Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Rien – ni monde, ni chemin – le silence peut-être – quelques heures, quelques pas, quelques mots – mille gestes dérisoires, en somme, pour se prouver que l’on est, malgré tout, provisoirement vivant…

 

 

Ce qui nous rend fou(s) ; le monde, l’aube absente, cette intelligence dévouée aux instincts premiers. Et cette incapacité à accueillir ce qui est – outrageusement – inévitable. Cette part féroce, en nous, qui refuse de s’abreuver aux eaux (trop) terrestres – aux eaux (trop) humaines…

 

 

Entre rite et rire – le supplice et les baisers trop nocturnes pour soulager nos peines…

 

 

L’angoisse de la frange – et cette ardente propension du monde – de l’Autre – de soi – à ostraciser ce qui semble différent – encore incompréhensible – peu souhaitable – et qui s’obstine, pourtant, dans sa nécessité…

 

 

La tournure du monde encouragée par la dilatation des têtes. Des vies infimes, en vérité, dévorées par l’ambition et la faim…

L’infini déformé – corrompu, en quelque sorte, par la perspective erronée du désir – presque entièrement extériorisé…

 

 

Suspect – de plus en plus – de jour en jour – comme marqué au fer rouge de la différence. Incompris – certes comme chacun – mais voué à une solitude presque inhumaine. Comme un exil permanent – adouci, il est vrai, par le rôle éminemment réconfortant et libérateur du silence…

 

 

La tête si profondément enfouie dans le royaume de la peur et du mensonge. Comment, dès lors, proposer une alternative qui n’apparaîtrait aux yeux (et à l’âme) comme une ruse supplémentaire…

 

 

Silence, murmures, paroles en rafale – comme un chant de délivrance (possible) offert à l’ivresse et à l’aveuglement des hommes…

 

 

Entre l’éternel et le plus simple – cette folie à dire – à poursuivre son œuvre de découverte – pour secouer les âmes et les hommes – et nous extraire de la colère persistante – et plus forte même – au fil des jours – au fil du temps passé à dire – à dire encore – à dire toujours – en vain (si souvent) – la même nécessité sous des traits différents – avec les pauvres mots qui nous tombent de la tête…

 

 

Regard permanent sur la même folie. Et silence aussi – devant la beauté du ciel et des feuillages – et devant celle de l’âme cachée au fond de l’homme – cachée au fond des êtres et des choses – et qui se dévoile, parfois, avec générosité et désintéressement – pour notre plus grande joie…

 

 

Tout brille – la cour, les étoiles, les haches qui décapitent dans les abattoirs et sur les champs de bataille. La terre, le ciel – toute la trame du monde. Et le silence – et la vérité – redoutables – qui se cachent au fond de l’âme – en chaque être – en chaque chose – véritables…

 

 

Seul(s) – comme au fond d’un tonneau ouvert sur le ciel et quelques étoiles lointaines. Le nez sur le ventre – et les yeux sur le monde – à regarder la faim nous ronger et nous envahir…

A découvrir le vrai, la nécessité et l’inéluctable – l’horizon – l’imperfection du monde et des âmes – et leur incomplétude…

Mille fragments apeurés qui cherchent leur part manquante dans tout ce qui ne peut ni s’offrir, ni se prendre – et qui attendent – sans même le savoir – le regard qui saura leur redonner leur beauté – la beauté de leur imperfection – en acceptant leurs manques, leurs désirs et leur faim…

Voilà, peut-être, ce que favorise la proximité de l’Absolu – la capacité d’habiter l’espace infini (et infiniment tendre) qui se cache en nous ; la seule possibilité, sans doute, d’offrir à ce qui nous entoure – êtres et choses du monde – une façon de se reconnaître – entiers et parfaits tels qu’ils sont – dans la laideur et la beauté, dans la joie et le chagrin, dans l’illusion et la vérité…

 

 

