime misérable et dépoussiéré reconnaissant (enfin) son envergure et sa grâce…

 

 

Des traces, des signes, quelques privilèges. Des siècles étrangers à toute aumône. La nécessité d’un tout ajournée par la fièvre des hommes, la quête d’abondance, les tours et les frontières de l’obscurité. La boue grasse qui donne aux foulées leur allure si lente. Le délabrement de toute croyance. L’expérience assassine qui offre à toutes les morts leur innocence – et leur printemps. La région la plus ensoleillée du monde. Le cœur pétri d’une tendresse inépuisable. La fin (toujours provisoire) du malheur et de la souffrance…

 

 

L’alignement des perspectives dépouillées. Les crêtes, la lumière et le silence jusqu’au cœur du plus humble. Le vivant agenouillé. Et l’extinction de la dernière étoile. Le chant, sans cesse renouvelé, du renouveau. Une enfance immobile et sereine – mature et sage – souveraine, en somme, au milieu de l’effervescence et des cris – au milieu de l’agitation puérile et instinctive des corps et des visages qui ignorent leur envergure – et le rôle du silence et de l’acquiescement – la grande liberté dans cet univers de contraintes, de refus et d’interdits…

 

 

L’attention et le regard sur les danses et la course – hagarde et (presque) mécanique – de l’impersonnel – le monde des choses et des visages. Les cris et les chants dans le silence.

La joie, l’être et le miracle – si proches et si lointains – posés hors des batailles et enfouis au cœur de la fureur, des révoltes et des agissements. Dieu, en somme, à la fois monde et hors du monde. Le vide lumineux que l’on est – et que l’on attend. L’étonnement et la routine au milieu de ce que nous sommes et faisons…

 

 

Quelque chose, en nous, crie encore parfois – et se désespère – de n’être rien. Un peu de terre, un peu de boue, un peu de poussière au milieu du monde et des étoiles – pas même un visage – ni même une possibilité de tendresse pour d’autres malheurs, d’autres demandes, d’autres désespérances.

Une simple présence – anonyme – sans nom et sans contour. Tout dans l’instant de l’accueil et du geste – l’être qui offre et (se) partage – et, presque rien, l’instant suivant. Une figure défaite et infinie – si pleine – si totale – et, pourtant, si invisible et inexistante – plongée dans le vide et l’attente sans attente de l’instant suivant, des circonstances suivantes – et du jour prochain peut-être…

Assise et incertaine au cœur des vents. Magistrale, éblouissante et fantomatique, en somme…

 

 

Un Amour et une indifférence sur – et au milieu de – ce qui court. Un regard – une présence hors et au cœur du monde. Et l’envergure du même infini au-dedans des choses et des visages…

 

 

Chaque jour, la même rengaine – cette obsession qui pousse les yeux à s’ouvrir, le corps à se nourrir et à se laver et la main à poursuivre son élan sur le blanc (si pur) de la page. Œuvre permanente de l’âme soumise à cette folle énergie du nécessaire…

 

 

La nuit semble si bleue dans le miroitement du poème. Et l’infini à notre porte…

 

 

L’Amour et l’âme penchée sur l’éphémère et l’essentiel. La vocation de l’homme peut-être…

 

 

La vie, la mort, l’Amour et l’Absolu au cœur des mille circonstances quotidiennes…

 

 

Un ciel, une terre et des corps usés par le labeur. Mille siècles et autant de larmes sur la beauté introuvable – l’autre versant de la nuit – aussi clair qu’est noire la face que nous connaissons…

 

 

Dans le jour – au milieu du monde – un visage – et une âme défaite et immobile. Silencieuse. Et quelques signes sur la page. Le rêve d’un homme réconcilié avec la bêtise et les instincts – la force de toutes les nécessités…

 

 

Le monde en place depuis toujours dans la croyance des yeux trop crédules n’est, en vérité, qu’une soif – un désir de retrouvailles avec ce qui l’a créé. Un regard – une indifférence généreuse et sereine qui apaise tous les manques…

 

 

