Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Rien. Une nuit, du sommeil, un silence. La pluie. L’épreuve de la solitude et de l’absence. Un désert, un abîme, quelques larmes. Et le monde – et la mort – inventés avec le premier élan – et le premier espoir – pour survivre à tant de néant…

Un corps, une lisière, une langue. Comme les seuls instruments – nécessaires à la poursuite du voyage – à ces foulées, parfois si réticentes, sur l’herbe rouge – sur ce pauvre sol de la terre…

Et l’attente encore face aux heures – face aux rêves et aux miroirs. Quelque chose d’infime dans cette nuit indéchiffrable. Un peu de chair, un peu de sable, à peine l’apparence d’un visage. Quelques bruissements, un geste parfois, la caresse de l’inconnu dans l’ombre de cette parole si étrangère…

 

 

Un Amour timide – effarouché par l’illusion et la brièveté du temps – l’insensibilité des âmes – la faim et l’inertie du monde. Confronté aux menaces et aux périls permanents qui, partout, exaltent le crime et la mémoire – sans doute, les plus vieilles traditions de la terre…

 

 

Choses encore – partout – et ces mains qui se lèvent – et s’étirent – pour saisir l’inutile – amasser le superflu – et l’entasser sur des morceaux de monde qui forment déjà des amas gigantesques – et d’illusoires remparts – qui jamais ne pourront nous délivrer du vide…

 

 

Tout arrive – s’élève – s’effondre – et se désagrège déjà. Jusqu’aux traces de vie – jusqu’à la parole des poètes. Comme un vent permanent qui efface tous les dessins du monde esquissés sur le sable. Comme une main sur nos épaules nues – fragiles. Comme une caresse – mille caresses – et quelques secousses peut-être – sur l’œil crotté – souillé de voiles et de choses – de monde et de souvenirs – incapable encore de déceler dans le sommeil la lumière pauvre et pacifique

 

 

Rien. Une nuit, du sommeil, un silence. La pluie. L’épreuve de la solitude et de l’absence. Un désert, un abîme, quelques larmes. Et le monde – et la mort – inventés avec le premier élan – et le premier espoir – pour survivre à tant de néant…

 

 

Du temps, des vœux, des désirs. Des voix dans l’ignorance creusée à même le passage – à même le parcours – qui serpente entre les âmes – entre les rêves – au milieu de l’intelligence et de l’espace.

Et l’infini si semblable à notre écho. Et cette liberté promise à la faim immodérée de soi – et de l’Autre – réunis – comme un ruisselet soucieux de sa source – et l’absence vouée à sa propre fin.

L’attention retrouvée entre deux notes – entre deux paroles – entre deux pensées.

Un peu de sable sur l’œuvre en cours. Le recueil du temps et du poème. L’humble livre des jours. Le plus simple à l’épreuve des visages et des saisons. Et ce grand silence à la place du monde…

 

 

Quelque chose – un instant – une hypothèse. Les remous d’une idée – d’un mirage peut-être – portés par le destin (éphémère toujours) d’une parole – de quelques syllabes tracées à la hâte comme l’on défriche un chemin au milieu des feuillages. Un cri craintif – une plainte contenue. Dans la parfaite ressemblance avec quelques hommes – avec quelques sages peut-être – d’autrefois où la vie se tissait sans drame des origines à la fin – avec des bruits de chaînes pendues aux souliers usés par tant de marche – par tant de pas. Et l’ombre minuscule et le souffle inspirant pour trouver quelque part la clé des secrets…

 

 

Un corps, une lisière, une langue. Comme les seuls instruments – nécessaires à la poursuite du voyage – à ces foulées, parfois si réticentes, sur l’herbe rouge – sur ce pauvre sol de la terre…

 

 