Besoins du monde – besoins des choses – besoins des hommes – besoins des âmes ; mille fragments – mille reflets – de la même faim d’Amour et de silence – du même espace d’unité voué – et jouant – au manque et à la complétude – et oscillant, sans cesse, entre l’éparpillement et le rassemblement…

 

 

Pieds nus face au monde. Vertige de la plus haute solitude. Terre et ciel pris dans la même trame. Quelque chose au goût de vérité – implacable…

Mort et malheur – joie et silence – mélangés d’une redoutable manière…

 

 

Rien qu’un vide et des visages. Le silence et une myriade d’yeux, de mains et de bouches prêts à vous empaler, à vous griffer et à vous mordre – à vous renvoyer à votre infortune – et à confiner votre âme au fond d’une tendresse impuissante – inexprimable – au milieu du monde – au milieu des hommes – comme abandonnée (à elle-même) au cœur de l’hiver et du chagrin…

 

 

Essaims, massacres et hécatombes. Le funeste chemin – et le triste destin – de ce qui respire sur terre – entre teigne et merveille – quelle que soit la résonance de l’âme aux alphabets du ciel…

 

 

Chants, étoiles et accroissements. Musique et flammes au croisement de la fuite et du sillon. Sommeil et accoutumance aux rêves pour apprivoiser la terreur et se familiariser avec le règne du sang…

 

 

En deçà de la voix, il y a la nuit – et au-delà, le silence – le signe que les flèches et les tremblements peuvent se convertir en chant – et en aire d’initiation – sur les pierres noires de la terre…

Langage des ténèbres transmutées – progressivement – en nappes de lumière toujours plus fines et légères – de plus en plus transparentes…

 

 

Pas et chemins poussiéreux – presque sans joie – à l’approche du jour. Oublié – ce que nous avons cueilli et ce petit frisson lorsque les visages nous souriaient – lorsque les lèvres nous embrassaient. Oubliés – la course et l’affût – l’attente et la lampe qui éclairait la route et nos yeux terrorisés par l’obscurité alentour…

Vide – à présent – comme doit l’être l’âme. Prêt à revêtir le seul regard possible – le seul regard nécessaire – pour accueillir le monde, la cendre et la poussière qui continueront de régner sur toutes les sentes – sur toutes les plaines – sur toutes les pierres – partout où nous continuerons à vivre – à bâtir – et à nous perdre encore…

 

 

A cheval sur la neige et la faim – sur la brume et le miracle. Engoncé encore dans le labeur et la solitude. Les yeux toujours baissés sur les drames – immenses – innombrables – au lieu de rehausser le regard – et l’âme – vers ce qui brille – serein – au-dessus du monde – à l’abri des lois qui gouvernent les hommes…

 

 

Une ombre – misérable – à demi morte – presque effacée – qui attend quelques malheurs pour se redresser…

 

 

A grands pas – comme les yeux du jour – et la folle sauvagerie du monde sur les pierres où l’ombre se fait – toujours plus – caressante…

 

 

D’un côté à l’autre – comme si le monde, l’âme et l’esprit étaient partagés. Comme si tout s’affrontait – dressé sur deux versants opposés…

 

 

Le jour – la nuit – et le ciel toujours aussi inconnu. Entre le pain et le chahut – entre le silence et la prière – quelques hommes – des milliards en vérité – qui ne sauront jamais devant quel visage s’agenouiller – et qui continueront à se montrer rudes – impitoyables – envers tout ce qui entravera leurs désirs et leurs besoins…

Rondeurs et aspérités intérieures. Quelque chose comme des yeux – une âme – un regard – frelatés par ce qui gouverne le monde, la faim et les instincts…

Le signe évident d’une totale incompréhension…

 

 

Les mains sournoises du temps qui nous font croire à l’ardeur (perdue) de la jeunesse – aux rides que creusent les saisons – et à la mort qui viendra, nous dit-on, cueillir notre âme de la plus juste manière…