Quelque chose, en nous, devine l’inutilité des démarches et des élans. L’illusion du temps et l’absurdité des inquiétudes à l’égard de l’avenir. Les tentatives et les triomphes. Ce qui exulte et ce qui se déchire. L’espoir derrière la vitre. L’horizon fuyant et la place des rêves. Ce que, sans cesse, nous dessinons sur l’éternel palimpseste. Les traits au milieu des circonstances. Ces mille petites choses qui glissent au cœur de l’invisible : tous ces riens – et ces nulle part – au sein de la même présence…

 

 

Le sommeil dans la courbure des heures. La pierre et la langue gémissante. L’eau et le rêve. Les rivières et la lumière. Le vent épinglé aux âmes qui tournent et désespèrent. Le silence et l’épure. La joie de n’être personne. En marge – et au cœur – du plus grand vide…

 

 

La routine et la transformation. Les mille jeux et les mille prouesses. Le sacré et la somnolence. L’abandon et le goût de l’effort. Marionnettes du même spectacle. Histoires d’une seule immobilité qui perce – et sourd entre – tous les élans. Le silence, les grimaces et les sourires d’un même visage…

 

 

Un chant, soudain, dans la nuit du monde pour annoncer la fin des oracles et des chimères. L’effacement du temps et des discordes. Le passé rejoignant l’avant-garde. La lumière sur les atrocités et les incendies d’autrefois. Le renouveau d’une continuité que l’on croyait stérile, et trop faible, pour franchir la frontière – les seuls obstacles – qui nous séparaient de l’invisible et de la conscience…

 

 

Le vide et l’absence au cœur de la mort et du chaos. Et la futilité des sourires et des grimaces – des élans et des refus. Un peu d’ombre – un peu de boue – sur le plus vaste – éternellement scintillant. Le réel inaccessible par Dieu, la croyance et la pensée. Léger – abrupt – aux marges du rêve. Au cœur du plus présent façonné à coup de soustractions. L’innocence et le plus sacré, en somme…

 

 

Quelque chose nous regarde qui a la couleur de la mort – et le parfum (oublié) de l’enfance éternelle. Une lumière – une présence – accessible seulement dans l’effacement…

 

 

Blancheur plus réelle que nos existences – intervalles entre deux parenthèses où le vivant s’exerce à la parodie, au défilé et à la certitude au lieu de fouiller l’illusion…

 

 

Âme et yeux ouverts découvrant l’impossibilité du retour, l’espérance sans emprise sur le temps et l’improbable venue des beaux jours. Attendant (sans impatience) les circonstances et la mort. Vivant de peu – du plus simple sans doute. Puisant leur foi dans la confiance – et naviguant, incertains, au cœur de l’incertitude. Posant un pas après l’autre dans le vertige de l’existence…

 

 

Un monde, un regard soudain soulevés par le scintillement de l’invisible…

 

 

Nous inventons des jeux pour oublier la mort et l’âpreté de vivre. Et l’indifférence en lieu et place de l’Amour. Les carnages de la cécité et les lois édictées par les instincts en ce monde soumis au hasard des constellations imaginées pour se prémunir du pire…

 

 

Nous sommes les bourreaux et la condamnation – et la peur dans les yeux de ceux que l’on emprisonne et que l’on mène vers le supplice et le tombeau. Nous sommes le sang, la tristesse et l’effroi de ceux que l’on assassine. Et la parole exsangue – exténuée – qui se traîne et serpente entre les tombes et les visages en larmes. Et ces fleurs que l’on pose en hommage sur les sépultures.

Et nous sommes la faim qui pousse nos pas à l’exil – dans cette quête un peu folle pour trouver le remède à l’absurdité de ce qui s’expose – et se propage – sous nos yeux…

 

 

Un reflux du silence. Et quelques lueurs dans les replis du monde où le poète vit et s’invente sans répit pour rassembler ce que les hommes, sans cesse, déchirent. Dans le règne du mystère et les lois du partage en deçà des enseignements à vivre. Avec ce goût, si prononcé, pour l’innocence et la vérité…

 

 

Un plan – mille plans – pour se défaire de l’infortune. Une pierre, un chemin et la sente tortueuse des rêves pour asseoir sur la terre la force miraculeuse d’exister…

 

 

Le sable, le vent et la poussière. Et ces silhouettes informes à l’assaut du moindre sommet. Et cette figure en amont de tous les privilèges. Les mérites de ce qui s’offre à la quête ultime. Et la découverte du vide dans nos tréfonds…

