Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Là où l’on s’incline renaît le jour – et survivent toutes les possibilités du monde…

A présent – tout s’avance – lentement – vers son geste. La roche, le chemin et l’ascension. Le pari des anges sur notre vie – et ce grand soleil timide qui n’ose encore éclater – de tout son or – sur le petit carré blanc de la page – noirci par tant de signes…

Tout s’éveille – tout s’en va. Demain ne sera le jour suivant. Comme pour la fleur – et comme pour l’étreinte – seul compte ce qui s’exerce aujourd’hui – à l’instant même où se rompt le temps…

 

 

Orgies de terre sous le ciel goguenard. Tours et totems aussi vains que le langage. Un festin d’étoiles offert aux hommes – ces idolâtres des miroirs – fronts pauvres – éclaboussés d’écume – coupés des grands espaces océaniques – voués aux automatismes et aux surenchères. Voyageurs ivres et affamés – à l’âme en dérive – au cœur chaviré – presque morts déjà – sans avoir accompli le moindre pas vers l’essentiel

 

 

Ici, sous ces restes de chair, s’est réfugiée la lumière que n’ont su découvrir les hommes – ces marcheurs fatigués – piétinant depuis des siècles dans la (même) poussière – allant de dérive en dérive – vers le (même) lieu de l’immobilité et du sommeil

 

 

Nous n’avons qu’une seule patrie ; la conscience – à travers la vie – ce grand voyage parmi les ruines – parmi les cris – parmi ces grains de poussière soulevés par les vents – dans ce beau regard en surplomb des mille chantiers qu’ont inventés les hommes pour tromper la mort et l’ennui…

 

 

Le ciel ne s’est courbé à notre naissance. Et il restera stoïque – comme un phare – à notre départ. Laissant les mains ensevelir les corps sous la terre noire et froide – parmi ces âmes – toutes ces âmes – de passage…

 

 

Tout s’enfile – et se défile – dans la même main du partage

 

 

Tout – dans le même mouvement – célèbre et offense – offre la vie autant que la mort. Nourrit et saccage ce que nous avons de plus précieux. Et le temps – à jamais – donne tort à notre obstination…

 

 

Le jour viendra où la main et le geste ne pourront plus trahir la terre – où l’homme quittera sa vieille peau – cet étrange mélange de souffle et de chair – pour devenir un serviteur du silence – soulevé par le désir – et la lumière – des Dieux – en surplomb du temps, du monde et des âmes – pour réinventer une réalité au-delà des larmes ; un paradis, peut-être, où il fera bon vivre (tous) ensemble…

 

 

L’Amour encore – au milieu des chants – au milieu des larmes – au milieu des peines – dans tout ce fatras qu’on appelle le monde…

 

 

Terre gorgée d’hommes, de plaintes et de supplices. Hommes gorgés d’instincts, d’ardeur et de semences. Le passé et tout le mal à venir. Comment vivre sans crier… Et comment espérer un viatique – une issue…

Il faudrait, peut-être, que le poète chante plus fort – et que le poème franchisse tous les murs érigés pour préserver le sommeil. Et pour l’heure, cette possibilité – ce dévouement – sont impossibles ; le monde a trop dérivé vers l’absence et la laideur…

 

 

Du fond du jour – du fond de la nuit – nous serons toujours homme et poète – petits pas de l’Amour – et note infime dans le chant que l’on entonne aux instants du recommencement…

 

 

Nous vivons à moitié sous l’eau et sur la roche – à moitié dans la nuit et le grand ciel rêveur – rêvés, peut-être, par des créatures antérieures au monde – goûtant l’espace d’un instant la misère et la joie – et ce qu’avaient deviné tous les poètes – et tous les prophètes – dans leurs murmures abandonnés aux hommes à travers les siècles…

 

 

Nous cheminons longtemps au bord de nous-mêmes – sur cette ligne étrange – cette jointure entre le souvenir et l’absence – les gestes et le visage automates – à participer, malgré nous, au monde et à mille activités étrangères – inutiles. Somnolents – presque morts, en somme – depuis le premier jour du voyage…