 

 

Emportées – la faiblesse, les lampes et les infimes variations – à l’abri derrière le langage. La source, la lie et le regard – brisés par la déroute des âmes…

 

 

Posés ici – au pied d’un mur immense – au milieu de la boue et des larmes – en ce lieu qui ressemble à un marécage (mi-terrestre, mi-souterrain) – prisonniers des gestes et des bruits humains – atroces – terrifiants – détestables. Et la tête dressée au-dessus de la surface – au-dessus du silence qui surplombe le monde – notre détention…

 

 

Nous parlons seul(s) – face au jour vivant – face au soleil – que ne pourront jamais emporter ni les foules, ni la mort. Bras tenant la parole – parole arc-boutée contre l’âme. L’esprit à la pointe de l’édifice bâti à partir des dépouilles abandonnées aux rêves et à la faim du monde…

Au cœur de l’espace suspendu au-dessus de la trame – du tissu tissé de malheurs et d’espoirs – la terre des bêtes et des hommes…

 

 

Approximatif – indéterminé – incertain – éparpillé – et persuadé, pourtant, de son existence. Amas de chair et de rêves. Amas de désirs et de faim. Amas de peurs et d’instincts. Et cette boue dans les yeux qui entrave les retrouvailles avec l’envergure de l’homme…

Visage de poils et de glace. Simple élément du décor – simple élément du monde – quasi désertique…

 

 

Provision de forces pour s’établir au sommet de l’échelle – au faîte des plus – plus loin – plus haut – toujours plus haut – toujours plus loin – à délaisser – naïvement – la certitude des moins – et à retarder la dégringolade et la chute – inévitables pourtant – le socle incontournable de toute forme de balbutiement vers la lucidité…

 

 

Trop de hâte et d’embarras à vivre partout – à vivre toujours – comme s’il fallait continuellement vaincre, s'imposer, édifier et s'étendre – en oubliant le sort du monde – et le sort de chacun – voué(s), tôt ou tard, à la solitude, à la terreur et au dénuement face à la mort – présente partout – présente toujours – prête à s’abattre, à chaque instant, sur les uns et les autres …

 

 

Voyage interrompu et horizon banni – effacé – pour imiter le destin de la pierre – le destin de la fleur – le destin de la bête – cantonnées à leur fonction et à leur territoire – à vivre et à mourir au seul endroit autorisé par le monde et les Dieux. En ce lieu où l’on peut être pleinement soi-même. Humble élément du tout sans autre visée que ses nécessités naturelles…

 

 

Comme un équilibriste perché sur le fil qui traverse les saisons – converti, le plus souvent, en hamac. Quelques pas sans importance – sans impatience – entre le sommeil et les bords d’un bonheur étréci – réduit à l’engraissement du ventre, au rêve et à la léthargie…

Et là – tout près – depuis toujours – le même secret à découvrir – le même secret à partager…

 

 

A vivre sans cesse – à revivre toujours – le même délire jusqu’à la tombe. Mais pourquoi irions-nous nous perdre en des lieux sans rêve – en des lieux où seules les ailes du silence pourraient nous sauver de cet éternel fossé…

 

 

Attente, fièvre et bousculades devant la même lumière. Tempêtes obscures – nocturnes. Loterie de pierres et d’étoiles – de sillons et d’envols faussement salvifiques. Traversée de la même fosse – tantôt abîme, tantôt désert, tantôt ciel inversé…

Vivre – un jour – mille jours – jusqu’à l’ultime où il nous faudra mourir – bien sûr…

 

 

Apprendre, malgré soi, à devenir et à tomber. A mourir – l’âme frêle et sans recours…

 

 

Sentier de sommeil éclairé, parfois, par quelques rêves. Comme un intervalle enchanté dans la léthargie ordinaire – trop coutumière pour n’y voir qu’une effrayante paresse…

 

 