 

 

Livré au mutisme de l’espace – au-dessus des bouches suppliantes et des étoiles trop lentes pour soulever les rêves – et les rendre aussi vivants que le réel. Un détour, une torpeur, une fièvre. Le désert et ces veilleurs attablés à l’écart du monde qui guettent le moindre souffle – la moindre lumière…

 

 

Du sommeil au cœur de ce qui tremble. Un pas, un puits, du sable. Le fond de l’abîme et l’arrivée progressive du plein jour. Et devant nous, le silence et l’infranchissable qui soutiennent notre foulée indécise…

 

 

Monde – à la fois ténèbres et lieu fécond de l’éveil. Un refuge et un naufrage. Et la magie de l’incertain. La voix – et le souffle – du plus proche. Le ciel et les grilles qui condamnent et découragent toutes les tentatives et tous les passages. La boussole du sorcier et les hanches de la nuit. Le frisson des hommes qui grelottent au cœur du noir. Et le nom imprononçable du silence. Les Dieux du vent et de la tendresse – inaccessibles. Le temps maussade et l’œil blessé. Et les pierres au centre desquelles convergent tous les regards…

 

 

Monde d’enfouissements et d’expositions où tout jaillit puis se terre – où lorsque les uns apparaissent, d’autres s’effacent – où tout tournoie dans une ronde perpétuelle – et où les tensions et les accords ne sont que les éléments de l’équilibre général.

Monde d’éloignements et de rapprochements où tout s’avance et recule autour du même centre, tantôt collé et réuni, tantôt séparé et écarté.

Comme si les choses et les visages naissaient des conditions propices, se rapprochaient, puis s’éloignaient et disparaissaient le moment venu pour laisser apparaître et s’assembler d’autres choses et d’autres visages.

Comme les jouets des cycles sans fin de l’émergence, des associations, des ruptures et de la mort…

 

 

Sous le présage du jour, le croisement des voix et des âmes à l’innocence nue. Le baiser qui attise le feu et les caresses. Le cœur exalté au fond de l’être – vibrant de terre et d’énergie au milieu du noir – ouvrant le seuil magique d’une autre réalité…

 

 

Des signes, des fleurs. Et le visage – innocent – frappé de plein fouet par la douleur d’abord – la solitude d’exister – et la joie ensuite comme une grâce s’offrant aux plus méritants qui ont su se plier aux exigences du destin et du silence…

 

 

Un gémissement entre les cris. Comme un murmure – celui de l’aube peut-être – au milieu de la fureur et de la nuit imparfaite qui nous entoure. Et la main magicienne du jour plus proche de l’âme que nos rêves hasardeux…

 

 

Parmi les pierres, quelques vivants à l’âme enserrée – blafarde presque – dans l’absence de toute lumière. Quelques tombes, quelques larmes en guise de décor et d’introduction. Des jours, des pensées et des gestes machinaux. Des chemins où poussent toutes les douleurs du monde. Le souffle difficile – agonisant – au fond de la gorge. Des paysages et une marche incertaine – indécise au milieu d’autres visages – lointains – presque sans âme – où le rire n’est que la marque d’une absence – le signe d’un éclat incompris. Quelque chose comme une peur et une ignorance au fond des yeux, sous les draps, dans les pas – partout où le sentiment est un piège – un appât – partout où la langue gît, inachevée, comme un instrument de persuasion…

L’humanité entière sans doute – avant la conversion des ellipses et des saccages en prières – avant la pleine adhésion de l’esprit au silence…

 

 

Une force résiste – et se heurte à tous les destins façonnés par le désir – l’inertie, le jugement et la haine. Les arabesques de l’innocence peut-être… Le silence et la joie dont chacun rêve en secret…

 

 

Noces du monde et du destin – dard et tranchant de l’épée parfaits pour cisailler et pénétrer notre démesure – l’illusion du choix, les larmes, l’espoir – toutes nos chimères. Comme une besace à l’envergure du vide, portée dans le sommeil – sous le soleil. Et les poches percées par tant d’absence – et l’Amour parti – introuvable – en exil, peut-être, sur des horizons moins tristes – et plus réconfortants…

 

 

