Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Tout s’élargit de l’autre côté de la nuit. Le grain, le vent, la pensée, le rêve d’un autre jour. Tout prend place sur la neige accueillante – si blanche – si belle – dans la clarté du centre…

Veilleuse à peine au milieu de ce que l’on déporte – au milieu de ce qui s’estompe. Ce qui demeure – et le visage de l’attente…

Tout arrive sur le sable – jusqu’au trou dans lequel tout tombe – et disparaît…

 

 

Tout s’affaisse sous le jour. Vivre devient le seul vertige – et le visage, le seul miroir nécessaire au monde…

 

 

Tout s’interpénètre avec douceur – avec brutalité – qu’importe ! Les yeux sont éblouis par le merveilleux, la passion et l’ardeur de l’attention à tout restituer avec fidélité…

 

 

Tout prend place – se remplace – adopte la juste position dans la vision – l’enchantement comme l’angoisse – le malaise comme le pressentiment du pire. Quelque chose d’étrange ; le plus simple, sans doute – et le rôle primordial de l’homme au sein du monde…

 

 

Nous ne voyons pas. Nous ouvrons des portes – et dressons des portraits chargés de matière, de teintes et de fioritures. Nous accomplissons l’essentiel en restant fidèles au regard – et à la nécessité du trait qui élabore mille questions – et suggère le silence comme unique réponse – comme unique possibilité à l’énigme de vivre…

 

 

De l’autre côté du monde – l’aurore – la même lumière malgré les paupières closes…

 

 

Tout respire – jusqu’à l’œil fermé de ce côté du miroir – à l’envers de cet espace fait de bleu sans nuance…

 

 

La vie – la mort – si proches l’une de l’autre. Comme les deux faces d’un même visage à l’allure lointaine – légère – indevinable. Comme les profils incomplets de notre représentation du ciel – que nous avons imaginé si terrestre…

 

 

D’un livre à l’autre – dans le secret des yeux clos – cet espace où tout s’illumine…

 

 

Plus grand que le monde – plus grand que la peur – ce besoin infini d’aimer…

 

 

Tout s’écoute – et s’accueille – sans rien défigurer ; la parole – le désir – le sang qui circule – la peur des visages – la mort qui s’avance – la vie qui se retire – le besoin de temple et d’espérance. Et jusqu’au silence d’un Dieu – toujours introuvable…

 

 

Nous sommes ces inextricables tentatives composées de silence et de désirs. Une sorte d’entité (indéfinissable) où se mêlent l’innocence, les eaux sales du monde, les pages tournées et la faim des affamés…

 

 

Vie confuse entre le jour et les reliquats de notre histoire. Une sorte de fief criblé de douleurs et de mort qui, en rêve, contemple sa chute – et le silence à venir…

 

 

Quelle vie donner aux mots pour qu’ils échappent au monde et à l’oubli…

 

 

Rien ne s’écrit. En vérité, tout s’efface. Voilà le rôle – et le sens – du poème. Nous faire revenir à l’état primordial – à l’état originel. Nous faire plonger dans l’oubli et l’effacement – le silence d’avant le monde…

 

 

Tout vient se rompre sur le même mystère – irrésolu – et, sans doute même, insoluble…

 

 

De l’autre côté, le même chemin – avec le rire en plus – et la mort à soustraire. Quelque chose de terriblement vivant. Comme un sourire infatigable sur ce qui part – sur ce qui semble partir – mais qui, en vérité, jamais ne se perd – et qui est là – toujours – dans l’ardeur de toutes les tentatives…

 

 

Presque rien – une infime trace vivante sur tant de mort et de sommeil…

 

 

Que tout soit banni au-dehors pour faire naître les privilèges intérieurs – et l’accueil de ce qui subsistera…

 

 

Voyage sans élan où le lointain s’approche – sans poids – insensible à l’horizon mille fois réinventé pour donner l’illusion d’un chemin – où l’ancre est ici – dans cette façon, si fragile, de se tenir debout au milieu de tout ce qui s’en va…

 

 

De chair et d’infortune – ici – transformées en malheur – presque en malédiction. Et de l’autre côté – un peu plus loin – transmutées en éclats – en pointes affûtées pour éperonner ce qui mérite d’être pénétré – et parcourir le nécessaire pour vivre joyeux – et sans emprise – au cœur de la misère…