A l’épreuve d’un temps éprouvé – trop affirmatif dans la bouche de quelques âmes – en fuite comme toutes les autres – dans le refus du répit – le refus de la source qui enfanta l’ombre avec le grain – et les barreaux avec la condamnation à chercher sans fin ce qui circule avec le sang – de part en part – sur les chemins – de vie en vie – dans l’effroi – à la porte, toujours close, du mystère…

 

 

Et l’attente encore face aux heures – face aux rêves et aux miroirs. Quelque chose d’infime dans cette nuit indéchiffrable. Un peu de chair, un peu de sable, à peine l’apparence d’un visage. Quelques bruissements, un geste parfois, la caresse de l’inconnu dans l’ombre de cette parole si étrangère…

 

 

Le désir d’une confiance insubordonnée – affranchie des clameurs et des promesses. Comme une bouée – comme un phare – sur ces eaux sombres – sur ces eaux si éphémères…

 

 

Des grilles encore. Et derrière, l’énigme à résoudre. Le visage de l’effondrement. Le rire – et la pierre où s’élève l’angoisse. Les jeux et le temps fertile. La chair féconde, les briques, les murs et quelques rêves étranges. Avec au-delà – le bleu grandiose du ciel d’avant – immobile – sans limite – impérissable…

 

 

Une vitre, une bouche. Et la buée fragile entre le désir et l’horizon…

 

 

Et la mort comme la frontière qui sépare ceux qui rêvent de ceux qui ont rêvé. Les vivants – orgueilleux presque toujours – et les morts – plus humbles et moins naïfs dans leur sommeil…

 

 

Sans âge – sans chemin – à peine une ébauche de visage – un œil – une oreille – posés parmi les pierres. La chevelure défaite par les vents. Un regard sur les étreintes. Et la main, comme les fleurs, plongée dans le poème – cet art si précieux de vivre en déséquilibre entre ce qui est et ce qui vient. La vie en itinéraire – et la mort comme le ciment des adieux perpétuels à ce qui passe – et s’efface l’instant d’après…

 

*

 

Très touttrès rien. Et ce vague à l’âme. Et cette fragilité hors de propos…

 

 

Les soubresauts du vivre individuel à l’épreuve du monde, des émotions et des circonstances – qui résiste presque toujours – et, parfois, de façon si vive – à l’effacement…

 

 

Et ce si rien – ce presque rien – qui s’imagine (si souvent) être autre chose…

Toujours à geindre, à résister, à bâtir, à revendiquer – à enchaîner les rires, les larmes et les commentaires – sans cesse soumis aux exigences et aux gesticulations du vivre. A la prétention d’être un visage – d’être quelqu’un…

 

*

 

Chacun, en ce monde, prend et donne. Mais il est rare, au quotidien, que ces mouvements se fassent parfaitement et naturellement synchrones avec le (ou les) mouvement(s) (complémentaire(s) ou opposé(s)) d’une autre (ou de quelques autres) entité(s) individuelle(s). Comme si chacun prenait et donnait à son rythme propre – et en des espaces et des temps spécifiques – qui coïncident rarement à ceux des autres. D’où, peut-être, l’attrait et la magie des respirations communes et collectives – si recherchées par les hommes…

 

*

 

Confronté(s) toujours aux vieilles lunes de l’ignorance qui font office de lampe – de médiocre lumière – pour éclairer les pauvres rêves et les pauvres gestes des hommes – presque entièrement responsables de l’infortune du monde…

 

 

L’aveu d’un possible au bout d’un bras lourd de tous les présages anciens – totalement inutiles aujourd’hui…

 

*

 

Une peine – un appel – posés au cœur du silence. Et cet écho très haut – très loin – dans l’âme frémissante. Comme un chant au milieu du noir et des visages. Et, soudain, quelque chose chute dans la stupeur – comme une évidence. Et les mains délaissent (presque aussitôt) toutes les décevantes trouvailles engrangées dans les besaces pour laisser les yeux contempler la beauté du jour qui se lève dans les cœurs et les paysages. Comme un peu de répit dans le cours, si souvent mouvementé, du voyage…

 

