02 décembre 2017

Carnet n°51 Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Les 10000 chants du monde ne résonnent plus à mes oreilles. Je marche inlassablement sur des chemins de silence où m’accueillent des myriades d’arbres et d’oiseaux. Je m’assois sur les rochers qui surplombent la plaine où les visages grimaçants se courbent sous le poids des peines. Je n’entends plus ni leurs cris ni leurs pleurs. Je cueille d’une main la rosée et d’un doigt offert au ciel, je m’ouvre à l’Infini. Qui sait que mes pas m’ont déserté ? Que mes mains ne sont plus miennes ? Et que mon visage s’est effacé ?

 

 

Je suis un personnage. Un minuscule personnage. Effrayé par ce monde si vaste.

Et toi ? Qui es-tu ?

Je suis… toi… je suis… l’espace… je suis… le monde… je ne suis… rien…

Qu’allons-nous faire pour vivre ? Et trouver un peu de joie ? Dans ce monde si désolant où l’on ne rencontre que pleurs et misère. Dans ce monde de bêtes affamées. Dans ce monde de drapeaux et d’épées où l’on voit partout le sang couler...

Le sang coule en effet… la terre se nourrit d’elle-même… peut-on empêcher le sang de couler ?

 

*

 

Le monde semble une machine infernale. Il n’a pourtant davantage de consistance qu’un songe.

 

 

Il marcha longtemps avant de témoigner. Sur toutes les pistes, il avait erré. Que fallait-il voir ? Il se posa longtemps la question.

 

*

 

Tu L’habites quand tu n’es pas.

 

 

La présence, le monde et le personnage ne font qu’Un.

 

 

Il n’y a de jours à bannir. De pièges à détruire.

 

*

 

La poésie l’avait toujours profondément ennuyé. La poésie absconse. Celle que l’on ne comprend pas. Non par manque d’intelligence. Mais par l’ésotérisme outrancier de ses auteurs.

 

 

Une bague au doigt ? « Moi, jamais » avait-il crié. Une voix en lui s’était révoltée. Une autre, plus sage, s’était mordu la langue. Jusqu’au sang. 

 

*

 

Nous ne sommes qu’un rêve…

Oui mais… qui est le rêveur ? Qui nous rêve… ? Et peut-on le rencontrer ?

Marchons ! Et allons à sa rencontre…

 

*

 

L’heure chavira. Et le plongea dans l’abîme.

 

 

Il se délesta de toutes charges. De toutes fonctions. Et s’en fut dans son plus simple appareil. Un cerveau chargé à bloc. D’une incroyable sophistication. Obstacle quasi rédhibitoire à marcher nu.

 

 

« Avec en tête, tous les rêves du monde, que puis-je faire ? » se demandait-il. L’encombrement tenace agissait comme un étau. Et la vie, pourtant, le pressait à vivre. Et pour lui, vivre c’était comprendre.

 

 

Aucun lieu où habiter. Il rêvait d’espace. Et d’Infini. Aurait aimé savoir où ils se logeaient.

 

 

Il rêvait d’Absolu. Et d’éternité. Mais ne voyait partout que de misérables organismes rampant vers le confort. Et le gain dérisoire de quelques années de vie supplémentaires. Triste monde, pensait-il souvent.

 

*

 

Le rien infinise. Et l’espace s’éternise.

 

*

 

Il refusait toutes formes de contrainte. L’écriture, elle aussi, se devait d’être libre. Libérée des cadres. Libérée des formes. Libérée même de l’idée de lecteur. Soumise à la seule aliénation de son auteur.

 

 *

 

La misère écarlate des rouges à lèvres. Il éprouvait une étrange attirance mêlée de dégoût pour les femmes peinturlurées. N’était pas dupe de leur misérable stratégie pour susciter le désir de pénétration (pour plagier la fameuse — et affameuse — phrase de Houellebecq).

 

*

 

Le monde se retire. Il gisait au creux de sa main inerte. L’océan avançait. Submergeait les terres arides. L’univers bientôt prendrait fin. Un dernier rire avant de disparaître.

 

 

Le soleil brillera toujours. Seul le rire des hommes est fragile.

 

*

 

Je me sens si dérisoire. Si vulnérable. Si seul.

Mais ne sommes-nous pas tous ensemble… ?

Sommes-nous seuls ? Les gens et le monde existent-ils ?

Allons à leur rencontre… nous verrons bien…

Et chemin faisant, ils allèrent à la rencontre du monde, s’arrêtant ici et là…

 

*

 

Le personnage résiste. Le sempiternel refus de la compromission et de la soumission à toutes formes contraignantes. A tous modèles de pouvoir. De vieilles lunes (pour le mental). Reflet de soi, oui. Refus inconscient de son propre autoritarisme et de sa propre mesquinerie. Mais on y sent aussi une résistance plus profonde à la monstruosité. Toujours ce besoin d’innocence, d’honnêteté et de pureté. Et son impossibilité d’advenir au niveau phénoménal. L’immaculé n’appartient qu’au nouménal. Alors pourquoi ce besoin de le voir fleurir dans le monde ?

 

 

Rejet du leurre. Et de la manipulation mentale si répandue ici-bas. Toujours à l’affût de toute idéologie sous-jacente. Et du besoin quasi organique de chaque forme d’étendre son territoire physique ou symbolique (pouvoir et puissance). Profond mal-être à la vue de ce processus. Et refus absolu d’y être impliqué (en tant que forme). Serait-ce un refus profond (viscéral) du réel ? Ou tout au moins de l’une de ses caractéristiques centrales ? Car partout en effet, cette dimension est à l’œuvre. Ô quel terrible conflit (ou quelle terrible incompréhension ?) que celui de vouloir la pureté là où elle ne peut advenir !

 

*

 

En ces temps d’amertume outrancière, il divaguait sur l’horizon. En ces temps d’asphalte piétiné, il fit halte. Aurait préféré rejoindre le silence. Mais à la périphérie, la joie s’éloignait. La fouille l’écartait de son centre. Ondulations des frontières mouvantes. Délices amers de l’enfouissement. Secousses de la dérive. Dérivations et déviance. Grand écart par-dessus la norme. Semelles posées aux extrêmes. Assise poreuse et inconfortable. Il lui fallait à présent se laisser happer par l’un des pôles. Laisser le mouvement le porter vers ses contrées naturelles. N’opposer nulle résistance au libre déploiement de son destin. Forces en mouvement inébranlables. Puissance à l’œuvre rognant la volonté personnelle d’investir une direction. Anéantissement des aspirations. Choix et libre arbitre illusoires dévastés par les flux en présence. En ces temps d’incertitude, nul point d’accroche. Nulle bouée. Nul horizon. L’abîme de chaque instant. L’abîme de l’immobilité. L’abîme de chaque pas. Tiré entre ciel et profondeur de la terre. Entre zénith et nadir. Disparition de la mobilité de surface. Disparition de toute horizontalité. Surface plane réduite à néant. Comme si la verticalité imposait sa puissance. Implacable. L’enjoignant aux montées et aux descentes sur l’unique axe survivant. Entre noirceur des abysses et transparence du ciel. Quelque part (entre les deux) il se tenait, mobile. Espérant seulement l’irrépressible attraction de la lumière. Et misant — sans doute avec trop d’espoir — sur son attrait si ancien. Comme si le temps des divagations horizontales s’achevait. Comme si le temps des errances de surface prenait fin. Comme si la verticalité s’imposait enfin comme seul chemin. Pour que le marcheur usé par les pas et les paysages du monde se laisse enfin porter par le vent et les forces (telluriques) qui l’ont placé en ce lieu. En cette aire d’envol ou de plongeon. Encore soucieux de la direction mais impuissant à la déterminer. Obligé de se la voir imposer.