 

 

Tout est le visage de l’Autre – fermé – impossible à découvrir et à reconnaître tant qu’il n’est composé de notre propre peau – de nos propres entrailles. Et l’existence est ainsi faite ; elle se prête indéfiniment aux rencontres jusqu’à vivre la plus haute solitude – avec pour unique figure toutes les faces du monde

 

 

Un signe – une souffrance – mille chemins parallèles. Et une seule fenêtre – et un seul visage à reconnaître partout – pour vivre – et voyager – le cœur plus serein…

 

 

Toute une vie à faire n’importe quoi – à ressembler à n’importe qui – à vivre n’importe comment – et à mourir, un jour, (comme tout le monde) n’importe quand…

 

 

Aucune trace du labyrinthe, une fois le ciel découvert – qu’un long regard ému sur cet incroyable voyage

 

 

Pareilles au désert – nos latitudes où vivre ressemble à une escroquerie – et à un défi parmi ses congénères – au milieu de toutes ces figures étranges aux coordonnées inconnues. Décor au milieu duquel on avance – au milieu duquel on tourne en rond – sans pouvoir nous souvenir du début de la marche – et du temps des origines où rien n’était corrompu

 

 

Croyances et langage en ce lieu où la vérité est proscrite – en cette zone où le réel a la même figure que le rêve – et où la seule perspective est l’enfer – ce grand sommeil des âmes

 

 

Un peu de tumulte dans l’espace – ce que les hommes appellent vivre – quelques idées, quelques rêves, quelques initiatives pour – croit-on – éviter le pire – en attendant la mort…

 

 

La nuit finale où l’âme entrevoit sa fin – entre la nostalgie et le désir d’un autre lieu – une vie où la mort ne serait que le prolongement du voyage…

 

 

Nous remuons ciel et terre en répétant – à l’infini – les mêmes gestes – dans cette obsession de la liberté qui ne se conquiert ni par la force, ni par les équations – mais par l’abandon aux circonstances – lorsque les mains et les têtes capitulent et se plient aux exigences du monde…

 

 

On nous offre un mystère – une vie – et mille obstacles à franchir (ou à contourner) pour résoudre l’énigme ; et nous avons la candeur de penser que quelques décades suffisent pour percer le secret…

 

 

Tout passe sur le sable des années. Mille siècles ainsi se poursuivent. Et tout s’enlise dans les marécages de l’esprit. Ainsi perdurent les malheurs et la souffrance – de vie en vie…

 

 

Tout concourt à la joie. Et, pourtant, nous demeurons dans la tristesse. Désarroi où s’impriment toute l’impuissance – et toute l’espérance – de l’homme…

 

 

Homme – exclu du monde, des livres et de la poésie – que les grands arbres, les herbes et les bêtes des forêts, chaque jour, consolent…

 

 

Une vie de luttes, de parades et de faux-semblants à dénier la question et l’évidence – vécue, malgré nous, comme une expérience trompeuse – apparente – étrangère. Et si nécessaire, pourtant, au dévoilement du mystère…

 

 

J’écris à cet enfant – et à cet homme seul – en nous – en chacun – qui attendent une lumière incertaine – et qui ne peuvent se satisfaire du monde et des mensonges – trop dociles pour s’affranchir de tout ce qu’ils portent comme un mythe ou un fardeau – et trop crédules, sans doute, pour découvrir leur ampleur – l’envergure de notre visage commun…

 

 

Des barreaux à cisailler pour poser la tête là où elle n’est plus nécessaire – sur cette dune où tout se rapproche – s’éloigne – essaye encore et recommence – sur ce sable où la seule liberté est l’Amour – le centre du labyrinthe à découvrir – comme un faîte qui acquiesce à la multitude et aux illusions – aux désirs et aux séparations – à tout ce qui entrave nos retrouvailles

 

 

Là où l’on s’incline renaît le jour – et survivent toutes les possibilités du monde

 

 

