03 avril 2019

Carnet n°181 Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

A rebours de toute mesure – là où la faux devient le seul maître du temps…

 

 

De long en large – comme la seule traversée admise – comme si toute pénétration était impossible…

 

 

Une voie au milieu des larmes – au milieu de la pluie – dans le décor désenchanté du monde…

 

 

Une terre – un trou immense – où se déversent tous les corps – la chair pas même putréfiée…

 

 

Entre les plaines solitaires et l'épaisseur du ciel – là où les vivants sont confinés – contraints d’éprouver la misère du monde – quel que soit le chemin emprunté…

 

 

Un visage – un souffle – à la vie, à la mort. Comme une ardeur irrépressible et un besoin de sagesse à venir. Et entre les deux, mille jeux – mille efforts – mille souffrances ; mille détours inévitables, en somme…

 

 

Du bruit – des cris – des plaintes – un peu de gaieté et d'effroi. Des coups – quelques caresses parfois. La vie dans sa plus simple expression – brute – abrupte – triviale. Et rien de plus – le plus souvent…

 

 

Un homme – un visage – un sourire. Et l'âme indemne des transformations du monde et des siècles. Comme une montagne inaltérable – née du premier jour – et si familière, pourtant, de toutes les nuits successives…

 

 

Mille démons dans l'existence qui – parfois – se transmutent sur le papier. A quand la coïncidence parfaite entre la vie, l'âme, le visage et la page…

 

 

Rien que soi au milieu de tout. Et rien que le tout au-dedans de soi. Et, à chaque fois, la vie qui va avec…

 

 

A petits pas – toujours – d'une blancheur à l'autre – avec, parfois, un peu de neige entre les deux…

 

 

Entre cellule et cabine – et – toujours – mille voyages possibles…

 

 

Vie du plus proche et du plus lointain – réunis sur la route – et si irréconciliables dans la sédentarité. Trop plongé, peut-être, dans la somnolence et l'automatisme. Au cœur de l’inertie et de l’effervescence quotidiennes…

 

 

Une âme face à son destin. Entre regard et silence. Peut-être le plus admirable de l'homme

 

 

A demi-mot – à demi-pas – mais dans sa pleine mesure

 

 

Comme une frontière – une porte noire – que l'on aurait transformée en passage – puis, en aire de joie…

 

 

La pierre et la montagne. La vague et l'océan. Une fleur – un astre – parmi leurs congénères. Quelque chose entre Dieu et la matière…

 

 

La pierre a enseveli la langue. Et Dieu, à présent, contraint au silence – après avoir créé le Verbe – et tant espéré de lui…

 

 

Tant de certitudes chez l'homme. Et cette vérité incertaine – protéiforme – insaisissable – que quelques-uns cherchent à tâtons…

 

 

Tout se construit – et se réinvente – sur le socle des siècles. En notre ère – des milliers d'années d'histoire…

 

 

Tout s'oppose à tout comme rien ne s'oppose à rien. Le monde joue – simplement. Et à travers nos jeux, Dieu offre sa grâce, sa puissance et son Amour que nous ne pouvons nous empêcher de convertir (à notre insu, bien sûr) en laideur, en violence et en désir…

 

 

Intensité, densité et profondeur de l'instant vécu – avec un regard simple – une présence nue – une attention alerte et désintéressée – sur toutes les nuances – toutes les subtilités – offertes par les mille mouvements simultanés du monde et de la vie…

 

 

Visage penché vers on ne sait quoi – un silence indéfinissable (en soi) peut-être – un espace incertain – porteur d’une sensibilité plus vive – et plus pénétrante – que la torpeur d'autrefois…

 

 

A jouir d'une présence (presque) impénétrable qui irradie – depuis son centre – vers la périphérie de l'âme – transperçant simultanément toutes les dimensions du réel…

Et à travers ce prisme – à travers ces lignes – la solitude qui magnifie le monde – et laisse le silence tout embraser

 

 

A creuser l'âme comme nous avons sillonné le monde. A demeurer là – immobile – comme nous avons arpenté la vie. Le silence éveillé – partout – au fond de l'esprit comme à la surface des pierres…

Le sacre, en quelque sorte, de l'invisible et de l'effacement…

 

 

Passage à gué sur l'autre rive posée au-dedans de celle où nous avons toujours vécu – éclairant d'une autre lumière toutes les perspectives…

 

 

Rêche – comme une peau endurcie par la route et les rencontres – par les mille chemins et les mille visages de la terre. Chair craquelée par tous les coups du sort. Mais l'âme tendre – si tendre au-dedans – amoureuse autant du monde que du silence…

 

 

Destin défait par les circonstances. L'air de rien – de moins que rien. L'allure d'un clochard – d'un vagabond aux ongles noirs et aux vêtements défraîchis. Mais le cœur ouvert – si ouvert que l'âme est visible du dehors…

 

 

La vie – le monde – et leurs ondulations magiques. Et cet élan de l'âme vers le tout – vers l’essentiel – ce presque rien au-dedans des choses et des visages…

 

 

Tout – très souvent – débute dans l'entrain et la joie. Et s'achève – presque toujours – dans la douleur et l'accablement. Le défi ne serait-il donc pas d'aller au-delà des humeurs et des circonstances…

 

 

Tournant d'un autre genre où le virage s'exécute au-dedans – et où la perspective jaillit de l'intérieur – pour éclairer toutes les routes (et tous les paysages) du monde…

 

 

Serrés les uns contre les autres – ces fragments de matière – ces combinaisons échangeantes – et incessamment transformées…

Rêve d'un seul corps unifié protecteur respectueux des mille vagues simultanées qui le traversent des élans de beauté et d'harmonie comme des élans de destruction et de folie enfantés gouvernés et accueillis – par le même silence…

Et ces yeux tous ces yeux toujours aussi étonnés d'être jetés là ensemble pêle-mêle dans cet effroyable (et douloureux) chaos…

 

 

Ordre et séparation – mille frontières – là où tout est mélange et entremêlement – juste et joyeux bordel. Voilà comment l'homme – et la raison humaine – s'opposent trivialement – et de mille manières – à la vie et au vivant…

 

 

D'où vient ce qui nous traverse – et ce que nous traversons… Quels liens invisibles n'avons-nous donc pas (encore) perçus pour – à ce point – ne rien comprendre à la structure (fondamentale) du réel

 

 

Lorsque l'élan naît de l'âme – le pas, le geste et la parole deviennent – profondément – et naturellement – justes…

 

 

Mille mouvements dans le vide. Le noir de tous les abîmes. Et le feu – et l'ardeur – de toutes les horizontalités…

Evanescences dans l'éternité. Crépitements dans le silence. Ondulations dérisoires dans l'immobilité…

 

 

Eclosion, expansion, mûrissement et disparition. Les grands cycles de l'Existant – que connaissent tous les élans – tous les phénomènes…

 

 

L'ombre toujours plus grande que notre silhouette et notre pas…

 

 

Ces élans du vivant que rien ne peut réprimer. Mouvements irrépressibles générés (presque) sans raison – comme mille jeux – mille instincts – mille désirs – mille appels – dans le silence – révélant simplement – la nature fondamentalement énergétique du monde…

 

 

Jeux de parure et de pouvoir. Postures sans conséquence verticale. Simples agissements de ceux qui donnent corps et substance à l'horizontalité des visages et des territoires…

Conduite inscrite dans les gènes presque jusqu’au fond des âmes perpétuée au nom des pères et des traditions pour entretenir le grand cirque – le vaste drame – l’incroyable comédie – du monde – au fil des générations…

 

 

Plus qu'un livre – plus que des mots et des pages. Une âme offerte – un fragment de tout et de l'esprit – précieux par ce qu'il éveille en nous ; un écho – une résonance peut-être – dans l’espace vertical des profondeurs…

Un modeste et inestimable présent. Une forme de spicilège où l'âme humaine et le monde nous sont contés sans pudeur, ni faux-semblant…

 

 

Tout n'est que vide et route – désespérance de l'âme – jusqu'au soleil révélé qui s'étend depuis l'origine jusqu'aux extrémités de l'espace…

 

 

L'attente et la chute – des visages et des âmes – et mille manières de remplir le vide et le temps jusqu'au dernier jour. Les petites liesses du monde. Le bonheur des simples – entre sommeil et engourdissement…

 

 

La matière et la proximité des visages. Les mains et la tête plongées au cœur… Comme manière imposée de vivre ce que nous avons toujours obstinément refusé – évité – détesté…

 

 

Il n'y a plus que le geste pour vivre – et offrir à l'être toute son envergure. Le reste – tout le reste – n'est qu'habitudes et nécessités contingentes. Et qu'importe le prosaïsme imposé – pourvu que la vie – la vie entière – soit vécue sans la moindre exigence de l'âme – avec la nudité et l'innocence requises – l'existence – la globalité de l'existence – peut alors se résumer, elle aussi, au geste – à chaque geste – aux mille gestes extraordinaires que réclame le quotidien humain…

 

 

Aussi vides que le silence et l'espace…

Et, comme eux, nous pouvons prendre toutes les formes et toutes les couleurs du monde pour quelques instants avant de retrouver notre vacuité naturelle – jusqu'aux prochains déguisements – jusqu'aux prochaines transformations – jusqu'aux prochaines circonstances…

 

 

Nous sommes – en vérité – comme mille portes – usinées dans le même bois. Mille seuils ouverts dans l'espace – et reliés entre eux par l’invisible…

 

 

Tout se rencontre – se retire ou s'éternise – sans raison – animé simplement par des souffles invisibles par des nécessités sous-jacentes

 

 

Jamais de posture au détriment de l'être. Jamais de superflu au détriment du nécessaire. Jamais de ruse au détriment de l'Amour…

 

 

Sans doute sommes-nous ce désert transparent – auquel s'offrent, de manière si provisoire, les mille couleurs du monde…

 

 

Ce qui nous refoule – ce qui nous rejette – ce qui nous blâme – ce qui nous abandonne – ne sont que l'invitation du silence à un autrement

 

 

Nous – immobiles – voués aux déchaînements d'un Autre – moins étranger à Dieu qu'à nous-mêmes. Comme une autre manière de vivre les instincts – les forces submergeantes de la terre…

 

 

La vie nous pousse – et, parfois même, nous jette – là où l'équilibre devient (pour nous) possible – à l'exacte place où nous devons être – à l'instant précis où nous sommes. Le reste – tout le reste – n'est que conjectures et commentaires inutiles…

 

 

Il nous faut vivre tout ce qu'il y a à vivre. Il n'y a d'autre secret pour se rejoindre entièrement

 

 

Le jour – immuable – jusqu'à l'extinction du souffle…

 

 

Certains s'aventurent là où d'autres – la plupart – refusent de s'engager par crainte de s’égarer – de se brûler – de disparaître. Et parmi eux, quelques-uns réussissent à franchir le seuil de l’inconnu – à rejoindre l’espace au-delà de l'errance et de la perte…

 

 

Vivre – simultanément – Dieu et l'homme – le ciel, la terre et l'étoile – l'Amour, la montagne et la poussière – le provisoire et l'éternel – le destin de l'homme et l'au-delà de la matière…

 

 

Nous geignons – nous prions et quémandons – alors que tout nous a été offert – depuis le premier jour…

 

 

La furie du monde et des hommes – bras aveugle de l'Amour, en quelque sorte – funestement maladroit…

 

 

Nous croyons traverser la vie et le monde – mais ce sont eux, bien sûr, qui nous traversent. Nous ne sommes que l'aire de tous les passages

Ressentir cet écoulement cette circulation et y consentir (de toute son âme), c'est, en quelque sorte, revenir à son destin originel c'est honorer son envergure véritable c'est devenir (enfin) pleinement ce que nous sommes

 

 

Tout s'achève sans jamais connaître de fin. En vérité, tout se renouvelle – se réinvente – se perpétue – identique et différent – au-delà de toute apparence…

 

 

Le monde – un asile – un refuge obscur. Une terre froide. Une rive fertile – printanière – chauffée et éclairée par une étoile précieuse – indispensable – vitale. De la glaise et des visages. Mille absences – mille perspectives – où l'on devine – trop aisément – l'horizon et les temps à venir…

 

 

Respiration saccadée – sauvage. Poitrine entre ses grilles. Souffle blanc sous la lumière. Entre quatre murs de pierres protégeant – un peu – des vents du dehors et des masques alentour – venus d'un monde lointain – trop étranger(s) pour se montrer hospitalier…

 

 

Une chambre – simple – nue – dépouillée – et l'air alentour. Un peu de terre sous les pieds et sur les mains occupées à leur tâche. Avec le feu et l'envergure d'un Autre dans l'âme et les yeux. Et cette pluie noire qui s'éloigne. Comme si aujourd’hui commençait la grande aventure

 

 

Des mots lancés comme des cailloux – qui tantôt tombent dans la boue – loin de toute habitation – qui tantôt s'écrasent contre les murs et quelques visages – sans distinction – qui tantôt font exploser les petites fenêtres de l'âme…

Mais que sait la main des intentions sous-jacentes… Impuissante toujours à œuvrer dans la même direction. Soumise comme le reste aux vents (intérieurs) nés des contreforts des origines et qui se jettent partout au cœur de tous les possibles

 

 

A voix haute – comme pour se persuader que la solitude est une illusion – un élan – un miracle – le seuil au-delà duquel l'âme n’est plus autorisée à mentir…

 

 

Des pages comme des miettes d'infini. Un fil de mots alignés sur l'invisible qui traverse le monde et les visages…

 

 

Un écheveau de fleurs et de mirages où l'Autre ne serait qu'un miroir – une âme – un visage à aimer…

 

 

Aller là où l'âme s'élance – là où le monde la convie… Aller là où l'âme répugne à s’aventurer – là où le monde l’accable – la violente – la répudie… Ne plus être maître – ne plus se croire maître – ni de sa marche, ni de ses pas…

 

 

Somnoler encore – somnoler parfois – comme une récréation joyeuse. S'octroyer le droit d'être un homme simple – ordinaire – tristement trivial. Et jouir – à la fois – de cette autorisation – de cette inconséquence – et de cette liberté consentie (et comprise). Ne plus décider. Se laisser mener – se laisser porter – par les forces multiples qui nous animent…

 

 

Artisan du gros œuvre de la verticalité – comme un ouvrier qui laisserait aux anges le soin du décor et des finitions…

 

 

Au rythme lent des eaux du jour – peu à peu déversées dans le silence – au cœur même du monde – au cœur même du chaos…

 

 

Comme un ciel – une averse – un sort jeté au trouble – un sourire – une caresse – une avalanche. Cela pourrait être n’importe quoi. Et c’est là qui vous assaille jusqu’à la reddition…

 

 

L’âme prise entre le ciel – l’envergure infinie du ciel – et la demi-mesure du monde, des choses et des visages – toujours limités – toujours indécis – toujours à moitié vides ou à moitié pleins…

 

 

Errances – toujours – autour du même lieu – ni proche – ni lointain – présent nulle part – présent partout…

 

 

Lavé par l’air aveuglant des jours. Au faîte de ce qui rebute. Et cette joie étonnamment grandissante qui l’accompagne…

 

 

Un peu d’air encore – le peu de souffle, peut-être, qu’il nous reste…

 

 

Comme une chapelle au dernier jour du monde. Ruine déjà – vestige peut-être – rescapée sans doute…

 

 

Notre mystère – plus dense que toutes les misérables énigmes du monde…

 

 

Debout – contre l’air ambiant et les farces qui ensorcellent l’esprit. Mais presque agenouillé au-dedans – non par soumission – mais par Amour de ce qui est. Comme ultime résistance à la bêtise et à la violence du monde…

 

 

Les extrémités ne sont que nos limites. Et même l’esprit errant – l’esprit libre – s’y cogne. Nous sommes – par nature – une œuvre restreinte créée par le plus vaste

Nulle issue – en ce monde – il nous faut vivre l’infini à travers la finitude et la restriction

 

 

Le possible et l’irréalisable – voilà peut-être la plus emblématique devise de l’humanité. Le désir et la frustration – le lot commun (et inévitable) de l’homme – de l’esprit humain…

 

 

Tout s’ébruite. Et à ces pauvres révélations, le silence acquiesce – silencieusement

 

 

Tout semble s’éloigner. Mais, en vérité, tout se rapproche dans la distance. L’air devient plus dense – l’âme plus aiguisée – et la solitude plus propice à toute forme de rencontre…

 

 

Aujourd’hui – comme les autres jours – il ne s’est rien passé. Absolument rien. Mais, en définitive, tout est arrivé ; le plus proche nous a été offert. Et c’est avec lui, bien sûr, que toute perspective s’habite – et se réalise…

Seul le plus proche est capable de rapprocher le lointain – et de tout convertir en centre. L’esprit, la vie et le monde deviennent alors une expérience sans limite

 

 

Rien ne peut être foulé – la terre est un rêve. Et le silence la seule rive que peut effleurer le pas…

A demeure où que nous soyons…

 

 

A l’heure du plus simple – où tout est perçu pour ce qu’il est – ni plus – ni moins. L’Amour dans l’âme – l’Amour dans le regard. Et la main ouverte qui se tend ou se rétracte selon les visages et les circonstances…

 

 

Une fenêtre où tout peut basculer – le pire et le meilleur – appréhendés (presque) d’une égale manière…

Rien de décisif – le plus ordinaire. Et pourtant…

Toute l’épaisseur de la terre – soudain – transpercée. Et le ciel si vaste – infiniment ouvert…

 

 

Tout – très haut – comme si l’âme et les jambes avaient subitement grandi…

 

 

L’air et le souffle – ensemble – aussi inséparables que l’âme et l’espace – le monde et le silence. Seul(s) témoin(s) des circonstances…

 

 

Toute distance resserrée jusqu’au point le plus dense. L’univers et ses alentours réduits à une tête d’épingle…

L’éparpillement recentré – comme si les vents rejoignaient l’air – et les vagues l’océan…

Et le vivant chahuté – et chahutant – sur un fil tendu entre les deux extrémités de l’infini…

 

 

Le monde – vacarme vacant – bruit sans conséquence – onde, à peine, dans le silence…

 

 

Tout s’étend sur nous – âmes, choses et visages – tenus par la main d’un Dieu tendre et attentif…

 

 

Nu – à même les pierres – aux pieds de tous les hommes. Et ce regard si tendre sur les arbres et les bêtes. A genoux – les yeux baignés de larmes – face au ciel qui a anéanti tous les horizons…

Les murs remplacés par l’infini. Les instincts par l’âme. Et les yeux par le regard…

 

 

Tant d’angoisse et de déchirures. Tant de siècles et de chemins explorés – mille fois arpentés – pour parvenir à cette déconcertante simplicité

 

 

Tout commence par l’inachèvement. La suite est offerte en vivant… avec, parfois, l’offrande du plus précieux ; le goût de la complétude malgré l’impossibilité de la fin et la succession des nuits…

 

 

Une âme nue – une feuille blanche. L’infini et toutes les possibilités du monde. Comme une manière – presque inespérée – de renaître à la vie après ces longs siècles d’agonie…

 

 

A rayonner en silence – pour soi – et quelques yeux de passage. L’âme chaleureuse sur ces pierres froides…

 

 

La chaleur et le froid – du monde – de l’âme – de la main – qui tantôt s’agrippent – qui tantôt rejettent. L’essentiel sera toujours la distance – la juste distance à trouver – dans cet univers où tout est régi par la relation et l’échange…

 

 

Qui peut dire ce que nous sommes – d’où nous venons – où nous allons – fondamentalement… Peut-être n’y a-t-il, au fond, qu’à ressentir ce qu’il y a à faire – et laisser les gestes s’imposer…

Le geste est l’un des reflets essentiels du silence. Infiniment plus révélateur que la parole – magistralement supérieur au langage qui cherche toujours la vérité de manière illusoire…

 

 

A essayer de se hisser – partout – alors que tout est en bas – du côté du sol et dans les profondeurs de l’âme. Erreur humaine commune et naturelle – mais si risible lorsque l’on vit – et voit le monde – la tête à l’envers

 

 

Ce qui revient au monde n’est que la part sombre – opaque – boursouflée – de l’homme ; l’autre – la blanche – la simple – la lumineuse – n’a d’yeux que pour le ciel – et ne vit qu’à travers l’âme…

 

 

Nous n’aurons cessé de dire – et de quémander – avant d’être happé par cette étrange perspective silencieuse qui penche davantage du côté de ce qui s’offre que du côté de ce qui demande. Et lorsque l’on est contraint de faire appel à l’Autre, on s’y résout – à présent – de façon naturelle et spontanée – avec innocence et gratitude. Et cette manière de recevoir a, sans doute, autant de valeur que ce qui est reçu…

 

 

Moins à dire qu’à vivre. Plus de gestes que de mots à offrir – en fin de compte…

Une parole – de temps à autre – comme un baume passager sur l’âme – comme un acte – une caresse tissée maladroitement par le langage…

 

 

Murmures – à peine – à partager avec soi – seul dans sa chambre close – loin du monde et des visages – lorsque l’on se sent comme le premier homme

 

 

A marche lente – le feu contenu au fond de l’âme – pour le pas suivant – les prochaines circonstances – et toutes les rencontres possibles…

La terre, le ciel et le vent au fond des tripes – prêts à s’offrir au premier visage…

Comme une église – un clocher – dressés dans la nuit – qui percent la brume qui surplombe le monde…

 

 

Nous ne sommes qu’un lieu – un carrefour – un passage – où s’invitent tous les déguisements du monde – comme autant de reflets du silence qui, à travers ses jeux, ses travestissements et ses corruptions, dévoile tout son pouvoir – et toute sa magie

 

 

Tout se prête au jeu du monde. Mais à quelles forces obéissent donc les hommes pour le réinventer – et l’accélérer – sans cesse…

 

 

Tout prend place dans une forme d’entre-deux – entre l’en deçà et l’au-delà d’une chose – d’un monde – eux-mêmes parties dérisoires – infimes points – d’un cadre plus large. Et ainsi de suite à l’infini. C’est dire la relativité de la vie, de la mort et du monde – la relativité de toute choseen vérité…

 

 

On parle (souvent) de ce que l’on ne connaît pas – et que l’on croit, pourtant, connaître (un peu). Il vaudrait mieux se taire – et conserver intacts la curiosité et l’étonnement devant ce que l’on ignore….

 

 

Toute idée – toute pensée – est un obstacle à voir – à se laisser émouvoir – à vivre…

Rien ne vaut l’innocence et le silence. On conserve ainsi inaltérés le regard et le monde – la naïveté originelle et la beauté première des circonstances…

 

 

Souvent, le monde s’écarte à notre passage lorsque nous marchons la tête basse – avec un sourire discret sur les lèvres – et une lueur – presque invisible – de gratitude au fond des yeux. La plupart n’y voient qu’une forme de faiblesse – une forme de mièvrerie ou de timidité – et ils se détournent avec mépris (ou avec pitié parfois). D’autres – plus rares (et plus avisés) – y décèlent le reflet de l’humilité – de la grande innocence nécessaire pour traverser – avec justesse – la vie et le monde. Et ceux-là, en général, nous laissent passer avec révérence – et un peu d’admiration dans le regard…

 

 

Vacance et soleil silencieux. L’ombre au fond des têtes ou à mille pas derrière soi. Eclipse passagère. La nuit est encore là – partout où nous l’avons refusée – refoulée – oubliée – plus forte que jamais – prête à ressurgir, à chaque instant, de sa tanière nourricière…

 

 

Comment naît le désir ? Qu’est-ce que la pensée ? Comment l’émotion nous envahit-elle ? Comment s’élabore un sentiment ? Et – surtout – que sommes-nous face à cela – et quelle position adoptons-nous lorsque ces phénomènes nous traversent ?

N’est-ce pas là le genre d’interrogation que l’homme est amené à se poser lorsqu’il aspire – un tant soit peu – à découvrir son intimité – même s’il existe, bien sûr, mille autres questions sur la vie et le monde, mille autres sujets sur les choses et l’âme – mille thématiques à éclaircir pour comprendre notre nature fondamentalement silencieuse et relationnelle…

 

 

L’homme est un enfant curieux et angoissé – qui consacre son existence à survivre, à jouer et à explorer mais dont la quête effrénée de confort* a fini par étouffer – de manière tragique – son goût naturel pour la recherche, la découverte, la compréhension et la connaissance…

* née, bien sûr, de son besoin instinctif de survie…

 

 

Tout prend souffle – s’ouvre – se maintient en déséquilibre – et disparaît par lambeaux entiers. Tout se transforme – de dégrade – se régénère – et renaît. A l’image de la terre – de la matière – de l’énergie – qui se nourrissent – s’effacent – et se renouvellent – d’elles-mêmes– et dont chaque forme de l’Existant (terrestre) est, bien sûr, constituée…

 

 

Il y a moins à devenir qu’à s’abandonner – moins à vivre qu’à apprendre à disparaître

S’effacer – mourir un peu – à chaque respiration. Tendre vers cet espace – cet infini – cette éternité mystérieuse – au cœur du souffle…

 

 

Ne plus être qu’une main ouverte – qui offre – propose – soigne ou caresse. A peine un silence – pas même un visage. Une ombre aux reflets discrètement lumineux. Un petit rien – une sorte d’astre infime et dérisoire – presque invisible – au cœur de la matière. Bien davantage, de toute évidence, que le désir et la parole des hommes et des Dieux…

 


23 mars 2019

Carnet n°180 Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Il y avait – autrefois – mille pourquoi – mille rêves – mille préférences – mille choses insensées. Puis le monde et le temps les ont, peu à peu, effacés…

Aujourd’hui, je ne suis plus très sûr de ce qu’il reste…

 

 

Autour de moi – je ne vois que des gens qui dorment – un immense sommeil qui a gagné le monde.

Et j’ignore toujours de quel côté du rêve je suis en train de vivre – et d’écrire…

Le réel – bien sûr – n’est, sans doute, qu’une forme de songe. Mais deux ou trois questions alors se posent ; qui est le rêveur ? Où se cache-t-il ? Et qu’attendons-nous pour le réveiller ?

 

 

Les années passent. Et avec elles, l’espoir que tout pourrait être différent…

 

 

Tout se répète d’une incroyable façon comme si le temps était – à sa manière – un vieux disque rayé…

 

 

Rien ne pèse – en définitive. Pas même notre manière d’être vivant. Un peu de vent – un peu de glaise – et le temps a vite fait de tout réduire en poussière – presque en néant. Demeurent – peut-être – le regard et l’instant à vivre – et la certitude (évidente) que tout s’efface – les plus incroyables circonstances comme les souvenirs les plus tenaces…

 

 

Toute nouveauté n’est que l’autre visage du passé – et peut-être même (qui sait ?) celui du premier souvenir

 

 

Tant de gestes et de paroles – et si peu d’Amour en vérité. Comme si nous passions notre vie à fuir – et à courir après – des fantômes…

 

 

Tout se perd – se dilue – se mélange – jusqu’à se confondre…

Un monde où le piège, le chasseur et le gibier finissent par ne former qu’un seul visage…

Nous sommes tous une hache, une flèche, une main tremblante et du sang à offrir – à couler – à répandre…

Rien n’arrive – en vérité – sinon la perte et la mort…

 

 

Tout s’insère – puis martèle au monde sa présence – sans que rien ne soit jamais concédé. Ainsi s’enracinent la souffrance et la frustration – puis, très vite, le malheur et la résignation…

Le pauvre sel de l’existence – la folle espérance de l’homme…

 

 

Quelle route faut-il donc emprunter pour se rejoindre – retrouver son vrai visage – et sa pleine envergure – celle qui ne rechigne jamais à participer aux jeux de toutes les finitudes…

 

 

Que restera-t-il de nous – s’il reste quelque chose – après la fin des temps – lorsque toujours deviendra la seule conjugaison possible…

 

 

Au-delà de l’horizon – très vite – naît le besoin d’un autre voyage que le sien – celui qui sait traverser le temps et la mort – l’âge de l’innocence peut-être…

 

 

Disciple du temps et des circonstances – jamais maître de rien. Novice – sans doute – en sagesse. Et – peut-être même – premiers pas seulement…

 

 

Les infimes poussières de la parole qui – selon les jours – cinglent ou caressent les visages du monde…

 

 

Debout sur tous les promontoires pour goûter à l’extrême du plongeon dans les eaux chaudes ou froides – qu’importe ! Une fois le saut effectué – le fond des abysses demeure inatteignable…

 

 

Ni maître, ni muselière – un simple passant

 

 

Vivre comme si l’Amour était le seul élan…

 

 

L’encre serait-elle le sang de l’âme… Il me plairait alors d’écrire, avec cette précieuse substance, quelques pages inoubliables – plus belles que le monde – plus naturelles que ses artifices – et plus puissantes que notre folle inclination à l’oubli…

 

 

Une lampe au seuil de toutes les portes – voilà ma seule espérance pour les hommes. Moins qu’une espérance – en vérité – une vague aspiration…

 

 

Assis au fond des heures – au sein du réel – au cœur de ce monde parallèle à la pensée. A vivre autant l’âme que la chair – avec toute la force de l’innocence…

 

 

Ce qui nous peuple pourrait-il nous abandonner… Qui – que – rencontrerions-nous donc alors…

 

 

Monde d’un Autre en soi – plus grand(s) que nous…

 

 

A les entendre, les Autres excellent à toutes sortes de choses et d’activités. Moi, j’apprends et je me tais. J’écris – simplement – ce qui semble me traverser…

 

 

Mot à mot – pas à pas – tel est mon rythme. D’un chemin à l’autre – d’une page à l’autre – de rupture en continuation. Et au fil du parcours (s’il en est un…) je sens ma vie s’effacer – et s’ouvrir mon âme…

 

 

Poésie du plus simple. Parole du plus familier. Quelque chose – comme un chant, peut-être, que l’on fredonnerait pour soi-même…

 

 

A marcher – le souffle – sans doute – plus irrégulier que l’âme…

 

 

Une langue souterraine expulsée des entrailles de la terre – des catacombes peut-être – où, sous les débris, on entend encore appeler quelques voix anciennes…

 

 

Odyssée quotidienne sans sirène ni Pénélope. Une aventure – pourtant – étrangement tendre et sensuelle…

 

 

Soleil au bord des lèvres. Et ce restant de pluie que j’entends au fond de l’âme…

 

 

Et cette faim qui – depuis toujours – ignore le malheur du sang…

 

 

Aux extrêmes du monde – le même malheur – et la même joie – qu’entre les marges…

 

 

Accumulations automnales – comme si – avec l’âge – le temps s’accélérait – et se creusait – inutilement – la mémoire…

Et la mort – persistante – permanente – tout au long du voyage…

 

 

Entre la solitude et la mort – toujours – en dépit du monde et des vivants…

 

 

L’innocence – ce qu’auront – toujours – dénié les siècles…

 

 

A s’inventer une vie – comme si vivre ne suffisait pas…

 

 

A se demander encore si derrière chaque étoile se cache la lumière des Dieux…

 

 

Je me sens parfois plus lourd que le monde. Et, pourtant, nous sommes – tous deux – un rêve – l’un peut-être un peu plus dense que l’autre…

 

 

Quelque chose hors du temps – toujours – à chaque instant…

 

 

Terre et pages labourées par les mêmes rêves – pour apaiser deux faims, au fond, pas si différentes…

Il y a toujours eu – en nous – tant de manque et d’inconfort…

 

 

Du bruit et du temps – un peu d’illusion. Et la vie passe ainsi – sans en avoir l’air…

Mais que resterait-il si l’on enlevait le bruit, le temps et l’illusion ? La vie serait-elle toujours la même ? Et si l’on (nous) ôtait la vie, serions-nous (encore) capables d’être – et de dire – ce que nous sommes…

 

 

Vie et mort – le même cirque – indéfiniment prolongé sans doute – comme un cycle – le Cycle – infaillible – aux alternances si mesurées…

 

 

Ne rien dire – ne rien faire. Pas même inscrire sa vie sur les pierres. Devenir le monde et la chevauchée – le vent et le cavalier fou du temps…

 

 

Rien que des mots échafaudés pour apprivoiser la peur…

 

 

Instincts de survie et de rébellion – de soumission et de découverte. A chercher les racines de l’homme et la source du monde derrière les semences du rêve et la fertilité du désir…

 

 

Ce qui exalte les viscères et les désirs issus du ventre. Ni le monde, ni les mots. Les instincts les plus profonds – et l’élan sous-jacent qui les anime ; l’Amour – le silence – et le feu, bien sûr – autant que le goût de soi à travers le jeu de la multitude…

 

 

Ce qui a le monopole du sang – le vivant et la mort…

 

 

Vivant – comme le souffle – au moment précis du trépas de chaque instant

 

 

Ce qui veille sur le chemin – en attendant notre rencontre. Ni le monde, ni les Autres. Le silence…

 

 

Parvenu jusqu’à l’autre âge de la raison – qui semble, depuis tous les autres, une naïveté – une aberration…

 

 

Comme un soleil oublié – trop lointain – inaccessible – dont la simplicité porte à l’explosion et à l’errance – à l’éclatement des galaxies…

 

 

Les secrets trop pénétrables du monde. Et ce joyau – en nous – si mystérieusement délaissé…

 

 

Peines et prières plaintives – comme si la vie n’était qu’une succession d’attentes et de douleurs…

 

 

A vivre comme si le temps n’avait plus sur nous la moindre emprise. L’esprit libre de toute pensée – de toute inquiétude…

 

 

Espoir et solitude de mille années terrestres. Dans le prolongement de la même misère – au cœur du règne si obsédant – si pénétrant – si omniprésent – de la matière…

 

 

A dormir – sans doute – trop présomptueusement sur l’oreiller des Dieux. Mais à devenir moins leur âme que leur rêve…

 

 

L’homme – à s’étonner, sans doute, comme le font tous les crapauds des fables devant l’ampleur de la tâche à accomplir. Ebahi – sidéré peut-être – mais réduit (tout de même) à survivre en copulant dans la mare…

 

 

Comme un infime grain de sable sur la grève – abandonné – à gesticuler sans rien comprendre jusqu’à la dernière heure…

 

 

Paroles de pierre et de sang – comme un étrange (et lointain) écho du ciel chantant…

 

 

A ressasser l’Amour comme une rengaine ininterprétable…

 

 

Pages incendiaires et impétueuses – comme mille feux – mille déferlements – dérisoires – sur les cendres du monde…

 

 

Bêtes pensantes de la finitude – soumises aux instincts et aux impératifs mystérieux de l’infini…

 

 

L’Amour collé à l’envers des destins qu’il faudrait réussir à retourner pour vivre selon ses lois…

 

 

Identités et illusions d’appartenance. Rien n’existe en deçà de l’Amour. Quelques visages – seulement – qui n’appartiennent à personne…

 

 

A même les ombres – à travers nos gestes – l’infini en sommeil – l’Amour endolori – et l’éternité en friche. Toute la finitude à l’œuvre et le règne des instincts…

 

 

Des vies comme des succédanés de joie et d’Amour. Une forme – simplement – de gaieté inconsciente et d’appropriation…

 

 

Le monde – l’ineffable dans son silence. Et les choses et les visages – plaintifs – braillards – toujours surpris d’être jetés là – si seuls au milieu des Autres…

 

 

L’ombre secrète des choses et des visages – dissimulée comme un nez au milieu de la figure – comme une parole dans le silence – comme un peu de sang sur la neige…

 

 

Rien ni personne. Ni hier, ni aujourd’hui, ni demain. Quelques mots – simplement – sur la page. Une existence – presque – comme les autres…

Vie nomade d’incertitude et de silence…

 

 

Humble – comme ceux que nul ne remarque. Discret et silencieux – presque invisible – comme les pierres et les bêtes…

 

 

D’espoir en prière – une vie d’attente et de mendicité. A défaut de vivre – regarder plus loin et quémander…

 

 

Ces rumeurs du monde – ces bruits de la terre – dans quelles oreilles se perdent-ils avant de rejoindre le silence…

A quelle autre perspective pourrait-on confier ses pas et ses pensées…

 

 

Etabli là où perce le jour…

 

 

Sentiment de funambule sur le fil qu’est le sol – entre le ciel et le néant – entre l’abîme et l’infini…

