05 septembre 2019

Carnet n°202 Notes de la route

Qu’un regard à travers le moins nécessaire…

 

 

Des pierres et des souliers le long de la rivière. Chemin qui serpente. Et l’âme docile qui suit…

 

 

Des arbres – des noms – des villages…

Tout s’offre sans que rien ne soit saisi. Aussitôt passé – aussitôt oublié…

Partout – les mêmes choses – les mêmes bruits – les mêmes visages. Tapage et affairement paisibles ou effervescents. Ce qui est fui dans l’instant…

La colonisation monstrueuse – dévastatrice – de l’homme…

 

 

Décrire le monde est inutile – chacun sait – imagine savoir – ce qu’est le monde – sa manière de s’y tenir – et de s’en servir…

Le monde non tel qu’il est mais tel qu’on le voit – et, peut-être aussi, tel que l’on aimerait qu’il soit…

 

 

Roulotte motorisée (notre nouvel habitat permanent depuis quelques mois) qui sillonne les territoires humains, naturels et sauvages. Pas d’itinéraire – pas de destination – pas de domicile – ni de camp de base. Nomadisme total…

Au gré de ce qui pousse et de ce qui invite…

Au gré du besoin de solitude et de silence… Très peu de villes…

 

 

Mode de vie né d’une rupture et d’une nécessité d’habiter le monde à moindre frais…

Sans métier – écrire est-ce un métier ? – sans famille – sans attache – sans la moindre responsabilité professionnelle ou sociale. Pas le moindre ami. Deux chiens – Bhag et Shin – Bhagawan et Shin’ya – deux corniauds trouvés sur la route – il y a longtemps – 8 ans et 11 ans – déjà vieux (et Shin presque dans le grand âge)…

 

 

Nous ne fréquentons personne. Nous vivons à l’écart – en retrait – entre contingences quotidiennes, écriture, route, repos, ravitaillement et balades – presque un art de vivre – une manière d’exister…

 

 

Existence frugale et minimaliste. Vie vagabonde et solitaire – sans étiquette – sans marque ostensible d’appartenance – nous n’appartenons à rien (excepté à la vie, bien sûr)…

Nous cheminons (presque) au hasard – et ne sommes attendus nulle part. Nous allons – simplement – ici et là. Nous ne restons jamais plus deux jours au même endroit…

 

 

Les souliers et le bâton – les fleurs et les étoiles – là où la solitude est possible. Ce qu’il faut de sauvagerie et d’envergure. De la roche et des arbres. Et des clairières pour s’allonger…

 

 

Aucun inventaire du réel – ce qui est sous les yeux – ce qui offre la joie ou ce qui aiguise la sensibilité de l’âme…

 

 

Du linge qui pend à l’intérieur. Un espace à vivre. Un lieu où se retrouver – où se rencontrer. Un moyen de se déplacer. 5 mètres 50 sur 2 mètres 30 – quatre roues – un lit – des banquettes – des livres – une cuisine – une table – une salle d’eau – des toilettes (sèches) – de quoi manger – de quoi travailler – de quoi se laver – tout est là – le juste nécessaire pour vivre et voyager…

 

 

Des lieux qui se succèdent – parfois plusieurs dans la journée – pour trouver, selon la saison, de l’ombre – de la lumière – pour être tranquille – pour écrire – pour arpenter à pied les chemins alentour – pour se ravitailler (en eau – en nourriture – en carburant) – pour passer la nuit…

 

 

Rarement des lieux touristiques – des lieux à visiter – jamais (ou alors par mégarde – par ignorance). Plutôt des lieux quelconques – sans attrait – sans intérêt ni pour les touristes, ni pour les autochtones. Des lieux déserts – et sauvages si possible ; de petits chemins forestiers – de petites routes étroites – des berges infréquentées – des collines insignifiantes…

 

 

Chaque jour – tout change – rien ne change. Le décor défile – une succession d’images – ça se déroule ; du vert – du bleu – du gris – du vert – du bleu – du gris – en proportions variables – aperçus depuis le siège où l’on conduit – depuis le siège où l’on écrit – depuis le chemin que l’on arpente à pied…

 

 

Pas d’échange – pas de parole – parfois, quelques mots – triviaux – sans intérêt. Quelques croisements – presque jamais de rencontre – et moins encore d’intimité partagée ; un rapide aperçu des représentations, des idées et de la perspective de l’Autre – dans le meilleur des cas…

 

 

L’été – saison des entassements et des emmerdements – la période de toutes les migrations de masse…

Des mouches et des hommes – bruyants – envahissants – agaçants – insupportables…

 

 

Rien ne se lit sur les visages excepté le désœuvrement et la frivolité – cette forme d’insouciance qui ne dissimule qu’un grand vide – pas même honteux – pas même coupable – mais très loin, tout de même, de la gaieté apparente…

Il y a des instincts difficilement supportables…

 

 

La solitude et le silence sont des nécessités exigeantes – incompatibles, bien sûr, avec la fréquentation (même lointaine) du monde…

 

 

Les hommes – une proximité trop bruyante – trop pénible – trop prévisible…

 

 

Préférence marquée pour la nuit – la pluie – tout ce qui condamne les hommes à rester chez eux – à laisser l’espace libre – vaquant – à laisser les forêts et les chemins à la vie sauvage et à quelques solitaires endurcis…

 

 

La campagne – si répandue – est sans charme. La main de l’homme y est trop présente – trop lourde – trop invasive. Exploitation – rationalisation – uniformisation. La misère animale est généralisée – une abomination. Tout est sous le joug humain – et voué à l’usage de l’homme. L’horreur de la campagne où les plantes et les bêtes ne sont que des matières – des produits pré-manufacturés…

Aujourd’hui – même les forêts sont industrielles…

On aurait envie de libérer les destins asservis – d’ouvrir les cages – d’abattre les clôtures – de laisser la nature réinvestir les lieux…

 

 

 

Où que l’on aille – l’homme me paraît odieux – infréquentable. Partout – notre sensibilité est éprouvée (et, souvent, au plus haut degré) – l’usage utilitariste et irrespectueux est la norme – la règle commune. Rien de choquant – pourtant – aux yeux du monde…

Où que notre tête se tourne – des larmes coulent sur nos joues et un cri – au fond de notre poitrine – voudrait hurler – et une main voudrait tendre aux hommes un miroir pour leur montrer leur atrocité…

Mais il n’y a personne autour de moi – et si d’aventure quelques visages m’entouraient, nul ne m’écouterait – et tous seraient même surpris – désappointés – voire outrés par mon indignation et ma révolte – et moqueurs devant mon incapacité à accepter la belle réalité du monde humain…

 

 

Le monde sans visage qui défile…

Tout d’un seul tenant – le long de la route…

Longue chaîne de maillons indistincts – identiques…

 

 

Ça bouge – ça respire – ça parle – ça rit – ça crie. Ça ressemble tantôt à ceci, tantôt à cela. Ça a l’air d’exister mais, au fond, tout le monde s’en fiche. Ça n’a aucune importance. C’est là – simplement – et il convient – seulement – de composer avec – et pas davantage…

 

 

Des lieux magnifiques – parfois – mais presque toujours enlaidis par la présence humaine – d’autant plus massive que l’endroit est réputé spectaculaire…

L’homme est une espèce envahissante – dévastatrice – enlaidissante… Où qu’il passe, il ne laisse derrière lui que la désolation…

 

 

Ça veut être là où il faut être – ça veut ce que tout le monde veut – ça ne comprend rien mais ça croit savoir. Ça veut voir – et avoir – ce qu’il y a de plus beau – de plus grand – de meilleur…

Ça n’est rien qu’une infime petite chose chargée de mille exigences – ça tient debout par la volonté des Dieux – et ça s’imagine libre – intelligent – autonome…

 

 

Là où les autres voient matière à réjouissance, je ne vois que tristesse et désespérance…

Une manière de se tenir à l’écart pour ne pas finir fou ou écrasé – étouffé par la bêtise et la foule – par ces mille visages qui aiment se fréquenter – se concentrer – s’entasser les uns sur les autres – comme une masse sans visage ni cervelle…

 

 

L’impossible proximité avec le monde ; trop de bruits, de grossièreté et d’irrespect…

Une insouciance qui confine à l’inconscience. Une sorte d’inconsistance congénitale…

Rien que des occupations et des manies pour combler le désœuvrement…

Et malgré les rires et la gaieté apparente, on entend les cris et les larmes derrière les visages – comme de petits enfants qui auraient revêtu maladroitement le masque si mensonger des adultes…

 

 

Chacun – comme un rocher dévalant – simplement – sa pente…

 

 

On voit – partout – des groupes – et l’on sent aussitôt leur manière de tromper la solitude – d’occuper le temps – de fuir obstinément (presque avec acharnement) leur face-à-face…

L’entre-soi plutôt que le tête-à-tête – le jeu et la distraction plutôt que l’épreuve, la fouille et l’étreinte lucides et solitaires…

Des armées d’ombres – ainsi – que l’on croise chaque jour – malgré nous – à nos dépens

 

 

Il y a toujours cette chimère du groupe – de l’affiliation – du sentiment d’appartenance. Si l’on est – un tant soit peu – lucide – on ne peut y succomber…

Manière seulement de s’illusionner – de s’imaginer vivant – plutôt que de sentir ce vide en soi qui semble, aux yeux des hommes, si insupportable – si insensé…

 

 

Le besoin de confort (psychique) – ce qui dirige le cerveau et le monde – tout est mû par cette nécessité impérative et absolue…

 

 

L’inconscience et la puérilité – presque incurables – du monde…

 

 

La solitude semble triste – elle est gaie ; la foule semble gaie – elle est triste…

En ce monde – ce que nous percevons s’oppose – presque toujours – à ce que l’on nous présente communément. Représentations collectives versus réalité. Mensonges collectifs nés de tous les mensonges individuels pour se persuader – individuellement et collectivement – de mener une existence juste et parfaite. Système voué à la validation de toutes les illusions – de toutes les histoires que l’on se raconte sur soi – le monde – les Autres…

Ainsi les hommes peuvent continuer à dormir tranquille ; rien ne saurait les sortir de leur sommeil…

 

 

Comme un exil permanent – ni enracinement, ni déracinement – partout étranger…

 

 

Partout l’humain – et (presque) la même manière de vivre – la même perspective – la même perception du monde…

Encerclé par le pathétique et la tragédie…

 

 

Nulle part – un lieu béni où la sensibilité et la tendresse seraient les lois communes – les valeurs centrales des usages quotidiens…

 

 

Ai parfois le sentiment (fallacieux) d’être un moine-ermite sans robe, ni monastère – sans le moindre signe distinctif – contraint de sillonner le monde – les déserts – les lieux sauvages et retirés – mais aussi (malheureusement) la foule humaine – de manière totalement anonyme – avec le même visage que les autres – mais presque sans aucun de leurs attributs… Ce que l’on appelait autrefois un gyrovague…

Mais rien – sans doute – n’est plus faux. Je suis seulement un apatride – un sans communauté – un exilé solitaire – un sans frère humain

 

 

Partout – cette manière de se servir – de tirer profit – d’exploiter – d’utiliser à ses propres fins…

Très peu d’accueil – d’ouverture – de sensibilité…

Des bêtes instinctives. Et presque rien d’autre. Si – la ruse séductrice en plus. Rien qui ne ressemble – ni de près, ni de loin – à une fraternité d’âme*…

* Mon individualité est encore trop ambitieuse (et idéaliste) en matière existentielle et relationnelle. Elle voudrait, à chaque instant, des rencontres profondes et fraternelles. Et comme elle n’en fait que très rarement l’expérience, elle préfère demeurer seule. Quelque chose, je le sais, doit d’abord être vécu entre soi (en tant que présence impersonnelle) et sa propre individualité pour que celle-ci perde une grande part de ses exigences à l’égard de l’Autre… Mais en dépit de ces expériences d’impersonnalité, mon individualité rechigne à revoir à la baisse ses ambitions…

Figé dans cette posture de l’acquis et de la certitude – de l’habitude et des représentations – qui ont fini par édifier de hauts murs d’enceinte – à la fois rempart et prison – périmètre circonscrit et imperméable où rien ne peut passer sans le consentement timide de l’âme ou le besoin passager d’un désenclavement de la vie quotidienne…

Et lorsque l’autorisation est accordée – elle ne laisse presque aucune marge de liberté ; effleurement et cohabitation provisoire et superficielle – rien ne peut véritablement pénétrer – ni en surface, ni en profondeur – ni d’un côté, ni de l’autre. Simple promenade oxygénante sur son chemin de ronde – sur ses murailles. Salutations et simple bavardage entre voisins d’un instant…

Trivial et pathétique – autant que ma naïveté d’idéaliste qui n’aimerait vivre que des rencontres fortes et déterminantes sur le plan humain – existentiel – métaphysique – spirituel…

Chacun enferré dans une solitude impénétrable…

 

 

Le moment silencieux – il y a, à tout instant du jour, une trappe magique que l’esprit peut ouvrir – et par laquelle il lui est possible de tout jeter…

Vide et légèreté – les clés des retrouvailles avec notre (véritable) nature…

 

 

Un jour – le monde – au loin – les pas – le désert – et la mesure du temps que la mort voudrait sceller…

 

 

Rien de central – ni de fondamental – chez l’homme (ordinaire). Rien de profond sinon, peut-être, le rêve. Partout – le règne (et la loi) des périphéries – l’effleurement – comme mode d’existence et manière de vivre…

Le jeu superficiel des peaux et des masques. Et les danses chaotiques sous le joug (puissant et dictatorial) de la psyché…

 

 

Des milliards de visages – comme une montagne de chair horizontale – comme une longue chaîne de peau, de faim et d’excréments que l’on voit vivre – que l’on entend brailler – sur toute la surface du globe…

Des mains qui se tiennent non pour se soutenir – non par amitié – mais pour ne pas tomber – ne pas être éjecté hors de la ronde…

 

 

Des siècles de tentatives – entre grandeur et décadence – ce vieux rêve de l’homme de réunir l’esprit et la matière – aujourd’hui (quasiment) disparu…

L’époque n’est plus à la réflexion, ni à la quête – elle est (presque) entièrement dévolue à la distraction, à la fuite de l’inconfort et à la jouissance immédiate. La très grande majorité des élans s’inscrivent dans cette perspective…

 

 

D’autres jeux que ceux du monde – plus souterrains – plus invisibles – plus puissants. Ceux auxquels jouent les Dieux, les souffles et les forces en présence – multiples…

 

 

Quelques incidents, de temps à autre, dans la torpeur indifférente qui préside à la trivialité des mouvements mécaniques et quotidiens. Variations infimes dans les élans qui oscillent entre la nécessité contingente et le remplissage (paresseux ou frénétique) de l’existence et de l’esprit – la tentative de vivre mieux et de combler autant que possible ce vide – ce temps à occuper… Bref – l’indigence ordinaire de l’homme…

 

 

Eloignement des références et des accointances humaines…

Au fil des jours – du voyage – se restreint drastiquement notre fréquentation du genre humain…

 

 

Comme une âme – au milieu – et loin – de la foule – anonyme – de plus en plus invisible…

 

 

Chimères et fantômes continuent, pourtant, de nous hanter – un peu ; ceux que nous avons aimés – ceux qui nous ont quittés – ce qui semblait si vrai – si réel – tout cela a été balayé par vagues successives. Et ce qui s’acharne à demeurer s’agrippe avec force – comme, peut-être, les derniers souvenirs qui prouvent que nous avons été humain…

Et pour s’en défaire – il faudrait cureter tous les replis de toutes les parois – dans une exérèse longue et douloureuse ou avoir recours – préférablement – au scalpel puissant de l’esprit pour ôter avec aisance – et d’un seul geste – ces protubérances – ces excroissances de chair et d’images…

 

 

Des jours comme des arbres – hauts et discrets – anonymes au milieu de leurs congénères – œuvrant en silence – et avec assiduité…

 

 

Affilié – seulement – au silence et au vide – aux sources premières – et invisibles – du monde. Seul point d’ancrage – en vérité – pour ne pas errer indéfiniment dans l’espace et le temps…

Pas de visage – ni d’épaule – amis. Pas de témoin – ni de compromis. L’authenticité de la solitude et du face-à-face permanent…

Sans autre chaîne que celles que l’on porte en soi. Sans autre garant que celui qui veille en nous…

Existence quasi anomique – où seuls les circonstances et les penchants de l’âme – et ses inclinations provisoires – fixent le cadre éphémère du geste à accomplir…

Aucun échange, ni aucune parole prononcée – excepté sur nos pages et avec nos visages à l’intérieur – ces parts de soi qui nécessitent et réclament (à juste titre) notre présence – notre attention – notre écoute – notre tendresse – et notre aptitude à ne jamais nous laisser envahir par ce qui est inutile…

 

 

Parfois – la magie d’un lieu – quelque chose de l’ordre du rayonnement ; parfois l’espace – parfois la topographie – parfois l’agencement architectural – parfois (trop rarement) l’harmonieux mariage entre la nature et la main de l’homme – parfois le champ d’énergie entre les formes – parfois l’harmonie des couleurs – mille choses différentes qui peuvent frapper l’œil – et pénétrer l’innocence du regard ; l’âme alors devient sensible à ce qui est là – à ce qui s’expose – à ce qui s’offre…

De l’énergie métamorphosée en joie et en silence – une sorte d’alchimie intérieure…

 

 

Le jour à l’orée du monde. Comme une manière d’être présent au milieu des ombres. Un chemin au-dedans de la prière…

 

 

Partout la beauté souveraine – l’ouverture du cœur. Tout ce qui favorise l’humilité naturelle de l’âme…

 

 

Un bout de ciel – un toit d’église – des murs de pierre – des chemins – des forêts et des prés – le début d’une aventure ; la poursuite d’une errance qui s’affine – qui se précise…

 

 

Pas assez vide, parfois, pour se laisser toucher et s’émerveiller…

Accueillir aussi cette inaptitude – ce manque de grâce. En cela – déjà – nous participons à l’accueil – au grand accueil – à l’émergence et au règne du lieu – en nous – capable de recevoir (et de vivre) tous les états…

 

 

La route finit toujours par devenir voyage – aussi sûrement que les jours (successifs) finissent par faire une vie…

Chemin vers soi – toujours – quel que soit l’itinéraire…

 

 

Beauté – toujours – malgré la laideur. Lumière – toujours – malgré la nuit. Amour – toujours – malgré la violence. Quelque chose d’inespéré dans le malheur…

Rien qui ne puisse nous attrister malgré le sentiment (parfois) d’une malédiction tenace…

 

 

D’un lieu à l’autre – avec le ciel pour seul témoin…

 

 

Adepte – presque exclusivement – de ce dont le mental n’a besoin – de ce qu’il exècre même – tant cela le condamnerait à l’inconfort – à l’inutilité – puis, à la disparition si cette manière de vivre advenait de façon permanente…

 

 

Le sol – le ciel – la pensée de plus en plus aride…

La solitude de plus en plus vive et nécessaire…

La marginalité qui se radicalise…

L’intransigeance accrue à l’égard de ce qui ne montre ni respect, ni sensibilité, ni effacement…

 

 

De moins en moins à dire et à partager…

 

 

Une solitude tournée vers elle-même – et vers ce que porte le fond de l’individualité. L’intériorité comme exigence et critère central. La presque disparition du monde – et l’évitement de ses traits les plus vulgaires et de ses excès les plus communs…

 

 

Il faudrait inventer un pays de solitaires sensibles – ou créer, en ce monde, des zones interdites aux couples – aux familles – aux foules – aux masses. Des lieux de marginalité libertaire où les groupes et les trop-normaux seraient refoulés…

 

 

Chaque jour – des souliers en attente – et le choix d’une sente nouvelle…

 

 

Partout où s’établissent les hommes règnent le plus commun – le plus laid – le plus sordide…

Le royaume de l’indigence et de la bêtise…

Ce qui nous pousse sur tous les chemins où la solitude est (encore) possible…

 

 

Il faudrait une autre terre pour les hommes qui ne se sentent plus humains – ou qui aspirent à devenir réellement humains…

Il faudrait créer des régions nouvelles – ou réserver des zones aux âmes humbles, sensibles et silencieuses – comme des îlots bénéfiques et salvateurs en ces trop nombreuses contrées où ne règnent que l’indifférence, le tapage et la prétention…

 

 

J’attends l’hiver avec une (très) vive impatience – son climat, son silence et sa solitude ; toutes les conditions (enfin) réunies pour que les hommes restent chez eux* – et abandonnent le monde à ce qui n’est pas humain…

* excepté les chasseurs malheureusement – la pire, peut-être, des engeances humaines…

 

 

L’impromptu à chaque virage – souvent plus délétère que réjouissant…

 

 

Ce à quoi l’on est condamné : la proximité du monde – présence et bruits insupportables…

 

 

Et tout ce bleu dont personne ne sait que faire…

 

 

Ce souci permanent d’échapper à toute présence humaine – comme ces bêtes sauvages qui ne vivent – et ne respirent – qu’en l’absence des hommes…

 

 

Moins homme que bête – mais plus ange qu’humain…

 

 

Parfois le dédale se densifie – les murs s’épaississent – se rehaussent. Le ciel descend – s’opacifie. Le labyrinthe prend des allures insupportables de détention. Tout devient irrespirable ; on étouffe – littéralement…

Il n’y a plus que des murs – pas la moindre fenêtre – pas la moindre ouverture. Rien que des ombres qui glissent dans le noir – dans cette atmosphère poisseuse – accablante – de fin du monde. Comme si un couvercle se refermait sur nos vies devenues, peu à peu, des cercueils – et nous au-dedans avec de moins en moins d’air…

 

 

Le plus insupportable – en voyage – dans l’existence – et qui peut, parfois (rarement, il est vrai), se transformer en joie – en grâce – lorsque l’âme et l’esprit sont vides et attentifs – serviables et patients – inoccupés ; être sans cesse soumis à la volonté des Autres – tous ces autres qui se succèdent à côté de nous – et qui enchaînent les activités – avec leurs bruits, leurs mouvements, leurs bavardages – vivant comme s’ils étaient seuls au monde – comme s’il n’y avait pas d’autres…

Présence polluante – délétère – mortifère – qui engendre l’exaspération et la colère – et qui confine soit à l’agressivité – à la frontalité – au rééquilibrage des forces – soit à la fuite et à la quête d’un lieu plus isolé – moins peuplé – désert si possible – oui, désert (par pitié)…

 

 

Je crois que je fuis les hommes avec autant de ténacité que la plupart aiment se rassembler – se réunir – s’agglutiner – s’entasser les uns sur les autres…

 

 

Pas à pas – comme tout ce qui est né. D’ici à un peu plus loin – de la même manière que nous sommes arrivés depuis l’origine jusqu’ici…

Des milliards de fois vécus comme des milliards d’autres…

A vivre sans vraiment savoir – sans vraiment comprendre – sans même vraiment y penser…

Petite chose écrasée par l’ignorance – les instincts – les conditionnements – vouée – seulement – à tourner en rond dans son coin – sur son petit lopin de terre – dans le cercle minuscule de son existence…

 

 

Nous allons comme ces arbres qui poussent – en élément infime – dans l’immense mécanique du monde…

Mais rien de ce que nous faisons – de ce que nous semblons faire à l’extérieur – ne compte vraiment – c’est ce qui s’éprouve – ce qui se vit au-dedans – qui détermine la véritable valeur du voyage apparent…

 

 

L’envergure et la liberté n’existent qu’à l’intérieur. Ce qui se voit n’est que limitation – nécessités – conditionnements – rien qui ne puisse être évité – rien qui ne mérite que l’on s’y attarde excepté lorsque ces belles et précieuses servitudes sont pleinement consenties – une beauté et une grâce alors se dégagent des gestes et de l’individualité – l’acte et le visage singuliers deviennent, à cet instant, le reflet de l’envergure et de la liberté intérieures…

 

 

Qu’importe les combinaisons d’énergie – les convergences – les divergences – les rassemblements – les séparations – les attractions – les répulsions – les ruptures – les créations – les transformations – la continuité – seuls comptent le regard au-dedans et la manière dont jaillissent les élans du centre vers l’apparente périphérie – de l’invisible vers ce qui peut être perçu par les sens…

La grandeur – la joie – tout est consubstantiel à cet espace de réception-création…

Rien – jamais – ne s’écarte du monde adjacent – déterminant principal du cours des choses…

La force agissante de l’invisible…

 

 

Tout au détriment de la vraie vie ; et la vraie vie au détriment de rien – si – peut-être – au détriment de l’inutile à vivre…

 


Carnet n°201 Notes journalières

Du vide naît ce qui étreint – l’innocence et le plus radieux…

 

 

Des traces de moins en moins nécessaires. Juste le regard et ce qui se présente…

 

 

Silence et solitude au cœur de la nature sauvage. Sans doute – les seuls lieux où nous pouvons vivre…

 

 

Rien n’écorche dans l’immobilité – tout glisse sur la transparence. Et les vents débarrassent du reste…

 

 

La solitude ne se conquiert qu’au-dedans de la solitude. Et tout invite à habiter ce faîte…

 

 

Plus serré parmi les visages que seul sur la route où tout s’écarte…

 

 

De tous les côtés – les flammes – ce qui nous entoure – le monde et la nuit froide – le ventre à terre pour essayer de se faufiler sous les branches – dans l’air bleui par le ciel – à rouler sans bruit dans le passage…

 

 

Ce qui tombe – ce qui revient ; les mêmes jeux sans malice – sans mystère – et le visage des hommes moins hospitalier que celui des fleurs…

 

 

Paroles pour dire la nuit – autrefois – et cernées, à présent, par le véritable commencement du silence…

Tout – maintenant – aspire à disparaître – à être précipité dans le vide avec les images et la pensée – les souvenirs en tête – et les croyances et l’espoir à leur suite…

L’arrachement salvateur des certitudes…

Regard et monde vierges et neufs…

Le blanc a tout recouvert – tout envahi – a retrouvé sa place…

Et les formes et les couleurs – provisoires – qui passent…

 

 

L’éblouissement d’un autre jour que celui des hommes…

Une terre parachevée peut-être…

 

 

La fatigue des noms et des histoires…

Le retour au plus simple – à l’essentiel – à l’originel…

Tout – en poussières délicates – en écume raffinée… 

 

 

Des pierres – des corps – des chemins – et autant de blessures et de foyers – mille mondes possibles. Et le silence au-dedans que le dehors, parfois, rend fébrile. Et notre épuisement devant ce qui résiste ; les obstacles – l’inertie et l’inaction – l’effervescence et les jeux des hommes….