A présent – tout s’avance – lentement – vers son geste. La roche, le chemin et l’ascension. Le pari des anges sur notre vie – et ce grand soleil timide qui n’ose encore éclater – de tout son or – sur le petit carré blanc de la page – noirci par tant de signes…

 

 

Tout s’éveille – tout s’en va. Demain ne sera le jour suivant. Comme pour la fleur – et comme pour l’étreinte – seul compte ce qui s’exerce aujourd’hui – à l’instant même où se rompt le temps…

 

 

Ce que nous habitons n’est, sans doute, ce que nous imaginons. Ni demeure, ni patrie, ni fratrie. Pas même la terre – ni même une ressemblance. Un reste d’ardeur et d’innocence. Et plus que tout, sans doute, cet espace que l’on ne peut nommer – ce que certains décrivent comme l’arrière-pays du silence

 

 

Nous vivons sous un manteau de peurs et de crasse – avec, pendu au cou, un chapelet d’obscurité. Et nous nous déplaçons d’un camp à l’autre – d’une pierre à l’autre – incertains des labours et des récoltes – morts déjà avant d’avoir tendu la main – et fait le moindre pas – vers notre visage en surplomb

 

 

L’aurore n’est ni un ailleurs, ni un après ; l’heure la plus légère depuis des siècles – le lieu inévitable de notre rencontre

 

 

Que l’âme nous accompagne, il n’y a plus à en douter. Qu’elle nous fourvoie, parfois, jusqu’au cœur des flammes, nous l’avons tous expérimenté. Mais il nous faut, à présent, aller au-delà – plus loin que le mythe – plus loin que l’idée d’un Dieu ou d’un ciel – revenir, en quelque sorte, au début du périple – à l’origine même du voyage – dans ce silence qui a précédé le feu et les pas – toutes les tentatives et tous les drames du monde…

Et y demeurer – sereins – inaccomplis – immobiles – malgré l’ardeur qui nous poussera encore à aller ici et là – à découvrir et à traverser mille contrées nouvelles…

 

 

Portés encore par ce foudroiement et cette eau naissante qui coule le long de ces berges fébriles. Le visage penché sur cette ombre – mouvante à mesure de nos pas. Quelque chose comme un aveu – un secret révélé – qui aurait le goût d’un Amour immense à partager…

 

 

Tout est sévère – incroyablement sauvage – et encombré de rêves et de jachères. Aussi noir que la suie – aussi gris que l’orage – aussi blanc que la neige…

Tout se poursuit – s’échappe – vient à notre rencontre sous un air de hasard qui cache sa nécessité. Tout s’engrange – se méprend – réclame son eau – sa source – sa part. Renaît sur le fil des idées en imaginaire compromis – et compromettant. Enchaîne les diableries et les corruptions. S’extasie de sa chance – et de sa valeur – et se maudit d’être né entre deux points – sur ce trajet – sur ce parcours – qui, à bien des égards, ressemble à une longue meurtrissure – à une chute permanente vers l’effacement et le silence – ce que l’on pourrait appeler la nécessité des Dieux en ce monde de vitrines et de visages – si grossièrement avides d’horizons et de chances nouvelles…

 

 

Tout s’inscrit sur la terre – s’enfonce jusqu’au cœur. Et tout passe dans le ciel – comme la trace impossible des hommes – comme la trace impossible du temps. Et dans cet entre-deux, l’âme – prisonnière tantôt du haut, tantôt du bas – parfois s’embellit, parfois s’enlaidit sans rien savoir de son partage…

 

 

Toute une enfance à garder en secret pour vivre dans la compagnie des hommes – au milieu de leurs postures et de leurs histoires – bien trop sérieuses pour avoir le moindre goût de vérité…

 

 

C’est un ciel – c’est une terre – plus proches des premières heures que de la tombe. Quelque chose comme un regard éloigné de l’hiver – un socle, peut-être, au parfum oublié – capable d’élargir les sous-sols et les feuillages – le rêve, le réel et l’impossible – et jusqu’à la grande arche sous laquelle luisent toutes les étoiles…

 

 