 

 

Une terre brûlée – noircie par la répétition des pas et la récurrence (obstinée) de la marche…

 

 

Jour après jour – à marcher autant vers sa fin que vers l’infini – où demain sent déjà la mort…

 

 

Empreintes d’encre qui s’effaceront davantage qu’elles ne seront suivies…

 

 

Rester là où la fenêtre devient le seul horizon – là où l’horizon se confond avec les pas – puis avec la présence dont les confins ne seront jamais des frontières…

 

 

Cette solitude sans amant qui nous fait signe sur tous les rivages…

 

 

Le défi insensé de la mort qui – sans cesse – doit affronter les forces incroyables de la vie. Et inversement, bien sûr…

 

 

Là où la vitre cesse d’être une frontière – un reflet – un obstacle…

 

 

Tout finit par se taire – et pourrir. Et à ce terme inexorable, Dieu – au fond des âmes – au fond des tombes – acquiesce en silence…

 

 

A grandes enjambées vers le soir comme une manière illusoire d’échapper au temps. A grandes enjambées vers la nuit pour oublier les malheurs du jour. A grandes enjambées vers l’aube pour s’affranchir de la croyance d’exister

 

 

L’erreur serait de croire et d’imaginer – de vouer ses forces à l’espérance au lieu de vivre – et d’apprendre à mourir – l’âme tendre et acquiesçante…

 

 

Il n’y a rien entre l’homme et Dieu – ni abîme, ni ressemblance – moins qu’un pas – un infime espace à franchir – et une perspective infinie à apprivoiser peut-être…

 

 

L’identité d’un Autre qui nous vit – et nous a créés…

Aussi étranger(s) à tout – à tous qu’à soi-même…

 

 

Une seule route avec mille pas – mille marches – mille visages – identiques et différents…

 

 

A travers toute mort – le soleil – sur l’autre versant du monde…

 

 

Hostile par peur et aveuglement. A vivre dans cette crainte et cette ignorance permanentes de l’Autre et de soi-même…

 

 

Un cri – comme un autre nous-même(s) extériorisé…

 

 

Tout se poursuit sans même que nous y pensions – sans même que nous y participions…

 

 

La nécessité maintient le souffle du monde – le jeu des Dieux qui nous traverse…

 

 

Les lignes parallèles de l’esprit – issues du même centre – se rejoignent dans le silence. Identiques et unies de bout en bout en dépit des apparences…

 

 

Ce qui nous escorte – invisible – secret – mystérieux – a davantage de poids sur nos vies que le monde – que nous-mêmes…

 

 

Tout tourne sur le même axe que la mort – avec, parfois, le souffle et le langage en plus…

 

 

Aussi loin que nous pousseront les forces de vie – jusqu’à la bouche béante – attentive – affamée – de la mort. Passage des ténèbres vers d’autres ténèbres – toutes illuminées, bien sûr, par un feu – et, parfois, un soleil – intérieurs…

 

 

Celui qui ne vit qu’à travers ses pages n’expérimente – ni n’écrit – rien d’essentiel. Il faut pour bien écrire – c’est-à-dire pour témoigner avec justesse, profondeur et authenticité de l’existence – se pencher sur sa feuille avec ce qu’il y a de plus vivant en nous. Il faut mêler son sang, sa sueur et son encre – tremper son âme dans toutes les matières (et toutes les substances) du monde – et se frotter à toutes les aspérités des chemins et des rencontres qui nous sont offerts…

 

 

Chaque mot est une flamme – un silence – peut-être – trop longtemps contenu…

 

 

La tête posée à même le silence – là où le jour éclaire l’autre versant du monde – celui où les visages s’enflamment à force de s’embrasser – celui où la chair et la lumière ont la même couleur – celui où les âmes ne se lassent jamais d’être fraternelles…

 

 

Tout concourt à notre émergence – à notre (si dérisoire) existence – puis, une fois l’expression éclose, à notre disparition. Et les hommes s’en étonnent encore…

 

 

Entité d’instincts et de désirs. Créature de chair, de sueur et de semences – âme à peine balbutiante – si peu interrogative – si peu intéressée par le miracle de la matière et de l’existence – et moins encore par le mystère du souffle et de l’esprit – peut-être plus extraordinaires encore…

Combinaison d’atomes guère raisonnable…

 

 

De la première aurore à la mort – les mêmes ombres et le même crépuscule – jamais enflammés…

 

 

De miracle en miracle – et plongé, pourtant, dans la même misère. Entre Dieu et l’homme. Entre le monde et la solitude. Avec l’allant – et l’opiniâtreté – du pas et de la page…

 

 

La chair marquée par la terre – et enfoncée en elle. Et l’âme vouée – tout entière – au silence – à l’invisible – au mystère – qui, peu à peu, se dévoilent…

 

 

Seul face au pain et à la page. Seul comme nous l’imaginons trop confusément – à maudire une vérité si belle…

 

 

Seul avec un Autre qui est toujours davantage nous-même(s) – comme une autre manière de vivre avec soi – sans la nécessité du monde et des visages…

 

 

Sans le monde – sans les Autres – le manque se consume – la solitude devient incendie volontaire – feu de joie – espace (enfin) propice à l’Amour et à l’élan contributif…

 

 

Dans la compagnie d’un ciel hospitalier – en ce lieu où le silence s’offre – et accueille tous les élans…

 

 

Quelques souffles – quelques pas – puis, très vite, tout s’épuise et s’éteint…

 

 

Qu’un seul visage en héritage…

 

 

Un peu de bruit et – partout – le même silence…

 

 

Une épaisseur – une intensité – comme si la vie était miraculeuse et le quotidien un présent offert par le silence…

Proche des Dieux peut-être – mais avec humilité et gratitude – comme les seules couronnes autorisées par l’innocence…

 

 

Très haut perché – à quémander au ciel ce que seule la terre peut offrir…

Ciel encore – ciel toujours – dans la proximité des âmes aimantes…

 

 

Lieu infime au milieu du monde – fragment relié à tout (de mille manières) – et ouvert sur l’infini. Au fond, la seule véritable perspective de l’homme…

 

 

Gouttes de pluie et de sang – inextricablement liées – issues de la même source – et dont le ciel dirige le destin…

 

 

Orgie de mots sous la pudeur et le mutisme. Feu minuscule, en vérité, dans le silence et la nuit du monde…

 

 

Cris du premier homme pris en défaut d’incroyance…

 

 

A courir partout comme si nous avions la nuit à nos trousses. Et à tourner en rond comme si la vie était un abîme… C'est dire à quel point nous ignorons que le gouffre et l’obscurité sont au-dedans…

 

 

Dieu a pour nous tant d’Amour qu’il pardonne – non seulement – nos absences et nos infidélités – mais il y consent (si l’on peut dire) de toute son âme…

 

 

Tant de forces en soi qui nous font tourbillonner…

Vents, souffles et élans porteurs tantôt de création, tantôt de destruction – mais toujours humblement et admirablement contributifs…

Et cette intériorité immobile – inchangée – inaltérable – au milieu de toutes les tourmentes…

 

 

Le sauvage et l'apprivoisé – en nous – qui se disputent chaque événement – chaque circonstance – chaque destin. Et, à chaque instant, les mille traversées possibles…

 

 

A petits pas sur notre fil nocturne – si fragile(s) – sous la lumière de l'aube…

 

 

A tourner autour du même soleil en espérant pouvoir éclairer la nuit – comme s'il était impératif de changer le monde – et comme si l'homme était Dieu…

A se demander pourquoi la vie a été inventée…

 

 

Point infime dans l'univers à la rencontre de son Autre – de tous ses Autres – ces restes de nous-mêmes au-dehors et au-dedans…

 

 

D'où viennent donc les vents et la mort – et ce jeu – et ces drames – qu'ils offrent aux vivants…

 

 

Certains vivent sous la tutelle des Dieux – et, parfois, sous leurs bottes. D'autres se sont hissés sur leurs chevilles en arborant un sourire de fierté. Et d'autres encore – moins nombreux – jouent avec innocence dans leur chevelure…

 

 

C'est Dieu – en nous – qui frappe et caresse – apprivoise et rejette – honore et crucifie. Et nous avons la bêtise – le malheur et la prétention – de nous imaginer libres…

 

12 mars 2019

Carnet n°179 Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Prologue (fin de cycle et de saison)

 

Ce qui demeure – ce qui s’en va. Et le reste, en nous, réuni. Sang et larmes – les évidences d’une vie – ni meilleure, ni moins belle qu’une autre. Une parmi – et rien de plus…

 

 

Rien que ces mots – et cette bouche aux lèvres serrées – qui reste close par peur de mordre comme elle a été mordue…

 

 

Le silence et la rage. La solitude et la crainte de vivre. Le mutisme abyssal – ni refuge, ni tremplin. Une parenthèse – simplement – un retrait provisoire qui durera, peut-être, jusqu’au dernier jour…

L’errance d’une âme au bord de toutes les infortunes…

 

 

Ni ciel, ni abri – une illusion – une forme de mensonge. Et cet étrange espace qui nous réunit…

A demeure – là où ne reste plus rien. Seulement un peu de tristesse et de mélancolie…

 

 

A ceux qui nous ont quitté(s) – à ceux qui nous ont blessé(s) – parfois meurtri(s) – et d’autres fois plus encore – à ceux-là nous pardonnons… Mais les gardiens des blessures, eux, se souviennent – et se souviendront encore demain – comme au premier jour de la plaie…

Et ils continueront de protéger – corps et âme – ces parts, en nous, qui saigneront jusqu’à la mort…

Si fragiles – si sensibles – que nous sommes…

 

 

On ne peut recoudre ce que l’âme ignore. Dieu, en nous, doit être présent – tout entier – pour transformer les entailles en cicatrice – et initier le temps de la guérison…

 

 

A découdre le monde et la solitude – là où l’Amour est de passage – puis, de plus en plus présent. Comme la seule marque de ceux que tout a abandonnés…

A l’extrême des chemins – aux confins de ce monde – dans le prolongement de tous les désamours…

 

 

Dernier regard sur la brèche. L’étendard – à présent – timide – comme rentré au-dedans – presque muet – presque défait – au fond de l’abîme devenu aire d’accueil – réceptacle – surface où peuvent s’abriter, pour quelque temps, toutes les jointures (si imparfaites) de ce monde…

 

 

Illettré – à présent – comme un nouveau-né au regard émerveillé. Curieux – étonné de tous les effleurements – de tout ce qui passe à proximité de son âme. Sans mémoire – sans désir particulier – sans connaître la moindre chose – ni, bien sûr, le moindre langage. Les yeux et le cœur unis à chaque instant – à chaque secousse – à chaque percée du monde en lui…

 

 

Un jour, tout nous quitte – jusqu’à la peur de la mort…

 

 

Veille étrange où la lueur et la lumière demeurent ensemble – parfois accolées – parfois entremêlées – quels que soient la densité de l’obscurité et le degré d’absence alentour…

 

 

A nous barrer la route – comme si nous étions notre pire ennemi. A revenir – encore et encore – là où il faudrait faire confiance à l’errance. A vivre avec certitude là où il faudrait s’abandonner…

 

 

Présence en soi du plus sublime et du plus émouvant. Une âme – une tête – toute une trame, en vérité, à découvrir au cœur des jeux et des drames…

 

 

Des mots – rien que des mots. Un pauvre inventaire du réel apparent – intérieur et extérieur. Rien de profond – rien de caché – rien d’invisible. Un simulacre d’invention

 

 

Demeurer là où tout s’écarte – épaules et visages – chemins et promesses. Sur ce sentier invisible où les ronces sont plus nombreuses que les pas…

 

 

Lumière sur mille pentes escarpées – enfouie – égale – au même titre que le bleu et la nuit. Présente partout le long de nos intentions – à même nos gestes – au fond de l’âme – que les mains et la tête ont bien du mal à dénicher…

 

 

Rien qu’une forêt où s’abriter – rien qu’une pierre où demeurer quelques instants – l’espace provisoire d’une existence. Rien qu’une terre qui ne serait bâtie pour les hommes – mais pour les âmes curieuses et sans assurance…

 

 

A marcher de haut en bas – dans le même silence. A voir derrière les yeux les questions frémir, puis s’effacer. A écrire comme d’autres amassent l’or et les choses en espérant un peu moins d’inconfort…

 

 

Sous l’averse – les pas écartés – l’âme en pagaille. En constellations intérieures. Sur cet étroit sentier bordé d’abîmes et d’incertitudes. A être là – les yeux clos et le cœur vivant – et jamais ailleurs où vivre serait plus confortable. Dos courbé par l’effort et la gravité du monde. Comme une manière d’éveiller l’homme en soi – d’effleurer le mystère – et de dissiper la brume alentour. La lumière et l’échine au bord du temps – prêts à danser avec ce qui peuple nos blessures…

 

 

A noter tant de secrets invisibles – incompréhensibles, sans doute, pour la plupart des hommes. Comme des pierres – mille pierres quotidiennes supplémentaires – dans notre nuit – sur ce chemin imprécis – sur cette terre particulière où l’encre, la sève et le sang ne forment qu’une seule substance – l’essence de l’âme peut-être…

 

 

Ni pas, ni sente, ni élan – véritables. Une échappée hors du sommeil. Un éloignement – inévitable – hors du monde. Une solitude de l’âme grandissante…

 

 

Le repli – le retrait. L’effacement de toute forme d’épaisseur pour gagner en légèreté – et, peut-être, en liberté – et ouvrir un passage au-delà des mots – au-delà des livres et de la parole. Un ajour – comme un champ de lumière dans l’âme et le silence…

 

 

Où habitons-nous – d’où vient l’encre – et où se tient la page…

Et vers quel cercle nous mène le silence…

 

 

Et cette encre chuchotante qui tente – maladroitement – d’extirper du sommeil – comme si l’absence était évitable…

 

 

Quelque part – ces bouts de nous-mêmes – noirs – incendiaires – flamboyants qui rêvent de ciel les pieds et l’âme plongés dans l’abîme – englués dans la fange…

 

 

Il n’y a rien en deçà de la lumière – qu’un monde misérable accroché à de folles espérances…

 

 

Rives où l’errance est (semble être) le seul voyage – la seule aventure – possible. Ruines et visages de l’absence – univers où tout s’étiole mécaniquement – méthodiquement – inexorablement…

 

 

Tout désarticulé – comme un pantin aux ficelles folles – malmené par les souffles de la scène – et abandonné là par le marionnettiste…

 

 

Si près du monde – et, pourtant, que l’âme des hommes me semble lointaine…

 

 

Ardeur, gestes et paroles – comme si nos actes pouvaient faire pencher la balance…

Mieux vaudrait se taire et rester en retrait. N’agir qu’en fonction de ce qui nous habite – et mettre son âme au service des circonstances…

 

 

Le monde n’est qu’une idée qui effraye – une sorte d’exigence (superflue) qui pousse au sacrifice et aux compromissions…

Notre contribution est ailleurs – au-delà des masques et des costumes – au-delà du monde visible…

 

 

Tout se balance avec indolence ou frénésie. L’encre et les visages dans la nuit – profonde – complète – ancestrale. Et l’immensité, si souvent, rêvée – jamais atteinte – et parfois (trop rarement) célébrée. Trop d’ombres peut-être – trop d’insensibilité et de tiédeur dans nos gestes et notre âme accablés…

 

 

Ce rien d’étrangeté qui, à la longue, devient profond mystère. Et cet émerveillement initial transformé, peu à peu, en accablement. Comment la vie peut-elle – à ce point – nous éloigner de son centre…

 

 

Debout – apparemment. Adulte et responsable. Mais si faible – si enfantin – et si démuni au-dedans. Innocent – puéril en vérité. Agenouillé – la face éplorée contre le sol…

Comme un oiseau aux ailes déchirées. Une feuille jaunie abandonnée par les saisons. Un peu de glaise – à peine – survivante…

Paré de ce grand mensonge dont seuls les hommes savent s’envelopper pour tenter de rendre plus belle – plus haute – moins tragique et plus supportable – leur insignifiance – et se sentir – ainsi – capables d’échapper à leur condition naturelle…

 

 

Dimension terrestre si vive – si marquée – presque omniprésente que l’on habille – avec maladresse – de quelques dorures – mais qui, en vérité, étouffent le plus essentiel

 

 

Ici – relié (autant que possible) à soi – à l’âme – au monde – aux Autres – à tout ce qui nous constitue…

 

 

Funambule gourmand – affamé – malhabile – taciturne – presque immobile malgré le temps – malgré le manque et la faim. Jouant – seul – sur son fil – devant l’indifférence des Autres. Blessé – toujours – blessé mille fois – dix mille fois – des milliards de fois – depuis le premier pas. Cherchant à vivre et à guérir – à connaître et à aimer – presque toujours, en vain…

 

 

Premier et dernier jour de la saison. Le cœur sensible – sans échappée – sans manipulation. A se demander où se dissimulent le mystère – la vie intense et l’Absolu. Serait-ce dans l’âme – ce fantôme – cette étrange chimère… Serait-ce au fond de soi – au cœur de cet espace si étranger… Ou serait-ce au-delà – sur ce versant invisible qui surplombe les illusions…

Comment savoir – comment le découvrir avec cette insensibilité pathologique

Un jour de plus à se morfondre et à s’interroger…

 

 

Le vent – plus efficace – que nos tentatives pour trouver l’équilibre sur sa poutre – sur son fil. Un pas devant soi – un pas après l’autre – puis, les suivants qui s’enchaînent – jusqu’à la chute – ou l’immobilité parfois – jusqu’à ce que le vent – tout entier – nous happe – nous encercle – nous pénètre – avant de pouvoir rejoindre un autre monde – une autre poutre – un autre fil – et de continuer à avancer contre mille autres vents nouveaux…

 

 

Sur la route – nouveau départ

 

Là – peut-être – au bout de soi – quelque chose d’insensé…

Un jour manifeste – une nuit sérieuse – tout – sans doute, n’importe quoi – une autre vie au-dedans de l’ancienne…

 

 

Un retour – un chemin – un horizon moins encombré. Un mariage peut-être – au fil des instants. Rien de provisoire – ni de définitif. Des noces discrètes entre l’incertitude et le rythme journalier…

La joie des retrouvailles au cœur de l’espace avec cette figure manquante que nous avons (outrageusement) oubliée…

 

 

De part en part – foudroyé par cette incroyable gravité…

A croire et à espérer – bien plus qu’à vivre. Ainsi – peut-être – comme s’y résignent – inconsciemment – tous les hommes…

 

 

Ce qui nous sépare de nous-mêmes – éparpillé(s) – haché(s) menu – à peine survivant(s) – dans la mélasse terrestre – le marécage des vivants – que les hommes, pourtant, tiennent en si haute estime…

 

 

A mes côtés – mes compagnons les plus fidèles – loyaux jusqu’à la mort. En face de moi – quelques livres – mes amis de papier – mes amis d’autrefois – et ceux d’aujourd’hui. Et, en moi, cette solitude sauvage – incorruptible – et cette tristesse glacée qui aurait aimé partager davantage…

 

 

Une âme déplacée – à l’orée de l’inconnu – sur cet horizon invisible que les hommes considèrent comme une incertitude (trop) inconfortable…

 

 

A hauteur de plèbe – au milieu des étoiles – sur cette fameuse terre des hommes

 

 

Un âge au cœur de celui que l’identité affiche – ancestral – ineffable – éternel. Une folie ou une incongruité pour ce monde. Comme un diadème invisible au milieu de la boue…

 

 

Séparé – autant que peut l’être l’homme. Mais l’âme – toujours – aussi exigeante – qui soumet le moindre visage aux impératifs de la rencontre

 

 

Au cœur du jour – dans cette nuit déjà si ancienne – à se demander (encore) si le plongeon sera fatal – et l’immersion complète exigée…

 

 

A grandes enjambées – là où la corde et le filet ont disparu – abandonnés quelques années plus tôt. Face à la montagne – à présent – devant ce visage inconnu en soi – immobile depuis des siècles – qui n’a jamais gravi le moindre sommet. Né bien avant nous – et, sans doute, présent depuis toujours…

 

 

Se résoudre à atteindre ce qui est infranchissable. Plus proche que ce souffle – cet espace que nous imaginons lointain – placé, pourtant, au cœur de l’âme…

 

 

Chaleur dédoublée – celle d’autrefois qui persiste – et celle du dedans – bien plus vive aujourd’hui…

 

 

Demain – comme une bouée lancée toujours trop loin. Jamais serait plus juste – et plus ouvert. Il suffirait de recentrer le geste – et la tête – sur ce qui est devant soi sans jamais laisser approcher les instants suivants…

 

 

Ce qui s’étiole – ce qui jaillit et se renouvelle. La même aubaine de vie – la même espérance – le même désastre…

Une froideur – un intervalle – et la mort prochaine. La continuité des épreuves…

Le reflux du monde. Et l’espace en soi – tantôt ouvert – infini – tantôt saturé – incomplet – si étroitement terrestre…

 

 

Ce qui vient avec les visages – et à travers le langage – la même surprise – le même émerveillement – puis, un peu plus tard, la même tristesse – la même désillusion…

Ce qui nous terrasse – le sol en moins – comme l’espérance des ailes – et l’envol fauché à la racine…

L’épaisseur surgissante jusqu’à fendre l’âme – et caresser le ciel le plus bas. Une route, en quelque sorte, vers le plus improbable…

 

 

Pied à pied avec l’épreuve et le destin. Le plus tragique et la possibilité de la grâce…

 

 

Le livre, la parole, le silence. Et l’étincelle du temps. A répondre aux oracles et à l’appel des Dieux. Comme si vivre était un chant – une vocation…

 

 

Le réel à pleine main – et au cœur de l’âme – non comme un supplice – non comme une épreuve – mais comme un impératif de rééquilibrage…

 

 

A veiller – entre l’obscur et la possibilité d’une route – entre hier et l’incertitude des chemins. Comme si la boue et l’asphalte constituaient l’essentiel de notre destin…

 

 

Appuyé, peut-être, sur l’une des extrémités du monde – là où si peu vont – là où l’Autre a un étrange visage – là où la nuit se confond avec l’espérance. Au bord de l’âme. Tout entier présent à ce qui jaillit du jour et des chemins…

 

 

L’attention parallèle à la somnolence – dans l’axe des jours qui, un à un, nous font face. Présence souple – fine et détachée – là où, autrefois, la fuite et la crispation étaient naturelles…

 

 

La main et l’âme au cœur de la matière – soumises aux exigences du temps. Là où il n’y avait que peines et caprices – pensée et imaginaire superflus…

D’un jour à l’autre – comme les tâches qui se succèdent…

Et ces Autres apparemment si lointains – que le sol rend proches. Pas, têtes et substances reliés – presque collés aux nôtres par l’espace qui semble – illusoirement – nous séparer…

 

 

Parole et lumière unies à travers les âges – de livre en prière – de bouche en âme – jusqu’au cœur du réceptacle…

 

 

La parole comme reflet de l’union entre le souffle, la matière et l’infini. Et demeurer là – tout entier – dans ce jaillissement…

 

 

Ni porte, ni traversée. Un seul chemin qui soumet et (parfois) domine l’âme. Comme un prélude à l’allure, si souvent, âpre et cruelle. Comme les balbutiements d’un retour vers ce qui, un jour, nous a enfanté(s) avec innocence et ferveur…

 

 

Bifurcation des jours. L’entrée en matière du plus dense et du plus léger. Comme une ronde où le vent et l’âme se tiendraient par la main…

 

 

Du bleu, du noir, du jour. L’aventure de l’homme. Et le sacré – en soi – dont nous ignorons la présence…

 

 

Rien ne nous aura davantage creusé que la lumière…

Et à notre hampe – pas même un éclat ; les viscères du monde sur lesquels on aurait greffé un peu de cervelle – un soupçon de perspicacité…

 

 

Inventer – à travers la langue – une autre langue comme on rêverait un autre monde – plus vivable que celui dans lequel on a été jeté…

 

 

Rien de l’agir. Ni rien de la pensée. Seul un souffle – parfois un reflux – un retour – un élan. Une simple manière de vivre

 

 

Une dimension – une perspective – l’au-delà de la volonté – l’allégeance au destin et aux circonstances. La plus juste façon d’exister – peut-être…

 

 

Le désarroi d’un Autre où l’âme aurait plongé. Et la venue progressive de l’émerveillement…

 

 

Immobile comme l’âme et la pierre. Dans le prolongement du souffle. Au cœur du même chaos. Au cœur de la même discontinuité…

 

 

Eau et montagne. La solitude des pierres mal arrimées à leur versant. Et la vie comme un voyage – comme un long effritement vers le néant…

La fluidité de la matière – comme la lente évaporation de la neige. Comme la buée laissée sur la vitre par notre respiration…

L’évanescence des jours et l’impuissance de l’âme face à l’ordre du monde – face au cours naturel des choses…

 

 

A hauteur de sable. Et, pourtant, issus de la matrice qui enfanta les Dieux et le temps. Aussi réels que les étoiles les plus lointaines. Visages et dimensions multiples de la même perspective…

 

 

Espace autour de soi – et mille univers au-dedans – reliés à l’invisible…

 

 

Ce qui s’arrache – ce qui se détache – ce que l’on perd – lorsque la vie tourbillonne. Et cet esprit accroché aux parois de tous les abîmes…

 

 

L’espace prétendu auxiliaire (et, pourtant, central) où l’enfance demeure éternelle – et l’invisible, notre seul visage – l’unique permanence à travers les âges…

 

 

Ces pas sont-ils les nôtres ? Où sont donc passés les chemins…

Du monde à soi. Du dedans vers l’extérieur. Et ce visage – et cette terre – d’autrefois dans quel pli ont-ils disparu…

Rien n’a changé – mais rien n’est plus reconnaissable. Comme si l’innocence – la clarté de l’enfance – avait balayé toutes les certitudes de l’âme…

 

 

Dans quel (nouveau) gouffre nous précipitera donc la mort…

 

 

D’une aube à l’autre sans voir ni le vieillissement du corps, ni l’inertie de l’âme…

A peine posé au-dedans de soi…

 

 

Destin nocturne. Aussi dense que le noir – aussi anonyme que l’étoile…

 

 

A observer les défilés – le prolongement hébété du monde – et le désarroi partout – au-dedans et au-dehors – et l’effarante transparence – l’effarante perméabilité – des frontières apparentes…

 

 

Un regard immobile – un souffle intermittent – et la vie jaillissante – primesautière – expansive – et bientôt moribonde – et bientôt renaissante…

 

 

Vertige d’un Autre en soi – infiniment plus vivant et déluré – infiniment plus explorateur et aventurier – plongé au fond de tous les abîmes et surplombant tous les drames – curieux et émerveillé (depuis toujours) de ce qui jaillit – de ce qui passe – de ce qui nous effleure et nous traverse…

 

 

Plongé dans cette parole – plus épaisse que la terre – plus fragile que la chair – et aussi libre, peut-être, que l’oiseau et les feuilles de l’automne…

Comme si les mots contenaient davantage que l’âme et le monde réunis – l’incroyable densité de l’invisible…

 

 

Poésie du silence – porteuse d’encre, de joie et d’effacement. Matrice de tous les possibles qui laisse la feuille blanche – vierge – saupoudrée (seulement) d’un peu de neige et d’invisible…

 

 

L’homme – si prompt à s’inventer – à tout inventer – jusqu’au délire – jusqu’au néant – jusqu’à l’apothéose de la catastrophe – et jusqu’au seuil, parfois, du possible et de la grâce – livrant tout à l’hypostase…

 

 

Libre d’imaginer – contraint de vivre. Entre le rêve et la contingence – la fuite et le destin…

 

 

Devant le vide – devant l’autel – devant le monde – la même ardeur et le même silence – la joie, la solitude et le dénuement…

 

 

Entre soi et le monde – cet espace que l’on emplit si vainement. Murs de gestes et de croyances. Forteresses d’objets. Remparts d’idées et de paroles…

Tours et trônes instinctifs – naturels – absurdes et inutiles…

 

 

Géographie solitaire – comme une épopée pour soi – entre merveilles et soleil – entre démons, brûlures et tristesse. Quelque chose d’infiniment tendre et sauvage – comme un impératif – le prélude essentiel au vrai vivre, peut-être…

 

 

Sans visage, ni horloge – sans autre prochain que soi-même. A essayer de deviner ce que seraient les heures avec d’Autres en des lieux différents…

 

 

Jour après jour – le même rythme – les mêmes circonstances – avec d’infimes variations au gré des chemins – et une joie plus grande que celle qui serait offerte par la proximité du monde et des visages…

 

 

Voyage dans un autre temps que celui du monde – où l’âme et les aiguilles tournent – presque immobiles…

 

 

L’art festif – au-dedans – à l’abri des petites liesses du monde. En retrait, en quelque sorte. Infiniment solitaire – infiniment silencieux – célébrant, avec tendresse, cette joie – ce miracle – d’être en vie…

 

 

La grande ronde dans le désert de l’âme – au rythme des vents – parmi les arbres et les bêtes qui précèdent mes pas…

Sans autre présence que celle de Dieu et de l’homme – en soi. Et dans la compagnie de ce qui les entoure…

 

 

Un peu de nuit encore – comme le prolongement timide de ce que nous fûmes – et de ce qui nous fit chuter…

A l’exacte place où tout a été inversé…

 

 

Une autre joie par dessus l’ancienne – indéfiniment…

 

 

Loin – si loin – des rencontres aux visages masqués. Dans l’entre-deux des mondes – celui qui élève et celui qui broie…

Tout – sous des allures merveilleuses – jusqu’au plus abominable visage…

 

 

Aimer le moins poétique du monde. Tous les cris et toutes les peines de la terre. L’étroitesse, le tragique et la faim implorante. Le soubassement des destins – le socle des âmes – pour que puisse fleurir l’au-delà de l’homme

 

 

Eclats d’ailleurs – éclats d’autrefois – éclats de demain peut-être – et des mille jours suivants. Sur toutes ces pages où rien – ni personne – n’est présent…

 

 

Mille mondes au cœur de ce monde – séparés par mille schémas aux contours trop précis – trop déterminés – trop rigides – pour se rencontrer…

 

 

Tout est à sa place – dans le désordre apparent du monde. Et nous nous acharnons, pourtant, à transformer ce prétendu chaos pour le rendre plus vivable sans même comprendre que nos agissements amplifient la tragédie…

 

 

Consentir encore à vivre malgré les extinctions. Ce qui fit jaillir le souffle et les tempêtes dans cet assoupissement…

Un privilège – l’ultime prétention à l’Amour, peut-être…

 

 

Entre les ombres et les vivants – entre la fatalité et l’indécision – dans les pas obscurs de ceux qui nous ont précédés. Avec – au loin – la lumière consentante…

Seul(s) – comme si le monde s’y prêtait – et ne consentait même qu’à la solitude…

 

 

Au cours de chaque voyage – de chaque étape – arrive toujours cet instant où la grâce et l’intensité cèdent le pas à la gravité et à l’automatisme. Comme le franchissement du même seuil où la vie cesse d’être une aventure – où chaque foulée se transforme – inexorablement – en routine et en sommeil…

 

 

Et si la nuit avait été inventée par des yeux trop longtemps fermés…

Rien que des ombres – et au loin – et au-dedans – un peu de lumière – inaccessible…

 

 

Misère et désastre – et caché tout au fond – le merveilleux – le plus inespéré. Dieu et le paradis au cœur de la fange et de la tragédie…

Là où le ciel tombe et l’âme se redresse – au croisement précis de la terre et de l’infini – sur cette brèche creusée par le cœur ouvert…

 

 

La vie qui – à travers nous – s’amuse avec elle-même. Tout geste – toute parole – tout élan – est elle – aussi sûrement qu’est dérisoire notre nom…

La vie qui se poignarde et la vie qui se console – à travers nos certitudes et nos prétentions. Toujours innocemment intentionnelle

 

 

Ce qu’il faut tuer pour survivre. Et ce qu’il faut aimer pour apprendre àvivre le cœur blessé – le cœur ouvert…

 

 

Tout est là – criant – suffocant – à travers le silence. Au cœur de ce manque douloureux – presque toujours plaintif – dans l’esprit et le corps affamés…

 

 

Ce qui manque à la terre, le ciel en déborde. Et inversement. Et le vivant – cette étrange jointure – penche tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre. Inégal et partagé en toutes choses…

 

 

Voir en chaque chose – en chaque visage – la figure même de la vie – tantôt blafarde – tantôt écarlate – tantôt bonhomme – tantôt violente – tantôt honnête – tantôt rusée – survivante – toujours – au milieu du chaos qu’elle a, elle-même, engendré…

 

 

Matière d’un seul tenant où tout se touche – se heurte – se frotte – s’enfante…

Ossature de papier où bruisse la chair du grand squelette…

De la même couleur que la terre – à quelques nuances près…

 

 

Bouts de terre et de ciel – agglutinés ensemble – les uns contre les autres. En attente de surprises et de nouveautés. Sur mille chemins balisés où chacun suit mécaniquement les pas précédents – les traces existantes – avec ce faux sentiment d’éternité inventé pour essayer d’échapper aux marges et au provisoire…

 

 

Rien qu’un songe – peut-être – comme demain l’était autrefois. Rien qu’un élan pour dissiper le pire et les malheurs d’aujourd’hui. Rien qu’un espoir d’embellie pour donner un peu de sens à la tragédie…

 

 

Avant le rêve – avant même le réel du monde – existait déjà l’autre dimension – celle qui a toujours su se passer des choses et des visages…

 

 

Ce que personne n’entend au fond – ce murmure – à peine – derrière les bruits du temps. Ce que personne ne voit au fond – cet invisible présent au milieu du monde – au cœur de chaque visage. Ce que personne ne vit en définitive – ce sacré dissimulé en chaque geste – au plus profond de l’âme…

 

 

Beauté et bonté manifestes de celui qui agit à partir du respect. Ce qu’il y a de plus sage en nous – cette innocence faite de tendresse et de lumière. Le plus noble du monde. Le plus haut de l’homme. Et le plus prometteur, sans doute, du vivant…

 

 

A imaginer ce qui pourrait être – à rêver de ce qui devrait être – au lieu de vivre – pleinement – ce qui est – là simplement…

L’esprit avec ses mille pensées – avec ses mille désirs et ses mille frustrations – nous emprisonne de telle manière qu’il lui est impossible de nous délivrer de la détention dans laquelle il nous a plongés…

 

 

En prise directe avec le monde et les choses – au cœur de cette matière qui s’insinue partout. Le corps et l’âme d’un seul tenant qui se frottent à tout. Fragiles – dépendants de mille manières – contraints d’offrir au séant ce que l’on offre habituellement à la tête – et inversement – livrés à tous – et réclamant, parfois, un peu d’aide à ceux qui passent et sont disposés à tendre la main…

 

 

L’âme errante – vêtue d’un long manteau sombre. Et le cœur si proche des mains à l’ouvrage – rougies par les sentiers nouveaux – rugueux – corrosifs – éminemment réels – si loin des gouffres imaginaires dans lesquels nous ne tombions – autrefois – qu’en rêve…

L’âme rougeoyante – réchauffée – et éclairée peut-être en partie – par les feux du monde – et ces faisceaux de lumière offerts par l’invisible…

L’âme comme un foyer – une chambre heureuse – une demeure infinie – où il fait bon vivre quels que soient les lieux et les circonstances…

 

 

Les chemins comme les jours – aussi nombreux que les rêves, les rives et les visages. La nature même du monde – la multitude de l’illusion…

 

28 février 2019

Carnet n°178 Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Sur le mur – rien – le souvenir d’un sourire – à peine – quelques traces presque invisibles d’un temps révolu. Le silence et la nuit alentour. Quelques restes de sommeil. Et cet Amour en soi que personne n’a accueilli – et qui creuse, à présent, au fond de notre poitrine…

 

 

Des signes – une voix – quelque chose – une sente, peut-être, qui se dessine et s’emprunte – parallèle aux chemins et aux souffrances façonnées par le voyage et les rencontres…

Fenêtre à travers tous les murs qui nous encerclent. Meurtrière sous toutes les latitudes incarcérantes…

 

 