Des vies comme du lierre qui s’agrippent aux murs – et poussent, à travers l’herbe et les ronces, sur toutes les ruines du passé. Et qui recouvrent le gris d’une verdure légèrement trompeuse – en s’établissant sur terre avec le bleu du ciel lointain – inaccessible – comme seule promesse – comme seule récompense. Condamnées à parcourir l’infortune, à cacher le secret de leur course et à encercler le jour jusqu’à la mort…

 

 

Plus loin que la colère, le jour naissant. Et le silence d’avant le noir. Les ombres et l’étrangeté de vivre au milieu de tous ces regards – fantômes, peut-être, maudits par la nuit – et déchiffrant, avec tant de maladresse, les signes précurseurs de la lumière…

 

 

En fin de compte, l’unique question sera toujours : qui suis-je ? Qui suis-je au milieu du monde et des visages ? Qui suis-je face à l’Autre et à la mort ? Et, accessoirement, comment être (et vivre) parmi, avec et devant eux ?

 

 

Yeux cherchant partout – dans tous les mondes visités – des refuges, des alliances et des alliés – jusqu’à la découverte du silence et du vide – cette présence rayonnante au-dedans de l’âme – derrière le regard – partout – qui se déploie à travers les mille visages et les mille choses des mille univers existants

 

 

Cette gloire invisible – innocente – un peu folle – de n’être personne. L’eau et le chant des rivières. Le temps et les jours qui passent. Une parole dans le silence. Une caresse sous la pluie – et sur la peau brunie – brûlée peut-être – par le monde. Un secours dans l’indifférence. Un sourire – une épaule – un secret – dans la nuit et l’infortune des hommes…

 

 

Une terre, des mots enracinés dans la violence du désir et la lumière – au creux de cette aube porteuse de tant d’évidences…

 

 

Nous ne faisons que passer – remuer les eaux du changement – et nous prélasser au milieu du temps et de la mémoire. Vivre, à vrai dire, à l’ombre de notre éclat – entre la source et l’océan…

 

 

Où la mémoire nous mène-t-elle ? Et où le temps nous mène-t-il ? Saurons-nous seulement voir, un jour, le feu grandissant derrière les yeux – et l’espace clair et immobile – inaltérable – au fond du regard…

 

 

Au bord d’un cri, les plus hautes vertus. Et au-dedans de la gorge – inutilisables – le breuvage des années et l’illusion de l’expérience…

La lumière et l’innocence – prisonnières de ces étranges silhouettes que le rêve rend si malhabiles – et si fécondes…

 

 

Chemins gravis. Luttes intestines. Destins taillés à la serpe. Au-dedans d’un souffle labyrinthique. Juchés sur des élans et des fausses certitudes. Et ce rire – incommunicable – caché dans les derniers soubresauts de notre chute. La mort et les vivants dressés au combat. Anéantis par la force – presque magique – de cette présence – de ce visage premier – originel – agenouillé au milieu de l’impossible…

 

 

L’ombre puissante, le prolongement d’un geste, le souvenir d’une terreur. Les injonctions du vent. Une pierre – mille pierres – ajoutée(s) aux chemins et aux édifices. Babel horizontale sur le sable des rivages. Et l’appel déchirant d’un visage – nez dans la poussière – guidé par l’espoir, les erreurs et les incompréhensions. La disgrâce, en somme, de l’homme condamné aux blessures et à la chute…

 

 

Rideau de pierres – et rideau de fleurs – qui recouvrent les fenêtres de l’espoir. L’agitation détestable des vaincus et les outrances de la victoire. La parabole du sommeil. Et ces hésitations sur les remparts et au fond des cachots. Les élans et les oublis. Les condamnations sur les chemins et la chair à vif. Les sauts, les incartades et l’impossibilité du secret. Les mains qui amassent. Les peurs calfeutrées au milieu du front. Et ce cœur, si vivant, qui palpite encore…

 

 

Quelque part gît, en nous, sous le cri et le sang aveugle – derrière l’espérance et le désespoir – cachée par notre soif – une beauté sans visage et sans promesse. L’être face au monde et aux marées grouillants de périls et d’incertitudes. La fontaine de toute jouissance…

 

 