Yeux à demi ouverts – dans la clarté journalière. Mains sur la page – dans les tréfonds du ciel descendu. A contempler, par toutes les fenêtres, le monde et les âmes vaquer à leurs nécessités…

Captif ni de l’Amour, ni du silence. Et moins encore, sans doute, de la liberté acquise…

Une langue – une fleur – seulement – pour exprimer notre état – et s’affranchir de la tristesse alentour. Et aider, peut-être, à résoudre – qui sait ? – la question qui anime ceux que l’on voit s’affairer…

 

 

Visages humains. Passage permanent de la terre à l’infini – à travers les lieux déserts – abandonnés. Mille nulle part sans âme – sans clarté – sans chaleur – sans soleil. Le regard entravé par les lampes et les lunes pour échapper médiocrement à l’obscurité permanente – à l’obscurité excessive…

Entre silhouettes et mirages – entre nuit et fantômes – quelques miracles parfois pour raviver l’espoir et nous faire avancer. Comme si la marche était notre seule issue…

 

 

Si bleus – si vastes – ce ciel au-dedans et cet instant passé – entièrement – à le contempler. Ni homme – ni terre – le même regard expurgé de la mélasse du monde et du temps…

Ni mur, ni espace. Le même blanc – partout – là où tout menace de s’effondrer…

 

 

A rire encore un peu – avant la fin du spectacle. Fin de vie et fin du monde – identiques – pour celui qui pressent le pire…

 

 

Sincère – autant que peut l’être la voix. Ni magistrale, ni secrète. Amoureuse, peut-être, de sa parole – promue (et promise) à l’anonymat…

Chant parmi les labours et les récoltes de la terre. Nécessité parmi les nécessités – ce cri que le monde refuse d’entendre – affairé à ses gains trop occupé à acheter et à vendre les mille choses du monde…

 

 

Dos au mur – corps encerclé – regard à travers les grilles qui nous font face et nous entourent. Pas de danse – mains sur les hanches d’un Autre. Bagnards reclus. A vivre – à respirer – à copuler et à mourir ainsi – ensemble – les uns contre les autres – les uns sur les autres – les uns au-dedans des autres – comme si la prison était partout – omniprésente – démultipliée – indestructible sauf à regarder ailleurs – à vivre par le rêve – et, plus judicieusement, en plongeant l’âme au cœur des barreaux et l’esprit partout à la fois – au-dehors et au-dedans – devant et derrière – au-dessus et en dessous – dissolvant ainsi l’apparente existence des murs, des cages et des visages pour accéder (illusoirement peut-être) à un en deçà et à un au-delà de la détention et de la liberté…

 

 

Vivre – simplement. Essayer – à peine – sans rien être – ni prétendre devenir – ou défendre – quoi que ce soit. Humble – discret – anonyme. Invisible – inexistant – aux yeux du monde – aux yeux des Autres. Entre rien et presque rien. Un mélange de poussière et d’infini – posé là – présent au cœur du manque, de l’abondance et du miracle…

Ni actif – ni contemplatif. Ni même étonné d’être ici plutôt qu’ailleurs – d’avoir cette apparence plutôt qu’une autre – d’être considéré comme ceci plutôt que comme cela. Pas même surpris de naître, de vieillir et de mourir – et de recommencer mille fois – éternellement peut-être – au bord de l’ignorance et de la vérité – à chercher partout – à chercher toujours – sans rien trouver d’autre que lui-même au cœur du vide et de la multitude…

 

 

Notre attente – si bruyante – du silence – comme si nous ne l’espérions qu’à moitié – craignant, sans doute – de devoir faire taire, en nous, cette âme si bavarde…

 

 

Ça secoue – ça déchire – ça s’effondre comme si l’ardeur et la mort étaient partout – dans le regard et la folie – d’âge en âge – à travers les siècles…

Vieillissements multiples. Et visages, sans cesse, trompés par la nuit et ses lumières mensongères…