Longue énumération des visages et des tumultes – des rumeurs du monde – des ruses et des mensonges – de toutes les stratégies indigentes à l’usage des sans fièvre – des sans révolte – des sans poème – de tous ceux qui s’accommodent (tant bien que mal) des frontières et des saisons…

Puis se taire – et réduire ses pages au silence. Que pourrait, en effet, offrir au monde toute parole supplémentaire…

 

 

Porté par le voyage et la rébellion – par l’errance et la nécessité des mots. Et si peu de jours pour marcher et comprendre – et témoigner des affres, des surprises et des bienfaits de la route…

 

 

Adieu à (presque) personne – comme si nul n’était réellement vivant – ni digne de confiance. Traître et analphabète – sûrement. Et capable seulement d’instincts et de sommeil…

Mais où est donc passé l’homme… A-t-il seulement existé… Et en quel lieu se retirer pour le rencontrer…

 

 

Tout est rêve – histoire – sauvagerie – ruse et commerce – mensonge et faux-semblant. Et tout est si provisoire. Comme si nos traces sur le sable pouvaient (encore) avoir quelque importance…

 

 

Personne – comme le plus sûr lieu du rendez-vous…

 

 

Ce qui s’étreint, peut-être, le temps d’un baiser… Un instant où le possible peut enfin rencontrer sa réalisation. Une parenthèse provisoire dans cette longue (et douloureuse) errance…

 

 

Qu’y a-t-il donc à vivre… Faudrait-il donc s’inventer à chaque seconde – et, avec nous, le sang, la chair et l’âme – l’homme, la terre et le destin – ou tout est-il déjà trop corrompu pour espérer goûter l’impossible – l’être et la joie au-delà des rêves et des habitudes – l’existence (la vraie vie) au-delà des coutumes et des conventions…

 

 

Espérer et se souvenir – comme si la vie n’était qu’un songe…

 

 

A se débattre dans l’épaisseur du monde et l’inconsistance des sentiments. Vies graves – vies vaporeuses – à batailler contre la matière – au ras du sol – dans l’effleurement (à peine) des choses…

 

 

Rien ne meurt véritablement – tout s’éteint et se rallume sous d’autres traits – selon l’ordre des jours

 

 

A se cacher les yeux comme si l’on pouvait échapper au réel – et devenir en rêve le substrat du monde et des choses. L’unique marionnettiste des spectacles…

 

 

Que peut-on partager avec l’absence et les absents… Un peu d’espoir – sans doute – comme le double de la trahison…

 

 

Désormais rien ne s’octroie qui, en premier lieu, n’est pas…

Le présent face aux non-dits. Le silence face aux souvenirs et à l’espérance. La sagesse qui ne condamne ni la nuit, ni le sommeil. Ce qu’offre le jour à travers nos grilles…

 

 

A s’assoupir comme si le temps était le seul horizon terrestre. A rêver comme si l’avenir était la seule perspective – la seule pente possible…

Mort(s) – presque mort(s) – déjà – avant de vivre…

 

 

Le manque et la soif. Au cœur du monde et de la solitude – comme si l’un pouvait être vécu sans l’autre… Le rêve et la lumière. Le cri, la parole et le silence. Et cet étouffement au fond de l’âme. Au cœur de cette nuit qui fut notre seul décor – et notre seule trouvaille…

Le visage lacéré par le voyage et les chemins – par toutes les rencontres aussi tranchantes que les pierres…

 

 

A l’heure du miracle, que pourrait-on encore espérer…

Ni jour, ni nuit – le signe de la moindre exigence…

 

 

Les pieds et l’âme plongés dans la solitude et l’austérité. Le monde et les Autres en jachère – quelque part là où l’on mendie et accumule encore…

Ici – rien – ni au-dedans, ni aux alentours. Quelques fleurs – un peu d’innocence dans les mains et sur la pierre…

L’ardeur de la langue et le parfum du plus légitime. L’hymne et le printemps – comme si les hommes et le temps n’avaient plus d’importance…

 

 

Le souvenir d’un éboulis. Les obstacles infranchissables. Les rêves contenus. L’effondrement et le drame. Le sort de tout homme à l’approche de la mort…

Les désirs qui, un à un, s’effeuillent – s’égarent – s’allègent. Le poids infime de l’infini. Et entre nos oreilles – ce chant mystérieux, puis le silence. Et, peu à peu, ce grand sourire qui se dessine sur les pourtours de l’énigme…

 

 

La vie – la mort – comme abstractions et drames supposés. Les tourbillons du temps. L’âme blanche – et la figure nue – esseulées…

Ce qui s’incline et se caresse. Ce qui surgit comme un divin présent…

 

 

Feuilles sans relief où les gestes sont trop lointains – à peine visibles – presque indécelables. Une voix sombre et un peu d’encre jetées sur le monde comme une défaillance ou une impossibilité. Comme une âme privée de ciel et d’élan – contrainte d’ajourner son ascension…

Et, plus loin, un sentier sauvage où ne règnent que l’avidité et le commerce – le plus vil du partage…

 

 

Flammes et vent. Grand soleil. La vraie vie sans image – sans commentaire – où l’or – le brillant de l’or – n’est qu’une façon de voir – une manière de vivre au milieu du noir et des fleurs…

 

 

Amour défunt. Âme sans poids. A compter ce qu’il reste de joie à l’envers du monde et des chemins. Un peu de temps et de silence. Le mirage de vivre. Le miracle de la nudité. Et ces amas et ces bruits que l’on traîne – partout – derrière soi…

 

 

A tourner autour du moindre soleil comme si le monde pouvait réchauffer l’âme – comme si la nuit était franchissable…

 

 

Dans le regard – un peu de sang – quelques cendres – quelques flammes – les restes, peut-être, d’une flamboyance ancienne – et ces grands arbres au milieu des pierres. Le sol gelé et le désert grandissant. Et ce cœur disparu – anéanti peut-être. Et ces fleurs si belles plantées au milieu de la solitude et du néant…

 

 

Ce que nous avons effleuré n’a, peut-être, jamais existé. Un mirage – une utopie – une manière, sans doute, de combler le vide et la peur. Une manière de se résoudre (tant bien que mal) à n’être personne – deux mains – une bouche à peine – offertes aux voyageurs – à ceux qui rêvent – à ceux qui sommeillent – à tous ceux qui cherchent ce qui se cache derrière les masques et les visages…

 

*

 

Immersion terrestre – solitude absolue – ruses instinctives et incommunicabilité. Âpre leçon de vie après bientôt un demi-siècle de naïveté et d’espérance. Pauvre idiot que je suis…

Noyade – à présent – après avoir quitté l’archipel de l’illusion…

 

 

Murs partout – Amour et silence en soi – recouverts (encore) par trop de rêves et de blessures…

La joie comme seule nourriture à dénicher au fond de l’âme – au cœur de cet espace où l’Autre est subsidiaire – élément possible (seulement) pour vivre à l’horizontale nos quelques linéaments de verticalité…

 

 

Amour en soi – potentiellement partageable…

Langage et mots de solitude destinés à cet espace – en chacun – si souvent ignoré, dénié ou condamné…

Un arbre – une épaule – pour son propre secours dans cette forêt sombre de visages – dans ce grand désert – où nous ne survivons que par la ruse et le mensonge – ligotés, malgré nous, aux rêves et au temps…

 

 

Chair et âme assoiffées de l’Autre – inaccessible toujours – sauf pour assouvir (momentanément) ses désirs solitaires…

 

 

Monde et nuit rêches – sans espoir – où l’accueil et la chaleur ne sont qu’apparents – et provisoires…

Trop de différences nous animent. Tout est trop saillant – et les divergences inévitables…

Et ça s’imbrique (ça essaye de s’imbriquer) avec douceur – avec violence ! Et ça frotte ! Et ça racle ! Et ça coince ! Comme si l’horizontalité du puzzle était grippée – presque irréalisable…

Et après mille compromissions – mille tentatives d’emboîtement – et autant de manières de plonger dans le sommeil et l’aveuglement, la solitude – toujours – finit par reprendre ses droits pour que nous puissions retrouver la seule liberté terrestre possible…

Tout est condamné, un jour ou l’autre, à glisser jusqu’au dernier visage – jusqu’au dernier vitrail – jusqu’à l’ultime ouverture sur le monde. En soi – là où résident l’habité, la grande solitude, l’aube et l’insomnie – la seule délivrance véritable…

 

 

Un mot pour soi – et mille autres qui suivent – comme une consolation – les conditions nécessaires à la rencontre – en nous – entre soi et soi – ces deux parties mystérieuses – et si énigmatiquement intriquées – bien davantage que cohabitantes…

Tentative de toucher à la fois l’infini et la condition terrestre – de réunir les deux dans l’âme – et de les vivre ensemble sans peine – sans contrainte – sans déchirure – ni même nourrir l’espoir d’une visite étrangère – d’un rendez-vous (presque toujours manqué) avec le monde…

Ni désir, ni exercice. Simple évidence. Urgente et indispensable nécessité. Conviction du moins pire à vivre après trop d’aventures désastreuses…

 

 

En soi – selon ses appétits et sa propre cadence – et ses reliquats de rêve et de sommeil. Etrange et bienveillant ami – frère de nous-même(s) – à l’écoute – toujours – aisée, délicate et patiente – précieuse présence – la seule sans doute…

Frère d’armes et d’Amour – étrangement pacifique – à qui concéder le regard, l’infini, la vie et la posture du maître et du sage – à qui offrir ses peines et ses souffrances. Le seul, en vérité, à frissonner avec nous – à écarter nos peurs – à savourer notre joie – et à encourager nos foulées en deçà et au-delà des murs de notre détention…

 

 

Elève en nous – poseur d’encre et d’affranchissement pour se libérer (tenter de se libérer) de nos énigmes et de notre misère – dans une langue inventée – idiosyncrasique sans doute – mais si nécessaire – si généreuse – si émancipatrice…

 

 

Goûter à ce qui se cache derrière les larmes et la tristesse – cet espace infini – ce parfum de liberté – le plus haut – et le plus pur peut-être – de la solitude. Et aller ainsi là où la langue et les pas nous mènent – sans a priori, ni arrière-pensée – à la manière de ceux qui ont su enjamber l’espoir et l’impossibilité…

 

 

Au-delà de l’âme et de la mort – au-delà du souvenir et de la folie. Emporté sans concession vers ce pays sans terre – vers ce pays sans croix – vers ce pays sans bannière – par-delà la douleur et la souffrance – ou immergé en elles – là où la lumière et le silence – l’union et l’amitié – l’Amour en soi – deviennent une évidence – une nécessité de chaque instant…

 

 

Sur le mur – rien – le souvenir d’un sourire – à peine – quelques traces presque invisibles d’un temps révolu. Le silence et la nuit alentour. Quelques restes de sommeil. Et cet Amour en soi que personne n’a accueilli – et qui creuse, à présent, au fond de notre poitrine…

 

 

Chaleur saillante sur les pierres grises – âme trouée – vacillante – harassée – qui – pour survivre – doit s’adosser au ciel et aux vents – à la justesse toujours changeante des circonstances…

Ni leçon, ni enseignement. Les yeux fixés sur l’heure présente – sur l’instant vivant. A frissonner sous la caresse de nos propres doigts…

 

 

Monde et paroles – de part et d’autre du mur. Comme deux univers séparés – distants – irejoignables. D’un côté, la matière, la ruse et les instincts. De l’autre, l’Amour, l’infini et la poésie.

Foule et bassesse dos à dos avec la solitude et l’envergure. Et nous autres, pris en étau – comme paralysés – comme écrasés par notre désir de réunification…

 

 

Moins de rêves dans l’encre. Moins d’affirmations. Une régression – un rapetissement, sans doute, de l’âme. Une plongée dans l’énigme et la chute. A deux doigts d’une terre et d’une langue nouvelles. A deux doigts d’un ciel enfin accessible…

Royaume, sans doute, ouvert à ceux qui ont tout perdu – à ceux qui ne sont plus personne – sinon deux mains tendues et un visage noyé par les larmes – hésitant entre la grâce et l’hébétude – entre le désarroi et la sidération. Devenus bien moins que des hommes ordinaires…

 

 

Traversé par les malheurs et l’interrogation – l’âme furieuse – la tristesse enracinée jusque dans nos plus énigmatiques profondeurs. Entre souvenirs et pensées – à tenter de se tenir vivant au milieu de la douleur et de l’incompréhension…

 

 

Mots concrets – non concertés – qui ne revendiquent rien – qui n’acclament personne – qui ne font l’éloge d’aucune idée – d’aucun dogme – qui cherchent – seulement – à franchir les frontières de l’homme – à réunir le dérisoire et l’Absolu – et à aller au-delà du rire et des larmes – dans le pressentiment d’un possible – d’un espace de réunification…

 

 

Rêvés – la vie, l’âme et le monde. Et l’invisible qui perce à travers tout. Ce que nous cherchons sans fin – nous autres que la moindre chose fait trembler…

 

 

Une âme soumise comme les bêtes – aussi farouche – aussi docile – aussi révoltée. A craindre la violence. Et à chercher la tendresse au cœur même de sa détention. Dans cette intelligence instinctive qu’ont oubliée les hommes à force de mensonge et d’illusion…

 

 

Tout se disloque – toujours – malgré nos édifices, nos résistances, nos rafistolages. Tout fait mine de se tenir debout mais sous les apparences, tout se défait – tout est déjà en ruine – proche de la désagrégation. Et lorsque tout s’effondre, ne reste que le néant – le visage trompeur du néant. Et en demeurant dans ce malaise – dans cet inconfort – dans cette terreur – le néant prend, peu à peu, des airs insoupçonnés – des allures de mort joyeuse – de liberté et d’infini décuplés – paroxystiques peut-être – comme un ciel enfin tombé sur la terre – au cœur de ce désert si douloureusement traversé…

 

 

Dans les replis du soir – la source et les noces foulées – la forêt gorgée de cris et de mystères. L’ombre et l’envol. La lumière timidement déployée. Le monde, l’invisible et le frisson. Quelque chose au goût de délivrance inachevée…

 

 

A notre réveil – la confusion de l’âme. Le bleu, la nuit, la voûte et la chair tendre – maladroite – encore trop insensible sans doute – mille fois meurtrie, pourtant, par cet étrange sommeil

L’encre écarlate – autrefois si grise – si sombre. Et ce grand ciel qui voit jaillir cette langue et cette parole – cette modeste liberté – si douloureusement gagnée – sur la pierre…

 

 

Dans le juste tressaillement de l’âme. Fragile – amoindri – le visage déformé par l’angoisse et la surprise. La gorge noire tournée vers sa propre intimité. Les rives sauvages. L’espace sans sève – sans élan. L’horizon griffé par mille crochets – toujours aussi féroces et affamés…

Dans ce creuset élargi par le sommeil où tout glisse et se raconte. Mille pages témoignantes. Encre éparse et régulière – à la manière des scribes d’autrefois – relatant mille expériences – mille aventures – mille chevauchées – où les héros ne fréquentaient que les épreuves et les Dieux – et après avoir affronté mille obstacles – mille démons – finissaient par apprivoiser l’Amour et la lumière…

 

 

Alliance entre soi et soi – au cœur de sa propre poitrine – sous les caresses de l’espace en nous ouvert – libéré. Fontaines et lacs approvisionnés – à présent – par la source…

Un Autre en notre âme est né peut-être – qui sait ? – à l’envers de la douleur initiale – ce grand monstre qui nous protège des dangers. La terre, les bêtes et les visages. Mille risques et mille chemins. Et cet hiver, en nous, qui dure encore…

Doigts recroquevillés sur l’espérance – comme si notre refus du monde et notre désir de joie suffisaient à rendre plus vivable notre condition…

 

 

Ni recul, ni avancée. Un tâtonnement presque immobile. Entre pièges et espace. Les mains plongées tantôt dans l’or, tantôt dans la fange. A parcourir l’âme et le monde en tous sens – en pensée. Entre absurdité, désirs, instincts, peurs et attention. A la manière si étrange des vagabonds et des hommes perdus…

 

 

Le monde et le jour entier tenus par le temps et l’attente – par cette faim naturelle irrépressible…

Entre joie et vertige – malgré les peines et les larmes – innombrables. Entre puits et ciel – au-dedans même de nos marécages. L’évidence et son mystère. Et ce fil suspendu au milieu de nulle part comme si le monde était peuplé d’anges et de pantins – glissés en chacun – au cœur de chaque homme…

 

 

Seuil apprivoisé – changeant – toujours plus lointain – sans doute infranchissable…

Si minuscule(s) face au monde et à l’addition monstrueuse des visages – face à la longueur et à l’âpreté des chemins…

Si minuscule(s) face à la lucidité en nous retrouvée – plus vaillante…

Et si seul(s) face à Dieu – et à l’évidence – si criante – partout de l’infini…

 

 

Âme dénudée par les larmes, les malheurs et le désert. Tête et mains dans leur sillon – plongées dans leurs tâches. Résistant – encore – aux songes et aux promesses. A la folie de ce monde englué (sans réticence) dans la certitude…

Seul aussi à cet instant – comme à tous ceux qui l’ont précédé. Eternel orphelin – entre le monde et l’espace. Incapable de choisir entre l’or des visages et celui – plus exigeant – de l’absence de consolation…

Sur cette pierre où l’âme et la langue constituent le seul recours – le seul secours – le seul signe tangible de notre existence

 

 

Entre l’abîme et l’horizon – à égale distance entre le monde et le ciel. Entre l’Amour et la barbarie – entre le partage et l’impossible…

Si humain, en somme…

 

 

Un pari sur soi – le monde – le ciel et l’Amour impossible. L’intention et la fin. La perspective et la déraison. L’univers d’un Seul – éparpillé en mille aires – en mille chemins – de partage…

 

 

A vivre – ensemble – sur la ligne de fuite du temps. Sans but (avouable) – sans hâte – guidés par l’habitude et le sens des flèches sur ces rives grises – désolées – désolantes – où tout déferle dans l’ordre et le chaos apparents…

Tout monte – l’ivresse en tête. Se dresse et ruisselle sur ces pentes si vaines…

 

 

Privés de sens (explicite) – le jeu et les danses. L’absurde manège des hommes. Fractions de temps – fragments de vie – éléments d’un chemin abscons – obscur – insensé…

Saccades étourdissantes à la mécanique fluide mais si souvent grippée. Âme et ventre à terre. Adossés au mur des possibles. Mais immobiles – sommeillant – malgré l’agitation et l’air brassé…

 

 

Au cœur de l’inconfort – à la lisière des mondes. Dans le repli de cette chose en soi – si farouche – si mystérieuse – si inconnue…

Tout est là – en pensée – en émotions brutes. Grossièreté et délicatesse entremêlées. A essayer de jouir dans les intervalles comme si le reste – tout le reste – n’était que malheurs et pierres froides…

 

 

Tout entier(s) – dans cet œil – cette tête – ce monde – qui contraignent et crucifient – et relèguent la tendresse à un vague (et trompeur) souvenir maternel…

Trop d’ombres – trop de mémoire. Insuffisamment secourable(s) pour nos jeux minables et notre indigence inaccomplie…

 

 

Des pas et des jours pesants. Peu d’espace et de possibilités. Des cercles, des murs et des encerclements. Des routes et des négligences toutes tracées. Et ce besoin de rêve – et ce besoin d’ailleurs – si peu convaincants…

 

 

Tout un peuple, en nous, déborde. Comme une coupe pleine de chants, de cris et de gaieté – aux bords lumineux – mais au fond obscur – gardée par les sentinelles du temps…

Tout craque – s’appesantit et se dévoile. Cherche le même réenchantement – presque toujours impossible…

 

 

Et ces parchemins perdus – témoins de nos tentatives – que deviendront-ils à notre mort ? Seront-ils assez agiles – assez puissants – pour traverser les âges et survivre à l’indifférence des meutes et des siècles ? Réussiront-ils à trouver refuge dans l’âme et la bouche de quelques-uns ?

 

 

Seul – bien sûr – qui peut y échapper… mais dans les bras secourables des pierres, des arbres et des chemins. Au plus près de l’âme des bêtes au destin si tragique…

Joueur de mots et inventeur de silence – pour retrouver le jour – la joie – et essayer de vivre le lendemain sans l’angoisse ni les peines d’aujourd’hui…

 

 

Ni mots, ni rencontre. La présence et le geste. Le silence – l’âme et les paumes ouvertes…

 

 

L’enfance – comme la joie – cachée entre l’ombre et la chair. Enfouie au fond de l’âme, peut-être, pour s’abriter du monde, de la folie et de la puissance – de cette démesure de l’homme – presque toujours infidèle aux ressorts premiers des jours – à ce qui a précédé les siècles et le temps…

 

 

De crise en crise – l’ombre se penche encore – sur ce versant à l’espérance piétinée…

 

 

Un espace en soi se cherche – s’intériorise plus encore – s’affine – malgré le bruissement du monde. Un regard – une lumière – au-dedans – comme seule présence possible parmi la cendre et les visages…

 

 

Contraint aux extrêmes par le mensonge – par faiblesse d’âme et de voix. Face à l’impossible affrontement avec le monde…

 

 

Bouquet de paroles et de regards – offrande et plongeon jusqu’à l’épuisement. A seule fin d’écoute et de franchissement des remous…

Epaules et nuit effondrées. Le recul du corps – le retrait de l’âme. Quelque chose d’inaudible à toutes les intersections. Comme un élan et un souvenir trop collés à la chair pour s’affranchir des affres et des péripéties du monde…

Entre brûlure et poussière – partout – sur la terre et dans les mains – au fond de l’âme et de la tête – là où le monde et les choses – toujours – remettent l’avenir en cause…

 

 

Le cœur battant appuyé contre la vitre pour saluer l’impossible rapprochement du monde – choses et visages de plus en plus lointains – inaccessibles. A frissonner comme si la nuit était déjà là – envoûtante – encerclante – fatale…

 

 

Seul(s) dans les conflits et les ébats – face repliée au-dedans – pour échapper aux amitiés impossibles et aux ruptures dévastatrices – pour échapper au monde inapte à toute forme de réciprocité et de rencontre…

 

 

L’Amour en soi – peiné – et, pourtant, presque à la verticale. Posé là depuis toujours. Et prêt – à présent – à investir l’obscurité et la puanteur – les dédales de l’âme – l’illusion du monde, des rencontres et de la solitude…

 

 

La servitude (mal assumée) des ténèbres. Chaque jour, à mordre davantage la poussière. Sans savoir – ni même pouvoir imaginer. A rêver – seulement – comme la seule possibilité offerte aux indigents. Obligés de se résigner à l’eau glacée qui coule entre l’âme et l’échine – à l’envers de l’attention…

Avec en soi – l’habit permanent – mortifère – du deuil et de l’exil…

 

 

Voûte et courbure arpentées – sol boueux et vague à l’âme – esprit torturé par la limite – les mille frontières humaines et la finitude terrestre. A l’embouchure du temps – là où l’instant n’a encore basculé dans l’abîme – le tourniquet des monotonies. Sur cette terre où l’herbe, les bêtes et les hommes suffoquent – là où les arbres se soumettent au seul voyage possible – pieds immobiles – sève intermittente – saccadée – en poussées verticales vers le ciel et la lumière…

Etrange route vers le bleu et la liberté – vers l’au-delà des horizons…

 

 

Nomade – de fossé en fossé – en marge des chemins qui parcourent le monde. L’allure erratique plus proche de l’errance que du voyage. Dans la compagnie des ombres et des bêtes. Dans la proximité des arbres et du silence. D’aubes en grands soirs – là où les hommes s’interdisent de marcher – par crainte – par couardise – par excès de rêverie – dans cette croyance un peu folle que l’ordre, le sommeil et les traditions constituent des limites infranchissables…

 

 

Si peu à vivre – si peu pour vivre – l’infini dans le limité. Le souffle court et l’âme fiévreuse – bondissante. Un peu de soi – partout – mais si étranger encore à la multitude des visages…

Temps et vents – massifs de figures et de bruits – lumière et menaces permanentes. Rien de précisément mesurable. Un regard – une caresse – une perspective face aux misérables défis de l’existence humaine…

 

 

La joue parfois au bord des chemins – parfois contre la vitre. L’âme et l’ombre libres de circuler partout – entre les jeux du monde et l’absence. De lutte en joie – avec les mots aussi craintifs et sauvages que les bêtes des forêts. A être là sans vraiment y penser – sans réellement savoir ce qu’est vivre et aimer…

 

 

Âge tardif – tempes grisonnantes – à s’interroger encore comme le premier homme. Dans ce bref passage où rien ne s’affirme – où rien ne peut être confirmé. Au centre des pôles changeants. Au gré des mots et des pas – de pages en chemins – inégal face au silence et à la joie. A bouder les hommes et les plaisirs des sens. A ignorer le plus vrai sans même un rêve en tête…

Abstrait mais vivant comme le poème. Humain dans les intervalles offerts – mais absent et lointain – presque inaccessible – le reste du temps…

 

 

Rien qu’un jour – un jour de plus – un autre jour – aussi décentré que les précédents. Aussi intrinsèquement rêche et inefficace – inconsistant. A s’enliser sur un versant approximatif. A creuser à même le geste, l’habitude et le désarroi. L’œil et l’âme plantés entre l’incertitude et la peur. A survivre sans grâce – sans espoir – sans lumière…

A fixer le noir des étoiles dans la vaine attente d’une embellie…

 

 

Marcher dans l’absence de traces – là où l’imaginaire s’est déguisé en infini (presque accessible). A jouer sous la voûte avec ce qu’offrent les mots…

 

 

S’éreinter à la tâche – à la légèreté promise – comme si nous ne pouvions nous hisser naturellement au-delà de la gravité terrestre – au-delà des rêves communs d’apesanteur…

 

 

Jours et nuits noirs. Regard faible – sans intensité. Chair et désir flasques. A peine une respiration – un souffle ténu – retenu, peut-être, au loin par cette folle aspiration à vivre au milieu des nuées d’étoiles à l’étincelance, pourtant, déclinante – mais qui semblent, depuis ces rives – depuis ce monde – si majestueuses et éternelles – infiniment plus vivables que la compagnie des visages – si sombres – si ternes – insupportables…

 

 

Homme sans naissance – sans rêve – sans destin. Corps et esprit nocturnes. Bouche expirante. Fente – à peine – inapte encore à capter la moindre lumière…

Espace d’autrefois – espace de plus tard – lorsque maintenant pourra être vécu…

Rien qu’une peau qui s’abîme – et une âme en attente. L’esprit qui s’étire jusqu’à l’effleurement – à peine – de ses dérisoires limites. Un bref espace où la langueur et l’élan s’opposent – où les mots ne sont qu’un appel – une tentative ridicule – une manière triviale de supporter l’indigence de vivre – l’indigence du monde – les malheurs et la pauvreté de l’homme…

Un désert où l’âme et les pas tournent en rond – comme une façon maladroite d’alléger la désespérance. La terre et l’œil écrasés par le poids du rêve et des illusions…

 

 

Vide – ce qui nous habite aujourd’hui – pas même un lieu – pas même initial. Une aire embrumée – une peau livide – une ardeur brisée. Une sorte d’agonie avant l’heure…

Sur le fer – à rebrousse-poil – le destin à vif et la chair endolorie – jusqu’au lendemain…

 

 

Un trajet isolé – un dédale horizontal. Rien que des secousses et des soubresauts. Et cet œil à la verticale qui s’amuse – et se moque tendrement – de notre crainte cheminante

Un pas – des pas – comme une présence – le reflet extérieur d’une immobilité. L’énergie de l’âme qui se déploie dans le monde…

 

 

Rien qu’un Autre – en soi – entièrement présent à nous-même(s) – pour nous-même(s). Fidèle, loyal, intime. Précieux. Bien plus que nécessaire – à chaque instant – vital. Comme notre seul – notre unique – compagnon de voyage…

 

 

Foulées noires – en chacun – comme le signe d’une ampleur ignorante – geignarde – pathologique. Marche sans fenêtre – dans l’aveuglement et l’angoisse. Chimère qui arpente les chemins comme si la nuit constituait le seul décor du monde – au-dedans de l’âme – entre les tempes – et jusqu’au gouffre où s’éternisent tous les rêves et tous les élans…

Jamais – ainsi – le rivage où nous vivons – le rivage que nous sommes déjà – ne sera atteint – et ne pourra nous bouleverser avec ses jeux et ses miracles…

 

 

Une vie à travers mille écrans – ceux que l’on crée en soi – et ceux dont on s’entoure pour regarder le monde…

L’angle mort – indécelable – en nous – comme si vivre consistait à naviguer – toujours – au-dehors et dans l’absorption – dans le grand exil de l’âme…

 

 

Un cœur souffrant – au bord de l’agonie – blessé par ses excès d’espérance à l’égard de la vie – du monde – et du limité (infranchissable) en l’homme…

 

 

Une simple visite. Et bientôt la porte qui claque. Les murs qui s’épaississent et se rehaussent. Un peu de salive par terre comme les seuls reliquats de notre parole…

Un silence de tombe ou de prophète serait, sans doute, plus aisé pour traverser la vie et habiter le monde…

 

 

Apprenti jusqu’au terme des jours. Et incompris, sans doute, pour l’éternité. Âme et lèvres blanches à force de mots livrés – à force d’espérance déçue et de rêves massacrés – à force d’actes corrompus par les gestes du monde et la main des Autres…

Et soi – et cet espace au fond de soi – à qui sont-ils destinés ? A ceux qui vivent sur la terre ou au Seul qui habite déjà dans le ciel commun – dans l’âme profonde de chacun…

 

 

Le seul alphabet de notre terre parmi la multitude des langages. Un doux baiser – une étreinte – sur toutes ces peaux arrachées et ces gestes aux lourdes conséquences…

 

 

Ce vieux rêve – en nous – impossible – nous ressemble. Trop haut pour être accroché – comme une guirlande ou une bannière – sur ces rives trop basses – affaissées par le poids des hommes et du monde – par la gravité et la violence de nos actes…

Peut-être faudrait-il se couper la tête pour pouvoir l’accueillir ici-bas… Et jeter son âme aussi loin que possible pour être capable d’acquiescer aux malheurs inévitables…

Peut-être devrait-on vivre comme si la terre était le ciel – et le ciel un poème à accrocher partout…

 

 

Nous veillons, malgré nous, sur ce qui n’appartient à personne ; une ombre, un feu, un murmure. Des mains attelées à leur tâche, une parole, un sourire, des lèvres innocentes. Une terre, un nom, une œuvre, un visage. Un silence – un peu de fumée dans l’âme. Ce qui nous rend la vie plus précieuse…

Davantage qu’un sillon – une perspective…

 

 

Lucidité noire qui laisse partout ses empreintes. Infimes taches de boue. Un peu de glaise – un peu de poussière – dans l’obscurité, déjà resplendissante, des chemins. Eléments supplémentaires qui viennent alimenter les mêmes amas inutiles…

Mieux vaudrait une petite procession de poèmes – à l’allure modeste – à la démarche hésitante – presque minables (et pourtant !) pour offrir aux hommes et à la terre un peu de lumière et de silence – les soubassements nécessaires à une possible réconciliation…

 

 

Bras, esprit et âme chargés de choses et d’idées – d’émotions et de sentiments – de mille édifices précaires – comme autant de barrages à la fluidité requise pour goûter le vide et le silence…

 

 

Des existences tricotées à la va-vite – usinées dans cette forme d’urgence à enfanter – et à respirer – comme si le miracle ne pouvait durer…

Et dans ce pli, voilà que les pas s’empressent – que les cœurs papillonnent – et que la vie, très vite, se précipite et s’éteint. Ni libre, ni silencieuse, ni admirable. Terrestre – tout au plus…

 

 

Le souffle par-dessus le sommeil – comme une manière de respirer au-delà de la nuit. Une âme immobile – comme une fenêtre – une lucarne dans la densité de l’espace emmuré. Comme une ouverture sur les mille expressions du monde qui – toutes – en mûrissant – cherchent cette chose mystérieuse – infime et gigantesque – au cœur de leur incarnation…

Comme une clairière verticale au milieu des pierres et des visages – un plateau qui surplombe toutes les errances…

 

 

L’âme malléable – bien davantage que le corps. Et l’esprit – mort mille fois déjà – accoudé à toutes les pluies nocturnes. Dans le festin de chaque naissance. Emerveillé à chaque recommencement – mais si triste des limites et des illusions…

 

 

Amas de chair et d’émotions – d’os et de sentiments – d’idées et d’ardeur. Quelque chose entre mille autres choses – un nœud (infime) dans la trame. Un fragment de vie (dérisoire). Quelques atomes au souffle accroché – éternellement provisoire – ludique et malicieux. Ce qui nous désespère si souvent, nous autres, qui ne comprenons rien…

 

 

Ici – ailleurs – celui-ci ou celui-là – quelle différence, au fond, pour l’âme…

Un de plus dans la lignée des Autres et des précédents…

La douceur – la pluie – la joie – le mal – et toutes leurs figures opposées…

 

 

Nous vivons comme si le ciel pouvait être enfanté. Enfants perdus – creusés par trop d’ardeur et d’impatience dont les mains tremblent au moindre bruissement…

Cri et labeur d’un même sillon d’actes et de pensées. Un geste – mille gestes – dont la folie ne peut qu’effleurer la lumière…

 

 

Hésitant – titubant – comme si nous étions ivres d’un Autre. A vivre et à marcher ici – ailleurs – partout – sans savoir – ni reconnaître celui qui, en nous, est vivant. La seule présence – la seule rencontre – le seul mariage – possibles – à travers les saisons et les siècles. Le seul visage à aimer pour que le monde puisse voir dans le nôtre une figure accueillante – sans le moindre reliquat de haine, d’impatience et de mépris…

 

 

En définitive, on ne décide, ni n’invente rien. On suit – simplement – les courants (successifs). Pas à pas – jour après jour – étape après étape – jusqu’au lieu final – jusqu’au lieu provisoirement final – jusqu’à l’instant fatidique de la chute…

Et, ainsi, de toute éternité – jusqu’au-delà de tous les au-delàs…

 

Carnet n°177 Cœur blessé, cœur ouvert, cœur vivant

– la beauté de la tristesse, du tragique et du recommencement –

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

A genoux dans la neige – au cœur du désert – comme ces moines aux joues rouges, le front penché sur la terre – et ces mendiants qui tendent la main à l’inconnu – contraints de vivre au milieu du froid et de l’absence…

Couverts de pluie, de sable et de chants – l’âme et la peau encore si primitives. Emergeant – à peine – de la glaise. Et le pas toujours plongé dans la nuit…

Là où le jour et le noir se rencontrent. Là où vivre pénètre le souffle et la chair. Là où s’expérimente le cœur fragile – le cœur ouvert – le cœur vivant… 

 

 

Avec nous, peut-être, s’éteindra le reste – à moins, bien sûr, que nous ne soyons déjà mort…

 

 

Pétales disparates d’une même fleur aux allures changeantes et à l’âme profonde – constante – immuable – inimaginable…

 

 

L’origine – le principe premier – veille sur nos actes – leurs implications et leur écho – le juste retour à nos oreilles pour que l’âme comprenne et puisse tendre vers les vertus cardinales

 

 

Ce qui brûle – et se consume – n’a encore jamais vu – ni jamais rencontré (bien sûr) – le feu premier – la flamme originelle – inaltérable…

 

 

Ce qui s’engloutit – et se digère (imparfaitement, le plus souvent) – n’est ni l’ailleurs – ni le plus haut – ni le plus loin ; c’est l’ordinaire – le plus juste d’aujourd’hui – le vrai sans masque – l’impossible à réaliser…

 

 

Sans cesse, nous narguons ce qui nous effraye sans oser y plonger l’âme et la chair. Nous jouons ainsi les bravaches jusqu’à ce que la vie – dans son immense sagesse et pour satisfaire, sans doute, son goût pour la vérité – nous y jette tout entier(s) – l’esprit attaché à une grosse pierre…

 

 

Tout est trop faible, en nous, pour traverser la vie et le monde – pour traverser le désespoir et la mort. Tout nous semble si insupportable – et, pourtant, nous sommes encore vivants – et contraints de vivre le cœur plus ouvert – l’âme plus sensible – et la main toujours plus démunie…