L’absence – multiple – dévastatrice – chargée de l’exercice de vivre et des mille complots fomentés par l’ignorance. Dépouillant chaque visage de toute possibilité de rencontre – posant aux marges de l’esprit les erreurs et les rectifications hasardeuses des gestes. Et mille baisers dans la poussière. Un destin converti en actes et en intentions. Les initiales de l’obstination bornée qui exalte l’aveuglement des foules – l’aveuglement du monde. Le registre du plus commun. Le sort de tous les mortels voués à l’inconscience et à l’insouciance face à la mort et aux malheurs…

 

 

Dans le feuillage de l’aurore, la brume et la perle suspendue à notre œil et à notre peau suturée – cousue et recousue après tant de déchirures laissées par le monde, la ronde des désirs et la puissance de la faim. La chair abandonnée aux convoitises et aux appétits parcourant les veines et déversant le sang dans les têtes et les membres – sur tous les chemins. Poussière et ombre gesticulant sous l’attention d’un soleil irréprochable dont le surplomb, peut-être, est le plus sage enseignement. L’angle infini sur le cortège des nuages, des traces et du courage…

 

 

Réhabiliter le nom des inconnus – des anonymes – herbes, arbres, bêtes, pierres et poètes – pour leur dire notre gratitude – et laisser leurs œuvres submerger nos sommets et emplir nos recoins. Les affranchir de la mort et de l’oubli. Et les faire nôtres – éléments essentiels de nous-mêmes jusque dans nos gestes et notre sang – pour rompre la distinction et la multitude (illusoire) des visages – et nous réunir en une seule figure – en une seule condition – celles d’un seul regard sur ce qui (nous) semble si différent et désuni…

 

 

Très haut, soudain, l’herbe envolée – enveloppée dans son dérisoire destin – à hauteur de solitude. Tête émondée de tout espoir. Glissant un peu de tendresse entre nos pas isolés…

 

 

Aucune trace sinon celle de l’envol et de la solitude grandissante. Le geste clair et serein détrônant l’angoisse et l’hésitation passées. Le ciel et la terre comme seuls guides – et seuls horizons. L’effacement et le couronnement de l’humilité…

 

 

Nous avons cherché sous le sable – parmi les galets et les gelées – la route et l’innocence des peuples. Nous avons essayé d’étancher notre soif aux sources des rivages barbares. Nous avons teinté le ciel de nos couleurs imprécises et inutiles. Nous avons sauté par-dessus les fossés de la misère. Notre vie durant, nous aurons tenté (en vain) de nous éloigner de l’abîme et de l’hiver…

 

 

Nous dirons jusqu’à l’épuisement du langage. Et nous dirons encore après la mort et le silence…

 

 

Messager autrefois d’une douleur – reconvertie, un peu plus tard, en attente. Un cil affolé et un ciel abaissé nécessaires à la fouille du langage, au destin consenti et aux mains éternellement ouvertes…

 

 

Etreinte et lumière sur cette terre trop noire et indéfiniment silencieuse. Le contentement et la splendeur. Et ces petits gestes francs – humbles – offerts à ce qui s’avance vers nous…

 

 

L’isolement, la cendre et l’infortune – réchauffés, à présent, par une neige venue recouvrir nos têtes et nos épaules. Venue étreindre le moins inavouable des désirs – la promesse d’un règne et d’un partage…

 

 

Une douceur – un rayonnement – au cœur de l’innocence retrouvée – du simple le plus intègre. L’honnêteté d’une existence vouée à la conversion du malheur et du souvenir en choses humbles, en accord et en aire d’accueil. Reléguant la réserve et la pénitence au fond de l’abîme – au fond de l’oubli – au profit de gestes vides et solitaires – joyeux – au milieu des peines et des étoiles qui brillent encore au fond des yeux des hommes…

 

 

Le crépuscule, le noir, la lune. Les saisons mornes et la tristesse des jours et du temps qui passe derrière la vitre qui filtre la lumière offerte par des Dieux trop lointains…

 

 