 

*

 

J’aimerais rencontrer un sage. Un vieux maître de l’humanité

Parle… Que veux-tu savoir ?

 

*

 

Ne pas alimenter la sauvagerie du monde. Ne pas la juger. Ne pas la condamner. Et ne pas la nourrir. Cette violence ontologique du phénoménal a (sans doute) pour fonction de faciliter la compréhension à l’œuvre. Permettre aux différents organismes (formes et êtres) de la vivre du dedans afin de leur faire intégrer (entre autres) le respect fondamental de ce qui est — le manifesté et ses deux grandes catégories perceptibles : le vivant et l’inerte.

 

 

 La légèreté consistante de l'être.

 

 

Entremêlement resserré entre personnage et présence. Indissociables. Les singularités et caractéristiques du premier sont accueillies. Et insérées dans l’espace. Dans une étrange combinaison où la dimension égotique, ses conditionnements et ses limites trouvent enfin un espace d’acceptation. Et d’intégration. Dans lequel l’Absolu se manifeste à travers les spécificités du personnage toujours entaché de résidus égotiques. 

 

*

 

L’éveil est déjà là. Il suffit de s’y ouvrir. D’être présent à ce qui est là. A ce qui naît. A ce qui passe. A ce qui meurt. Présent à tout. Présent à rien. Aux obstacles qui n’en sont pas. Aux encombrements qui tirent leur source du vide. A la colère. A la tristesse. A la solitude. Présent aux jours qui passent. Présent à tout ce qui s’efface. Et quand tout s’efface, l’on demeure.

 

*

 

Les heures rocailleuses s’étiolent. Aire plane du temps.

 

 

Sur la terre enchanteresse, un décor. Des paysages d’infortune. Et dans les abysses, l’âme qui s’élève. Pour habiter de l’autre côté du rempart. Après des pertes immenses. La déchéance des représentations. Des rythmes paisibles et endiablés. La terreur des visages. L’appel des horizons. La sécurité des frontières. Les secousses salvatrices. Le ciel nu. La terre des métamorphoses. L’œil hagard. L’âme errante. Le territoire infini. L’absolue demeure. La présence éternelle enfin.

  

 

Gouttes délicates. Joie sans tache. Déferlement et désert. Charivari renversant. Ephémères contrées. Herbes couchées. Prairies clairsemées. Oublieux du passé, tu avances. Happé par les paysages. Terre jonchée de feuilles. Allongé contre le roc saillant. Tu t’agenouilles devant la beauté des cimes. L’oreille attentive au désarroi. A l’éviction des mondes. La traversée de la porosité sans relief. Des surfaces lisses et imbibées. Ternies d’aucun espoir. La disgrâce du cœur délaissé. Les meurtrissures s’éparpillent. Sans concession tu demeures. Indemne des prises d’assaut. Léger, tu danses. Etonné des printemps nouveaux. Ravi de tant de splendeur. Les étoiles se courbent. Si légères à tes pieds fleuris. Tu danses sur la crête. La masse noire du monde au loin. Défaites les tentatives. Le son du bois se fait sourd. L’appel de la forêt. Tu cours parmi les arbres. Insoucieux des épines et des souches. Tu ne rêves pas. Tu vis. Le noir à tes trousses ne t’effraie pas. Le souffle s’étend. 

  

 

Terre éteinte. Ciel resplendissant. Unitaire. Dégagé des empreintes. Des surfaces. Décors réconciliés. Parterres fleuris sur le ciel ouvert.

 

*

 

Il se tenait à l’écart du monde. Juste à côté de la vie. Pressentant que c’était là l’unique passage pour entrer en elle. Et la laisser entrer en soi. Afin de remonter jusqu’à La source.

 

 

Intrépide en pensées. Mais craintif (comme une huitre) devant l’écrasante puissance du monde.  

 

*

 

La demeure est cossue. Et l’herbe grasse. Aussi gras que le rire des convives attablés devant le banquet. Orgie d’oisiveté et d’insouciance. Expression manifeste de la fuite. Et toujours l’ennui qui attend derrière la porte.

 

*

 

Heures creuses et solitude. Portes d’accès à la plénitude souveraine

 

*

 

Le monde pouvait courir à sa perte. Il pouvait même disparaître. Il demeurait assis à ses côtés. La Vie maintenant son regard dans ses bras réconfortants.

 

 

A l’issue du carnaval, les figurants ôtent leurs plumes et leurs parures. Délaissent leur costume à paillettes en pleurant, happés par leur misère reléguée aux oubliettes pendant les quelques instants de la fête. 

 

 

Sur des tablettes vierges, le destin s’écrit. Arriverait-il à bon port ? La Vie se chargerait de la destination des corps. Quant au reste, le ciel était toujours transparent.

 

 

Que le monde s’efface dans le silence ! Et cette voix en lui qui ne cessait de crier…

 

 

A quoi bon soumettre les hommes au pire ?  De cette fange, le meilleur demeure invisible.

 

*

 

Il haïssait les intellectuels qui ornent leurs discours et leurs livres d’un hermétisme volontairement abstrus et sophistiqué. De la poudre jetée aux yeux crédules. Des ponts d’or vers de longs détours.

 

*

 

Derrière les gesticulations et la rumeur des villes, il entendait un long cri silencieux. Comme un bruit de chaînes invisibles que l’on racle sur le bitume. Et qui confine les Hommes à l’agitation et à la fureur.

 

 

A la terrasse des heures, il voyait les âmes s’impatienter.

 

 

Le cours de choses. L’odieux et admirable cours des choses. Et le regard inouï qui accueille la ronde.

 

*

 

Aucune méthode. Aucune stratégie. Laisser le mouvement guider la spontanéité. Le naturel est assuré de trouver sa pente…

 

*

 

Le destin lacustre des automates. La rouille. Et l’engloutissement.

 

*

 

L’écriture et la parole. Une farandole de mots glissant dans le silence.

 

 

Le personnage séquestré dans ses limites crie son désir d’Infini. Mais qui l’entend ? L’espace est le seul lieu de l’écho. La source même de la voix. Et le réceptacle de sa lente agonie. Jusqu’à son effacement total. Ondes plates et résonances dans le silence.

 

 

Ces mots, se demandait-il, serait-ce un récit ? Des fragments ? Un journal de philosophie poétique ? De poésie philosophique ? Non ! L’état brut de l’expression de la vie. L’une de ses innombrables manifestations langagières.