Silhouette sombre et fragile – percluse et aveuglée – allant cahin-caha – au cœur – toujours – du plus incertain…

 

 

Derrière la jubilation, il y a le noir. Et derrière le noir, la jubilation. Entre l’apparence et la profondeur. Ce qui fait que le rire est possible dans la nuit – et la nuit possible dans le rire…

Autour – nous ne savons pas – un étrange mélange d’ombre et de gaieté sans doute…

 

 

Ce goût de soi – en l’Autre – perdu. L’odeur de la rupture. L’expression d’un manque et d’une fin inexorable…

 

 

L’enfant derrière l’homme. Et la vieillesse bientôt. Et la mort partout. Comme si le dedans et les alentours nous étaient (encore) interdits…

 

 

Angle mort – comme une vie éteinte. Comme une main qui se pose – presque par inadvertance – sur la flamme d’une bougie… A attendre que le désespoir et la douleur impriment leurs exigences. A attendre là où l’heure est un abîme – et le temps, une impasse. A attendre là où la seule consolation est de reconnaître sa méprise – son égarement – et où l’issue est de rester – indéfiniment peut-être – dans l’incertitude et l’inconfort…

 

 

Doigts noirs autour du cou comme si vivre consistait à respirer l’oppression – le manque – la lacune – la défaillance – le parfum inéluctable de la défaite…

 

 

Visage penché sur ce qui aurait pu être. Mains plongées dans l’encre pour offrir à l’âme un peu de consolation et de liberté – un espace d’éploration et d’exploration…

Plus tard – lorsque le feutre aura rejoint le silence (et la joie d’être au monde), nous pourrons alors, peut-être, tourner la page – tourner les pages – et écrire un nouveau livre où toutes les feuilles resteront – à jamais – vierges – blanches – inécrites – inécrivables…

 

 

Tout se penche – et notre main tremble vers l’inconnu (cet inconnu tant redouté). Lignes et voies illimitées pour que l’enfant puisse enfin fermer les yeux – et s’abandonner là où tout semble si paradoxal – presque posé à l’envers. Là où la peur est le seul obstacle pour vivre – et goûter, dans la menace et la contrainte, ce fond incroyable de vérité – ce fond incroyable de liberté…

 

 

L’âme – la vie. Et ce que nous acceptons de tristesse et de solitude pour vivre en paix – en soi – sans l’impérieuse nécessité de la rencontre…

 

 

Pointe de lumière – et cette pluie nocturne – épouvantable. Et l’âme au milieu des gouttes – au milieu des mythes – plongée, malgré elle, dans les larmes et la douleur…

 

 

Ce que nous deviendrons sera bafoué comme ce que nous sommes devenus. Il faudrait se désengager du temps et des exigences du monde ; être au-delà des yeux et des heures. Mourir, peut-être, avant de commencer à vivre (un peu)…

 

 

Ce qui s’empourprait – ce qui s’enflammait – a disparu. Ne restent plus – entre nous – que ces barbelés – et cette haute palissade derrière laquelle nous nous cachons avec nos blessures dans les bras…

 

 

Comme un réveil – une naissance – après un long sommeil…

Et ce sang – partout – sur la terre – est-ce (vraiment) le nôtre…

Et ce soleil dans nos veines qui nous donne cette impatience saura-t-il nous aider à apprivoiser ces restes de nuit – cette douleur si humaine d’être vivant

 

 

A quel ami pourrait-on confier cette douleur de l’âme… Qui serait assez fou – assez sage – pour porter avec nous ce funeste viatique…

 

 

Brisure au goût délicat. Et l’âme qui frissonne. Entre neige et glace – entre terre et magie – sur ces pierres où dansent ensemble l’innocence et la mort…

 

 

Ah ! Que nous aurons pleuré avant de pouvoir retrouver – et revivre – l’enfance

 

 

Derrière la vitre grise. Les petits pas familiers dans le jardin face à la maison. Le repli au-dedans de ce qui a façonné nos peurs et nos remparts…

Quelques siècles sur la même pierre – tantôt à lever la tête au-dessus de l’horizon, tantôt l’âme plongée dans le même désarroi – traître – hostile – inguérissable…

 

 

Ce qui nous aime, peut-être au fond, ne l’avons-nous jamais rencontré…

 

 

J’aimerais une feuille blanche où tout serait écrit – et qu’il faudrait laisser vierge – pleinement innocente – en vivant…

 

 

Temps d’effroi dans cet entre-deux de la douleur et de la joie. Comme si la nuit avait lancé sur nous quelques sortilèges atténués par la beauté du jour…

 

 

Tout est tombé – ne reste plus que ce vieux recours à soi-même – vide – farouche – ralenti par notre peine…

 

 

A la conquête d’un Autre en soi – parti – absent, peut-être, depuis toujours – ou qu’il va falloir extirper d’un long sommeil…

 

 

Nous reviendrons, un jour sans doute, à cette vieille ossature que nous avons – maladroitement – enveloppée de tissus et de croyances – pour lui redonner des traits simples et cette beauté que seule la nudité peut révéler…

 

 

Et cette énigme – partout – incrustée – et qui nous dévisage comme si nous étions le seul mystère à percer – le seul mystère à découvrir…

 

 

A parts égales – entre la mort et l’enfance – entre la folie et la sagesse. En vérité, le destin de tout homme…

 

 

De grands pas bruyants – des larmes et des rires (si dérisoires – si provisoires). Le temps d’ouvrir les yeux – et quelques fenêtres – et il fait déjà froid – et il fait déjà noir…

 

 

Vies et figures – tombes et étoiles – glaciales. Aires et marche au milieu desquelles nous ne prenons jamais le temps de découvrir ce qui nous anime. En lien – seulement – avec quelques souvenirs – l’endroit de la maison, sans doute, le plus éloigné du feu…

 

 

Toute une géographie intérieure à découvrir au fond de tous les drames – et avant si possible (pour les plus chanceux). Pour les autres, il va falloir s’armer de patience et de tendresse au cours de cette longue errance – survivre aux secousses et aux tourbillons – aux mille dévastations successives. Apprendre à devenir son propre explorateur – son propre compagnon de voyage – et, bien sûr, son meilleur ami…

 

 

A genoux dans la neige – au cœur du désert – comme ces moines aux joues rouges, le front penché sur la terre – et ces mendiants qui tendent la main à l’inconnu – contraints de vivre au milieu du froid et de l’absence…

 

 

A flirter partout – à flirter toujours – avec le sommeil, la folie et la mort que nous portons comme des secrets – au milieu de ce grand jardin avec ses arbres, ses pierres et ses visages baignés de mots, d’ivresse et de malheurs. Dans cette poussière et cette douleur de vivre – impartageable (et si partagée pourtant) – avec autant de tendresse que possible – au hasard des solitudes et des rencontres…

 

 

On se lève – comme un défi – une victoire, peut-être, sur la tristesse. L’âme détournée, pour un temps, de l’abîme. Bulle de silence dans le vacarme de la tête et du monde. Oubli des routes et des impératifs. Quelque chose proche de la tendresse – proche de la nature, en nous, redressée…

 

 

Un peu d’air pur hors du marécage. Une route – un arc-en-ciel – au-dessus du vertige – au-dessus des immondices…

La seule ressemblance avec ce que nous fûmes autrefois…

 

 

Un jour entier à découvrir. Un éclat – un écart – entre l’œil et la nuit. Et cette faim de ciel qui soulève les paupières…

 

 

Ce que nul ne remarque ; cet infini et cette meute – en soi – tiraillés. L’Autre sans visage – celui que nous appelons ainsi à défaut de lui attribuer la moindre substantialité. Lui – porteur, pourtant, de ce regard sans hésitation et de ce silence sans malice…

 

 

A bout de souffle – peut-être – comme ces traces sur la page. Ignorés – plongés en soi jusqu’à la suffocation – au cœur de la même confusion que celle qui a initié nos premières lignes – et les mille livres qui ont suivi – comme une longue série de méprises et quelques forfaits. Symptôme de la figure marquante et du manque. Symptôme de l’encombrement et des luttes intestines entre soi et un Autre encore plus mystérieux…

 

 

Peut-être se répète-t-on – en rafales – pour ne pas se destituer et former son propre engorgement. Comme une manière d’oublier et de passer en force…

 

 

Après tant d’images et de visages arrachés – que reste-t-il sous la plaie… Quel souffle nous pousse-t-il donc à de tels ravages…

Le vivant à l’âme nue – et aux nerfs à vif

Ainsi (peut-être) croyons-nous être vivants…

 

 

Tout est fêlé – et les mots mâchés (et remâchés) peinent à recoller ces lambeaux pathétiques. Charpente et ossature (presque entièrement) fissurées…

 

 

Ni âme – ni veille – ni sentinelle. La boue et les lèvres blessées – autant que la bête, en soi, traquée jusque dans ses évidences…

Ni terre – ni figure – ni parole. Une voix solitaire et sans alliance – au seuil – au cœur peut-être – du silence – née de ce pacte mystérieux entre la marche et le désert…

 

 

Seul(s) – à vrai dire – face au monde et à ses mille légendes – devenues nôtres au fil des pas. D’erreur en erreur – d’impasse en impasse – comme si le brouillard, l’aube et la nuit n’étaient que des éléments de l’intériorité…

Un gouffre – un univers – une seule foulée peut-être – entre le sommeil et le jour…

 

 

Passages pour soi. Et un Autre, en nous, encore trop timide pour nous remplacer…

 

 

Nombreuses – comme au premier jour – ces parts d’enfance sans référence. Œuvre tribale – presque familiale – au cœur de notre plus intime humanité. Quelque chose d’inconnu et d’indéfendable qui s’octroie le plus terrible et l’au-delà des fosses communes…

 

 

La main sur la page – tremblante sous la lampe – qui n’ose encore donner au feutre sa pleine mesure – lui offrir une résidence certaine en déroulant un long tapis jusqu’à la jetée et l’océan…

 

 

Vivant – bien sûr – mais pas certain encore d’exister…

Comme le coffre – l’écrin peut-être – d’un Autre – plus vaste – et plus utile que nous-même(s)…

 

 

Danses et naufrages successifs de la multitude tiraillée – engoncée au milieu d’elle-même – où le singulier est confiné – encombré par la quantité et le rassemblement…

 

 

Gavés de temps et d’illusions. Seule manière, pensons-nous, de pouvoir échapper au vide et à la mort. A la souffrance qui – partout – nous encercle…

 

 

Couverts de pluie, de sable et de chants – l’âme et la peau encore si primitives. Emergeant – à peine – de la glaise. Et le pas toujours plongé dans la nuit…

Là où le jour et le noir se rencontrent. Là où vivre pénètre le souffle et la chair. Là où s’expérimente le cœur fragile – le cœur ouvert – le cœur vivant…

 

 

Elément – parcelle – au milieu des fragments du grand puzzle en mouvement – à la reconstitution à la fois impossible et immédiate – où tout s’agence et s’emboîte de la plus parfaite manière…

Matières, émotions, idées, sentiments, gestes, paroles – joints et assemblés en cet espace présent au cœur du monde – au cœur des choses – en surplomb de toutes les formes, de tous les échanges et de tous les mouvements…

 

 

Naître – et renaître sans doute – avec ce qui nous fait mal. Comme un plongeon sans maître dans l’abîme, le temps et le rassemblement des choses. Et la résonance (toujours plus forte) de l’âme dans ce vide sans direction…

 

 

Alphabets horizontaux dédiés à la guerre et au commerce. D’ici à plus tard – d’ici à plus loin – d’ici au meilleur. Avec la langue tournée dans tous les sens pour affiner – et améliorer – la ruse et la persuasion…

Et ce grand froid qui monte dans l’âme. Le vent et mille soleils verticaux au cœur de la plus tragique obscurité. Comme une manière de vivre dans cet espace en deçà – et au-delà – du langage – comme plongés dans ce silence sans nom qu’aucun qualificatif ne peut ni définir, ni révéler…

 

 

Elan vital de la page – réconfortante – réconciliante – profondément tournée vers la nécessité de la lumière…

 

 

En soi – cet Amour de la trace et de l’innocence – de l’expansion et de l’effacement. Et ce tiraillement perpétuel entre ce qui s’impose et ce qui libère…

 

 

Enumération inutile de l’inventaire humain, de l’attirail terrestre et des précarités du vivant…

Rien – en définitive – n’est durablement habitable sinon, peut-être, cet espace d’où tout émerge – et où tout replonge ; à la fois demeure des naissances et cimetière de toutes les choses du monde

 

 

Un peu de mort dans chaque chose pour offrir à ce qui vit – à ce qui existe – une dimension plus précieuse – un autre goût que celui de l’habitude et du rêve…

 

 

A l’envers du monde – et dans l’œil qui se retourne – cette enfance et cette clarté – pour que la main puisse se tendre vers le plus précieux de chaque visage…

 

 

Ce qui devient, sans doute, plus légitime que le monde – les nécessités qui s’imposent – l’élan vital vers ce qui nous anime – vers ce qui nous habite – vers ce que nous sommes

 

 

Ce que l’on devient – ce que l’on semble devenir. Ce qui nous rééduque là où la nuit s’amplifie. Exilé – orphelin depuis toujours – peu à peu perméable à ce qui est gravé secrètement à l’envers du souffle – dans ces profondeurs inexplorées – le mystère qui nous a devancé – le mystère à notre suite…

 

 

A l’écart des cris et des Autres – comme si l’être était un feu solitaire – un lieu secret – le rassemblement (inespéré) de toutes nos parts. Ce qu’il y a, en nous, de plus précieux – de plus secourable ; le silence, l’Amour et le partage…

 

 

Les ténèbres sous le règne des Autres – dans cette lumière contrainte par nos figures trop mimétiques – trop sombres – noircies, sans doute, par tous les défis terrestres…

 

 

A vivre entre la violence et la posture. Reflet d’un terme – d’une finitude sournoise. Destin grimaçant aux possibles obstrués – interdits. Avec ce souffle sans hauteur – où l’altitude ne se conquiert (trop souvent) que par le sang des Autres…

 

 

Nuit d’embrouilles et de faisceaux – sans preuve – et sans autre légitimité que celle de la tentative. Approche et éloignement – de balise en balise – entre le morcellement et la paupière intacte…

 

 

L’écoulement comme une perte – le ruissellement du gris. Jetés ensemble avec ces pierres qui roulent sur toutes les pentes – au milieu des alphabets inutiles. Monde, pièces et sursauts où tout se vit de manière si dense – de manière si mortelle…

 

 

Ce qui, en nous, se cache comme la première étoile – comme le premier signe qui nous édifia. Et les mille armures nécessaires pour protéger, avec nos secrets, le plus précieux qui nous tiraille. Espace d’espérance et d’humanité où la chaleur, la prière et le visage de l’Autre nous rappellent notre insuffisance – et nous condamnent (presque toujours) à l’étrangeté des lèvres et des mains…

 

 

Le cri et l’appel – aussi solitaires que l’âme…

 

 

Tout boite – tout s’ébruite…

Tout nous plonge dans la même plaie – cette vieille déchirure que ravive toute rencontre – toute espérance…

Et ce désir atroce cousu derrière le silence…

 

 

Et le temps qui nous débarque – nous dévore – et nous suit à la trace comme si nous étions une matière à éduquer…

Et cette offense – et ces dégâts – entre ce qui vient et ce qui se pense – entre ce qui se vit et ce qui s’écrit. Une conduite – une chevauchée où le gourdin tient (si souvent) lieu de caresse – où la hargne s’entend à des lieues à la ronde – et où le cœur de l’âme demeurera introuvable tant que l’absence régnera dans nos pas…

Le signe d’un décalage grandissant…

 

 

Murs de peurs et de hontes. Murs d’indélicatesse et de couardise – derrière lesquels s’exerce le plus effrayant sommeil. Comme si la vie jouait – à travers chaque visage – au bâtisseur et au somnambule…

Une marche que seule l’âme peut interrompre. Et mille lieux encore à découvrir – et mille lieux encore où se perdre…

 

 

On a cru aller – se trouver – se résoudre – et nous n’avons fait que nous enfouir plus profondément et ajourner le jour de notre rencontre.

A force de bouger, nous avions imaginé parcourir et traverser ; mais nous n’avons, en réalité, que renforcé l’attente…

 

 

Le morcellement – ce qui s’assombrit – comme si nous ne pouvions échapper à la fracture, au démembrement et à la nuit…

Pensées, poussière et feux de détresse ; les réponses récurrentes à toutes nos tentatives de percée vers le jour – à toutes nos tentatives de percée vers l’éternité…

 

 

Sur terre – encore peut-être – entre l’absence et la mort – au cœur de ces tranchées brunâtres – là où la lumière griffe l’œil et l’âme – et ce qui a survécu au monde, aux visages et aux bras brandis comme des crochets et des massues…

 

 

Au même âge qu’autrefois – étrangement vivant – comme si l’enfance, en nous, s’attardait en refaisant mille fois le tour du même visage pour s’assurer de la consistance du monde, de l’âme et du temps…

 

 

Sous le même ciel – sur la même terre – mais avec ce regard, à présent, chargé de tristesse et de silence – porteur de cette sensibilité des solitaires adossés au vide – au bord du monde – là où la distance entre autrefois et l’inconnu demeure identique et infranchissable…

 

 

Eternité d’une faille – d’un évanouissement où les mots remplacent (maladroitement)l’inattrait du monde – l’indigence des objets et des visages – trop usuels – trop communs – soumis à mille usages – à mille trivialités…

 

 

Vide et clignotement de quelques lueurs vacillantes – chancelantes. Comme un regard intermittent – incapable de déchirer nos vieux restes de monde

Et cette sensibilité comme seule particularité – et unique écho, peut-être, au vide et à la faim…

 

 

Ebloui par le reflet du temps sur l’âme – et cette indécision du vent sur les contreforts de l’automne. Ce que le monde, en nous, a toujours dispersé…

Ce qui demeure dans la composition de nos chimères – quelques taches, en somme, sur l’apparence des choses…

 

 

Tout se devine à notre manière d’inscrire nos gestes dans le monde – reflet d’un regard et d’une sensibilité sur ce qui mérite – toujours – Amour et attention – quels que soient les circonstances et les visages…

 

 

Dans la tension d’un Autre en nous. Au cœur de ce lieu où la flamme et la fratrie deviennent, peu à peu, les bras qui nous manquaient – la chaleur d’un baiser et d’une étreinte sur ce que nous avons enfoui et oublié…

Ce que nous sommes plus durablement que la terre. Ce lien – cet espace – où la désillusion et le désarroi nous offrent – peut-être – le seul privilège…

 

 

Tout nous poursuit jusqu’à l’absence – jusqu’à l’abandon – ce que nous n’avions pas même envisagé dans nos délires les plus extravagants…

Comme une ombre accrochée au dos de tous nos actes…

 

 

L’arrière du visage qui aborde la route à l’envers. Le vide sous le fil suspendu entre le temps et la lumière. L’espoir d’un Amour plus fécond. L’exigence d’un silence aussi blanc que le rêve et l’écume – innocent en quelque sorte – pour accueillir l’illusion du monde – le mensonge de toute histoire – autant que la beauté et l’âpreté des visages…

 

 

Terre d’un autre monde – d’une illusion plus supportable que la rudesse du réel – où l’insouciance peut (enfin) régner dans la proximité du feu – au cœur de la cendre et de la poussière – là où l’espace offre aux âmes et aux visages un intervalle hors du temps – affranchi du désir de l’Autre – un lieu dérisoire au milieu des immondices – coincé entre le silence et la beauté…

 

 

Penché sur cette terre où les yeux regorgent de sang, de chants et de brouillard – faussement lumineux (fallacieusement éclairés). La bouche tordue comme un fruit recouvert d’aube et de poussière…

Et nous voilà à creuser la terre – les mains et l’âme blessées – fragiles – figées dans la nécessité de réduire la distance entre le désir et les miroirs offerts par les yeux du monde. Les horizons, en nous, éparpillés comme si la route et l’errance étaient nos plus précieux atouts – notre seul voyage…

 

 

L’invention – peut-être – de la brûlure et du tremblement. Et cette présence douloureuse entre le soleil et le bord du monde – dans cette vie d’exil – sur ces terres de vents brutaux – insolents – si dévastateurs pour ce qui, en nous, ne cesse de s’agiter et de vouloir comprendre…

 

 

Agenouillés devant les étoiles et les exigences du monde sur ces pierres qui confinent les âmes à la gravité de la matière…

A vouloir repousser la douleur et l’agonie comme si nous étions les maîtres du monde et du temps…

Un cadre – une réalité – éloigné(e) de toute forme d’Amour et de légèreté…

 

 

Ce qui nous brûle et nous accueille – ce qui nous happe et nous rejette – à l’heure la moins favorable – au jour le moins propice – lorsque le froid de l’âme et l’aridité du monde deviennent la seule réalité. En cette saison où l’absence somme l’Amour de demeurer malgré le vide et les atermoiements…

 

 

Ne plus être là – refuser de vivre en ce lieu où l’on nous confine – dans cette promiscuité étouffante avec l’Autre – avec la foule – avec le monde entier – qui nous sourient (qui continuent de nous sourire) mais dont les yeux ne sont tournés que vers leur propre folie…

 

 

Réseaux d’ici – réseaux d’ailleurs – comme mille cercles concentriques qui relient tous les visages – tous les gestes – toutes les âmes – où chacun n’est qu’un dérisoire chaînon…

Nœuds complexes – entremêlés dans la trame – et reliés aux mille cordes des Autres…

 

 

Tout prend des airs atroces – parfaits – terrifiants – hautement mortifères. Entre l’abîme, les miroirs et la mort. Brûlés par les flammes du monde – par cette violence et cette indifférence que nul n’a jamais choisies…

 

 

Voyage entre dégoût et tristesse. Mouillé de pluie et de sang – plongé dans cet étrange délire aux airs de vision – aux airs de perspective – où les sens et la simplicité ont été (presque entièrement) perdus…

 

 

Seul(s) avec ses propres mains à la fois libres et prises en otage par la folie grandissante (et toujours plus complexe et monstrueuse) du monde…

Vie d’exil et d’éloignement où le plus terrible n’a (sans doute) encore été vécu…

 

 

Fils de rien – sans voix – brisé – mille fois vaincu par le hasard, les rencontres et le destin. Sur ce chemin d’obscurité – d’illusion en fausse lumière – de récit en témoignage – d’effarement en effarement – avec, au centre de l’âme, cette tristesse (inavouable) des solitaires et des incompris…

 

 

Errance – toujours – le cœur serré. Entre hier et peut-être – entre avant et la plus tangible incertitude. A marcher entre mille éclats, mille peurs et mille tentations. Entre chant et résistance – adossé au plus bas – et au plus triste peut-être – de la solitude…

Trépignant encore au milieu de quelques restes de rêve…

 

 

Au cœur de l’absence et de la tristesse – dans cet abandon des révoltés que le monde soumet, écrase ou ignore. A peine existant – seul avec cet écho qui nous plonge au fond de la terre…

 

 

A nos pieds – ce buste penché – couvert de bruits et de noir. Cœur vivant – défait – tremblant – comme si nos pas pouvaient déchirer l’impossibilité du ciel…

Un éclat d’obus au fond de la gorge comme si l’hiver avait tout recouvert – et submergé l’âme tout entière…

Yeux d’innocence malgré les haleines du monde – odieuses – fétides – indolentes – et les paupières serrées contre les joues…

 

 

Une terre – un vent – une onde. Quelques foulées timides. L’attente d’un chant – d’un lieu – d’une prière – pour aller moins triste au cœur de ces saisons sans miracle. Rythme lent – sans visage – sans appel – sans élan – comme si l’extase et la mort avaient, à nos yeux, le même attrait…

 

 

Vie sans récompense. Vie sans témoin du conflit qui nous hante. Dans la confusion du jour – à compter les marques dessinées par l’obscurité (toujours plus profonde et mystérieuse) des nuits successives…

Faiblesses mortelles devant l’immensité que nous avons cru effleurer…

Marche énigmatique, peu à peu, convertie en obéissance absolue où le trébuchement et le passage démentent et contrarient (presque toujours) les attentes et l’espérance…

 

 

L’absence – ce reflet du plus loin – de l’au-delà de l’abandon. Source du plus proche – du miracle, en nous, si vivant…

 

 

Joie et parfum nés d’une chute inéluctable – de cette décadence automnale où le rêve et le monde deviennent (infiniment) plus tragiques que la solitude…

 

 

Yeux imprégnés de rythme et de danses où se mêlent l’or et le froid – le fardeau et l’abandon. Jeûne, en quelque sorte, dans le prolongement des exigences extérieures…

 

 

Buste à flanc de falaise – âme close – réifiée – fragmentée. Pas tremblants – comme livrés en offrande – happés par l’ardeur des circonstances. Et ce sable jeté partout comme si le vent était l’allié du monde – jamais le nôtre – jamais celui des figures tristes et rampantes…

 

 

Abîmes partout – qui donnent au noir cette consistance. Et ce langage d’envol – de sursaut – de franchissement peut-être – pour échapper au sol et à la gravité…

 

 

L’obstination du mouvement au cœur du temple. L’immobilité (presque immuable) de l’aurore. Et l’acharnement dérisoire des foulées et des prières pour conjurer le mal, la peur et l’indécision grandissante des vivants. Reflet d’un temps révolu – obsolète – que l’accoutumance cristallise…

L’âme hébétée – trébuchante – inapte à initier le moindre renversement…

 

 

Le plus haut de l’homme à découvrir dans la fange que nous traînons avec nous – à chaque geste – à chaque pas – comme si l’âme conservait intact son mystère enfoui dans nos profondeurs…

 

 

Brûlé là où l’on devient silencieux – en cette heure de fin du monde exaltée par la solitude et l’isolement. Âpre et attentif – la tête posée contre le sol. Le cœur vivant – le sang intact et effervescent. Le souffle ardent comme si l’hospitalité du poème remplaçait l’indifférence du monde – l’absence indéfectible dans les yeux des Autres…

Pages à vif – comme la fraîcheur, en nous, du plus simple. L’âme déchirée entre la chair et l’abîme. Regard tourné vers le plus ample – caché derrière nos amas d’espoirs et de cendres…

A vivre comme si la vie était encore possible. Et à croire encore en la nécessité des destins…

 

 

Que sommes-nous sinon ce poids – cette force fragile – errante – mal agencée au reste – à toutes les vibrations du monde… Un peu d’âme, peut-être, tombée là où tout s’efface – où rien n’a d’importance – où tout tourne, malgré lui, dans le sens des choses, du temps et des étoiles…

 

 

Yeux sur un calvaire – un tertre – un amoncellement inévitable de désirs et de manques…

 

 

Boue, herbes et sang. Pierres mêlées à l’eau et aux pattes des bêtes. Archipel où le moindre vent soumet les gestes, les lèvres et les âmes…

Amoureux d’un en soi qui, trop souvent, prend les couleurs du jour et de la pluie…

 

 

Le temps – toujours – comme un grand tableau noir qui – par impatience – et par oubli des heures peut-être – transforme les désirs et les privilèges. Un souffle – une respiration – sur la sente où errent tous les pas. Une terre où l’arbre gagne toujours en force et en silence. Et un interstice que l’homme défigure (trop souvent) en règne. Le plus détestable à vivre – sans doute – pour les vivants. Au cœur de cette tragédie qui semble impérissable…

 

 

Ce qui germe – ce qui pousse – à l’envers de l’éternité – sur cette terre où règnent le désir et la mémoire…

Ce qui existe – ce qui s’étend – à travers les ronces et la pensée. Là où le vent ressuscite tous les morts…

 

 

Vivre en deçà de la clarté – au fond de l’ombre qui a envahi les yeux. Et cette voix qui résonne dans ces lignes. Temps futile – raison oubliée. Et cette réalité assommante qui soumet les âmes comme si l’enfance n’était qu’un lointain souvenir…

Mains sur les yeux pour cacher l’épaisseur du regard – la tension des gestes et les strates du monde déposées, au fil du temps, derrière les visages…

 

 

Un peu de bruit – quelques sauts – pour s’imaginer vivant – et offrir à l’âme un peu – un semblant – de consistance. Le silence et mille paroles (dérisoires, bien sûr) inscrites, chaque jour, sur la page. Comme une manière d’ajourner la mort – de retarder la conscience de l’agonie – et de fuir, peut-être, le seul lieu de la rencontre…

 

 

Vide – aussi vide – avec que sans – au milieu du monde comme au cœur de soi. Encore trop vert, sans doute, pour goûter le fond de l’âme – et vivre serein – dans la continuelle compagnie du silence…

 

 

Nous avons joué et nous avons ri. Nous avons essayé d’échapper à l’absence – de mille manières. Ici – ailleurs – aujourd’hui – autrefois. D’excès en absorption – de tentative en défaillance – comme un long défi inutile. Happé(s), sans cesse, par le tourbillon insensé des rives – fragiles – malmenées – et souveraines pourtant…

 

 

Des éclats – des partages. Quelques frontières effleurées (et, parfois, franchies). Des doubles qui ne purent s’empêcher de trahir. Des fausses certitudes et des évidences mensongères. Des doutes et des absences. Un amas d’incompréhension. Des impasses et des pentes où nous accompagnait – toujours – la plus grande espérance…

 

 

Nous avons cru percer les murs – élargir l’espace – interrompre la course folle du temps. Nous émerveiller des visages et des élans du monde. Nous satisfaire des failles et des défaillances – de la faim et de l’inassouvissement. Nous avons cru en l’homme et au règne (presque possible) de l’Amour. Nous avons essayé – nous avons prié et accompli (autant que nous en étions capables). En vain – sans doute. En vain – bien sûr. Le vide, la solitude et la mort n’ont jamais vacillé (pas une seule fois). Et notre parole – à présent, n’a plus la force de contredire le silence – ni de témoigner de cet étrange (et douloureux) voyage…

 

 

Désir et souffrance – partout – ceux de vivre et d’aimer – ceux de croire et de bâtir. Marionnettes empêtrées dans la trame des Autres – dans la trame du monde – où tous les fils s’emmêlent jusque dans les tréfonds de la plus parfaite nudité…

 

 

Soif d’éclore. Et ces étoiles abreuvantes. Et ces rêves caressants – presque accessibles. Comme si le monde était une image – un gouffre – une toupie lancée à vive allure sur la crête – entre les pierres et la pensée – entre le silence, le sommeil et l’insomnie…

 

 

Un temps – une issue – une chimère. Le seul terrain où nous puissions vivre en homme, en bête, en arbre – en pitoyable créature terrestre…

 

 

Mille choses et mille manières. Submergé(s) par l’intendance quotidienne – la faim, le désir et la peur – l’occupation de l’espace. Toute la calamité de vivre, en somme…

 


Carnet n°176 De larmes, d’enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Tout est bleu – étoile écorchée – nature morte – chair sanglotante – âme perdue. Et pas même une pierre sur le chemin où poser sa fatigue. Rien que le va-et-vient du cœur qui, avec ses dernières illusions (peut-être), a perdu son ardeur – son allant – le goût d’aller plus loin…

Aujourd’hui, tout est abîmé. L’âme s’essouffle. Le cœur halète. Le front est en sueur. Et la parole prend le pouls de la vie – de la terre – et du cosmos entier peut-être…

Portrait battu en brèche. Chair dépecée – en lambeaux. Et la peur envahissante – comme si elle était devenue la seule amie – le seul témoin de cette chute – de ce déclin…

 

 

Ce que fut l’heure – ce que fut la grâce – ce que fut la mort. Un temps infini – un temps miraculé. Un temps poussé jusqu’à son extrémité. La dilatation, peut-être, d’un désir. La fulgurance d’un destin où l’éveil de l’âme ne fut qu’un fossé supplémentaire…

 

 

D’enfance et de fleurs – ce que nous n’osons encore déshabiller. Comme une matrice cherchant à tâtons le secret caché au milieu de ses enfantements – au cœur de sa progéniture…

 

 

Le rire et la couleur – comme une autre manière d’aller parmi les épines et les jurons. L’ultime chance, peut-être, d’incarner une humanité libre et repentie…

 

 

Tout monte – passe – se prête à tout – à tous – aux mille jeux et aux mille épreuves – comme si le soleil se tenait au bout des doigts…

 

 

Terre d’enfance et de labeur où l’existence consiste à enfanter – et à déployer – ce qui, en nous, s’abrite en rêve. La récurrence et l’expansion à l’œuvre partout…

 

 

Entre ciel et étoiles – tout pourrait refleurir – et recommencer à vivre – comme la graine et le pétale oubliés au fond du jardin. Humus d’un Autre. Réaffirmation du rêve et de la continuité du sang et du sol…

 

 

Abîmes – presque toujours – horizontaux – et pyramidaux – presque malgré eux – selon la manière dont s’exercent les têtes pour se combiner en couches successives et superposées. Côte à côte – et les unes sur les autres – avec suffisamment d’ombre entre elles pour qu’elles puissent s’imaginer seules et séparées…

Des murs énormes – colossaux. Et mille chemins étroits qui serpentent entre les briques et les barbelés. Des frontières, des barrières, des obstacles. Et ces cris qui montent du sol – et des sous-sols – envahis – piétinés – par des âmes trop frileuses pour affronter les pièges labyrinthiques…

La nuit plus grande – et plus féroce – que le désir de lumière. Détention encore – détention toujours – jusqu’à l’éclosion du soleil intérieur

 

 

Nous resterons quel que soit le temps – accrochés au souffle et à l’attente – morts déjà mille fois avant de revenir toujours. Comme la nuit et les cathédrales – à nous fondre dans le bruit des vagues…

 

 

Au creux des mots – de la main – au creux de l’âme – ce langage silencieux – enivré par sa propre voix – discret comme le vent et la rosée sur les chemins du monde. A dire mille choses – graves et légères – avec cette fébrilité des impatients – cet empressement des passionnés – qui rêvent de voir la lumière et l’ardeur envahir ces terres – et ces visages – trop sombres et endormis…

 

 

Rien qu’un nom supplémentaire dans la liste – presque exhaustive – des choses constituées. Rien qu’un visage – quelques traits à peine – une âme peut-être – dans la longue série des figures qui se sont succédé…

Vitrines où l’ombre et la lumière – où les fragments et les commentaires – n’ont jamais cessé de s’entremêler…

Agglomérat monstrueux où rien n’a de véritable valeur

Ah ! Que le retrait, la solitude et l’anonymat sont nécessaires pour toucher au silence – à la gloire méconnue – à l’essentiel…

 

*

 

[Reprise de la dérive ; rupture – tristesse – solitude et retour en soi]

 

Ne jamais considérer le monde et l’existence comme des terrains conquis – acquis – certains – au risque de devenir autoritaire et tyrannique – outrageusement exigeant…

 

 

Survivant(s) permanent(s) – sans cesse confronté(s) à l’épreuve – et se réassurant toujours…

S’encombrant de mille choses – de mille idées – et de quelques visages – pour tenter de donner sens et consistance au monde et à l’existence…

Un peu de poudre aux yeux – agglomérée et transformée en briques, en édifice, en forteresse bâtis sur la poussière, le manque et la peur…

Risible et tragique destin que celui de l’homme…

 

 

La vie – toujours – finit par rattraper les mots pour combler le fossé entre la parole et la réalité. Pour détruire ce qui doit l’être – et pouvoir ainsi avancer vers soi (à petits pas) – vers ce que l’on porte dans la plus haute nudité – et découvrirce qui reste lorsquene reste plus rien – pas même Dieu – pas même l’espoir d’une issue…

 

 

Tout est bleu – étoile écorchée – nature morte – chair sanglotante – âme perdue. Et pas même une pierre sur le chemin où poser sa fatigue. Rien que le va-et-vient du cœur qui, avec ses dernières illusions (peut-être), a perdu son ardeur – son allant – le goût d’aller plus loin…

 

 

Aujourd’hui, tout est abîmé. L’âme s’essouffle. Le cœur halète. Le front est en sueur. Et la parole prend le pouls de la vie – de la terre – et du cosmos entier peut-être…

Portrait battu en brèche. Chair dépecée – en lambeaux. Et la peur envahissante – comme si elle était devenue la seule amie – le seul témoin de cette chute – de ce déclin…