 

 

Rien que soi – la lumière et le monde à l’intérieur. Le souffle et le vide qui éventre la mémoire…

 

 

Être – il n’y a – et nous n’avons – que cela – en vérité. Le reste est trop provisoire – trop aléatoire – trop inconsistant. Sauce superflue – vaguement parfumée et goûteuse – qui ne sert qu’à agrémenter l’essentiel – jeux et colorations sur l’irréductible – mousses et lichens sur la roche originelle…

 

 

La parole – comme tout le reste – ne sert, en définitive, qu’à libérer le silence…

 

 

Comme des bêtes surprises – et enveloppées – par la nuit – puis, soudain, le jour. Et tout, aussitôt, vole en éclats ; l’obscurité – le monde – les visages…

 

 

Ce que l’on porte et ce dont on a l’air – un gouffre infranchissable semble les séparer…

Qui pourrait imaginer qu’en de telles limitations loge l’infini…

 

 

Quelques jours d’existence – à peine – pour chercher et découvrir – juste le temps de voir défiler quelques nuages – quelques visages…

Ce qui n’empêche nullement des siècles et des millénaires d’enlisement…

 

 

Tout a l’air si vrai – alors, qu’en vérité, on n’est sûr de rien. Tout se déroule dans la tête – si étroite – petite boîte dans un coin infime de l’esprit à l’envergure si vaste…

Et ce vide qui efface – et la précision du ressenti. Tout va si vite – tout – en un instant – se manifeste – puis disparaît…

Que reste-t-il sinon le vide et la nécessité de l’oubli…

 

 

Rien d’horizontal, ni de vertical – les dimensions explosées – anéanties. Seuls règnent l’instant et le vide – ni monde, ni visages – ou alors de manière circonstancielle – uniquement…

Et, pourtant, nous vivons avec les mains enfouies dans les poches – à serrer je ne sais quel trésor – papiers – objets – figures – souvenirs – affrontant le froid de la chair – l’indigence des âmes – les malheurs des existences – le désert et la mort – comme si tout ce qui était devant nous – comme si tout ce qui nous traversait – étaient réels sans voir que tout est toujours trop loin – hors de portée – mais qui s’en rend compte…

Nous croyons vivre mais, en vérité, nous butons sur tous les obstacles – nous croyons marcher mais, en vérité, nous ne franchissons aucune barrière – nous croyons vivre heureux mais, en vérité, nous croulons sous le poids de la neige et la boue des autres – nous croyons vivre l’amour mais, en vérité, nous mourrons de froid et de solitude au fond du jardin – devant la porte fermée du seul abri…

 

 

L’incarcération au-dedans – et les barreaux intérieurs – bien sûr. Et pareil pour la liberté. L’une et l’autre ne se voient sur le visage ; elles ne se révèlent que dans le geste et la parole – dans la posture de l’âme face aux circonstances…

Des barrières – des inhibitions – et des franchissements…

Des fossés – des murs de pierre – et des fleurs sauvages…

Un penchant naturel. Des inclinations. Et les préférences de l’âme…

 

 

L’hiver à demi effacé – et la lumière trop timide pour faire naître la pleine clarté. Légère pénombre et soleil pâle…

La peau – la terre – le mouvement entre le froid – persistant – et la chaleur qui monte paresseusement…

L’âme condamnée à une ardeur défaillante. Des élans qui manquent de tenue et de franchise…

 

 

Ce que l’on voit s’écrit – ce qui s’entend s’écrit – yeux et oreilles du dehors et du dedans qui fauchent leur récolte à mesure qu’apparaissent les tiges à couper…

 

 

C’était déjà là – avant de vivre – avant de naître. Ça n’attendait que les conditions pour émerger – grandir – devenir – ce qui avait besoin d’éclore…

Tout pourrait faire obstacle – tout serait bousculé – renversé…

C’est patient – ça attend son heure et les conditions requises – comme l’herbe qui fend le béton des trottoirs – c’est par une force titanesque – ça n’a l’air de rien mais, au fond, c’est redoutable – ça n’obéit (comme toute chose) qu’à son propre élan – qu’à sa propre nécessité. Et quels que soient le temps et les empêchements, ça finit – toujours – par advenir…

Voilà de quoi nous sommes constitués – notre noyau dur – le soubassement de nos vies apparentes – matériau sans intérêt excepté celui d’être le terreau le plus favorable à ce qui doit émerger – pousser – croître – s’imposer ; c’est au fond de l’âme – et au fond des tripes – et ça s’infiltre par tous les trous – par tous les canaux – par tous les passages – possibles…

Beauté monstrueuse du vivant et de l’énergie…

 

 

En nous – plus loin que l’embrasure – plus loin que le lieu où tout se retire. Ici même – là où le soleil n’est ni devant, ni derrière nous – au centre – ce que la parole ne peut saisir – ce que le souffle ne peut arracher – en chacun – chaque jour – à chaque instant…

 

 

Trop d’humains – partout – et, en moi aussi (bien sûr), trop d’humain…

 

 

J’attends l’hiver et la caresse des mots qui nous réchauffera. La franche solitude qui – jamais – ne s’encombre de visages et de souvenirs. Le désert retrouvé – estimable…

 

 

Tous les yeux tournés vers la même terre – vers la même perspective. Comme des têtes usinées dans le même moule ; la reproduction du pire qui s’aggrave – de plus en plus funeste – au fil des générations…

 

 

Il y a – en moi – cette nature sauvage qui me fait ressentir avec force ce que les bêtes éprouvent face à l’invasion humaine – face à l’hégémonie des hommes – face à leur omnipotence – à leur omniprésence – à travers leurs mille activités exploiteuses et irrespectueuses…

Et comme elles, je ne peux rien faire ; ni crier, ni mordre ne suffiraient – nous sommes condamnés à l’évitement et à la fuite…

L’impuissance et la rage au cœur…

Peut-être ai-je, en plus, les mots pour dire notre dénuement et notre désespérance devant tant de bêtise et de barbarie. Et quand bien même – exprimer ne fait guère la différence – nous sommes si peu, aujourd’hui, à reconnaître cette infamie… Et rares sont les hommes prêts à entendre cette vérité…

C’est enfoui au-dedans de nous – cette boue – cette bave – cette ruse – cette monstruosité – inscrit dans nos gènes. C’est enterré – et par-dessus – on a mis des fleurs – quelques aménités – un soupçon poisseux d’intelligence – pour faire croire à une possible humanité – digne de ce nom – imposture, bien sûr – vaste supercherie – ça circule encore dans nos veines – dans notre sang – dans toute la tuyauterie de notre cerveau…

Il n’y a de pire engeance que celle qui prétend ne plus être régie par les instincts – enfouis si loin – si profondément – et si mal qu’on les entend bruisser dans chacun de leurs souffles – dans chacun de leurs pas – dans chacune de leurs pensées. Ceux qui s’affichent et s’enorgueillissent ainsi ne sont presque qu’instincts – en vérité…

Pour vouloir paraître autrement – davantage – pour avoir l’air de ce qu’ils ne sont pas en réalité, ils sont prêts à récuser jusqu’à la mort ce dont ils sont tout bouffis et à cracher leur haine, leur mépris et leur prétendue supériorité sur tous ceux qui affichent avec plus de naïveté les traits dont ils estiment être affranchis…

 

 

Ça dérape souvent cette manière de nourrir l’illusion – au point de ne plus rien voir – de ne plus être capable de percevoir ce qui existe vraiment…

 

 

Le souffle – le sol – la même aspérité – parois collées. Et entre les pas – entre l’inspir et l’expir – le silence – cet intervalle hors du temps – voie par laquelle le silence se laisse rejoindre plus aisément…

 

 

De la lumière – parfois – entre deux rectangles gris – recouverts par le haut d’un bleu étrange – comme un œil sur la souillure du monde qui fouille et désosse les apparences pour révéler ce qu’elle dissimule – et ce qu’elle ignore elle-même ; la graine de beauté – l’élan possible vers le devenir – le jeu profond et permanent de l’évolution et de la métamorphose…

 

 

Rien n’est vu – à proprement parler – on devine davantage que l’on ne perçoit – et par-dessus – on invente. Et on imagine ainsi décrire le monde avec objectivité. Il faudrait traverser les peurs – et l’épaisseur de l’âme – creuser sous les images – faire exploser le sommeil et les apparences pour commencer à voir la réalité sous nos yeux…

 

 

De la poussière dans la bouche – descendu en soi – comme l’effluve du jour – ce que les vents ont livré à nos pas – ce que la main a saisi près du sol pour satisfaire la faim. Le ventre et l’âme – à l’abri des déboires et de la lumière – dans cet interstice où l’on ne se nourrit que de débris – des restes organiques et célestes…

Tout – ainsi – entre au-dedans – devient la jonction avec ce qui semble extérieur…

Des souffles et de la neige – tout ce que l’on saupoudre sur nos têtes…

 

 

Rien que de la vase – lorsque l’on fouille dans l’esprit – la mémoire. Ça a l’air clair – limpide – tout semble se détacher de manière nette et précise – avec facilité – mais tout, en réalité, a une odeur et un goût de marécage – d’eau stagnante…

Et tout – aussitôt remonté – se délabre – se liquéfie – retombe en informes pâtés dans la mélasse brunâtre et nauséabonde…

On voudrait que cela ait des airs de liqueur – de parfum d’enfance et de bonheur perdu – mais ce sont les égouts et leurs effluves pestilentiels

On peut enjoliver les images – leur donner un air de propreté – et abuser l’esprit en ne lui présentant que des fragments isolés du reste – mais si l’on est honnête – et un tant soit peu lucide – on ne peut ignorer ce lieu étrange d’où émergent les images – et on a vite fait de comprendre qu’il est plus sage de tout remettre à sa place – de tout jeter en contrebas – et d’ouvrir les vannes pour que le marigot se déverse – s’évacue – disparaisse…

 

 

Histoire d’intériorité et de propreté – l’esprit comme une ménagère exigeante – presque caricaturale – le balai à la main – soucieuse jusqu’à la maniaquerie de l’hygiène de son foyer ; une grande pièce aux murs blancs et au mobilier rudimentaire – éminemment fonctionnel – voué uniquement aux usages quotidiens nécessaires…

 

 

Des mots – des souffles – et par-dessus – et par-dessous – une lame effilée. Et tout – coupé – haché menu – et réduit en poussière – puis consciencieusement balayé…

Déblaiement incessant pour accueillir de manière toujours aussi neuve la vie incessante et nouvelle…

Dans l’esprit – le dispositif inverse de celui que la vie et le monde ont naturellement mis en place – qui soustrait ce que ces derniers ne cessent de répandre – d’amasser – d’entasser ; le vide – le moins – pas contre mais pour accueillir le plein – le plus – et leur offrir le terrain le plus propice – vierge – libre – sans embarras…

 

 

Ne pas se laisser impressionner – ni attendrir – ni même bluffer – par le jeu du monde, des visages et de la psyché – chargés de désirs – de revendications – de règles à respecter – d’une longue liste d’exigences…

Couper – trancher – et se débarrasser de cette poudre aux yeux – de ces simagrées – de toutes ces niaiseries du monde, des visages et de la psyché qui ne manquent jamais une occasion pour nous faire passer pour des bourreaux sans âme – des bourreaux sans cœur – si nous avons le malheur de ne pas nous conformer à leurs caprices – de ne pas satisfaire leurs incessantes volontés…

Soleil qui rase et défait pour rayonner sans rival sur le monde des objets…

 

 

Rien ne soumet – mais nous avons l’âme docile – obéissante – réglée sur de vieilles obligations – des choses si profondément ancrées que nous les réalisons sans même savoir qu’elles existent…

Entre peurs, plaisirs et espérance – la psyché s’agite – cette cervelle au cortex trop lent – et trop timide…

 

 

Tout finit par prendre la couleur de l’hiver. Il suffit d’être patient…

 

 

Tout est là – en deçà de cette agitation – de cette effervescence mentale – et au-delà de la quiétude – de cette paix à ciel découvert…

 

 

Rien – l’absence encore – le manque qui traîne la patte – qui résiste au grand déblaiement – qui s’accroche en vrillant le cerveau au point de créer une tension de plus en plus insupportable – passagère mais de plus en plus insupportable – illusoire mais de plus en plus insupportable – fiction et mensonge de la tête – simple jeu d’amplification électrique – hormonale – neuronale – encéphalique…

Dans l’attente d’un retrait – d’une suspension – jusqu’à la disparition définitive…

 

 

C’est souvent ainsi que l’on marche – la tempête à l’intérieur – avec cette fièvre diabolique – ces luttes fratricides – cette effervescence chaotique – et avec cette tête qui semble si froide à l’extérieur…

 

 

D’une seule couleur – celle qui nous attend. Des cloches et de la lumière. Des voix qui portent malgré les bruits du monde. Une sagesse inhabituelle. L’au-delà qui se rapproche. La vie et les Autres en nous…

Quelque chose devient le rythme – le pas – la pensée – les contenus de l’esprit – puis ses parois – puis, l’esprit lui-même dans toute sa démesure – comme si la folie s’insinuait à travers tous les passages possibles – le dehors devenant le dedans – et le dedans s’élargissant jusqu’à tout contenir – tel qu’au premier jour du monde – m ais à l’envers…

 

 

Les mots ne servent qu’à ramasser les restes – à témoigner de quelques broutilles – mille choses sans importance. Toujours – ils manquent l’essentiel – le retour et le vertige – le devenir du gris – cette refonte profonde (et miraculeuse) dans le bleu. La vie comme un fil – les destins comme des voiles – de la haute voltige – et de nobles aventures – sur nos eaux sans remous – et dans notre esprit toujours aussi tumultueux…

 

 

Rien que des mots parfois – mais qui ne suffisent à vivre. Il faut aussi des gestes – du silence – de la solitude et des pas – et quelques arbres à saluer – pour nous réjouir pleinement du jour…

 

 

De la terre et du feu – ce qui nous redresse malgré le vent – malgré le monde – malgré les hommes…

Tout se retire pour que nous puissions faire face au ciel et à la lumière avec poésie et efficacité – de manière intense et pragmatique…

Une suite de vertiges, de pertes et de chutes préalables pour que nous puissions nous présenter aussi nu(s) et humble(s) que possible…

 

 

Tout se percute et s’emboîte pour que nous avancions – et que se rapproche l’évidence…

Pour que la rencontre ait lieu – il faut que ça émerge des profondeurs – que ça monte et que ça descende – que ça s’inverse et que ça explose – alors peut-être – le regard – la lumière – le silence – l’évidence – réussiront-ils à se rencontrer – à ne former qu’un seul trait dans l’âme – sur le visage – sur la page…

Rien de mécanique dans ce processus – cette rencontre ; quelque chose plutôt entre la magie et la poésie – et comme une fulgurance éminemment pragmatique aussi – un événement étrange à vrai dire – absolument trivial et sans pareil – indéfinissable…

 

 

Du rouge au gris – puis, un long intervalle dans le noir – puis, un agrandissement jusqu’au blanc – un saut vers le jour – puis, le soleil rayonnant jusqu’au bleu – impérial…

Mais qui sait si nous ne pourrions encore être la proie d’un glissement impromptu – sournois ou radical – vers le froid…

Une chute vers la vacance sombre de l’âme…

 

 

La nuit – en réalité – n’est jamais à l’extérieur – dehors n’existe pas – ce n’est qu’un rêve – un mythe – un mensonge pour les âmes étriquées. Dieu – déjà – présent – partout – avant même la première naissance…

Ensuite – on compte les morts et le nombre de vies nécessaires pour refaire surface au cœur du réel – puis le nombre de pas qu’il manque pour transformer le réel en vérité…

Après, on ne sait pas – peut-être n’y a-t-il pas d’après…

 

 

On laisse faire – de plus en plus ; et il y a de la tristesse au fond de l’individualité – comme une couche épaisse de mélancolie…

A chaque fois, on imagine que ce sont les ultimes soubresauts de l’individualité – et puis ça revient – ça finit par revenir comme si cette désespérance était sans fin – intarissable – littéralement… Et sans doute est-elle intarissable car le monde, sans cesse, la nourrit – et dans le monde – et au contact du monde – l’individualité n’a d’autre choix que celui de la tristesse ; elle ne peut prétendre à autre chose – elle ne peut nier son inclination profonde – presque sa nature – et elle ne peut disparaître…

L’esprit, lui, sait échapper à l’individualité – à la tristesse – au monde – à toutes ces niaiseries qui nous condamnent à la désespérance… Mais notre manière d’y être – de l’habiter – n’est pas assidue – n’est pas assez régulière – malgré nos efforts – elle demeure erratique – trop encombrée encore par ce qui entrave le passage – par ce qui s’accroche – par ce qui s’agrippe désespérément par peur d’être balayé et jeté définitivement dans le vide…

 

 

Tout est posé contre nous – voilà pourquoi nous étouffons parfois – voilà pourquoi nous étouffons souvent – presque toujours. Il n’y a pas assez de distance – et nous avons perdu la hauteur – et l’envergure – nécessaires pour demeurer en surplomb – là où le magma, l’entassement et les blessures prennent des airs de danse – ressemblent aux traits d’une arabesque sans douleur – comme une succession de mouvements dessinés dans l’air…

 

 

Quand tout devient rien – la gravité disparaît. Le rire revient – et révèle notre nature – le seul visage de l’âme. L’air retrouve sa légèreté. Et vivre n’est plus qu’ivresse – vertige – joie intense…

Quand tout reste tout – ça fait comme un poids insoutenable ; soi – l’âme – le monde – toutes les choses – tous les visages – pèsent – pèsent sur nos pauvres épaules. Les jambes fléchissent – le corps vacille – le cœur s’épuise – il n’y a plus que lourdeur et tristesse – noirceur et impossibilité…

Et, à chaque fois, la fin du monde est proche – presque inévitable ; le grand œuvre de la désespérance…

 

 

La défaite écrasante nous plonge dans une forme d’impuissance paroxystique. L’anéantissement de la volonté – la capitulation complète de l’individualité – l’annihilation de ce que l’on appelle couramment le destin personnel. Le contraire (absolu) du succès et de la liberté individuelle – de la réussite et de l’indépendance dont on nous fait croire qu’ils existent – qu’ils se méritent – qu’ils se conquièrent – mythes et mensonges ancestraux dont les hommes et la psyché ne peuvent se passer…

L’effacement et la soumission totale à ce qui est ; Dieu, l’esprit et le monde plus puissants que les désirs et les illusions humaines…

 

 

Des jours entiers sans visage – avec soi – l’herbe – les ombres. Des milliers d’instants au cœur de ce face-à-face – Dieu et la psyché – ce que l’on porte – le regard et l’individualité – distance et tension – accueil et résistance – entente parfois jusqu’à l’union – jusqu’à la désintégration des noms et des frontières…

 

 

Au fond de l’air – il y a un tombeau – un trou – un front – un peu de terre – un peu de bleu – le lieu de la lumière – la tristesse – le chant un peu triste qui accompagne ceux qui partent – le supplice et l’extase de chaque instant – indissociables. Et c’est cela que, chaque jour, nous respirons – l’inlassable continuité du monde…

 

 

Ce qui blanchit nos cheveux – et ce qui blanchit nos âmes ; rarement la même chose…

 

 

Des années à écrire – le même chemin de sable et de poussière. Des mots sans couleur – un œil sans âme – juste assez pour vivre – et revenir le lendemain…

Et de cette vie – bientôt – il ne restera plus rien – fort heureusement…

 

 

Lumière sombre posée sur quelques âmes. Une route – au loin – qui ressemble à un labyrinthe. Pas d’existence franche – réelle – quelque chose comme une impasse et un ajournement. Une manière, sans doute, de revenir – et de repartir du même lieu ; celui qui a pour origine le voyage…

 

 

Des lignes qui, parfois, tendent vers un horizon impossible. Il faudrait plus d’errance et de magie dans la main – quelque chose comme une âme plus vivante – plus vibrante. Une sorte de joie face à l’inconnu. Et, peut-être, moins d’idées et une manière d’être au monde moins rigide – moins codifiée…

Vivre avec l’émotion vive – sincèrement triste (presque douloureuse) – que l’on éprouve face à une tombe sans ornement – sans artifice – un peu de terre seulement avec un nom et deux dates. Et rien de plus. Si – parfois – une inscription – une seule – ou une photo. La poussière retrouvant humblement – sans emphase – sans afféterie – la poussière…

 

 

Il y a – toujours – une émotion vivante – une tristesse joyeuse – à voir une franche humilité – une beauté – une grâce – un émerveillement – la possibilité du Divin dans le plus pauvre et le plus simple…

 

 

Chez les vivants, j’aime aussi cette solitude et cette humilité – chez tous ceux que la vie a suffisamment contrariés – déçus peut-être – pour qu’ils n’aient plus d’exigence – et parfois – même plus d’espérance – mais sans rancœur – sans tristesse – sans aigreur – devenus assez sages, peut-être, pour s’en remettre à la providence et à ce que leur offrent les circonstances…

 

 

Des jours ternes – parfois – comme un regard éteint – un excès de sommeil – quelque chose que nous n’avons pas su offrir ou révéler – une âme trop distraite peut-être…

 

 

Rien ne s’impose – pas même la pluie – ça s’offre. Et dans ce don – il y a toute la lumière et l’Amour que l’on prête, parfois, à Dieu. C’est un regard qui vibre – une tête sans ombre – une manière de tenir la nuit à distance – d’éviter la contagion – de réduire la peur et la médisance…

 

 

Rien que la mort parfois – et cette façon de se coucher sous la tristesse. Trop de fatigue – et pas assez de ciel peut-être…

 

 

Le coin de la bêtise avec ses angles trop droits où tout vient se cogner…

 

 

Ça écrit encore – on ignore pourquoi – on ignore pour qui. Une manière, peut-être, de se faufiler entre les vivants – de façonner un désert autour de soi – d’être fidèle à sa singularité – de se rappeler qu’une dimension – une perspective – une vérité – existent au-dedans bien plus essentielles que tout le cirque du dehors…

Et comme manière de vivre, peut-être, toutes ces belles choses au quotidien…

 

 

Parfois – tout se retire – sauf l’ombre persistante…

Rien ne glisse sur le gris du monde…

Tout s’accroche aux visages – comme si le provisoire cherchait l’éternel…

 

 

Quelque part – dans le désœuvrement du monde – un peu à l’écart – à entendre ce qui ne peut s’éteindre ; ce feu – cette agitation – ce brouhaha – inévitables…

 

 

Les malheurs des vivants au pied de la lumière…

Le tour de force des ornières pour dissoudre tout ce blanc – toutes les promesses de la beauté…

 

 

Pour aimer – la rareté doit être manifeste – ce que le ciel tient, bien sûr, pour une évidence. C’est toujours vers l’unique que nous nous tournons…

La multitude est une forme de malédiction – d’infirmité – où rien ne se distingue ; une suite de visages – de noms – de reliefs – aussitôt vus – aussitôt oubliés – un long ruban de chair sans existence – sans conséquence…

Il n’y a que soi, bien sûr, que l’on différencie de la masse. Chacun – ainsi – se rassure – dans cette évidente distinction…

 

 

On fait – souvent – durer plus que de raison – histoire de gagner du temps sur le rien – et, peut-être, sur le néant ; le vide – la solitude – la mort – toutes ces choses un peu lointaines – un peu abstraites – mais dont l’ombre et l’apparence – et rien que le nom – nous terrifient…

 

 

Devenir ne suffit pas. La promesse non plus…

Et lorsque l’être se réalise – et que le temps disparaît – devenir et la promesse perdent toute leur valeur – tout leur attrait…

 

 

Un peu de bêtise et de sommeil – ce que les hommes partagent le plus communément – le plus souvent – et de bon cœur qui plus est…

 

 

Rien que le silence – et tous les paysages à l’intérieur…

 

 

Au-dedans – et plus jamais à côté…

 

 

Une seule présence – parfois – à la place de ce que nous avons (vainement) accumulé ; des livres – des fleurs – des enfants – des images – des conquêtes – mille choses – mille souvenirs – inutiles…

Une issue à tout – pour peu que l’on se sente prisonnier – abandonné – incomplet…

Comme une main – une lumière – qui, soudain, effacerait l’accablement…

 

 

Cloué à ce qu’il nous reste alors qu’il nous faudrait être nu – sans fardeau – sans douleur…

L’air et la peau déchirés – ce que l’on s’arrache encore pour que le rien – le plus rien – illumine…

 

 

De la poussière – une lampe – et soudain mille montagnes – et la route longue – longue et sinueuse – si longue et si sinueuse que d’ici on ne peut rien voir – ni même deviner la fin – seulement l’imaginer…

 

 

Une manière de s’absenter – de renoncer à l’inutile…

Une manière non d’arriver quelque part – mais d’être présent là où nous nous trouvons. Et qu’importe le contexte, les visages, les possibles – qu’importe le devenir – ils comptent pour presque rien – offrent (seulement) une vague coloration…

 

 

Comme un lourd rideau que l’on tirerait derrière soi. Et devant, l’horizon clair – et au-dedans, le seul soleil…

Comme un étrange désir que personne ne touche plus à rien – ou que si tout se transforme encore – le changement nous soit bien égal

 

 

Fermer les yeux – et tenir le regard debout – dressé non dans l’attente mais dans l’attention. C’est ce qu’il nous faudrait avant que l’on ne nous enterre – avant que l’on ne referme notre tombeau – juste avant notre dernier souffle…

 

Carnet n°200 Notes de la vacuité

Oscillations précises – d’un jour à l’autre – d’un instant à l’autre. Forme élémentaire d’apparition – de changement – d’échange…

Naissances conditionnées – mystérieuses – cycliques…

 

 

Pas – bruits – mouvements – à la suite. Et des intervalles d’absence. Le lot commun – ce qui traverse l’esprit…

Des injonctions parfois – des retours souvent. Et les mille évacuations quotidiennes indispensables à la vacuité…

 

 

La persistance du jour. Et des éclats de nuit encore. Ombres nocturnes et fantômes plutôt qu’entités vivantes…

Davantage soi qu’un Autre – davantage rien que visage…

Le rôle du vent plus essentiel que le monde des idées…

Le réel au détriment du rêve. Le vide intense – profond. Et le silence plutôt que le tapage et la vie accumulative…

 

 

Ce qui est – sans construction – sans distinction – sans commentaire…

L’œil tranchant – lucide peut-être – plutôt que l’analyse. La précision plutôt que les méandres tortueux…

 

 

Aucune trace sinon celles du feutre qui accompagnent les mouvements – qui ne les commentent pas – qui ne les dissèquent pas. Simple corollaire de ce qui est – légère extension peut-être – léger pas de côté – rien d’additionnel – une sorte de distance et de retrait consubstantiels…

 

 

Quelque chose – en soi – qui s’apparente, peut-être, à Dieu – à une présence informelle sensible – sans la moindre assise en ce monde. Un œil innocent et désengagé – vide et neuf – à chaque instant…

 

 

Le chapitre en partie clos des tentations. Le monde sans objet de désir – simple décor – fugace et inévitable. Rien de plus…

L’essentiel au-dedans – monde, choses et visages inclus…

Ce qui passe et résonne à l’intérieur – les mille aspects de ce qui semble se produire sous les yeux…

 

 

Simple récit d’une expérience – l’inéluctable qui traverse l’esprit – les contenus provisoires de la vacuité…

Buée et traces de doigts sur la vitre silencieuse – nuages passagers dans le ciel aux couleurs et aux rythmes changeants. Rien qui ne vaille une description – un commentaire – détaillés…

La beauté de l’évanescent au contenu presque sans importance…

L’incarnation, peut-être, de l’invisible – l’un de ses visages singuliers…

 

 

Un regard – ce qui est – un ressenti fugace ; une pensée – une image – une émotion, parfois – nées d’un ailleurs mystérieux – introuvable – inconnaissable peut-être…

Question de l’origine, sans doute, insoluble et sans intérêt…

Abandon des constructions et de la conceptualisation pour la vie pratique et l’évidence…

 

 

Des instincts de nuisance – des calamités – une manière d’être inconsciemment vivant…

 

 

Le ciel – haut – très bas – et cette ligne d’horizon comme une étrange frontière illusoire…

Les yeux mentent autant que les émotions qu’ils soulèvent…

Rien de précis – simple question de perspective – de focus – de regard – où la distance demeure le point central – l’axe à partir duquel prend forme – et se matérialise – la réalité perçue…

Ce que l’on imagine réel n’est qu’une recréation du monde – sa représentation dans l’esprit. Etrange et mystérieux processus qui devrait nous faire comprendre que tout – en réalité – se déroule au-dedans…

L’extérieur est soit inexistant, soit insaisissable…

Mais nous nous obstinons, pourtant, à lui accorder une existence propre – une réalité indépendante…

 

 

Monde de croisements et d’entrecroisements – de lignes et de courbes distinctes et entremêlées – tantôt convergentes, tantôt divergentes…

Parfois – ensemble de points. D’autres fois – écheveau de fils. D’autres fois encore – des formes séparées par le vide – l’espace qui s’emplit de mille contenus reliés et disparates – nécessaires, la plupart du temps, à l’existence de l’ensemble (ou à l’existence d’une partie de l’ensemble)…

 

 

Des instances d’acharnement – des rondes cycliques – des pas récurrents. Le même itinéraire à quelques nuances et variations près. L’inlassable répétition du monde. Le retour infatigable des choses…

 

 

Des mouvements bruts – des gestes d’emprunt – conditionnés – nés des profondeurs inconscientes – non perçues – non habitées – presque jamais issus de l’attention – de la présence vierge et sans intention…

Et, pourtant, réside là une forme de justesse involontaire – dont les conséquences – tantôt plaisantes, tantôt délétères – agissent sur l’ensemble des intervenants (directs et indirects) des circonstances – dans un enchaînement implacable d’élans et d’effets …

 

 

Mille choses qui rendent la compréhension du réel – du monde – de soi – peu aisée – presque impossible ; trop de paramètres et de points de vue envisageables pour espérer un aperçu d’ensemble et une perception fine et profonde des mécanismes, des fonctionnements et des enjeux à l’œuvre…

 

 

Privilèges révocables – secrets périssables – retrait, puis disparition probable de tous les acquis. Une virginité à renouveler à chaque instant…

 

 

Ce que l’on construit – un surplus de chaînes – un rehaussement des grilles – une fortification de la détention…

Mieux vaut aller nu-têtenu-pieds – et se laisser porter par les vents provisoires…

 

 

De l’espace vacant – la seule demeure où résider – le seul lieu où il nous est possible de vivre – à présent….