 

*

 

Le recueil des heures tranquilles. Bien calées au fond de sa maigre besace. Sous des tonnes d’ennui, de cris et de désespérance. Entourées de l’espace salvateur qui dissout les malheurs, les frustrations, les écœurements et les rancœurs.

 

 

Il surprit le monde. Assistait à ses mille spectacles. Une nonne dans la rue tendant la main vers l’horizon pour indiquer son chemin à un passant, un oiseau se désaltérant à la fontaine d’un village, un vieux assis sur un banc. Les commerçants attendant les chalands derrières leurs étals. Les amoureux en promenade se tenant par la main. Les vieilles traînant leur caddie en revenant du marché. La rumeur de la ville. Et le regard perdu. Absorbé par l’immense scène du monde.

 

*

 

Fréquentation du monde humain l’espace de quelques instants. Comme une brève incursion dans la vraie vie des gens, faite de représentations et d’idées… comment leur dire que cette vie-là n’est qu’un mirage ?

 

 

Laisser le temps dégrader les corps. Cadenasser les esprits. Jusqu’à l’explosion. Jusqu’à la disparition.

 

*

 

Le goutte-à-goutte laborieux de la pluie qui recouvre chaque parcelle de la terre…

 

*

 

Toujours laisser la Vie se manifester. S’exprimer. Ne pas — autant que possible —  stopper, briser, contrarier ou cadenasser ses élans. Ne pas créer de mouvements antagonistes. De mouvements de résistance. Tout laisser naître, croître et s’éteindre dans le silence.

 

*

 

Sur l’immense scène du regard se jouent les farces et les drames — petits et grands — les pirouettes, les cabrioles, les pieds-de-nez, les longues glissades… jouets du mouvement, les formes s’y prêtent bon gré mal gré, le cœur grave ou l’esprit léger, engluées dans la toile infinie où les destins se croisent et s’emmêlent…

 

 

Le départ majestueux des foules… dans un lent (et long) mouvement vers l’Inconnu.

 

*

 

Le livre est un compagnon de route facile et peu exigeant. Il s’offre et réconforte.

 

 

Le crépuscule des ombres. Toujours mortifères.

 

*

 

Il n’est besoin de rien pour être vivant ; un peu d’air, un peu d’eau, quelques fruits, quelques légumes, quelques vêtements, un abri contre la pluie et le froid. Et le corps est à son aise.

 

 

Les Hommes : des yeux fermés. Et une énergie brute. Gesticulante.

 

 

Dans une église, il vit deux visages se prosterner à la face de Dieu. L’un croyant sans doute y voir le Père tout puissant. L’autre sentant simplement qu’il s’agenouillait face à lui-même. Comme deux parties célébrant leur gratitude et leur reconnaissance réciproques.

 

*

 

Grandir sous les nuages. Mûrir dans le brouillard. Pas étonnant que les hommes ne voient pas le ciel ! Et que la cécité les frappe quand il leur est dévoilé !

 

 

Lorsque tu es encombré d’idées sur ce que devrait être la vie, il faut t’attendre à vivre la grande misère des attentes et de la prétention.

 

*

 

En ses terres reculées, il continuait d’observer le monde.

 

 

Le progrès (technique) semble avoir pour seuls desseins (conscients ou inconscients) de se défaire des désagréments du corps (pesanteur et douleur essentiellement) et de faire advenir sur le plan phénoménal (et au niveau mental) — de façon maladroite et intelligente mais sans aucun doute en vain — les caractéristiques principales du nouménal (paix, joie, éternité, infini, liberté, amour).

 

*

 

[Carnet de l'exploration de l'être]

La double thématique de la désidentification et de l’unité m’a longtemps hanté sans que je réussisse à en percer l’apparente contradiction. Aujourd’hui, quelque chose peut-être a été compris. C’est comme s’il s’agissait en premier lieu de se décoller du mental (distanciation) pour habiter l’arrière-plan (la présence). Puis, dans un second temps, lorsque la présence est habitée, de sentir que l’on ne fait qu’un (parfaite unité) avec les mouvements, que la présence ne fait qu’un (qu’elle est complètement collée) aux phénomènes ; pensées, mouvements du corps, mouvements émotionnels etc etc etc.

 

*

 

La beauté sournoise de l’éphémère. Au pied des marches, j’attends que le ciel descende. J’ai préparé sa venue. J’ai déblayé l’espace. Remisé les médailles. Les ai jetées dans l’abîme. Le néant les a englouties. Ne reste rien. Et j’attends sans impatience sa venue.

 

 

De son grand œil nécrophage, l’Infini nous guette. Impatient de se repaître de nos cadavres chimériques, de nos pelisses désossées, de nos prétentions décharnées.

 

*

 

Le rien s’invite jusque dans nos yeux apeurés, claquemurés derrière leurs remparts, leurs pont-levis et leurs hauts portails cadenassés où nous croupissons d’ennui, de peurs et d’envies tièdes en espérant sans y croire que le vent déblaiera tous les spectacles qui nous tiennent prisonniers en distrayant tristement notre détention chimérique. 

 

 

Ah ! Cette mélasse organisée qu’est le monde ! La vie — phénoménale — demeurera toujours un furieux bordel !

 

*

 

On puise avec aveuglement dans la grande encyclopédie des âges, en y cherchant un modèle, une référence. Toujours, bien sûr, inutiles et apocryphes.

 

 

Aucun mot, aucun livre, aucune bibliothèque, aucune littérature, aucune forme d’expression ni même aucune manifestation (phénoménale) ne saurait égaler un seul instant de présence silencieuse.

 

*

 

Sans masque ni costume, je suis nu devant l’Infini qui m’absorbe et me recrache au cœur de mouvements purs. Au sein de la présence pure.

 

 

J’écris pour ne pas sombrer davantage dans la bouche béante du néant qui m’aspire tout entier. Je me laisse y conduire et y résiste à la fois. Effrayé de tant de rien. Et d’espace…

 

 

La grande débâcle des heures.

 

 

Le piège du monde où l’on s’enlise. Ses douces sirènes qui nous tirent du repos des heures tranquilles et nous invitent à quitter notre sommeil pour rejoindre la marche folle et avide. Quelle hérésie que de s’y résoudre ! Pourquoi ne savons-nous pas, à cet instant, transformer la quiétude ronronnante et ennuyeuse en présence souveraine et tranquille ? Nous sommes encore trop chargés d’idées et de rêves auxquels nous nous attelons avec une déraison furieuse.

 

*

 

Le monde ne contient que ce que nous lui attribuons. En réalité, il est aussi vide et dépeuplé que l’espace. Le tourbillon des phénomènes est un songe déplaisant. Un entrelacement de chimères délétères.

 

*

 

L’eau claire s’éprend du temps qui passe. Demeure le mouvement éternel. La présence pure entachée d’aucun soleil. D’aucune étoile. Descend la rivière jusqu’à l’embouchure, plonge dans l’océan, renaît, réapparait ici et là en nuages, glaciers, nappes souterraines. Délicieuse félicité.