 

Une blancheur au milieu de la nuit. Quelques silhouettes qui arpentent les collines. Un feu et un ennui derrière les volets clos des chambres communes. Et l’esprit libre – nomade – qui saute par-dessus les habitudes et le temps pour aller s’asseoir là où personne ne l’attend – au-dessus de l’abîme – sur quelques pierres qui font face aux falaises. Porté par cette main – si haute – qui le pousse à l’aventure, à la solitude et à l’errance – et, peut-être, vers ces retrouvailles tant espérées…

 

 

Délires et songes d’une âme à moitié nue qui se repose de ses mille tentatives d’envol – et de tous ces carnages accomplis dans le rire et l’indifférence. Blessée encore par la faim et le feu – et espérant toujours trouver un lieu plus propice à l’intelligence et à l’Amour. Rêveuse d’une ère de fin des temps où l’être saurait remplacer la souffrance et la certitude par l’étonnement et l’innocence – et où vivre aurait (enfin) le goût de l’enfance et du sourire…

 

 

Un vent brut – sauvage – dépouillé de toute ambition et de toute mémoire – affranchi du rêve et du désir – nu en quelque sorte – qui gifle le monde et les visages – et secoue les âmes – pour leur révéler ce qui se cache derrière le pire, les masques et les mensonges ; ce plus précieux – toujours – à notre portée…

 

 

Ciel, monde et mort. Et toutes ces naissances soumises à la marche et à la pesanteur. Et ce gris dans l’œil confiné à l’attente. Bouches frémissantes dans les rumeurs du temps et la légende des Dieux. Mains ouvertes à ce qui roule et s’avance – aux destins et aux âmes qui frissonnent dans la nuit – à cet étonnement dans l’haleine des hommes éclairés par le souffle, si faible, des étoiles. A quelques encablures seulement de ces profondeurs incertaines – de ce lieu si vague – si imprécis – où le monde, le ciel et la mort s’unissent en un seul visage qui nous est plus familier que le nôtre – si apparent et trompeur…

 

 

La boue, les cimes, l’immensité. Un monde, des abîmes. Et le silence où tout vacille – jusqu’à la peur – jusqu’à la souffrance – jusqu’à notre désir de délivrance…

 

 

Aux sources de l’attente – aux sources des élans – aux sources de tous les souffles créés par le monde – cette combinaison de matière et de ciel – demeure une arche haute – immense – indicible – aux portes de chaque visage. Dans l’âme des êtres et des choses. Au croisement de tous les chemins empruntés par tous les croyants et les indécis – par tous les sages et les imbéciles…

 

 

Une route – et mille chemins. Et ces chants pour atténuer l’attente – raviver l’espoir de rencontres nouvelles – agrémenter la routine et bouleverser les habitudes – et défier, peut-être, la certitude de nos vies plus ou moins errantes – plus ou moins ferventes – souffrantes au milieu des mirages et des promesses – impatientes de voir s’approcher un ciel tardif et lointain – et, sans doute, inéluctable…

 

*

 

La beauté – et la préciosité – du monde et des initiatives humaines – antagonistes si souvent – qui forgent, malgré elles, l’avenir de tous. Comme une immense chorégraphie où chaque danseur contribue à l’équilibre – fragile toujours – de l’ensemble en mouvement…

 

*

 

Jaillissements, grincements et effacements sur les graviers. Plongeons dans le noir des abîmes. Et, en attente, ces vies à cloche-pied sur ce qu’il reste de désir et de sang…

 

 

Une pierre, un arbre, un visage – et cet élan trop timide pour oser pénétrer le sol jusqu’aux racines où se terre l’origine du monde…

 

 

Nous-mêmes dans le progrès – maltraitants et maltraités avec les outils façonnés par nos propres mains – agissantes – et dociles aux injonctions du monde – soumises à son ambition – et à sa puissance incontrôlable. Esclaves, en somme, d’une inévitable atrocité…

 