Voix et tourbillons soumis au même sommeil – aux mêmes impératifs – aux mêmes catastrophes. Rumeurs lointaines de la moindre chose. Et rêves effrayants qui se ramassent à la pelle…

 

 

Tout frémissant – et les lèvres muettes à force d’attente – à force d’espérance. Le silence au-dedans, peu à peu, transformé, par mimétisme imbécile, en nécessité noire – funeste – inutile…

Il vaudrait mieux rire – et jouer sans fin avec le langage – fustiger les guerres et la nuit – et encenser l’impossible – plutôt que mimer sottement la sagesse…

 

 

Têtes et ongles au-dedans des murs – cherchant (et creusant) partout un espace – une meurtrière – pour poser un regard – un avenir peut-être – au-delà de la fosse et de la détention…

 

 

Lèvres et signes grimaçants – trop rares – devant les horreurs et les boucliers – comme s’il suffisait de fermer les yeux et de se barricader pour autoriser les pires abjections…

 

 

Une chair tenue à bout de bras par l’âme (de l’intérieur, bien sûr) – comme la terre portée par le ciel alentour – comme le monde soulevé ardemment par le silence – présent partout – et accolé, sans doute, à la plus vive ardeur qui compose – et anime – la chair, la terre et le monde…

 

 

Attachés autant (et, sans doute, même davantage) à l’hallucination qu’à l’infini et à la faim de vérité. Question d’évidence et d’apparence. Question de prosaïsme et d’utilité…

Il est – toujours – plus simple de vivre en rêve que de faire face au vrai visage de l’âme et du monde…

 

 

Ce qui s’apparente au mystère n’en a pas fini de nous refouler, de nous dévêtir, de nous malmener. Le secret, en nous, si bien gardé, devra subir mille secousses – mille torsions – mille séismes – pour émerger et devenir une évidence – l’unique perspective à vivre…

Et la seule issue, sans doute, à l’illusion…

 

 

A vieillir entre les rides et la douleur, l’homme, la bête et le monde – l’arbre, l’herbe et la terre. Tous ces messagers qui portent – si haut – la jeunesse et la mort…

 

 

La poésie chante là où le monde enterre ses morts – là où les hommes vivent en cachant leurs secrets – là où le silence devrait tous nous réunir…

Tout est bordé de fosses et d’espoirs – de rumeurs et de cris – d’illusions et d’évidences…

Un peu de vérité dissimulée partout où l’on croit avoir tort – partout où l’on croit avoir raison. Comme si le soleil rôdait au-dedans de l’ombre – au milieu de la nuit – en chaque âme espérante – en chaque âme désespérée – entre les murs – au fond de chaque appel – là où vivent, depuis toujours, les Dieux et les hommes…

 

 

Le monde cerné, peut-être, par mille fenêtres ouvertes – à travers lesquelles brille tantôt le jour, tantôt la nuit. Et derrière lesquelles s’impatientent toutes les âmes…

 

 

La nuit – partout – comme un décor – comme un oracle – comme la source, peut-être, qui enfanta le monde et la lumière. Le point le plus dense des origines qui engendra la peur et la multitude – et le désir d’y revenir par mille chemins anciens – par mille routes nouvelles – sans savoir qu’il nous faudra tout traverser – de long en large – tout amasser et tout disperser pour nous rejoindre – l’âme aussi fraîche et innocente qu’au premier jour…

 

 

Assis – comme ça – par terre – à écouter distraitement ce que dit le monde à propos des Autres, du silence et de la vérité. A glisser, parfois, un mot – en pensée – à celui qui parle sans toujours savoir ce qu’il raconte…

Comme un idiot – une âme simple – une fenêtre parfois – à travers laquelle passe un vent frais et nouveau – délicieusement roboratif qui n’a jamais l’air d'être ce qu'il est – ni la moindre prétention d’ailleurs – mais qui a suffisamment côtoyé les cris et la solitude pour apprivoiser, en lui – et partout – la part la plus malicieuse du monde…