Tout est traversé de profondeur et de présence – de ce silence qui fit naître le monde et les choses au bord de tous les abîmes – entourés de ciel et de présages…

 

 

Tout s’affaisse – et se recueille – lorsque sonne la fin du voyage. Après mille routes parcourues – mille livres achevés – et mille visages aimés peut-être – tout pointe vers le silence – ce qui demeure au-delà du temps et de la traversée…

 

 

Une misère – mille misères – portées à bout de bras – le long de ces berges où tout passe avec sérieux – fébrilité – indifférence. Et cet Amour qui n’aura reçu que haine et mépris. Comme tous ces frères sur les chemins – au bord des routes – fleurs, herbes, pierres et poussière – arbres, bêtes et vagabonds – malmenés par tant de gestes saisissants – par tant de pieds piétinants – par tant de regards indolents – et jetés, un jour, comme le reste, dans tous les trous creusés pour assouvir la faim des hommes…

 

 

Tout reste au-delà de nous – malgré ce ciel que nous portons – comme tous les autres – à l’envers de notre vie – quelque part dans cette âme encore si vivante…

 

 

Quelque chose en nous, bien sûr, souffre des trafics et des marchands – qui s’échangent le monde – qui s’échangent les êtres et les choses – sans jamais voir les atrocités et les meurtres accomplis pour le commerce et la prospérité…

 

 

Une vie d’attente à s’absenter de tout – et plus encore de ce grand Amour – de ces reliquats d’Amour qui subsistent malgré les malheurs et l’ignorance – malgré la lourdeur des pas et des gestes qui n’ont su dénicher sur les chemins du monde les promesses du jour…

 

 

Tout se cache – et se trame – dans les bruits du vent et l’indifférence des foules. Visages et jours de neige. Nuit et saisons qui tournent au cœur des sortilèges…

Et comment pourraient se redresser les âmes qui ont refusé la défaite et exalté les excès de sang… Sans doute seront-elles condamnées, un jour, à voir le désastre – et le soleil dans le désastre…

Ainsi seulement le monde pourra être sauvé…

 

 

Tout s’enfuit si vite – et nous laisse (presque toujours) un goût de regret et d’inachevé – et, en particulier, la disparition de ceux que nous avons privés d’amour et de tendresse – la disparition de ceux que nous avons maltraités, exploités ou opprimés – la disparition de ceux auxquels nous avons dénié le droit de vivre et d’exister…

Malheur à nous qui n’avons rien dit – qui n’avons rien montré – qui n’avons pas réellement vécu en homme

 

 

D’une rive à l’autre – de malheur en douleur – comme vit, vole et picore l’oiseau – entre chant et rêve – neige, ciel et simagrées – avec encore dans l’âme quelque chose d’impétueux

 

 

Il s’agit toujours de demeurer immobile – et d’aller au-delà du monde – au-delà des choses – au-delà des mythes – pour dénicher, derrière la mémoire et la pensée, ce qui court et résiste au changement – ce qui s’étonne et s’interroge autant que ce qui contemple les rondes et les marches de ce qui ne peut rester tranquille…

 

 

Chacun est un monde – une lumière – un écho – que la nuit avale sans retenue. Chacun est une âme – un langage – brisés par le silence et la mort. Chacun est une terre – une espérance – un élan vers une autre façon d’être en vieune autre façon d’être au monde – et la faille où tout se fractionne avant de renaître plus assemblé au reste

 

 

Tout, bien sûr, est dans tout. Comme la clarté et l’incertitude mêlées – à jamais – à nos tentatives et à nos tourbillons. Comme la présence au cœur de l’absence – et l’absence au cœur du monde – au cœur des choses – au cœur de chacun…

La vraie vie, en somme, aperçue depuis l’autre côté de l’âme – du point de vue de Dieu ou du silence. La vérité – toutes les vérités – au milieu du mensonge – au milieu de tous les mensonges. Et l’évidence de la lumière au cœur de tous les sommeils…

 

 

Et cette enfance qui n’en finit pas – mille jours – mille siècles – supplémentaires. Et tous ces petits caprices des hommes qui dureront toujours…