Le monde est trop encombré – trop bruyant – pour s’y établir de façon sérieuse…

Le dedans n’a pas son pareil pour nous libérer…

Manière d’appréhender plutôt que mode de vie apparent…

Manière d’être plutôt que perspective dogmatique…

 

 

Réductions extérieures bénéfiques – mais insuffisantes à la virginisation intérieure et à l’élargissement de l’envergure interne… 

 

 

L’écart grandissant avec le monde, la normalité et les conventions humaines. Quelque chose de l’ordre de la liberté et de l’affranchissement…

Nulle autre loi que celles qui régissent le renouvellement du vide et la sensibilité présente…

Au-dehors – trop de bavardages et de vaine effervescence. Trop de tête et de traits d’esprit – et beaucoup trop de visages. Manquent le silence, l’Amour et la clarté nécessaire pour que les âmes se rencontrent – véritablement…

 

 

Les arbres et les pierres sont des êtres d’excellente compagnie – des frères de silence et d’acquiescement. Des maîtres de la liberté dont la fréquentation encourage la nôtre…

 

 

Rien de plus précieux que notre alliance intérieure – celle qui redonne au regard, son envergure – à l’âme, sa sensibilité – et aux gestes, leur justesse…

Manière autonome de vivre ses inévitables dépendances …

L’être qui redonne aux instincts leur place naturelle – sans les pervertir, ni les voiler par une sophistication apparente et inutile…

Rien de vraiment perceptible de l’extérieur. Rien qui ne ressemble à une révolution. Rien de vraiment frappant. Rien de changé en apparence si ce n’est, peut-être, une attention naturelle accrue – une manière silencieuse et affranchie d’être au monde – et une joie vivante – vibrante – au cœur de la solitude…

Plus ni prière, ni mendicité. Nul besoin de consolation – de distraction – de compensation. La complétude qui, peu à peu, retrouve sa place et ses droits – et occupe l’essentiel de l’espace vide – avec, de temps à autre, quelques retours (inévitables) de l’individualité avec ses manques, ses doléances et ses effrois – temporaires – plus vite balayés qu’autrefois – et entendus et accueillis lorsque s’imposent la nécessité et la primauté de l’Amour sur la vacuité…

 

 

Là où la densité métaphysique et l’envergure de l’Absolu doivent se transformer en légèreté – en pragmatisme fonctionnel – en actes simples, justes et précis…

Là où le fond – pensées, savoirs et mémoire – doivent s’effacer au profit du regard vierge et du silence – présence pleine et discrète – invisible sur le visage qui, aux yeux du monde et des autres, revêt encore – et seulement – les attributs humains les plus ordinaires…

 

 

Le vide tranchant et accueillant – cette aire-réceptacle – l’aptitude infatigable (et impitoyable) à déblayer ce qui s’invite – et le ressenti de l’instant – énergétique, intuitif et émotionnel ; nous n’avons rien d’autre…

Dieu – l’âme – le monde – inclus dans cette mystérieuse trinité…

 

 

Ardente simplification – le réel est ce qui est dans l’instant…

Ni avant – ni après – ni a priori – ni élucubration…

Instant après instant dans le regard réparé – restauré…

Une autre manière d’être à soi et d’être au monde…

Nul besoin d’amitié – d’alliance – de connivence – de distraction ; rêve et signes d’incomplétude seulement. Indices d’une intériorité déficiente – lacunaire – infirme – compensée par la nécessité du monde et de l’Autre qui font office de béquilles artificielles indispensables. Marques seulement d’une âme bancale – dépendante – non autonome…

Eléments communs de l’homme et de l’humanité ordinaires pour lesquels le monde est le monde – la vie est la vie – et qui le resteront, sans doute, pour l’éternité – sans que rien jamais ne puisse changer – sans que jamais ne puisse s’opérer la moindre transformation de la perception et de la perspective…

Données incomprises et invariantes – auxquelles on se résigne tant bien que mal – sans creuser – sans explorer – ni rien comprendre à ce qui nous constitue et à ce que sont, en réalité, l’homme, l’Autre, le monde, la vie et l’esprit…

Des existences d’insuffisance et d’incomplétude qui s’imaginent – présomptueusement – autonomes et indépendantes – et normalement humaines…

Ainsi trouve-t-on dans l’indigence et l’incompréhension communes prétexte à sa propre ignorance – à sa propre paresse – à sa propre incuriosité – sur lesquelles on s’empresse de poser le masque mensonger de la vertu, de l’intelligence et de la raison humaine…

Le déni, l’auto-illusion et la prétention – les pires armes de la psyché retournées contre elle-même…

 

 

D’un monde à l’autre – sans l’aval des anciens préjugés…

Oscillation entre l’habitude – l’âme surchargée – et la nouvelle perspective – le regard vide et vierge…

 

 

Soleil d’un horizon parfaitement blanc – sans promesse – et, au fond de soi, le retour encore possible des pluies ininterrompues – envahissantes – diluviennes – dévastatrices…

 

 

A mi-chemin – toujours – entre l’origine – l’envergure initiale – et les allées du dédale – les forêts sombres de l’âme…

Rien d’acquis – rien de définitif. La tête, à chaque instant, sur le billot

Entre la foule – les amas – et l’oubli – la lame effilée…

 

 

La perspective d’un seul pas – comme suspendu. Rien avant – rien après – le décor et les bagages de l’instant…

 

 

Des larmes – encore parfois – tantôt comme sensibilité spontanée – belle et légère – tantôt comme résistance et résidu de l’individualité – appesantissement grossier d’un souvenir qui refuse l’abîme…

 

 

Souliers de glace – souliers de boue – souliers d’oiseau – sur leur territoire de prédilection – tantôt terre, tantôt ciel. Et le regard qui, jamais, ne s’attarde – qui, jamais, ne s’enlise. Présent à tous les croisements – à toutes les frontières…

 

 

Une autre mesure du temps – une autre envergure du monde. Et le seul pas présent…

 

 

Ni hasard, ni chance, ni infortune. Le plus réel à vivre – ce qui se reçoit et qui, aussitôt, s’oublie…

Ainsi tout se perd – jusqu’à ces grands airs que l’on prenait, parfois, lorsque l’on sentait sur soi un regard attentif ou (vaguement) séduit…

 

 

D’autres jeux à inventer – et qui s’inventeront sans effort – dans le rythme des circonstances…

Rien de défini – rien d’établi. Quelque chose de spontané – d’irréfléchi – enfanté par l’allure d’une danse naturelle et collective qui n’a nul besoin de visages et de noms ; ronde d’arbres – marelle de pierres – course de nuages – manège d’oiseaux…

 

 

Tout – englouti – dans le silence et l’oubli. L’envergure de la première heure. L’innocence retrouvée du monde. La liberté de l’âme. L’ivresse lucide du geste. L’intensité et le vertige du regard. La vraie vie, peut-être…

 

 

D’une autre teneur que l’alliance et le ralliement – quelque chose d’antérieur à la séparation. Un lien profond – souterrain – indéfectible…

 

 

Ce que la tête et les malheurs savent réinventer pour nous soumettre – encore et encore – aux chaînes qu’il ne faut jamais cesser de briser – et de jeter par-dessus son épaule…

 

 

De la roche – des arbres – le ciel – compagnons fidèles de notre voyage…

Errance et dérive plutôt qu’itinéraire…

Chemins de circonstances et de rencontres au-dedans qui tiennent autant au hasard qu’à la nécessité…

 

 

Des pas encore – et des gestes – quotidiens. Et la parole comme prolongement de ce qui se vit plutôt que de ce qui a été vécu. Quasi simultanéité entre ce qui s’expérimente et ce qui s’écrit. Pas de recherche – pas de fouille – très peu d’intellectualisation – très peu de souvenirs – ce qui résonne dans l’âme et jaillit à travers la main qui court sur la page. Pas d’intention – ni de message – et aucune nécessité de lecteur. Dialogue entre soi et soi, en quelques sorte – entre l’âme et le monde – entre le silence et ce qu’il contient à l’instant où le feutre se tient au-dessus de la feuille blanche…

Des traits qui s’impriment comme les bruits du monde dans l’espace…

Une manière d’être alerte – une veille attentive et sans autre ambition que celle d’être là – présent – à ce qui passe…

Sorte de mandala de l’oreille qui entend, de l’œil qui voit, de l’âme qui perçoit et de la main qui note ; ça arrive – ça se réalise et, aussitôt, ça s’efface…

Témoignage aussi peut-être, malgré soi, de la texture de l’intériorité. Vague descriptif de cette étrange envergure intérieure. Tentative sans volonté de décrire l’invisible – l’ineffable…

En cela, peut-être, ces lignes ressemblent à un récit de voyage…

Les routes et les visages du monde demeurent, pourtant, accessoires. Ils n’existent (presque) que comme décor – et déclencheurs – ou initiateurs parfois – des élans qui nous traversent…

La vie et le monde – en soi – et leurs danses étranges et mystérieuses dans l’âme… Et autant de contrées – et de dimensions – découvertes…

En cela, peut-être, sommes-nous (un peu) explorateur…

 

 

Lieu éphémère – lieu magistral – lieu éternel. Et le monde qui passe – visages et choses infiniment provisoires…

 

 

Tout – intriqué – au-dedans – si intriqué que le mystère demeure – pour la plupart – impénétrable…

Organisation et fonctionnement prodigieux – incessamment évolutifs – inégalés (et inégalables sûrement). Architecture mouvante – complexe – à l’ossature, pourtant, éminemment élémentaire – que nous découvrons peu à peu…

 

 

Le vide se creusant lui-même – s’emplissant lui-même – se vidant lui-même. Et les contenus à l’intelligence et à la mécanique presque autonomes – passant et repassant – sans cesse – émergeant – s’entretenant – se développant – et disparaissant – au cœur de l’espace éternel. Le multiple jouant – se déployant – et se rétractant – au sein de la présence sensible – devant l’œil témoin unique et démultiplié…

 

 

Lumière étonnante obscurcie par tant d’élans, de misères et d’allégresse – indescriptibles – absolument miraculeux…

Sophistication et complexification d’un système – façonnage permanent d’une matière initialement basique…

Merveilles – littéralement – engendrant tous les possibles – faisant apparaître l’infinité des combinaisons imaginables – jusqu’à l’extinction…

 

 

Voir l’Existant ainsi – à la fois – émerveille et désappointe ; être cela – tout cela – les milliards de cycles prévisibles et la nouveauté – cette clarté – cette vastitude – cette richesse – les clés de tous les passages – et cette cécité – cet aveuglement – cette ignorance – cette indigence – cette étroitesse – ces limitations atroces – tous ces instincts élevés au rang de lois (presque) indétrônables. Comment ne pas se sentir partagé – déchiré – inquiet – impatient – et étrangement serein et détaché face à toutes les situations offertes – face à tous les devenirs possibles…

Il y a tant d’intelligence et de folie dans ces créations – dans ces transformations incessantes – dans ce que nous sommes…

Incroyable et étonnante aventure de l’esprit et de la matière – très souvent – indissociables…

Bout de tout et globalité de l’ensemble – simultanément – et entremêlés…

Démesure et déraison que la psyché peine à imaginer – et auxquelles elle ne peut accéder – trop vaste (pour elle) sans élargir la perspective et devenir le regard infini – opérer le renversement nécessaire – inaccessible encore à la plupart des yeux terrestres…

 

 

Mille visages – mille routes – mille existences – qui ne disent, très souvent, que le mouvement – les forces mobiles irrépressibles. Et à peu près rien d’autre. Si – l’effleurement tragique de l’esprit peut-être…

 

 

Auprès de visages respectueux et innocents – à peu près tout est supportable…

Et cette compagnie – seule – semble possible…

 

 

Un creux – un trou – une béance – derrière les yeux – pas encore vide – une sorte de néant…

Le néant est une vacuité dépeuplée – désertée – abandonnée. Et le vide, une vacuité pleine et habitée. C’est la conscience qui donne à ce lieu son orientation – sa valeur – ses caractéristiques…

Sans conscience – il n’y a rien – il n’y a que motricité mécanique – objets en mouvement portés par leur propre élan (et celui des autres) – freinés par leur propre inertie (et celle des autres). Une sorte de monde magmatique déterminé et conditionné ; les danses tristes de l’ardeur, de l’absence et de l’agonie, en quelque sorte…

 

 

Soleil d’un autre jour – d’un autre monde – pas si différents, pourtant, de ceux où ont l’air de vivre les hommes…

 

 

Mots de (presque) rien – livres de sable. Inaptes, le plus souvent, à inverser les yeux – à désencombrer l’esprit – au mieux un encouragement à fouiller en soi – par soi-même…

Sinon vaines histoires – inutiles amassements – empilement tragique des savoirs – solidification des mythes, des certitudes, des frontières et de l’illusion – obstacles et épaississement des murs – élargissement et complexification du labyrinthe – accroissement inéluctable de la distance avec le centre…

Perte de temps, en somme…

 

 

Ici – à l’instant même – demeure le silence – le centre – le cœur de l’attention et du monde – l’axe central autour duquel gravitent tous les objets sur leur orbite singulière qui se croisent – s’entrechoquent – se mêlent – fusionnent – éclatent – enfantent – et se dispersent – engendrant, par leurs mille mouvements, d’autres objets et d’autres orbites – et ainsi de suite indéfiniment jusqu’au dernier souffle de l’ultime élan…

Puis, lorsque toutes les danses initiées par le dernier souffle s’achèveront, tout se resserrera – se recentrera – les orbites fléchiront – les objets s’interpénétreront – entreront les uns dans les autres – se rétracteront pour ne former qu’un seul noyau – dense et infime – immobile au cœur de l’axe central – au cœur du silence – jusqu’au prochain (et énigmatique) excès de jubilation ou de tristesse qui enfantera un nouveau souffle qui donnera naissance à de nouveaux objets et à de nouvelles orbites qui obéiront aux nouvelles lois de cette ère de multitude, de dispersion et de mobilité…

Et ainsi de suite – dans un cycle éternel – sans commencement ni fin…

Vertigineux – ce monde – cette existence – ces visages – ces pierres – cet instant…

 

 

Au cœur du plus impérieux, rien n’éclot parfois…

Vide sans contenu…

 

 

Brume à se morfondre…

 

 

Envahissement cérébral. Tout – au-dedans comme au-dehors – semble opaque. Formes spectrales. Tout glisse sans être vu – fantômes furtifs et silencieux…

 

 

La pierre – l’arbre – le vent – indistincts – confondus…

L’obscurité – et ce visage étrange et souriant. Rien d’atroce, ni d’effrayant…

Le même monde mais comme suspendu – au rythme ralenti – aux airs lointains – presque inaccessibles…

Dans un instant – demain – tout aura disparu…

 

 

Le noir – la lumière – l’oubli. Tout se manifeste ainsi – dans cet ordre irrévocable…

 

 

Depuis trop longtemps éloigné du monde humain pour y trouver la moindre chose sympathique – des objets utiles – certes – nécessaires à notre existence quotidienne…

Trop de jeux – de bavardages – de rires – trop bruyant – trop de choses et de mouvements inutiles – qui ravivent, aussitôt, notre fuite…

 

 

La nécessité – permanente – de l’éloignement et de l’exil…

 

 

Rien ne peut être arraché sans le consentement de l’âme ; tout s’impose dans la nécessité – le changement comme le reste…

 

 

Premiers pas – souvent – âpres – rudes – difficiles. Un élan soutenu, parfois, par l’effort – puis, la première ligne du sillon tracée – les pas avancent mécaniquement avec l’assentiment tacite de l’esprit. Et, au fil des jours, la nouvelle direction devient automatique – et, bientôt, routine et schéma d’habitude – évidence et voie incontournable….

 

 

Le monde – devant soi – sans autre solution que nous-même(s) – au fond de soi…

 

 

Ni proximité – ni intimité – coexistence tous azimuts – inévitable. Seule manière de vivre ensemble – les uns à côté des autres – avec la distance nécessaire à chacun…

 

 

Ça tourne en rond – et, parfois, à vide…

Machinerie aux élans mécaniques – sans conscience – sans esprit. Forces d’inertie seulement…

Le silence – alors – est toujours préférable aux frémissements de la structure…

 

12 août 2019

Carnet n°199 Notes journalières

A Gagy…

 

 

Rien – nous ne sommes – rien – qu’un peu de chair et des émotions – impuissantes…

Foutaise la raison – face à la mort – aux épreuves essentielles…

De la tristesse – des larmes – une âme désespérée. Et rien d’autre…

 

 

Ce qui nous empêche d’être – et de vivre – de façon pleine et présente, c’est la manière dont nous donnons de l’épaisseur – une si vive réalité – aux contenus psychiques (pensées et émotions en particulier) – c’est la manière dont nous les laissons revenir encore et encore – la manière dont nous les laissons envahir la psyché – c’est notre incapacité (naturelle) à retrouver l’esprit vierge – et à laisser ces amas psychiques libres d’aller et venir – et de s’attarder parfois…

Ciel et nuages – ciel et orage – ciel et vents – ciel et soleil – images mille fois empruntées mais Ô combien vraies…

Qu’importe ce qui le traverse, le ciel reste le ciel – vierge et libre de ce qui le parcourt (de ce qui semble l’encombrer) ; il peut bien avoir l’air nuageux – orageux – venteux – ensoleillé – sa nature, son envergure et sa transparence demeurent intactes…

Espace – toile de fond – jamais entaché comme l’imaginent, trop souvent, les yeux ignorants qui confondent le ciel et son apparence…

 

 

Des hauteurs qui nous éloignent – des souffles – des larmes – l’engagement de l’âme. Et le ciel qui s’ouvre, peut-être, plus largement…

 

 

Le monde – en nous – à genoux – suppliant – pour que la mort épargne celui qui part comme ceux qui restent de la douleur et du chagrin…

 

 

C’est nous – au-dedans de tout – qui fuyons et aspirons à la grâce…

 

 

Ce que nous soulevons – de minuscules graviers et du vent. Et pas davantage…

 

 

La route grise – l’horizon bleu – et la mort qui rompt la routine – le soleil – la beauté. Le noir qui déborde – et envahit tout…

 

 

Nous vivons sans rien oublier – voilà notre malheur. Double peine – l’incarcération et la tristesse. Et pour peu que l’âme soit sensible – et nous voilà en enfer…

 

 

Des routes marécageuses – barrées – partout où se posent les yeux…

 

 

Une vie d’inagrément où le nécessaire devient faix – et l’essentiel, une lourdeur – perspective pas même salvifique…

 

 

Des traces aux poignets – comme l’empreinte de liens serrés – et aux chevilles – la marque des fers. Nous agissons – et marchons – ainsi – entravés par les souvenirs – toutes les ombres de l’esprit – allant d’une circonstance à l’autre en grossissant le poids de toutes ces chaînes inutiles – inutiles et illusoires…

 

 

A l’instant où l’on respire – d’autres poussent leur dernier soupir. Et lorsque nous expirerons – d’autres respireront encore (un peu). Et cette pensée, cette impuissance et cette continuité nous terrifient…

La solitude et la carence du vivant face à l’Autre – face au monde – face à la mort…

 

 

Il y a une réalité propre à la tête sans commune mesure avec la réalité du monde. Et c’est dans la première (essentiellement) que nous vivons – et presque jamais dans la seconde. Et tout semble les opposer ; alors que la première se montre lourde – dense – étroite – entremêlée – complexe – triste et ressassante – l’autre s’avère fugace – légère – précise – simple – inventive et joyeuse…

Passer de la première à la seconde nécessite – presque toujours – un long processus que l’on pourrait résumer ainsi : faire descendre la tête dans le corps – jusqu’aux talons – ressentir sans penser – être présent, à chaque instant, à ce qui est en soi – et devant soi – et rien d’autre – balayer la moindre idée – la couper à l’instant où elle apparaît (et, si possible, à l’instant où elle naît) – vider – vider – vider encore – vider toujours – pour que ne subsiste que ce qui est…

Être, vivre et agir deviennent – ainsi – éminemment simples – aisés – justes…

Regard dépouillé – gestes honnêtes et francs – strictement nécessaires…

 

 

Chaque souffle – chaque geste – porte en lui sa propre tendresse – caresses enveloppantes comme mille mains chaleureuses au-dedans et au-dehors qui vous parcourent avec délicatesse ; sensation sur les faces internes et externes de la peau – de la chair – dans les profondeurs du corps…

Ressentir – à travers les liens innombrables et miraculeux que chaque chose noue avec ce qui l’entoure – mais aussi, bien sûr, avec tout le reste mis côte à côte jusqu’à la totalité – l’infinité de l’ensemble – que l’on est toujours à l’intérieur de ce mouvement – de ces milles mouvements ondulatoires…

 

 

Un autre temps au-dedans du premier – comme ralenti – presque suspendu – où chaque ressenti (le moindre ressenti) est jouissance infiniment douce – sensuelle – langoureuse. Des doigts de fée – partout – à chaque instant…

Micro-expériences d’éveil peut-être – comme d’infimes lambeaux de réel – momentanément éprouvés – momentanément apprivoisés…

Minuscules failles – lézardement progressif des carapaces qui recouvrent la tête et l’âme…

Résultante, sans doute, du long labeur de la déconstruction…

 

 

C’est là – comme une force de vie – indomptable. Ça traverse le corps – et ça rejoint immanquablement la tête. L’homme est ainsi fait ; il ne peut abandonner les ressentis – la souffrance ou la jouissance des ressentis – au corps. Quelque chose d’irrépressible l’enjoint de tout faire transiter par la tête – qui accumule – traite ce qu’elle reçoit – trie – classe – range – accumule encore – entasse jusqu’à la saturation – jusqu’aux débordements – inévitables…

 

 

La route – l’asphalte – la terre – ce qu’offrent le soleil et les forêts – le jour et le feu. La distance quotidienne parcourue à petits pas…

 

 

Une autre vie au-dedans de celle qui a l’air de se vivre – tout un monde au-dedans du regard qui, peu à peu, se simplifie – s’épure – se retire – pour un espace – une étendue tendre – neutre – sans épaisseur – qui n’a aucune fonction – ni en ce monde, ni dans l’Absolu. Elle est – simplement – voit – reçoit – et laisse passer ce qui arrive – n’aspire à rien – ne désire rien – ne refuse rien…

Silence avisé – bienveillant – désengagé…

En sa présence – tout nous quitte…

Comme un soleil – un jour sans fin – au sein duquel tout revient – puis s’oublie – revient encore – et s’oublie encore – dans un recommencement perpétuel où chaque réapparition ressemble à la première fois…

 

 

Ça bouge – ça respire – ça pleure – ça crie – ça exulte – ça éprouve – ça s’éloigne – puis, ça disparaît. Et ça recommence – sans nous inquiéter – sans nous chagriner – sans nous réjouir…

Ça défile – simplement. Et ça assiste au déroulement – séquence après séquence – vue et aussitôt oubliée…

Spectacle sans fin devant un témoin impassible et sans mémoire…

 

 

Perspective – et manière de déconstruire ce qui a été bâti et d’empêcher toutes les tentatives d’édification – tous les processus d’amassement et de création – les jugements – les commentaires – les souvenirs – les images – les pensées…

Simplement le ressenti et ce qui est là…

La nudité la plus simple – inlassable spectatrice des spectacles…

 

 

Le chant du monde – dans le corps – de la tête aux talons – muets…

Quelque chose qui traverse sans s’arrêter – sans laisser la moindre trace. Tunnel organique – en soi. Présence vivante – inerte – pure attention peut-être…

Comme un espace pré-existant – d’avant la naissance du monde – d’avant la naissance de tous les mondes qui ont défilé – qui se sont laborieusement succédé – les uns après les autres…

 

 

Plus de charge – le son pur. Le vide, peut-être, habité. La sensation du monde – en soi…

Tout au-dedans qui passe furtivement – en un éclair – et qui disparaît – ne laissant rien derrière lui – la surface aussi nette – aussi propre – qu’avant son passage…

 

 

Pas un état – peut-être ce qui accueille les états – les contenus – le monde et ses charrettes de phénomènes qui défilent sans discontinuer…

 

 

Déblayer les amas – les agrégats. Ne demeure que le fonctionnel – la mémoire des usages pour les gestes quotidiens et les contingences journalières…

Profondeurs creusées du dedans – abîme sans fond qui a englouti des pans entiers de savoirs inutiles – emportant avec eux tous les questionnements métaphysiques – laissant la densité de l’être – seule et légère – joyeuse et chantante…

Célébration silencieuse – bien sûr. Rien de décelable par les sens…

 

 

Une pensée – de temps à autre – une émotion qui passe – et disparaît comme un rêve – comme un tourbillon d’air au-dedans de l’air – comme une arabesque du vide au-dedans du vide. Rien, en somme. Des mouvements fugaces et sans poids – sans conséquence – ce qui surgit depuis la naissance du monde – la naissance des mondes – il ne peut en être autrement – l’énergie est création incessante et mobile – ça doit surgir – ça doit s’élancer – ça doit traverser, puis disparaître – et être, presque aussitôt, remplacé par ce qui suit…

 

 

Une sorte de concrétude profonde – légère et savoureuse. Des ressentis vifs – doux – enveloppants – sans poids eux aussi…

Une attention libre et profonde – aérienne – poreuse – à laquelle rien ne s’accroche…

Pure présence, peut-être, où tout se mélange et où rien n’est mélangé – une chose après l’autre – toujours – série interminable ponctuée par quelques absences – quelques instants de répit – quelques silences…

Familiarisation avec l’espace et la vacuité, peut-être…

 

 

Réceptacle sans poids – sans gravité – accueillant le défilé inévitable des sensations – des pensées – des images – des émotions – rien de très sérieux – ni de très réel sans doute…

La matrice-regard – la matrice-témoin – la matrice-accueil – contemplant ce que la machine à créer déverse sans interruption ; tous les souffles – tous les élans – toutes les matérialisations des forces nées de la matrice-silence – elle-même se regardant créer et accueillir – elle-même se regardant passer et accueillir – elle-même se regardant disparaître et accueillir…

 

 

La terre – à cet instant – comme un désastre manifeste – l’expression d’une impasse – un avenir plus que compromis – une impossibilité…

 

 

La pierre chaude d’un rêve de soleil – froide et grise en vérité – anéantie par l’inconscience insouciante – la quotidienneté inerte des hommes qui tourbillonnent entre leurs tristes murs…

 

 

Entre deux soleils noirs – le déclin – la décadence – et la chute, bientôt, d’un règne dont l’écrasante hégémonie (en dépit de sa brièveté) aura trop duré…

 

 

Vivant – ça veut dire le cœur battant – le cœur sensible – un peu de peau qui recouvre le sang ou la sève…

Et au-dedans – une âme trop souvent prisonnière qui ne comprend rien à cette restriction – à cette contraction de l’infini – à ce rétrécissement des possibles – dans l’interrogation permanente des limites et des frontières – et la nécessité de les franchir – courageusement – une à une…

 

 

Ça devient ce que nous voulons – un rêve – Dieu – la réalité – une illusion – ce qui nous invite à creuser davantage – à revisiter les hypothèses et les évidences – et, éventuellement, à inverser les paramètres et à rectifier les paradigmes – à faire le tour du monde et de la tête – les mains contre la paroi en avançant à tâtons dans notre dérisoire labyrinthe…

 

 

Ce qui s’échappe – la terre occupée – le besoin d’un autre monde – une résistance au règne de la laideur…

Tout glisse – à présent – le vide comme le seul lieu possible – le seul lieu essentiel – vital – qu’importe les danses et les voix – le décor de toutes les tragédies…

 

 

Sous nos pas – la boue – et au-dessus – la désespérance. Partout – la vie brunâtre – l’enlisement – les résidus du jeu des Dieux – le revers de l’Olympe, peut-être, avec ses figures tristes et ses âmes ignares…

Ce que nous avons fait du monde – toutes nos tentatives – cet effroyable gâchis de matière et d’esprit…

Comme un trou dans le soleil – les bruits du monde qui résonnent et se résument à (presque) rien – l’esprit qui rumine – la parole qui se répète – le vertige d’un Autre que nous – ce que la terre a enfanté – ce que les Dieux n’avaient pas prévu… Et les hommes – au loin – penchés sur le sol – à l’affût de l’or – ramassant leur récolte – comme de petites mains insensées…

Et le regard dans l’épaisseur des souffles – des pas ininterrompus. Quelque chose comme une folle espérance…

Et la mort usinant à la chaîne – attelée à sa nécessaire besogne – avec le sourire sur les visages qui dissimule mal le cœur souffrant – le cœur qui pleure – le cœur qui saigne…

Rien de délectable – au fond – si, peut-être, le silence…

 

 

Ça vieillit doucement – sans en avoir l’air…

 

 

Il y a de l’homme en nous – encore – qui s’apitoie et se complaît (trop souvent) dans la tristesse – ce qui nous rend plus enfant qu’humain. Une manière d’être – à peu près – comme les autres…

Machine à images – à projets – à souvenirs – qui s’imagine sensible mais qui vit dans la tête – qui ne vit pas réellement – qui pense l’existence – le monde – soi – les Autres – plus qu’il ne les ressent – quelque chose comme une obsession qui envahit l’esprit. Un monde juste à côté – parallèle au réel, en quelque sorte – ou au-dedans de lui, peut-être…

 

 

Un rêve – plus haut – qui redonnerait au réel sa tendresse initiale – un parfum de fleur dans le froid – un baiser dans les eaux prisonnières – un peu de liesse dans l’absence et les disparitions. Quelques brèches sur les façades de pierres – un peu d’Amour dans les fentes saturées…

Et, à défaut, on pourrait réinventer le monde…

 

 

Trop de noir sous la douleur – et par-dessus – pour espérer la guérison…

 

 

Le baume patient de la lumière sur les blessures de l’homme – grattées, chaque jour, au couteau…

 

 

Entre – toujours. Sera-t-on, un jour, rejoignable… Et ce ciel – devant soi – deviendra-t-il, un jour, accessible…

 

 

L’inconfort de la pensée – la consolation du rêve – exclus l’un et l’autre. Plus rien d’admissible – pourtant, tout est permis l’espace d’un instant – puis, c’est balayé. Et la clarté précise revient – prend la place qu’occupaient les amas. Puis, autre chose passe – c’est vu – accueilli – rien de neuf – la même litanie des images. Balayette dans la main implacable du regard. L’Amour et la poussière – rien qu’un seul geste – invisible – et tout redevient vierge – et tout revient aussitôt…

Être et labeur interminable dans cette folle perspective de la durée – mieux vaut celle de l’instant que celle – déformée – illusoire – irréelle – de la continuité du temps qui scande les secondes, les minutes, les heures, les jours, les semaines, les années, les siècles, les millénaires – en vain…

L’éternité n’est qu’un moment – que le suivant crucifie pour offrir une autre éternité – et ainsi de suite – ad vitam æternam…

 

 

La malice des Dieux qui ont inventé le temps pour nous faire patienter – et que nous avons – par impatience – par ennui – par incapacité – transformé en espérance – le plus grand mal de l’homme avec le rêve. Et c’est dans cette faille qu’il faut apprendre à ouvrir les yeux…

Etrange mission offerte aux hommes – douloureuse – presque inhumaine – seule issue, pourtant, pour échapper au sommeil et devenir pleinement vivant…

 

 

Rien que des bras – prolongement du regard – et une pauvre chair à étreindre – à embrasser…

Rien qu’une joie – une tendresse – un jeu – un Amour – entre soi et soi…

Hôte de chacun – en son cœur…

 

 

Mangeur de mythes et balayeur du reste…

 

 

Au corps-à-corps – le vide et le monde – le contenant et le contenu – œuvrant en sens inverse – dans un jeu sans fin – l’un balayant ce que l’autre répand. A chaque instant – le même défi et le même enjeu ; le respect de la nature de chacun…

 

 

Itinéraire entre les nuages – du sol au ciel d’un seul trait. L’aisance du retour et les simagrées de l’ombre que l’on a répudiée…

 

 

Des murs – encore parfois – blancs initialement que l’on tache et colore de nos contenus plus qu’ahurissants…

 

 

Nouveauté première et récurrente – comme une aube naissante – un soleil neuf – à chaque instant qui éclipsent les bataillons acharnés de l’immense armée grise…

 

 

A mesure que l’on s’éloigne du monde – l’au-delà de l’homme se précise…

On apprivoise, peu à peu, ce qui nous semblait impossible…

 

 

Lèvres devenues silencieuses par cessation du bavardage intérieur. Mains ouvertes par cessation des embarras du cœur. L’âme presque vivante – à présent…

 

 

On ne sait plus ce qu’humain veut dire – préalable nécessaire, peut-être – base élémentaire aux éléments grossiers mais requis qu’il faut ensuite – mille fois – des milliards de fois – dégrossir – raboter – défaire – jusqu’à tout supprimer et obtenir une surface parfaitement lisse et transparente – sans bord ni aspérité – la perfection d’un miroir aimant…

 

 

L’effacement et la nouveauté – l’innocence du regard et les flots incessants du monde et de la psyché…

Tout se perd parce que, peut-être, tout est déjà perdu…

Vivant seulement l’espace d’un instant…

L’Amour et l’oubli – seule manière d’accueillir les phénomènes – de plus en plus brefs et vaporeux – presque inconsistants…

 

 

Comme des pans de nuit qui ruissellent…

Le monde, parfois, inabordable – comme une impossibilité vivante…

 

 

Certains jours, tout ce qui est entrepris – investi – emprunté – prend des allures d’impasse. Des heures de tentatives et d’avortement…

Le bleu – pourtant – traîne encore dans le pas – derrière la face tendue ou triste qui a vu tant de portes se refermer ou s’avérer être, en définitive, de fausses perspectives…

 

 

Rien ne s’invite davantage que l’odeur de la mort – et, à sa suite, le parfum de la tristesse. Rien n’exige, pourtant, que nous reniflions ces fragrances froides et que nous revêtions la panoplie complète du désespoir. Un regard – en nous – veille – impose le retrait des choses de l’esprit, puis la grande évacuation – l’ouverture complète des fenêtres et le passage du vent – le grand vent qui s’engouffre. Et, en un instant, tout est balayé…

 

 

L’autre âge de l’automne – cette perspective sans lien avec les rides et l’expérience. Ce que nous avons cherché avec obstination depuis l’enfance – offert, soudain, à nos pas harassés – à notre âme titubante – capitulante – à notre existence qui, depuis longtemps, ne ressemble plus à rien aux yeux des hommes…

 

 

Un peu de tranquillité – moins provisoire et hasardeuse qu’autrefois…

Une manière plus souveraine d’exister et de resplendir dans la solitude…

 

 

Ce qui – à présent – machinalement se défait ; l’existence des œillères et la visière des espérances…