 

 

On peut bien se persuader d’être ceci ou cela – et arborer ce que l’on aimerait paraître ou devenir – mais qui tromperions-nous à nous déguiser de la sorte…

 

 

Solitude d’un côté – gouffre et périls de l’autre. Ciel au-dessus et terre en dessous. Et grilles un peu partout – encerclés au-dehors comme au-dedans. Et pas un seul visage vivant ; ni le nôtre, ni celui des Autres. Quelque part – endormis – rampants – affairés à quelques rêves souterrains…

 

 

Le soleil – partout – au-dedans et autour du monde. Visage ouvert comme une fenêtre que la nuit n’a jamais effrayée…

Et ça crie ! Et ça geint ! Et ça prie !

Et ça s’affaisse ! Et ça se redresse ! Et ça s’effondre encore !

Et ça recommence, sans cesse, sans jamais trouver ni le rire, ni la vérité (le malentendu de la vérité) – ensevelis, trop profondément sans doute, sous mille couches de sommeils successifs…

 

 

Monde figé – temps arrêté – et l’horloge – imperturbable dans son tic-tac régulier – seule exception au silence retrouvé – au silence alentour – au silence expansif…

Comme une vieille immobilité renaissante – venue perturber l’affairement et l’effervescence naturels – le jeu des masques et des mains qui se cherchent en tâtonnant dans la boue et le noir…

 

 

Une âme pleine d’étrangers et de mondes inconnus…

Une âme fabriquée en série, en quelque sorte, qui ne peut ni s’exprimer, ni communiquer, ni communier – et qui doit se résoudre à la ferveur du monde (et, parfois, à la prière) pour espérer sortir de son trou illusoire…

Un espace – un trou noir, peut-être – gigantesque – muni de parois tantôt opaques, tantôt translucides, d’un fond de glace et d’un grillage par-dessus. Un lieu étrange où il nous est impossible de découvrir et de rencontrer – et si malaisé de vivre, de rire et d’aimer…

 

 

Quelque chose passe que nous ignorons. Et quelque chose demeure que nous ne connaissons pas. Et entre les deux, nous survivons. Une forme, à peine, d’existence…

 

 

Infime – perdu – à deux doigts d’apprivoiser le mystère. D’abandonner l’ignorance pour vivre l’inconnu…

Le destin de l’homme – presque – achevé – prêt pour aller parader du côté des Dieux ; l’homme sans cœur…

A s’agenouiller devant ce qui se tient nu et fragile. A tout recouvrir de silence – et jusqu’aux plus ferventes prières ; l’homme sans tête…

Et nous autres, l’âme toujours aussi implorante…

 

 

Trop enfoui, peut-être, le secret…

A se déplacer alors qu’il faudrait abandonner tout voyage. A amasser mille fragments du monde alors qu’il faudrait se tenir nu et sans possession…

Tout a l’air d’aller de travers – à rebours – à contre-courant du nécessaire. Et, pourtant, rien de détestable – rien d’important, ni même de rédhibitoire. Tout finit par se retrouver et s’assembler – tout finit par arriver de mille manières différentes – des plus convenues aux plus improbables…

L’inespéré – jamais – ne se soucie des chemins empruntés. Seule la main qui se tend – et qui s’offre à la rencontre – fait office de preuve. Qu’importe le lieu – et à qui (ou à quoi) elle est destinée ; la lumière et la nuit demeureront présentes – jumelles toujours – dans l’âme…

 

 

Manque et détresse – partout – mal cachés derrière les sourires et la jovialité – derrière les vies paisibles en apparence – derrière ce qui a l’air commun et partagé autant que derrière ce qui brille (et jusqu’aux plus incontestables réussites humaines)…