 

Nous travaillons – la tête baissée – dans l’habitude d’un même désir – inchangé – et indétrônable sans doute ; celui que l’on espère voir se réaliser – les mains plongées dans le labeur – et qui, pourtant, ne s’accomplira ni par l’effort, ni par la volonté…

 

 

A mi-parcours toujours entre ce qui vient et ce qui a été abandonné – sans même jouir de l’instant qui s’achève…

 

 

Dérives altières – caresses perdues. Et cet Amour amputé par le désir – encerclé par nos bras trop proches du reflet des étoiles – pour briller sur la terre…

 

 

A quand la beauté et la lumière… A quand la fin du mystère – et le silence dans la continuité des élans…

 

 

Un dedans orageux – un chemin incertain – et des vies multiples – autant que nos visages. Pris par le rythme fou des tambours percutés par les mains – par les pieds – qui cherchent une issue ordinaire. Et immobiles plus que tout dans la vérité changeante – insaisissable – crucifiée au milieu des fronts – entre les tempes – partout où les rêves demeurent vivaces…

 

 

Terre, pluie, prières. Et le même chant dédié aux Dieux et aux étoiles pour susciter la certitude et l’abondance…

 

 

Partout, la prétention – et la perpétuation, si tenace, des mensonges. Le regain des jours et du désir. La parole affranchie de toute volonté – de toute expertise. Et ce dédain à l’égard de l’Amour, de l’histoire et de la mort. La vie, les choses et le monde sans cesse réinventés…

 

 

Merveilles en lambeaux – espoir réaffermi dans son illusion. Perte encore. Chemin et effacement toujours. La marche et les croyances tenaces. Et un rire immense – presque saugrenu – derrière les miroirs et les reflets. Et la vérité – éclatante – au-dedans d’un monde malade – voué à l’habitude et aux répétitions – inguérissable sans doute…

 

 

Un espace, un cri, une vérité peut-être – inaudible depuis ces rives trop bruyantes…

 

 

Un baiser – une caresse – offerts à la somnolence. Un silence – l’éternité – invisibles dans ces milliards de gestes trop adorateurs du monde…

 

 

Absence et froid au cœur des foyers. Illusion et danses autour d’un feu qui, peut-être, abrite la vérité. Cercles concentriques au noyau inaccessible. Doutes, peurs et chemins jusqu’au seuil où s’élève le plus déroutant. La magie des pierres et les reflets du temps. Une pause et un poème – un peu de répit pour l’immonde – l’atroce – qui arpente nos profondeurs – et invite nos mains (consentantes) à arracher les viscères pour les porter à la bouche des victimes et des bourreaux. Le voyage et la mort en signes – et en évidence – récurrents comme les siècles dans lesquels s’attardent (trop longuement) les hommes…

 

 

Quelque chose – comme une légèreté – se tient dans notre obstination. Un regard – toujours entre deux âges – entre le rire et la maladresse. Une peau, peut-être, que l’on porterait à l’envers de notre misère – à l’envers de notre destin…

 

 

Abandonné par les arbres, les visages et le silence – quelque chose – une relique sans doute – s’offre à la solitude ; l’eau acrobate et l’urne des secrets peut-être…

 

 

Le visage prosterné qui, autrefois, rêvait d’apprivoiser tous les soleils cachés au fond du sommeil – cette forme de réel atrophié – amputé par l’attente et le désir…

Accroupi, à présent, pour recevoir l’obole – la paix promise – le cœur de toutes les époques – la clé de tous les déguisements – ce que nous cherchions vainement dans les eaux troubles du monde…

Un mélange de grâce et d’incertitude. Comme un manteau de joie et de silence par-dessus nos guenilles…

 

 

L’allégresse de la solitude affranchie des blessures et de l’exil. Comme un chemin – un écart peut-être – entre le rêve et l’angoisse…