 

 

Un tour de clé – et, en un clin d’œil, les dés sont jetés – et le destin – presque aussitôt – s’effondre…

Et l’âme – dans sa crainte (terrifiante) de souffrir – plonge – tout entière – dans le sommeil – sans pouvoir goûter aux délices du rêve tant est grand – et puissant – le vertige de l’effondrement…

 

 

Mille joies – mille peines – mille espérances – mille désillusions. Ah ! Que le chemin vers le dénuement est âpre – rude – impossible presque – jamais acquis – à renouveler toujours – à chaque instant…

 

 

Que le sommeil soit ensemencé là où la souffrance nous épie – nous empale – nous écrase la joue contre le sol. Et, pourtant, nous avons veillé longtemps dans la chambre – seul face à soi – seul face aux circonstances. Et ce repli n’a suffi à atténuer la douleur…

 

 

Jamais l’on n’assassine l’Amour – on épingle seulement ses empêchements…

 

 

Souvenir d’une voix – d’une ville – d’un amour perdu – dans les traits que la main dessine. Mémoire à genoux – autant que l’âme est prête à s’enfouir quelque part sous la terre – dans un trou – un abîme – inconsolable…

 

 

L’enfant que nous sommes ne grandira jamais – malgré les années, l’introspection, le silence – malgré Dieu, en nous, parfois plus vivant que l’enfance…

 

 

A la lisière du jour, de la peur et du hasard – devenus nécessité – là où demeurent le sourire et la main effarés – et l’âme presque entièrement dissoute. Avec le cœur du monde en soi qui s’est, peut-être, arrêté…

 

 

La solitude à grands pas qui regagne la maisonnée – et la petite chambre où nous nous tenons – noir – anxieux – taciturne – la tête pleine de larmes et de bonheur fissuré…

 

 

Nous sommes ici – tout entiers – dans ce vieux mur qui nous sépare. L’âme encore vive – presque impatiente – qui cherche partout la source parmi les ruines que nos mains, malgré elles, ont façonnées en vivant…

 

 

Eclat d’un amour ancien dans la main posée entre hier et le néant – à la lisière de tous les mondes possibles…

Et cet étrange chemin de fleurs que fera naître ce déluge de larmes…

 

 

Portés mille fois – depuis toujours – et pour l’éternité sans doute – par des courants mystérieux – entre nécessité et épreuves – qui nous éprouvent – nous habillent – nous emplissent – et nous dénudent – pour nous découvrir peut-être…

 

 

Tous ces édifices – ces monuments et ces assemblages – dans nos têtes – qui nous structurent et nous entravent en nous donnant l’illusion d’une construction stable et consistante – libératrice – indestructible. Chimère tragique, bien sûr…

 

 

De tentatives et d’erreurs – cette carcasse sommaire – trop brute – trop grossière, sans doute – malgré la complexité de la tête

 

 

Pendant des siècles – le même visage et les mêmes larmes. Avec cette usure croissante à mesure des pas qui pénètrent l’immensité du désert – intérieur et extérieur – jusqu’à la rupture – jusqu’à l’évidence du désarroi et de la beauté – jusqu’à l’évidence de la solitude première…

 

 

Tremblements jusqu’à la dernière heure. Vibrations, frissons et sursauts de crainte jusqu’à la fin des jours – jusqu’à la fin des temps peut-être…

 

 

Le jour gagne – peu à peu – en grandeur et en beauté – comme si nos yeux s’ouvraient progressivement à la faille, au regard, à la sensibilité – avant de plonger dans l’inévitable (et terrifiante) permanence de l’incertitude…

 

 

A sortir – à devenir – à s’extérioriser – pour, peut-être (simplement), vérifier la présence – et la solidité – du monde – et chercher en lui une part – un élément – de sa propre résolution…

Et cet infini en soi – si dense – si mystérieux – toujours aussi inconnu – toujours aussi inexploré…

 

 

On découvre – toujours – la pierre, les visages, le manque, la faim, l’âme et la mort. Dans tous les ordres possibles. Et l’Amour – et le silence – bien plus rarement…

 

 

L’existence et la mémoire se déchirent et s’ouvrent. Le monde se retire. Le silence appelle et s’insinue. L’âme, peut-être, pourra bientôt exulter…

Qui sait ce que dessineront les jours…

 

 

Sombre – secret – nocturne – comme le sommeil, le monde et le temps. Et cette sensibilité posée à la pointe de la gravité – sur ce socle massif – indestructible peut-être – au fond duquel tout s’enfonce et disparaît – avalé par le noir et la densité…

 

 

Courbée sur le sol – parmi les visages et les pierres – l’âme cherchant sa part – son mystère – sa résolution – comme si la réponse pouvait émerger du monde et de la marche – de cette fouille frénétique hors de soi…

 

 

Socle inébranlable voué à la répétition – à la stabilité du monde et du foyer – de cet entourage de soi élargi – pendant que les Autres – tous les Autres – courent la vie et le monde – en quête de réponses. L’âme esclave peut-être – l’âme esclave sans doute – des élans inépuisables du corps, du cœur et de l’esprit – incertains du temps et des résolutions – incertains des yeux et de la fouille – arpentant fébrilement – désespérément – tous les chemins possibles jusqu’à la mort…

 

 

Ecrire – décrire peut-être – ce grand Amour qui ne nous aura (sans doute) qu’à peine effleuré…

 

 

Et tout ce blanc – à présent – à la place du mystère. Comme un drap sur trop de pertes et de tentations…

Forces et défaillances échangées contre un repli – un retrait – une légère absence…

Temps initiatique, peut-être, où la rencontre ne pourra plus se faire qu’avec soi…

 

 

Ni rênes, ni ambition – qu’un allant vers l’inconnu. Fidèle à ce qui nous porte et surgit. Sans arrière-pensée. A défiler ce que le temps ne pourra jamais transformer…

A cloche-pied parmi les malheurs et les circonstances. Poésie de petits pas où l’obscur, l’ordinaire et la grâce sont contés…

 

 

Au-dedans du dedans – au centre du plus profond – notre premier souvenir – avant même la naissance du souffle. Ce qui se reniflait déjà sur notre dernier cadavre – et tous les autres avant lui…

Cet élan – ce désir de vie, de multitude, de silence et d’unité. Ce qui concède – façonne – et reprend, un jour – d’une main tendre ou violente – ce qui a été enfanté…

 

 

L’effondrement – toujours proche – de la solitude insatisfaite

Là où la clarté des yeux – et la parole de l’Autre – cisaillent et déchiquettent…

Là où tout se réfugie dans le noir, le sommeil ou l’ardeur…

Là où vivre continue de faire mal – et d’éprouver les faiblesses de notre destin – de notre silence – de nos misérables tentatives…

 

 

Personne – entre nous et notre peine. Rien qu’un néant qui tangue et nous fait chavirer. Pas la moindre main – ni la moindre lueur d’un Autre…

Soi entre fatigue et silence – entre agonie et découragement – si peu présent à nous-même(s) – cachés peut-être, l’un et l’autre, là où le refuge et l’accueil sont impossibles…

Comme une absence aux lèvres muettes – aux gestes impuissants – témoin seulement du désastre à l’œuvre…

 

 

Nul vitrail à travers nos murs – gris – hauts – infranchissables. Tristes à pleurer. Seuls édifices dans le paysage. Et ce ciel sombre – noir – épais – opaque – partout où les yeux se posent…

Comme si la solitude était notre destin – et la tristesse, notre malédiction. Comme si l’érosion et l’effondrement étaient impossibles – et le passage obstrué – impraticable. Comme si notre visage était condamné à errer – toujours – sur le même versant de la désespérance…

 

 

Abandonné de tous – abandonné des Dieux – et de soi-même d’abord…

 

 

Et par dépit – par impuissance – on se livre à cette vieille habitude de répéter les mêmes gestes rassurants pour confectionner n’importe quoi – une écharpe ou une couverture de laine – pour recouvrir sa peine, sa peur, ses larmes et le délitement inexorable du miracle et du silence – pour se protéger de l’épuisement et de la lassitude – pour s’éloigner de ce qui gronde dans les profondeurs – pour oublier ce qui appelle et ce qui crie – pour ne pas répondre à ce qui réclame l’éclosion

 

 

Traits qui vont et viennent. Ombres et objets au coude-à-coude. Et le monde – âpre – rude – et l’âme meurtrie – depuis le premier jour – depuis toujours peut-être…

Comme un enlisement perpétuel. L’expression d’une déchirure permanente – inguérissable…

 

 

Tournants de pacotille – voyage de peu de joie. Lente dérive – seulement – vers les eaux ternes du sommeil. Ce que ni les traits, ni la voix ne peuvent ouvrir – et moins encore sauver du naufrage…

 

 

L’obscur entre le possible – insupportable – et l’impossible – inaccessible. Pris dans cet étau de songes qui se resserre sur la chair – sur les os – et sur l’âme – toute tremblante – atrocement effrayée et démunie…

 

 

Rien que l’âme, la peur et l’ardeur pour traverser la vie, le monde, soi, l’Autre et les saisons. Ce qui, en nous, est encore (si faiblement) vivant…

 

 

Combien de siècles devrais-je attendre avant que ma voix puisse (re)trouver le silence…

Isolé comme ces fontaines privées de leur source – et taries par la soif du monde. Moribondes – presque (entièrement) asséchées…

 

 

Son lot de mots, de jours et de possible. Comme une longue errance. Seul et apeuré dans cette grande forêt de visages…

Et le déferlement du monde en soi – tête en avant et l’âme sagement en retrait…

 

 

Tout tourne – toujours. Comme un immense tourbillon – bruyant et épais – qui se transforme – tantôt en pas, tantôt en pages…

Vies, visages et leçons jaunis par le temps – par ce défilé inepte de jours – comme si les saisons pouvaient nous restituer ce que l’esprit nous avait ôté – en réduisant la perspective à ses habitudes…

 

 

Pas d’ami – trop sombre – trop seul sans doute…

Trop profondément plongé dans cette (effrayante) solitude…

N’importe quoi pourrait nous arriver ; sans doute serions-nous seul à pouvoir en témoigner…

 

 

Qui pourrait donc voir (ou même deviner) ce que nous avons posé – si inintentionnellement – sous la langue – au milieu des mots – derrière ces cris et ce souffle parfois trop péremptoire ; un peu de silence sous les bruits – une profonde simplicité sous le verbiage et les circonvolutions langagières – l’Amour irréductible sous la colère (presque) permanente – mille vertus et mille respects, en somme, sous l’offense et la rudesse apparente…

Et, sans doute plus profondément encore, le fond même de notre vie – et toutes nos vaines exigences à l’égard de l’homme et du monde…

 

 

Survivance quotidienne – plongé(s) malgré soi dans les mille tracasseries et les mille contingences de l’existence terrestre où l’enfant et l’innocence cherchent – vainement – leur place. Trop tendres – et trop désarmés – sans doute – pour faire face à la ruse et à la faim…

 

 

Ce sont des larmes – et un peu de sang – que mon feutre trace sur la page. L’aveu d’un échec – l’aveu d’une impuissance – l’aveu d’une longue (et pitoyable) défaite. L’accouchement inexorable du destin de l’homme – voué (presque toujours) à mourir de son vivant

 

 

Sans foyer – sans sommeil. Cent jours – cent siècles – à jeter le même cri – à lancer la même encre – tantôt sur le monde, tantôt sur l’Autre – selon les connivences quotidiennes…

Comme un enfant-vieillard auquel on aurait (toujours) refusé l’âge adulte…

Comme une pierre – rude – noire – fragile – posée au milieu de nulle part – sous des étoiles et des yeux indifférents…

 

 

Un pays de désolation et de solitude – sans compromis – sans consolation. Souillé jusque dans ses profondeurs par cette incapacité à vivre, à accueillir et à s’émerveiller – et par cette inaptitude croissante à être au monde…

Mal – inadapté – partout. Inapte à presque tout, en quelque sorte…

 

 

Vie de supplices et de parenthèses. Vie intranquille et sans permission. Comme le prolongement d’une peur – la permanence d’un effroi au cœur du même abîme – parcouru de long en large…

 

 

Quatre murs – quatre points cardinaux – quatre horizons. Partout – les mêmes grilles et le même sortilège. Le rêve, le désir, le sommeil et l’illusion – mille obstacles, mille empêchements et mille restrictions plantés au fond des yeux…

 

 

Le même chant – le même désir – le même ennui – sous l’arbre, le soleil et la pluie.

Mille siècles de souffrance. L’envergure et les profondeurs (en partie) explorées sans que n’advienne, en vérité, le moindre retournement – la moindre certitude…

La même nuance – toujours – au fond des yeux (presque clos). A mâcher – et à remâcher – vainement la même parole fétide…

 

 

Lieu – passage sans doute – de l’émotion et de la pensée. Comme un orifice – une béance – dans le néant. Comme une lueur – un éclair provisoire – dans la pénombre. Comme une vie – une parenthèse récurrente (et, peut-être, éternelle) – dans l’obscurité – sans la moindre aumône – sans la moindre main tendue – au milieu de la peur et des menaces – au milieu de la ruse et de la barbarie – au milieu de la faim, du mensonge et de la tromperie – au milieu de l’illusion qui semble, en cet instant, si réelle…

Abandonné au vide – à soi – à ce que l’on croit être comme à ce que l’on est sans même le savoir…

 

 

Léger scintillement dans la main ouverte – qui laisse toutes les manifestations du monde libres d’aller et venir…

 

 

Cœur mouillé – détrempé – qui ne sait plus voir – qui ne sait plus écouter – qui ne sait plus ni donner, ni recevoir… Comme un enfant banni du monde – exclu de toute forme de communauté – rejeté derrière ses propres voiles – en cette terre où l’Amour semble perdu – introuvable…

Empêtré dans cette odeur de pluie qui le fera, peut-être, frissonner jusqu’à la mort…

 

 

Du côté de l’ombre – sans doute. Entre ce mur immense – ténébreux – infranchissable – et cette vague idée du ciel que l’âme aurait espéré plus clément ; et qui se montre – de ce côté du monde – de ce côté du cœur – profondément – trop profondément – silencieux ; un silence qui passe pour une indifférence – un manque d’Amour tant le retournement et l’acquiescement sont (devenus) impossibles…

Enfant inconsolé et inconsolable – tant que le cœur ne saura se retourner vers lui-même – vers cet espace, en lui, profondément aimant et lumineux…

Quelque chose d’inimaginable, bien sûr, en cet instant…

 

 

Existence simple et modeste – qui contemple le soleil – toujours trop lointain – voilé par toutes les exigences de l’âme…

 

 

Invité du monde. En ce lieu – à présent – à rogner la perspective idéale sans renoncer aux élans et aux impératifs singuliers – ni aux nécessités naturelles du corps, du cœur et de l’âme. Mais moins prompt, peut-être, à assassiner tous les obstacles – et toutes les causes apparentes de la frustration…

 

 

Âme – jamais – assez tendre – insatisfaite – toujours – du feu et de la cendre. De tout ce qui brûle – du monde sans yeux – du monde sans cœur – et de cette existence sans saveur. Plongée aveuglément au fond de cette impossible issue à son chagrin…

 

 

Chacun – comme tous – comme nous tous – identique(s) – dispersé(s) – à chercher ce qui pourrait nous satisfaire – nous sauver – et nous prolonger jusqu’à l’extase permanente…

Et tous tombés mort – mille fois déjà – avant de pouvoir réaliser le moindre pas…

 

 

Innocence dispersée – encore – entre le soleil et la cendre. Comme un enfant qui court la main ouverte pour attraper un peu de vent…

Mille étoiles sur l’asphalte noir. Mille allées interdites dans l’âme privée de monde et de chemin…

 

 

A goûter la moitié de la vie – la moitié du monde – la moitié de l’âme. Encore trop prisonnier du désir de grandir et d’aimer sans jamais haïr ni disparaître. A l’écoute de ce vivant en nous qui cherche à croître sans jamais accepter les empêchements de l’ombre – son autre part – qu’il a involontairement oubliée tant elle lui semble étrangère…

 

 

Invisible comme le silence – l’écoute – et l’ardeur manifestée (puis consumée). Cette vie portée par le regard. Comme une marche interminable autour – et au cœur – de soi – essayant de se goûter à travers tout ce qui l’effleure et la traverse…

 

 

Âme nue – dépouillée – tremblante – éplorée et implorante – à peine debout – sur toutes les rives où les vents et l’océan se reflètent et emportent ce que nous avons cru être – ce que nous avons cru construire – ce qui nous semblait le plus précieux – et qui, sans doute, nous rassurait seulement…

 

 

A veiller, peut-être, vainement. A attendre ce qui ne viendra, sans doute, jamais. Comme plongé dans une présence et un labeur inutiles – jusqu’à la dernière heure…

 

 

Nous avons retenu le possible jusqu’à nos dernières forces. Et ne reste plus – à présent – la moindre ardeur. A peine le courage de rester là dans la douleur, la tristesse et l’inconfort. En ce lieu qui, à cet instant, ressemble à l’enfer – au néant sans issue, sans appui, sans échappatoire…

 

 

Chemins partagés qui se séparent. Rupture de destins. Et cette main désespérée qui s’agite dans les vagues…

Bout de chair fracassé sur les rochers – âme engloutie au fond des abysses – emportée vers un lieu plus insupportable que la mort…

 

 

Comme un oiseau sans aile sous l’orage. Perdu en plein ciel. A la dérive. Ecrasé par l’Autre – par la vie, la mémoire, la peur et l’inconnu. Comme si les vents étaient un souffle inévitable – un souffle obstiné – jouant (et jouissant de son jeu) avec tous les visages du monde – les faisant tantôt monter et se rapprocher, tantôt chuter et s’éloigner…

Et dans la multitude de ces états, la poursuite, peut-être, de la même unité et du même partage…

La joie unifiée et sereine et la joie fragmentée et errante. L’unité et l’éclat se cherchant l’un dans l’autre…

 

 

Exilé de tout ce qui demeure accroché au loin. Exilé toujours – exilé sans cesse – de la communauté des hommes, de l’Autre, de soi. Ecrasé et soulevé par la puissance du désastre permanent. Seul au monde – et seul en soi – abandonné par le plus précieux que nous portons…

 

 

Jouet des tourmentes et du néant qui brisent et éparpillent l’âme en mille fragments tranchants – en mille fragments infimes – à peine visibles. Aspiré dans ce tourbillon féroce – vorace – où la nuit est présente partout – à toute heure – sur terre comme au fond de l’âme – au ciel comme au fond des yeux. Le noir brutal – affamé – acharné – dont on demeure – à jamais – la proie impuissante…

 

 

Vie et temps sans soleil – aux saisons éternellement tristes. Et cette prière, en nous, jamais entendue – jamais rejointe – irejoignable peut-être. Comme un cri permanent – comme un cri supplémentaire – lancé, à chaque instant, dans l’espace vide du monde et de l’âme…

 

 

De crise en crise – de rupture en rupture – d’effondrement en effondrement – à espérer encore… comme s’il pouvait rester quelque chose à la fin…

 

 

Une âme à terre – un cœur brisé – un semblant de vie – et cette tristesse insondable comme seule couronne…

 

 

Rester l’âme nue sous les pierres et sur la braise. Fragile comme un enfant – comme un nouveau-né – qui sent son cœur blessé – brisé – mutilé jusqu’au fond de sa chair – et ce besoin d’Amour – inassouvi – si puissant encore – prêt à rejoindre – et à embrasser – le premier visage – le premier soleil – à sa portée…

 

 

Si craintif – comme le sang dans nos veines et nos rêves de ciel…

 

 

Embuscades à chaque croisement où guette le néant. Peur au ventre. Avec ce goût amer dans la bouche comme si la mort était déjà, en nous, présente – et prête à nous livrer à l’inconnu. Porte, fente, défaillance. Et pas la moindre issue, en vérité – ni ici, ni ailleurs – et cet espace en soi toujours aussi introuvable…

 

 

Entre déviance et errance – entre déni et méfiance – la peur qui, en nous, fait obstacle – et qui creuse son fief pour interrompre la marche – rendre le chemin plus difficile encore – et l’issue hors d’elle introuvable…

Ainsi, peut-être, se perpétuent le monde, la quête et le désastre…

 

 

Un feu – et une âme, peut-être, brûlée pour rien. Cœur en chute – en cendres – porteur d’une nuit infiniment tragique. Entre délires trompeurs et délices mensongers. Comme le renforcement d’une illusion – d’un écran de fumée entre le réel et ce que nous sommes – entre le rêve et notre désir – intarissable – inguérissable – d’infini…

 

*

 

Devenir son propre Amour et sa propre lumière… Commencer par devenir son propre Amour et sa propre lumière… Puis, voir si l’on peut devenir un infime soleil pour l’Autre, pour les Autres, pour le monde et ce qui nous entoure. Et laisser enfin émerger, de façon naturelle, notre manière spécifique de contribuer à cet au-delà de soi…

Et à l’aune de cette perspective, voici ce qui nous apparaît (pour notre propre cas) : offrir sans attente – ni exigence d’écho – de façon gratuite, invisible et anonyme (lorsque cela nous est permis) – une présence, des gestes ou des paroles (aussi tendres et éclairants que possible) – selon la nécessité des circonstances – en parvenant à s’en réjouir pleinement – à la manière (peut-être) des ermites et des moines plongés dans la solitude et la réclusion – et protégeant leur âme derrière leur clôture – mais dont l’essentiel des prières et des actes – si discrets – si insaisissables – sont tendrement et profondément – tournés vers le monde…

 

 

L’éloignement et la distance sont parfois les plus justes garants de l’Amour vivant – de l’Amour humblement incarné…

 

 

La vie sans limite – et sans limitation possible. A être là – tout tremblant – ému jusqu’aux grandes eaux qui submergent. Dans l’ardeur et la tendresse entremêlées. Couché, en quelque sorte, dans la tristesse et la douceur du cœur ouvert et brisé…

A glisser sans cesse entre le Divin et l’humanité – et d’une extrémité à l’autre parfois – sur cette étrange échelle intérieure…

La vie humble. La vie simple. La vie pure. La vie la plus précieuse, sans doute…

 

 

Ouvert et limité. Offert et repris. Seul – éminemment seul – et complet. Boucle infime et infinie sur elle-même. Unifiée et démultipliée. Sans pareille…

Perdu et retrouvé. Fragmenté et indissocié…

Genèse d’une naissance. Testament d’un ravage et d’une dévastation…

Exil et retrouvailles. Voyage long et difficile – parfois tortueux – souvent douloureux – et évidence fulgurante – sans le moindre détour…

 

 

Tout s’effondre et bruisse de certitudes…

Bras ouverts à l’horizontale – presque en croix. Chevilles liées – engluées dans la matière. Tête attentive – peut-être ailleurs déjà (ou, du moins, en partie). Et l’âme presque à la verticale – vide – posée entre ces vieilles cendres, ces amas de pierres noires et la lumière – sous cette voûte sans témoin – sans horizon…

 

 

Présence patiente aux marges de la page – aux marges de l’écriture – dans la défection du poème – au seuil de cette vie invitante

 

 

Enfant de la nudité et de la désespérance. L’origine du masque et des danses. Le visage de Dieu et de la folie. Ce qui tourne encore – et s’avance, si vaillamment, dans l’immobilité. La joie et la part tremblante. Ce qui défie et ce qui acquiesce. Le monde et la solitude. Ce qui meurt en vivant – et ce qui est vivant au-delà de toute finitude. La vérité et le mensonge. La grâce et l’abandon. Et toutes ces peurs qui emprisonnent. Et l’âme glacée – grelottante – pétrie de froid et de solitude. La foule et la déraison. Le temps et l’instant. Le feu qui veille. Les saisons qui passent. Et la mort qui s’approche…

Tout est goûté – et vécu. Et, pourtant, rien n’est dit. Rien n’existe peut-être… Les mots sont – toujours – impuissants – à témoigner ; chiffon de soie parfumé, en quelque sorte, à glisser dans sa poche – et à sortir de temps à autre pour sentir – respirer – et éprouver peut-être – cette joie – cette tristesse – cette tendresse – et ce silence – inscrits entre les lignes – entre les mots – pour remplacer le bras tendre et aimant d’un-e ami-e – mais qu’il faut ensuite – aussitôt le parfum inhalé – laisser choir sur le sol – ou poser sur un banc – pour qu’un Autre, un jour, le ramasse à son tour et en fasse usage le moment venu…

 

15 février 2019

Carnet n°175 Exprimer l’impossible

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Ce qui s’en va – ce qui reste. Ce qui nous exhorte à l’évidence – le retrait, l’ordinaire et la poésie. Le ciel précaire et la parole hasardeuse qui chemine du plus sombre vers le jour – et du plus proche vers l’Autre – le plus lointain en apparence…

 

 

où la lumière se tient encore. Innocence dans l’ombre – silence dans la nuit. Au soir couchant – près de la fenêtre close – derrière la porte barricadée. En ce lieu – sur cette ligne – recouverts – encerclés – depuis toujours – par la possibilité de l’infini…

 

 

Une ombre dans le regard – comme une tache – un repli – une frayeur peut-être – un angle mort où le merveilleux ne peut être perçu – et qui nécessite un pas – une enjambée – un pont (démesuré(e) parfois) pour rejoindre l’autre rive – la terre et le ciel parfaitement unis et éclairés…

 

 

Dos au mur – ponts et nuages – et ce qui frémit sous les caresses du temps. Plaisant à l’œil – et agréable à l’âme. Le moins amer du vivant. La lumière, en nous, la plus discrète – celle qui nous empêche de plier sous le poids, toujours plus accablant, de la nuit…

 

 

Tout est calme au-dessus du sommeil pendant qu’en dessous grondent l’insoumission et la colère. Tout semble endormi mais, au plus bas, l’épuisement est à son comble – et se fomentent, en secret, les plus violentes révoltes…

Tout devra être percé – et traversé – la chair, l’âme et l’apparence du monde pour qu’une main puisse surgir du regard – et nous extirper de l’illusion…

Mille vérités à naître sous la glaise. Et mille feux à réinventer pour échapper aux couches toujours plus épaisses de rêves et d’étoiles façonnées par les hommes…

 

 

Tout existe au creux du monde – au fond de l’âme – réunis et confondus par ce qui ouvre le regard. La main qui s’avance. Les larmes qui coulent. L’horizon qui se rompt. L’ombre qui se détache. La nuit avalée. Le visage qui a dû affronter la peur et la perte. L’esprit qui a su s’abandonner au temps et à la mort…

La défaite comme le seul lieu possible de la conquête…

 

 

Ce qui s’en va – ce qui reste. Ce qui nous exhorte à l’évidence – le retrait, l’ordinaire et la poésie. Le ciel précaire et la parole hasardeuse qui chemine du plus sombre vers le jour – et du plus proche vers l’Autre – le plus lointain en apparence…

 

 

Tout danse à présent – au milieu des chants du monde. Le vent – le jour – les visages – la terre – l’œil et les noms…

Ce qui regarde est regardé. Ce qui vient est accueilli. Ce qui se montre est recouvert. Et ce qui se cache est exposé…

Tout se mélange. Et la voix reste claire pour dire ce qui se transforme – et ce qui demeure égal à lui-même – au fil des jours – au fil des siècles – de toute éternité…

 

 

Tout est là – à la fois exposé et immergé – emmêlé et éparpillé. Mille choses – mille reflets – entre illusion et vérité – entrecroisés dans le regard de chacun qui, en s’additionnant aux yeux des Autres, forment un labyrinthe de miroirs et de barbelés – mille territoires imbriqués et superposés qui complexifient, restreignent et opacifient le monde et la perception…

 

 

Immensité – à peine – là où tout s’invite – et où le vivant se tient encore plein de sommeil. Promesse – seulement – d’une plus large étendue…

 

 

Immobile et seul – là où le chemin se perd – devient passage – empreintes presque invisibles sur les pierres – marche sans effort dans la boue, les vents et la lumière. Là où le temps cesse d’être un piège et une promesse…

Tête et cœur battants comme deux ailes subitement greffées sur la poitrine – l’âme caressante – attentive – mais déjà ailleurs sans doute. Libre devant cette porte ouverte sur l’espace et la nuit…

Voûte et horizon confondus. Ardeur et silence réunis et assemblés. Prêt (enfin) à glisser son pas dans la faille – le monde devenu soleil…

L’Amour caché dans la doublure des yeux – entre ciel et paupière. Rêves en ruine. Bien décidé à vivre malgré le noir – malgré la terre – malgré les hommes…

 

 

Absence de lumière et trop-plein de sang. Et la mort comme seule ambition. L’homme à l’inverse du sage…

 

 

Entre mirage et matière – ce feu qui se propage au cœur de l’âme – au cœur du monde. Et cette lumière tendre au-delà des yeux…

 

 

La liberté des sables mouvants où nous sommes (tous) plongés…

 

 

Mille vies à chaque instant. Et plus d’avenir encore – la grande vie peut-être – à l’heure de la mort…

 

 

Terre et âme aussi blanches que cet espace, en soi, qui porte au silence…

 

 

De terre en terre – de mémoire en repos – de désir en désir – ainsi s’ensemencent l’ambition et la conquête journalière. Quelques pas sur les sentes du monde – main sur le visage posée en visière – l’œil fixé au loin – là où poussent nos élans – un jour, ventre au sol – et un autre, figé en posture altière – tantôt au creux, tantôt au faîte – à ramer avec force et courage – à traverser les plaines et les dangers – à déjouer les périls et la mort. Survivants et passagers – toujours – infiniment fragiles et provisoires…

 

 

Ce qui surgit prend – toujours – sa source dans les profondeurs – aux origines – au cœur du monde antérieur aux idées et à la matière…

 

 

Voyage – toujours – entre sourire et impatience – entre misère et possibilité de délivrance. Parabole du geste, de l’infime et du décalage. Trajectoire des corps, des cœurs et des âmes – enrôlés, à leur insu, dans la même chimère – entre espoir, aventure et illusion – sur ce fil à l’allure faussement temporelle…

 

 

Pays de faim et de souffrances – pays de perte et de mémoire – où la peur, le rêve et le désir règnent sans rivaux – et où le réel, l’illusion et la vérité s’emmêlent et se superposent d’une étrange (et mystérieuse) manière…

 

 

Papiers du jour – froissés comme le silence et la lumière. Eclairés faiblement par cette clarté crépusculaire coincée entre l’âme et la chair. L’œil et le corps las – prêts à se réfugier dans l’ombre pour sangloter…

 

 

Le monde est clos – enfermé – tourné implacablement vers lui-même. Et la voix se présente pour ouvrir une brèche – une faille mince et étroite – dans la fonte qui lui sert de bouclier…

 

 

Tout s’abrite derrière le langage par peur d’affronter le réel – le monde sans signe – sans aide – sans appui – la vie brute qui arrive – et se retire – l’existence infiniment passagère et mystérieuse des visages…

 

 

Bâillonnés par l’ignorance et l’incompréhension – debout pourtant – faces confrontées à la violence du monde. Et mains dociles la nourrissant. Allure droite et buste altier malgré la misère – malgré l’illusion – malgré l’impasse où se sont réfugiées les bêtes et les civilisations humaines…

 

 

A la mesure de tout – la vie et la mort – l’infini et le poème – posés partout pour échapper à l’illusion – et essayer de faire naître le rire sur tant de laideur et d’incompréhension…

 

 

Nous sommes là – près des lèvres – près des Dieux – à imaginer le possible – à revivre en rêve le passé – comme si la seule épreuve consistait à s’affranchir du temps et des illusions…

 

 

A s’engager là où la somnolence constitue un idéal – et où le passage (insidieux) vers le sommeil pourrait nous être – irréversiblement – fatal…

 

 

Tout semble désirable jusqu’à ce que les choses consommées nous ouvrent, peu à peu, les yeux sur la source – l'origine même du désir…

 

 

Entre révolte et fatalité – entre abandon et nécessité – quelque chose au goût étrange – fait de résignation et de volonté – et, sans cesse, ébranlé par le désir et la peur…

 

 

Tragique – jusqu’à la mort. Et ce rire – mystérieux – qui nous soulève pour nous emporter vers ce lieu étrange – posé au-dessus de l’ignorance et des malheurs – au milieu des cris et des plaintes – en cette aire méconnue – si proche du monde et des âmes…

 

 

Seul – plus seul encore – à présent. Sans désir – sans appui – sans visage allié. Illusions perdues – défenestrées du dernier étage. Hors du monde – mis au ban de la communauté. Exclu (volontaire) des enclos, des pyramides et des hiérarchies. Et la vie maintenue à flot malgré l’âge et les épreuves. Sur cette terre – sans larme – sans consolation. Bouts de soi aussi étrangers que les étoiles. Reclus, parfois encore, dans ce long sommeil. A vivre – apaisé – presque serein – malgré la grande nuit où sont plongés les hommes et les âmes…

 

 

A genoux – à consoler si tristement la terre – ces visages résignés – plongés, jour après jour, dans la même peur – les mêmes cris – la même misère…

 

 

Tout s’entaille – tout s’encaisse – le temps – le ciel – les malheurs et les rêves. Peut-être avons-nous réussi – en fin de compte – à grandir sous le soleil malgré notre étonnement permanent face à l’étendue de la terre – et face à l’ampleur du labeur qu’il nous reste à accomplir…

 

 

Devant le vent, le souffle, les vagues, la nuit et la lune douce et propice (toujours) à la lenteur des gestes. Devant les hommes, les pierres et les bêtes. Devant les arbres, les montagnes et les fleurs. A s’interroger – à s’inquiéter – à partager mille secrets, mille savoirs, mille découvertes. A regarder le monde et les visages comme pour la première fois…

A vivre et à aimer – de toutes ses forces – de toute son âme émerveillée – ensoleillée – avant de laisser la place à l’Autre, au mystère, à la mort…

 

 

Joie de l’être et du questionnement – de cette faim de soi jamais durablement assouvie – se cherchant, se trouvant, se perdant et recommençant mille fois encore – pris par cette ardeur inépuisable et ce goût insatiable pour le jeu et la transformation…

 

 

Dieu et la mort en contre-bas du monde. Patients et déterminés à nous revoir un jour – au plus près des promesses que nous n’avons réussi à tenir – oublieux de tout – sauf de ce vieux rêve de se réaliser – en soi – en silence – sans autre témoin que ce regard apaisé et acquiesçant sur les rondes et les danses qui nous jetteront encore – qui nous jetteront toujours – dans cette distance – dans cette faille – entre nous – à combler…

 

 

Monde d’âmes, de peines et de pierres – qui, entre elles, s’ignorent. Allant seules – ensemble – côte à côte – sans jamais se saluer – s’entraider – ni se secourir. Isolées et anonymes jusqu’à la mort…

 

 

Vie brute – multiple – à même les éléments – entre le ciel, la roche et les abysses – partout au cœur de ces trois lignes d’horizon. Et quelques visages – rares – surpris – à la verticale – presque invisibles dans la foule – parmi les figures agglutinées qui arpentent – presque d’un même pas – toutes les latitudes terrestres…

 

 

Voir – et nommer – le monde, la faim et les danses depuis le silence n’exempte ni les pas, ni la main, ni le ventre d’y participer…

 

 

Mots comme des ondes circulaires jetées dans le labyrinthe. Comme un étrange mélange de silence et d’intention adressé à ceux qui osent tourner le dos aux conventions – redresser la tête en transgressant les règles et l’ordre établi – et se plier aux seules exigences nécessaires – celles d’un territoire, en eux, inconnu et mystérieux – ignoré – et, le plus souvent, méprisé par les hommes sans âme, par les âmes sans profondeur et les destins (trop) prosaïques…

 

 

Forêts, rivières – et cette joie du bleu – partout – qui offre au monde sa lumière…

Pierres, oiseaux et soleil. Voix claire – étincelante – à force de mutisme – à force de regard silencieux…

 

 

Silencieux comme le jour – les lèvres cousues – arrachées peut-être. Feuilles et fêlures félines – dénudées par l’aube. Pointe du monde. Et ces vents qui ravivent le déracinement – l’ivresse – la pénombre. L’attente sans fin. Et ces mensonges qui glorifient l’orgueil, l’inessentiel et la nécessité des traces. Empreintes provisoires qu’effaceront le temps, les événements nouveaux et la récurrence (éternelle) des saisons…