Et derrière le manque et la détresse, le soleil invisible – éternel – qui n’aspire qu’à remplacer la tristesse – et le désespoir (si souvent) – par l’ivresse de la grande liberté – et l’incompréhension par la joie de vivre sans rien savoir

 

 

Tout nous invite à sortir de notre chambre – et à guetter le rire – au loin – au plus profond – qui attend nos défaillances – notre abandon – notre acquiescement – pour s’extraire de sa tanière…

 

 

Tout est gris – noir – terne – triste même – et si désespérant parfois – jusqu’à nos consolations – jusqu’à l’arrière-cour de notre regard…

Feu et poussière – morts et chemins. Et cette âme et ce silence, en nous, encore si étrangers…

 

 

Immobile(s) tant que demeurera la nuit…

Et plus tard, peut-être, en plein soleil ; nous verrons alors où se poseront – naturellement – nos yeux…

 

 

Espace sans cadre – visage sans contour – corps sans frontière – avalant et recrachant sa propre chair. Et l’esprit (peut-être) à la fenêtre – hors-champ – ni vraiment proche – ni vraiment éloigné – à la juste distance – toujours – de ce qui a lieu ; des horreurs, des grincements de dents, des égratignures et des déchirures de l’âme, du monde en charpie et des gestes de beauté. Présent – quelque part – quelles que soient les histoires et les circonstances…

 

 

Une nuit – longue – sensible – interminable – où l’or s’écoule en secret – du fond des origines jusqu’à la porte où nous nous tenons – encore trop timides (sans doute) pour la pousser…

 

 

Au fond qu’attendons-nous sinon le silence – et son double extravagant – ce grand rire – né ni de la joie, ni de la désespérance – et moins encore de la nervosité face à l’incertain et à la tragédie de vivre – mais qui éclate – presque sans raison – pour nous signifier que quelque chose, en nous, est incroyablement vivant…

 

 

Tout est trouble – l’air, l’âme, la terre – la vie, la joie, le sommeil. Et rien ne peut tenir debout seul – sans lien – sans étai – sans racine. Tout – pour vivre – doit s’emmêler au reste, à l’espace et au silence…

 

 

Le bruit de l’attente – si longue – si impatiente – d’heure en heure – de jour en jour – de saison en saison. Décade après décade – siècle après siècle – pour réaliser, enfin, que l’éternité ne se trouve – ni ne se réalise – plus tard – à la fin des temps – mais dès à présent – dans l’instant affranchi de tous ceux qui le suivent et le précèdent…

Libre de dormir, de rêver, d’avancer et d’œuvrer à ce que nous estimons nécessaire – essentiel – fondamental. Libre de vivre et de mourir à sa guise. Libre d’aimer ce qui vient – ce qui se présente – sans interdit – sans limitation – le cœur – simplement – honnête et ouvert. Au plus proche de l’homme – et de cet espace, en nous, qui nous rend si humain et pas si éloigné, en vérité, de cet au-delà mystérieux de la conscience

 

 

Tout est noué au silence ; la nuit, l’âme, la tête, le savoir et l’ignorance. Mille blessures – et autant de joies innocentes, parfois, préférables aux affres initiatiques des retrouvailles. Le pire et le sommeil. Ce qui s’agite dans la mémoire. Le rêve, la solitude et le temps. Ce que nous devinons et ce qui s’éveille. Et ce qui restera, sans doute à jamais, introuvable – inguérissable – incompréhensible – autant que cette part, en nous, si profondément tragique et vivante…

 

 

Une ligne – un fil – qui court entre tous les visages – au bord des chemins – de l’ombre à l’infini qui se déploie partout – entre le silence et la lumière – entre la nuit et la poussière. Un œil qui s’ouvre – une main qui passe. Et le ciel, progressivement, moins noir – et la terre un peu plus fertile. Et des silhouettes moins ombragées – un peu moins égarées peut-être…

L’œuvre permanente, sans doute, des âmes et du feu…

 

 