Les bras avancés – tendus vers l’aurore et le chant de la lumière. La bouche tordue par les grimaces sur les pierres – la rocaille des chemins. La naissance de l’Amour dans les yeux enfin ouverts de l’âme. Et le sang transfusé où s’infiltrent, à présent, la tendresse, la douceur et l’abandon. Le destin si fragile de ceux qui se tiennent debout – aussi simples que l’aube et le jour naissant – reptiles apprivoisés au fond des têtes – front et buste moins orgueilleux qu’autrefois. Le silence et l’univers dans la main. Vivants voués au plus éternel…

 

 

Des mythes, des périples, des tragédies. L’angoisse et la peur. La chute et le reniement de vivre. Le songe, le sang et le voyage. Les épreuves et la témérité. Et cette marche insensée – presque impossible – vers l’autre rive où règnent le réel, l’Amour, un seul visage – la joie, la quiétude – la grâce et la légèreté. Le goût du partage. Et la plus parfaite immobilité…

 

 

L’absence est un destin – le viatique de tout voyage. Et le silence, la voûte où tout s’enfuit, s’égare et est remplacé…

 

 

A petits pas jusqu’au bout de cette soif…

 

 

Cercle de la marche, de l’écoute et de l’attention. Dans les contours d’un centre et d’une présence. Seul – tantôt debout, tantôt en prière – au milieude n’importe quoi pour dessiner, d’un peu d’encre, quelques traits de lumière – le jour – la tête penchée sur ses pages…

 

 

Le vent, la mort, la langue. Et le ciel et les arbres comme seuls amis…

 

 

Nous ne mourons au monde que pour une autre joie – plus belle – plus grande – plus féconde…

 

 

Un feu, des mains et l’horizon qui brûle encore…

Incendiaires des portes et du plus vaste pour tenter d’apprivoiser la mort et la faim. Tous les délires de l’homme assiégeant la terre devenue territoires où flottent mille drapeaux – parcelles de mille banquets – encerclé(e)s de barbelés où s’amoncellent les victoires et les victuailles – l’arrogance et l’abondance des vainqueurs…

 

 

Trace d’une brise – trame du vent – dans ces ailes massives qui s’éreintent à l’envol – fabriquées patiemment par cette folle envie d’ailleurs. Et pas fermes sur le fil déroulé par la main habile d’un autre ciel…

 

 

Le sable, la cime et le ciment tenace où s’engluent le désir, l’obéissance et le souffle – la respiration difficile – malgré l’ardeur intacte et la force du langage. Le rêve d’une autre parole. Et cette chair, si ardente, posée sur ces pierres glacées sans autre issue que le monde…

 

 

Tout se courbe après la rencontre. Âme, corps, terre – unis soudain aux rythmes et aux exigences du silence. La vague, la mer et le rayonnement de la mort. La joie âpre au milieu des tombes. Et l’ombre tremblante, toute proche, qui va renaître encore…

 

 

Tout vacille et se redresse – pose un genou à terre puis s’élance à nouveau vers la vie et le désir – le sens et le langage. Pas, gestes, lèvres et paroles dans le rythme exercé par le vent. L’écoute, l’écart et ces forces triviales qui édifient l’homme et le voyage. La paresse, l’écho et le passage. Et le doute vertigineux de n’être personne…

 

 

Des nuits, des peines. Et le monde et le réel – bâtis à coup de pelles, de pioches et de chimères dans l’attente d’une issue – l’espoir d’une évasion…

 

 

Un temps et des mains pareils au naufrage. La soif et la nuit, partout, qui offrent leurs bras et leur sommeil. Le sel, les pierres et le monde. Et nul endroit où se réfugier – nul endroit où s’enfuir…

 

 

Le sourire d’une enfance transparente – si innocente dans les bras du sublime. Et l’Amour qui se porte au milieu de la foule et de la mort. L’incarnation d’un seul voyage. Figure et flèche d’une seule blessure – d’une seule perte. Et le besoin du langage pour inscrire la différence sur le sable d’une vieillesse plus sage et méritante…

 

 

L’exil et le silence d’un Dieu corrompu – avili par les dogmes et la croyance des hommes. Maltraité, en somme, pour exalter la promesse d’un ciel inventé…

 

 

L’incertitude et l’inaccompli ; les mystères, peut-être, les plus tenaces du temps…

 

 

Être dans ce souffle qui porte, en lui, l’infime et l’infini – le monde et le silence – le réel et le langage – le sublime et le commun – la paix et la danse – la ronde immense des violences et des visages…