Terres absolument identiques – avec la différence qui se tient dans le pas – et dans le regard qui l’a initié…

 

 

Nous pourrions dire – partir – revenir sur nos pas – nous taire – rester en deçà du soupçon – élaborer encore – maltraiter les visages – le langage – crier – s’immoler – divaguer – et errer toujours. Mais que pourrions-nous faire pour vivre en homme – et devenir (un peu) plus sage…

 

 

Tout homme – toute place – est consensuel(le) – autant que rebelle. Exact(e) et hors de propos. En relation toujours avec le plus intime qui dicte la voix et les pas…

Et pour se conformer au plus juste, il convient (toujours) d’oublier sa fonction et ses attributs – de s’effacer, en quelque sorte, derrière ce qui nous porte…

 

 

Chapelet de choses et de visages – comme les grains minuscules d’un collier (infini) que Dieu enfile (presque) sans raison. Comme une façon, peut-être, de se souvenir du temps des origines – de ce silence sans chose ni visage – et d’offrir à ses gestes une occupation moins divine – plus triviale. Une sorte d’intervalle – une forme de parenthèse – comme un exercice – ou un jeu, peut-être – dans sa trop permanente présence…

 

 

Tout s’élargit de l’autre côté de la nuit. Le grain, le vent, la pensée, le rêve d’un autre jour. Tout prend place sur la neige accueillante – si blanche – si belle – dans la clarté du centre…

 

 

Veilleuse à peine au milieu de ce que l’on déporte – au milieu de ce qui s’estompe. Ce qui demeure – et le visage de l’attente…

 

 

Tout arrive sur le sable – jusqu’au trou dans lequel tout tombe – et disparaît…

 

 

Tout n’est pas aussi serré au-dedans. Quelque chose isole – offre la distance nécessaire à ces mille entassements (inutiles). La terre est éloignée des visages – éloignée des étoiles – et de ce qui monte du fond de l’âme. Et le ciel est plus lointain encore – au-delà des danses – au-delà des prières – sur ce seuil où tout devient possible – où tout est autorisé – jusqu’au recommencement du voyage qui vient rompre toutes les distances…

 

 

Tout se fige – et se raidit – à la mort. Jusqu’à la tristesse de ceux qui restent…

 

 

Tout arrive – tout s’avance. Et sur le seuil, les mots s’éloignent des étoiles – et de ces chemins où les âmes creusent ou vagabondent dans l’espoir d’une danse – d’un éclat – d’une rencontre – pour oublier la mort…

 

 

Tant de tombes dans les yeux – creusées par inadvertance – et dans lesquelles finissent par sombrer tous les rêves – tous les désirs – l’essentiel du monde fantasmagorique de l’homme, en somme – y compris les édifices et les chemins façonnés par ceux qui se livrent à quelques aventures – ou à quelques jeux – avant de mourir – pour de vrai – pour de bon…

 

 

Nous chantons si fort sur ce chemin sans âme que quelques yeux, parfois, de l’autre côté du monde, nous surprennent en flagrant délit de gaieté…

 

 

Ivre d’une autre terre – d’un autre ciel – quelque chose à l’envergure démesurée – aux allures d’illimité – entre la soif et le silence – comme une danse accomplie sans notre consentement – une sorte de vertige au goût de vérité – au-delà de toute raison…

 

 

Tout dérape – et se dégrade – dans notre (vaine) attente…

L’autre côté, jamais, ne se rejoint comme nous l’imaginons. Mille virages, mille pertes et mille aires de passage – avant de pouvoir réaliser la soustraction nécessaire au franchissement du seuil. Des dérives, des déroutes et des errances ; voilà le seul chemin vers la capitulation – avec l’âme de moins en moins fière – et de plus en plus tendre – et qui, un jour, finit par s’agenouiller…

 

 

Tout s’agite – tout s’encaisse – dans cette ivresse au goût de cendre et de ciel frelaté. Et ce bleu – si intense – qui manque à l’œil de passage. Une vie comme un tourbillon – un amas de rêves et de peines entre la pierre et la mort…

 

 

Rien n’émerge – rien ne filtre – des visages passés sur le versant opposé. Ni émeute – ni émule. Le reflet encore brûlant de la transformation, comme une vague fumée blanche, qui monte au-delà du faîte – à peine visible depuis ces rives plongées dans le crime et l’abomination…