De signes et d’étoiles – ces grandes lumières par-dessus les toits. Et quelque chose d’enfantin et d’animal chez les hommes – qui passent leur vie à jouer, à dire et à rêver par peur de vivre sans doute…

 

 

Comme un visage – un œil – invisible – fouetté par les vents jusqu’à la transparence – pour dévoiler ce reste d’innocence caché derrière la chair et le sang…

Comme un creux – un trou – une béance – dans l’espace où tout finit par être happé…

 

 

Front entre deux portes – entre deux ouvertures – entre deux lumières possibles. Et le vent qui pousse les souvenirs. Et l’esprit qui glisse le long de ses propres parois. Mémoire et monde sans barrière – indicibles – trop haut perchés, peut-être, pour appartenir au règne des nécessités…

 

 

Toujours avec nous – au plus près – ce qui relate et s’insurge – ce qui se révolte et accepte. Entre solitude et innocence – entre exil et presque naïveté – cet esprit fragile – modulable – violent parfois – qui s’échancre là où la douleur est la plus forte – à son comble. Mains et bouches plongées dans l’ordinaire pendant qu’au-dedans se jouent les plus décisives batailles et se réalisent les plus déterminantes rencontres…

Rien d’irréversible, bien sûr, dans cette expérience. Le goût d’un ailleurs, en soi, peut-être retrouvé – l’espace hors du temps – le réel au-delà du monde – et la vie en deçà de l’espérance. Quelque chose de précieux et d’admirable – et d’infiniment ordinaire…

 

 

Tout passe entre nous – comme si nos visages étaient des pylônes en flammes – presque consumés – presque invisibles. Sujets aux exigences du monde – aux caprices des vents – et aux injonctions des hommes – pris dans une danse extatique – d’une beauté redoutable – profondément attrayante (et d’autant plus dangereuse)…

 

 

Poutres, œil et talons – fixés ensemble dans le pas – sur le visage – dans l’espace expurgé de son rôle de décor. Vagues, cris et rumeurs – unifiés en un seul chant – dans la voix de tous les voyageurs…

Chair déroulée sur la liste des noms inscrits au sang sur le grand livre des âmes…

 

 

Quelque chose est là – enfoui – depuis si longtemps dans nos regards apeurés et incompris. Reflets du monde et de la nuit – reflets des fleurs et de l’enfance. En nous – partout – où l’esprit et la chair se rejoignent et plient sous la contrainte. Là où les bruits effrayent ce qui s’abrite au-dedans comme une bête traquée par les âmes…

Fenêtres de la maison tournées vers l’infini que nous n’implorons qu’en paroles et en prières – en vaines postures – et jamais ni en gestes, ni en actes – dans la réalité du vivre et de l’expérience…

 

 

Rien – poussière et images dans l’œil converties en film et en histoire. Récit mythique et mensonger nécessaire, sans doute, pour donner à l’esprit l’illusion d’échapper au néant…

Rêve préféré au vide. Et souffrance préférée à l’inexistence. Ainsi procède, en nous, ce qui tremble devant ce que nous ne savons (encore) nommer…

 

 

Tout est seul – et s’est réfugié derrière la peur. Comme si la vie était un froid à ressentir – un enfer à traverser – avec mille monstres – partout – au-dehors comme au-dedans…

Mille frontières pour délimiter et séparer ce qui semble s’opposer et se contredire. Mille barrières pour se protéger – en vain – de ce qui nous hante à l’intérieur. Possédés avant même que naisse l’élan d’amasser ce qui ne pourra jamais nous libérer. Prisonniers jusqu’au fond de l’abîme – jusqu’au fond de l’âme. Et si libres, pourtant, dans cet enfermement illusoire et apparent…

 

 

Rien – ni monde, ni chemin – le silence peut-être – quelques heures, quelques pas, quelques mots – mille gestes dérisoires, en somme, pour se prouver que l’on est, malgré tout, provisoirement vivant…