 

*

 

Parmi les oiseaux sifflotants, les bruits du cœur s’emmêlent, se détachent. Pulse le sang, courent les ondes. On demeure sans visage. Et le grand corps nous émeut de ses battements.

 

 

Les heures sont légendaires dans la mémoire. L’heure présente scintille en silence. Et aussitôt s’efface.

 

*

 

Les 10000 chants du monde ne résonnent plus à mes oreilles. Je marche inlassablement sur des chemins de silence où m’accueillent des myriades d’arbres et d’oiseaux. Je m’assois sur les rochers qui surplombent la plaine où les visages grimaçants se courbent sous le poids des peines. Je n’entends plus ni leurs cris ni leurs pleurs. Je cueille d’une main la rosée et d’un doigt offert au ciel, je m’ouvre à l’Infini. Qui sait que mes pas m’ont déserté ? Que mes mains ne sont plus miennes ? Et que mon visage s’est effacé ?

 

 

A l’ombre du tilleul, je repose. Caché par les haies de bouleaux, les pas me portent vers l’inconnu où les songes n’ont plus cours. L’herbe m’accueille et offre à mes reins une couche délicate. Roi du silence et du rien, vagabond misérable aux yeux des Hommes, mon trône n’est visible que du ciel que si peu habitent. Et mes larmes coulent sans tristesse devant l’indigence du monde qui offre à ses créatures de misérables spectacles dont elles ne se lassent jamais. Je me retourne sur ma couche étoilée offrant mes yeux sans visage à l’Infini dont je me nourris en silence.

 

*

 

L’heure s’échafaude toujours en silence. Sournoise, sous la présence.

 

 

Mille monstres sortis de nos vieilles lunes guettent notre visage sans histoire. Mille histoires poussent notre tête en avant, s’accrochent aux mille rêves que nos oreilles distraites entendent. Qui a dit que nous sommes seuls ?

 

 

Le monde martèle la terre de ses pas, envahit le territoire. Le silence demeure la seule réponse.

 

 

Les crocs-en-jambe de l’abîme bien décidé à nous faire tomber dans le vide.

 

 

L’heure s’étiole en pirouettes devant nos yeux indifférents.

 

 

Le monstre froid se régale de nos songes trop tièdes.

 

*

 

Les têtes s’affichent hautes mais la lassitude a déjà gagné les cœurs. La compréhension est en marche. Ne reste qu’à attendre l’injonction du néant. Et l’appel du vide. La déconvenue des heures devant le silence.

 

*

 

L’abîme est la plus grande des certitudes. On ne sera plus jamais disposé à édifier le moindre monument.

 

*

 

L’heure se couche en silence. Et je me repose enfin.

 

 

On aimerait jouir du rien. Et c’est le Tout qui nous est offert.

 

 

L’extrême douceur du rien caresse notre tête vide. Encombre encore l’absence de tout. Le manque n’est plus. Mais qui sait si le monde existe ?

 

*

 

Transparente est la brume dont s’enveloppe la tête. Mais de l’intérieur opaque demeure le brouillard.

 

 

A intervalles réguliers, je meurs. Et dire que je n’existe pas

 

*

 

Le monde s’agenouille à mes pieds crasseux où il a entrevu de l’or…

 

 

La tête s’agenouille devant le corps qui s’agenouille devant le cœur que surplombe le monde que surplombe le vide. Et l’on nous parle de réalité !!? Et de l’existence de Dieu !!? Le vide demeure notre seule patrie. Et dire que certains hommes sont assez fous pour en faire une nouvelle église !

 

*

 

Sous nos pas, la brume s’est dissipée. Et l’on s’agenouille au soleil couchant. Aux terrasses du monde, nulle âme. Ivre de ciel et de joie. Les montagnes ont jeté leurs eaux claires sur la plaine. Les crêtes regorgent de lumière. On s’étend sur le sol, les yeux assagis. La vie foisonnante à nos pieds. Un sourire délicat s’esquisse sur nos lèvres ravies. Heure glorieuse et sereine. On baigne dans la tranquillité du jour finissant. Et sur les chemins sans importance, les pas nous portent vers l’instant d’après. Les rochers accueillent l’assise légère. Le regard et l’Infini s’enlacent. Les paysages portés aux nues par la grâce s’effacent et réapparaissent. Les pieds s’évanouissent en silence. Les silhouettes dansent parmi les nuages passagers. L’heure s’éteint. Ni soir ni lendemain. L’éternité cueille le labeur du jour. Et nos yeux fermés se jouent des décors. Arbres, pierres, collines et forêts. Le temps s’est dissipé. On regagnera bientôt sa masure où l’on pourra s’endormir le cœur en paix.

 

*

 

Le monde est ce que je vois. Et ce que je sens…

 

 

Les fourmis vaquent à leur labeur tranquille. Les pierres, à leurs yeux, sont des montagnes. Géants de calcaire qu’il faut gravir ou contourner. Assis au milieu de leur steppe, je contemple au cœur des paysages, leur étrange balai.

 

 

Dans la vaste plaine isolée — entourée de forêts et de montagnes — je regarde les nuages haut dans le ciel imperturbable. Seul parmi les insectes et les oiseaux. Assis au pied d’un arbre sur le sol rocailleux, le chant des cigales berce mon repos. Au loin, l’espace ouvert se rapproche et me saisit. Tout baigne dans l’Infini.

 

 

Entre le ciel nuageux et la terre ombrageuse, les mouvements incessants. Et la conscience immobile. Qui voit ainsi le monde bouger… sans se laisser fasciner par ses mirages… ni participer à ses farces tragiques ? Economie des pas, des gestes et de la parole mesurés par le strict nécessaire. L’essentiel habité, dépouillé de tout superflu laisse se manifester les résidus égotiques et les incontournables fondamentaux physiologiques sans réellement y prendre part ni même se sentir concerné par leur survenance dans l’effroyable, mythique et désopilante comédie que les Hommes — paraît-il — appellent réalité. 

 

*

 

L’heure n’est plus à la vantardise. Il convient d’affronter ses démons. D’abattre ses chimères. De se défaire de ses voiles opaques.

 

 

La destination ne s’offre qu’au regard perdu. Les combats et le travail sont d’un autre âge. D’une époque à présent révolue. Que peuvent l’épée et la faucille contre le regard ? Le vent qui tournoyait au-dessus de notre tête a tout balayé. Et que sommes-nous devenus ? L’existence du monde autrefois si tangible — si certaine et si rassurante — n’a pas résisté à ses assauts incessants. Notre existence-même que nous pensions si réelle s’est étiolée. Nous ne savons plus qui ni ce que nous sommes… avons-nous même déjà existé ? Nous l’ignorons. Et la question-même a perdu tout attrait. Nous ne savons pas. Et cela nous est égal. Nous sommes. Simplement.

 

 

L’heure s’efface sans crainte. Nous n’existons plus. Mais rien n’a disparu.