 

 

Un visage, un horizon. Et entre les deux, une fenêtre et l’univers entier…

 

 

L’esprit (l’état d’esprit*) sera toujours plus important (plus décisif et déterminant) que les lieux, les êtres et les rencontres – et plus essentiel que les circonstances et les possibilités…

* en des termes plus communs et légèrement trompeurs ; il ne s’agit nullement de stratégies psychiques, ni, bien sûr, de positiver, de relativiser ou de se plier à une quelconque méthode pour faire face à la vie et aux situations existentielles ; il s’agit plutôt d’innocence, d’écoute et d’attention ouverte, non centrées et non intentionnelles…

 

 

Une douleur et une flamme devant l’immensité promise. Racines, tiges, chemins et tombes. Quelque chose entre la terre et le silence. La présence à l’origine du monde…

 

 

Bleu sur les visages, dans l’eau des rivières et jusque sur les feuilles des arbres en prière – bras lancés vers le ciel. Et rouge aussi comme le sang et l’enfer – et les flammes dans les yeux de ceux qui désirent et s’interrogent. Jaune enfin comme les blés et le soleil – et le rire des hommes portés par l’envergure métaphysique de leurs questions…

 

 

Faces tristes derrière les fenêtres. Chemins venteux et la main de l’ordre – la main du monde – ferme et obstinée – comme un étau sur les rêves les plus tenaces…

 

 

Les arbres, le sable. Et nos adieux au long fleuve déchiré qui s’évertue à narguer les vents, les étoiles et le sang dans les veines qui pousse au crime. Quelques mots encore au cœur de l’automne…

 

 

De la nature et le goût du silence. Un peu de chair et d’absence. Le poids du monde et du ciel sur nos épaules fatiguées – hésitantes. Le rêve d’un ailleurs – d’un autrement peut-être – enfoui au fond du sommeil. La vie sans voile et l’infortune. L’éclair, la nuit et ses mille délices – et ses mille farces sournoises. Et une façon d’écrire quelques lignes – quelques livres – où se mêlent le désir et l’indifférence – la vérité et le mensonge. Comme une larme infime au fond de l’océan…

 

 

De modestes jours et de vains combats. Et ces fleurs, un jour, posées sur la tombe. Comme le bouquet final – un peu ironique – pour célébrer le provisoire et le trivial…

 

 

Le passage – le glissement du songe à la rive – tous feux éteints. Sans yeux ni visage. Et sans même une étoile où poser son rêve ultime. Bandeau arraché par la fureur des vents. Et la vérité, soudain, aveuglante – blanche – éclatante – sur ce que nous avions pris pour le monde et la nuit…

 

 

Du rêve encore sur la langue. Et ailleurs – partout ailleurs – le vide et le silence. Le règne de l’Amour et toute la boue de l’univers…

 

 

Quelques instants arrachés à la torpeur et au sommeil pour se laisser débusquer par la lumière – le frôlement presque indécent du jour…

 

 

Seul au milieu de la crasse et des carapaces sauvages – brutales – presque analphabètes – qui sèment la terreur et la détresse. Qui exaltent la danse et la mort. Et qui jouent avec le feu, les mensonges et les vivants. En instruments dociles des instincts. Comme les petites mains de l’absence allant, avec rudesse et brusquerie, à contre-courant de la possibilité et de l’évidence…

 

 

Quelque chose étouffe dans les empires apparents – au verbe haut et à la gloire si magistrale – bâtis comme de pitoyables châteaux de cartes – de provisoires châteaux de sable. Avec le souffle premier tenu en laisse peut-être – qui rêve de liberté – d’une existence affranchie des parures, des postures et des mensonges. Et qui exalte la solitude joyeuse éloignée du succès et des étoiles – de toute reconnaissance – excepté celle du regard posé au fond des yeux et de la douleur ; l’étincelle brûlante – le seul désir sans doute – cette folle envie de vérité que ni le monde, ni le temps, ni la mort ne peuvent entamer…

 

 

Quelques plis, un fouillis, un rire, quelques grimaces. La solitude et l’infortune. La torture des âmes, la nuit et le regard inscrit déjà – plus bas et plus loin – dans l’aube…