 

 

Pas une âme qui vive dans cette gaieté de l’hiver. Le chant d’un oiseau, un arbre, une herbe, un fossé suffisent à notre enchantement…

 

 

A tâtons – au milieu du sommeil – cette âme qui cherche une issue parmi les rêves. Mille fleurs – mille parfums – mille couleurs – pour déjouer les épines du destin. Un Amour – un jardin pour vivre à l’abri des visages – et exposer au monde les mille petits secrets découverts au fil du voyage…

 

 

Mille soleils en un seul visage – le temps de passer de la moue à la colère – et de la colère à l’acquiescement. Le temps de passer de l’hébétude au vertige. Le temps de sortir d’un sommeil millénaire…

 

 

Tout glisse – et se transforme en beauté charnelle – en pétales délicats – dans cet Amour que nous prenons pour un abîme. Gravité, frivolités, baisers et sursauts – fin du monde – entraînés vers le même refuge…

Et ce crépuscule qui traverse les yeux comme si la lumière relevait de la magie…

Et ces tristes figures du monde sous quelques lampes que les hommes (bien des hommes) prennent pour le soleil en attendant la mort – avant de pouvoir, un jour peut-être, éclater de rire devant tant d’illusion…

 

 

Mille bornes – et autant de passagers – sur ces petits chemins de hasard aux ornières sournoises – et à la poussière tenace. Quelque chose comme le prolongement des murs. L’extension du labyrinthe avec quelques aménagements pour contempler, au loin, le monde – la vie – les Autres…

La nuit sera toujours féroce – autant que les mains – autant que les vents. Tout viendra se frotter à notre passage – et rire à notre mort. Et l’illusion – comme demain – reviendra encore…

 

 

Rien ne s’apaise au-dedans du corps. Tout est déréglé. La terre se penche à l’intérieur – et le ciel s’est assombri. La vigueur se fane – la lumière décline. Tout se vide comme si la mort était tapie au fond de l’âme. Et à vivre ainsi, il ne restera bientôt plus rien – à peine un peu d’ombre

 

 

Déjà ailleurs – et la porte franchie. Déjà demain – et ce goût pour les choses nouvelles. Renaître encore au destin – au refus – aux rencontres. Vivre encore dans le feu, la lâcheté et les tempêtes. Craindre mille brisures supplémentaires. Devenir l’homme et la chair – et l’âme survivante à tous les oublis. Ce presque rien déjà brûlé par l’absence et la volonté des Dieux. Encore un peu de rêve avant le silence…

 

 

Si nous pouvions voir ce grand ciel au-dedans de la tristesse, nous célébrerions nos larmes comme de l’or…

 

 

Mille rêves entre les tempes – au milieu du front. Et nous voilà ensorcelés – enclins à mille sacrifices – et condamnés à vivre l’illusion d’une quête – d’un voyage – au milieu du réel et de l’immobilité – dans ce silence que nous sommes déjà – à notre insu…

 

 

Nous avons mille fois parcouru les mêmes terres – avec les mêmes craintes et la même ardeur – aussi pauvres aujourd’hui qu’aux origines du monde. Et qu’avons-nous donc appris ? La ritournelle des gestes – la ritournelle des pas – dans cette grande nuit familière avec ses milliards d’étoiles. La beauté des rêves – et leur nécessité pour combler l’absence de lumière – l’absence de soleil. De tristes millénaires, en somme, à chercher partout le jour – en vain…

 

 

Des pierres, des grilles, des couleurs. Mille mondes – et autant de rêves et de regards pour donner à cette terre l’apparence d’un lieu vivable. Préférer la folie à l’enfance – et le goût du mensonge et du voyage à celui de la vérité – si redoutable – si effrayante – pour nos esprits si frileux – si butés…

 

 

Au bord du jour – au bord de la joie – toujours – malgré la présence (déplaisante) du monde – et l’acharnement des hommes à façonner – au fil des siècles – un paradis aux allures, de plus en plus évidentes, d’enfer…

 

 