Le passage éminemment provisoire des circonstances – le sourire sans la coiffe ridicule de ceux qui croient – et le savoir, envolé lui aussi, pour un œil neuf et étonné…

 

 

Et cette veille – presque permanente – au seuil du grand précipice. Et cette longue lame tranchante au bout de l’âme aimante qui, selon ce qui vient, embrasse ou décapite – réconforte ou crucifie – puis précipite le tout dans le vide…

 

 

Ce qu’offre l’instant – l’heure – le jour…

Le jeu des visages – des circonstances – des rencontres…

Ce que le regard réceptionne et défait…

La vie triviale, en somme – mais abordée avec nouveauté

 

 

Tranquillité sans extase, ni vertige…

Du silence – des gestes – des choses – des mots…

Rien que de très banal – un objet après l’autre – sans précipitation – accueilli avec la même attention – le même intérêt – le même engagement – puis délaissé – abandonné à l’extinction naturel de son élan…

 

 

Rien qui ne remue plus que nécessaire…

Rien qui ne s’attarde plus que de raison…

Tout – ainsi – se défait – jusqu’à l’attente même de l’objet suivant…

Tout passe sans heurt – sans effort – traverse – puis disparaît de façon aussi inopinée et mystérieuse qu’il est apparu…

 

 

Tout est là – offert – et sans autre maître que lui-même malgré les liens qui pèsent parfois comme des chaînes…

Ça s’impose – comme un jeu sans conséquence ; l’inévitabilité du monde – variations énigmatiques – glissements – répétitions des formes et des figures…

Tout se succède – se transforme – s’échappe – puis s’éclipse comme une ombre soudain rayée de la danse des silhouettes sur le mur…

Ça défile dans l’œil, puis c’est englouti – gouttes de pluie qui glissent le long de la vitre – et le doigt qui, parfois, dessine quelques traits dans la buée – la main appliquée à sa tâche – la tête attentive – et, parfois même, concentrée…

Jeux et gestes qui prennent le temps nécessaire – rien de hâtif – l’allure naturelle – appropriée malgré le rythme, parfois, inégal – tantôt ralenti – tantôt précipité. Qu’importe le tempo de la paume sur le tambour et le nombre de tours exécutés par les aiguilles de l’horloge – rien ne dure – en vérité…

La durée n’est, bien sûr, qu’une illusion – qu’une manière de parler – et, peut-être, de se faire comprendre (un peu). Et rien de plus…

Puis reviennent le sourire et la contemplation – le rien – le plus rien – l’absence d’élan – le jardin de la lumière – le mur blanc avant l’arrivée des ombres suivantes…

 

 

L’individualité se rebiffe – résiste – refuse d’être restreinte – éconduite – presque annulée. Comment pourrait-elle faire le deuil d’elle-même… C’est impossible – alors on l’accueille, elle aussi, avec ses élans – ses chagrins – sa tristesse – ses doléances – petite chose effrayée – inquiète – angoissée à l’idée que cette perspective s’impose…

 

 

Le visage de personne – la voix – la seule voix du jour – celle qui s’invite sur la page…

Cette étrange impression des confins – marge du bout du monde. La solitude et l’exil permanents…

 

 

Soi avec soi – le face-à-face perpétuel qui tourne parfois à l’affrontement – guerre et récrimination – désolation et désespoir – lorsque le vide est oublié – lorsque le vide sournoisement se laisse remplir par la pensée du seul condamné à sa triste compagnie…

Pas si triste – pas si pauvre – en réalité – moins misérable, sans doute, que ceux qu’il n’a cessé de fuir…

Mais dans ce tête-à-tête soutenu – de longue haleine – le silence, parfois, se dérobe et laisse l’individualité envahir l’espace – emplir le lieu de sa fragilité…

 

 

De jour en jour – la longue bataille – les coups du sort – les coups de tête – les coups de sang. Le besoin de l’Autre – d’un Autre – du monde. L’insuffisance incarnée – la petitesse et le rétrécissement. Et d’autres fois – la joie – la grâce – l’envergure retrouvée – la présence vivante – imperturbable…

 

 

Tout se mélange – se chevauche – s’affronte ; la durée et l’inexistence du temps – le silence et la folie de la tête et du monde – le désir et la complétude…

Nous sommes le lieu d’une guerre permanente et d’une paix possible – le lieu d’un enjeu sans cesse remis à l’ordre – et au goût – du jour – le lieu de l’absence et du jamais acquis autant que celui de la surabondance et de la certitude…

 

 

Tant de luttes – en soi – et d’amitié – sur fond d’Amour et de silence – rarement compris – rarement entendus…

Un fouillis à l’abri de rien…

 

 

Un jardin – une franchise – un peu de lumière pour déceler les taches qui ornent le mur – la blancheur un peu mate du mur. Des bruits – des mots. Tout ça se percute. L’hiver qui n’en finit plus d’étendre ce désert – et nos pas comme des ombres qui allongent cette nuit illusoire – mais qui a l’air si vraie lorsque nos larmes coulent et que la solitude a pris chair dans nos bras…

On est au-dedans de cet éclat enfanté – de cet élan fou vers le regard – le haut du mur – le foyer – l’abolition des frontières. Cette force et ces résistances – rien qui ne puisse survivre à nos assauts. Et le soleil – toujours – au centre…

 

 

Ce que la lutte et la tension nous ôtent d’énergie et de courage – de forces vitales – pour vivre le plus essentiel…

 

 

Bouts de terre – fragments de visages – éclats d’existences – mal vus – mal aimés – insuffisamment – dans la précipitation – le règne de la vitesse. Il faut ralentir et s’attarder – demeurer au plus près – voir – sentir – goûter – contempler et rester silencieux des jours entiers – et pendant des siècles si possible – pour commencer à voir et à aimer…

 

 

Tout bouge – mais c’est dans l’œil que les choses arrivent – c’est dans l’œil que le monde existe – c’est dans l’œil que le chemin se réalise… Aussi n’y a-t-il qu’un lieu où aller – le seul où le possible peut advenir…

 

 

L’œil aux aguets ne devrait l’être que du dedans…

 

 

Un chemin – un jardin – des fleurs. Le regard qui contemple – qui s’attarde. Et c’est là – tout entier – le monde peut-être – qui recouvre le blanc…

L’habitude qui envahit la fenêtre. Le jour qui décline – la nuit qui arrive. L’œil et les mots qui chantent sur la page – les traits qui se couchent et se redressent. L’élan de l’âme et celui du monde qui se chevauchent. Le blanc et l’obscurité…

Rien que nous dans cette solitude habitée – de moins en moins peuplée de fantômes. Le réel de plus en plus. L’arbre – le ciel – les bruits des hommes dans le lointain. Le vent dans les feuillages – le chant du merle. Tout redevient innocent – l’œil sans la distance et le regard au-dessus…

Plus rien ne se distingue – tout a la même texture – la même envergure – exactement la même épaisseur que celle de l’âme…

L’effacement a ravivé la joie et la beauté du monde…

 

 

Le bleu – de la même couleur que tous les mirages. Le provisoire et l’éternel confondus – non – pas confondus – unifiés – agglomérés ensemble…

 

 

Ce qui effraye ne vient que de la tête – le monde n’est peuplé que de circonstances et de quelques âmes fâcheuses – obstinées – plongées dans une folle ignorance…

Nous seul(s) et la présence des arbres – cet immense jardin où jouent et se poursuivent les bêtes – la faim dans le ventre…

Des murs parfois – et quelques tombes – histoire de rappeler la résistance des frontières et le règne du provisoire…

Rien qui n’attriste – rien qui n’essouffle…

Le dénouement heureux de chaque instant – le silence jamais rompu – la beauté et la démesure de chaque existence…

 

Carnet n°198 Notes de la vacuité

L’idée de l’Autre et du monde – plus lourde et encombrante qu’ils ne le sont – en réalité…

 

 

Les représentations se sont substituées au réel de façon si massive et sournoise que nous tenons pour vrai ce qui n’est qu’une forme d’imaginaire – et que nous ne savons plus différencier ce qui existe de ce que nous lui avons superposé…

 

 

Partout – au-dehors – les mêmes pierres – les mêmes chemins – les mêmes visages – le même décor – fragiles et provisoires invariants du monde phénoménal…

Et au-dedans – les mêmes émotions qui se bousculent et se succèdent – fragiles et provisoires invariants du monde psychique…

Espaces de mille chimères que nous confondons avec la réalité…

 

 

Au fond, parfois, une noirceur – épaisse – récurrente – qui donne au regard une profonde mélancolie et aux choses du monde une couleur triste – amère…

On ne sait comment elle s’est installée – ni de quelle manière elle est arrivée ; elle est là – simplement – et s’est imposée comme paramètre incontournable – hégémonique – qui fait régner sa loi…

Centre obscur qui rayonne – qui envahit l’âme et le monde – qui traverse les frontières si poreuses des choses – inondant tout ce qu’il pénètre. Mélasse dont on ne peut se défaire ; on vit avec – tant bien que mal – sans pouvoir lui échapper – sans réussir à l’apprivoiser – bête monstrueuse qui – en soi – a creusé sa tanière…

Ce qui pourrait nous en prémunir – réduire ses trop cycliques éruptions – atténuer sa présence mortifère ; les vertus de l’aube – peut-être…

 

 

Ça s’agite – ça s’affaire – seulement – pour faire usage des choses – exploiter ou tirer profit. Presque jamais d’innocence et de geste gratuit réalisé pour la joie et la beauté en ce monde d’utilité, d’appropriation et de nécessités contingentes…

 

 

Lignes errantes – sans joie – immodestes et méprisantes. Dans l’attente de semences moins tristes…

Paroles dégoulinantes – emmaillotées – trempées trop longtemps, sans doute, dans la torpeur mélancolique du dedans – enrobées et gangrenées jusque dans leur essence par la sauce putride de trop noirs sentiments…

 

 

A attendre un ami – au-dedans – qui pourrait nous tendre la main – et nous extirper de ce bourbier. Mais non – absent lui aussi – contaminé peut-être – ou trop faible pour s’approcher et nous délivrer (provisoirement) de ce mal sans remède – de ce mal presque incurable…

 

 

Le regard – le ressenti – le geste. Et rien d’autre…

Seuls appuis – seules références – seule vérité – à chaque instant…

Unique présence à soi – au monde…

 

 

Lieu paisible – lieu ouvert – sans autre exigence que le respect, l’honnêteté et le silence…

 

 

Dresser – en soi – une main accueillante et un mur de vigilance intraitable. D’un côté, le versant de la tendresse – de la sensibilité vivante – en actes – et, de l’autre, le versant de la sévérité – gardien intransigeant du temple – du lieu le plus sacré – que rien ne peut ternir, certes, mais que l’esprit débutant – peu familiarisé avec la perspective du vide – embarrasse par ces incessants amassements – bribes de monde – référentiels – résidus d’émotion – reliquats de désir – souvenirs – rêves et imaginaire – ressassements – ratiocinations – qui entravent le rayonnement de l’Amour et limitent (parfois complètement) la fonction réceptacle de l’autre versant…

Murs d’enceinte fort différents des murs indigènes – de ces frontières érigées qui consolident toutes les formes de séparation…

Mesure non de principe mais de survie – pour maintenir vivant le plus précieux – avant d’être capable, un jour peut-être, de laisser le monde, les phénomènes – les mécanismes et les contenus psychiques (pensées, émotions et sentiments) traverser cet espace sans retenue – sans la moindre restriction – dans un passage franc – sans perte – sans écoulement – sans récupération – laissant l’espace et les canaux vides de manière permanente…

Forme de sagesse sans pareille – affranchie de l’univers relatif – de la matière autant que de la psyché. Seul gage d’Amour, de joie et de paix sans condition…

 

 

Comme un seau que l’on aurait rempli de glace et de verre – avec, fixés sur les parois, des milliards de crochets minuscules – l’esprit de l’homme emmagasinant le monde – par fragments – le froid – le feu – le désir – la colère – la frustration – et tous les coups du sort – inévitables…

Espace à vivre et infime couloir sur le monde – vite saturés – vite débordants – vite mortifères…

Deux solutions – inégales – à envisager ; la première, éminemment didactique, consisterait à vider le seau à chaque instant et à créer des parois aussi imperméables que possible malgré un degré de porosité minimal inévitable. Et la seconde serait de percer définitivement le fond du seau et de lui ôter ses parois – détruire le seau, en somme – manière, sans doute, pour que le créé retrouve l’incréé ; le vide dans le vide retrouvant sa nature vide – la vacuité totale et l’absence (permanente) de séparation. Et le seau ainsi disparu redeviendrait l’espace – l’envergure de l’espace infini – l’esprit sans limite…

 

 

Tas de pierres – panneaux – vestiges. Traces d’un passé ni (franchement) glorieux, ni (vraiment) épique – transformées, pourtant, en mythes – en icônes de l’histoire dont les hommes sont si friands…

 

 

Têtes dressées – gestes à l’œuvre – corps tendus – sueur au front – mains, parfois, ensanglantées. Colonnes de visages supportant, comme un seul homme, les fables du monde – la grande épopée de l’humanité…

 

 

Le ciel – les arbres – les pierres – les chemins – le regard – le silence – quelques bruits du monde – inévitables. Le seul décor – à chaque étape du voyage…

 

 

L’exercice quotidien du vide – le déblaiement de l’esprit – pour aller, avec étonnement, sur toutes les routes du monde – et offrir un peu de blancheur et de silence à la page noircie par les mots et les images…

 

 

A perte de vue – partout – des troncs d’arbres horizontaux – couchés par la main funeste de l’homme…

 

 

Corps et âmes s’éreintant à leur tâche. Visages crispés par l’effort – la charge inerte inhérente à la matière et au labeur – pesant de tout son poids sur les épaules et les existences – suçant l’énergie – éprouvant la chair – épuisant l’esprit…

La fatigue et l’habitude anesthésiant la sensibilité et l’étonnement – ôtant la possibilité de vivre, en homme, le miracle…

 

 

Energie effervescente qui bâtit – construit – détruit – anéantit – se déverse partout. Irrépressibles – irréductibles – mouvements. La matière du monde transformant sans cesse son apparence, sa texture, ses reliefs. Rien qui ne puisse lui ôter sa force et son ardeur…

Programmée pour se mouvoir – agir et faire – inlassablement…

 

 

Ça bouge – ça remue – ça s’agite – ça gesticule – sans fin. Ça tourne en rond au-dedans de sa boucle. Ça s’épuise – ça se pose quelques instants – ça se régénère – très vite – puis, ça reprend son mouvement…

L’intranquillité même – perpétuelle…

Et le regard immobile qui contemple l’emprisonnement de l’esprit qui, si souvent, tourne avec…

 

 

Le monde comme convergence – comme lieu hostile – comme lieu de jouissance ou de souffrance. Le monde comme distraction – comme illusion – comme pointeur vers le regard. Tant de perspectives possibles investies selon sa sensibilité et ses prédispositions…

 

 

Achevé – ce que nous fûmes. Pourtant – la tête vibre encore de ce passé – comme si quelque chose, en elle, demeurait vivant – enfoui plus profondément que le souvenir – en deçà de la mémoire – une faculté consubstantielle à l’esprit – une sorte de crispation saisissante – un besoin d’amasser les fragments du monde et de l’expérience – la nécessité de bâtir un récit et d’inscrire ce que l’on croit être – une individualité – dans une histoire plus vaste et moins insignifiante que ce que nous avons vécu…

 

 

Une parole dévoyée – simple outil d’information, de distraction, de valorisation, de propagande, d’instrumentalisation et de mensonge…

 

 

Je vis les oreilles bouchées – presque hermétiques aux bruits du monde – mais la tête est encore toute frémissante d’histoires sans importance – de récits – de misérables épopées – de toutes ces minuscules péripéties de l’homme…

 

 

Comme un écart sans cesse éprouvé – sans cesse agrandi – entre le réel et sa représentation – entre ce qui est et le récit qu’on lui superpose…

 

 

Rien – rien – rien – telle devrait être notre unique certitude – et notre seule devise…

On ne sait rien – on ne comprend rien. On est présent – on assiste – simplement – au cours des choses – au déroulement des phénomènes – au spectacle du monde – et on agit lorsque les circonstances l’exigent…

Nudité innocente – et agissante si nécessaire…

Rien de plus – rien de moins. L’envergure du regard et la justesse du geste…

 

 

Des visages – des choses – des livres – comme des piliers – des amis – des outils – des consolations – qu’il faut, un jour, abandonner…

 

 

Solitude insatisfaite – puis, de plus en plus satisfaisante…

 

 

Le sommeil et le bavardage me sont devenus insupportables. Tant de bruits et d’illusions, déjà, dans la solitude – inutile d’en ajouter en fréquentant les hommes…

 

 

Des retrouvailles – en soi – avec soi – pour vivre cette part inaliénable de nous-mêmes(s). Rien d’autre. On pourrait vivre ainsi pendant des siècles – et pour l’éternité sans doute…

 

 

Des repas – du sommeil – du repos – des contingences – des obligations – du labeur – du temps oisif – quelques plaisirs paresseux. Que de torpeur dans l’existence des hommes…

Presque jamais rien d’essentiel. Gaieté d’apparat – simplement – jamais de joie profonde…

Pauvres humains plus à plaindre (en dépit des apparences) que le solitaire mélancolique et taciturne qui s’essaye au labeur de l’âme – à approcher, vaille que vaille, le royaume de l’Absolu…

 

 

L’incertitude plutôt que l’habitude…

L’inconnu plutôt que la sécurité…

La joie plutôt que la gaieté…

La connaissance plutôt que le savoir encyclopédique…

Le réel plutôt que les croyances, les rêves et l’imaginaire…

L’Absolu plutôt que la platitude (et les limitations) d’un bonheur individuel (éminemment relatif)…

La solitude plutôt que la compagnie (presque toujours indigente)…

La veille plutôt que le sommeil…

L’intensité plutôt que la tiédeur…

L’effort plutôt que la paresse…

Le tranchant plutôt que la torpeur…

La sensibilité plutôt que l’indifférence…

La discrétion plutôt que l’ostentation…

L’anonymat plutôt que la gloire…

La défaite plutôt le succès…

Le silence plutôt que le tapage…

La précarité plutôt que le confort…

Le simple plutôt que le raffinement et la sophistication…

Le respect plutôt que l’instrumentalisation et l’exploitation…

La frugalité plutôt que les excès et l’abondance…

La profondeur et la densité plutôt que la superficialité frivole…

La nécessité plutôt que le temps oisif…

La vocation plutôt que l’obligation du labeur…

Les servitudes consenties plutôt que l’esclavage subi…

L’ineffable plutôt que l’histoire…

La nouveauté ordinaire et quotidienne plutôt que le voyage et le sensationnalisme…

Rien plutôt que la longue liste des consolations…

Et même la tristesse plutôt que toutes ces (misérables) compensations…

En retrait – en apprentissage – plutôt que faussement vivant…

L’âme et la conscience plutôt que l’homme…

Et les trois – ensemble – si cela nous est offert…

 

 

Le plus insidieux partage entre soi et l’Autre – apparemment contaminé à la source – mais souterrainement juste – le plus approprié qui soit…

 

 

Nous allons comme le jour – de façon aussi régulière. Etape après étape – sur le dérisoire cadran du temps – dans cette marche infaillible…

 

 

Des visages étrangers à toute connivence excédant leur cercle. Murs et façades d’hostilité – un mince sourire, parfois, de circonstance – de convention – décoché depuis leur plus haute meurtrière…

Une existence d’enceinte et de fortification – inattaquable – inaccessible – au-dedans d’un périmètre circonscrit ; un territoire restreint – un dérisoire donjon – un royaume fermé – sur lesquels ils ont l’illusion de régner…

Avec seulement des alliances de nécessité et d’agrément pour ne pas trop s’ennuyer – ne pas trop étouffer – ne pas trop dépérir – au milieu de leur fortin…

 

 

En quête de la phrase définitive (pour clore l’exercice) – et qui, bien sûr, n’arrive jamais ; l’assertion – l’aphorisme – qui résumerait tout – qui permettrait, en quelques mots, de tout comprendre – après lequel vivre suffirait…

Dans cette illusion puérile – dans cette folle ambition – de vouloir fixer définitivement le mouvement du monde et de la vie – d’immobiliser ce qui ne peut être arrêté…

Dans cette croyance imbécile (et enfantine) d’enfermer le vivant – ses lois et son envergure – dans quelques pauvres traits…

 

 

Comme la vie – l’écriture se poursuit. Comme les jours – les phrases se succèdent et se répètent – s’inscrivent, à chaque fois comme pour la première fois, sur le blanc de la page…

Rien de ce qui a été vécu – rien de ce qui a été écrit – ne compte véritablement. Tout – chaque jour – à chaque instant – doit être réinventé – vécu et écrit à nouveau – comme les seules choses réelles – les seules choses valides – de ce monde…

Sans passé – sans pages ni livres précédents – sans avenir – sans lignes à écrire demain ou dans mille ans…

Des bouts d’existence et de langage comme les parfaits reflets de ce qui arrive aujourd’hui – à l’instant où les circonstances et l’écriture se déroulent…

Le fragment comme seule possibilité…

Et la parole aussi libre que les événements…

 

 

Quelque chose d’autre que le monde – plus tendre – moins envahissant…

Une autre manière d’exister…

 

 

Des heures – des vagues – la chaleur diffuse – les bruits du monde de plus en plus insupportables – la proximité des visages – le manque d’air – l’étouffement de plus en plus manifeste…

La triste trivialité du monde devant soi. Et l’impossibilité de vivre dans cette promiscuité…

 

 

La normalité des gens ; la famille – les sorties – les loisirs – le désœuvrement. Je ne parviens pas même à me faire l’entomologiste de cette inintéressante société…

Nul secret sous-jacent à cette misère – à cette indigente banalité…

 

 

Qu’y a-t-il donc – en nous – pour éprouver tant d’inconfort et de mépris à la vue de ce spectacle…

Des fantômes grégaires – jouisseurs et indolents – la paresse et le sommeil – partout le règne de l’animalité humaine…

Incompatible avec cette sensibilité – en moi – qui n’apprécie que la compagnie des solitaires attentifs et respectueux – les veilleurs, peut-être, d’un autre monde – moins grossier – moins trivial – moins instinctif – l’autre part de l’humanité – celle que l’on ne voit presque jamais…

Rêve – simplement – d’horizons moins vulgaires – plus conscients – plus métaphysiques…

Un monde qui célébrerait l’Amour, le silence et la beauté – à l’inverse de cette terre qui ne glorifie que la ruse, le tapage et la laideur…

 

 

L’édulcoration des extrêmes – l’effacement des singularités – l’aplanissement des reliefs – dans le regard opaque – quelque chose comme une indifférence – une insensibilité ; le règne de la normalité et de la tiédeur…

 

 

Les groupes – petits et grands – où ne suinte que ce qui nous révulse. Voilà, sans doute, pourquoi l’on ne peut rencontrer l’Autre qu’à travers son espace le plus solitaire – le moins contaminé par le monde – cette part de l’âme démunie et curieuse qui s’interroge – le reliquat du premier homme – loin des foules et des tribus – exonéré du couple et de la famille – et, en partie, indemne de leurs (inévitables) corruptions…

 

*

 

On n’en finit donc jamais avec la vie – avec la mort – avec la joie d’être et la douleur d’exister – et le chagrin des disparitions successives…

La même tristesse – le même dénuement – la même impuissance – à chaque fois – malgré les années et l’expérience (grandissante) des funérailles…

 

 

Difficile métier que celui de faire face à ce qui est – avec une psyché si fragile – une sensibilité si vive – et l’impérieuse nécessité de ne jamais détourner ni les yeux – ni l’esprit – de ce qui est en soi et devant soi…

Perspective presque inhumaine…

 

 

La vie comme une longue succession de blessures et de traumatismes. Et, chaque jour, mille occasions de coup, d’arrachement et de défaite…

 

 

L’esprit note – regarde – presque détaché – la tragédie en cours – et la déliquescence (littéralement) de la psyché…

Le triste sort de la vie terrestre…

Et tous les « ah quoi bon » rehaussés jusqu’à la folie – jusqu’aux ultimes frontières de la désespérance…

 

 

Partagé entre la faculté naturelle de l’esprit à trancher – à se détacher des aléas phénoménaux – et le fonctionnement de la psyché humaine…

Sorte de conflit de loyauté – comme déchiré entre la certitude (insuffisamment prégnante encore) du dérisoire de nos vies et les soubresauts de notre individualité qui refuse, malgré elle, d’échapper à la peine et à la tristesse de la mort – de l’absence…

 

 

Nous – entre le rasoir et l’éponge – entre le regard vierge et la rétention (qui peut parfois se transformer en rumination émotionnelle)…

La conscience clivée – dissociée – qui, à la fois, éprouve la souffrance et est attirée par sa possible cessation – avec un simple ajustement du regard – soit plongeant dans les eaux de la tristesse, soit surplombant le monde des phénomènes…

Mille incitations d’un côté et mille résistances de l’autre qui annihilent tout mouvement – on demeure alors immobile – dans cette fracture – dans cette indécision – dans cet inconfort – qui peut, parfois, virer au supplice…

 

 

Se laisser entièrement traverser – sans rien refuser – sans rien agripper – pas même notre incapacité à accueillir – pas même notre inclination acharnée à la saisie – devenir cette immensité où tout disparaît – où tout réapparaît – élans déclinants et élans naissants. Rien d’autre qu’une vaste étendue – un immense réceptacle sans crochet – sans filet – une aire totalement poreuse et transparente – sans autre épaisseur – ni d’autre visage que ceux de l’Amour – lucide – qui voit – et sensible – qui apaise et offre, peut-être, sa guérison…

 

 

Nous sommes – un étrange mirage – entre rêve et réel – entre buée et densité. Quelques milliers de jours au parfum volatil d’éternité…

 

 

Jours et saisons mille fois recommencés – la continuité et – toujours – la même candeur à vivre…

 

 

Instance noire au cœur de la chair – comme un puits – un abîme – sous les muscles – sous les nerfs – dans les os – dans le sang. Zone imprécise et monstrueuse – qui se déploie – vite – et grossit en retenant le moindre objet – le moindre phénomène – dans ses filets…

 

 

L’humanité des arbres et la barbarie des hommes. A voir le monde – en actes – tout sauf de vains mots…

Et à côté – et sous les apparences – le réel brut et sans histoire – rude souvent – doux ou tranchant selon les circonstances – mais implacable toujours…

 

 

A genoux sur notre pente inéluctable…

 

 

Un besoin de fraternité au fond du cœur – rarement satisfait par les figures du monde…

Il faut chercher ailleurs – fouiller en soi – pour dégoter quelques visages aimables – et apprendre à bercer leur âme tendrement dans nos bras – être la mère que tous réclament – et la solitude – et la misère – et la détresse – de chacun recevant cette attention – cette écoute – cette affection…

 

 

Volonté d’un Autre – toujours – au-dessus – par derrière – au-dedans. Jouet de mille désirs sous-jacents – pantin de l’invisible soumis au silence et aux forces qui animent le monde…

 

 

Départ d’ici pour ailleurs – de ce monde pour un autre monde. Tranches diverses du même pan de réalité cloisonnées presque hermétiquement par le sas de la mort – mille fois vécue – mille fois traversée – où l’esprit conserve ses caractéristiques principales et oublie le reste – tous les souvenirs inutiles. Resserrement sur l’essentiel – densification du noyau – affranchissement du superflu – ce labeur fondamental que nous délaissons – presque toujours – de notre vivant – par paresse – par désintérêt – par crainte – par impossibilité – pour mille raisons irrecevables…

 

 

Les circonstances sont – presque toujours – d’une grande brièveté – succession de « cela arrive » – puis, autre chose – puis, encore autre chose – ponctuée d’intervalles plus ou moins long d’absence d’événements significatifs (ou déterminants) pour l’esprit… même si, bien sûr, se déroulent, à chaque instant, une infinité de « micro-événements »…

C’est toujours la psyché – à travers la mémoire – qui allonge (d’une manière naturelle et involontaire) la durée, l’existence et les conséquences – de ces événements marquants – comme de longues – de très longues – extensions – d’interminables et inutiles prolongations…

 

 

Tout n’est que jeu de la matière – visible et invisible – et conscience – regard ; rien d’autre n’existe, en vérité…

 

 

Fragile espace du monde – le regard sensible à toute forme de précarité…

 

 

Tout surgit – et est enfanté par le même jeu – la même nécessité à être – mille élans-frères et autant de visages qui ne se reconnaissent plus…

Etrange fratrie de l’oubli et de la guerre…

 

 

Un sursaut de virginité pour mille résistances de la psyché qui refuse d’être reléguée au second plan – de devenir l’objet d’une observation assidue – d’en être réduite à tourner à vide – à retrouver sa condition d’élément phénoménal commun – égal à tous les autres – sans consistance – sans épaisseur – sans conséquence majeure. Simples mouvements – irrépressibles – qui se réalisent. Pas davantage que le rêve du monde. Ondulations ordinaires – simple déroulement – infime fragment dans le cours naturel des choses…

 

 

A marche lente – d’un point à un autre – sans itinéraire précis. Errance et déambulation davantage que voyage. Haltes nombreuses comme pour souligner l’inimportance des lieux…

Le goût du monde et la beauté des paysages – en soi – autant que le parfum et la sueur des mille chemins parcourus…

 

 

L’ordre du jour et le spectacle – au-dedans de l’esprit – du regard – de la conscience…

 

 

Monde d’yeux et d’instincts – de labeur et de contingences – d’habitudes et de flâneries – de gestes mécaniques et de sillons creusés…

Danses à la surface de tout – vie, monde et soi – à peine aperçus – à peine effleurés – sans la moindre plongée dans les profondeurs…

Vie étrange de lassitude et d’éternité – où tout semble aller de soi – sans aucune prégnance quotidienne de la mort – de l’essentiel – sans la moindre curiosité – sans le moindre étonnement devant ce qui ressemble pourtant, à chaque instant, à un miracle…

Des mouvements – des images qui défilent – des représentations et une conceptualisation (plus ou moins grossière – plus ou moins sophistiquée) à travers la pensée et le langage…

 

 

Tout arrive – passe ainsi – et s’éclipse – devient néant. Jamais rien d’immobile…

Et toute tentative pour figer le réel – quelques éléments du réel – en le(s) fixant avec des mots ou des images – est caduque et inutile ; inapte à restituer la dimension vivante de ce qui était – capable seulement de rendre compte de ce qui n’est plus…