 

*

 

Les saisons dévastatrices. Et les siècles n’en finissent pas de hurler… le cri rauque et désespéré des peuples… le cri ardent du progrès… le cri silencieux des forêts et des glaces… le monde est un cri commun — et démultiplié — qui cherche aveuglément la source de ses râles et de ses échos…  nostalgique (sans doute) du silence et des déserts…

 

*

 

On s’engouffre dans des jeux anesthésiants et des joutes territoriales pour échapper à l’unique rencontre qui vaille en cette existence. Celle qui saurait nous tenir en dehors de la vaste mascarade et de ses vaines tentatives de remplissage…

 

 

Le support maladif des heures où l’on s’accroche à ses chimères…

 

*

 

Le monde s’écharpe devant mes fenêtres et une douce mélancolie me retient à l’intérieur. J’aimerais songer à d’autres combats. Mais le supplice est trop fort pour que je m’y résolve.

 

 

Le feu a déjà tout dévasté. Et ne restera bientôt que des cendres. Du vent et des cendres. Du vent et de la poussière. Ainsi donc est la vie.

 

 

Les livres posés sur ma table de travail sont un rempart. Un donjon dérisoire qui ne me protègera jamais de vivre. Ils me donnent l’illusion d’une distance avec le monde. Mais je ne suis pas dupe. Le vivant continue de battre en moi.

 

 

Enfant déjà, je ressentais un grand besoin d’espace et de temps pour m’adonner à mes jeux. Adulte, les jeux m’ont quitté. Et le besoin d’Infini a remplacé les plages de solitude sans contrainte ni sollicitation. On n’échappe pas ainsi aux graines que l’on porte en soi et qui ne demandent qu’à éclore sur les terrains propices que la vie nous choisit.

 

 

Le monde a perdu son attrait. Quelques visages à présent veillent sur moi. Le monde s’est rétréci à quelques figures bienveillantes. Et à mesure de ce rétrécissement, l’Infini s’est élargi

 

 

Le ciel est ma patrie. Et les arbres mes seuls frères. Chaque jour, je parcours la forêt à petits pas. La marche est lente et attentive. Ma communauté est végétale. J’ai toujours eu l’âme forestière. Comme mes congénères immobiles, je suis épris d’Absolu et de lumière.

 

*

 

Entre les jours, je me tiens. Sous la surface des choses, je devine des mondes imperceptibles. Inaccessibles aux sens. Une infinité de mondes parallèles. Des infra-mondes, des supra-mondes, des arrière-mondes projetés par l’esprit insatiable et fasciné par ses propres créations. Un écheveau d’images. Un labyrinthe de représentations où l’organique ne peut s’infiltrer. Un condensé de perceptions et de sensations impénétrables où les paysages et les frontières se traversent en une fraction de seconde.

 

 

La nature se vide de sa substance. L’organique se dessèche et se décompose. Des trépas en cascade. Des amoncellements d’os, de cadavres et de molécules. Une recombinaison incessante de matière et d’images.

 

*

 

L’heure peut approfondir les siècles. Jamais les transcender. Excepté lorsque le silence remonte à son origine. Alors le temps disparaît. Les gestes s’éloignent des gesticulations réactives pour devenir naturellement féconds, intrinsèquement consistants, ontologiquement justes. Indépassables.

 

 

Nous sommes des Dieux sans créateur. Et dire que les Hommes se prennent pour des créatures !

 

*

 

L’abîme céleste accueille tous les naufrages. Et les naufragés encore terrifiés par la traversée. Déjà ébaubis par tant de transparence et de simplicité.

 

*

 

L’exploration du territoire lui semblait à présent inutile. Il l’avait maintes fois parcouru en cartographe consciencieux et discipliné. Il s’assit donc au pied d’un arbre. Et attendit que le ciel descende. Dorénavant une seule chose lui importait : habiter à chaque instant la présence, fondre sa singularité à  l’Infini, n’être qu’Un avec les choses et leur cours fluctuant, vivre pleinement la liberté et l’espace. Il connaissait les hommes. La nature. Les animaux. Le règne de l’organique. Les méandres de l’affect et du psychisme. Avait visité toutes les contrées imaginables. L’existence des uns et des autres n’avait plus de secret. Il connaissait toutes les régions et tous les visages de la vie. Que pouvait-il désormais attendre d’elle ? Elle lui avait dévoilé son intimité et ses apparents mystères. Il la voulait à présent aussi nue que lui-même pour préparer leurs noces. Et célébrer leur union. La fête auprès d’elle était déjà grandiose. Mais il la souhaitait permanente et sans faille.

 

*

 

Le roc maladif des chimères. On y enfonce un pic muni d’une grande longe attachée à notre cheville et l’on se plaint d’être prisonnier…

 

*

 

Il est des êtres au physique disgracieux et au costume défraîchi qui portent sur leur visage une infinie beauté et au fond de leur yeux une bonté insondable…

 

 

Tout homme (et sans doute tout être) a à la fois le pressentiment et la nostalgie de ce qu’il est réellement — plénitude, paix et joie — qu’il cherche de façon désespérée et maladroite à titre individuel à travers tout ce qu’il entreprend et qu’il tente inconsciemment et de façon collective d’aménager en système organisé sur le plan phénoménal. 

 

*

 

La vie humaine n’est que remplissages et évitements, une fuite perpétuelle de ce qui est. Alors que ce qui est constitue le matériau-même, le seul outil nécessaire à la compréhension et à la rencontre avec soi, sources du véritable contentement — cette joie et cette paix — au-delà des satisfactions mentales toujours liées aux circonstances, aux situations et aux contenus existentiels.

 

*

 

La route sans fin vers soi où nulle impasse, nul virage ne peuvent être anticipés. Où l’inconnu se découvre et s’explore à chaque instant…

 

 

Etre là. Simplement. Etre simplement là. Présent…

 


Carnet n°50 Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Le silence des heures profondes. Assis parmi les arbres et les herbes du chemin. Couché parmi les fleurs sauvages et les insectes qui peuplent le sol. Et l’azur au-dessus de notre tête. On s’émerveille du vent et des nuages. De la vie qui nous entoure en nous entraînant parfois dans sa danse… 

 

 

Seul dans la montagne, les pas portent vers l’essentiel. En ville, ils en éloignent. Dans la forêt ou sur les crêtes, on parcourt les chemins sans penser à la destination. Dans les rues, on court ici et là en s’attelant à mille besognes et l’on s’y perd.

 

 

Où habitons-nous pour nous sentir si misérables ?

 

 

Quand on est à l’écoute, on suit naturellement ce qui nous est naturel

 

 

Assis à l’ombre d’un arbre ou allongé sur les pierres du chemin, l’heure s’épuise en silence. Le ciel et les paysages entourent notre solitude joyeuse et sereine. Naturellement à l’aise dans ces décors naturels.