Tout ose – et tout s’abstient – pour venir à notre rencontre. Nous-mêmes pris en étau – entre la peur et l’élan. Et la certitude du vide et du silence quel que soit le lieu…

 

 

Tout s’invite en rayons clairs – entre lumière et hypnose – entre clé et singeries – sur ce que nous prenons – à tort – pour un horizon. Tout veille à même la patience. Et le monde, bientôt, deviendra aussi beau que le silence des immortels

 

 

Là où se partagent résolument l’intrigue, le nécessaire et l’improbable. Là où nous habitons – dans cet exercice, si énigmatique, du vivre. A la manière des Autres qui ne nous ressemblent pas – plongés dans cette folie du sommeil qui écarte les ressemblances. A être – simplement humain

 

 

En toute absence, où trouver refuge sinon en ce lieu où les voix se mêlent au silence – en ce lieu où l’on sent battre, avec les bruits du monde, le fond de l’âme – en ce lieu où être quelqu’un se résume à devenir personne – moins que rien – la joie et l’accueil au cœur des crimes et des ratures – au cœur de la fatigue et des échos. Là où la nuit ressemble au jour et où le jour émerge du temps pour s’affranchir du rêve…

 

 

Nous évoquons le silence pour faire tomber les masques – et raviver la blessure à l’arrière des yeux – cette entaille porteuse d’Amour – et de mille soleils – reclus derrière notre sourire – cette apparence de visage corseté par le monde, les interdits et les conventions – et (toujours) dévoré par la faim…

 

 

Entre servitude, vacarme et crachats – quelque part – sur cette terre – sur ces routes – sur ce sable – en ces lieux où l’on danse jusqu’à l’épuisement pour célébrer tous les mythes de l’homme – tous les mythes du monde – mille étoiles lointaines – mensongères – inexistantes sans doute…

 

 

Au lendemain du plus lointain Amour, nous avons perdu l’équilibre – la force de vivre le jour entier. Autrefois, nous étions offrandes – cœur et lisières – ouvriers – petites mains du partage (joyeuses sans doute malgré la nudité). Nous regardions le sol et la chute des astres – la persistance du vertige dans l’absence et le miroitement des visages. Puis, nous sommes devenus quelque chose comme un amas de bruits et d’habitudes – une forme d’infini incomplet – inachevé – le lieu où se mêlent le rêve, le désir et la mort – penchés sur le mystère – sa découverte et sa résolution – dans cette malédiction des siècles – dans cet étrange sortilège du temps. Un seuil, en somme, au-delà duquel tout finit par se désagréger pour constituer la pièce centrale qui manquait à l’ensemble – la possibilité de devenir le tout – c’est à dire presque rien – ce qui compose le noyau de chaque destin – l’absence venue offrir (à tous) son envergure et sa présence – pour transformer les nécessités du monde et des hommes…

 

 

Meurtres et prières – souffle et fumée – versants différents du même mystère où vivre tient déjà du miracle…

 

 

Nous avons emprunté le même chemin – aux lisières de toutes les folies – pour nous rejoindre – tantôt à travers les pas – tantôt à travers les livres et les mots. Tremblant(s) à chaque étape du parcours – confiant(s) malgré les dérives et les errances. Marchant d’une foulée vacillante – incomplète. Traversant – au fil du voyage – mille territoires sans autre raison que celle d’acquiescer au silence et à l’Amour. Allant de pertes en sommets – et de sommets en retrouvailles – acceptant, avec toujours moins de volonté, cette longue et souveraine défaite ; ce que fut notre vie – des premiers pas jusqu’à l’infini où nous avons fini par glisser – de façon presque hasardeuse – entre magie, désir et nécessité…

 

 

Rien ne s’inscrit nulle part – du vent et du vide derrière les grilles de toutes les cages…

Le seul héritage sera – toujours – le silence…

 

 

Rien ne s’insère – et tout nous révèle – ravive ses pans de nous-mêmes oubliés…

 

 