 

 

Se faire témoin de la joie et du silence – des grandes turbulences, des tourmentes et du tracas (ordinaire) de vivre. Entre angoisse, crainte et sagesse – entre présence et visage humain. Sans accorder le moindre regard au passé, à l’enfance et à l’heure précédente. Sans se soucier du lendemain, des yeux des Autres et du qu’en-dira-t-on. A œuvrer, chaque jour, sur sa planche – âme et feutre à la main – silence au-dessus de l’âme – et monde autour de soi – au milieu des pierres, des arbres et de quelques bêtes – sans l’emprise du moindre regard humain…

A offrir au souffle récurrent – inépuisable – l’espace dont il a besoin – la rencontre quotidienne avec l’étendue, en soi, déployée – et ses mille eaux ruisselantes…

 

 

Tout – en ce monde – semble si cruel – si banal – sans grâce. La terre – le temps – les destins. Comme si tout – en vivant – défigurait l'élégance des Dieux – et enflammait l’œuvre du Diable cachée au-dedans – les deux versants de la même ignorance – du même désenchantement…

 

 

Chant solitaire sur les eaux discrètes de l’âme – sous la grande étendue bleue. Cœur et pieds nus – parfaitement innocents. Fidèle à son devoir sans exigence. Ciel et feuilles mêlés – inextricablement. Au-delà des temples et des prières – en deçà de l’indifférence commune – coutumière. Des poèmes comme des gouttes de rosée sur chaque brin d’herbe du jardin – et sur la végétation devenue humaine et les alentours transformés en monde entier. Univers de survivance et d’instincts – univers de grandes instances – que seuls les mots et la présence peuvent adoucir et réenchanter…

 

 

Avec tout l’or du monde – ainsi s’inventent – se réinventent – et se perpétuent – tous les mythes terrestres. Des rivages, des chemins, des risques et des chutes pour quelques onces précieuses de métal – capables de faire chavirer les hommes, d’assécher les âmes et d’éteindre la voix des poètes – capables, en somme, de transformer le monde en rêves et en galeries…

 

 

Rivages brumeux là où s’exerce l’étincelle. La nuit, le désir, la folie. La tentation des plus faibles. Le fond des regrets. La mort et les malheurs. Cette part commune à l’œuvre partout…

 

 

A vivre aussi timidement et vaillamment que la fleur – sous les yeux et les mains – presque toujours – tortionnaires…

 

 

Des cris en cortège dans la nudité des ténèbres. Prisonniers de grands frissons – là où tout se dérobe et devient noir…

 

 

Ce qui tient à l’envers de la paume sans autre colle que celle du destin – cette aile à venir dont chaque plume sera un rêve – un défi – une parole jetée par-dessus les murs du monde…

Les détails d’une géographie où tout serait décrit – où des milliards de vies apparaîtraient dissimulées sous chaque pierre…

La clarté et la confusion étrangement abandonnées à leurs danses furieuses – obstinées…

Un angle où s’écrirait la page. Au bord d’un ciel – toujours – imperceptible. Quelques notes pour prolonger le silence – engorgé – défaillant à force d’épreuves…

Une manière, en somme, d’exprimer l’impossible et le règne du partage…

 

 

Nous n’avons cessé de nous échouer parmi les vaines consolations. Des lignes mendiantes et des feuilles froissées – à revisiter la perte autant de fois que nécessaire pour rallier ce tronçon – ce passage peut-être – que la terre rend si désirable – et le ciel si mystérieux…

 

 

En peu de mots, dire l’impossible – affirmer l’essentiel. Dessiner, avec un peu d’encre, le silence d’avant le monde. Le rêve, l’apparition et le regard. Des trouées d’air pur dans l’ordinaire des jours et l’atrocité des bas-fonds…

 

 

Tout se dérobe – et s’affranchit. Disparaît au cœur de cette jointure entre le rêve et la réalité – sur cette frontière vague – flottante – invisible depuis ces rives – imperceptible par nos yeux si lourds – si opaques – si fermés…

 

 

Nos doigts se hâtent – se faufilent – s’entrecroisent. Lâchent du lest – se libèrent de ce qui les encombre. Aimeraient dessiner un visage – mille visages – avec quelques traits – quelques courbes – quelques lignes simples – illuminées comme les étoiles les plus brillantes. Ainsi rêvons-nous assis sur nos syllabes – dans l’écho d’un silence et d’une nuit plus qu’ancienne…

Eviction d’un trop-plein qui, en dépit des apparences, alourdit (considérablement) l’écriture et la marche – et le monde qui, peu à peu, se défait. Mains, endroit et accent – quelque part où l’erreur devient la seule conclusion possible. Plume et tâche là où se prolongent tous les points de suspension. Lieu étrange – honnête – profondément authentique et bariolé – de toutes les miscellanées…

Comme un grand corps de feuilles reliées – façonnées par nos questions, nos défaillances, nos maladresses. Quelque chose – un livre peut-être – sans véritable ambition – ou animé par la plus haute – celle de l’effacement – allié modeste et irremplaçable – pour rejoindre l’autre versant – l’autre côté du mur – le pays hors du monde – l’instant hors du temps – ce silence où tout s’efface, recommence et demeure indéfiniment…

 

 

Hommage à ce qui ressemble à la neige – et que nous continuons d’appeler ainsi pour ne pas avilir la beauté – la fragilité – la pureté – de ce qui – jamais – ne se laisse décrire…

 

 

De l’espace – encore – entre les murs pour que la nuit soit moins noire – et moins solitaire peut-être. Une manière d’être infiniment plus présent au silence – et à ce qui nous contemple sans rien dire. Une manière de respirer ensemble sans rien savoir de nos prisons et de nos libertés respectives. L’espace commun où les paroles et les actes perdent leur dimension sacrilège – et où ce qui se fait seul peut devenir le lieu des plus fabuleuses rencontres…

 

 

Nul regret – nul péché – dans la main vide. Seulement l’infini et la jubilation…

 

 

Nous n’aimerions dire que la lumière. Mais les ténèbres sont (encore) trop présentes – trop puissantes – pour occulter le noir – la nuit – le sommeil…

Ombres encore – ombres toujours – tantôt éclairées – tantôt miraculeusement éblouies – tantôt abandonnées – comme livrées à elles-mêmes…

 

 

La mort – toujours – semble avoir le dernier mot. Elle n’est, pourtant, que la possibilité du recommencement. Le seuil récurrent et nécessaire à la continuité… [une mésange vient de s’écraser contre la vitre. Son petit corps gît, à présent, immobile sur le toit de la maison. Et un élan – triste et naturel – me porte vers elle – à écrire ces mots – à imaginer ce que fut sa vie et ce qu’elle devra traverser – son parcours dans l’au-delà du monde avant son retour parmi les vivants…]

 

 

Que sommes-nous face à la vieillesse qui fane et affaiblit – et face à la mort qui nous emporte…

Un chant triste – peut-être – pour amadouer les Dieux – ceux du monde et ceux du ciel – ceux que l’on ne peut s’empêcher d’invoquer lorsque l’on vit (encore) dans l’ignorance…

 

 

Nous chantons pour nous-mêmes – et pour tous ceux qui ont réussi à nous émouvoir par leur présence – par leur beauté – par leur fragilité ou leur détresse. Chant d’espoir et de compassion invoquant l’Amour et la grâce d’un Dieu – sans doute trop silencieux en ces instants de malheurs et de tristesse – en ces instants de larmes et de prières – où chacun se tient encore plus seul et plus impuissant face au mystère…

 

 

La poésie comme repère intermédiaire – comme bouée indirecte à laquelle s’accrochent parfois quelques suppliciés au cœur de leur naufrage – lorsqu’ils sentent proches la noyade et l’heure de la fin…

Balise infime – dérisoire – inutile même – sauf pour consoler le cri et la détresse – et que certains parviennent à transformer en île – en archipel – en pays – capables d’offrir aux jours un peu de joie et de beauté malgré le déclin inexorable – malgré la mort inéluctable…

 

 

Prisonniers – toujours – ici et là – de soi ou d’un Autre – du temps qui n’approuve ni la jeunesse, ni la vieillesse. Prisonniers du monde, de la mort et des apparences. En sursis – jusqu’aux jours les plus inoubliables. A se demander (encore) pourquoi – à se demander (encore) comment – et s’il est bien raisonnable de continuer à vivre sans rien savoir – ni même pouvoir deviner un sens – une raison – une nécessité – plongés jusqu’au cou – plongés jusqu’au cœur – dans cette ignorance et cette impuissance profondément tragiques et douloureuses…

 

 

Et ça joue ! Et ça crie ! Et ça penche tantôt vers la tristesse, tantôt vers le rire !

Mais d’où vient donc ce désarroi au fond des yeux que ni le temps, ni l’Autre, ni l’amour ne parviennent à effacer…

 

 

Nous pouvons bien sourire et décréter – nous protéger ou devenir sages – rien ne nous sera épargné. Pain dans le ventre – hameçon dans la bouche – désirs en tête et l’âme mille fois chavirée par la vie, la mort et les malheurs. A renaître toujours dans cet étrange intervalle bordé (de tous les côtés) par l’éternité – et qui prend, selon l’œil, la naissance et les circonstances, des allures d’enfer ou de paradis…

 

 

Vieille résonance qui nous éveille à cette existence sans nom – à cette existence sans maître. Comme un voyage – une quête – âpres – rudes – au-delà des collines et du sommeil. L’hiver pour les plus téméraires. Et la somnolence (encore) pour les plus absents – ceux que la détention continue de rassurer…

Ni défaite, ni triomphe. La juste mesure, en vérité – et la continuité implacable des destins…

 

 

Au croisement du jour et du silence. A l’exact opposé du carrefour entre le monde et le sommeil…

 

 

Fermé – comme démissionnaire. Etalé là où le cri, en général, se retire. Dans ce souffle – ce feu sous la chair – qui implore les Dieux pour rejoindre l’horizon – et tous les rêves posés au-delà. Comme un monde partiel – une infime parcelle offerte à l’œil lacunaire – et structurellement déficitaire sans doute. Une fête, une ombre, une courbe à moitié empêchées. Ce qui rend le pas et le saut – profondément inefficaces – particulièrement inappropriés – pour clore l’exercice de vivre (ou s’en affranchir)…

 

 

S’épuiser jusqu’au sang – jusqu’à ce que l’ardeur nous quitte – jusqu’à ressembler à tous ces Autres envahis – morcelés – par la peur – incapables de vivre hors des cycles et des cercles traditionnels qui somment tous les hommes de vivre en deçà de leur nature – et de renoncer à leur (véritable) envergure…

Plongés, en somme, dans la mélasse noire des jours sans voir ni Dieu, ni l’infini – ni le silence – partout qui demandent (pourtant) à retrouver leur place dans nos vies…

 

 

Partout étranger(s) – jusqu’à rompre toutes les frontières – jusqu’à rejoindre le pays natal des âmes, du monde et des oiseaux – sans barrière – sans reclus – sans exil – où la source parvient à tarir l’origine du manque – et à clore le voyage du retour

Contrées sans ascendance où ne règnent que la marche et le désert – la foulée posée à même les rives – et le destin scellé dans la joie d’être et d’accueillir – à chaque instant…

 

 

Alphabets sans signification. Quelques paroles dans l’obscurité. Sans écho – sans auditeur. Prononcées, peut-être, pour soi-même – la main ouverte sur la nuit – et son envergure détaillée – presque éblouissante – à force de soleils prisonniers…

 

 

Route – et ce qui demeure ici à s’écouler dans cet inépuisable goutte-à-goutte. Choses et visages quelque part – perdus, peut-être, au fond d’un tunnel. A écouter tous les pas s’épuiser et mourir. La poussière et la cendre inlassablement piétinées. Ni ange, ni martyr. Ce qui glisse de nos doigts mal resserrés – et de nos âmes incomplètes – trop indécises sans doute…

Ce feu – ce souffle sans effort – qui dirigent nos têtes et nos pieds. Nos existences pas si intranquilles, en réalité…

 

 

Le signal ancien des heures qui nous exhorte au repli – à la fuite – à la paresse – pour distinguer ce qui meurt sans s’éteindre de ce qui s’éteint sans mourir – afin de vivre avec cette ardeur dans l’âme – avec cette jeunesse éternelle et inépuisable…

 

 

Ni guerre, ni paix. Ni labeur, ni épreuve. Ni sagesse, ni folie. Une innocence à retrouver – et à renouveler sans cesse…

Comme une manière de vivre l’Amour au cœur de l’immonde et de l’oubli. Comme une manière d’affirmer la joie et la possibilité de l’effacement au cœur de la tristesse et de la vanité…

 

 

Tout est centre – enfin – prospère et vagabond – comme les larmes, l’exil et l’humus. Comme tout ce qui passe – comme tout ce qui s’abrite, quelque temps, derrière l’âme, l’herbe, la folie et la gravité…

Nous ne dirons plus – à présent – que ce qui est nu – et qui a fait le deuil de ses vieux habits…

 

 

Tout se fissure – et frisonne – à présent – le proche, le lointain et l’étranger. Et l’inconnu même que nous avons fui. L’indifférence qui se dérobe sous l’émotion. La présence, la peau et les visages. Ce qui existe en deçà et au-delà du monde. La pente, les sentes et le secret. Tous les chemins parallèles – ces lentes et longues circonvolutions autour du cœur – sage – serein – silencieux…

 

 

Des soleils et des pluies sans nom – sans appartenance. Ni nôtres, ni vôtres. Enumérés seulement. Se posant sans préjugé – ici et là – dans la nécessité des têtes et des âmes. Un jour – un siècle – tantôt gris – tantôt jaunes – couleur d’or et de joie – entreposés dans le ventre des affamés…

Rumeurs et tournants décisifs. Dans les mains de la terre – dans les mains de la mort. Partout où nos doigts s’agrippent – se resserrent – et répètent leurs maladresses. De jour en jour – au même titre que le monde et la parole…

 

 

Tout se fracture – se resserre – encombre – se rejette. S’éparpille en vivant. Signe que la vie est changeante – imprévisible – indomptable. Mouvements multiples – austères – espiègles – extraordinairement sages et infantiles. Inénarrables, en somme…

 

 

Tout est sévère – artificiel – complémentaire – et presque toujours incompatible avec le reste. Inopérant dans ses avancées et ses reculs – et dans toutes ses tentatives d’emboîtement. Provisoire – et fragile de mille manières. Et bientôt écoulé – écroulé – anéanti – et renaissant déjà en deçà et au-delà de toutes les échéances…

 

 

Tout se propage – s’étend – se multiplie. Les épines, la boue, la faim. La nuit et les obstacles infranchissables. Le monde, les désirs et les enfantements. Et la place infime – minuscule – dérisoire – de chacun dans cet espace qui ressemble (tant) à un mystère infini…

 

 

Ligne après ligne – la même parole qui, peu à peu, s’allège…

 

 

Tout – chacun – est là, peut-être, presque moribond – et tend la main vers nous pour qu’on lui pardonne son ascension, ses manquements, ses défaillances, ses gestes noirs qui ont griffé la terre et assombri la possibilité du ciel…

Seul demeure ce qui compte – le reste n’est qu’une poignée de gestes, de visages et d’instants jetés aux lions, à l’appétit féroce du temps et à la mort qui, sans cesse, exalte l’oubli…

 

 

D’un instant à l’autre – et entre chaque instant qu’y a-t-il ? Peut-être – qui sait ? – mille siècles à franchir – à patienter – à oublier…

 

 

Rencontre avec le jour – les mille petits défis du jour. Prendre le temps. Œuvrer – à peine – à quelques soupirs – et à quelques lignes noires ou légères. Vivre et édifier son destin – son existence – son empire – sur ce sang jamais séché qui a envahi le corps, la poitrine, le cœur – jusqu’au centre du regard où tout est si dense que le monde pourrait se transformer en aile, en fleur, en baiser sur les lèvres de la mort…

 

 

Qu’abrite donc cette obscurité qui donne aux yeux cet éclat de crainte – et aux pas cette allure de fuite… Où habitons-nous donc pour ne jamais pouvoir refléter l’ampleur et la malice du grand soleil…

 

 

Toute blessure est miraculeuse ; elle offre à l’âme la possibilité de se déployer – et de toucher, par-delà la douleur et la souffrance, l’impérieux et discret silence qui nous habite – l’impérieux et discret silence que nous sommes…

 

 

A ce qui s’insinue – en boucle – dans l’âme. Comme une nécessité – une récurrence sur le sable et l’oubli. Un instant perdu – comme mille autres auparavant peut-être… La vie, le chant, le rêve. La terreur et le destin ininterprétés. Comme une vitesse caduque – un effroi – une inquiétude pour défier la vie et apprivoiser la mort. Et cette part inconnue qui s’approche (enfin) comme s’il nous avait fallu mille siècles pour oser tendre la main vers elle – et l’inviter timidement à nous rejoindre…

 

 

Une faim et une question brûlantes face au mystère. Et notre insoumission aux impératifs du monde et du temps. Ni ici, ni ailleurs – ni hier, ni demain – quelque part entre ces deux bornes (infimes) du monde et du temps – à se demander (encore) ce qu’est vivre – et ce qu’il nous manque pour y consentir…

 

 

Le temps comme une faille où glisse ce qui cherche et ce qui est cherché. Une fosse – un intervalle qui, en vérité, accroît toute forme de séparation…

 

 

Venu de soi – venu d’un autre – ce voyage que tout précède. Le destin et l’échine entaillés – la piste où s’élancent tous les talons. Les festins, les apprentissages et les tragédies. Le commencement et la fin dernière. Cette longue procession qui foule d’un pas tremblant la même poussière depuis des siècles…

La même marche et la même attente. La même joie et le même silence. Ce que nous finirons (tous) par oublier – ce que nous finirons (tous) par devenir – une fois la vie et la mort – une fois la nuit et la lumière – réunies et réconciliées…

 

Carnet n°174 Jeux d’incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Rien – ni monde, ni chemin – le silence peut-être – quelques heures, quelques pas, quelques mots – mille gestes dérisoires, en somme, pour se prouver que l’on est, malgré tout, provisoirement vivant…

 

 

Ce qui nous rend fou(s) ; le monde, l’aube absente, cette intelligence dévouée aux instincts premiers. Et cette incapacité à accueillir ce qui est – outrageusement – inévitable. Cette part féroce, en nous, qui refuse de s’abreuver aux eaux (trop) terrestres – aux eaux (trop) humaines…

 

 

Entre rite et rire – le supplice et les baisers trop nocturnes pour soulager nos peines…

 

 

L’angoisse de la frange – et cette ardente propension du monde – de l’Autre – de soi – à ostraciser ce qui semble différent – encore incompréhensible – peu souhaitable – et qui s’obstine, pourtant, dans sa nécessité…

 

 

La tournure du monde encouragée par la dilatation des têtes. Des vies infimes, en vérité, dévorées par l’ambition et la faim…

L’infini déformé – corrompu, en quelque sorte, par la perspective erronée du désir – presque entièrement extériorisé…

 

 

Suspect – de plus en plus – de jour en jour – comme marqué au fer rouge de la différence. Incompris – certes comme chacun – mais voué à une solitude presque inhumaine. Comme un exil permanent – adouci, il est vrai, par le rôle éminemment réconfortant et libérateur du silence…

 

 

La tête si profondément enfouie dans le royaume de la peur et du mensonge. Comment, dès lors, proposer une alternative qui n’apparaîtrait aux yeux (et à l’âme) comme une ruse supplémentaire…

 

 

Silence, murmures, paroles en rafale – comme un chant de délivrance (possible) offert à l’ivresse et à l’aveuglement des hommes…

 

 

Entre l’éternel et le plus simple – cette folie à dire – à poursuivre son œuvre de découverte – pour secouer les âmes et les hommes – et nous extraire de la colère persistante – et plus forte même – au fil des jours – au fil du temps passé à dire – à dire encore – à dire toujours – en vain (si souvent) – la même nécessité sous des traits différents – avec les pauvres mots qui nous tombent de la tête…

 

 

Regard permanent sur la même folie. Et silence aussi – devant la beauté du ciel et des feuillages – et devant celle de l’âme cachée au fond de l’homme – cachée au fond des êtres et des choses – et qui se dévoile, parfois, avec générosité et désintéressement – pour notre plus grande joie…

 

 

Tout brille – la cour, les étoiles, les haches qui décapitent dans les abattoirs et sur les champs de bataille. La terre, le ciel – toute la trame du monde. Et le silence – et la vérité – redoutables – qui se cachent au fond de l’âme – en chaque être – en chaque chose – véritables…

 

 

Seul(s) – comme au fond d’un tonneau ouvert sur le ciel et quelques étoiles lointaines. Le nez sur le ventre – et les yeux sur le monde – à regarder la faim nous ronger et nous envahir…

A découvrir le vrai, la nécessité et l’inéluctable – l’horizon – l’imperfection du monde et des âmes – et leur incomplétude…

Mille fragments apeurés qui cherchent leur part manquante dans tout ce qui ne peut ni s’offrir, ni se prendre – et qui attendent – sans même le savoir – le regard qui saura leur redonner leur beauté – la beauté de leur imperfection – en acceptant leurs manques, leurs désirs et leur faim…

Voilà, peut-être, ce que favorise la proximité de l’Absolu – la capacité d’habiter l’espace infini (et infiniment tendre) qui se cache en nous ; la seule possibilité, sans doute, d’offrir à ce qui nous entoure – êtres et choses du monde – une façon de se reconnaître – entiers et parfaits tels qu’ils sont – dans la laideur et la beauté, dans la joie et le chagrin, dans l’illusion et la vérité…

 

 

Besoins du monde – besoins des choses – besoins des hommes – besoins des âmes ; mille fragments – mille reflets – de la même faim d’Amour et de silence – du même espace d’unité voué – et jouant – au manque et à la complétude – et oscillant, sans cesse, entre l’éparpillement et le rassemblement…

 

 

Pieds nus face au monde. Vertige de la plus haute solitude. Terre et ciel pris dans la même trame. Quelque chose au goût de vérité – implacable…

Mort et malheur – joie et silence – mélangés d’une redoutable manière…

 

 

Rien qu’un vide et des visages. Le silence et une myriade d’yeux, de mains et de bouches prêts à vous empaler, à vous griffer et à vous mordre – à vous renvoyer à votre infortune – et à confiner votre âme au fond d’une tendresse impuissante – inexprimable – au milieu du monde – au milieu des hommes – comme abandonnée (à elle-même) au cœur de l’hiver et du chagrin…

 

 

Essaims, massacres et hécatombes. Le funeste chemin – et le triste destin – de ce qui respire sur terre – entre teigne et merveille – quelle que soit la résonance de l’âme aux alphabets du ciel…

 

 

Chants, étoiles et accroissements. Musique et flammes au croisement de la fuite et du sillon. Sommeil et accoutumance aux rêves pour apprivoiser la terreur et se familiariser avec le règne du sang…

 

 

En deçà de la voix, il y a la nuit – et au-delà, le silence – le signe que les flèches et les tremblements peuvent se convertir en chant – et en aire d’initiation – sur les pierres noires de la terre…

Langage des ténèbres transmutées – progressivement – en nappes de lumière toujours plus fines et légères – de plus en plus transparentes…

 

 

Pas et chemins poussiéreux – presque sans joie – à l’approche du jour. Oublié – ce que nous avons cueilli et ce petit frisson lorsque les visages nous souriaient – lorsque les lèvres nous embrassaient. Oubliés – la course et l’affût – l’attente et la lampe qui éclairait la route et nos yeux terrorisés par l’obscurité alentour…

Vide – à présent – comme doit l’être l’âme. Prêt à revêtir le seul regard possible – le seul regard nécessaire – pour accueillir le monde, la cendre et la poussière qui continueront de régner sur toutes les sentes – sur toutes les plaines – sur toutes les pierres – partout où nous continuerons à vivre – à bâtir – et à nous perdre encore…

 

 

A cheval sur la neige et la faim – sur la brume et le miracle. Engoncé encore dans le labeur et la solitude. Les yeux toujours baissés sur les drames – immenses – innombrables – au lieu de rehausser le regard – et l’âme – vers ce qui brille – serein – au-dessus du monde – à l’abri des lois qui gouvernent les hommes…

 

 

Une ombre – misérable – à demi morte – presque effacée – qui attend quelques malheurs pour se redresser…

 

 

A grands pas – comme les yeux du jour – et la folle sauvagerie du monde sur les pierres où l’ombre se fait – toujours plus – caressante…

 

 

D’un côté à l’autre – comme si le monde, l’âme et l’esprit étaient partagés. Comme si tout s’affrontait – dressé sur deux versants opposés…

 

 

Le jour – la nuit – et le ciel toujours aussi inconnu. Entre le pain et le chahut – entre le silence et la prière – quelques hommes – des milliards en vérité – qui ne sauront jamais devant quel visage s’agenouiller – et qui continueront à se montrer rudes – impitoyables – envers tout ce qui entravera leurs désirs et leurs besoins…

Rondeurs et aspérités intérieures. Quelque chose comme des yeux – une âme – un regard – frelatés par ce qui gouverne le monde, la faim et les instincts…

Le signe évident d’une totale incompréhension…

 

 

Les mains sournoises du temps qui nous font croire à l’ardeur (perdue) de la jeunesse – aux rides que creusent les saisons – et à la mort qui viendra, nous dit-on, cueillir notre âme de la plus juste manière…

 

 

Emportées – la faiblesse, les lampes et les infimes variations – à l’abri derrière le langage. La source, la lie et le regard – brisés par la déroute des âmes…

 

 

Posés ici – au pied d’un mur immense – au milieu de la boue et des larmes – en ce lieu qui ressemble à un marécage (mi-terrestre, mi-souterrain) – prisonniers des gestes et des bruits humains – atroces – terrifiants – détestables. Et la tête dressée au-dessus de la surface – au-dessus du silence qui surplombe le monde – notre détention…

 

 

Nous parlons seul(s) – face au jour vivant – face au soleil – que ne pourront jamais emporter ni les foules, ni la mort. Bras tenant la parole – parole arc-boutée contre l’âme. L’esprit à la pointe de l’édifice bâti à partir des dépouilles abandonnées aux rêves et à la faim du monde…

Au cœur de l’espace suspendu au-dessus de la trame – du tissu tissé de malheurs et d’espoirs – la terre des bêtes et des hommes…

 

 

Approximatif – indéterminé – incertain – éparpillé – et persuadé, pourtant, de son existence. Amas de chair et de rêves. Amas de désirs et de faim. Amas de peurs et d’instincts. Et cette boue dans les yeux qui entrave les retrouvailles avec l’envergure de l’homme…

Visage de poils et de glace. Simple élément du décor – simple élément du monde – quasi désertique…

 

 

Provision de forces pour s’établir au sommet de l’échelle – au faîte des plus – plus loin – plus haut – toujours plus haut – toujours plus loin – à délaisser – naïvement – la certitude des moins – et à retarder la dégringolade et la chute – inévitables pourtant – le socle incontournable de toute forme de balbutiement vers la lucidité…

 

 

Trop de hâte et d’embarras à vivre partout – à vivre toujours – comme s’il fallait continuellement vaincre, s'imposer, édifier et s'étendre – en oubliant le sort du monde – et le sort de chacun – voué(s), tôt ou tard, à la solitude, à la terreur et au dénuement face à la mort – présente partout – présente toujours – prête à s’abattre, à chaque instant, sur les uns et les autres …

 

 

Voyage interrompu et horizon banni – effacé – pour imiter le destin de la pierre – le destin de la fleur – le destin de la bête – cantonnées à leur fonction et à leur territoire – à vivre et à mourir au seul endroit autorisé par le monde et les Dieux. En ce lieu où l’on peut être pleinement soi-même. Humble élément du tout sans autre visée que ses nécessités naturelles…

 

 

Comme un équilibriste perché sur le fil qui traverse les saisons – converti, le plus souvent, en hamac. Quelques pas sans importance – sans impatience – entre le sommeil et les bords d’un bonheur étréci – réduit à l’engraissement du ventre, au rêve et à la léthargie…

Et là – tout près – depuis toujours – le même secret à découvrir – le même secret à partager…

 

 

A vivre sans cesse – à revivre toujours – le même délire jusqu’à la tombe. Mais pourquoi irions-nous nous perdre en des lieux sans rêve – en des lieux où seules les ailes du silence pourraient nous sauver de cet éternel fossé…

 

 

Attente, fièvre et bousculades devant la même lumière. Tempêtes obscures – nocturnes. Loterie de pierres et d’étoiles – de sillons et d’envols faussement salvifiques. Traversée de la même fosse – tantôt abîme, tantôt désert, tantôt ciel inversé…

Vivre – un jour – mille jours – jusqu’à l’ultime où il nous faudra mourir – bien sûr…

 

 

Apprendre, malgré soi, à devenir et à tomber. A mourir – l’âme frêle et sans recours…

 

 

Sentier de sommeil éclairé, parfois, par quelques rêves. Comme un intervalle enchanté dans la léthargie ordinaire – trop coutumière pour n’y voir qu’une effrayante paresse…

 

 

Yeux à demi ouverts – dans la clarté journalière. Mains sur la page – dans les tréfonds du ciel descendu. A contempler, par toutes les fenêtres, le monde et les âmes vaquer à leurs nécessités…

Captif ni de l’Amour, ni du silence. Et moins encore, sans doute, de la liberté acquise…

Une langue – une fleur – seulement – pour exprimer notre état – et s’affranchir de la tristesse alentour. Et aider, peut-être, à résoudre – qui sait ? – la question qui anime ceux que l’on voit s’affairer…

 

 

Visages humains. Passage permanent de la terre à l’infini – à travers les lieux déserts – abandonnés. Mille nulle part sans âme – sans clarté – sans chaleur – sans soleil. Le regard entravé par les lampes et les lunes pour échapper médiocrement à l’obscurité permanente – à l’obscurité excessive…

Entre silhouettes et mirages – entre nuit et fantômes – quelques miracles parfois pour raviver l’espoir et nous faire avancer. Comme si la marche était notre seule issue…

 

 

Si bleus – si vastes – ce ciel au-dedans et cet instant passé – entièrement – à le contempler. Ni homme – ni terre – le même regard expurgé de la mélasse du monde et du temps…

Ni mur, ni espace. Le même blanc – partout – là où tout menace de s’effondrer…

 

 

A rire encore un peu – avant la fin du spectacle. Fin de vie et fin du monde – identiques – pour celui qui pressent le pire…

 

 

Sincère – autant que peut l’être la voix. Ni magistrale, ni secrète. Amoureuse, peut-être, de sa parole – promue (et promise) à l’anonymat…

Chant parmi les labours et les récoltes de la terre. Nécessité parmi les nécessités – ce cri que le monde refuse d’entendre – affairé à ses gains trop occupé à acheter et à vendre les mille choses du monde…

 

 

Dos au mur – corps encerclé – regard à travers les grilles qui nous font face et nous entourent. Pas de danse – mains sur les hanches d’un Autre. Bagnards reclus. A vivre – à respirer – à copuler et à mourir ainsi – ensemble – les uns contre les autres – les uns sur les autres – les uns au-dedans des autres – comme si la prison était partout – omniprésente – démultipliée – indestructible sauf à regarder ailleurs – à vivre par le rêve – et, plus judicieusement, en plongeant l’âme au cœur des barreaux et l’esprit partout à la fois – au-dehors et au-dedans – devant et derrière – au-dessus et en dessous – dissolvant ainsi l’apparente existence des murs, des cages et des visages pour accéder (illusoirement peut-être) à un en deçà et à un au-delà de la détention et de la liberté…

 

 

Vivre – simplement. Essayer – à peine – sans rien être – ni prétendre devenir – ou défendre – quoi que ce soit. Humble – discret – anonyme. Invisible – inexistant – aux yeux du monde – aux yeux des Autres. Entre rien et presque rien. Un mélange de poussière et d’infini – posé là – présent au cœur du manque, de l’abondance et du miracle…

Ni actif – ni contemplatif. Ni même étonné d’être ici plutôt qu’ailleurs – d’avoir cette apparence plutôt qu’une autre – d’être considéré comme ceci plutôt que comme cela. Pas même surpris de naître, de vieillir et de mourir – et de recommencer mille fois – éternellement peut-être – au bord de l’ignorance et de la vérité – à chercher partout – à chercher toujours – sans rien trouver d’autre que lui-même au cœur du vide et de la multitude…

 

 

Notre attente – si bruyante – du silence – comme si nous ne l’espérions qu’à moitié – craignant, sans doute – de devoir faire taire, en nous, cette âme si bavarde…

 

 

Ça secoue – ça déchire – ça s’effondre comme si l’ardeur et la mort étaient partout – dans le regard et la folie – d’âge en âge – à travers les siècles…

Vieillissements multiples. Et visages, sans cesse, trompés par la nuit et ses lumières mensongères…

Voix et tourbillons soumis au même sommeil – aux mêmes impératifs – aux mêmes catastrophes. Rumeurs lointaines de la moindre chose. Et rêves effrayants qui se ramassent à la pelle…

 

 

Tout frémissant – et les lèvres muettes à force d’attente – à force d’espérance. Le silence au-dedans, peu à peu, transformé, par mimétisme imbécile, en nécessité noire – funeste – inutile…

Il vaudrait mieux rire – et jouer sans fin avec le langage – fustiger les guerres et la nuit – et encenser l’impossible – plutôt que mimer sottement la sagesse…

 

 

Têtes et ongles au-dedans des murs – cherchant (et creusant) partout un espace – une meurtrière – pour poser un regard – un avenir peut-être – au-delà de la fosse et de la détention…

 

 

Lèvres et signes grimaçants – trop rares – devant les horreurs et les boucliers – comme s’il suffisait de fermer les yeux et de se barricader pour autoriser les pires abjections…

 

 

Une chair tenue à bout de bras par l’âme (de l’intérieur, bien sûr) – comme la terre portée par le ciel alentour – comme le monde soulevé ardemment par le silence – présent partout – et accolé, sans doute, à la plus vive ardeur qui compose – et anime – la chair, la terre et le monde…

 

 

Attachés autant (et, sans doute, même davantage) à l’hallucination qu’à l’infini et à la faim de vérité. Question d’évidence et d’apparence. Question de prosaïsme et d’utilité…

Il est – toujours – plus simple de vivre en rêve que de faire face au vrai visage de l’âme et du monde…

 

 

Ce qui s’apparente au mystère n’en a pas fini de nous refouler, de nous dévêtir, de nous malmener. Le secret, en nous, si bien gardé, devra subir mille secousses – mille torsions – mille séismes – pour émerger et devenir une évidence – l’unique perspective à vivre…

Et la seule issue, sans doute, à l’illusion…

 

 

A vieillir entre les rides et la douleur, l’homme, la bête et le monde – l’arbre, l’herbe et la terre. Tous ces messagers qui portent – si haut – la jeunesse et la mort…

 

 

La poésie chante là où le monde enterre ses morts – là où les hommes vivent en cachant leurs secrets – là où le silence devrait tous nous réunir…

Tout est bordé de fosses et d’espoirs – de rumeurs et de cris – d’illusions et d’évidences…

Un peu de vérité dissimulée partout où l’on croit avoir tort – partout où l’on croit avoir raison. Comme si le soleil rôdait au-dedans de l’ombre – au milieu de la nuit – en chaque âme espérante – en chaque âme désespérée – entre les murs – au fond de chaque appel – là où vivent, depuis toujours, les Dieux et les hommes…

 

 

Le monde cerné, peut-être, par mille fenêtres ouvertes – à travers lesquelles brille tantôt le jour, tantôt la nuit. Et derrière lesquelles s’impatientent toutes les âmes…

 

 

La nuit – partout – comme un décor – comme un oracle – comme la source, peut-être, qui enfanta le monde et la lumière. Le point le plus dense des origines qui engendra la peur et la multitude – et le désir d’y revenir par mille chemins anciens – par mille routes nouvelles – sans savoir qu’il nous faudra tout traverser – de long en large – tout amasser et tout disperser pour nous rejoindre – l’âme aussi fraîche et innocente qu’au premier jour…

 

 

Assis – comme ça – par terre – à écouter distraitement ce que dit le monde à propos des Autres, du silence et de la vérité. A glisser, parfois, un mot – en pensée – à celui qui parle sans toujours savoir ce qu’il raconte…

Comme un idiot – une âme simple – une fenêtre parfois – à travers laquelle passe un vent frais et nouveau – délicieusement roboratif qui n’a jamais l’air d'être ce qu'il est – ni la moindre prétention d’ailleurs – mais qui a suffisamment côtoyé les cris et la solitude pour apprivoiser, en lui – et partout – la part la plus malicieuse du monde…

 

 

On peut bien se persuader d’être ceci ou cela – et arborer ce que l’on aimerait paraître ou devenir – mais qui tromperions-nous à nous déguiser de la sorte…

 

 

Solitude d’un côté – gouffre et périls de l’autre. Ciel au-dessus et terre en dessous. Et grilles un peu partout – encerclés au-dehors comme au-dedans. Et pas un seul visage vivant ; ni le nôtre, ni celui des Autres. Quelque part – endormis – rampants – affairés à quelques rêves souterrains…

 

 

Le soleil – partout – au-dedans et autour du monde. Visage ouvert comme une fenêtre que la nuit n’a jamais effrayée…

Et ça crie ! Et ça geint ! Et ça prie !