La distance nécessaire avec l’ombre pour offrir à l’espace le peu qu’il nous reste – le peu qui a survécu aux grands chamboulements de la traversée. La soustraction de tous les possibles pour célébrer le réel – et lui restituer sa place – son envergure – et sa fonction au sein d’un monde que seuls les rêves et les mythes inspirent…

 

 

Impassible – immense – le regard sur les joutes, les jeux et les confidences. Sensible, pourtant, à l’impudeur des témoignages, aux épreuves et à l’ampleur de l’expérience. Acquiesçant à tous les rires et à toutes les sueurs. Et heureux de se voir, parfois, invité à la dernière heure…

 

 

L’incessant recommencement de toute chose – livrée aux menaces, aux périls, aux épreuves – hantée par ses rêves et sa (propre) fin. Idolâtre, malgré elle, d’une aube mystérieuse – inconnue – flottante, peut-être, au milieu du monde et des pas – sur tous les visages – et dans le sable même sur lequel tout se bâtit…

 

 

Dans l’ombre d’un rien – silencieusement – tout s’écoule…

 

 

Et ces hommes qui, comme les poètes, cherchent leur destin dans le silence de l’âme et des pages. Titubant – ivres du même sommeil – ivres du même soleil. Epuisés par les rêves et les rumeurs d’un monde trop prévisible. Marchant inlassablement vers ce lieu – vers cet ailleurs – en eux-mêmes. Défiant le temps, les mirages et l’illusion – entre délires parfois et insomnie. Obsédés par la même quête – fascinés par la même lumière – cheminant vers l’abandon et l’effacement – pour découvrir, un jour peut-être, la beauté de l’éphémère – et la grâce de l’éternité – dissimulé(e)s au cœur de l’innocence…

 

 

L’humilité et l’innocence aujourd’hui. Et demain qu’adviendra-t-il ? Aurons-nous la sagesse de nous effacer plus encore…

 

 

Souffle, vécu, expérience. Le même rêve qui – lentement – nous emporte vers la mort…

 

 

Une larme, parfois encore, coule sur notre joue – et se glisse entre les lignes pour dire la beauté de tout apprivoisement – et la beauté de toute liberté – réunis, après mille danses, en un seul mot – en un seul silence…

 

*

 

La parole et l’esprit trop doux – et trop fiers – ne peuvent dire l’orage des vies – ni résoudre le mystère. Pas davantage qu’ils ne peuvent révéler le secret qui se cache au fond de chaque goutte de pluie…

 

*

 

Dans la houle permanente du renouveau, du prolongement et de la finitude. Le couperet, bien en évidence, au-dessus des têtes. Voués à la vague autant qu’à la grève. L’écume, l’horizon et l’océan comme seuls appuis – et seuls refuges. Et le silence où viennent mourir tous les cris et les échos…

La goutte et l’infini, en somme, réunis pour le même voyage…

 

 

Ailes, caresses, arrachements. Livrés au sang et à la faim – à ce qui respire autant qu’à ce qui s’élève au-dessus du monde – au-delà des étoiles et des horizons – parmi les reflets si changeants des siècles. Comme des destins d’occasion – recyclés mille fois déjà – qui serpentent entre les rives et les rêves pour parfaire les gestes et parvenir au bout de chaque traversée…

 

 

Epaules et têtes nues – chair décharnée – criblées de flèches et de souvenirs – au ras d’un sol déjà mille fois parcouru – à l’itinéraire invalidé par mille exploits et mille dérisions. Inaptes au franchissement des siècles et du temps. Sacrifiés, en somme, sur l’autel des vivants…

 

*

 

A quoi rêvent les fleurs ? Et à quels désirs se soumettent les pierres ? A-t-on déjà vu l’Amour transcender les hommes – et la haine semer l’innocence sur les chemins ? Serions-nous donc coincés entre l’illusion et la raison pour ignorer ces questions – et ne pouvoir y répondre…

 

*

 