Sur rien – et la table rase du passé – ainsi naît le recommencement perpétuel – la récurrence du renouveau. Le reste – tout le reste – n’est que la poursuite de schémas anciens – édifiés et façonnés depuis des milliers d’années – des millions de siècles peut-être – pour assurer la pérennité du monde – et rassurer l’esprit quant à l’invariabilité des cycles et des habitudes…

 

 

Tout – emporté vers nous comme l’eau des rivières s’écoule – inexorablement – vers l’océan – pour s’emplir du monde (de ses joies et de ses souffrances) jusqu’à devenir l’univers entier – et ce reste au-dedans – et au-delà – ce regard capable de tout accueillir…

 

 

Des bruits, des pas. Mille rires – mille pleurs – et autant de commentaires inutiles sur ce que nous expérimentons et les sentiments que font naître, en nous, le monde – l’existence – tous les passages. Mieux vaudrait se tenir en retrait – en exil – habiter le silence plutôt que les danses du monde. Ce regard au-dessus des heurts et des cris – au-dessus de toutes les simagrées. Et se faire tendre (et patient) à l’égard des tentatives et des défaillances…

 

 

Rien qu’un sourire pour attraper le dernier soleil du monde. Rien qu’un sourire et l’ultime baiser de l’humilité. Puis l’abandon prendra le pas sur le vent. Tout alors pourra nous arriver…

 

 

A s’émerveiller de presque rien alors qu’autrefois nous demandions l’impossible – l’intensité, la joie et la splendeur (presque) permanentes – vécues à partir de nos propres yeux et à travers notre propre histoire – corrompus jusqu’au sang par la folie ordinaire des hommes et l’absurdité de nos exigences personnelles…

 

 

Un dernier soupir abandonné à l’ignorance pour se satisfaire, à présent, de l’essentiel qui, autrefois, avait des airs de lacune – d’échec – de défaillance…

 

 

Tout est parure, mensonge et propagande – et commentaire inutile sur le pire, le meilleur et le plus commun. Fardeau habituel aux allures si humaines…

A genoux, à présent, non devant la dictature du monde et les diverses tyrannies des hommes mais face à la beauté et à l’innocence de nos tentatives – face aux danses, si souvent frénétiques et désespérées, des vivants sur cette terre…

 

 

Tant d’absence au milieu des vagues – au milieu des déserts – au milieu du monde et des visages. Presque rien, en somme. Un peu de vent – porté parfois très haut, parfois très bas – au-delà même de l’imaginable. Passant partout – et traversant toutes les têtes et toutes les fenêtres – soulevant le sable jusqu’au cœur des vies – jusqu’au cœur des rêves – devenant presque le symbole des vivants occupés à ramper dans la proximité de l’invisible…

 

 

Tout prend place, à présent, dans l’écoute ; l’envol, la gravité de l’air et l’absurdité des masques, le désir, la pâleur et la fièvre des visages, l’or, la froideur des âmes et la lune – tous les simulacres – toutes les simagrées…

A genoux, à présent, au cœur du silence – avec le visage (serein) de l’homme simple – réconcilié avec le monde et lui-même – curieux encore – mais affranchi des leçons et de la faim. Habitant la solitude comme l’aire des plus belles rencontres. Doux et reconnaissant à l’égard de ce qui nous porte – de ce qui nous distingue et nous rassemble. Sage peut-être, en somme – qui peut (réellement) savoir…

 

*

 

Se dessine – très largement – au fil des lignes – au fil du temps et des ouvrages – la nécessité (toujours plus criante) du silence et de l’effacement. Cette humble clarté de l’âme de plus en plus dépouillée du monde, des désirs et des mots malgré le foisonnement – et la truculence – toujours aussi vive (presque intacte) – du langage…

 

 

Vivre au cœur de l’être – dans la discrétion du nom – et la délicatesse du geste – sensible et attentif au moindre bruissement du monde – au moindre frémissement de l’âme – prêt à tout accueillir sans exigence – et à rester stoïque – aimablement ouvert – face à l’étroitesse des idées, des gestes et des visages – face à ce que l’on a coutume d’appeler l’ignorance du monde