Et ça s’affaisse ! Et ça se redresse ! Et ça s’effondre encore !

Et ça recommence, sans cesse, sans jamais trouver ni le rire, ni la vérité (le malentendu de la vérité) – ensevelis, trop profondément sans doute, sous mille couches de sommeils successifs…

 

 

Monde figé – temps arrêté – et l’horloge – imperturbable dans son tic-tac régulier – seule exception au silence retrouvé – au silence alentour – au silence expansif…

Comme une vieille immobilité renaissante – venue perturber l’affairement et l’effervescence naturels – le jeu des masques et des mains qui se cherchent en tâtonnant dans la boue et le noir…

 

 

Une âme pleine d’étrangers et de mondes inconnus…

Une âme fabriquée en série, en quelque sorte, qui ne peut ni s’exprimer, ni communiquer, ni communier – et qui doit se résoudre à la ferveur du monde (et, parfois, à la prière) pour espérer sortir de son trou illusoire…

Un espace – un trou noir, peut-être – gigantesque – muni de parois tantôt opaques, tantôt translucides, d’un fond de glace et d’un grillage par-dessus. Un lieu étrange où il nous est impossible de découvrir et de rencontrer – et si malaisé de vivre, de rire et d’aimer…

 

 

Quelque chose passe que nous ignorons. Et quelque chose demeure que nous ne connaissons pas. Et entre les deux, nous survivons. Une forme, à peine, d’existence…

 

 

Infime – perdu – à deux doigts d’apprivoiser le mystère. D’abandonner l’ignorance pour vivre l’inconnu…

Le destin de l’homme – presque – achevé – prêt pour aller parader du côté des Dieux ; l’homme sans cœur…

A s’agenouiller devant ce qui se tient nu et fragile. A tout recouvrir de silence – et jusqu’aux plus ferventes prières ; l’homme sans tête…

Et nous autres, l’âme toujours aussi implorante…

 

 

Trop enfoui, peut-être, le secret…

A se déplacer alors qu’il faudrait abandonner tout voyage. A amasser mille fragments du monde alors qu’il faudrait se tenir nu et sans possession…

Tout a l’air d’aller de travers – à rebours – à contre-courant du nécessaire. Et, pourtant, rien de détestable – rien d’important, ni même de rédhibitoire. Tout finit par se retrouver et s’assembler – tout finit par arriver de mille manières différentes – des plus convenues aux plus improbables…

L’inespéré – jamais – ne se soucie des chemins empruntés. Seule la main qui se tend – et qui s’offre à la rencontre – fait office de preuve. Qu’importe le lieu – et à qui (ou à quoi) elle est destinée ; la lumière et la nuit demeureront présentes – jumelles toujours – dans l’âme…

 

 

Manque et détresse – partout – mal cachés derrière les sourires et la jovialité – derrière les vies paisibles en apparence – derrière ce qui a l’air commun et partagé autant que derrière ce qui brille (et jusqu’aux plus incontestables réussites humaines)…

Et derrière le manque et la détresse, le soleil invisible – éternel – qui n’aspire qu’à remplacer la tristesse – et le désespoir (si souvent) – par l’ivresse de la grande liberté – et l’incompréhension par la joie de vivre sans rien savoir

 

 

Tout nous invite à sortir de notre chambre – et à guetter le rire – au loin – au plus profond – qui attend nos défaillances – notre abandon – notre acquiescement – pour s’extraire de sa tanière…

 

 

Tout est gris – noir – terne – triste même – et si désespérant parfois – jusqu’à nos consolations – jusqu’à l’arrière-cour de notre regard…

Feu et poussière – morts et chemins. Et cette âme et ce silence, en nous, encore si étrangers…

 

 

Immobile(s) tant que demeurera la nuit…

Et plus tard, peut-être, en plein soleil ; nous verrons alors où se poseront – naturellement – nos yeux…

 

 

Espace sans cadre – visage sans contour – corps sans frontière – avalant et recrachant sa propre chair. Et l’esprit (peut-être) à la fenêtre – hors-champ – ni vraiment proche – ni vraiment éloigné – à la juste distance – toujours – de ce qui a lieu ; des horreurs, des grincements de dents, des égratignures et des déchirures de l’âme, du monde en charpie et des gestes de beauté. Présent – quelque part – quelles que soient les histoires et les circonstances…

 

 

Une nuit – longue – sensible – interminable – où l’or s’écoule en secret – du fond des origines jusqu’à la porte où nous nous tenons – encore trop timides (sans doute) pour la pousser…

 

 

Au fond qu’attendons-nous sinon le silence – et son double extravagant – ce grand rire – né ni de la joie, ni de la désespérance – et moins encore de la nervosité face à l’incertain et à la tragédie de vivre – mais qui éclate – presque sans raison – pour nous signifier que quelque chose, en nous, est incroyablement vivant…

 

 

Tout est trouble – l’air, l’âme, la terre – la vie, la joie, le sommeil. Et rien ne peut tenir debout seul – sans lien – sans étai – sans racine. Tout – pour vivre – doit s’emmêler au reste, à l’espace et au silence…

 

 

Le bruit de l’attente – si longue – si impatiente – d’heure en heure – de jour en jour – de saison en saison. Décade après décade – siècle après siècle – pour réaliser, enfin, que l’éternité ne se trouve – ni ne se réalise – plus tard – à la fin des temps – mais dès à présent – dans l’instant affranchi de tous ceux qui le suivent et le précèdent…

Libre de dormir, de rêver, d’avancer et d’œuvrer à ce que nous estimons nécessaire – essentiel – fondamental. Libre de vivre et de mourir à sa guise. Libre d’aimer ce qui vient – ce qui se présente – sans interdit – sans limitation – le cœur – simplement – honnête et ouvert. Au plus proche de l’homme – et de cet espace, en nous, qui nous rend si humain et pas si éloigné, en vérité, de cet au-delà mystérieux de la conscience

 

 

Tout est noué au silence ; la nuit, l’âme, la tête, le savoir et l’ignorance. Mille blessures – et autant de joies innocentes, parfois, préférables aux affres initiatiques des retrouvailles. Le pire et le sommeil. Ce qui s’agite dans la mémoire. Le rêve, la solitude et le temps. Ce que nous devinons et ce qui s’éveille. Et ce qui restera, sans doute à jamais, introuvable – inguérissable – incompréhensible – autant que cette part, en nous, si profondément tragique et vivante…

 

 

Une ligne – un fil – qui court entre tous les visages – au bord des chemins – de l’ombre à l’infini qui se déploie partout – entre le silence et la lumière – entre la nuit et la poussière. Un œil qui s’ouvre – une main qui passe. Et le ciel, progressivement, moins noir – et la terre un peu plus fertile. Et des silhouettes moins ombragées – un peu moins égarées peut-être…

L’œuvre permanente, sans doute, des âmes et du feu…

 

 

De signes et d’étoiles – ces grandes lumières par-dessus les toits. Et quelque chose d’enfantin et d’animal chez les hommes – qui passent leur vie à jouer, à dire et à rêver par peur de vivre sans doute…

 

 

Comme un visage – un œil – invisible – fouetté par les vents jusqu’à la transparence – pour dévoiler ce reste d’innocence caché derrière la chair et le sang…

Comme un creux – un trou – une béance – dans l’espace où tout finit par être happé…

 

 

Front entre deux portes – entre deux ouvertures – entre deux lumières possibles. Et le vent qui pousse les souvenirs. Et l’esprit qui glisse le long de ses propres parois. Mémoire et monde sans barrière – indicibles – trop haut perchés, peut-être, pour appartenir au règne des nécessités…

 

 

Toujours avec nous – au plus près – ce qui relate et s’insurge – ce qui se révolte et accepte. Entre solitude et innocence – entre exil et presque naïveté – cet esprit fragile – modulable – violent parfois – qui s’échancre là où la douleur est la plus forte – à son comble. Mains et bouches plongées dans l’ordinaire pendant qu’au-dedans se jouent les plus décisives batailles et se réalisent les plus déterminantes rencontres…

Rien d’irréversible, bien sûr, dans cette expérience. Le goût d’un ailleurs, en soi, peut-être retrouvé – l’espace hors du temps – le réel au-delà du monde – et la vie en deçà de l’espérance. Quelque chose de précieux et d’admirable – et d’infiniment ordinaire…

 

 

Tout passe entre nous – comme si nos visages étaient des pylônes en flammes – presque consumés – presque invisibles. Sujets aux exigences du monde – aux caprices des vents – et aux injonctions des hommes – pris dans une danse extatique – d’une beauté redoutable – profondément attrayante (et d’autant plus dangereuse)…

 

 

Poutres, œil et talons – fixés ensemble dans le pas – sur le visage – dans l’espace expurgé de son rôle de décor. Vagues, cris et rumeurs – unifiés en un seul chant – dans la voix de tous les voyageurs…

Chair déroulée sur la liste des noms inscrits au sang sur le grand livre des âmes…

 

 

Quelque chose est là – enfoui – depuis si longtemps dans nos regards apeurés et incompris. Reflets du monde et de la nuit – reflets des fleurs et de l’enfance. En nous – partout – où l’esprit et la chair se rejoignent et plient sous la contrainte. Là où les bruits effrayent ce qui s’abrite au-dedans comme une bête traquée par les âmes…

Fenêtres de la maison tournées vers l’infini que nous n’implorons qu’en paroles et en prières – en vaines postures – et jamais ni en gestes, ni en actes – dans la réalité du vivre et de l’expérience…

 

 

Rien – poussière et images dans l’œil converties en film et en histoire. Récit mythique et mensonger nécessaire, sans doute, pour donner à l’esprit l’illusion d’échapper au néant…

Rêve préféré au vide. Et souffrance préférée à l’inexistence. Ainsi procède, en nous, ce qui tremble devant ce que nous ne savons (encore) nommer…

 

 

Tout est seul – et s’est réfugié derrière la peur. Comme si la vie était un froid à ressentir – un enfer à traverser – avec mille monstres – partout – au-dehors comme au-dedans…

Mille frontières pour délimiter et séparer ce qui semble s’opposer et se contredire. Mille barrières pour se protéger – en vain – de ce qui nous hante à l’intérieur. Possédés avant même que naisse l’élan d’amasser ce qui ne pourra jamais nous libérer. Prisonniers jusqu’au fond de l’abîme – jusqu’au fond de l’âme. Et si libres, pourtant, dans cet enfermement illusoire et apparent…

 

 

Rien – ni monde, ni chemin – le silence peut-être – quelques heures, quelques pas, quelques mots – mille gestes dérisoires, en somme, pour se prouver que l’on est, malgré tout, provisoirement vivant…

 

Carnet n°173 Lignes de démarcation

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Cendres du monde. Visage d’homme. Douleur et cris de l’âme. Jeu, peut-être, dans la poitrine des Dieux – entre guerre et fardeau – avec ses mille cargaisons de souffrances et de morts inévitables…

Lèvres apaisées au milieu de l’automne. Ni soif, ni délire. Un peu d’asphalte encore à parcourir. Et des milliers de pages à écrire. Loin des troupeaux – et prêt à mourir. Allongé déjà au cœur de la solitude et du silence…

 

 

Bruits de chair mutilée – égorgée – arrachée. Œil solitaire jusqu’à l’explosion de l’espace. La pluie intérieure jusqu’au débordement des veines. Amas de lambeaux sur la terre. Et le silence au-dessus de la vie planétaire…

 

 

Voûte, vent et frissons. La simplicité du regard sur les combinaisons de matière. La grâce et l’ampleur, en somme, qui n’interdisent ni la violence, ni la passion…

 

 

Paroles libres. Poésie non poétique, en quelque sorte. Rude – abrupte – jusqu’à la sauvagerie parfois. Incohérente. Iconoclaste sans doute. Indélicate peut-être – qui allie la tendresse et la fureur – le mystère et le plus ordinaire…

 

 

Mille images fragmentées du même visage. Le silence – en lui-même – excavant toutes les anfractuosités de l’homme pour ne laisser, en définitive, qu’un rire sur à peu près rien – le vide – pas tout à fait néant – né d’un effacement progressif et d’une incertitude croissante en vivant de plus en plus éloigné (géographiquement) et de plus en plus proche (par l’âme) des êtres et des choses – que nous continuons d’appeler ainsi pour ne pas être (totalement) incompréhensible…

 

 

Dans nos histoires, au fond, qu’y a-t-il à comprendre sinon l’inexplicable – qu’y a-t-il à exprimer sinon l’indicible – et qu’y a-t-il à désirer sinon l’inespéré…

 

 

Mouvements multiples – entre frontières et infini – âmes et figures – semés partout – et plongés (malgré eux) dans l’ardeur, les cris, la peur, la colère et le refus – hantés (toujours) par le désir et l’ambition – et cherchant, à leur insu (et inconsciemment le plus souvent), dans cet infime repli de l’univers, leur identité – un peu de sens – ce que l’on pourrait appeler l’Absolu qui prend les traits, en ce monde, de l’Amour et du silence – comme les deux versants du même visage – le premier extraordinairement généreux – accueillant – hospitalier – et le second – froid – impassible – glacial – incroyablement détaché des choses du monde

 

 

La vie et le monde – violents – terribles – aux allures cruelles et sans pitié parfois – lorsque le visage, fragile et isolé, doit y faire face dans la solitude et la terreur… Et merveilleux – grandioses – incroyablement inventifs – si miraculeux – lorsque les yeux savent glisser vers le regard et que l’âme est capable de s’effacer – et de plonger sans exigence dans leurs profondeurs…

 

 

Nous ne possédons rien ; qu’un peu de sang et de rêve pour aller de par le monde. Et ces bagages s’avèrent, en définitive, les pires qui soient…

Mieux vaudrait aller nu(s) – et plus encore – se tenir immobile(s)etattendre que tout nous traverse et s’efface…

« Être traversé, bien sûr, mais comment pourrions-nous retenir le monde ? » s’interrogent les hommes…

« Erreur ! Erreur fondamentale ! » s’écrit le poète – l’homme sans visage. Pourquoi vouloir amasser les objets, les visages et les paroles… il faudrait – plutôt – inverser les yeux comme les sages retournent leur main – paume vers le ciel – en laissant les choses aller à leur guise, s’arrêter ici et là et poursuivre leur chemin…

 

 

Malgré la fin apparente, tout continue ; les flots, les flux, les vagues et le vacarme. Les malheurs, la tristesse, les déroutes – toutes les mésaventures. Le monde, la terre, le ciel, la vie et la mort. Bref, l’illusion – toutes les illusions – dans lesquelles sont plongées les têtes et les âmes…

 

 

Tout vacille – les jointures tremblent – les frontières se délitent – les territoires se superposent – et finissent par disparaître…

Fin des dogmes, des idées et des croyances. Fin des chimères et de l’illusion…

Et, pourtant, rien n’a changé – ni le monde, ni l’âme, ni le visage. La chambre étroite de l’esprit a – simplement – repoussé ses murs de quelques millimètres – et autorisé la lumière à ouvrir une brèche là où les briques étaient autrefois impénétrables…

 

 

Vents plus violents et plus féroces. Doutes et incertitudes exaltés. Comme le silence et la douleur d’être au monde. Quelque chose, de toute évidence, s’est rompu – même si – partout – demeurent la résistance et le refus…

 

 

Simples sifflements, sans doute, dans le grand corridor de l’espace…

Continents en déperdition. Territoires, en partie, désoccupés et anéantis. Sable arraché aux mains qui s’efforçaient instinctivement de construire des édifices magistraux – inutiles – inopérants pour survivre au désastre – à la catastrophe de l’explosion

Pas même certain d’exister – à présent – en ce lieu qui n’est, sans doute, qu’un autre nulle part…

 

 

Sans aire – sans fondation – à errer plus encore sur cette terre déguisée en rêve…

 

 

Peau contre peau – comme si la solitude et la douleur pouvaient être atténuées par un semblant de proximité…

 

 

Porte fermée depuis trop longtemps pour espérer être sauvé par un air frais – par un air nouveau. Voué à un confinement qui finira par nous faire mourir avant d’être capable de découvrir l’ampleur de l’espace alentour…

Triste destinée, en somme, où le monde se réduit à un étroit labyrinthe de galeries souterraines…

 

 

Cris qui ressemblent à des murmures lancés dans la fureur apocalyptique du monde. Bruits – à peine – dans le tumulte et le tapage. Crissements et chuintements dans le chaos braillard…

 

 

A la recherche de tout – et, en particulier de réponses et de remèdes – de guidance et d’accompagnement – pour tenter d’échapper à la misère et à la solitude – à cet admirable inconfort du vivant – que les hommes, en général, imaginent indignes – incompatibles avec l’existence humaine – et qui constituent, pourtant, les fondements nécessaires à toute quête authentique…

 

 

Au seuil – bientôt (et, sans doute, depuis quelque temps déjà) d’une frontière qu’il nous faudra franchir – de manière individuelle et collective – pour aller au-delà de l’animalité humaine… Avec au fond de l’âme – au fond de chaque âme – l’avenir du monde en jeu…

Ligne de démarcation incontournable où se joue, dès à présent, le destin du vivant…

Ainsi – l’univers terrestre pourrait devenir incroyablement oppressif – mortifère – apocalyptique – invivable en somme (et d’une manière bien plus terrifiante qu’aujourd’hui) si nous ne parvenons à nous affranchir de nos impératifs instinctuels ;

En revanche, si nous réussissons progressivement à les transcender, pourront se dessiner, de façon presque certaine, une perspective et une organisation naturelles tournées vers le respect et la solidarité – vers la simplicité et le partage – vers la sensibilité et l’intelligence – et érigées dans la conviction commune et personnelle d’œuvrer pour le Bien de tous et de chacun…

Bref – toute une histoire à écrire (la suite, bien sûr, de ces milliers de siècles dérisoires et, si souvent, ignominieux – préparatoires en quelque sorte) pour que puissent enfin émerger – et régner – l’Amour et le silence malgré les impasses, les mauvais tournants, l’inertie du monde et l’indétermination des foules qui ont toujours entravé la grande aventure terrestre

Et l’écriture – nos pages – sont comme une brique infime – presque entièrement – dédiée à ce franchissement…

 

 

Moins de paroles – et plus de gestes et de sourires. A la fois torche et miroir qui déroberaient aux yeux leurs ombres…

Plus proche de l’arbre que du livre. Plus proche de la pierre que de l’idée du ciel. Plus proche de l’Autre que de l’image d’un Dieu inventé de toutes pièces…

Mains lentes – vouées à des activités simples et élémentaires – infiniment nécessaires. Et l’âme docile – joyeuse – consentante – pour offrir à la terre, aux bêtes, aux arbres et aux hommes la joie, le soleil et le silence qu’ils cherchent (et réclament) depuis la naissance du monde…

 

 

[Mécanique de la destruction et de l’effacement]

Eradication des frontières et des territoires. Et disparition – progressive – du visage au profit de l’espace et du silence – incarnés par une âme libre et consentante – aux lèvres et aux gestes sans maître – sans impératif – sans exigence…

Le cœur désossé – élargi – et transformé en aire d’accueil…

Ni terrestre – ni divin. Simple, infime et imperceptible élément de l’infini. Invisible, désintéressé et impersonnel comme tout ce qui, en ce monde, est – et sera toujours – essentiel…

 

 

Au bord de l’effondrement – toujours – jusqu’à ce que tout s’affaisse et nous abandonne…

La mort implacable, en quelque sorte, après le rêve…

 

 

Sans bruit – comme un passager discret que rien ne rebute. Ni le feu, ni le monde, ni les choses. Bien plus solide au fond de l’âme qu’en apparence. Prêt à supporter la nuit et toutes les épreuves du sommeil…

 

 

Espace et vents – légers et recouverts de matière lourde – obscure – qui donne aux silhouettes cette allure si lente – inerte – presque immobile – et dont tous les allants ne sont que des sursauts enfantés par la faim…

 

 

Existence et masque. Lumière sans obstacle en dépit de la densité et des profondeurs…

 

 

Un peu d’effort pour humaniser la difformité – la monstruosité qui sévit dans les tréfonds. Vernis qui se craquelle au moindre geste – terrifiant et soumis, lui-même, à la terreur…

Âmes et étoiles alignées sur le même mensonge – sur la même illusion…

 

 

A mi-chemin entre l’origine et la fin – les yeux fermés – dociles – pas même conscients de l’abstraction du temps…

 

 

Au fond, qu’offrent donc au monde un visage – une œuvre – un destin – anonymes…

Sans doute, le même service (et le même bénéfice) que la pierre, l’herbe, l’arbre et la bête ; cette grâce incomparable dans laquelle tiennent – tout entiers – la terre, le ciel, les Autres et le silence ; le charme irremplaçable de ce qui sait vivre dans la discrétion – en infime miroir de la plus haute lumière…

 

 

Comment refuser cette voix qui s’impose entre l’âme et le silence – portée sur la page par la main fidèle – loyale – docile. Feuilles et paroles sans nom – et sans visage – offertes comme la beauté des pierres et des fleurs – et comme la splendeur des arbres – plongés – tout entiers – dans leur labeur généreux et désintéressé. Discrets et sages – humbles et aisément remplaçables. Eléments essentiels dans le grand ordre du monde – et inscrits dans la seule perspective possible…

 

 

Constant comme le soleil qui illumine les parcelles du monde – à intervalles réguliers. Immuable à travers le temps – découpé en jours et en saisons. Présence perpétuelle pour éclairer la marche incessante des bêtes, des hommes, des âmes et des astres…

 

 

Souffle pressé – et oppressant – haletant – dévalant les pentes comme l’eau des torrents – à courir à perdre haleine là où il faudrait ralentir – arrêter sa course – et demeurer immobile – pour pouvoir goûter – pieds croisés et mains jointes devant soi – la grande sérénité – le grand silence – à l’arrière – et en surplomb – des passages…

 

 

Négligées la voûte et la courbure de la cavité où nous nous tenons. Surface plane – presque lisse – où chaque aspérité a été – soigneusement – rabotée – et où chaque anfractuosité a été méticuleusement – comblée par un faux silence – par une certitude bancale – apocryphe – ou par un fragment de monde qui ressemble – étrangement – à un ingrédient d’un bonheur – artificiellement – fabriqué…

 

 

Un visage, un jour, un instant, un nom – mis à nu. Elevés, rabaissés, puis rehaussés. Sans miroir, sans appui, sans reflet. Quelque chose qui ressemblerait à un envol et à un effondrement simultanés…

 

 

Une âme seule – délivrée des paroles et des promesses – libre des choses et du monde – prête enfin à devenir le reflet – presque parfait – de l’Amour et du silence…

 

 

Sans passé – sans futur. Ni trop tôt – ni trop tard. A présent – là où l’instant se substitue au temps…

 

 

Voix qui palpite. Paroles en guenilles. Dénudées par ce long chemin qui borde les murs du monde. En retrait – en exil – pas totalement fantômes. Fraîches encore et livrées par des paumes vivantes – incroyablement vivantes. Solitaires, bien sûr, comme l’exigent les circonstances. Entre peine et fatigue – et prêtes, pourtant, à s’exposer au monde – et à nager à contre-courant de la pensée imbue de certitudes…

 

 

Choses apparentes posées sur le seuil – en travers de la porte – comme pour obstruer le passage vers l’infini et les profondeurs. Reflets – simples reflets – d’un monde intérieur – faussement démultiplié par le prisme mensonger des yeux – et tous les miroirs que forment les visages du monde…

 

 

Versant sombre – et son opposé – toujours – vénéré dont l’accès, pourtant, traverse toutes les ténèbres…

 

 

Ce qui se différencie en apparence – se ressemble sur l’autel du silence – dans le tabernacle sans dogme

 

 

Mains et visages du même seuil – franchissable par l’enfance jointe à l’infini…

 

 

Existence sans l’ombre d’une promesse – sans désir – sans horizon. Pieds là où le monde s’est éloigné – légèrement au-dessus de l’affairement. Vie immense – sans frontière – et sans littoral – où chaque pas s’entreprend loin du rêve – quelque part – au-delà du franchissement. Au plus près, sans doute, de l’accueil – incarnant cette forme de virginité innocente que les hommes prêtent – confusément – à Dieu…

 

 

La parole – le poème – tels qu’ils se vivent au plus profond de l’âme – à l’égal de la vie apparente – qui ne représente qu’une part infime de l’infini éprouvé…

Le reste – ce qui ne s’écrit pas – s’apparente, bien sûr, au vécu indicible et impartageable…

 

 

Une embrasure au-dedans qui révèle la faille à convertir en espace – en ouverture – en expérience consciente…

 

 

Remuer l’obscur jusqu’à la transparence pour que le visage devienne une surface invisible – un sourire discret – prêt à embrasser l’inexistence du monde…

 

 

Tout creuse la blessure et le rêve pour ôter ce qui nous encombre. Il n’y a, sans doute, d’autre manière de s’effacer…

 

 

Des naissances et des morts qui, en vérité, dissimulent la continuité des choses – sans cesse assemblées et désassemblées – aux formes différentes en apparence mais à l’origine et à l’essence communes. Eléments du même mythe – du même rêve – de la même réalité – transformables à l’envi – à l’infini – selon les exigences téméraires – et encore si mystérieuses (parfois) – du silence…

 

 

Fidèles à nos pas – à notre âme – le jour et la nuit. La colère de l’enfant. Les desseins du ciel. Tout ce dont nous avons besoin pour être des hommes

 

 

Tout a l’air d’exister mais, au fond, que savons-nous du monde – des êtres et des choses – pour dire ce qui relève du mythe, du rêve ou de la réalité…

 

 

Aussi simples – vivants – réels – que la pierre sur laquelle nous nous tenons. Auréolés, comme elle, de ce mystère exalté par le silence et l’ignorance de notre condition…

Le visage blotti contre notre solitude pour avoir l’air moins seul(s) que notre âme…

 

 

Saisons tristes sur cette terre oblique – éclairée par un soleil trop lointain…

 

 

Mémoire trouée où se déposent – et se dispersent – le sable du monde et le temps. Où les souvenirs meurent comme se retrouve tout ce qui est né ; étoiles, honte, désastres – sang, visages, désirs – soulevés par les eaux – traversant toutes les frontières – vulnérables – miraculeux – à chaque instant sauvés par l’éternité…

 

 

Ces vieilles mains – fripées – miraculeusement survivantes – qui dessinent, à travers le jour, l’esquisse d’un monde nouveau sur les ruines de l’ancien – pas encore totalement disparu…

 

 

La soif, l’ombre, les murs, le bout de la rue. Quelque chose aux allures de statue – d’oiseau perdu – et de mains consentantes en quête d’approbation. Le jeu, au fond, dans lequel se perdent tous les hommes…

 

 

Une vie – comme une nuit entière à traverser – un voyage immobile – l’âme à l’arrêt devant le même passage – obstrué par le désir et la mémoire…

Et l’esprit frustré – rampant et se contorsionnant pour essayer de se faufiler dans la moindre brèche. Anfractuosités et impasses seulement…

 

 

Solitude de la chambre et du monde. Beauté de l’âme et du monde. Espace et passage de la lumière et du monde. Où que nous soyons, le monde est présent – tantôt en nous – tantôt devant nos yeux…

Et nulle part où s’enfuir…

 

 

Tout se détourne – les yeux – les visages – les âmes – le monde – sont ainsi faits ; ils piochent – usent et se retirent…

Et lorsque tout a déguerpi – lorsque tout a pris congé – ne demeurent que le silence et l’Amour…

 

 

Les contours – à présent – se confondent au reste. Les frontières migrent – se dispersent. Les territoires s’élargissent – se déforment – se transforment. Tout devient pierre, sable, temps, visage – monde, jour, ultime amalgame – amas d’âmes et de sentiments – mille usages de soi et des Autres – étoiles se hâtant et vents compromettants – terre et ciel déclarés – misère épaisse et mystère opaque. Rien d’autre, en somme, que ce que nous croyons être…

 

 

A vivre – concomitamment – la goutte et l’océan. La source et le torrent – la pluie – les marécages – et le sol craquelé dont la soif ne sera jamais assouvie…

 

 

Ni réel, ni monde. Des yeux sur ce qui ne peut être qu’un rêve étrange. Une construction incertaine – hésitante – édifiée par l’âme et la mémoire pour tenter d’échapper au vide et à la folie…

 

 

Nommer la nuit – le trouble. Voilà, peut-être, notre seule ressource. Une manière de ne plus souscrire – entièrement – à l’enfer du monde. De refuser d’en être la proie inconsciente ou la victime résignée…

 

 

La nuit – partout – aussi intranquille que le sommeil. Des pierres, des âmes – mille songes. Tête contre tête – dos contre dos – à prédire des temps impossibles – à construire des frontières et des murailles. Des yeux fermés – incapables de remettre en cause les fondations et les limites de leur univers. Trop timides – et trop lâches sans doute – pour sortir de leur chambre décorée par quelques étoiles posées ici et là – à la portée de toutes les mains…

 

 

Empreintes éparses – course immuable. Comme le soleil et la douleur des jours. Un voyage sans élan – vague – indéterminé – à la destination constante et au destin variable. Le monde devant soi – et notre envergure – à découvrir…

 

 

La beauté et l’humilité des anonymes – et de l’invisible – frères de pierre et de ciel – frères de terre et d’envol – qui, comme nous, voient dans l’herbe, l’arbre et la bête la preuve de Dieu et de notre – si évidente – parenté…

Quelque chose de silencieux dans le bavardage – quelque chose d’étrangement calme dans l’affairement – qui donnent à tous les champs de bataille cette allure si acceptable…

 

 

Cendres du monde. Visage d’homme. Douleur et cris de l’âme. Jeu, peut-être, dans la poitrine des Dieux – entre guerre et fardeau – avec ses mille cargaisons de souffrances et de morts inévitables…

 

 

Lèvres apaisées au milieu de l’automne. Ni soif, ni délire. Un peu d’asphalte encore à parcourir. Et des milliers de pages à écrire. Loin des troupeaux – et prêt à mourir. Allongé déjà au cœur de la solitude et du silence…

 

 

Feuilles – fragiles – noircies – sans maître. Entre larmes et soleil – entre terre et silence. Comme discret contre-poids au temps et à l’errance…

Farce espiègle devant l’affolement des visages. Un espace sous la lampe. Un abri pour les yeux affranchis du monde et des promesses…

Le seul horizon possible pour l’homme devenu (presque) poète malgré lui. Et source nourrissante et intarissable, peut-être, pour les exilés et les solitaires…

 

 

Gorge nouée devant la mort – devant la neige et la férocité de l’hiver. Mains, joues et âmes froides – manœuvrant avec peine sous la densité de la pluie et de la douleur – à creuser vaille que vaille la glace comme si les tréfonds du monde recelait un (incroyable) trésor…

 

 

A arracher à mains nues – en marge de l’horizon – ce que nous usions comme de vieilles pelures…

Découvert – à présent – ce que nous cachions si maladroitement…

 

 

Nul devant et nul derrière. Une vitrine transparente qui ne laisse voir que peu de choses – presque rien, en vérité ; la moitié d’un visage dévoré par le temps – un sourire discret – et un œil lucide au-dessus de ce qui tremble…

 

 

Mort éparse – autant que l’innocence. Vivantes – l’une et l’autre – sur la couche supérieure du monde – la plus visible – et dans ses plus lointains tréfonds – à l’abri des regards sans curiosité. Présentes aussi dans l’âme – partout – de haut en bas – pour remplacer la soif et le chagrin…

 

 

Le regard a remplacé le sommeil à la fenêtre. Dedans et dehors – devant et derrière – ont perdu leur consistance. Le vent a repoussé les frontières – les a usées jusqu’à les faire disparaître. Ne reste pas même un cri – pas même un étonnement. Rien qu’un grand ciel léger sur les cris qui montent des rives du monde. Rien qu’une main qui creuse – toujours – le même sillon. Et des lèvres pour enfanter mille paroles-soleil…

 

 

Le monde – traversé par mille chemins de pierre qui donnent à la terre cette couleur de poussière – et aux pas cet air si funeste. Horizon et silence – toujours – trop lointains. Et cette fatigue sur nos silhouettes harassées par le voyage et la proximité des visages. Bêtes de somme, en quelque sorte, frappées jusqu’au sang – et portant comme une croix – comme une malédiction – les triomphes et les conquêtes des siècles. La tête embrouillée – le corps maigre et l’âme servile. Tournant – tournant – et tournant encore – dans cette fosse sans espoir – abandonnée des Dieux – livrées à la soif et aux instincts – jusqu’à la mort (qui ne sera pas même vécue comme une délivrance)…

 

 

A devenir ce que l’esprit déplore – ce que nul œil ne peut voir – ce que nulle oreille ne peut entendre…

Egorgeur de temps et débâtisseur de murs. A tout convertir en silence – cierges, prières et sépultures – morts et vivants – gestes et paroles. Immobile sur le rebord du monde – tantôt à accueillir – tantôt à balayer – les larmes et la sueur (inutiles) des Autres. Mains sur la neige – mains sur les rêves – oublieuses de leurs anciens instruments de torture. Et l’œil comme une lucarne posée à la frontière des pierres et des nuées. A chanter l’Amour – à chanter la joie – et à transformer le langage en exercice d’éveil pour rétablir la présence en ces contrées où le sommeil – encensé partout – est la seule loi des âmes et des visages…

 

 

Notre visage suspendu au-dessus de toutes les tranchées comme si nous pouvions échapper aux retraits – et aux départs – de l’automne. Comme si nous pouvions retenir plus longtemps cette ardeur des premières fois – des premiers jours – des premières rencontres. Comme si nous pouvions – indéfiniment – puiser dans la glaise et la boue pour nourrir notre élan…

 

 

A contre-cœur – là encore – comme toujours – cerné par la beauté, le silence et ces bouches affamées – que ni le sang, ni la mort n’effraieront jamais. Seul – d’instant en instant – à fouiller dans la langue et le sable – sous toutes les pierres du monde – pour échapper aux lois des hommes…

 

 

Âme suspendue à une corde qui se balance – indéfiniment – entre les rives trop lointaines du monde et du silence. Condamnée à la patience – et, un jour, à tomber…

 

 

Paisible sur la roche grise – en surplomb des vies et des sourires. A contempler d’un œil malicieux – et avec l’âme encore triste parfois – le miracle et l’indifférence. Vie, paysages et silence – herbes, visages et bêtes – traversés par la soif. Les fugues, les passages et les dérives. Bref, les mille petites choses du monde

 

 

Tout est là – et, pourtant, tout semble nous manquer…

 

 

Comment être plus proche du monde sinon en le laissant entrer – pleinement – dans l’âme. Et vivre ainsi – au cœur de chaque chose – au cœur de chaque visage. Devenir la part qui manquait aux uns et aux autres pour que chacun puisse goûter la complétude…