Une sorte de vague évocation qui ravive, bien sûr, dans la psyché ce qui a été vécu et emmagasiné – mais rien de réel – simple outil de réminiscence qui donne l’illusion d’une épaisseur et d’une réalité – totalement inexistantes – présentes seulement dans la tête. Mécanisme basique de la vie psychique qui rassure autant qu’il éloigne du réel du monde…

 

 

Nous vivons par inadvertance – avec ce qu’il faut d’infortune et de déraison pour être au monde de manière si absente…

 

 

Tout se répète sans étonnement – comme s’il allait de soi de recommencer chaque jour – mille tâches – mille gestes – incontournables…

 

 

La roue du temps et du supplice. Tout est cercle – marche répétitive – déclin, renouvellement et continuité…

 

 

Saisons et arbres millénaires – et les petits soubresauts de l’homme…

 

 

Le monde comme obstacle – comme oracle – comme fortune. Le seul lieu, peut-être, accessible à l’absence et à l’infirmité…

 

 

A chaque instant – à la jonction de toutes les choses du monde – au centre du réel – là où rayonne l’infini sans le moindre contour – et ainsi pour chacun – pour chaque forme du monde…

 

 

L’étrange mystère qui, peu à peu, s’éclaircit. Des pans entiers de vérité vécus – sans témoin – sans référence possible – sans la moindre validation…

Désépaississement, peut-être, du filtre psychique…

 

 

Ça surgit – ça se forme – ça s’emplit – puis ça déborde. Ainsi – toute chose – jusqu’aux ruissellements – jusqu’à la liquéfaction…

Nature aqueuse et océanique du monde…

 

 

L’eau – l’herbe – l’arbre – la roche – la chair miraculeuse du monde. La vie et le vivant qui s’invitent et colonisent – peuple de la propagation qui se répand sur tous les territoires…

Monstrueuse expansion naturelle…

L’impérieuse nécessité d’envahir – de progresser – de se multiplier. Développement à marche lente – à marche forcée – comme volonté (inconsciente), peut-être, de matérialiser l’infini…

Perspective instinctive inscrite dans les gènes du monde…

Foisonnement et efflorescence se propageant avec une indécente obstination…

D’un côté, cette addition – cette accumulation – perpétuelles – et de l’autre, rien – l’espace vide – la conscience – la lumière immobile – le regard silencieux, neutre et oublieux – la vacuité sans visage – l’Un laissant faire – et laissant jouer – la multitude…

Et, en chacun, ces deux dimensions qui enfantent leurs élans – la matérialité visible et invisible sur le mode de l’expansion et la perspective soustractive – l’effacement jusqu’aux sources premières du rien – le long et âpre périple jusqu’au vide – jusqu’à la pleine vacuité…

 

 

Jeu du monde – et jeu en soi – sans autre raison que celle d’être né – et inévitables à présent – jusqu’à la fin du cycle – jusqu’à l’extinction de tous les souffles engendrés par l’élan premier de la matrice en cette ère actuelle*…

* ère qui succède aux mille ères précédentes – et qui précède les mille ères suivantes…

 

 

Ça s’infiltre – ça imbibe, peu à peu, l’esprit – cette perspective du vide permanent. Familiarisation journalière – distillation presque au goutte-à-goutte…

 

 

Ça séjourne – en soi – avec moins de persistance…

Et ce qui insiste réclame – on le sait à présent – une attention accrue – un espace d’accueil sans jugement – sans intransigeance – un refuge total – des bras protecteurs – un abri – une écoute et une tendresse réelles et profondes – absolues – un lieu où tout ce qui s’invite peut être pleinement lui-même et s’abandonner sans restriction – sans le moindre risque de rejet…

Voilà ce que nous pouvons offrir à ce qui frappe avec insistance à notre porte – à ce qui nous pénètre avec force et désespérance – à tout ce qui s’acharne à nous envahir…

Une manière d’être – et d’accueillir…

Une manière de vivre dans le rayonnement libre de l’Amour…

Tendre et tranchant – vide et conciliant – attention et lucidité précises – aptes à reconnaître les besoins de ce qui est là – à faire la distinction entre ce qui mérite d’être coupé et balayé sans ménagement et ce qui réclame, avec pertinence, la plus grande douceur…

Aire ancillaire permanente – en quelque sorte – au service de ce qui vient – sans exception…

Perspective éminemment fonctionnelle et pragmatique autant qu’infinie et absolue – vouée au respect de la nature du regard – le vide – et de celle des choses du monde visible et invisible – la nécessité – la réclamation (souvent) et l’inévitabilité…

L’être en actes – à la fois œil contemplatif et discriminant – et sensibilité juste – précise – intensément vivante…

Le Divin modestement incarné peut-être…

 


Carnet n°197 Notes journalières

Le ciel – parfois – le ciel – toujours – bout de ciel plutôt qui se laisse voir – qui, quelques fois, se devine seulement comme une promesse pour l’âme droite – honnête – clarifiée…

 

 

Errance souvent pour retrouver la route – sentir, en soi, le vide s’enfoncer. Ecarter ce qui reste – l’engloutir. Le monde séparé – hors de nous – comme un fantôme qui nous hante depuis trop longtemps…

 

 

La rencontre dans l’âme d’abord – sur la page ensuite – bouts de silence dans l’ombre des visages. Lumière volée, peut-être, pour dire la proximité de tout…

 

 

Tout se cache – se dissimule sous la plainte – comme si la réalité – la vérité peut-être – se positionnait toujours – à dessein – derrière le cri – au fond des apparences – pour ne jamais oublier – ne jamais rejeter – la souffrance maladroite et bruyante des traits dans notre quête acharnée d’essentiel et de silence…

 

 

Tout dans le prolongement de soi – puis, dans celui du centre. Du fragment à l’unité…

 

 

Bruits du monde qui ne sont que les cris de la faim inapaisée – et ce surplus d’énergie dans les gestes tourbillonnants – quelque chose que l’on ne peut réfréner – quelque chose de ludique, au fond, malgré le sérieux apparent des actes et la gravité des visages…

 

 

Vivant comme ce vieil arbre croulant sous ses fruits. Affranchi de l’orgueil au fil des saisons. Occupé à sa tâche naturelle. Seul jusqu’à la mort – et qui n’a besoin de témoin pour œuvrer, chaque jour, à son labeur…

 

 

Immobiles comme ces pierres sommeillantes qui paressent au soleil – insensibles au passage des saisons. Dures – intransigeantes – la tête froide en toutes circonstances…

Et hostiles – comme la mort – imperméables au silence et à la main tendue…

 

 

Tout se dissipe – s’éteint – s’affaiblit. Même le sommeil perd de ses forces. Tout devient égal devant ce sourire inexplicable…

 

 

Nul ne sait – nul n’a vu ni le visage – ni le reflet – ni le miroir. On a erré dans la même pièce – des siècles durant. On a tourné en rond entre quatre murs étranges. On a joué avec les ombres et les choses. On a marché sans prêter attention à cette lumière (minuscule) qui éclairait le monde – nos pas – nos petites œuvres – le chemin sans fin. Et aujourd’hui, la mort arrive – la mort est proche – et quelque chose – en nous – se souvient…

 

 

L’homme soucieux – penché sur ses reflets – les portraits sans contour de lui-même. Des millénaires de narcissisme avant de commencer à lever les yeux sur ce qu’il n’a jamais vu – sur ce qu’il n’a jamais pris la peine de voir ; le reste du monde qui lui a toujours semblé si hostile – si étranger…

 

 

Comme une pluie qui se dissipe – un peu de lumière au bord de la blessure. L’ombre qui recule peut-être…

Le sentiment d’une terre où tout pourrait commencer…

 

 

Sisyphe immobilisant sa pierre – grimpant sur elle – et découvrant une autre manière de marcher – apprenant, peu à peu – et presque par hasard – à danser et à jouer avec les servitudes – trouvant une autre perspective et d’autres points d’équilibre…

 

 

De l’ombre encore – partout – et qui pèse sur les épaules…

On marche avec cette fatigue – le feu, en soi, lancé contre le froid – le sourire comme piètre étendard dans le désert. La joie plus vive que le pas. A battre la campagne – à embrasser – en pensée – ceux qui nous ont tourné le dos. Seul avec cette déchirure qui a, peut-être, agrandi l’âme…

 

 

On ne voit rien – on avance – la cécité en tête. On se précipite là où l’on devine une chaleur – là où la clarté embrase l’air – l’ombre – l’infirmité – là où il nous est possible de vivre…

 

 

Rien de massif – quelque chose comme une pierre minuscule – fine – légère – guidée par les murmures du vent, l’encouragement des arbres et la délicatesse des fleurs…

 

 

L’Autre est d’un ressort inconnu. Des lèvres ouvertes à l’imaginaire. Un vent qui se dérobe. Une nuit moins franche qu’une main tournée vers le soleil. Un feu souterrain. Des pas – une âme qui déambule – qui s’aventure, peut-être, là où elle sera aimée. Des questions – un mystère, peut-être, insoluble…

 

 

Nous occupons la terre – l’espace – comme s’ils nous appartenaient. Nous sommes la main cruelle de l’ignorance. Nous n’avançons pas – nous piétinons…

 

 

Un jour ordinaire – la marque d’un talon imprimée sur le visage sans savoir à qui appartient le pied fautif…

 

 

Dans la chaleur dérivante d’un abri – une forêt – une chambre – qui sait où l’âme a pu trouver son rocher…

 

 

L’innocence – en nous – le lieu le plus précis de la fortune…

 

 

Des jours – comme de pauvres sacs à remplir. Qu’importe ce que l’on y met ; tout est bon – déchets et gravats y sont même les bienvenus – pourvu qu’on ait le sentiment d’avoir à porter quelque chose…

 

 

Le chemin d’un Autre que l’on poursuit. Et les chemins des Autres qui ont été nôtres…

Rien ne commence – en vérité – on poursuit le même labeur depuis des siècles – depuis des millénaires – depuis le premier jour du monde…

 

 

Une pierre – un visage – un chemin. Et tout recommence. Le même feu au fond de soi – le même ciel au-dessus de la tête. Le même voyage vers le plus simple – jusqu’au plus intangible – jusqu’à l’irréductible…

 

 

Des murs et des haleines – les cris hystériques d’une foule sans visage – sans âme ; l’humanité livrée à elle-même et au pire qui l’habite…

 

 

Le scintillement d’une clarté inconnue – reflet d’un ciel au-dessus des nuages – au-dessus des orages – et traversant, parfois, l’épaisseur de quelques âmes…

 

 

Enserrés dans la main d’une étrange providence…

Une route qui nous précède – un feu près d’un talus. Des marches – une esplanade – une large étendue où la nuit est souveraine…

Tout est froid – au-dehors. Et l’âme ne peut compter que sur ses propres forces…

Ainsi devrons-nous, seuls, réparer les déchirures – affronter le plus lointain – apprivoiser le plus proche – essayer de devenir des hommes…

 

 

De jour en jour – c’est la même mort qui nous sourit – de plus en plus proche – jusqu’au dernier instant où nous serons engloutis…

 

 

Des pierres – des fronts courbés sous la chaleur. L’obscurité des visages – la peine et le froid à l’intérieur. Silhouettes titubantes vers tous les horizons – incapables de se hisser – en s’abandonnant – sur le seul qui compte…

 

 

Tout finira par s’assécher avant de découvrir le moindre soleil…

 

 

A côté de soi – toujours – à côté de celui qui croit vivre – à côté de celui qui pense bien plus qu’il n’éprouve…

Le sommeil serré contre soi – au plus près du front – pour qu’il s’endorme lui aussi…

 

 

Trop de distance – entre nous – pour que les souffles s’alignent – se superposent – deviennent une seule respiration…

 

 

Monceaux de chair – d’idées – de visages. Ça s’élance – ça gesticule – ça cherche à s’imposer. Batailles inégales – souvent – et dérisoires – toujours…

L’essentiel assagi – ni au-dessus – ni en-dessous – hors de toutes les mêlées – sagement silencieux…

 

 

Des gestes – rien que des gestes. Et du silence. Et la parole – parfois – comme dialogue nécessaire avec soi – ou éclaircissement avec l’Autre…

 

 

Des pas – des lignes – notre quota quotidien – comme exercices d’hygiène ; libérer les énergies du corps et de la tête pour accéder au silence de l’âme…

 

 

Des murs – peut-être – mais que nous avons bâtis seuls – pour la plupart. Hauts – longs – massifs – imposants – infranchissables. Les autres ne sont que de minuscules murets de pierre édifiés par quelques circonstances provisoires – rien de définitif – ni d’insurmontable…

 

 

Le silence hissé au cœur du front – là où la terre est devenue soleil…

 

 

L’eau vive et la rive immobile…

Quelque chose – un souffle entre l’infime et l’infini…

Un feu – la moitié d’un Dieu – ce que la raison peine (toujours) à expliquer…

 

 

Un feu commun – immense. Et des milliards de flammèches minuscules…

 

 

Sur le seuil d’une autre saison – d’une autre lumière – où les noms et les conventions ne sont plus nécessaires – ou seulement, de temps à autre, lorsque le monde nous sollicite…

 

 

Le présent et l’apparente continuité du temps…

La malédiction de la matière prise dans ses propres sables – si friande de changements et de transformations – si irrésistiblement mobile – infixable en quelque sorte – et que l’esprit, à tort, cristallise en créant un univers parallèle au réel qui l’égare et l’éloigne de toute réalité…

Et autant d’univers que d’individualités – d’où les conflits et l’incommunicabilité – l’impossibilité de s’entendre en deçà du silence pleinement acquiesçant et consenti…

 

 

Monstres, créatures et monde – plus fragiles que l’âme – ce fantôme – cette silhouette aux allures frêles et fragiles ancrée dans le roc le plus indestructible ; le silence…

 

 

Prendre appui sur une autre assise que la nôtre pour devenir plus vivant que l’apparence du monde – plus vivant que l’apparence des Autres…

 

 

Rien n’existe davantage que les idées – ce monde superposé au monde…

Farce et illusion de tout raisonnement qui ne tient qu’à la logique – châteaux de cartes – monstrueux ou raffinés – construits sur le sable et le vent – et qui, d’un seul souffle, s’écroulent – s’écroulent bienheureusement…

 

 

Rencontre directe – incertaine – comme deux mains tendres et chaudes posées sur ses flancs – dans une prise à la fois ferme et enveloppante – où l’on ne sent plus où s’achève sa chair et où commence celle de l’Autre…

Un pont – une continuité – la peau commune qui nous relie – et plus profondément encore – les muscles – les nerfs – les os – les énergies – indissociables…

L’unité provisoire – deux visages – un seul monde…

 

 

Terreur au-dedans. L’horizon et la chambre d’accueil – la pièce nue et ce qu’offre le monde… Qu’importe la main qui dépose les présents – et qu’importe les circonstances – pourvu que l’air où l’on se trouve soit neuf – oxygéné ; l’air du jour…

 

 

Qu’importe les pas et les routes – c’est au-dedans que nous cheminons – là où ni l’extérieur, ni les foulées n’ont d’importance – là où la distance qui nous sépare du centre se franchit d’un seul regard ; là où le recul n’est qu’un intervalle nécessaire – là où il n’y a ni lieu, ni liste, ni règle, ni tendance agonistique – là où le possible ne se conjugue qu’au présent…

 

 

Le monde revigore autant que peut épuiser – et meurtrir – l’idée du monde…

 

 

L’Autre sans masque – sans visage – le reflet du plus proche – ce que nos yeux ne peuvent saisir ; l’insaisissable – le jour – le plus vivant – malgré ces restes de terres froides, la brume encore persistante et ce parfum de tristesse…

 

 

Geste lent sur toute l’étendue – comme une étreinte – un baiser sur le jour – la fin de l’usure liée à l’usage quotidien des choses…

 

 

Bruits intérieurs contre les parois du crâne – frères de sang et continuité du tapage extérieur – ces sons du monde qui pénètrent et saturent les têtes…

Âme et l’Autre d’un seul tenant – passerelle où défilent la nuit et l’anéantissement…

 

 

En ce lieu qui n’est pas un lieu – ni un refuge ; un suspens – un surplomb engagé dans le centre – jusqu’au cœur des choses du monde – dans chaque visage hilare ou souffrant. Une présence vivante – un regard sensible. Dieu nous regardant le regarder – séparé de tout – abandonné là où la nuit est la plus terrifiante – là où la mort roule et écrase ceux qui la défient comme ceux qui la craignent – ceux qu’elle indiffère comme ceux qui la vénèrent – faisant de tous les visages une seule figure – celle de l’espace – infini – invisible – s’aimant à travers tous ses traits…

 

 

Du dehors ingurgité – digéré – ne coulent qu’une mélasse noire et quelques scories…

 

 

Lieu piétiné par les Dieux – le froid dans le foyer – quelque chose comme un soleil déclinant – une tête inclinée – le revers de tout destin – l’autre versant du jour…

 

 

Un quiproquo absurde devenu mythe – illusion – auxquels nul n’a su résister…

Excès de faiblesse et absence de forces élémentaires pour pouvoir être dissipés – balayés – exorcisés…

Le cadre du monde auquel nul ne peut échapper…

L’évidence d’un feu qui brûle sans nous…

 

 

Une traversée de portes déjà ouvertes – et qui, de loin, semblaient fermées – épaisses – hermétiques – presque infranchissables…

 

 

Parfois dans le rêve d’un autre ciel – et d’autres fois, dans sa chaleur vivante – palpable – éminemment tangible et guérissante…

 

 

Nous, les éclats – les Autres, on ne sait pas. Des têtes autrefois maudites – aujourd’hui si faibles – agonisantes – à moitié abandonnées déjà…

 

 

Front traversé par le plus mince – le presque inexistant. L’idée du monde en tête avec ses faces hideuses – inconnaissables – qui rôdent comme si nous étions une chambre hantée – la geôle souterraine d’une vieille forteresse abandonnée…

 

 

Des murs – de l’air – l’immobilité…

Vivant dans le plus lointain monde possible…

 

 

L’impérieuse nécessité du jour et de la blancheur contre ce qui nous sépare – nous altère – nous crucifie…

 

 

Le geste lent de la main qui se redresse – et qui, se redressant, pousse l’âme vers ses plus folles dérives. De jour en jour – de plus en plus lointain – comme mille rives successives foulées d’un seul regard – dans le même vertige…

 

 

Là-haut – sur cette route où se déposent toutes les espérances – le vent, en soi, et le ciel plus vaste que l’imaginaire mal inspiré. L’étendue et le sommeil couchés ensemble dans la même paume – immense – qui s’offre à tous. Les larmes et la rosée – le souffle du premier matin du monde. L’infini imprégnant le sol – se mélangeant à lui – le devenant pour que la marche trouve enfin son envergure – et les passagers leur plus beau voyage…

 

 

Etendu là où le jour nous éventre – nous fouille – nous dissèque – nous arrache ce qui nous semblait le plus précieux – pacotilles bien sûr ; nous respirons encore – nous voyons – nous sentons – nous sommes – toujours – au milieu du monde – dans ce souffle plus haut que les hommes, un jour, ont perdu. Dispersé par le froid – dans le seul lieu habité. Au commencement de tout peut-être… Pas même effrayé – pas même ébloui – par le visage qui s’avance…

 

 

Tous les indices – toutes les preuves – convergent vers soi…

 

 

Silence vivant là où le ciel est descendu. Ailleurs – du bruit – de la terre – des grimaces…

 

 

Plus bas – plus haut peut-être – on ne sait pas – affranchi, sans doute, d’une forme élémentaire d’humanité – laquelle reste (pourtant) mystérieuse malgré la paresse – le mimétisme – toutes les singeries…

 

 

Tout lieu – même désert – est habité ; il suffit d’un regard…

Une présence discrète et silencieuse – et non une absence – mille absences – bruyantes et tapageuses…

 

 

Offert – comme le sol aux pas – l’esprit aux idées – comme une main qui réconforte la tristesse d’un visage…

 

 

On peut bien rêver mille ans – le monde restera le monde… On peut bien inviter le jour – il est probable que la nuit demeure glaciale…

 

 

Le début d’un monde où le souffle remplace les vents – où l’Amour devient le creuset des âmes – un lieu éblouissant pour les pas infirmes et les visages hésitants…

 

 

Le jour est là – toujours – malgré l’absence et les yeux fermés – malgré les âmes mimétiques et les esprits encombrés…

 

 

Tout doit se rompre sur la lame effilée ; tranché net – décapité – coupé à la racine…

Bouts du monde stoppés dans leur élan colonisateur…

L’esprit nu – l’esprit blanc – et qui doit le rester…

 

 

Un souffle fait bouger nos lèvres – anime notre main – fait courir nos jambes de par le monde et le feutre sur la page. Mouvements mystérieux – récurrents – circulaires – nés de la matrice qui enfanta l’univers, la vie et le temps…

Et mille manières de revenir dans son giron – de vivre à ses côtés – en son cœur – et de laisser son silence et sa joie nous envahir de la tête aux pieds…

 

 

Sans cesse nous nous heurtons aux mêmes parois – érigées par nos habitudes – nos certitudes – agglomérées par le mauvais ciment des idées ; monde perdu – qui s’éloigne à mesure que les parois s’élèvent – s’épaississent – deviennent une enceinte infranchissable – et poreuse seulement du dehors vers le dedans…

 

 

Vase vide qui doit rogner ses bords – creuser son fond – retrouver – redevenir – la pleine vacuité de l’espace – l’envergure sans limite…

Mais le souvenir du vase – des bords – du fond – est tenace. Et la peur de perdre définitivement sa forme – le contenant et le contenu – est vive – profonde – presque indéracinable…

Partagé – déchiré – toujours – entre l’infime et le plus vaste – entre l’identité restreinte et (rassurante) et le sans nom – l’infini et l’incertitude…

 

 

L’esprit enfermé dans la matière – dans sa forme matérielle apparente – et apparemment séparée…

Nœud complexe de l’identification – de la crispation – de la rétractation. Difficile chemin vers l’élargissement et l’envergure première – l’absence de frontières…

L’éternel défi – l’éternel dilemme – de l’homme – au croisement de ces deux dimensions – de ces deux perspectives – si difficilement conciliables dans l’expérience du monde et le vécu quotidien…

 

 

De l’autre côté du monde – à moitié abandonné déjà – sur ces terres – ces rives – ces fleuves – que l’âme doit encore traverser. Là où tout se dénude et se dissipe…

 

 

Seul et immobile dans ce bleu comme unique ivresse à vivre…

 

 

Le front – le souffle – le feu – quelque chose qui s’anime derrière la façade opaque des secrets…

 

 

Au pied d’un autre jour – déjà – où tout sera effacé…

 

 

L’étrange trivialité des jours – du monde – des existences – comme un poids – une inertie – qui nous voilerait l’extraordinaire…

 

 

Le regard, le souffle et le talon. Et le geste, parfois, qui s’impose…

 

 

Lignes sensibles et hâtives – entre foisonnement et silence. Comme un impératif de désengagement – une distance nécessaire avec le monde – les visages – le vécu – le ressenti – une manière, peut-être, de s’affranchir des aléas de l’existence…

Plonger dans l’âme et le monde – avec une sensibilité directe – sans écran – sans filet. Sauter à pieds joints dans l’inconnu – l’incertain – l’insaisissable – sans savoir si l’on en réchappera…

Manière de vivre hors du temps – sans même imaginer la route à venir. Mourir ici – demain – dans mille siècles – quelle importance au fond – qu’avons-nous donc à vivre de plus important qu’à cet instant…

 

 

Tout arrive – rien n’arrive – tout pourrait (même) nous arriver – qui, mieux que la vie, sait ce que nous devons traverser…

Vécu impitoyable mais nécessaire…

Ni aubaine, ni échappatoire – le destin – simplement – où la nécessité s’impose pour s’affranchir du sommeil…

 

 

Ce qui déborde est promis à la destruction – comme tout le reste, bien sûr…

 

 

C’est la plaie et le besoin de remède qui font tourner le monde – lui donnent son allure et sa frénésie. Des reculs et des avancées – des cris de douleur et de joie – rien que des minuscules histoires…

 

 

Tout – en soi – comme ce qui traverse le cœur – rehaussé ou crucifié – c’est toujours lui qui bat dans notre poitrine – c’est toujours lui que l’on entend et que l’on touche – de mille manières…

 

 

Ce que nous n’habitons pas est mort – n’existe pas. Graine et devenir possibles – seulement…

 

 

Un intervalle où tout peut basculer – se rencontrer – grandir ensemble – et exploser ; la terre – le froid – le soleil. Et ce feu – au-dedans – qui nous pousse à explorer le monde – à trouver le lieu de la fortune – la seule demeure naturellement…

 

 

Pas tendus vers le seul abri qui est aussi une exposition totale – la fragilité la plus haute – que rien, pourtant, ne peut anéantir…

Le dénuement – le détachement – le lieu étrange – unique – où mènent toutes les voies soustractives – tous les chemins vers la nudité…

 

 

Tout semble défiler – mais, en vérité, tout – dans l’instant – est immobile. Rien n’arrive – rien ne passe – tout est exactement comme il est…

 

 

Ça respire – en soi – avec une autre envergure. Quelque chose comme un nœud – un paquet de nœuds – défaits – devenus ficelles légères qui s’envolent comme les aigrettes du pissenlit…

 

 

Nous cherchons à arriver là où nous sommes déjà. Tant de pas et de sols foulés – retournés – pour, un jour, pousser la porte du regard – inverser les yeux – et voir le monde entier au-dedans…

 

 

Homme penché – au croisement des destins – sur ce fil étrange – multiple – tendu entre la terre et le vent – attaché nulle part – si, peut-être, à l’imaginaire – dans un rêve de monde et de Dieux…

 

 

Visage à retourner – figure face à l’océan mêlé à l’air et à l’écume – arrachée au sol et à la gravité. Plume d’oiseau emportée vers le jour…

 

 

Nous cherchons – et explorons – partout – excepté le regard. Puis, une fois le regard découvert – et habité – la quête s’efface – tout s’efface ; l’extérieur disparaît ; le monde – les routes – l’Autre – les visages – n’existent plus qu’au-dedans – comme si l’impossible se réalisait malgré tous les rêves qui emplissaient nos têtes…

 

 

Chaque jour – la même eau noire – qu’il faut laver. Pluies et larmes sèches – débris d’autrefois – fragments de monde – amassés au fond des têtes – au fond des âmes…

Et au fond de l’eau – de petites pierres blanches – des foulées lointaines vers le plus proche – le feu revisité – l’âme droite – les gestes précis – tout en suspens..