 

 

Ni douleur – ni fardeau – un court poème pour souligner le vertige. Ce qui hante la joie davantage que l’ennui, le langage ou la terreur. Un fil, peut-être, lancé comme une bouée – comme un pont – comme un escalier fragile – entre deux rives incertaines…

 

 

Ce qui monte comme un trait de lumière entre la boue et l’espoir – dans cet étroit surplomb au-dessus des jetées souillées par la peur, la bave et le sang…

 

 

Taillé(s) davantage pour ces rives où les pierres sont noires que pour l’aurore fantasmée par ceux qui la réclament…

Comme un poids – comme un destin – voué au gris, à la tristesse et à l’impossible plutôt qu’à la métaphore de la lumière qui subjugue tous ces affamés d’Absolu (si immatures encore)…

 

 

Tout s’écoule de ce côté du songe. Et, ici, l’infini n’a davantage de valeur que la fouille et l’attente…

 

 

Sur le sable, tant d’impressions sont décrites. Et, ici, la pierre et l’âme ne forment qu’une seule langue – qu’un seul idiome – rare – précieux – qui s’offre à tous (avec parcimonie) pour dire le tout, l’apparence et la diversité avec un seul terme ; le silence – si riche – si secret – si fécond…

 

 

A travers nous, tout se tresse – l’eau – la terre – l’âme – le ciel – les quelques lignes d’un poème. Le désir d’un ailleurs – d’un franchissement – le passage d’un côté à l’autre – et leur (lent) resserrement en un seul rivage…

 

 

Ce vide accueillant – simplement – qui acquiesce à ce qui passe…

 

*

 

« Vivre est difficile – et mourir l’apogée de la tragédie » entend-on dire ici et là – un peu partout. Et, ainsi, voit-on les hommes s’accrocher à tout ce qui (leur) semble plaisant – à tout ce qui est porteur de la moindre souffrance – dans cet amas de peines et de douleurs que chacun a, plus ou moins, le sentiment de porter – et de devoir traverser – au cours de sa brève existence terrestre…

 

*

 

Que de semence, d’ardeur, de salive et d’encre pour faire, décrire et commenter le monde – presque rien, à vrai dire, sur si peu de choses – en somme

 

 

Tout est étranger à l’œil sans larme – jusqu’au sourire – jusqu’à l’enfance. Tourné seulement vers les spectres (illusoires) qui le hantent…

 

 

D’un rêve – d’un exil – d’un même espace posé au milieu de l’Amour et du temps – entre les pendules et cette grande main blanche qui s’abreuve au moins décourageant du ciel…

Ni loisir, ni performance. Un appui naturel sur ce bleu – si intense – si lointain…

 

 

Tout viendra effleurer ce qui respire – ce qui se flétrit – ce qui se soulève et s’enfonce. Ce qui s’échange contre un autre temps. Comme un jeu – un défi, peut-être, à l’aveuglement – à cette façon d’être si égal à soi-même à travers toutes les existences (parallèles et successives)…

 

 

Insuffisamment aveugles pour détourner les yeux de la misère – créée par le refus de notre destin…

Et cette issue qui se façonne à grand coup de souffle. Comme un réel immense posé devant chacun – au milieu du sommeil – au cœur de nos pas somnambuliques tirés vers l’après – vers le lointain – comme le prolongement du rêve…

 

 

Noire comme la perte – comme les paupières. Défaite – recluse – et hagarde au milieu du chemin – cette folle espérance d’une fratrie. Solitaire – autant que le regard sans doute – avec le silence à réinventer peut-être…

 

 

Debout dans un ciel à perte de vue – à écouter les larmes tomber sur ces pierres trop noires et le crissement du gravier entre le chemin et les semelles. Quelque chose comme un élan – un effort – une marche vers ce qui ne pourra jaillir qu’au milieu de l’œil sans espoir – revenu des soirs – de tous les soirs – et des lueurs nées de ces lectures crépusculaires où nous imaginions le soleil accessible d’un claquement de doigts…

 

 

Des yeux pour se rejoindre à la pointe de l’âme – là où l’obscur semblait si vivace et la peur, l’hôte principal. Crocs, à présent, refermés sur la chair. Au bord du précipice – devant l’inconnu des hauteurs et l’incertitude des rivages…

 

 