 

 

Blessures – parfois guéries – miraculeusement sans doute – par le jour qui nous traverse…

Course achevée dans les bras – immenses – généreux – intensément réconciliateurs – du silence…

 

 

Tout nous frôle et s’éloigne. Ainsi passent la vie et le monde. Et nous autres, si occupés à assouvir notre faim – à avaler tout ce qui s’approche – que nous ne voyons jamais ni le miracle, ni la possibilité de la rencontre…

 

 

S’exercer à devenir le poids (infime) qui manquait au vide pour être vivant…

 

 

Tout se poursuit, bien sûr, sans jamais s’atteindre. Vents rageurs à nos pieds endurcis. Âme, voix, peau – vague mélodie – vagues pas dansants. Tout vient à nous – nous traverse subrepticement. Fantômes du réel inconnaissables sans la proximité et la rencontre nécessaires. Emotions fugaces – et frissons provisoires – seulement…

 

 

Sans doute, sommes-nous trop frêle(s) pour endosser le poids – et la voix – de l’ombre… Sans doute, refusons-nous – trop systématiquement – ce qui pourrait rompre notre intimité avec le silence… Peut-être ne sommes-nous plus totalement humain(s)…

Une tête parmi les autres – seulement – qui a l’air d’exister – et de ressembler à celles qui peuplent toutes les foules. Une âme parmi les autres qui n’a encore fait le tour de la question de vivre – et qui demeure – toujours aussi démunie – face au monde et à la solitude…

 

 

Sans voix, ni solution – devant l’imminence de la catastrophe qui menace – si intensément – la terre, le monde, le vivant et l’humanité – privés, depuis toujours, de paix, d’Amour et d’intelligence – de pardon, de réconciliation et de poésie…

 

 

Découvrir, derrière le drame, la trame univoque – et, derrière les noms, le même silence. Le secret des ombres et des danses. La nuit, la mort et l’enfance. L’innocence sous les couches les plus hideuses qui donnent à nos gestes et à nos visages des airs effroyables et monstrueux – épouvantablement inhumains…

 

 

Mille naissances pour que le cœur apprenne à se sentir moins seul – et puisse combler l’espace qui le sépare de la tête et du monde. Mille existences pour que s’opèrent toutes les transformations nécessaires à la naissance du rire et de l’homme. Et mille chaos et mille déchirures avant de pouvoir devenir (presque) pleinement ce que nous sommes ; un espace de silence, d’Amour et de contribution…

 

 

Nous sommes nés – mais que savons-nous du mystère, de l’origine, du voyage et des mille destinations possibles…

 

 

Passant – courant à perdre haleine – pour s’éprendre de mille choses et de quelques visages sans voir – en soi – l’abîme à combler par son propre Amour – parson propre regard

 

 

Amis du souvenir et du temps – toujours prompts à créer un avenir – mille chimères supplémentaires – qui ne connaîtront que la gloire (infiniment provisoire) des aiguilles – et la folie (permanente) des horloges – et qui, sans cesse, repousseront l’éternité à plus tard – et, sans doute même, à jamais…

 

 

Une main, un visage, un souffle, un soleil. Le seul matériau de la page – avec un peu d’encre et de sang séchés. Et ce grand sourire qui côtoie l’Amour et le silence…

 

 

Eprouver la crainte et le vertige des hauteurs. Le pas hésitant entre la joie, le ciel et l’abîme – sur le fil qui traverse le monde. Tête à proximité des étoiles et des cloches qui sonnent à la volée. Et l’âme entre la pierre et l’innocence…

Voyage d’une seule vie – d’un seul jour peut-être – qui doit pour nous faire découvrir l’essentiel ôter ce qui ne pourra jamais, avec nous, rejoindre la mort…

 

 

A la rencontre de tout – de soi – sur ces pages où l’âme et le silence sont les seuls interlocuteurs. Entre l’aube, le ciel et les visages – le monde intérieur – inconnu – inexploré – qui se révèle, chaque jour, par fragments. Bouts de roche – bouts d’âme – bouts d’esprit – bouts des Autres – qui en nous pèsent toujours trop lourds – et qui deviennent en se déversant sur la page des torches – d’infimes flambeaux peut-être – nécessaires pour éclairer les yeux et la route qu’il nous reste à parcourir…

 

 

A guetter la joie, le monde, l’Autre, l’amour et la mort comme si vivre consistait – essentiellement – à attendre…

 

 

Quelque chose, à chaque instant, s’enfuit. Et il nous faut ouvrir les yeux pour donner à la perte et à la tristesse leur contre-poids de joie…

Ainsi, un jour, tout pourra nous quitter ; l’espace et le silence, en nous, seront assez présents – et suffisamment puissants – pour transformer le vide et l’abandon apparent en plénitude…

 

 

A écrire, chaque jour, quelques mots – comme d’autres chantent sous la douche ou jouent avec leurs enfants. Ni vraiment loisir, ni vraiment labeur. Une manière d’être au monde – présent à l’autre et à soi-même…

A marcher pendant des heures parmi les grands arbres de la forêt. A offrir, à la moindre occasion, quelques paroles aux pierres, aux fleurs et aux bêtes auxquelles presque aucun homme ne prête attention…

Solitaire autant que peut l’être l’âme. Proche de ceux dont le langage n’est constitué de mots…

Humble auprès des humbles. Et infiniment spéculaire avec l’ignorance, la bêtise et la prétention. Fraternel – toujours – dans l’échange authentique – lorsque les masques et les mensonges ont été abandonnés…

A aller ainsi sur la page et les chemins de la terre – avec l’esprit plongé (autant que possible) dans le silence et l’Amour qui font, si souvent, défaut aux hommes…

 

19 décembre 2018

Carnet n°172 Matière d’éveil - matière du monde

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Ici et ailleurs – l’hiver et le silence. La parole bleue qui émerge au-dessus du monde et des siècles. La mémoire fendue – cisaillée. Les souvenirs éparpillés – à la dérive. Et l’esprit vide – vif – brûlant – aiguisé – autant que l’âme est prête à aimer ce qui lui est offert…

Tout se mêle aux feuilles et au silence. La terre, les arbres, les visages et la pluie. Les saisons et l’enfance. Le feu, les armes et les instincts. Les miroirs et la beauté. Ce qui fait de nous tantôt des bêtes, tantôt des hommes. Ce qui demeure au fond de l’âme – l’Amour et la liberté des premiers pas. L’origine du temps et des âges. Le ciel, les rives et le soleil. Tout ce qui vit à travers nos gestes et nos pages. Tout ce qui se tisse au milieu de soi et du monde…

 

 

A attendre ici que tout s’en aille – que tout se défasse. A veiller sur cette voix et ces jardins noirs au fond desquels les vents entassent les peines…

Que sommes-nous donc devenus… La moitié d’un visage sans doute – quelques larmes – un peu de tendresse – parmi tous ces bruits – encore tapis dans la nuit. Mille regrets peut-être – à fouler le désespoir. Mille gestes offerts à tous les passants – à toutes ces ombres bruyantes – et, si étonnamment, fraternelles face aux dangers du monde…

 

 

Tout se referme sur nos pas. Vents, clameurs, solitude. A marcher en silence parmi tous ces bruits. L’âme à l’affût – prêt à embrasser ce qui demeure derrière le monde et la tristesse…

 

 

Errer encore là où il faudrait se tenir immobile. Muet malgré le feu et la lumière lointaine. A hurler en silence sans savoir – ni même deviner – combien de temps durera l’attente – ni de quoi elle sera constituée…

 

 

Un départ – mille départs – pour ne croiser que des fantômes – et ne visiter que des lieux désolés…

 

 

Se sentir mort – bien avant la tombe. Inexistant en ce monde – aux yeux de tous les Autres qui n’ont su se résoudre à la défaite – ni au désastre annoncé partout…

 

 

Tout s’accumule jusqu’aux plus étranges maléfices à l’envers du cercle où nous nous tenons…

 

 

Peines, fardeaux – chagrins inconsolables. Illusion infatigablement présente – et éternellement recommencée. Portes et âmes qui s’ouvrent en grimaçant. Personne à la ronde. Un silence peut-être. Quelque chose comme une permanence – et les bruits du temps – le passé emporté par mille bourrasques. Les tourments plongés au fond des eaux – au cœur de l’ombre reflétée par les chemins. L’allure hors du monde – comme si nous étions le premier homme – le premier visage à se libérer du rêve…

 

 

Marginaux – comme les exilés et les poètes – ces vagabonds qui arpentent les grands espaces comme si la terre leur appartenait – comme s’ils pouvaient traverser – indemnes – tous les périls du monde – comme s’ils vivaient – éternellement – dans la faveur des Dieux…

 

 

Nous sommes tous porteurs des mêmes cicatrices. Boursouflures gonflées par l’existence et la fréquentation du monde. Victimes humiliées – exilées parmi la foule – qui n’auront su se présenter nues – viscères à la main – l’âme encore trop dépravée – trop corrompue sans doute – pour s’offrir sans retenue…

 

 

Ce que nous disons – ce que nous essayons de dire – n’est, sans doute, que la tragédie du monde – privé de sagesse et de silence…

 

 

Sève et sang. Eclaboussures de l’âme. Quelque chose aux relents d’hier lorsque la barbarie enfantait partout le malheur. Aujourd’hui, taris. La cruauté pénétrée par la beauté et la lumière. Comme le seul pari possible pour s’affranchir de l’ignorance et de la haine…

 

 

Obstination forcenée – malheureuse – à renaître, à revivre et à recommencer. Récurrence entêtée – acharnée – pour découvrir le silence et la beauté…

 

 

Moins d’allant que ceux qui parcourent la terre et le ciel en quête du jour – en quête de territoires plus hospitaliers. Un repos. Une tête assoupie – lasse du monde et des hommes – lasse de toutes ces voix qui s’interpellent en feignant le savoir et la connaissance. En attente, peut-être, d’un soleil moins factice – d’une sagesse plus réelle – d’un silence entièrement pénétrable…

A veiller depuis mille siècles sur la même rive sauvage – seul au milieu des broussailles – à contempler le vent et cette eau qui ruisselle sur les pierres chantantes…

 

 

A se taire – bien au-delà de la raison. En plein silence – où ce qui se sent étranger ne l’est que par son absence…

Quelque chose comme une lumière, un élan, une présence. Un paysage, une berge, un arbre, un visage. N’importe quoi pourvu que cela nous soit familier

 

 

A se jeter partout – dans la vie et le vide – d’une égale façon. A la manière des justes que rien n’effraye – ni la nuit, ni le froid, ni le temps. Comme une lampe posée sur les rives – le vertige – suspendue au ciel – en équilibre – allumée depuis l’origine – depuis toujours peut-être. A briser l’ombre et la glace – ces silhouettes de glaise gesticulantes – ouvrant tout comme une écale pour que les yeux puissent voir enfin…

 

 

Tout est apaisé – à présent. L’herbe, les arbres, les vents. Les bêtes et le soleil déclinant qui laisse les mains le caresser. Le ciel sans nuage. L’infini sans étoile. Et les collines ceinturées par le crépuscule et le silence.

La nuit ponctuelle – consciencieuse. Et le sommeil qui devient intervalle – repos nécessaire. Présence aux yeux provisoirement fermés…

Ressourcement du regard dans l’immobilité. Nécessité de l’âme éreintée par l’ardeur du monde qui gesticule et se déploie partout. Refuge partiel et récurrent pour s’éveiller, chaque matin, avec la lumière et l’incertitude…

 

 

Tout s’agrippe – et s’accroche. Atomes et mains invisibles de la matière…

Doigts et crochets de l’imperceptible – émotions, désirs, pensées…

Magma grouillant, brouillon et bouillonnant où ce qui se voit et ce qui se devine forment une créature étrange – une sorte de monstre à la forme changeante – incertaine – soumis à d’obscurs et lumineux mouvements. Bouche et bras tantôt hideux, tantôt amicaux. Gestes et pas guidés tantôt par les instincts, tantôt par la raison. Tour à tour – et parfois simultanément – abîme et tremplin…

Ce que nous sommes presque entièrement – mais ce à quoi nous ne pouvons être totalement réduits…

Plongés aussi dans le regard et le silence…

Notre double dimension – notre double envergure – en quelque sorte…

Combinaisons des éléments et espace – à la fois séparés et entremêlés…

Une drôle d’allure, en somme – et si mystérieuse encore dans ses apparences, son étendue et ses profondeurs…

 

 

Tout jaillit du même abandon – le gouffre et le ciel – le noir et la lumière. L’eau, la vie, la mort et le sommeil. Ce qui pousse comme l’herbe et le désir. L’instinct et la raison. Là où se cueillent la fleur et le silence – là où se rejoignent l’esprit, la terre et le temps…

 

 

La récurrence des saisons – mille siècles d’histoire – rompus par un seul instant – en suspens. Le lent déclin des heures au profit de ce qui ne peut s’écouler. Ce qui est – ce qui existe – sans durer. Ce qui demeure – l’unique permanence au sein de laquelle tout passe de manière si provisoire…

 

 

Mille briques dans l’espace – mille briques sur la neige – mille briques dans le silence – devenant, si l’on peut dire, toujours plus tranquilles et silencieuses à mesure que l’œil, la main et le vide se rapprochent…

Argile d’autrefois convertie, peu à peu, en lumière et en innocence. Pas même soucieuse d’éclairer les visages et les sols noirs de la terre…

Chambre sans mur – sans fenêtre – à l’envergue indéterminée – infinie sans doute – aux frontières matérialisées par ce que nous ignorons encore…

 

 

Brindilles – à peine – ballottées par les vents de la terre. Fragiles – éphémères – plongées dans la dureté du monde et l’attente de l’après. Seules parmi les visages – au cœur de la vie – et face à l’idée de la mort qui viendra, sans doute, donner un peu de poids – et un peu de sens – à tous ces jours de peine(s) et de labeur…

 

 

Une seule étreinte suffit, parfois, à rompre le temps et l’attente – le ciel tissé d’heures et de promesses…

 

 

La terre légère – exempte de terreurs et de peines. A vieillir sans même nous en rendre compte…

 

 

Le poids et le sens – trop lourds – presque débordants – du monde sur l’échine. A aller d’un jour à l’autre – si prudemment – sur la terre. A marcher partout comme poussent les fleurs au soleil…

Chambre et âme vides. Avec l’éternité au-delà des rêves – au terme du voyage…

 

 

Apparence et invisible entremêlés. Formes, œil et profondeur. Tout en intériorité…

Vérité insaisissable excepté par le cœur ouvert – et l’âme humblement acquiesçante…

 

 

Ombres, désir et fraîcheur. A la source du dehors – là où le vent des origines cède le pas à ce qui s’écrit dans le jour et sur la page…

 

 

L’obscurité du monde où vivent les hommes – emprisonnés derrière les grilles du temps…

 

 

Trace infime de la lumière sur le cœur saturé de nuit – saturé de bruits – suturé avec l’oubli qui sied davantage à la chair et à l’esprit qu’aux blessures laissées sur l’âme par la fréquentation du monde…

 

 

Mots, chemins, regard. Un seul fil – de l’apparence au plus profond. Du plus sombre à la lumière. De l’identité factice au vide. Du plus erroné au plus juste. Le lent périple de la vérité – du dehors jusqu’au dedans – et du centre le plus intime vers le plein rayonnement du silence…

Et le viatique nécessaire, sans doute, au commencement du jour…

 

 

La lente irrigation du monde – le remplacement du sang par la beauté – comme l’eau qui ruisselle des sommets – emportée vers les plaines – là où elle pourra (enfin) s’écouler plus libre – et plus sereine…

 

 

La vie originelle que le monde a oubliée – comme le silence et la mort permanente – relégués à des terres moins peuplées – moins aseptisées – habitées – seulement – par quelques visages qui ont su se libérer du désir, de la haine et de la confusion…

 

 

Nulle nostalgie dans le regard tourné vers autrefois – lorsque nous arpentions les chemins le cœur nomade – le cœur en quête – le cœur chagrin – le dos courbé par le désir – par la nuit et l’ardeur du sang – à rêver d’une autre terre et d’un silence trop précis – marchant avec nos excès et nos exigences – ravi d’apercevoir entre les danses et les étoiles la possibilité d’une ascension – la possibilité d’une découverte…

 

 

Et, soudain, tout ce vrai qui éclabousse ce que nous avons cru bâtir et comprendre – et qui emporte tout ce que nous avons accumulé en croyant, ainsi, pouvoir nous jucher sur la connaissance – et vivre à partir de sa source…

Ne reste plus rien – à présent. Un regard vide – et, si pleinement, joyeux – sur tant d’incertitudes. La gloire des sages et de quelques vagabonds, peut-être, qui ont appris à se tenir humbles et démunis – dépouillés de tout – face à l’inconnu – devant toutes ces choses que nous croyons connaître pour les avoir nommées ; la terre, le ciel, le monde, les pierres, les visages, Dieu, la vie, le silence et la mort…

Seul dans l’universelle mesure que l’on attribue parfois aux hommes, parfois à Dieu – et qui ne peut se révéler que dans le regard simple – vidé de toute mémoire…

 

 

Tout vient – s’apprend – se perd – s’endort – s’efface – disparaît et recommence. Les visages, les vagues, le feu – le monde – qui apparaît tantôt comme une prison, tantôt comme un contexte de liberté – et qui ne constitue, sans doute, que les murs et la fenêtre de la même illusion…

 

 

Tout brûle – et se consume – devient cendres et poussière. Fragments gris sur la pierre. Et nous n’y pouvons rien…

Et le même sort – bien sûr – attend le monde intérieur. Edifices, tissages et échafaudages anéantis – arrachés avec force et patience – par les pluies désenchantées – pour goûter à cette douceur du vide – à cette quiétude de l’exil hors du monde et du temps…

 

 

Lignes et paroles aussi denses que la pierre pour témoigner d’une simplicité et d’un silence si légers – si aériens – dépourvus de toute forme de pesanteur…

 

 

Feuilles émues – tremblantes – posées à même les rives du monde – entre le ciel, la finitude et le recommencement éternel des choses…

 

 

Plénitude de l’âme abandonnée à sa vocation. Entre regard, silence et poème. Entre bêtes, arbres et vérité…

Quelque chose au goût de plein – comme une éternité triomphale – possible – vécue à côté des hommes…

 

 

Ni peine, ni haine, ni chemin. Exil et solitude pleinement habités. A l’envers du rêve. Là où le monde cesse d’être une blessure et une promesse. A danser dans l’espace et sur la page parmi les fleurs et la parole – si précieuses…

 

 

Vivant là où la géographie n’est composée que d’infini et de lignes naturellement verticales. Bout du monde sans doute. Ultime barreau de l’illusion peut-être – avec au-delà le silence et la solitude comme uniques compagnons pour vivre au cœur des nécessités et de l’incertitude – et acquiescer à l’âpreté des circonstances…

 

 

Illusion et tristesse tissées à même la corde sur laquelle se tiennent – en déséquilibre (si souvent) – les morts et les vivants. Abîmes, brûlures et détention. Matières, peut-être, de tous les passages…

Terre de preuves et de raison où chaque perte est un défi – et une épreuve inhumaine. A l’exact endroit où se tient notre visage – là où la parole est un acte manqué…

Enclos sans ciel – et sans échappatoire possible…

 

 

Tout est endormi – et le poème inutile. Psaume insensé – tatouage invisible sur la peau du temps…

Fumée au-dessus des flammes – au-dessus des cendres. Bout de ciel inaccessible depuis l’horizon. Chant dispersé. Un peu de joie sous les étoiles. Comme un grand silence au cœur de la tristesse – sur la terre dévastée…

 

 

Colporteur d’une parole et d’un voyage vers un archipel – au retour, sans doute, impossible. Pas devant. Pensées derrière – de plus en plus lointaines. Gestes lents – mêlés à aucune tentative de fuite et de distraction. Nécessités élémentaires de l’homme…

Solitude et contrées sauvages – inhabitées – pacifiques. Plongé dans ce que seuls le silence et l’Amour peuvent exalter…

 

 

Des hommes épais – grossiers – à l’âme opaque et primitive. Avec, dans les gestes, le poids écrasant – démesuré – des siècles et des traditions. La faim et l’arrogance en tête – persuadés de la valeur de leurs impératifs et de leurs certitudes. Des pantins à hauteur d’herbe et de pierres – aux dents plus acérées que le cœur – étirés – jusqu’à la déformation – jusqu’à la monstruosité – par l’ampleur de leurs ambitions…

 

 

Une force – un silence – l’acquiescement, peut-être, des Dieux à nos dérives. Le sommeil – les périls rehaussés bien au-delà de leurs territoires habituels. Le poids des ambitions et des intérêts personnels – hissés au faîte des hiérarchies. Et l’insondable malheur où nous sommes plongés…

 

 

Nous sommes le silence sur l’ombre et la graine. La patience sur ces rives agitées. La source au cœur de la soif. L’humilité blessée par tant d’arrogance. Le rien au milieu des choses. Ce regard – cette lumière – sur ce qui, sans cesse, s’effiloche et s’assombrit. L’œil des Dieux sur les crêtes et les abîmes. La lucidité dans la mémoire pléthorique et l’esprit encombré – excessif. Le rire planté au cœur des malheurs. Le goût de soi partout – en l’Autre – jusque dans l’âme des plus absents. Le seul recours possible du monde. La seule issue à la déraison, à l’imprévoyance et à la tragédie…

 

 

Tout se mêle aux feuilles et au silence. La terre, les arbres, les visages et la pluie. Les saisons et l’enfance. Le feu, les armes et les instincts. Les miroirs et la beauté. Ce qui fait de nous tantôt des bêtes, tantôt des hommes. Ce qui demeure au fond de l’âme – l’Amour et la liberté des premiers pas. L’origine du temps et des âges. Le ciel, les rives et le soleil. Tout ce qui vit à travers nos gestes et nos pages. Tout ce qui se tisse au milieu de soi et du monde…

 

 

Ici et ailleurs – l’hiver et le silence. La parole bleue qui émerge au-dessus du monde et des siècles. La mémoire fendue – cisaillée. Les souvenirs éparpillés – à la dérive. Et l’esprit vide – vif – brûlant – aiguisé – autant que l’âme est prête à aimer ce qui lui est offert…

 

 

En ce lieu où les instincts et la malice du monde se confondent avec le souffle des âmes, le vent des circonstances et la nécessité des existences. Décor changeant – simplement – qui n’assouvira, bien sûr, jamais la soif…

Ainsi sommes-nous – progressivement – amenés à nous agenouiller devant une autre source – plus belle – plus puissante – et plus lointaine aussi – enfouie en cet endroit que nous sommes – exactement…

 

 

Aux marges du monde – allégeance faite au jour et au silence – sans blâmer (pour autant) les excès, les dérives et les fléchissements qui bousculent les hommes, les âmes et les ombres…

Retrait et crête. Flèches et portes. Et un reste de ferveur sous la fatigue. L’allant, peut-être, des miraculés

 

 

Portes battantes aux vents. Dans l’herbe grise et rouge – couverte de cendres et de sang. A arpenter le monde pour rejoindre les grands arbres – alignés par leur faîte – dans la pagaille des forêts – et se mêler aux dernières feuilles – soumises à l’exil et à la solitude – et aux premières gelées de l’hiver…

 

 

Saisons muettes. Failles du temps. Sourire sur les lèvres de glaise. Visage nu face aux miroirs que tiennent toutes les mains du monde. Cris, ondes et surface. Eaux mortes – parfois faiblement frémissantes – pour retrouver l’origine et l’ultime envergure du regard – celles que l’âme ne peut inventer – ni même imaginer – à travers les âges…

 

 

La terre et la page – les visages et la main – le regard et le monde – le silence et les danses – à distance – toujours – les uns des autres – pour contenter les exigences de l’homme et les nécessités de l’innocence…

Fragments, parcelles et lambeaux – réunis – et assemblés patiemment sur la pierre. La totalité des empreintes et des élans – et les mille tentatives – regroupées en une seule esquisse – brossée par l’œil et la main libres de toute requête – joyeux et dansant parmi les fleurs et l’illusion – sous l’égide des étoiles et du bleu infini…

Ainsi, le regard et le silence s’éternisent – autant que recommencent, sans cesse, le monde et l’éphémère – la nécessité d’écrire et les signes sur la page…

 

 

Un regard ému sur tous les mendiants du jour – l’œil et la main tendus vers le monde – et l’âme déjà ailleurs – plus haut, sans doute, que la plus lointaine étoile…

 

 

Songes, flammes et mort. La marelle des vivants. La terre noire et sauvage. La traversée et le voyage âpres et sans élégance. Et le ciel incertain – improbable même – tant que régneront la mémoire, le désir et l’absence…

 

 

Entre la condamnation et l’étonnement – la tête prête à examiner toutes les issues – et toutes les possibilités – que découvriront l’âme et le monde…

 

 

A coudre – presque aveuglément – tout ce qui s’offre à l’âme, à l’esprit, à la main. Rêves, choses et visages. Laideur et beauté. Composant une étoffe solide où tout s’affronte, s’emmêle et se superpose sans autre loi que celle de la nécessité – déguisée, parfois, sous les traits du hasard et de l’intimité…

 

 

Lieu où naît la secousse – où s’ouvre la faille – où disparaissent les choses et les visages. En ce point de densité où la danse est folle – presque incontrôlable – et le regard immobile – où l’intense et le silence ne forment plus qu’un seul chant – et une aire d’accueil pour tous les reliquats du monde plongés dans le refus, la révolte et la résistance…

 

 

Tant de visages ont traversé le monde – laissant leurs empreintes (insignifiantes le plus souvent) – et inscrivant, parfois, leur passage (aussi bien que leur souffle et leur essence) sur les pages de livres que nous avons (si goulûment) dévorés…

Les rives d’ici et les grèves d’ailleurs. Ports, criques et édifices provisoires plantés sur la côte – entre l’océan et l’arrière-pays…

Mains sombres et voix lumineuses parfois…

Pays de boue et d’hiver. Contrées de rêve et d’argile…

Mais combien ont su apprivoiser la douleur – et convertir la nôtre non en espérance mais en racloir nécessaire pour nous débarrasser de toute forme d’exigence – et permettre, ainsi, à l’âme d’accueillir – sans la moindre contre-partie – le monde et le silence…

 

 

Des voiles tissées à même les vagues – parcourant d’abord l’océan – puis, apprenant, peu à peu, au gré des vents furieux, à le devenir…

Cimetière de barques englouties. Nuit claire – sans étoile. Et cheveux gris – à présent. Tête devenue entièrement passagère parmi les grands oiseaux marins que les bourrasques, sans cesse, emportent vers le lointain – vers le grand large où règne – et brille – le jour…

 

 

Quelle voix nous remplacera lorsque nous ne serons plus… Quelle voix dira pour nous – dira à notre place…

D’autres gorges – au timbre presque similaire – viendront, bien sûr, offrir la même parole – diront encore le monde, la douleur et la bêtise – l’incertitude de tout et le silence. Ce que nous ne pourrons franchir que seul(s) pour rejoindre le regard et lensemble

 

 

Fêlures et soubresauts. Instincts dressés face à la douleur primitive – face à la faille première (originelle). Avec le monde et l’intérieur – progressivement – chamboulés par l’interrogation et la promesse mensongère des ignorants. Entre langage, exil et incompréhension. Debout – au-dessus de nous-mêmes – à chercher plus haut – toujours plus haut – l’impossible réponse à ce perpétuel désarroi…

 

 

Plaies et troubles de l’âme. A tenter de recouvrir la blessure. L’esprit rebelle. Les pas inquiets à fouler la cendre. Le murmure confiné aux signes esquissés sur la page. Seul – bien sûr – autant que peut l’être l’homme – autant que peut l’être l’âme. Entre plongeons, chutes et retrouvailles…

La joie – toute simple – d’être au monde – vivant – entre le mystère (incorruptible et, sans doute, insoluble) et la mort – au milieu des choses et de l’incertitude – sans s’attarder (trop pesamment) sur la laideur des actes et la beauté des visages alentour…

 

 

Dans la plus parfaite immobilité, le monde et la langue viennent à notre rencontre – non pour nous satisfaire ou contenter quelque désir – mais pour nous révéler la réalité sous-jacente aux mouvements : le silence – au ciel comme sur la pierre. Et la joie incomparable du cœur et des yeux qui savent regarder

 

 

Instincts, sensibilité et cris – tantôt de joie, tantôt de détresse. Comme la parfaite illustration de l’incompréhension universelle et de l’ambiguïté de l’esprit confronté au monde et à l’existence…

 

 

Vertige de l’âme face aux visages – face à l’immensité. Doigts et voix mêlés à l’ensemble comme si nous existions depuis toujours à la jointure de nos différences apparentes…

 

 

Hurlements tragiques – élans burlesques. A petits pas sur le bord de toutes les falaises. A parcourir plaines et glaciers – déserts et collines – sous le bleu, si effroyable parfois, du ciel. Bouche sèche et chair à vif durant toute l’ascension et à l’instant de la chute…

Se taire encore – et déposer un baiser discret sur les lèvres – si indifférentes – du silence…

 

 

Des vies entières jetées dans l’effroi. A glisser imperceptiblement vers le lieu où la chute sera inévitable…

 

 

Souffrance interrogative et silence. Voilà – à peu près tout – ce que nous savons. Le reste – tout le reste – tente – seulement – de meubler quelques failles secondaires et négligeables…

 

 

La force d’aller plus loin que ses certitudes ; voilà, peut-être, pour l’homme la plus juste manière d’exprimer son courage et sa nécessité…

 

 

Une existence entière parmi les pierres, les visages et les instincts – entre le sable, les vents et la faim – gouvernée par la peur – et qui s’achèvera – toujours – au fond d’un trou – avalée par la nuit – et portée, parfois, par la mémoire (éminemment provisoire) de quelques survivants…

 

 

Rien de singulier dans l’âme – le plus universel sans doute – et qui ne souffre aucun caprice – ni aucune exigence – personnels…

 

 

A se faufiler partout là où le confort est manifeste. Lieu-refuge, en quelque sorte, qui entrave tout élan – et tout voyage – infiniment nécessaires (pourtant) au dépassement des frontières…

 

 

La nuit – égale au jour – mais tenue par la main des ignorants

 

 

Silence et paroles – toujours – comme écartelé par la vérité – ce que nous sommes – et la nécessité d’en témoigner – d’en partager l’accès et la beauté…

 

 

Existence et paroles de liberté et de révolte – comme une manière singulière de résister, dans le retrait et la solitude, à l’emprise du monde et des siècles – presque toujours – abêtissants et mortifères – et au destin (si souvent) tragique des hommes…

 

 

A vivre en exil – l’âme et le front proches du feu – presque jamais contaminé(s) par les braises brunâtres et les cendres grises sur lesquelles dansent, si tristement, les hommes…

 

 

Forêt d’objets et de rêves – forêt d’yeux et d’avidité – immense labyrinthe où l’existence et le monde ne sont que des instruments du manque – de simples outils pour asservir davantage les masses – déjà esclaves des mille désirs de l’esprit et des mille choses existantes…

Lente contamination par imprégnation pour avilir les cœurs – et condamner les âmes à toujours plus d’obéissance et de servilité…

Terres de monstres et de pantins – rassemblés par le pire de l’homme

 

 

Tout tourne en rond – enrage – s’enflamme – et afflue – l’esprit à sa place – au-dessus du trou creusé pour tenir le monde à sa portée – et jouir de tous ses usages…

 

 

Arc-boutés sur le sol comme si le ciel ne tenait qu’à la force de nos reins…

 

 

Cadavres vivants – presque momifiés par la somme des désirs qui recouvrent les âmes. Comme des couches épaisses et successives de tissus. Emmitouflés – emmaillotés comme si l’existence consistait à se tenir éloigné du centre – de l’essence et des vertus de l’essentiel ; l’effacement, la nudité et le silence – de plus en plus inaccessibles à mesure des strates accumulées…

 

 

Ce qui demeure ; le vrai et l’introuvable. La quête, le voyage et le chemin. L’âme et les souliers qui, sur les pierres, soulèvent la boue et la poussière. Et cette main tendue vers le vide – vers le bleu – vers l’infini – qui œuvrent partout – sur les jours et sur les pages – présents à toutes les naissances – à toutes les funérailles – à toutes les retrouvailles – à tous les recommencements…

Témoin(s) de tous les excès, de tous les exils et de tous les dérapages jusqu’à ce que s’imposent l’abandon et le dénuement – la nécessité (progressive) de remplacer les traits de son visage par un silence – infiniment – spéculaire et hospitalier…

 

 

Abondance – et surabondance – d’idées, de choses, de visages et de paroles en ce monde qui a tant besoin de silence et de nudité…

 

 

Abandonné – ce que les visages ont habituellement tendance à chercher – l’abondance, le confort et la certitude – au profit de la frugalité, de la simplicité joyeuse et de l’absence de vérité…

 

 

A ne se réclamer de rien – et à n’appartenir à aucune chapelle…

Poussière – à peine – soulevée par les pas – et déposée là où les vents la poussent. Ni plus ni moins qu’une feuille – qu’une brindille – soumise au climat et aux saisons – aux circonstances et aux nécessités du monde…

Une simple fenêtre, peut-être, que vient, parfois, traverser le ciel…

Et un œil – et des mains – posés sur le rebord de tous les abîmes…

 

 

Paroles sans idéologie – et sans confesseur. Nées d’un souffle enfanté par l’innocence des profondeurs et l’impérieuse nécessité de l’homme à comprendre et à témoigner…

Journal, peut-être, où se mêlent la terre et le ciel, la poussière et l’infini, la raison et les instincts. Aussi précieux et dérisoire que le labeur quotidien de l’abeille et de la fleur…

Comme un voyage entre l’existence et l’être – entre la certitude d’être né et le vertige de la vérité – toujours incertaine…

 

 

A petits pas – à grandes foulées – dans la lenteur de la main impatiente qui trace sa route sur la page. A courir – toujours – sans jamais parvenir à rejoindre l’immobilité et le silence – souverains déjà au fond de l’âme…

 

 

Débris d’âme et fragments du monde patiemment rassemblés pour reconstituer notre (véritable) visage. Tout – rien – ce qui passe et demeure. Mille choses futiles – et mille manières précieuses…

Comme une caresse étrange sur une silhouette confiante – prête à se laisser toucher par l’innommable et les immondices…

 

 

A être là – sans attendre la moindre visite sinon celle de ce qui nous emportera plus loin – plus haut peut-être – au-delà de notre visage – au-delà même du monde et du ciel – dans ce qui restera lorsque les hommes auront épuisé toutes leurs tentatives…

 

 

Tout – à chaque instant – est possible (et imaginable) ; la grâce, le désespoir, la joie, la mort – et le malheur plus décisif encore. La chute, l’envol et le frémissement de l’âme. La parole, le silence et la vérité sans emprise. Rien que nous ne puissions refuser…

 

 

Tout se courbe – et s’assemble. Source, soucis et prières – peines et voyages – haltes et visages – pour compléter, peut-être, le monde esquissé d’un geste d’Amour et de silence un peu trop impatient – et tenter de rejoindre les origines – pieds nus – en marchant, avec lenteur et application, sur tous les chemins dessinés par les hommes…

 

 

A se tenir debout – les yeux fermés – pas même étonnés de nous retrouver plongés dans cette existence – au cœur de ce monde peuplé de bêtes et de visages – et bordé, nous a-t-on fait croire, par le ciel et le néant…

Inconnus à nous-mêmes. Aussi mystérieux que les figures qui nous font face…

Un fragment du mystère, peut-être, que nous sommes – toujours – bien en peine de déchiffrer…

 

 

Ce que – chaque jour – nous dessinons – et ce qu’exposent ces pages ; les rumeurs chantantes du silence, le murmure joyeux de la rivière pour elle-même, le souffle du vent qui se déploie sans exigence, les arbres et les visages pris par le cycle éternel des saisons…

Mille petites choses, en somme, que révèle amoureusement – et parfois avec colère et emphase – l’encre sur nos feuilles…

Un rythme à la mesure de l’instant qui se succède à lui-même. Porteur du jour et de la nuit – d’obéissance et de folle liberté…