Bien plus vivant qu’hier – sans doute…

 

 

Le chant de la forêt – la beauté des fleurs – la fraternité des arbres – l’espièglerie des insectes. Tout est là – identique – presque comme au premier matin du monde…

Le plus naturel – le plus simple – rien de superflu – rien de surfait – pas de tapage – pas de pollution – la belle et saine sauvagerie du monde…

 

 

Grandeur du jour – course du vent – et le rythme lent de ceux qui s’animent…

Tant de beauté saccagée et corrompue par les hommes…

La douce (et parfois rude) félicité du monde remplacée par cette folie et ce sommeil terrifiants…

 

 

Le jour moins lointain que le monde. Ici – les visages nous sourient – nous saluent – nous convient à leur danse – à leur silence – à leur beauté. Hôte de tous – comme un retour au pays natal – parmi nos frères – habitants des forêts…

J’appartiens à la tribu des bêtes – à la confrérie des arbres et des pierres – à la communauté végétale. Je suis un des leurs…

Et c’est auprès d’eux que je vis – et dans leur sillage que je mets mes pas. Ma seule famille peut-être – celle à laquelle je resterai fidèle jusqu’à la mort – quoi qu’il arrive…

 

 

Cellule nomade au cœur du monde naturel. Le silence et la joie. L’apaisement – en soi…

 

 

Il n’y a d’inquiétude chez les arbres – seulement le souci d’être…

Il n’y a de choses inutiles – seulement le nécessaire…

Il n’y a d’ostentation – seulement des actes justes…

L’essence, l’existence et le miracle de vivre – la tranquillité et la liberté de croître. Et rien de plus – sous le jeu de la lumière…

 

 

Des arbres – des bêtes – des pierres – des livres – le silence ; conditions d’un bonheur simple – d’une présence habitée – d’une joie intense – d’une existence naturelle en accord avec les valeurs qui me semblent les plus hautes – les plus vraies – les plus saines – les plus propices à l’épanouissement de l’âme et du cœur humain…

 

27 juillet 2019

Carnet n°196 Notes de la vacuité

L’arbre et l’horizon. Du vert jusqu’au bleu. Âme et reflets – corps dansant. Dieu – en soi – sans promesse. De la bête à l’homme. De l’homme à ce qui ne s’explique pas…

 

 

Langage, si souvent, détourné de sa vocation première ; chercher et dire la lumière – les hommes en usent pour leurs mille affaires séculières – triviales – lointains reflets d’une clarté (encore) étrangère…

 

 

Mur épais – encore tangible – qui rend toujours mystérieux l’autre versant du monde…

 

 

Peurs et joie qui déferlent – entremêlées – sans explication…

 

 

Un front – une boîte – où sont rangés tous les outils nécessaires…

 

 

De rêve en rafistolage – de réparation en guérison imaginaire. Et la rémission dans l’intervalle précis entre le vide et l’absence. Et partout ailleurs – l’efflorescence du mal et des malheurs…

 

 

Blanc à perte de vue – et plantés, au milieu, des poteaux noirs – étranges – incongrus. Rêve d’infini piqué de pensées sombres…

 

 

Récurrence du même cauchemar qui tente d’emplir l’esprit – de lui imposer sa couleur. Mirage autant que l’idée du monde et d’un salut possible…

Revenir au pas – aux talons qui pensent – au lieu précis que nous foulons…

 

 

Vider la tête – et la creuser jusqu’à faire disparaître l’incessante récurrence des points d’interrogation…

 

 

Ni rêve, ni réalité – l’entre-deux investi par la nuit et la peur…

 

 

Immobile – comme une bête assoupie dans son dédale – face aux monstres et aux mythes du labyrinthe…

 

 

Ornières – fosses – ravins – et le doigt d’un Autre pointé au-delà – nulle part – vers le centre unique – multiple – démultiplié – ni réel, ni chimérique – et que l’on atteint sans le moindre geste – avec le regard simplement soustrayant…

 

 

Accord de principe qu’il faut – à présent – convertir en actes – en gestes vivants…

 

 

L’âme éventrée par le tranchant des yeux et des saisons – laissant apparaître l’arrière-pays du rêve et les entrailles de l’antre – la grotte noire…

 

 

Plus étranger au jour qu’à la mort – victime, sans doute, du labeur acharné de la tristesse…

 

 

Une âme encore trop tapissée de craintes et d’espérance – les communes valeurs de l’homme…

 

 

De la paresse et de la fébrilité – et, en dépit des apparences, la même résultante ; de l’air immobile et de l’air brassé ne débouchant sur rien d’essentiel ; rien qui ne puisse intensifier le regard – rien qui ne puisse célébrer la vie…

 

 

Des actes et du repos – un mode d’existence qui donne l’illusion d’appartenir – et de contribuer – au monde…

 

 

Laisser émerger – en soi – le plus naturel ; l’élan sans appui – sans contribution – le mouvement né de l’œil, du souffle et du bras des profondeurs – le vide agissant…

 

 

Gestes et langage – pas et silence. De l’esprit – du corps – de l’âme. L’essentiel du monde et du regard. L’ossature de l’homme…

 

 

Du feu – des incendies – quelques autodafés – des cendres. Et un peu de vent. Et, bientôt, un espace de désolation sur lequel peine à s’installer la joie…

Vide noir et désert – terrain des humeurs mélancoliques plutôt qu’esplanade de liberté et aire de jeux – joyeusement fantaisistes…

 

 

Trop d’attentes encore – trop recroquevillé, peut-être, sur ces restes de douleur – et toutes ces pertes, sans doute, pas encore entièrement consenties…

 

 

Des pas mal alignés que l’inhibition rend stériles. Des volutes de fumée qui se dispersent – résultante de gestes trop sérieux – trop soucieux de bâtir – comme si l’âme s’imaginait encore capable de construire le vide…

Déblayer – déblayer toujours – ces reliquats d’images et d’espérance…

 

 

Ecouter cette voix et cette force – en nous – qui, au milieu du vide, initient l’impulsion – balayent l’espoir et la crainte – et nous débarrassent du monde et du temps – œuvrant, sans rien édifier, à leur propre joie – à leur propre chant – à leur propre beauté – sans la moindre considération pour ce qu’insinuent les yeux des Autres…

 

 

Rien d’étranger au regard – fragments et reflets de lui-même – bien plus que familiers…

 

 

Un réel sans restriction plutôt qu’un imaginaire fertile…

 

 

Au cœur plutôt que hors de soi…

 

 

Quoi que nous fassions, nous ne pouvons échapper au centre. Tout acte est au-dedans – inclus…

Rien en dehors de ce cercle sans frontière…

Nulle issue – nul exil – possibles. Tout se déroule en lui. Impossibilité absolue du hors cadre…

Où que nous soyons – où que nous allions – au plus près toujours…

 

 

On ne peut s’affranchir de soi-même…

Invariant total malgré l’infinité des possibles…

D’un domaine à l’autre – d’une perspective à l’autre – sans jamais se trahir – se corrompre – abandonner l’essentiel – le plus exact…

Miracle – vertige – les mots nous manquent pour décrire cette envergure du réel…

 

 

Le quotidien revisité à l’aune de cette perspective donne au moindre geste une dimension infinie – et renoue avec le plus sacré – nous offre l’opportunité de rejoindre le jeu et la liberté joyeuse des Dieux…

Nulle règle – nulle loi. L’élan le plus naturel – le plus spontané – qu’importe les conventions, les interdits et les yeux du monde…

L’acte pur et la joie…

Le grand rire et la jouissance de l’être…

L’éradication de toute forme de tristesse et d’inhibition…

Goûter cela (même provisoirement) balaye maux et malheurs…

 

 

Le pas – sans destination précise…

Le geste – sans intention…

La parole comme un chant…

L’être goûtant sa liberté – jouissant du monde et du miracle d’exister…

 

 

Ni âme, ni anges, ni Dieu – simples intermédiaires indispensables aux cheminants – à l’espérance de ceux qui œuvrent (encore) avec peine au rude labeur de la soustraction…

Manière, parfois nécessaire, d’encourager l’allant vers la nudité – prémices du cœur – prémices du centre sans nom – sans visage – sans autre appui – sans autre compagnie – que lui-même…

 

 

Magma de matière agglomérée et séparée – indissociablement – sans autre espace que ce qui l’accueille…

Distance zéro et infini – mesures différentes de la même unité – présence et absence incluses…

Rapprochement et éloignement au sein du regard enchevêtré à la matière enchevêtrée

Seule liberté – la focale. Le reste n’est qu’un amas de gestes et de mouvements conditionnés…

 

 

Tout est mû – s’écoule – avec ou sans l’adhésion du regard. La fiction se déroule avec ou sans spectateur. La danse des choses dont l’esprit seul peut témoigner…

 

 

A grandes enjambées sur le même pont – d’une rive à l’autre – sans jamais fléchir…

 

 

Heurts et litiges qui exaltent l’identification – le rêve – la torpeur. Ce que nous prenons pour la vie – le réel – la mélasse où nous sommes englués. Presque rien, en somme… Les irrépressibles mouvements du monde auxquels nous croyons devoir répondre…

Elans fantômes à la nature onirique – quasi fictive. Caresses – effleurements – gestes vides de sens – à la destinée dérisoire – sans conséquence réelle sur le monde. Simples effets (en cascade parfois) dans l’écheveau de fils enchevêtrés où tout se reconstitue à la moindre rupture – d’une autre manière – sans jamais transformer radicalement la structure. Seule l’apparence change selon les fluctuations et les points d’équilibre…

Ainsi nous apparaît l’étrange ossature du réel…

 

 

Enorme masse en mouvement où cohabitent tous les extrêmes ; inertie – tiédeur – radicalité – où tout acte – tout geste – même le plus spectaculaire – ne constitue qu’un micro-événement qui n’engendre que d’infimes et dérisoires modifications… Rien qui ne puisse entamer la charpente de l’édifice – inchangée – inchangeable – et dont l’évolution et les révolutions n’affectent que la surface – les éléments directement observables…

 

 

Briques grises – partout – assemblées pour mille usages ; murs – abris – maisons – routes – ponts – carrefours – cathédrales – esplanades…

Cette manière qu’a l’homme d’habiller la terre et de la soumettre à ses exigences…

Territoire conquis – foulé – envahi – dominé – et surchargé, aujourd’hui, par mille autres édifices – par mille autres réseaux…

Boulimie colonisatrice insensée – sans limite – et sans le moindre respect, bien sûr, pour le monde naturel et les autres espèces…

 

 

Une porte – en soi – n’a pas été ouverte. Un monde inconnu qui nous restera étranger…

 

 

La vie semble avoir investi en l’homme et en son hégémonie dévastatrice pour écrire l’histoire contemporaine du monde. Erreur de programmation… Stratégie darwinienne… Manière de contraindre l’homme à un sursaut de conscience… Qui peut savoir…

 

 

Escale – comme un flottement entre la terre et le ciel. Un goût du monde – en soi – prononcé. La conscience d’écrire un voyage – une étape – une page – inconnus. Et l’exigence d’une parfaite honnêteté dans le témoignage…

 

 

Lignes sans autre objet que la description de la vacuité et des charrettes de phénomènes (hétéroclites) qui la traversent…

Ici et là – à l’instant où cela se déroule. Qu’importe ce qui vient – seule compte la manière de l’accueillir – aussi dépouillée que possible…

 

 

L’écrasant magma et la grâce…

La prolifération et l’épure – à parts égales – sur la page…

 

 

L’histoire comme une myriade de récits dérisoires – de destins individuels entrecroisés et englués dans la trame collective – que l’on a vite fait de transformer en mythes collectifs que chacun (en général) s’approprie – auxquels chacun (en général) s’identifie – en fonction desquels chacun (en général) se positionne – œuvrant ainsi à édifier et à inventer, à son tour, sa propre route – sa propre histoire – son propre récit – qui viendront s’ajouter aux mille autres et à la grande histoire du monde…

Processus écrasant et inévitable auquel nous préférons le pas de côté – l’absence de destin – eux-mêmes marges des histoires – marges de la grande histoire…

Quoi que l’on fasse, on ne peut y échapper…

 

 

Herbes folles – danse frénétique sur le trajet du vent – capricieux – erratique. Monde sous le joug des saisons. Souffles et temps qui donnent aux choses leur forme – leur allure – leur rythme…

 

 

Eaux qui coulent – long cortège immobile – égal – différent. Eaux qui dévalent – qui serpentent et se précipitent. Long périple avant d’arriver jusqu’à l’océan…

Et noyées dans la grande étendue, le voyage se poursuit ; immersion – tangage – roulis – errance dans l’immensité – happées par les courants et les abysses – par le labyrinthe des profondeurs – par les soubresauts de la surface – évaporation – lévitation – élévation – nuages – vents encore – pluies et averses – chute implacable vers le sol. Eaux qui ruissellent et s’accumulent en flaques – en ruisseaux – en rivières. Eaux qui coulent encore – eaux qui coulent à nouveau…

 

 

Ombres – extases – confins – nature de l’homme dévoilée…

 

 

Mille visages tendrement enlacés qui virevoltent ensemble – à force de désir. Dansant jusqu’à la folie – jusqu’à l’épuisement – jusqu’à la mort…

Réalité apparente – ce que nous voyons…

Existence vécue dans l’effleurement des choses…

Et un monde souterrain – invisible – éminemment plus puissant – et moins énigmatique qu’il n’en a l’air…

 

 

Etincelle – feu – brasier. Le monde soumis à la brûlure et à la lumière. Matière consumée. Fumée – passage par l’air – passage vers la légèreté. Vents qui emportent un peu plus loin. Poussières qui chutent et s’écrasent sur le sol – qui s’entassent et se mêlent à la terre. Qui deviennent terreau d’une matière nouvelle – d’un monde à venir – d’un univers à réinventer…

 

 

Souliers qui peinent dans la montée fatidique. Foulée – puis enjambée – la boue. Traversés les fleuves et les déserts. Le souffle et l’allure. La monotonie des pas. Les yeux qui interrogent. Le cœur qui se serre. L’âme et le regard intacts – identiques tout au long du voyage…

 

 

Ce que nous avons appris – ce que nous avons découvert – ce que nous avons goûté – ce que nous avons aimé – ce que nous avons vécu – presque rien…

La surface d’un monde et d’une vie – inconnus…

Et quand bien même aurions-nous tout vécu – tout aimé – tout découvert – tout compris – il nous faudrait revenir – et continuer l’aventure…

Privilège et malédiction de tous les cycles. L’éternel retour de la matière. Un monde après l’autre – un univers après l’autre…

Le regard – grand ordonnateur des élans – enfantant ses éclats – ses rêves…

Chimères qui nous hantent…

 

 

Fenêtre d’un monde englouti – souvenirs au-delà de toute illusion – immense cimetière aux allures de dédale où l’esprit exhume, une à une, toutes les dépouilles…

Et c’est là – encore – qui devient plus intransigeant que le vide – l’esprit qui s’accroche – qui s’agrippe – à la moindre aspérité au cours de cette longue dégringolade le long des parois de l’abîme…

 

 

Arbres à perte de vue – souliers remisés au fond de la grotte. Poitrine allongée sur le sol. L’âme flottant au-dessus du décor. L’esprit clivé – une partie ici – présente – l’autre ailleurs – on ne sait où – partie explorer – en pensée – en rêverie – les pentes à venir – les cols à franchir – la route à tracer – longue – longue encore…

 

 

Rien en deçà de la prière – rien au-delà du silence. Et l’homme tantôt en-dessous des frontières – tantôt égaré entre ces deux limites. Territoire mouvant – pas erratique – jamais sûr du sol que nous foulons… 

Pas que tout habite – où tout peut s’inviter ; la chute – l’abîme – l’ascension – l’envol – l’enlisement – l’écrasement – la lévitation – l’infini – l’élan sans retour – et la marche encore – cyclique toujours – une fois toutes les étapes franchies – une fois le tour entier réalisé…

 

 

Fuite pas même exploratoire – simple distraction à visée anesthésique…

 

 

Dans un coin – l’âme tranquille – le visage en retrait – invisible depuis la route. A entendre le défilé incessant du monde – les marches en minuscules cortèges. Peu de solitaires. Peu d’âmes affranchies. La trivialité ronronnante des existences…

 

 

Trop de visages encore. Sur la route, rien – c’est la tête qui est peuplée…

Le monde comme un désert – comme une chimère. Tout se dérobe. Et la tête devient le jouet de ce qui la hante…

Ça se déverse trop lentement – et ça revient mystérieusement nous envahir…

Trop plein – partout – plus de place pour s’écouler. Plus de place pour accueillir. L’engorgement de toutes les voies. Et la submersion – bientôt – qui, peut-être, sera fatale…

 

 

Ce que – au fond – nul ne sait – le mystère du souffle – de l’incarnation – de l’esprit. La texture métaphysique du monde – au-delà de tout décorum…

 

 

Quelque chose de vivant – et qui peut se vivre avec intensité…

Pas d’affairement autour des contingences. Des choses à faire – oui – réalisées avec simplicité – des gestes précis. Pas d’ornementation ni d’esprit de fioriture…

Une vie fonctionnelle – au dedans sans débordement – aussi vide que possible…

Pas d’intériorité (comme on l’entend habituellement) ; aucune introspection analytique – aucune plongée dans les méandres de la psyché – aucun dialogue intérieur…

Une intense présence seulement – légère – légère – dense et dépouillée. Un regard pur – attentif – à la fois pleinement engagé dans les circonstances et totalement distant – étranger…

 

 

Désert de poutres verticales plantées là sans raison – servant à tous les usages ; tantôt clôtures – tantôt charpentes – tantôt ossatures d’édifices – tantôt piloris…

 

 

Ciel lointain – décharné – qui rêve, parfois, de corps vivants – ardents – vibrants – dans lesquels il pourrait émerger – se déployer – s’étoffer – prendre des forces – et rayonner enfin au cœur de la chair pour célébrer le monde et l’infini…

 

 

Ce qui est là – rien d’autre – ni rêve, ni fantasme. Parfois clarté, parfois confusion. Parfois simplicité, parfois complexification. Tout égal – sans hiérarchie – sans référence – sans comparatif…

 

 

Nous ne séjournons qu’un temps – et de temps à autre – au pays des Dieux. L’essentiel des jours, nous les vivons sur la terre – parmi les hommes – à nous occuper des affaires communes – courantes – triviales – éminemment quotidiennes…

Pas d’extase journalière – le regard présent posé sur la main appliquée à sa tâche. Et les contingences achevées – précieuses et achevées – tourné pour moitié au-dedans, pour moitié sur le monde devant lui…

Pas de discours – peu de paroles – aucun monologue intérieur…

Pas d’afféterie, ni d’ostentation dans les gestes…

Le silence profond – et enveloppant. Le centre parfait de l’attention – et la focale nécessaire selon les circonstances…

 

 

Chants d’oiseaux – pollen migrant – fossés saturés d’herbe – nuées d’hommes et d’insectes. Les grandes invasions sur les routes de la belle saison. Temps de retrait et de cachette (pour nous) sur des chemins de moins en moins solitaires. Lieux triviaux – sans éclat – endroits délaissés – qu’il nous faut trouver – presque chaque jour – pour échapper à la foule colonisatrice – à la horde des visages en villégiature…

 

 

Vide et solitude, peu à peu, apprivoisés – devenus presque des exigences – les conditions nécessaires à notre joie…

 

 

Goûter la joie – et l’intensité de vivre – hors du monde – sur ces sentes guère fréquentées par les hommes…

 

 

Posé là – entre cette parcelle de terre et ce carré de ciel – le long des grands arbres qui bordent la rivière qui offre – malheureusement – une frontière trop perméable…

 

 

Sentir le sol de ses pieds vivants – et dans l’air le souffle des Dieux. La grande joie de l’âme aux confins des mondes – l’universel terreau – le nécessaire parfum – de la solitude…

 

 

Vibrations – frémissements métaphysiques – de l’être – goûtant sa diversité naturelle – sans autre cri que celui des oiseaux et le vent dans les feuillages. Heures propices à toutes les joies…

 

 

Le vide – habité – qui se révèle. La guérison momentanée de tous les maux de l’âme…

 

 

La vie grandiose qui s’éveille dans les yeux devenus regard. L’illusion du monde provisoirement affaiblie – presque éteinte…

 

 

Règne d’une perspective où tout est poreux – où tout se partage – où les restrictions et les frontières ont abdiqué…

Présence et choses vivantes…

 

 

 

Nulle matière à penser – nulle rêverie possible…

Le réel et cette souveraine réceptivité…

La beauté et le sensible…

 

 

Nul mot – nulle image – nécessaires. Ce qui est là – et ce qui perçoit – dans leur admirable nudité…

Le reste du temps n’est qu’une parenthèse – un intervalle peut-être – où le monde, les bruits et les mots retrouvent leur triste primauté – et l’âme ses lourds (et inutiles) encombrements…

 

 

Le cercle des assaillants repoussé jusqu’aux ultimes frontières – celles à partir desquelles tout vacille…

 

 

Bord du monde qui nous engloutit…

Marges extrêmes de l’homme – à la limite de l’inhumain…

 

 

Sous les masques de la peur – au plus près de la chair – le regard – la vie qui va – la vie qui vient – toujours incertaine – toujours surprenante…

 

 

Nulle assise – pas même une pierre où se poser…

Le fil des circonstances – le cours des choses – dans leur déroulement sans fin…

 

 

L’ancrage de l’être – au fond de la poitrine peut-être – en amont de la matrice qui enfante les souffles, le monde et les idées. En ce lieu aussi tendre que des bras accueillants – et aussi tranchant qu’une lame effilée…

 

 

A creuser – à se débarrasser de ce qui entrave le vide et son rayonnement – avec l’âme et les mots – au fond de l’esprit – sur la page…

 

 

Accueillir et balayer – laisser, à chaque instant, l’espace net – propre – immaculé – sans amas – sans surplus – sans tache – aussi irréprochable qu’au premier jour du monde…

 

 

Ça passe – ça repasse – ça tente de s’attarder – de colorer les parois – le fond – les bords – tout ce qui peut devenir appui et support – lieux de dépôt et d’accumulation. Ça tente de soumettre – ça fait sa réclame et sa promotion – ça diffuse sa propagande – ça œuvre au rassemblement derrière soi – ses idées – sa texture – ça impose son existence et sa vérité (si partielle – si mensongère) comme un dogme – comme un paradigme incontournable…

Tout s’acharne ainsi – en soi – pour devenir le premier sur la liste des noms – le premier sur la liste des choses. Et c’est à cela qu’il faut acquiescer – et dont il faut, aussitôt, se défaire…

Demeurer vierge malgré les flux incessants, les assauts et les tentatives d’invasion (presque réussies parfois)…

 

 

Au-dedans de l’esprit – le monde et la psyché – le premier essayant d’entrer dans la seconde par tous les moyens possibles – par la force – par la ruse – par la connivence – par l’amitié – de mille manières – pour envahir et submerger – et la seconde avec ses mille mains et ses millions de doigts recroquevillés comme des crochets – prêts à tout agripper – à tout saisir – à tout amasser – à entasser des milliards de choses – des milliards d’idées – comme de minuscules trésors inutiles…

Mécanismes naturels auxquels il faut consentir sans jamais se laisser envahir (sans jamais laisser l’esprit être envahi) par la moindre poussière – par le moindre reliquat du monde déposé – et redéposé – indéfiniment – en soi…

Présence neuve portant – toujours – avec elle un balai aux brins tendres – mais intraitables en matière d’hygiène et de propreté

 

 

Ce qui jaillit – ce qui nous pénètre – ne doit être ni entravé – ni manipulé – ni augmenté – ni diminué – ni agrémenté d’imaginaire. Traversée franche et sans résidu…

D’une chose à l’autre – puisqu’il ne peut en être autrement – sans regret – sans nostalgie…

Aucune boursouflure de l’âme ne peut ainsi nous affecter ; idée, pensée, émotion, sentiment – aussitôt perçus – aussitôt accueillis – aussitôt balayés – d’un geste vif et sans équivoque – d’un geste éminemment réparateur – du regard…

Et ce qui s’obstine – et ce qui s’acharne parfois – à demeurer ; le même traitement – intense – récurrent – autant de fois que nécessaire…

Refus et reflux permanent de l’amassement – refus et reflux permanent de l’encombrement…

Aussitôt arrivé – aussitôt accepté – aussitôt dégagé…

Ni marotte, ni manie – la plus juste et la plus efficace manière de demeurer neuf – vierge – totalement innocent – curieux – émerveillé – accueillant – intensément vivant – hors des schémas d’habitude et de répétition qui sont, comme chacun le sait (pour l’avoir mille fois expérimenté), le terrain propice à l’ennui, à la torpeur et au sommeil…

 

 

Ne rien conserver – certes – mais ne rien bâtir non plus sur ce socle de nudité ; ne pas comparer – ne pas prévoir – ne pas anticiper – ne pas théoriser…

Les circonstances – les rencontres – les virages – tels qu’ils se présentent…

 

 

Regard le plus simple – le plus nu – qui décomplexifie aussitôt le monde – et lui ôte tous ses attributs imaginaires – monde qui, d’ailleurs, n’est plus le monde tel qu’on nous le présente communément – monde qui se limite à ce qui est devant soi – et jamais davantage…

Nulle place pour l’intellectualisation ou la conceptualisation…

Le pragmatisme lucide – hautement intelligent – qui ne s’embarrasse jamais ni de souvenirs, ni de références…

 

 

Innocente et tranchante tendresse serait, peut-être, le terme le plus approprié – l’accueil pleinement acquiesçant et, presque aussitôt l’éviction hors de l’esprit avant de parvenir, un jour peut-être, à être traversé sans que ne subsiste la moindre résistance – ni le moindre résidu…

Mécanisme d’apparence inhumaine – mais qui, pourtant, nous rapproche de la plus belle manière d’être un homme…

 

 

Conscience sensible à ce qui se présente (sans le moindre refoulement a priori) – mais qui doit pour demeurer vide et vierge – demeurer une lumière attentive et une lucidité bienveillante à l’égard du monde et de l’Existant – se débarrasser de leurs fragments à l’instant où ils ont été accueillis…

Si ce mécanisme n’est pas initié, ces derniers s’incrustent dans l’esprit qui va, malgré lui, les corrompre – les déformer – leur donner une couleur réductrice. Corruption, déformation et réduction qui les transformeront, en moins de temps qu’il ne faut pour s’en apercevoir, en une mélasse boueuse et mortifère (de plus en plus massive et monstrueuse) qui créera une représentation du réel – un filtre éminemment trompeur – qui, non seulement, altérera notre nature vide – cette vacuité sensitive et incarnée que nous sommes – en réalité – mais nous fera également appréhender le monde et l’Existant – ce qui est devant soi – d’une manière hautement (et tristement) fallacieuse…

 

Carnet n°195 Notes journalières

Qu’un regard – un geste – mille gestes quotidiens – nécessaires. Rien d’autre. Si – l’instant où cela se passe. Le reste n’existe pas…

 

 

Retirer, une à une, les couches – les pelures…

Brûler les amas – les embarras…

Arracher les noms – les masques…

Ôter les souvenirs – les identités…

Se défaire – simplifier – devenir – seulement – le regard et le geste…

Et mourir – et renaître – l’instant suivant – aussi innocent que le nouveau-né…

 

 

Ni hier – ni ailleurs – ni demain – et moins encore la vie autonome de la tête – et l’âme volage – l’âme-girouette. Et moins encore dans les yeux de l’Autre…

Oublier les mensonges – l’illusion – ce que l’on croit être…

Ce qui se joue ici – maintenant – le réel qui nécessite notre présence

 

 

Qu’importe ce qui surgit – qu’importe les possibles…

Le plus simple – toujours – ce qui vient naturellement du centre vers l’apparente périphérie…

 

 

Ne pas effleurer – ne pas atermoyer – être la fulgurance évidente – inébranlable – indiscutable…

Le plein engagement dans l’acte surgissant. Corps, tête et âme d’un seul tenant livrant leur réponse…

 

 

Être tout – sans doute – mais aussi (et surtout peut-être) le geste singulier qu’impose la configuration présente – au croisement précis du dehors (les circonstances) et du dedans (l’attention vivante) – centre de l’impulsion…

Ni obligation, ni assurance – la flèche décochée – simplement – naturellement…

 

 

Être aussi léger que le vide – aussi vaste – aussi inexistant – L’intense et l’invisible présence…

Aucun poids inutile – aucune restriction nécessaire – aucune identité superflue. Le geste et la parole directs – sans détour…

Franc et sans embarras…

 

 

Lorsqu’il y a rire, il y a rire…

Lorsqu’il y a tristesse, il y a tristesse…

Lorsqu’il y a confusion, il y a confusion…

Lorsqu’il y a peur, il y a peur…

Lorsqu’il y a joie, il y a joie…

Lorsqu’il y a manque, il y a manque…

Lorsqu’il y a complétude, il y a complétude…

Lorsqu’il y méprise, il y a méprise…

Lorsqu’il y a tout, il y a tout…

Lorsqu’il n’y a rien, il n’y a rien…

La réponse est toujours là – directe et franche – pénétrante…

 

 

Ni ordre, ni désordre – ni règle, ni loi. Le geste pur – la parole pure – vides – désencombrés de toute rêverie – de tout sommeil – percutants…

 

 

Vigilance de chaque instant – veille nécessaire pour demeurer vide – vierge – innocent – et trancher net toutes les tentatives de saisie – d’amassement – de fuite – d’évitement – de construction – de certitude…

 

 

Être – ce rien – ce vide – le centre de l’acte – le centre de la parole – le regard et le non-savoir agissant…

 

 

La beauté ignorée – et recouverte par la laideur des hommes. Imposante – dominatrice – envahissante – insensée…

Et le même désordre à l’intérieur…

 

 

Ce qui s’insinue dans le jour – ce qui ne nous ressemble pas. Et la suite toujours invisible que l’imaginaire tente de deviner…

 

 

La même terreur qu’au soir couchant lorsque les démons ressuscitent – se redressent – se dispersent – tout alors s’effondre – se délite – devient inerte. Sable qui s’écoule de l’âme pour pétrifier la chair…

 

 

Dédale de mots alignés comme des douleurs…

Des phrases que l’on épingle pour tenter d’effacer ce qui oppresse…

L’âme confinée dans son antre irrespirable…

 

 

Masse grise suffoquant dans son propre oxygène…

Sommeil et terreur obstruant – excluant toute possibilité de passage…

 

 

Mise à l’écart du reste tant que tombera la pluie…

 

 

Le souffle plus large – comme manière de repousser les limites – et de retarder le retour – cette implacable condamnation au retour…

Une vieille aspiration à la liberté – momentanément récompensée…

 

 

Tout devient tête – le désir – le rêve – l’espoir. Le corps – l’âme – l’Autre. Dieu même y trouve une place. Tout s’emprisonne ainsi – et nous condamne…

La mémoire comme vague irrépressible – submergeante…

Tout – en elle – s’accumule – s’entasse – puis se répand en ondes sournoises – dévastatrices…

Et tout, alors, nous semble plus lourd que le monde…

 

 

Tout s’élève – se dresse – puis, très vite, retombe – se défait – s’éventre. Agglomérat de poussières qui se dispersent après la chute…

Le même cycle répété à l’infini – comme une obsession – presque un acharnement…

 

 

Tout continue au-dehors – comme si de rien n’était…

Ça se court après – ça se chevauche – ça s’emboîte – ça se querelle – puis ça se sépare – et ça poursuit sa course ailleurs…

Dans cette proximité qui n’est qu’une forme triviale de cohabitation – jamais une intimité – cette noble amitié des profondeurs – qui ne s’éprouve qu’au fond de soi dans un contact sans séparation…

 

 

Tout comme nous – la mer, aussi, ressasse…

 

 

Tout part – revient – repart encore…

Vieille orbite – vieille obsession du retour. Partout le cycle – excepté le regard…

La récurrence et l’immobilité…

 

 

Du monde – il faudrait qu’il n’en soit plus question… Mais comment vivre sans le monde… Comment écrire sans les mots… comment donner à voir sans les images… Il faudrait inventer (découvrir plus exactement) d’autres perspectives – d’autres langages – pour exprimer le réel…

Mais nous sommes si benêts avec nos petits élans – avec nos petites histoires – qu’il est probable que nous restions plongés dans le passé et les conventions…

 

 

Se libérer de ce qui corsète – de ce qui inhibe – de ce qui afflige. Outrepasser les limites – écarter, d’un geste vif, les frontières. Passer là où le vent, mille fois, est déjà passé…

Suivre ni le geste, ni l’étoile. Inventer le pas nouveau…

 

 

Les mots – à l’instant où ils se livrent – offrent leur lumière… Ensuite, ils replongent dans le noir…

 

 

Dans l’âme s’accumulent – toujours – trop de choses. Il faudrait vivre avec une clarté tranchante – un regard direct et sans nostalgie…

 

 

Des histoires – des récits – des mythes. Nous ne sommes, peut-être, bons qu’à vivre dans la fable et le rêve – comme si cela pouvait nous rendre vivants…

Juste décalés – à côté – avec un abîme entre le réel et nous…

 

 

Dire – médire – commenter. Paroles dérisoires. Esprit qui prolonge le mensonge…

Le silence devrait nous en affranchir…

 

 

Egaux devant le dernier souffle et la mort. Ensuite – l’iniquité apparente recommence…

 

 

Si maladroits – si absents – dans l’inintimité des choses. Vies et gestes hors sujet. Et paroles hors de propos…

 

 

Voix peuplée d’ailleurs et d’enfance – de rêves trop lointains – trop anciens – irréalisables. D’où, peut-être, la mélancolie de l’âme et la tristesse des mots. Quelque chose comme une déchirure irréparable…

 

 

Tâchons de rester modeste – attentif à ce qui peut se réconcilier. Ne plus soustraire peut-être – mais commencer à accepter ce qui reste – ce qui, sans doute, ne peut se défaire – ce surplus – cet étrange amas qui fait un visage humain – avec ses singularités, ni belles, ni laides, incontournables seulement – ce qui donne une couleur et une épaisseur particulières à cette pâte humaine…

 

 

Drastiquement atypique – et enfantin – avec cette naïveté des idéalistes que rudoie l’âpreté du réel – que violente la ruse des sournois – et que le prosaïsme des pragmatiques insupporte…

 

 

La page comme confidente et révélateur de ce que l’on porte au fond de la joie – au fond de la tristesse – au fond de la honte aussi parfois. Instantané de l’âme sans censure. Reflet et excavation – outil précieux de la connaissance de soi…

 

 

Feuille rehaussant le jour – baume invisible de l’âme. Manière de s’asseoir avec plus de tendresse à la table sans hôte – sans rougir de ses manquements – de ses tentatives. Manière aussi, peut-être, d’apprendre à se regarder – et à vivre en sa compagnie – sans orgueil ni vergogne…