Les âmes – comme des créneaux étrangers – et d’étranges coffres-forts où s’entassent mille débris volés aux aboiements des Autres. Des anneaux, des bras et quelques victuailles pour les temps difficiles. Et cette nage burlesque sur ces pierres sans eau – évaporée, peut-être, depuis des siècles. L’homme, en somme, dans ses gestes mimétiques – et sa confusion imbécile. Avec ses rêves d’or si anciens. Comme un silence posé au milieu de l’absurdité – entre mille grilles – mille rangées de grilles – et toutes les infinités possibles…

 

 

Regard en surplomb – libre – vierge – acquiesçant – pleinement présent à ce qui passe. Et l’âme – le cœur – au-dedans – totalement engagés dans le pas, le geste et la parole. Ainsi est-on à la fois monde – et hors du monde

 

*

 

Où chercher – où fouiller – où s’enfuir – et comment vivre – lorsque la mort encercle tout – relègue la vie à une parenthèse absurde coincée entre deux néants – et confine l’horizon à une frontière (presque) infranchissable… Et comment trouver une forme de sagesse pour guider les pas et nous dire (simplement) où commencer judicieusement la marche…

 

*

 

Tout se détourne – tout se rejoint – malgré le sable et la décadence du monde. Mû par cette flamme qui demeure à travers tous les passages

 

 

L’obscurité n’est pas le sommeil ; le signe seulement que le noir nous a devancés – et qu’il faut à l’homme plus d’une foulée pour laisser son pas au centre du cercle – et un peu d’âme pour laisser son œil se transformer, peu à peu, en regard capable de surplomber toutes les marches du monde…

 

 

Nous différons sur mille points sans comprendre le cadre naissant – le cadre premier – unique – ni la similitude des visages derrière les apparences – ni la convergence des foulées aux rythmes et aux allures si dissemblables…

 

 

Nous écoutons comme d’autres éventrent, torturent ou massacrent sans sourciller. Animés étrangement par les élans d’un abîme, en eux, trop souverain pour se rappeler avec exactitude – et nostalgie – des prérogatives premières de toute naissance – de toute histoire – de toute existence ; l’attention, l’approbation et le silence…

 

 

Le plus connu n’est pas celui que l’on croit – mais le plus oublié, sans doute ; l’hôte premier – celui auquel nous n’avons plus le temps de penser – avides que nous sommes de toute nouveauté…

 

 

A côté du cercle s’éreintent quelques âmes – se lancent quelques pierres – et s’entendent quelques aboiements. Rien de nécessaire au jaillissement du centre au cœur du cercle. Des initiatives et des passe-temps, peut-être, qui se cantonnent aux périphéries…

 

 

Tout s’abandonne – végète – et tourne en rond – au milieu de la poussière et des crachats avant de rejoindre le seuil – l’espace de l’âme-lumière. Rame, en quelque sorte, de rive en rive – s’égare – s’éloigne et se rapproche, peu à peu, de cette morosité sans rêve nécessaire à l’ascension du gris – et à son franchissement…

 

 

Tout se découvre – et se devine – comme si nous étions nous-mêmes – comme si une part de nous était – caché(e)(s) de l’autre côté…

Entre terre et silence – si haut déjà – et si loin de ce ciel inventé – au plus près de ces têtes – et de ces bouches – qui s’agenouillent et embrassent le sol…

 

 

Ici – là-bas – rien que des édifices et des idéologies. Et de ce côté, rien – le plus vierge sans doute sur lequel aucun phénomène ne peut prendre appui – où aucune vie – ni aucun monde – ne peut se construire – et où tout vit, pourtant, pleinement sans l’ombre d’un souci – sans l’ombre d’une inquiétude – sans l’ombre d’une attente ou d’une saisie. A pleine existence, en somme – au cœur d’une présence naturelle faite de silence et d’acquiescement – sans mémoire ni oubli. Unique et durable dans cette étrange fragilité de l’éphémère…

 

 

La sensibilité et l’intelligence – les seules graines indispensables – et les seules conditions nécessaires – pour qu’éclose, fleurisse et se répande l’Amour dont le monde, la terre et la vie ont tant besoin…

L’unique issue, à vrai dire, à toutes les histoires – individuelles, communes et collectives…

 

 