 

 

On ne fuit ni les hommes ni les villes. Mais notre cœur nous enjoint naturellement à la solitude des grands espaces peuplés d’arbres et d’oiseaux. On y est et y vit à notre aise. La compagnie des hommes en général ne nous enchante guère. Et il n’est pas rare qu’elle nous mette au supplice. Nul n’en est responsable. C’est une inclination naturelle qui nous fait apprécier davantage les merveilles de la nature et la compagnie des animaux que le bavardage incessant et les histoires dérisoires des hommes. Ainsi j’aime marcher seul avec mes chiens dans les collines ou dans la forêt. Loin du monde, on éprouve un délicieux sentiment de liberté. De vivre une existence riche, profonde et vraie. Une vie presqu’exclusivement sensorielle. Sans histoire ni souci. Sans image, sans parole ni pensée. Une vie simple et belle. Organique et inspirante où la présence peut s’habiter sans entrave. Bien plus que dans la société des hommes où règnent trop souvent le factice, les conventions et les représentations qui sollicitent et interpellent le personnage au point, bien souvent, de se voir quitter (à regret, bien sûr) cet espace impersonnel d’arrière-plan. Comme si l’excès de stimuli nous ramenait immanquablement au rôle que le monde aimerait nous voir jouer. A cet égard, la solitude est une précieuse compagne qui nous libère des griffes du monde (et de ses mâchoires happantes). Et qui mérite, à ce titre, d’être entretenue. Comme d’autres peut-être entretiendraient — le terme est aujourd’hui quelques peu désuet — une maîtresse tendre et câline toujours encline à éloigner et à réconforter de la fureur du monde. 

 

 

Ceux qui s’ouvrent à l’être sont de moins en moins soumis au diktat des images qui restreignent ce que nous appelons le monde à une collection plus ou moins variée de représentations figées, étroites, mensongères et illusoires. Toutes ces représentations éloignent du réel, obstruent le passage de l’être (en empêchant d’en ressentir la simplicité et la puissance) et enferment ceux qui y sont soumis dans une geôle de papier aussi illusoire que les barreaux d’images dont elle semble tapissée.

 

 

Allongé dans l’herbe, sans souci du monde, du temps, des obligations, des conventions sociales et des affaires domestiques, l’âme se détend. Se repose. Retrouve son état naturel. Sa véritable demeure. Seule la folie (ordinaire) du mental peut nous faire croire que notre état naturel se trouve dans le faire et l’agir, dans les pensées incessantes et la réalisation furieuse et débridée d’activités et de projets. Ces domaines sont investis à partir des besoins ressentis du corps et du psychisme qui appartiennent à la sphère du mouvement. Quant à l’âme, encore une fois, elle ne trouve la paix que dans le repos, le silence et l’immobilité quand elle sait s’extraire des mouvements du corps et de l’esprit qui lui sont si étrangers. 

 

 

Dans le jardin de pierres, mes ailes reposent. Les rêves d’envol se sont dissipés. L’azur s’est effacé. L’espace est ma demeure. Je suis l’Infini qui accueille le monde. Et l’éclaire. 

 

 

Les oiseaux, haut dans le ciel. Et les feuilles des arbres, folles dans le vent. Et les insectes partout, courant sur le sol. Et le petit homme inscrivant ces lignes sur son carnet. Je vois cela. Et j’ai le cœur en paix. Emu par ces mouvements. Et libre des histoires qu’ils recèlent. Où qu’ils soient, où qu’ils aillent, je serai toujours là, en surplomb d’eux-mêmes. Et je me réjouis de cette proximité que toujours j’aurai avec eux. Je vois partout les formes se frôler, s’ignorer, se heurter, se battre, se blesser, se tuer, s’aider ou se caresser parfois. Et je ne sais que faire pour qu’elles se respectent davantage dans leurs incessants échanges. Et qu’elles trouvent la paix et l’harmonie dans leur cohabitation. Et je pleure parfois de nous voir si démunis. Je sais pourtant que les arbres et les fleurs ne cesseront de pousser, que les lions dévoreront toujours les gazelles, que les prédateurs tueront toujours leur proie. Chaque forme doit ainsi apprendre de l’intérieur ce qu’elle a, elle-même, causé à autrui pour que mûrisse la compréhension afin de s’éveiller à sa véritable nature. A cet espace impersonnel d’arrière-plan. A cette présence immobile et silencieuse qui n’est que paix, joie et amour. Ainsi est le monde des formes avant d’accéder au sans forme

 

 

Une pie au sommet d’un arbre. Un écureuil sautant de branche en branche. Un chien qui s’étire. Le souffle léger du vent. Le défilement tranquille des jours.

 

 

Les instants glorieux où l’âme se repose. L’esprit sage. Et le cœur en paix. L’éternité pourrait bien défiler au rythme des tambours, le silence demeurerait.

 

 

[De la marche]

Griffées par les ronces sur les chemins abrupts, les jambes cherchent leur repos dans le rythme. Attendant sans impatience la pause où elles pourront enfin se délasser. 

 

 

Les chemins de pierres accueillent les pas. Et offrent le monde. Le regard accueille et offre les pas, les chemins et le monde.

 

 

Le territoire s’étend jusque dans l’infini du regard.

 

 

Il n’y a de frontières et de limites que mentales. L’infini est toujours à portée de regard. Nous le sommes. Et y baignons en tant que forme.

 

 

L’heure sombre dans le silence. Je m’éteins peu à peu dans l’Infini.

 

 

Le rien-misère des formes. Toujours dérisoires, fragiles et misérables. Et le rien-infini de notre nature véritable quand tout ce que nous croyons être, avoir et devenir a disparu. Subsiste alors l’être dont on ne peut rien dire (l’infini apophatique). Et entre les deux, le rien-apocalyptique au cours du processus où nos repères, nos certitudes, nos croyances et nos espoirs implosent ou explosent…

 

 

Nu est l’anagramme de Un. Et il ne pourrait en être autrement. Comme l’enfer est sans doute de trop en faire

 

 

L’horizon de pierres s’effrite. Et ne subsiste que l’espace.

 

 

Marchant à une allure soutenue sur les chemins. Ou lascivement allongé sur un rocher, on laisse le corps et la nature imposer leur rythme et leurs mouvements.

 

 

Qu’à chaque instant, la présence soit habitée… ou à défaut que l’essentiel et le grand mystère soient ressentis dans chaque situation. Voilà sans doute mes ultimes exigences mentales…

 

 

On se sent de plus en plus étranger au monde (humain). Non qu’on ne le comprenne… nous avons nous-mêmes baigné dans toutes ces histoires et ces soucis dérisoires. On se sent simplement détaché des affaires du monde. Comme si elles n’étaient que des jeux anecdotiques sans importance ni consistance. Des cris et des gesticulations sans conséquence. On se sent plus disposé à la compagnie des chiens, aux délices des promenades solitaires dans la nature. Et à la rédaction de ces notes — presque sans intérêt — sur ce carnet. Comme si ces activités étaient plus propices à faire ressentir la vraie vie. La vie pleine. La vie déchargée de ses représentations illusoires avec son lot d’images et d’idées toutes faites sur l’existence, le cours du monde et le cours des choses.