 

 

Nous sommes – un puits sans fond. Mille surprises – mille nouveautés insoupçonnables à mesure que l’on tire son eau. Il y a toujours dessous une autre couche – un autre amas – une autre profondeur – sous ceux que nous avons mis au jour…

Des caisses pleines de beautés et de sortilèges – des piles d’or et des pelletées de boue qui nous enserrent le cœur…

Jamais rien d’achevé – c’est là qui se remplit chaque jour. Et ce que l’on vide se déverse ailleurs – et revient vers nous à travers un mystérieux réseau souterrain…

 

 

L’âme déréglée – fêlée de part en part. La coquille prête à éclater – et nous, à nous morfondre. Existence ténue – et (presque) toujours bouleversante…

 

 

Un nom – et mille choses en-dessous – comme un malaise que le langage peine à définir…

Nous sommes – peut-être – sans issue. Et sans rien à résoudre non plus…

 

 

Un souffle – mille souffles. Une saison – mille saisons. Et nulle autre chose à faire, peut-être, que d’accueillir et d’aimer…

Et tant pis si d’autres sont plus doués que nous…

 

 

Les mots sortent noirs – comme s’ils jaillissaient directement de la mélancolie – court-circuitant l’âme ni vraiment triste, ni vraiment joyeuse – engluée dans une sorte d’absence – une forme d’anesthésie – face à la perte – face au manque – contrebalancée par l’impératif de lucidité et l’exigence de faire face – quoi qu’il arrive…

 

 

Dévidoir où tout s’écoule – la peine et les humeurs noires. Pourtant, au fond, on sent la joie proche – affleurant sous le labeur glauque et répétitif (quasi obsessionnel) de la mémoire…

 

 

Rien ne se dissipe – tout reste là – entre deux eaux…

Exposé à la tenaille de la douleur et aux frémissements d’un soleil trop timide pour percer avec franchise…

Partagé entre la récurrence et le prolongement de la nouveauté…

 

 

Indécis – l’âme trop lourde pour faire un pas. Immobilité, sans doute, nécessaire…

Entre rechute et guérison…

 

 

Une vie illisible malgré l’écriture…

Quelque chose comme une pâte enfermant l’oxygène…

 

 

Plus dense qu’effervescente – notre vie. Et moins pathétique qu’elle n’en a l’air…

En dépit des apparences, la référence à l’Autre nous serait, sans doute, favorable ; essence plutôt que danse du ventre – silence plutôt que tapage – contemplation plutôt que compensation – lucidité (autant que possible) plutôt que rêve…

 

 

Au centre, un jeu innocent sans commune mesure avec les gesticulations intempestives et consolatrices de la périphérie. Et, entre les deux, ce no man’s land – cette aire étrange et imprécise où la tristesse et l’errance détrônent la fausse gaieté et la certitude mensongère de ceux qui craignent de creuser et d’approfondir…

 

 

Dire le réel du monde – de l’âme – de la pensée – revient, bien sûr, à prolonger le rêve et le mensonge. Il n’y a de vérité ; il n’y a que cet espace – cette présence – tantôt libre, tantôt empêtrée – et ce qui la traverse – à chaque instant – différents…

Rien de figé – rien, jamais, de définitif…

Le provisoire, l’inachèvement et l’incertitude sont la règle – les seules lois terrestres réellement significatives peut-être…

Ni carte, ni territoire – quelque chose qui passe – et qu’on laisse passer ou que l’on entasse (involontairement ou non) en soi – chez soi – qu’importe… Et à force d’entassement, l’espace, la vie et la vue s’engorgent ; tout devient noir – épais – prend une consistance trompeuse que le regard peut, pourtant, dissoudre en une fraction de seconde…

Tout se tient là – le plus essentiel – dans ce regard – et ce mécanisme de soustraction – d’abattage – de déblaiement…

 

 

Maîtres-mots – ce que rien ne peut dissiper…

Hors du monde et du temps…

 

 

Le plus précieux – l’invisible – l’insaisissable – ce que la plupart des hommes ne parviennent à appréhender – pour leur plus grand malheur et celui du monde…

 

 

La vie exposée – éventrée – les entrailles à l’air. L’âme dénudée – le cœur dévêtu. Et, pourtant, quelque chose, au-dedans, vibre encore…

 

 

Ce qui se débat – en croyant nous prolonger – précipite notre agonie…

Qu’un amas instinctif de pulsions – voué(es) à la survie…

 

 

Jamais plus présent qu’en l’absence de soi…

Regard et gestes purs sans nom, ni visage…

La main singulière des Dieux…

 

 

Tout nous arrive comme si un Autre avait tout organisé et vivait à notre place. Qu’un regard sur les joies et les malheurs – sur la tristesse et les circonstances (apparemment) favorables. Témoin d’élans et de gestes surprenants – impulsés par des forces lointaines – profondes – souterraines…

Comme étranger(s) à nous-même(s) – étranger(s) à cette existence – qui semble, pourtant, si familière à nos yeux…

 

 

Les crises et les ruptures (ce que nous considérons comme telles) sont les premiers pas d’un autrement ; une aubaine – une grâce – la main heureuse de la providence…

 

 

Des jours moins las que la routine d’autrefois ; les mêmes gestes et presque les mêmes circonstances pourtant – mais l’existence a gagné en incertitude et le regard en intensité – le geste et le pas sont célébrés – et la parole vient, à présent, couronner le temps passé à vivre…

 

 

Ne pas croire que le monde est le monde – et moins encore ce que l’on nous dit à son propos, ni la façon dont on nous le présente (un peu partout). Le vrai monde est ailleurs – hors des images censées le représenter – hors des mots qui tentent de le définir ; il est là – et existe même peut-être – sous le regard – au plus près du geste ; un chemin – un paysage – un visage – le réel sans filtre sous nos yeux – à portée de main – qui ne réclame rien – pas même d’être aimé ou compris – mais offert innocemment – miraculeusement – à notre présence…

 

 

On croit grandir – mûrir – appréhender le monde – la vie – les circonstances – avec plus de sagesse. Il n’en est rien ; on reste le même – avec les mêmes insuffisances. Seul le corps vieillit…

La seule différence, peut-être ; on est plus enclin, au fil du temps, à sourire devant l’impossibilité du changement…

 

 

Comme une errance perpétuelle autour d’un centre – dans une zone imprécise – inconfortable – fluctuante…

 

 

On croit vivre – et c’est quelque chose en nous qui vit. On croit souffrir – et c’est quelque chose en nous qui souffre. On croit être heureux – et c’est quelque chose en nous qui est heureux…

Nous – on constate – et on est bouleversé, à chaque seconde, par cette chose en nous qui subit tant d’avaries et de malheurs. Et l’on se sent encore plus désolé lorsque l’on se prend pour elle vivant notre vie…

Le dilemme de l’homme et du regard – de Dieu et de l’individualité…

 

 

Le monde n’est qu’une vaste usurpation d’identité où chacun qui est un Autre se prend pour un Autre plus différent encore…

 

 

On respire à côté de soi – d’un souffle qui n’est pas le nôtre. On se croit vivant. On vit la vie d’un Autre dont on ne soupçonne pas même l’existence…

Tragédie qui au lieu de nous faire fondre en larmes devrait nous faire éclater de rire. Mais même pas – la respiration – les circonstances – les pleurs – ont l’air si réels…

 

 

On s’agenouille, parfois, pour avoir l’air de prier – mais, au fond, ce que nous demandons, c’est l’Amour et la lumière – et, plus que tout, la tranquillité. Mais cela nous semble si exagéré – si inaccessible – que nous faisons l’aumône pour que le reste – si dérisoire – nous soit donné…

 

 

On s’égare – chacun, sans cesse, se perd…

Sans repère – et avec la prétention de savoir. Piètre manière de recouvrir – ou de contourner – l’illusion…

Nous sommes – si démunis…

 

 

Avaler des caisses de couleuvres – tout supporter – tout inventer jusqu’au délire… N’importe quoi pourvu que l’esprit nous laisse tranquilles…

 

 

Une parole libérée de tout esthétisme – le plus réel – le plus vrai – le plus simple. Mots directs – fragments sans fard. Mots-éclats – mots-poings – mots-choses – et toutes les émotions offertes par la vie…

 

 

Vivre – c’est faire face au réel – et à l’imaginaire que nous lui superposons…

Affronter les circonstances – ce qui vient – ce qui s’offre – ce qui disparaît…

Et c’est – souvent – consentir aux refus – les siens et ceux du monde…

Ainsi, peut-être, apprend-on à être à la fois homme et regard – individualité démunie et plein acquiescement. Réconciliation en soi…

 

 

Un feu – une attirance – quelque chose qui propulse – quelque chose qui aimante – comme la rencontre de deux images – celle du dedans et celle du dehors – dans une parfaite coïncidence — trop parfaite pour être réelle…

 

 

Cet élan vers l’Autre – quel manque – quelle insuffisance – cache-t-il… Les hommes ne se précipitent jamais vers leurs congénères par simple bonté d’âme…

On va toujours vers un visage pour quelque chose – pour une raison plus ou moins avouable… Il n’y a de rencontre gratuite – de pur geste de beauté. Il y a toujours une nécessité – peu enfouie (en général) – aisément repérable…

 

 

Une fois la rencontre consommée – établie – que se passe-t-il ?

Chacun vaque à ses occupations – on partage une couche – le pain – quelques paroles – quelques activités communes – ce que l’on nomme (un peu pompeusement) une intimité… On cohabite gentiment – on croit aimer – on croit savoir ce qu’est l’amour – sans compter les contingences et les corvées – les compromis – les négociations qui taisent leur nom – les demi-mesures – les frustrations – mille choses – mille ennuis – mille soucis – mille conflits – mille situations à régler – les non-dits – les complications – l’inauthenticité pour prolonger le mirage de la séduction – la crainte (et l’angoisse parfois) que l’Autre rencontre une individualité plus attrayante…

La plus ou moins rapide usure des yeux, des corps et des sentiments. La passion initiale qui, peu à peu, se transforme en habitude – en affection…

Et bientôt – très vite – la cohabitation de deux êtres – côte à côte – qui se supportent vaille que vaille. Et l’absence – en chacun – qui se creuse malgré l’entraide et les gestes de tendresse…

 

 

Des bouts d’images plein la tête – et qui tournent – et qui tournent – jusqu’à l’obsession…

Trancher net le déroulement du film – respirer – sentir vivre ses talons – le sol – l’ancrage au sol – le souffle qui entre et sort. Le vide qui, peu à peu, s’étend – réinvestit sa place. Le déblaiement – l’évaporation des contenus. Redécouvrir ce qui n’appartient à l’histoire – à aucune des histoires – ce qui était là lorsque l’on a commencé à vivre – le plus élémentaire – ce dont nous avons seulement besoin – rien d’autre – ni le rêve, ni la fiction – ni le fantasme, ni l’imaginaire. Le plus simple – en soi – devant nous – ce qui est là – le réel tout simplement…

 

 

Jusqu’où peut-on se rapprocher – de soi – d’un être – d’un visage – de l’être…

Qu’est-ce qu’être proche…

Qu’est-ce qu’une réelle proximité…

Et comment vivre cela avec l’Autre – un Autre du monde…

Vivre cette dimension – en soi – avec soi – pas si commun – pas si facile – déjà – mais le vivre avec un Autre – forcément séparé – forcément différent – de sa propre individualité…

Grand défi et insoluble mystère (à mes yeux) de l’horizontalité…

 

 

Ce que l’on exprime – au pied de la lettre – la voix vaguement traînante qui ralentit la scansion – la prononciation des syllabes – comme une langue amoureuse qui fait durer le plaisir. La joie de se dire – de s’exclamer parfois – cri murmuré du bout des lèvres. Le plaisir et la joie aussi de s’écouter – d’offrir l’espace nécessaire à la parole – à ce qu’elle porte avec elle d’inconnu – de mystère…

Dire et entendre – dans le même mouvement – et que la main, simultanément, retranscrit sur la page…

Rencontre – attendue – désirée – que l’on ne manquerait pour rien au monde…

 

 

Mille écritures différentes – celle du marcheur – celle du rêveur allongé dans sa chambre – celle du penseur – celle de celui qui n’a plus rien à dire et qui écoute – celle qui nargue et vilipende – celle qui invite – celle qui dénigre et traîne dans la boue – celle qui prie et vénère – celle qui célèbre – celle que l’on garde pour soi – celle qui s’expose avec timidité – celle qu’on offre au monde – celle qui ne se lit pas…

 

 

Mur ou horizon – le même dédale à traverser – monstres ou ombre de monstres – la nuance est de taille…

 

 

Seul au détriment du monde – monde au détriment de soi. Quelque chose – en nous – donne l’orientation – les nécessités d’une vie…

 

 

Nulle rencontre – des croisements – parfois – de temps à autre. Et pas davantage…

En soi sont les visages à rencontrer – l’Amour à découvrir – la vie à célébrer. Les Autres n’auront que les restes – les miettes d’un (trop) faible rayonnement…

 

 

Ça se pavane – ça rigole – mais, au fond, ça tremble…

Ça désire – ça essaye – mais, au fond, ça voudrait bien savoir…

Ça vit un peu – comme les Autres – mais, au fond, rien n’est jamais sûr…

On voudrait bien aimer – mais on ne sait comment s’y prendre…

Et Dieu est là – dans toutes ces tentatives – dans toutes ces maladresses…

Ça habite l’homme autant que la bête et la pierre…

 

 

Ça continue, malgré soi, de tourner. Ça se répète – en boucle – à l’infini – comme un bruit de fond – comme un bruit de chaîne qui nous donne des airs d’aliéné. Folie à vivre avec ça dans la tête – qui se répand partout – qui inonde l’âme – qui coule sur les gestes – qui colore la parole – et qui va jusqu’à dénaturer le désir de silence…

Il faudrait en finir – provisoirement – un sursaut du surplomb – un retrait dans les hauteurs – un regard aimant sans doute…

 

 

Une vie d’épuisement où ça danse – où tout danse – sans jamais s’arrêter. Si – pendant le sommeil – comme un intervalle régénérant ponctué de cauchemars où ça danse – où tout danse – encore. La nuit – le jour – sans jamais s’arrêter…

Le monde, nous dit-on, et ce que nous avons ingurgité…

 

 

Devenir encore – toujours plus loin – comme si le tour achevé, il fallait recommencer – recommencer encore – en se positionnant ailleurs – à quelques centimètres seulement parfois du lieu que nous venons de quitter – avec une autre tête – une existence légèrement différente – et des attributs presque identiques – avec une histoire pareille à toutes les autres – à quelques nuances près…

Et aller ainsi de place en place – de tête en tête – pour découvrir le monde de l’intérieur. Vivre tous les visages, un à un…

Enchaîner les déguisements – sentir la sueur de ceux qui ont porté les masques avant nous. Et laisser un peu de sueur à son tour…

Danse saccadée – chair titubante – tête étourdie…

Costumes des Autres – oripeaux – coiffes ridicules – airs maniérés – affectés – rustres le plus souvent…

Devenir toutes les âmes – toutes les poitrines – l’intériorité de tous les cœurs – les traits de toutes les figures – de toutes les formes…

 

 

Tourner – tourner encore – jusqu’à l’explosion des identités – jusqu’à la capitulation. Puis, un jour, le jeu s’éloigne – tout tourne et danse encore – mais le regard a pris un peu de hauteur – il découvre le jeu – la joie des pas dansants – la joie des rondes infinies. Il observe – goûte le spectacle – jouit de l’ardeur des danseurs – de leur folie – pleure de la même tristesse que celle des acteurs mais il a quitté la scène – a retrouvé le banc de l’arrière-salle que les souffles ne peuvent atteindre. A l’abri – quelque part – dans l’immobilité et le silence du centre – devenu, peut-être, l’œil du cyclone – l’œil du cyclope…

 

Carnet n°194 Notes de la vacuité

Jours de pluie qui forcent à l’intériorité…

Ce que les circonstances nous font devenir…

 

 

Ni joie, ni tristesse, ni envergure supplémentaire. Le plus trivial – en soi – qui refuse la nécessité des miroirs…

 

 

Dans la compagnie des mots et des livres – qui accompagnent la solitude…

 

 

Une raison au-delà de la raison…

Une perspective au-delà des perspectives…

Quelque chose dont le sens échappe à l’esprit…

 

 

Tours et détours – simplement – chemin et cheminement sans autre raison qu’eux-mêmes – gratuité des gestes et des pas – d’un lieu à l’autre – d’un monde à l’autre – d’un état à l’autre – et qui se passent de toute explication…

Pris dans un cycle ni vertueux, ni infernal – qui existe simplement – comme tous les autres cycles…

Jouet(s) d’un élan né, peut-être, d’un excès de joie qui, soudain, s’est mis à danser – à tournoyer – et à emporter l’espace dans sa jubilation – faisant exploser le centre en mille périphéries – et enfantant mille mouvements dans l’immobilité…

Nous sommes cela ; cette joie, cet espace et cette matière virevoltante – pris dans le vertige de leur propre rythme – de leur propre réalité – amenés à tourner ensemble pendant des milliards d’années jusqu’à l’épuisement du souffle originel…

Et lorsque celui-ci s’éteindra (si puissant soit-il, un jour, il s’éteindra), nous retomberons et nous nous effacerons avec lui – nous enfonçant les uns dans les autres – nous réduisant en un point d’extrême densité – en restant là au cœur du centre – immobiles et silencieux jusqu’à ce qu’un autre élan naisse peut-être – et nous jette dans mille autres mondes – et nous fasse découvrir mille autres choses – et nous fasse vivre mille autres expériences – aussi surprenants (et peut-être même davantage) que ceux que nous aurons vécu en cette ère…

 

 

Jouer avec la matière visible et invisible – textures, gravité, forces, frottements, ruptures, emmêlements – tel est, sans doute, le (grand) défi du vivant terrestre…

 

 

Barreaux verticaux – détention peut-être – progressivement convertis en horizontalité – en échelle peut-être – comme un dispositif à moitié inversé – un changement de paradigme nécessaire pour transformer la perspective…

Peut-être est-ce là le premier pas vers l’issue que cherchent tant les hommes ; une presque inversion du regard qui ne fait disparaître ni le monde, ni les choses, ni les difficultés mais qui, en les percevant autrement, nous invite à les appréhender d’une manière différente – à abaisser ou à hisser les yeux sur ce qui, positionné initialement, constituait un obstacle infranchissable…

 

 

Monceaux de chair – victuailles à venir pour le festin de la terre…

 

 

Les pierres et les arbres parfaitement alignés – parallèles à l’horizon – comme les têtes humaines qui marchent d’un même élan – sans la moindre espérance ni de convergence, ni de rencontre…

 

 

Du vent sur des ailes déjà trop impatientes…

 

 

Quelle indigence abritons-nous pour être ainsi à l’affût du moindre frémissement de joie…

 

 

Silence équanime – seulement – dans les circonstances favorables. Cris, lamentations et tapage – le reste du temps…

 

 

Mouvements perpétuels qui ressemblent à des sursauts réactifs – impulsés davantage par le manque que par la joie…

 

 

Un pied dans l’illusion – et l’autre pas si éloigné de l’œil des Dieux. Entre terre et ciel – rêve et lucidité…

Excès de sérieux et de dérision. Dans l’entre-deux équivoque et inconfortable – éminemment relatif – de la condition humaine…

 

 

Des jeux moins sérieux qu’ils n’en ont l’air…

 

 

Souliers moins attachés à la sente qu’à la nécessité de la marche…

 

 

D’incident en incident jusqu’au coup d’éclat…

Gestes de nécessité sans témoin – comme pour obéir – et demeurer fidèle – à cette sincérité sans idéologie…

 

 

Entre le désert et la lutte incessante – nos pas ont fini par se résoudre à la solitude…

 

 

Des bornes et des barrières jusqu’au ciel – inutiles de bout en bout…

Limitations et frontières qui n’épargnent ni les chutes, ni les enlisements – si nécessaires au redressement du sol et à l’assisse terrestre de l’âme – pour apprendre à vivre dans une perspective moins horizontale…

 

 

Décuplement des forces vers une plus grande nudité de l’ossature…

 

 

Archipel des visages en jachère – comme manière d’éduquer au silence la foule manifeste de l’esprit dont les cris sont l’expression de la peur et de l’ignorance – de l’incapacité à voir au-delà du manque – des limitations – des apparences…

 

 

Gestuelle invisible pour que s’épuise le rêve. Danse de l’âme guidée par la flûte enchanteresse du silence. Serpents du dedans charmés par la mélodie quasi chamanique de celui qui chante – et qui se dressent, en longs mouvements ondulatoires, vers ce que le ciel porte avec grâce…

 

 

Ombres insensibles circulant sans rien voir – dans l’effleurement, à peine, de la surface du monde. Silhouettes et âmes fantomatiques glissant le long des murs – s’enfonçant dans la nuit profonde – inévitable…

 

 

Trop de carapaces – trop de peurs – trop de risque de larmes et de solitude. Sous le joug de cette crainte irrépressible de la douleur et de la souffrance…

L’anesthésie plutôt que le réel brut – abrupt – qui blesse, soustrait et arrache bien plus qu’il ne réconforte…

Rêve et sommeil plutôt que vie à vif – écorchée…

Insensibilité plutôt qu’émotion pure – envahissante – dévastatrice…

Somnambulisme plutôt que marche nue…

Habitudes plutôt qu’incertitude souveraine…

Demi-mesure plutôt que plongeon dans l’irréparable…

Confort, tiédeur et contrôle plutôt que feu et abandon – exploration des limites de l’homme – de l’âme – de l’esprit…

Chemin de refuges plutôt que voie de défrichement et de déblaiement…

Avide de ce qui protège – de ce qui habille – de ce qui console plutôt que de ce qui expose et dénude – de ce qui rapproche, peut-être, de la vérité vivante – d’une incarnation possible de notre envergure infinie – dépouillée – silencieuse – promise par la proximité (et les brûlures) de l’Absolu…

 

 

Partout – en exil – comme un étranger sans famille

 

 

Ni épaule, ni miroir – juste le noir de l’âme…

Ce visage – en soi – si pauvre – si seul – si démuni – si mal armé face au monde. Le plus sensible et le plus innocent des visages – comme un enfant – naïf – craintif – effrayé d’être livré à l’âpreté et à la rudesse du réel qui jamais ne s’embarrasse d’idéalisme et de bons sentiments…

 

 

Et se ravive cette grande tristesse d’avoir été jeté dans le monde – sans préavis – ni consentement préalable…

 

 

Faire face sans s’acharner, ni se complaire…

 

 

Me serais-je trop éloigné de l’homme pour ne trouver, en ce monde, le moindre visage ami…

 

 

Il y a toujours une émotion plus forte qui chasse la précédente…

Passage ininterrompu d’émotions qui se placent, toujours, au centre de l’âme – pour que nous nous sentions vivants peut-être…

 

 

Tout se vit à travers le même grillage…

 

 

Permanente oscillation de la distance avec le monde – entre l’abîme et le plus petit espace…

 

 

Se défaire de toutes les histoires – une à une. Se débarrasser de tous les mythes du monde – de l’homme – de soi…

 

 

Nous ne pouvons vivre que l’essentiel et le nécessaire – et ne pouvons offrir à l’Autre (aux Autres) que l’inconfort et l’incertitude – la soustraction et la remise en question permanente – le fil du rasoir quotidien – et un peu de tendresse lorsque le partage est consenti…

Voilà, sans doute, la raison pour laquelle le monde, si avide de superflu, de confort, de réconfort, de consolation, de distractions et d’habitudes, nous fuit comme la peste…

 

 

Ne rien refuser – jusqu’à ses dernières forces…

 

 

S’imaginer – naïvement – incontournable et irremplaçable. Et mettre des siècles à comprendre que le monde – très vite – ne cesse de vous contourner et de vous remplacer…

 

 

N’être qu’un maillon indigent – et la possibilité de l’absence…

L’équivoque de l’âme et du monde…

 

 

Réunir et réconcilier le fragment et la totalité – l’automatisme et la présence – la poussière et l’infini – le sommeil et la conscience – voilà, peut-être, le plus grand défi de l’homme…

 

 

Passage – ce qui passe – et, parfois, passeur…

 

 

On manœuvre dans l’indélicatesse du monde…

 

 

Heures de la grande désaventure où l’âme se recroqueville…

 

 

Stigmates d’un Autre que l’on porte tantôt comme une couronne, tantôt comme un lourd crucifix…

 

 

Chemins d’interstices et d’espace variable – petits pas de l’âme – petits pas de l’homme…

 

 

Cette rude pente sur laquelle les Dieux nous ont poussé(s) ; entre larmes et fureur – acquiescement et renonciation – le cœur balance – hésite – tergiverse – avant d’être emporté(s) par les vents fous du monde…

 

 

Le corps libère ce qui vit – en détention – dans la tête. Fixation en un point précis de la matière – de ce qui court – et tourne en rond – comme des fantômes dans l’esprit…

 

 

Cet amas de tristesse que l’on porte à genoux…

D’où vient donc cette douleur d’être au monde…

 

 

Nous avons balayé les distractions – les consolations – les compensations. Sans cesse, nous nous sommes dépouillés et avons fait face. Et, pourtant, c’est encore là qui vous ronge au-dedans. Ça vous grignote l’âme et la chair sans que rien ne puisse s’y opposer…

Vie d’arrachement et d’amputations…

Infirme – caché du regard des faux vivants – des faux bien-portants – qui vaquent à leurs distractions – qui s’affairent à leurs compensations – qui empilent toutes les consolations comme des remparts et des trophées…

Et ce spectacle est aussi navrant que notre agonie…

 

 

A devoir souscrire à des mirages auxquels nous n’avons jamais consenti…

 

 

Chemin de fouille et d’excavation. J’ai tant creusé que j’en ai les mains et l’âme rouges de sang…

Et pas encore déniché la moindre pépite au-dedans…

 

 

La vérité pénètre – traverse – arrache. Comme un scalpel sur le cœur incurable. Dans un geste ultime, peut-être, de guérison…

Il faudrait tout ôter ; réparer relèverait de l’impossible. Tout ôter – et repartir à neuf…

Qu’un grand vide à la place du cœur…

 

 

Qu’une blessure que l’on gratte encore et encore…

 

 

Témoin triste des appendices – monde – visages – fragments d’impasse – au détriment du regard et de la joie…

Jugements lancés depuis la même poutre qu’autrefois…

Inlassablement le mépris et les représailles…

La beauté – soudain – devenue inaccessible…

Devant soi – cet horizon de mélasse noire…

Rien que des passants et des yeux perdus…

 

 

Déferlement de l’angoisse – déchaînement de la colère. A défaillir comme si la vie se retirait – s’écoulait à travers tous nos orifices…

Punition – malédiction peut-être…

Réponse, sans doute, à cette ambition – trop grande – de fréquenter les Dieux et d’assister, en bonne place, à leur banquet…

 

 

Secousses interminables – éructation du trop-plein…

 

 

Cheminer sans précipitation – sans raccourci – sans franchissement partiel des obstacles. Demeurer là où ça bloque aussi longtemps que nécessaire ; se faire patient. Ôter les surplus – ce qui se désagrège. Nettoyer – balayer – libérer l’espace. Demeurer sincère – authentique – fidèle à ce que nous portons – à la pente naturelle que nous ont choisie les Dieux…

 

 

Retour au point zéro de l’être – le vide – le non-savoir – la non-espérance. Le socle à partir duquel tout se réalise ; les chutes – les ascensions – l’immobilité. Et cette dégringolade – inévitable – au fond de soi…

 

 

Arbres et ciel – la beauté vivante du monde – qui désarçonne l’obscénité de tout regard…

 

 

Pluies de mai aux airs insolents. Porte au fond du jardin. Le refuge de l’âme – l’élan de l’homme face au soleil trop timide…

 

 

Lampes – mille lampes – comme de minuscules étoiles sur le chemin des tentatives…

 

 

Vibrations – en soi – d’une cloche plus ancienne que le temps…

 

 

Sur la pierre où l’on demeure – sur les visages que nous rencontrons – je ne vois plus que la pluie – le noir – l’abandon – comme si la lumière n’avait été qu’un rêve – une parenthèse provisoire…

 

 

Rien qu’un peu de ciel pour croire encore à l’impossible…

 

 

Moyen-âge contemporain avec ses tours et ses donjons – ses remparts et ses églises – ses seigneurs et ses guerriers. Et le bon peuple – toujours – sous la botte – et la coupe – des puissants… Mille siècles de féodalité indétrônable…

 

 

Eloge de rien – quasi cécité – tant la nuit est sombre – tant l’âme semble se complaire dans son malheur…

Témoin impuissant de la dégradation…

 

 

Ça secoue comme si nous étions la secousse – la main qui agrippe l’étoffe – et la peau qui se déchire…

 

 

Fantômes qui nous hantent jusqu’au délire – jusqu’à l’hallucination qui, malheureusement, nous semble plus réelle que la réalité – comme une distorsion de l’esprit – une manière irrépressible de croire en l’illusion – de la consolider – et de la nourrir pour qu’elle croisse – et nous anéantisse plus encore…

Oui – nous sommes – cet incroyable bourreau…

 

 

Le centre névralgique du cœur anéanti par le prolongement du rêve qui nous rend, peu à peu, incapable de faire la différence entre le mythe et la réalité…

 

 

Du vent – mille mondes provisoires – ce qui existe ou feint d’y croire… Que sait-on exactement…

 

 

Bonimenteur – marchand de vent – fabricant de sa propre tragédie – qu’aucun miracle – qu’aucun mensonge – ne pourra sauver…

 

 

Faire face – enlacer ce qui tremble – ce qui a peur – ce qui est meurtri. Ne pas fuir – ne pas enfouir – ne pas mettre de côté. Devenir ce qui est effrayé et anéanti – ce qui terrorise et écrase – et le regard qui surplombe toutes les tentatives – tous les malheurs…

 

 

D’un jour à l’autre – sans que rien n’avance – sans que rien ne se décide…

Être là comme une jarre posée dans un coin – exposée au vent et à la pluie – presque morte – et qui, pourtant, espère encore…

Ah ! Cette maladie incurable de l’espérance enracinée jusqu’au fond de l’âme…

 

 

Vie sans tête – vie de présent et de joie – où le corps est le seul repère – et le ressenti, le seul canal entre l’âme, le monde et l’esprit…

 

 

Des souliers trop grands pour soi – des vêtements trop amples – des manières trop larges – une perspective trop vaste…

Sachons demeurer comme le ver et l’insecte – au cœur de l’infime et de la nudité – sans autre ambition que celle du jour…

 

 

L’âme qui tremble sous les vents du monde…

Noire – comme le manque et la terreur…

Et plus faible que le rêve de l’homme…

 

 

Terré comme un animal dans sa tanière – au fond de l’âme déchirée – privé de son seul refuge…

 

 

Nulle paix possible lorsque la bête qui vous traque habite vos profondeurs. Où que vous alliez – où que vous tourniez la tête – elle est là qui vous assaille…

 

 

Toute circonstance – toute expérience – toute rencontre – toute parole – est éminemment réelle lorsqu’elle est vécue – puis, aussitôt qu’elle s’achève (à l’instant suivant), elle perd toute réalité – devient vent – sable – poussière – à laquelle la mémoire tente de redonner une épaisseur – une consistance – pour la faire durer – durer – durer indéfiniment…

Erreur fatale, bien sûr…

Mais qu’il est difficile pour l’homme de ne pas céder à cette tentation naturelle – de ne pas être la proie de ce piège qui, une fois refermé, vous emprisonne dans le passé, l’illusion, la souffrance et le malheur…

 

 

D’une perspective à l’autre – être la créature infime et misérable – le tout – le jeu – la farce – le rire – la misère – l’illusion – la vérité – la nuit sans espérance – l’Amour et la lumière – tout ce qu’il est possible d’être – sans y croire le moins du monde…

La danse et les danseurs – les pas – les mouvements – la piste – la salle – la terre – ce qui regarde – ce qui s’ennuie – ce qui juge – ce qui exulte. Tout sans distinction au gré des pentes où glisse l’âme…

Être – et tout laisser être – sans la moindre certitude…

 

 

On ne sait vivre – et être avec l’Autre – sans s’engager corps et âme – sans se livrer jusqu’à la rupture ou à la mort…

 

 

L’argile du monde que l’imaginaire corrompt…

Boucle sans fin du langage…

Chimères qui, parfois, essoufflent l’âme…

 

 

Nudité admise – consentie – et pourtant, si souvent, recouverte par inadvertance…

 

 

Rien qu’une étendue lisse – sans bord – sans rive – sans profondeur…

 

 

Pensées d’un autre temps que celui du monde…

 

 

Gestes et visage plus guerriers que l’âme…

 

 

Entre deux démesures – celle de l’homme et celle de l’infini…

 

 

Le monde – reflet de notre propre perspective – de notre propre visage – de nos propres mains agissantes…

 

 

Course identique pour l’inerte et le cheminant. Immobilité ou sauts autour du même centre. Qu’importe le lieu et l’allure – la même distance à parcourir…

 

 

La déhiérarchisation des choses, des actes, des pensées et des circonstances offre au regard sa neutralité et son innocence originelles. Et le désencombrement de l’esprit et du monde, la vacuité nécessaire.