Tout pousse autour de nous comme si nous avions les bras portés par le ciel. Mais nous ne sommes, pourtant, que des sangsues dévoreuses de chair – et ingrates, qui plus est, devant l’abondance et les privilèges de notre naissance…

 

 

Tout vient – s’échafaude – le temps d’un répit – comme un vide relégué aux bruits qui courent…

 

 

De l’autre côté du jour, il y a un repos qui ressemble à la nuit où tout s’immerge le temps d’un rêve…

 

 

Aux côtés de la mort, quelques âmes prudentes – oubliées des lendemains – qui jettent leurs bras aux survivants – aux passagers – à tous les passants de la nasse – emmaillotés sur les pierres – et ligotés déjà à ce bleu immense – à ce bleu intense – qui s’immisce à travers les grilles – à travers les mailles – pour répandre la liberté…

 

 

Nous sommes le dedans – et le dehors – tout proches. Le cœur du vivant – et cette lumière au fond de l’âme. L’apparence et l’essentiel (prisonniers – toujours – de notre émoi et de nos découragements). La neige et le silence. La crainte et la désespérance des foules perdues au milieu du désert. Le jour et la nuit – et tout ce qui s’agite à leurs frontières. Ce monde à l’allure de feu – et le front des bêtes livrées à la mort. Cet étrange mélange d’errance et d’incompréhension qui attend le pire et la fin des siècles en versant quelques larmes…

 

 

A l’ombre de tout – peut-être ailleurs (qui sait ?) – sous les éboulements – au fond des idées – quelque part où la nuit n’est que l’illusion d’une solitude. Parmi les herbes où les rencontres – toutes les rencontres – sont factices. Les reflets de notre seul visage…

 

 

Nous vivons – et périrons – avec les tentatives de la voix et du souffle à façonner – et à repousser – l’argile – celle des corps et des visages – celle des dunes qui nous entourent – et celle du trou où nous serons enterrés…

 

 

Poussière qui dure sous les pas du monde – jetée à la figure de ceux dont les vents ont défiguré le nom. Avec la couronne – survivante des ravages – au-delà de laquelle le ciel ne se tient ni au-dessus – ni en dessous – mais partout où l’épine tient lieu de guide sur le chemin…

 

 

Nous continuons d’être – là où le néant s’efface – là où la terre, trop longtemps endormie, s’éveille. Nous sommes ainsi – quoi que nous fassions – et définitivement passagers quelles que soient les aventures…

 

 

A l’autre bout du monde – le même désastre et la même espérance. Quelques signes – et quelques traits – dans ce gris interminable – sur cette étroite bande de terre où les hommes – et leurs usages – nous confinent…

 

 

De l’autre côté de la mort, le même voyage – pieds devant et tête à l’envers – avant que l’esprit ne nous retourne encore – et ne nous prépare au point d’entrée suivant…

Ainsi, de séjour en séjour, nous visitons nos propres différences – notre hauteur commune – et tous les recoins du monde – avant (peut-être) la délivrance…

 

 

Nous marchons – les pieds et la tête en feu – poussés par cette furie sur le gravier noir des chemins et du langage – en quête de cette folle ivresse au goût de rêve dénaturé – couchés, en vérité, au fond du même effroi depuis le premier pas – depuis le début du voyage…

 

 

A demi morts sans doute – autant que l’ardeur du sang est noire. A mi-chemin entre le ciel et les pierres – là où la nuit a traversé le regard. Aux premiers instants de l’âge – aux premiers instants de notre figure – là où le temps et les os ne formaient, dans notre rêve, qu’un seul visage…

 

 

Il y aura toujours moins à dire que le silence – et moins à haïr qu’à aimer. Et autant de joies que de peines à se résoudre à vivre…

 

 

Tout s’avance vers nous comme un monde sans main – et qu’il faut aider et satisfaire – au lieu de jouir de toutes choses – au lieu de savourer chaque instant de présence – au lieu de contempler toutes ces marches sans apaiser les peurs ni assouvir les désirs et la faim…

Tout est complice, en somme, de nos jeux et de notre ignorance. Et tout s’affronte pour nous rendre plus impuissant(s) – et plus coupable(s) encore…

 

*

 

Tout se conquiert – et, parfois, se partage – excepté ce qui compte (et qui est plus qu’essentiel). Cela seul s’offre – et qu’importe les noms pour le nommer ; être, Soi, Dieu, Amour. Lui seul se donne tout entier – et plus encore à ceux qui, en son absence, ont réussi à s’effacer…