La vie évoque les saisons et la multitude. Et la solitude, la mort et le désert. Et, pourtant, les hommes et les fleurs se glissent partout – dans toutes les danses du monde – et sous tous les soleils de la terre…

 

 

Mille mains – mille gestes – mille bouches – mille mots. Et un seul visage – un seul regard pour tout contempler…

 

 

Tout brûle – et s’évapore – en ce monde. Les souffles et les rumeurs – les jeux et les supplices – le sable et les horizons – les existences et les légendes – et jusqu’à la promesse de tous les Dieux…

 

 

Un puits où jeter les rêves, les offrandes et les ancêtres. Un trou où enterrer les vivants, les souvenirs et quelques cris encore tenaces. Un fil sur lequel danser pour échapper à la mort assise de tous les côtés – et s’avancer, l’âme innocente, dans la gueule du monde – dans la gueule des siècles – dans la gueule du temps – dévoués enfin (presque tout entiers) à la vocation de l’homme…

 

 

Loin – asphyxiée – cette obole d’autrefois – offerte par des mains tremblantes – trop suppliantes, peut-être, pour s’affranchir de la peur et des promesses lancées par un Dieu inventé par les hommes…

A présent, nous demeurons silencieux – mains jointes, parfois, devant la grâce et la rudesse. Nuit tournée dans tous les sens, puis inversée – et qui laissa, un jour, jaillir la lumière. La passion rongée, peu à peu, par l’errance. La faim convertie en solitude. Le monde défait comme un continent inutile. Acquiesçant à toutes les tournures et à toutes les chutes. Seul et vivant dans le presque mourir, dans l’incertitude et le plus sacré du vivre. Au bout d’un chemin peut-être – au croisement de la fleur et du poème – entre quelques flammes et quelques blessures anciennes – dans le vertige et la célébration de ce qui respire. Né peut-être enfin à nous-même…

 

 

Choses vues à travers l’alphabet – et quelques expériences aussi rebutantes que déroutantes. Des visages et des défilés. La profusion de la chair dans l’intimité du secret. La confusion et l’arrogance. La bêtise, les ombres et la guerre – prétextes à tous les acharnements. Le monde et les chemins. La vie qui va, la vie qui vient. Des fenêtres ouvertes sur la mort. Et le désir de l’au-delà dans tous les recoins de l’âme. La visite des Dieux. Mille livres et mille poèmes. Le ciel sans voix devant l’ignorance. Et l’infime sans éclat devant l’infini et le silence. Ce qui arrive – ce qui passe – et ce qui s’efface. La poursuite des jours, la nuit et la lumière. Et cette peur si animale – et cet espoir si humain. Les os que l’on enterre et qu’on laisse pourrir dans tous les charniers. Des caresses, des symboles et des mensonges. Bref, tout l’attirail des hommes face à l’angoisse et à l’indéchiffrable…

 

 

Dans ce pays de silence où tout s’accueille…

Et cette voix truculente qui cherche sa sente dans l’économie du langage…

 

*

 

Ce fut la lutte – puis l’exacte place des bras. Ce fut la langue – mille mots de braise – mille mots d’éclat – puis le silence. Ce fut l’enfance – longue – interminable – puis la sagesse de tout quitter. Ce fut la bête avant de devenir l’homme…

Ce fut le vent – et ce fut la faim – puis, au bout du siècle, la fouille et le chagrin. Ce fut la marche – la fuite – puis l’assise, toujours incertaine, sur le bleu si imprévisible du ciel. Ce fut la vie (notre vie) – puis la fin du souffle. Ce fut notre voyage vers l’infini…

Bien peu de chose(s), en somme…

 

*

 

Que connaissons-nous du monde ? Que connaissons-nous des foules ? Et que connaissons-nous du désir et de l’importance d’être un homme ?