 

 

La solitude n’est pesante que pour celui qui éprouve le sentiment de manque, d’isolement et de séparation. Lorsque la présence est habitée, on se sent en unité avec l’environnement. Et il est impossible de se sentir seul et isolé…

 

 

Il m’arrive de m’asseoir à proximité de déjections animales. Et je n’en éprouve nulle répugnance. Les crottes de lapins, de brebis, de chiens, de blaireaux ou de sangliers me portent bien moins au dégoût que la merde humaine. Dans un autre registre, le bruit agaçant des mouches qui tournent au-dessus de notre tête en se posant de façon incessante sur notre corps dénudé, le bourdonnement lancinant des abeilles, le frottement parfois assommant des ailes de grillons, le halètement ou l’aboiement intempestif des chiens me sont plus supportables que le vacarme des marteaux-piqueurs, le brouhaha des rues, le rire et les paroles bruyantes du voisinage (humain), les pétarades automobiles ou les décibels émis par les chaînes hi-fi et les téléviseurs.

 

 

On aimerait que chaque heure s’émancipe du temps. Que chaque instant devienne présence. Laissant le personnage vagabonder là où le corps et le psychisme l’appellent… Moments exquis de liberté. En se laissant simplement porter par le miracle des jours.

 

 

Les saisons mensongères. Et la vie secrète des morts. Jour de deuil ou jour de liesse, on se réjouit de l’heure présente. Perdu au fond des vallées. Assis au faîte des arbres. Debout au sommet des collines. Couché au fond de grottes solitaires. Sous le couvercle des jours tristes ou assis dans l’azur, on célèbre les jeux du monde, la vie espiègle et ses farces cruelles qui déchirent les âmes encore soumises aux légendes et aux mythes du monde qui ne savent voir l’Absolu qui les entoure et les aide à briser leurs chaînes (et leur coquille) pour habiter la liberté et l’infini dont elles sont éprises. On s’agenouille au pied des arbres pour les honorer. On marche dans le vent, les bras en croix et la tête haute dans les nuages, docile aux aventures, aux méandres des rivières et aux caprices de la terre. On salue le spectacle merveilleux, ses tyrans et ses bouffons, sa ribambelle de figurants qui rechignent à jouer leur rôle, les mains besogneuses et les esprits innocents, les râleurs et les mécréants, tous ceux qui marchent avec leur masque qui pend sur leurs genoux, les bourrus et les acariâtres. Puis on oublie le monde, ses spectacles et ses acteurs pour retrouver son antre solitaire.

 

 

L’arbre demande-t-il son chemin ? La fleur se soucie-t-elle des jours ? L’étoile s’enquiert-elle de son rôle ? Le soleil et la terre s’interro-gent-ils sur leur labeur ? L’eau s’inquiète-t-elle de ses bienfaits et de ses dévastations ? Ô Homme, ressens-tu le joug de tes prétentions ? Et entends-tu l’appel du rien qui invite à l’abandon ? 

 

 

L’heure de la débâcle a sonné. Les chimères enfin brisées, l’ange peut s’envoler. Retrouver son paradis perdu. Le ciel à portée de poussière. A portée de misère où l’aigle et le cloporte sont égaux face au mystère.

 

 

Le jour prend soin de la nuit. Et respecte ses heures. La nuit prend soin du jour. Et respecte son labeur. Tous deux œuvrent pour un bien plus vaste qu’eux-mêmes. 

 

 

On danse sur la musique silencieuse des anges. On saisit la trompette du Dieu solitaire. Et l’on joue pour les morts. Et les vivants en sursis qui cherchent la route céleste, les yeux rivés sur leur sente misérable en quête d’une porte ou d’une parenthèse pour échapper quelques instant à l’implacable gravité terrestre, si éloignée de la légèreté et de la transparence du ciel qu’ils pressentent pourtant comme leur demeure véritable.

 

 

Le visage au plus proche de la terre. Là où est le royaume du corps. Le regard au plus proche de la source. Au cœur même de l’espace souverain infini. Là où est notre demeure.

 

 

Le rien ne s’approprie rien. Et de cette caractéristique, il tire sa grâce, sa justesse et sa puissance. Si l’esprit pouvait le ressentir, il jetterait aussitôt aux orties les misérables parcelles du Tout dont il se croit propriétaire.

 

 

Le silence des heures profondes. Assis parmi les arbres et les herbes du chemin. Couché parmi les fleurs sauvages des collines et les insectes qui peuplent le sol. Et l’azur au-dessus de notre tête. On s’émerveille du vent et des nuages. De la vie qui nous entoure en nous entraînant parfois dans sa danse… 

 

 

Un pas après l’autre. Et le monde déjà nous habite.

 

 

L’heure présente si étrangère aux soucis du jour. L’heure si familière du rien qui s’étend. Au point de se fondre à l’Infini. Jointure entre le rien et le Tout. Cet étroit passage désencombré.

 

 

Marcher en silence. Et à petits pas. Voilà un délice pour la chair. Et pour l’âme. Sentir sous ses pieds les cailloux du chemin. Humer les parfums printaniers. Se laisser mouiller par la pluie fine de la journée. Sentir la caresse du soleil d’avril. Voir partout la beauté. Les arbres et les arbustes. Les fleurs sauvages et les herbes drues. Le sable et la terre. Les nuages. Les chiens qui gambadent. L’azur changeant. Les joutes et les querelles d’insectes. Leur combat déchirant. Leur labeur tranquille. Leur cri charmant. Le piaillement des oiseaux. Les jeux et les drames — petits et grands — des créatures sous le ciel. Les champs labourés. Les parcelles de vignes. Les ruines au détour d’un village. Les collines jusqu’à l’horizon. Les sentiers et les chemins. Et les petits pas tranquilles qui retournent chez eux. En sifflotant un petit air joyeux.

 

 

Au fond de chaque cœur se cache le mystère que les pas, les mains et la tête ne sont en mesure de trouver. Lorsque les mains s’apaisent, la tête se vide et les pas s’éteignent, le mystère peut alors transparaître, être ressenti et envahir l’être. Les pas, les mains et la tête en sont alors lentement imprégnés jusqu’à en devenir l’exact reflet. 

 

 

Un air de trompette secoue la terre. Et je vois les âmes apeurées courir en tous sens. Ne savoir où aller pour échapper au trépas. S’enfuir à perdre haleine à travers les plaines et les montagnes. Aller par milliers à travers les airs et les océans. Submerger la terre de leur pas affolés. Sans pouvoir s’abandonner aux secousses terrifiantes. Entonnant des cantiques pour apaiser leur terreur. Cris, chants et gesticulations. Implorations impuissantes, les mains ou le regard tourné(es) vers le ciel, ainsi vivent et meurent les Hommes.