 

*

 

Nous allons – comme les fleuves – comme les ombres – là où les pentes sont aisées à découvrir et les frontières aisées à franchir. Nous sommes pareils à cette nuit qui s’éternise au-dessus des astres et des visages. Nous cheminons en pure perte – sans rien comprendre aux enjeux de l’être et aux enjeux du vivre

 

 

Tout devient sans nom – et inaudible – au fond du silence. Tout devient rythme et joie – et comme l’Amour – prêt, enfin, à tout recevoir…

 

 

Tant de détours et de manœuvres pour les eaux du monde – pour les eaux du jour – avec mille galets, mille rives et cette nuit qui s’écoule à franchir. Avec quelques grimaces et le poids de l’âme. Avec mille rencontres fortuites et vagabondes. Et cette soif ardente qui – implacablement – remonte vers sa source…

 

 

Tout passe – repart – revient et recommence. Creuse sa blessure dans les mêmes gestes – les mêmes postures – les mêmes refrains. Seul dans son sillon – guidé, parfois, par le mouvement des astres et la main des étoiles – le rire ou la joie d’un enfant – la beauté ou la justesse d’un poème…

 

 

Tout se donne au détriment de l’effort qui use au lieu de découvrir. Ici – ailleurs – partout – le même rêve et les mêmes chemins. Ce qui frappe discrètement à notre porte. Le monde et la fausse réalité du langage qui crée mille chimères – et voile le réel qui, dès lors, s’imagine exclu – à l’écart – abandonné peut-être. Tout se limite – et s’emprisonne – derrière ces grilles qu’édifient les livres et la parole. Mais nous sommes encore là – patients et, sans doute, suffisamment téméraires pour attendre le choc et l’effondrement qui signeront l’arrivée du silence – l’entrée en présence

 

 

Nous sommes la moitié du monde. L’âme affranchie du langage – et le peu qu’il reste après notre passage. A la verticale du nom que nous avons placé sur toutes les choses. Fidèles, en somme, au quotidien et aux adieux impossibles offerts à ce qui s’enfuit – et nous échappe…

 

 

Tout est là – toujours – caché au-dedans de l’inimaginable – à l’ombre de cette lumière que nous avons cru arracher à un Dieu-mystère – puis, à un Dieu-machine – inventés pour rendre l’homme plus docile encore…

 

 

Nous avons créé mille frontières pour nous sentir vivants – et du bon côté de la barrière. Le rêve, l’effort et l’apprentissage pour découvrir – avoir l’illusion de découvrir – la loi et le mystère. Mille choses inutiles, en somme, pour être à la fois au-dedans et au-dehors – à l’intérieur et à l’extérieur du monde – au cœur et hors des êtres et des choses. Ce que nous sommes tous au fond malgré nos déconvenues et le manque de lumière…

 

 

Ni tien – ni mien – ce qui remplace le rêve et la parole – les postures et la vision restreinte. L’espace où tout défile et se remplace – la racine et la source du monde, des hommes et des bêtes. L’origine des arbres, des fleurs et des rivières. Tout ce qui s’épuise à défendre son territoire et ses maigres trésors

 

 

L’autre côté est une illusion. Il n’existe que ce tout – ce presque rien – que les hommes ont divisé mille fois – dix mille fois – des milliards de fois – pour asseoir leur territoire, leur pouvoir et leur envergure. Un seul espace où tout est accolé au même centre…

 

 

Tout s’enracine – au-delà du monde et de l’homme – au même vide – songe ou néant pour les uns – dogme ou vérité pour les autres. Indissociable(s) sur la même ligne où les notes, les mots et les visages semblent si dissemblables – mais qui portent en eux la même grâce et le même destin – entre fleurs et lumière – rêve et abîme – temps et souvenir – au milieu de ce que nous devons transmuter en présence…

 

*

 

Comment faire face à la douleur, au vide, à la souffrance, à la perte et à l’absence – et vivre (et se résoudre à) cette dimension mortifère et limitée de l’existence ? Voilà, sans doute, l’une des questions fondamentales – et l’une des thématiques centrales – auxquelles sont – et seront toujours – confrontés l’homme et le vivant au cours de leur (bref) passage terrestre

 

*

 