 

 

Quelques confidences en guise d’aveu. Quelques mots – quelques lignes peut-être – sans réelle envergure. Le témoignage d’un emploi – et d’une place – peut-être sans équivalent. L’honnêteté et la franchise d’une fouille et d’un chemin – confrontés aux petits aléas de l’existence. Ni plus ni moins la vie de n’importe quel homme…

 

 

Le simple – le plus simple – à la lisière du dicible – présent, en nous, comme le seul désir – comme la seule promesse – sans autre raison que d’être là – existant au fond de la complexité et des complications – apparentes…

 

 

Enfant, nous étions là déjà – la bouche hébétée et le cœur chagrin – chaviré par tant de danses. Assis dans cette torpeur – et cette incompréhension du monde et du voyage. Inconsolable à jamais – sans doute…

 

 

L’usure du monde et l’utile des choses. Tant de nécessités façonnent la terre, les hommes et les siècles. A parts égales, peut-être, avec le mystère…

 

 

Un peu de brume sur l’écume. L’aveuglement sur le presque rien des vies – dans le presque rien des têtes – plongées au milieu du feu et de l’océan – où le vent n’est qu’un rêve pour rejoindre l’autre versant du monde – l’autre versant du temps…

 

 

Quelques feuilles – quelques poèmes – posés là sur les pierres – insensibles au langage – destiné(e)s aux édifices de l’homme…

Des chantiers partout sur la terre – comme un jeu – le simulacre d’une grandeur – le symbole d’un peuple érigeant sa gloire et sa légende. L’envahissement et la colonisation portés par les rêves – et l’ambition de l’or. Le mythe de la liberté. L’œuvre de la déraison et de milliards de fantômes trop fertiles – et trop peu sages – pour savoir associer l’être, l’existence et le devenir. Le prolongement du labeur des anciens. La continuité de l’histoire. Quelques chimères pour défier la mort. La construction des ruines prochaines – et l’émergence, bientôt, d’une nouvelle apocalypse – dans le cycle sans fin des recombinaisons…

 

 

Des chemins, des larmes, des abandons. Les hauts lieux du rêve et de la misère. Et quelques têtes dressées au-dessus des mirages pour contempler le désastre et révéler l’inutilité des luttes et des résistances – passives, en somme, au milieu des combats – comme figées par la puissance et la vanité de tous les élans…

 

 

Profil bas devant les pentes où roulent les pierres, les crânes et la folie – le sang, les ombres et les poèmes. Muet face au labeur des hommes et des astres où le hasard a, peu à peu, été refoulé. Désengagé de l’œuvre en cours, tête et mains, pourtant posées entre les enclumes et les marteaux. L’âme rétive et l’esprit forcé à l’acquiescement. Ici – et, sans doute, déjà ailleurs – en surplomb du monde qui, depuis toujours, tourne en rond…

 

 

Errances – partout – et tentatives. Sous l’emprise des rêves et des désirs. Au fond d’un sommeil. Au fond d’un trou. Sur une corde où dansent mille silhouettes et mille fantômes. Sous les étoiles – immergés – dans le règne des créances et des dettes – avec l’abondance et le progrès que l’on agite sous le nez des peuples à peine sortis des cavernes – à peine sortis de l’enfance – dont les bras bêchent encore la terre et dont les yeux, parfois, se penchent sur quelques livres mais dont les pieds avancent toujours avec maladresse sur tous les chemins de l’infortune

Et, pourtant, comme chacun, nous vivons et agissons – happés par les inéluctables nécessités du vivre. Et, comme tous les autres, nous participons à la marche inexorable du monde – dans la croyance, parfois, d’une vague utilité – et sans même pouvoir échapper à quelques illusions et à un peu d’arrogance et de vanité. Fidèle, en somme, à la condition de l’homme – et loyal envers ce qui, dans notre vie, œuvre à notre insu…

 

 

Incapable de vivre sans livre, sans arbre, sans poésie – sans chien(s), sans écrire ni marcher quotidiennement dans les collines. Incapable de vivre sans le sacre journalier (presque permanent) de l’ordinaire. Et incapable, bien sûr, de vivre au milieu du monde, des hommes et du plus commun…