Et du vide et de la virginité naît la justesse du geste…

 

 

Rien ne peut être dit puisque le silence révèle déjà tout…

Rien ne peut être entrepris puisque tout existe – parfait tel qu’il est déjà

La contemplation – seulement. Et le geste et la parole – rares – économes – parcimonieux – en cas de nécessité seulement

 

 

Ces lignes – simple brouillon de soi – pour soi…

Habitude aussi de l’esprit explorant et de la main agissante…

Débroussaillage et déchiffrage (encore) indispensables…

Prémices du retour vers le centre – simple prélude au silence – au mutisme essentiel – nécessaire à l’être contemplatif – à l’être posé en actes…

 

 

Fenêtre – parfois – sur le jour. Intervalle de clarté – comme une ouverture au cœur de la géographie quotidienne…

 

 

Arbre dressé vers le plus favorable – légèrement supérieur à l’homme qui court – presque toujours – à l’horizontale pour satisfaire (de son mieux) ses nécessités…

 

 

Etendue herbeuse, eau et arbres. Et un peu plus loin, les collines. Et un peu plus haut, le ciel. Et ici – le regard absorbé par le vert et le bleu – partout. Le silence – le chant des oiseaux – le coassement des grenouilles. Les fleurs – pâquerettes et renoncules – comme de minuscules flocons et mille paillettes d’or éparpillés sur le sol…

L’espace vide – l’étrange (et savoureuse) absence des hommes. Le cœur en paix malgré l’obstination de quelques pensées – l’acharnement des souvenirs qui martèlent l’esprit ; rien – presque rien ; quelques images douloureuses – seulement – savamment (re)fabriquées – l’absurdité du passé qui cherche à revenir – à refaire l’histoire – et qui s’éreinte, en vain, à trouver une autre fin à l’aventure

 

 

Demeurer là où tout s’efface – l’identité – le savoir – les souvenirs – au cœur de ce regard qui voit toujours comme pour la première fois…

 

 

Mille manières d’être seul – des plus noires aux plus extatiques – que nous expérimentons une à une – et presque sans broncher…

 

 

Monde d’actes et de mouvements où les individualités s’affairent. Et regard immobile – contemplatif seulement. Séparés le plus souvent – s’ignorant magistralement. Et, parfois, réunis pour le meilleur du geste et la plus grande joie de l’âme…

 

 

Ce que nous ignorons est, peut-être, le pire. Et dissimulé en son cœur – le versant de la délivrance – la seule perspective possible ; la fin des circonstances vécues comme des malheurs – comme une punition – comme une malédiction orchestrée par les Dieux…

 

 

Demeurer là dans l’examen dépassionné du monde – sans geste – sans jugement – sans éclat de l’esprit…

 

 

Homme discret et solitaire – étranger au récit collectif – exclu de toute histoire individuelle – n’appartenant à rien – ne faisant partie d’aucune communauté – d’aucune collectivité…

Liberté et son versant triste et pathétique (pour l’individualité) ; le sentiment permanent de l’exil…

Pas même rebut ; inexistant…

 

 

Existence droite – sans rature – étrangère aux gestes brouillons et aux excuses des Autres – à l’effervescence superflue – à l’exubérance de ce qui voudrait être regardé – à cette espérance d’Amour que nous promet le monde…

 

 

Chaque souffle – chaque pas – chaque geste – porté, entouré et enveloppé par le monde – comme la parole l’est par le silence…

Toujours seul – jamais seul – finalement…

 

 

A l’écart du monde parce que, sans doute, rien d’essentiel ne s’y joue…

Des histoires – rien que des histoires. Pas l’ombre d’une autre possibilité…

 

02 juillet 2019

Carnet n°193 Notes journalières

Ce qui est devant nous – un paysage – une promesse – un présage peut-être…

 

 

Se répétant – comme si le neuf pouvait naître de la litanie…

 

 

Tout s’arrache – ou finit par se retirer. Serait-ce – à la fin – la délicieuse solitude

 

 

Quel âge avons-nous ? Et en quoi cela bouleverserait-il l’éternité…

 

 

Ce que nous confions n’est, peut-être, qu’un rêve – qu’un désir d’exister – une manière autre de vivre…

 

 

Ce que nous avons mis des années – des siècles peut-être – à découvrir péniblement – soudain – c’est là tout entier – offert non comme une quelconque récompense mais comme une sorte d’encouragement à l’abandon…

 

 

Nous pactisons avec n’importe quoi pourvu que l’alliance nous permette d’échapper à ce que nous n’aimons pas – à tout ce que nous fuyons comme la peste…

 

 

Devenir, à la fin, à peine moins bête qu’à ses débuts – trop rarement. Plus aigri et plus ignorant – trop pétri de certitudes – plus sûrement…

 

 

Sur quel Dieu étrange chevauchons-nous pour aller ainsi sans rien voir – ni rien comprendre…

 

 

Que connaissons-nous de la terre – que connaissons-nous du ciel – et qu’avons-nous appris sur nous-mêmes… à peu près rien…

 

 

L’abîme du monde – du cosmos – n’a rien à envier à celui que nous portons. Mais, sans doute, est-ce le même qui, à nos yeux, présente deux visages…

 

 

Pas d’épaule amie sur laquelle on pourrait poser son œuvre et sa fatigue. Il faut tout porter seul jusqu’à la grâce…

 

 

Moins à comprendre qu’à sentir – moins à vivre qu’à goûter…

Savons-nous réellement faire usage du corps…

Pourrait-on, au moins un instant, éprouver la manière dont l’esprit s’est glissé dans la matière…

 

 

Et si la fin annonçait la réparation et la réconciliation avec le monde – l’extinction de cette peur et de cette rage que nous portons depuis si longtemps…

 

 

Devenir enfin ce dont nous avons toujours rêvé. Et le vivre pour la première fois – à la manière des simples…

 

 

Ce que nous rendons plus présent – presque rien – un regard – un geste – une manière d’être là – plus attentif…

 

 

Des nuages gris – un ciel venteux – des arbres au-dessus du toit de verre. Et le petit homme qui regarde – qui ne demande rien – ni au ciel – ni au monde – ni aux arbres – qui regarde seulement – comme si la contemplation suffisait…

 

 

L’Amour – simplement – comme un grand trait de lumière dans le vent – la nuit et le jour – comme des lèvres entrouvertes – un visage qui vous salue – une main qui vous retient – un air que l’on entonne pour soi – sans raison – une manière d’être seul sans jamais refuser d’être ensemble…

 

 

Nous ne possédons rien – pas même le jour – pas même l’orage. Un regard, peut-être, sur les choses et les visages – qui nous semblent de moins en moins étrangers…

 

 

Heureux comme un oiseau qui va de branche en branche – d’arbre en arbre – et dont le ciel est le seul refuge…

 

 

Vents et ruisseaux d’autrefois – derrière nous ; à suivre son chemin sans jamais se retourner. Hier s’en est allé. Demain ne sera un jour nouveau. A cet instant, une seule certitude ; nous respirons…

 

 

De passage – toujours – comme les mille autres atomes du monde. Ici par l’élan d’un Autre – les caprices d’un vent mystérieux – sans autre raison que la volonté du silence…

 

 

Nous pouvons bien parler – dire mille choses – dire n’importe quoi – ce qui nous passe par la tête – personne n’écoute notre chant – nos rengaines – la beauté du jour…

Sur le pas de la porte – le silence – seulement – attentif – s’écoutant à travers notre voix…

 

 

Marchepied d’un Autre pour que chacun puisse se hisser…

 

 

Tout dans l’apparence d’un destin – le souvenir – l’origine – le possible. Mais rien qui ne soit sans danger…

 

 

Nous témoignons – comme les fleurs – d’une fragilité mortelle…

 

 

Nous aimerions, parfois, des horizons moins pathétiques. Mais qui sommes-nous donc pour dénigrer les couleurs prises par l’innocence…

 

 

Fruits d’une alliance entre le sourire et le silence. La tête jamais haute – à humer, partout, l’essence du monde. Modeste privilège, peut-être, des pas métaphysiques…

 

 

Avec nous, la force et la fébrilité. Aux forêts, la patience des siècles. Nous ne les dominerons qu’un temps ; elles nous survivront bientôt…

 

 

Une allée où tout apparaît avec la lumière du jour – comme, peut-être, le lieu le plus central du monde…

 

 

Dans la forêt – nous vivons au cœur de la plus belle cathédrale dont les fidèles ne craignent jamais le ciel – qui les fréquente (d’ailleurs) toujours en ami – en compagnon soucieux de leurs besoins…

Nous rêverions d’être prêtre dans ce temple sacré. Pasteur des pierres et des bois. Et nous laisserions les oiseaux nous instruire de leur prêche – et le silence envahir les lieux pour que nos cœurs se dilatent et deviennent de hautes – de très hautes – colonnes de joie…

 

 

Nous ne voyons pas (nous n’avons jamais vu) la beauté du monde – nous ne voyons (nous n’avons toujours vu) que ses usages – comme de pauvres bêtes tributaires de leurs organiques nécessités…

 

 

Ce que nous sommes – en attendant la grâce – des ventres et des esprits à remplir – des êtres aliénés par la matière, les histoires et les images…

 

 

Pas de Graal sans solitude – et maintes querelles à vivre ensemble…

 

 

Relation vivante qui se passe de chair. Un regard – des mots – du silence. Et quelques gestes discrets et tendres…

 

 

A se détourner, sans cesse, d’un silence bienfaiteur – comme si les bruits, l’agitation et la foule donnaient aux hommes le sentiment d’être vivant – l’illusion d’appartenir au monde…

 

 

Tout entier avec ce qui nous unit…

 

 

A écrire comme si la joie pouvait déborder du feutre – couler sur la page – se répandre sur le monde – emplir le cœur de chacun…

Ah ! Si nous avions cette force de soustraire à la misère ; mais nous ne sommes qu’un vase aux bords étroits…

 

 

Nous vivons d’un peu d’eau – d’un peu d’herbe – et, plus essentiellement, de silence, de présence et de langage. Les ingrédients nécessaires à notre joie…

 

 

A la source, peut-être, des destins – cachés sous une pierre, le soleil et la vérité…

 

 

Un grand cri de l’âme pour remercier ce qu’aucun – heureusement – ne sait – ni ne peut – saisir…

Offrande au plus absent de nous-mêmes – au plus humble – en larmes – à genoux – fou de joie et de gratitude…

 

 

Ce que nous jugeons trop lointain n’est, peut-être, dû qu’à la paresse du cœur…

 

 

Nous aimerions, parfois, passer de la discrétion à l’exil pour ne plus être obligé de faire la grimace et de lever les yeux au ciel devant tous ces visages dont le comportement nous déplaît ou nous révulse…

Devenir un soleil caché – minuscule – rayonnant dans le silence et la solitude – pour lui-même – et quelques visages de passage – respectueux – humbles – fragiles – sincères…

Frère de l’Autre dans cette grande fratrie hétéroclite…

 

 

Notre bonté se rétracte à force d’intransigeance (celle du monde favorisant la nôtre – et inversement, bien sûr)…

 

 

Je ne parviens plus à voir en l’homme la moindre promesse d’humanité. Je ne perçois plus que la bêtise, l’avidité, l’étroitesse, la veulerie, la paresse et la ruse au service des instincts…

 

 

Mes congénères n’ont plus de visage – ils appartiennent à d’autres règnes…

Sable, roches, herbes, fleurs, arbres, nuages, forêts, prairies sauvages, bêtes de tout poil – dont la nature me rappelle celle du premier homme – humble – farouche – indocile – éminemment vierge – bien plus humaine que celle des hommes qui se prétendent civilisés…

 

 

L’horizon, au fil des pas, change de couleur. Nous marchons – et nous sommes déjà ailleurs – à porter l’habitude dans son allégresse – à vivre la joie et la tristesse au même instant…

 

 

Un monde dégradé et dégradant – voilà à quel triste spectacle nous assistons – impuissants…

 

 

Il faudrait être fou ou sage pour aimer les hommes. Et je ne suis, sans doute, ni assez fou, ni assez sage pour m’y résoudre…

Ma pente naturelle serait de m’éloigner – de trouver la distance (grande – très grande) qui me séparerait du monde pour pouvoir, à nouveau, aimer les hommes…

 

 

Un voyage – un chemin – aux allures d’exil – avec l’espérance de retrouvailles très lointaines…

 

 

Le fossé, au fil du temps, s’est tant creusé que je n’ai plus le sentiment d’être un homme, ni même d’appartenir à l’humanité…

Comme si nous n’habitions plus le même monde…

Comme si nous étions devenus des étrangers – presque des ennemis – contraints de cohabiter sur le même sol…

 

 

Je vis comme ces bêtes sauvages qui s’enfuient à l’approche du moindre visage pour échapper à la folie du monde bâti par les hommes – et ne pas finir serviles – attachées – aliénées – offertes à leurs jeux barbares…

 

 

Le regard profond d’un homme défiguré par la noirceur…

 

 

Sur la falaise des Dieux – hésitant encore à sauter…

Routes qui nous ont mené en ce lieu précis…

Etrange itinéraire qui a, peut-être, manqué de lumière…

Visage que l’Amour aura à peine effleuré…

Vaillant encore – malgré l’absence alentour – et qui a juré fidélité à toutes les nécessités du voyage…

 

 

Le silence aurait pu tout illuminer – au contraire, il a tout assombri…

Le silence aurait pu tout éliminer – au contraire, il a exalté le pire…

Et les murs – à présent – sont trop hauts – trop massifs – pour rejoindre le monde…

Aurions-nous franchi l’infranchissable…

Ne reste plus qu’à aller – l’âme digne – vers toutes les bouches qui nous dévoreront…

 

 

Théâtre des Autres de plus en plus étranger – et que je vois s’éloigner sans regret…

 

 

Où voudrait-on que l’on dirige nos pas…

Ce qui semblait une impasse nous invite encore – et semble avoir quelques surprises à nous réserver…

Peut-être marchons-nous à reculons… Peut-être allons-nous la tête à l’envers. Les miroirs ne suffisent plus à refléter la réalité défaite…

Les repères sont désorganisés…

Rien n’y fait ; on glisse sur sa pente…

Et qu’avons-nous à perdre ; nous ne sommes déjà plus rien…

 

 

Tout s’écarte – à présent – à notre passage. L’absence a débarrassé le monde – les yeux – l’Amour – les visages – le silence. Même la lumière s’est éloignée. Ne restent plus que ces deux pieds qui – lentement – s’enfoncent – qui, peu à peu, divergent – qui échappent, à présent, à tout tracé…

Seul avec la nuit – et cette mystérieuse obscurité au fond de l’âme…

 

 

Face à ce qui ne peut nous dévêtir davantage…

Si – il reste toujours quelque part des encombrements – des trésors inutiles…

 

 

On va – on se laisse aller – guider par ce qui nous pousse et nous invite…

L’inconnu nous convie – pourquoi aurions-nous peur ; le fond du gouffre a, sans doute, déjà été atteint…

Seules la voix – en nous – et l’écriture nous accompagnent. Courageuses complices sans lesquelles nous ne serions plus – parti depuis longtemps de l’autre côté – sur l’autre versant – en contre-bas du monde…

Ne crains rien – nous irons ensemble, me disent-elles, le temps est venu d’aller au-delà du monde – là où les yeux et les idées ne sont que des obstacles…

 

 

Se tenir devant le monde sans ciller – qu’y a-t-il de plus difficile… On a vite fait de vouloir tendre la main – faire une grimace – lancer un juron…

 

 

Des visages comme des ombres – presque comme des ombres – si l’on se souvient qu’ils sont l’œuvre du labeur patient de la lumière. En cas d’oubli, on ne voit que du noir – des habitudes – des instincts…

 

 

Je mourrais, je crois, si l’on me privait de feuilles et d’écriture – je gratterais le sol – je grifferais la terre – je griffonnerais sur le sable – j’enfoncerais mes doigts partout pour tracer quelques traits – de pauvres hiéroglyphes encore plus indéchiffrables qu’aujourd’hui…

On ne se libère de rien – et moins encore de ses nécessités…

 

 

Nous ne sommes, peut-être, que des murs qui respirent. Briques mal assemblées d’un grand labyrinthe illusoire que le regard et les vents traversent – franchissent – survolent – avec une aisance déconcertante – et qu’ils défont avec moins de force qu’il ne faudrait à Dieu pour nous jeter par terre…

Quelques chose suinte à travers nos fissures – un peu de salive impatiente…

 

 

Nous ne sommes qu’un chantier que nul ne peut achever – un projet tenace qui s’effondre – presque toujours – au même endroit – et que la providence rebâtit pierre après pierre…

Eboulis permanent – et indéfiniment reconstruit…

 

 

Avec un peu de temps – et de patience – peut-être parviendrons-nous à devenir le sol – la terre sur laquelle s’érigent tous les miracles…

Eclats d’une force – en nous – qui subsiste…

 

 

Plus que pierre – certains sont poutre – charpente – clé de voûte ; ils prennent appui sur les autres – et croient ainsi être au-dessus – et plus à même de s’élever – d’effleurer le ciel – l’inconnu – ce qui n’appartient à la terre. Mais ils se trompent, bien sûr…

Le ciel est aussi près de l’herbe que de l’arbre – question triviale de perspective…

La joie n’est accessible qu’au plus humble – en chacun – qui s’agenouille. Qu’importe la place et la hauteur ! L’humilité est la seule posture – le seul point d’accès…

 

 

L’esprit de la fausse virginité qui se souvient malgré lui – encombré encore d’amas hétéroclites – tas de ferraille – gestes tendres – paroles partagées – anciens festins – qui pèsent plus lourds que les pas et les circonstances présentes…

 

 

On n’en aura jamais fini d’apprendre à vivre – d’apprendre à être. Les circonstances y veillent – l’exigent – nous y soumettent…

 

 

On croit, parfois, se résoudre – s’alléger. On ne fait, en vérité, qu’alourdir et complexifier les nœuds…

Il faudrait tout abandonner – poser l’œuvre réalisée – l’œuvre en cours – l’œuvre à faire – et s’asseoir en silence – un peu à l’écart – s’étendre sur les pierres – regarder le ciel – attendre la mort – ne plus espérer ni l’Amour, ni la joie – ne plus s’éreinter à l’espérance – s’offrir au grand repos de l’âme…

 

 

On s’épuise à trop vouloir façonner la suite – à trop vouloir deviner l’allure du prochain virage…

Nous sommes en train de fuir – d’ignorer le présent – à force d’imaginaire…

Mais que sommes-nous à cet instant – qu’une âme qui s’expose – qu’un désir d’ailleurs – qu’une volonté d’échapper au pire…

 

 

La marche aussi lourde que le cœur – que l’esprit – que la terre sans visage…

Rêve d’un marécage où s’enlisent tous les voyages…

 

 

Souvent, l’étreinte et la distance ne suffisent à la guérison. Et l’on vit – et l’on meurt – avec ce mal incurable au fond de l’âme…

 

 

Comment oublier que vivre est d’abord une blessure – une blessure profonde – réelle – comme un refus inaugural – que l’on ne parvient que trop rarement à transformer en regard guérissant – et en joie indiscutable – souveraine – inconditionnelle…

 

 

Et ce silence – en nous – qui voit tout passer – le défilé incessant des états – la ronde permanente des phénomènes ; événements, émotions, pensées, sentiments – le grand cirque des joies et des peines…

Les hauts et les bas – simples dénivelés du destin…

Tout passe comme un rêve…

 

 

Quatre planches qui dérivent jusqu’aux eaux noires de la mort – avec posées dessus de petites figurines de glaise malmenées par les forces intérieures et les souffles du dehors. Mal en point – en déséquilibre toujours – sur ce grand fleuve sans soleil…

 

 

Rétrécissement de la lumière dans l’œil triste et fatigué. Sans la moindre perspective…

Il faudrait un rire salvateur – comme une tornade qui emporterait tout – et nous avec… Peut-être alors, reviendrait la lumière. Peut-être alors, le ciel s’éclaircirait. Et le regard pourrait répondre au rire en lançant quelques éclats de joie sur cette terre sans visage…

 

 

Un monde sans mirage – miraculeux seulement – sans personne pour se réjouir – sans personne pour s’attrister…

Des âmes et des mains – simplement – magnifiquement exultantes…

 

 

Dieu jouant avec nous comme deux mains battant les cartes – distribuant le hasard – les nécessités – l’infortune et la chance – à tous les joueurs présents autour de la table…

 

 

Les mille visages de la solitude ; et ses deux versants – celui de la joie qui donne le sentiment d’un privilège – d’une grâce – et celui de la désespérance qui donne le sentiment d’un exil – d’un abandon…

 

 

On a passé sa vie à soustraire ; et, à présent (à presque 50 ans), on accumule les « sans » ; sans logement – sans travail (au sens où ce terme est si étroitement utilisé de nos jours) – sans compagne – sans enfant – sans famille – sans ami – sans désir – sans projet – sans rien (ou si peu) ni personne…

A se demander si nous existons encore…

Et le rêve de l’Amour et de la lumière – brisé lui aussi…

Plus rien, vous dis-je. Pas même le néant…

 

 

Sans attente – et, pourtant, je sens encore au-dedans quelques espérances implorantes…

Homme encore un peu, sans doute…

 

 

Seul dans la nuit qui gronde et tourmente…

Seul au coude-à-coude avec les ténèbres – dans cette course vaine…

 

 

De projet en rupture – d’extase en désespoir – sur les petites montagnes russes de l’être…

Comme si vivre ou ne pas vivre revenait (exactement) au même…

Que me semble loin le temps du regard où mon âme et le monde s’y baignaient. Grande étendue de lumière sans remous où tout avait un goût de félicité…

 

 

Aujourd’hui, il n’y a plus ni alliance, ni consolation. On ne peut compter que sur son âme affaiblie et fatiguée. Et sur la page comme seule amie que, chaque soir, notre main retrouve…

Rien d’autre – comme si notre temps était passé – et, avec lui, notre chance…

 

 

Tout s’use – étoffe effilochée – déchirée en lambeaux qui pendent – pitoyables…

 

 

La lumière est devenue noire. Et le silence presque angoissant. Un Autre m’habite. Ce n’est pas moi qui note ces phrases – c’est celui qui souffre qui prend ma main – qui saisit le feutre pour tracer ces mots sur la page…

L’obstination – l’entêtement – ou l’habitude peut-être…

 

 

Riche – seulement – d’une œuvre sans lecteur – pathétique…

Sous le regard désolé de mes amis de papier…

Qu’importe – trop forte est la nécessité d’écrire – pas même le besoin de laisser quelques traces. Voir la tragédie se dérouler – simplement – avec cette distance, sans doute, indispensable – un exutoire pour l’âme triste ou joyeuse…

Des notes pour soi – comme des paroles que l’on s’adresserait à défaut d’autre visage…

Une compagnie salvatrice – comme une manière de se tenir la main – et de sentir, sur la page, un cœur vivant – un cœur qui bat encore…

 

 

Le pas et le cœur plus fermes – l’âme moins titubante – l’ascèse de la solitude – le privilège de l’exil. Le labeur du monde et de la sensibilité à l’intérieur…

 

 

Passant – comme un courant d’air – à proximité du point obscur – de ce centre approximatif entouré d’espérance…

 

 

Une marche – des forces qui s’épuisent et se régénèrent. La même énergie qui circule au-dedans et alentour. Dessus et dessous – à travers le souffle et les mouvements…

 

 

La gorge nouée au point de devoir respirer par l’Autre. Entremêlement pathologique – obscur – mortifère – qui confine à l’embarras – au manque lorsque l’absence se prolonge – et à la déchirure lorsque l’abandon devient définitif…

Comme une infirmité à vivre – étouffante…

 

 

Un peu d’air sur cet amas de peurs. Et, soudain, la déflagration – et des lambeaux d’angoisse qui retombent au fond de l’âme…

 

 

Zone délimitée autour du même point – qui se densifie sous le coup de l’éclatement. Comme une reconstitution – une resolidification – un élargissement – un approfondissement – de la blessure…

 

 

Des mots – des visages – un peu vagues – ordinaires – presque sans importance. Des figures que l’on rencontre – des paroles sans connivence – quelque chose de trivial – d’affreusement commun…

Et l’âme jamais écoutée – jamais assouvie – et que la nuit finit par ensorceler…

Un rire balaierait cette poussière…

Un coup de serpe sur le manque et la soif…

Et l’acharnement de la faux qui nous rendrait muet…

 

 

Injoignable tant l’affrontement est féroce – tant la survie est en jeu…

Une parole sensible pourrait tout faire chavirer…

 

 

On croit vieillir ; mais, en vérité, on attend…

On imagine – on élabore des plans – on s’éreinte – en pensée – en actes parfois – à trouver une issue. On brasse de l’air et des idées. On vit sans conséquence. Et puis, un jour, la mort nous fauche…

 

 

Nous avons – exactement – le même poids que le vide. Et, parfois (trop rarement), son envergure…

 

 

Tout se referme sur l’encre. Et la page suivante, peut-être, ne pourra jamais s’écrire…

 

 

Après les tentatives, la nuit – moins frêle qu’à l’accoutumée. Comme si nos forces diminuées lui avaient restitué son épaisseur…

 

 

Debout – à peine…

Une longue fatigue – puis le déséquilibre, puis le terrassement…

Ensuite, on l’ignore…

Rien, peut-être, qui ne vaille la peine…

 

 

Rivières – lacs – roches – herbes – arbres ; notre quotidien sauvage – notre refuge journalier en terre d’exil…

 

 

On aimerait parfois aller comme l’eau fraîche – infatigablement…

 

 

Temps d’averse sans refuge – nul abri – ni au-dehors, ni au-dedans. Où que l’on soit – des trombes d’eau qui déferlent – à chaque instant. Plus qu’une douche froide – une submersion – un plongeon au fond des abysses…

 

 

L’homme contemporain s’ennuie faute d’aventures et d’explorations nouvelles – plus de terra incognita pense-t-il… Aussi cherche-t-il le grand frisson à travers quelques indigents loisirs à sensation…

Qu’il plonge donc en lui-même et qu’il affronte ses pires démons – et il verra s’il n’y a pas là matière à frissonner – à vivre les plus grandes peurs – à côtoyer mille fois la mort et la folie – à devoir lutter sans cesse pour rester en vie…

Il n’y a, sans doute, de plus terrible épreuve – ni de plus belle aventure – pour l’homme…

 

 

Plongeon dans le noir – la terreur – l’inconnu…

A chaque instant – l’incertitude paroxystique – et la surprise de tous les revirements…

Mille Diables qui se déchaînent – mille bouches carnassières – mille couteaux acérés – prêts à vous déchirer – à vous lacérer – à vous dévorer… Et vous, nu et tremblant – entre coups et esquives – entre lutte et vaine négociation – l’âme vaillante et fragile qui s’incline et se redresse – qui s’incline encore – prête, elle aussi, à lutter jusqu’à la mort – jusqu’à la capitulation…

Pas d’allié, ni d’alliance possible. Seul contre tous – seul contre soi – le duel atemporel – le plus grand défi de l’homme…

 

*

 

Il ne faut rien croire – n’être certain de rien – ne se fier ni aux mots tendres, ni aux promesses. S’engager, donner et jouir dans l’instant du partage – puis, tout brûler – ne rien conserver – pas même le souvenir…

 

 

La beauté de la solitude qui, peu à peu, se retrouve. Cette force – cette joie – cette intensité – d’être avec soi – au cœur de l’essentiel – sans compromission – sans renonciation – l’être pour lui-même…

 

 

Il faut tout vivre – tout goûter – tout expérimenter – le pire et le meilleur – l’abominable – le plus terrifiant – le plus commun – le plus rare – le plus haut et le plus bas – pour commencer à savoir – un peu – ce qu’est vivre – ce qu’est l’homme – ce qu’est vivre en homme…