Ce qui remplace l’apprentissage – de l’extérieur vers l’intérieur. Et ce qui s’absente vers un Autre en soi – encore étranger…

 

 

Tout est simple – le silence – le monde – le vent – et les âmes à éduquer. L’immensité de la parole repliée au fond de la solitude – et le poème qui se prête davantage au jeu de la vérité qu’à celui de la rime. Le désir et tous les Dieux réunis. Toute la vie de l’homme, en somme…

 

 

Rien ne dure – pas même la lumière. Et ce qui demeure n’est, peut-être, que le doigt de la mort pointé sur ce qui bouge – le temps en suspens – entre la nuit et le souvenir…

Et ces fleurs – toutes ces fleurs – qu’il nous faudra, un jour, semer dans tous les interstices laissés par l’absence…

 

 

A distance toujours de ce qui étreint – au lieu de s’abandonner au vide…

 

 

Nous nous rétractons au lieu de nous enlacer. Nous pérorons au lieu de garder le silence. Nous haïssons au lieu de comprendre. Nous quémandons au lieu d’offrir et d’aimer. Nous saisissons au lieu de rester la main ouverte. En vérité, nous ne savons ni vivre – ni être des hommes…

 

 

C’est dans le vertige du vivre – puis de l’être – que l’homme se réalise. Et l’accomplissement toujours s’opère dans la perte, la chute et l’effacement…

 

 

Tout se rejoint – toujours – au-delà des refus, des singularités et des destinataires. Le seul besoin est celui du rapprochement, de l’étreinte et de la lumière…

 

 

L’aveu d’une vie – d’un combat – perdus d’avance. Le retrait – le recul – et l’avancée timide – presque à reculons – vers la seule source en mesure de nous retrouver

 

 

Tout est prétexte à soi – jusqu’à sa propre perte. Et tout s’avance ainsi à sa rencontre. Puis, tout s’absente à travers nous-mêmes – jusqu’au défilé du pire – et jusqu’à son franchissement. Alors tout devient – tout redevient – silence et poésie…

 

 

En matière de vivre – à propos de la vie – seul l’infini peut nous soumettre – nous accomplir – et nous délivrer. Le reste n’est que jeux, fièvre et purges nécessaires à sa propre découverte…

 

 

Et cette main tendue que nous négligeons pour la beauté d’un visage – la promesse d’un amour – l’espoir d’une gloire ou d’une richesse – tant de chimères et de choses corrompues déjà…

 

 

Tout accourt – et se jette de l’autre côté du monde…

 

 

Tout est feu – tout est sang – même au cœur du silence. Sur terre – dans l’air – dans l’eau – entre les lignes du poème. Fleurs et fils toujours plus distendus à mesure que l’on avance…

 

 

Invariables – la défaillance autant que l’Amour. Et ce doute creusé à même le pas au centre duquel tout, un jour, viendra s’effondrer…

 

 

Cercles et noms écrits avec le sang de chaque destin. Comme les misérables frontières du vivant. L’hérésie des hommes – et leur folie à tout nommer et à tout circonscrire – pour lutter vainement contre le chaos apparent du monde – et la douleur de vivre (et d’exister) si pauvres – et si seuls – au milieu des autres – face à la multitude et à l’immensité…

 

 

Tout s’inverse à l’envers de la mort. Le souffle et le temps s’infiltrent au lieu de passer – et s’amplifient jusqu’à l’engorgement. Et l’âme même n’est plus ce point – cet infime reflet du miroir ; elle rayonne d’une autre lumière qui lui donne la même couleur que le jour…

 

 

Tout s’agenouille devant cette faim qui préside à la course – et à l’attente d’un autre monde…

 

 

Un léger fléchissement dans l’âme pour dire notre (im)maturité – et offrir ce qui nous a été offert ; la douleur, le pire et le passage. Cette foi affranchie de toute espérance. Et cette joie qui dans les veines (et dans l’âme) remplace le sang…

 

 

Tout – de l’autre côté – aussi bien qu’ici où la vie et le monde ont la couleur du froid et de nos yeux fébriles – en attente d’une issue – en attente de l’impossible – pour échapper à l’enfer de notre détention…

 

 

A peine le jour – à peine la nuit – quelque chose comme un ailleurs au goût de soi enfoui quelque part entre le noir et la lumière que nous avons inventés…