 

*

 

La possibilité du monde, du souffle et du langage – comme un élan – un étai peut-être – entre le vide et la permission d’exister – et de bâtir – au milieu de mille raisons de désespérer – au fond de ce qui ressemble tant à un néant…

 

 

A ce sourire perdu – entamé par les chemins – et retrouvé avec l’aurore et la découverte de l’impensable…

 

 

Seul(s) encore – au milieu de tous les passages – de toutes les traversées – de tous les combats – sous le regard de ceux qui ont déserté la solitude pour conquérir le monde. A écrire quelques lignes – quelques poèmes parfois – pour ne pas (trop) désespérer de la compagnie des hommes…

 

 

En lambeaux entre le silence et la parole – sous toutes les latitudes – à inventer des totems pour donner au monde un air plus vivable – et une allure plus sacrée. Vaincre par le geste et l’amassement le vide et le néant. Réunir – assembler peut-être – tous les fragments d’une terre et d’un ciel – toujours déchirés – toujours séparés…

Réinventer sans cesse la magie de la danse – les arabesques – et faire entendre ces rires à la ronde pour donner raison à l’espérance…

 

 

Tout se regarde – jusqu’à la mort – jusqu’aux dépouilles pendues aux cordes et aux crochets des bourreaux…

Tout se méprend – et s’éparpille – dans cette trame aux nœuds si serrés – et aux carrefours trop passagers…

 

 

Qui se trompe – celui qui tend la main à l’inconnu ou celui qui plonge, corps et âme, dans l’infortune du monde ? Et qui se relève malgré le vent des abîmes ?

Ce voyage aux allures tantôt de course, tantôt d’errance aura-t-il une fin ? Qui peut deviner les issues qui s’offriront à nos foulées…

 

 

Berges, traces, caresses – et ces minuscules sillages qui se dessinent sur le sable. Le monde est-il autre chose que ces mille tentatives ?

 

 

Tout s’écoulera à jamais sur la terre – sous nos yeux – dans nos têtes. Rêves, désirs, choses et visages – et cette ardeur – et cette tristesse – au fond de l’âme…

 

 

Tout est si humain dans les têtes et dans les gestes. Comment pourrions-nous deviner notre réelle appartenance – et y souscrire avec la même certitude que celle avec laquelle nous acceptons notre apparente ascendance…

 

 

Pagaille et passages – les maîtres-mots de notre vie. Du mélange et des tentatives – des essais pour mieux vivre et apprivoiser la mort…

 

 

Tout revient – avec un goût moins âpre – au fond de notre solitude – au fond de notre cage – ouverte par mille poèmes sur un ciel jusqu’alors jamais entrevu…

 

 

Tout existe – peut-être – et tend – sans doute – vers le silence – cette aurore incomprise. De douleur en tristesse – de tristesse en douleur – nous sommes progressivement amenés à comprendre la nécessité des défaites – le voyage et la chute permanente – les travers du monde – ses exigences – et l’impérieux besoin de l’effacement…

 

 

Nous sommes seuls – comme ces pierres – posées là dans l’herbe – sous l’orage – à exister presque par hasard – dans l’apparente indifférence de l’invisible. Comme un jeu – une nécessité – pour le silence occupé à se distraire – à échapper au plus simple – et au plus élémentaire de son existence – à travers la multitude du monde et l’infinité de ses visages…

 

 

Être l’espace – le silence – l’accueil – sans attente – sans besoin – sans exigence – où tout prend place…

 

 

Mille lieux en un seul visage – et mille visages en un seul lieu. Dans l’alternance du passage et de l’éternité. Tantôt figure, tantôt espace. Mille fois altérés – mille fois étrécis – mille fois corrompus – mille fois renaissants. Identiques – toujours – à nous-mêmes – à cette trame changeante – infinie et singulière – que nous sommes…

 

 

Ca naît – et ça meurt. Et entre ces deux cris, beaucoup de bruits (inutiles) et d’attente – et mille enseignements – mille apprentissages (possibles) pour être, un jour, capable de sourire en silence…