 

 

Un cœur – une sensibilité pure – en résonance avec tout ce qui bouge et respire – et crucifié(e) encore si souvent…

 

 

Pourrissant déjà, tout élan – vers l’or – vers le mystère – essoufflé avant d’atteindre sa destination. Il faudrait renoncer au but – et s’appliquer davantage à fouiller le pas – chacun des pas – qui abrite ce que nous cherchons ; le silence, la paix et la joie – hors du monde – hors du temps…

 

 

Hymne à l’errance, à l’ardeur, aux cibles et aux flèches – aux mensonges – aux chiens fous de l’ignorance – bave aux lèvres et babines retroussées – prêts à mordre pour protéger quelques chimères. Hymne aux mains plongées dans les gueules – dans le feu – parées aux attaques. Et à tous ces yeux qui répandent la haine. Et à l’apesanteur (si souveraine) de l’immobilité qui règne au-dessus des atrocités – et au-dedans de chacune d’elle (pour celui qui sait voir)…

 

 

Des hauts, des bas et des travers. Et ces horloges dans les têtes qui précipitent le temps. Les circuits et les parcours – tous les cycles, tantôt longs, tantôt courts. La faim – toutes les faims – qui traversent les jours et enjambent les rivières gorgées toujours de pluie, de sang et de larmes. La marche des mondes – la démarche des fous. Et ce poids insensé sur les épaules. Le sommeil, les croix et la vérité. Dieu, les hommes et les arbres. Les bêtes – tout le bétail – les peuples – tous ces troupeaux que l’on mène vers la mort…

 

 

Enchevêtrées de rêves et d’éclats, ces âmes frondeuses qui parcourent la terre en prêtant le flanc à tous les combats – et qui dressent la tête dans toutes les épreuves – cherchant le pain, la lune et la paix sur tous les chemins – et au cœur déjà mille fois brisé par l’horizon…

 

 

Un souffle encore – et mille choses à goûter, à défendre, à répandre pour se donner l’illusion d’exister…

Ce qui bouge – serpente et gesticule – au milieu des eaux…

 

 

Un goût d’ailleurs – un précipice. Le temps, en nous, célébré comme l’or du monde. Le sommeil, la blancheur des âmes et la mort ; ce que nous révélera, plus tard, la vérité – entre rires et sanglots…

 

 

Marche encore – vertige entre l’écume et la braise – poussés par le vent, le désir et le rêve. Inconscients des ombres à nos côtés. Offrant un peu de folie à l’habitude – à la routine. Ligotés à tous les possibles et à toutes les infortunes. Encore vivants – à genoux – debout parfois – entre ces murs – en ce lieu où nous ne sommes personne…

 

 

Un jeu, un songe. Et entre les lignes, un instant de clarté. Et un rire pour ne pas trop désespérer du déséquilibre – et de la chute prochaine – inévitables…

 

 

On peut tout redouter sans voir, en nous, le seul péril. On peut chanter à s’en arracher la gorge sans découvrir – partout – la justesse du silence – et l’exactitude de la faim promise à l’assouvissement. La clé perdue au milieu des épines, de la fièvre et des disgrâces – et la mort de tous ceux qui auront essayé…

 

 

Le sommeil, la terre et la faiblesse des cris. L’ardeur des poings fermés, l’écrasement de la terre et la révolte vaine des peuples soumis. Un ciel, des souffrances. Et le témoin – sans charge – des morts et des survivants qui peinent depuis toujours sous la pluie – au milieu des chants – dans la douleur d’exister…

 

 

Devenir simple regard – simple présence – parmi les herbes et les civilisations grandissantes et déclinantes – la source de tous les courants où glissent le monde et les pas. Le silence qui accueille les cris et les chants. L’origine – et le plus humble sur lequel pousse l’abondance. Quelque chose comme une joie – pour vivre au milieu de la tristesse et des vivants…