 

 

Je regarde les jeux infinis qui émanent de l’Infini. Ô Infini, tu nous habites et tu nous es, nous te sommes et t’habitons. Quand donc l’union a-t-elle eu lieu ? Tu contiens le plus infime. Et le plus infime te contient. Les Hommes pourtant cherchent partout où ils ne pourront se (te) trouver… quelle farce leur (te) joues-tu ? Comme tu es espiègle, présence vivante, sous tes malices parfois cruelles qui disloquent l’Existant en infinies combinaisons…

 

 

Des mots affûtés comme une lame. Sur la pierre de la vérité. Quelques notes gaies dans le jardin parfumé. Et le cœur s’envole au-delà des horizons. Par-dessus les murs de nos geôles de papier. Jusqu’aux bords de l’infini. Après tant de périples, de détours et de circonvolutions, il peut se poser enfin en ce domaine non clos. Eprouver la liberté qu’il pressentait en son noyau. Goûter enfin à la fraîcheur des heures. Au merveilleux des paysages. A l’ineffable simplicité de l’être.

 

 

Sans costume, on peut déambuler dans les rues désertes ou populeuses. S’asseoir parmi les herbes ou sur la mousse des forêts pour contempler les mille spectacles du monde. Le cœur toujours indemne des enjeux et des tirades. L’ombre des figurants s’amenuise à mesure que l’on s’enfonce en nos profondeurs. Leurs pleurs et leurs rires. Leurs sourires et leurs grimaces nous traversent sans trace. Eux, qui autrefois nous effleuraient, arrêtés dans leur course par nos remparts protecteurs… aujourd’hui les murs se sont effrités. Ne restent ici et là que quelques ruines branlantes au cœur desquelles sont enfermés quelques regrets et quelques fragilités amassés au cours des ans et qui attendent le souffle du vent nouveau pour s’effacer dans l’Infini. Ne resteront alors que l’espace nu, les brises, les orages et les tempêtes qui nettoieront les restes de poussière sur le sol dépouillé de tous les amassements accumulés au cours des siècles.

 

 

Comment transmettre la lumière du ciel jusque dans les caves obscures où croupissent et se débattent les ombres des âmes, prisonnières de l’ombre de barreaux illusoires ?

 

 

En ton cœur sommeille l’Infini qui attend le réveil de ton regard endimanché. Encore trop soucieux des mille images qui l’encombrent… et dont il s’empresse d’affubler les formes, celle à laquelle il s’identifie et celle qu’il appelle le monde.

 

 

En d’autres cieux, les ombres ne sont que des ombres. Elles n’ont davantage de consistance que le vent. Le regard les éclaire. Leur prête vie quelques instants. Les autorise à quelques cabrioles avant de s’effacer en lui. Ainsi naissent et meurent les décors, les mouvements et les phénomènes. Ombres dans la lumière.

 

 

La terre sacrée est celle où tu te tiens. Et le ciel n’est devant tes yeux. Tu es l’Infini qui contient et enveloppe le ciel et la terre…

 

 

Pour l’Homme, le monde n’est qu’une collection d’images qu’il prend pour la réalité. Qui sait que l’espace n’est peuplé que de reflets, d’ombres et de fantômes ?

 

 

Les saisons défilent dans le regard indemne et immobile.

 

 

Laisser le vent déblayer ce qui doit l’être. Laisser le destin se déployer sans entrave…

 

 

L’heure s’émancipe du jour. Tout à l’heure et demain n’existent pas…

 

 

Les saisons froides n’auront plus cours. Au-dessus du ciel, l’éternel azur printanier. Le renouveau permanent du regard.

 

 

Au plus proche et au plus lointain, tout est familier pour l’écoute et le regard. 

 

 

En grandissant ton âme, tu crois te hausser vers le ciel. Mais sais-tu seulement que le corps appartient à la terre ? Ne t’élève pas. Aucun terrain n’est propice aux édifices et aux élévations. Laisse la vie te rabaisser. Ton visage côtoyer la poussière. En n’étant rien, tu sauras où se loge l’Infini.

 

 

Un pas de lune sur la terre éclairée. Les marcheurs avancent sous les arbres moqueurs. Trouvent refuge quelques instants sous leurs branches. Lèvent les yeux au ciel et se demandent : « quand le soleil brillera-t-il dans nos yeux clos ? ». La lumière alors s’esclaffe et disparaît. La nuit est déjà tombée. Et demain peut-être ne verra pas le jour…

 

 

Les énigmes et les égratignures du chemin guident les marcheurs vers les contrées du repos où le regard brille plus fort.

 

 

[Interrogations du marcheur]

Présence, poésie, métaphysique, nature, promenade, solitude, simplicité, dépouillement. Conditions propices ou manifestations de l’Absolu ? 

 

 

Combien de siècles auras-tu erré dans ton cachot sans lucarne… en espérant la lumière qui ne viendra jamais ?

 

 

Demain ne verra pas le jour. On sera mort avant deux siècles. Et les combats ne cesseront jamais. Il y aura toujours des fleurs sur les tombes. Et la terre sera toujours un grand cimetière où l’on élèvera des pierres vers le ciel. Comme un hommage aux morts. Et un espoir pour les vivants. Ainsi depuis l’aube des temps, on érige partout sur la terre d’infimes monticules de poussière pour y puiser un peu de courage et affronter les mille soucis du quotidien, les mille charges de l’existence et notre lot de malheurs jusqu’au trépas. Pauvres diables d’hommes empêtrés dans leurs ornières et leur misérable rêve de salut, perchés maladroitement sur leurs édifices dérisoires. Mais qui sait qu’il n’y aura jamais de libération pour les formes ? Les organismes toujours lutteront et se débattront. En survivant à peine au royaume terrestre. Le sans forme n’est accessible à la matière. Poussières d’étoiles et de misère. Infimes particules dans l’Infini. Les pleurs lancinants et les sanglots inconsolables du monde n’y changeront rien. Ils dureront encore des siècles et des siècles.

 

 

Il y a des semences stériles que le vent dissémine sur des terres infertiles. Il faut attendre des siècles avant de voir éclore le moindre fruit. Ah ! L’infinie patience de la terre qui attend la saison propice…

 

 

On peut bien s’agiter, gesticuler en tous sens. Rester assis ou parcourir les collines d’un pas tranquille. Et après ? A-t-on la faiblesse de croire que ces activités amèneront la paix ? Le corps tranquille. Le corps en mouvement. L’esprit calme. L’esprit agité. Le regard n’est jamais concerné.

 

 

Le carcan des heures fébriles. Et celui des heures creuses. Suivre sa pente. Toujours suivre sa pente. Se laisser porter sans résistance par les mouvements présents. Laisser s’éteindre toutes les idées sur la vie, sur le monde et sur soi. Se libérer des idées sur la liberté et la sagesse. Sur l’aliénation et l’ignorance. Etre au-delà de la liberté et de la non liberté. Au-delà de la sagesse et de l’ignorance pour enfin être libre. Libre des idées, libre du personnage, libre du monde et des mouvements. Etre à l’écoute de ce qui est là. Et laisser faire… toujours laisser faire…

 

 

Un mot. Un souffle. Le silence. Un arbre. Le vent. Et la poussière. Une étoile au loin. Et la lampe sur la table qui éclaire la pénombre. Les nuages. Le désert. Et les cités surpeuplées où s’agglutinent les hommes. Les orages. La brise légère. Les oiseaux et l’océan. Le ciel intact. Et le monde au creux de ma main qui jamais ne s’apaise des miettes qu’on lui jette. 

 

 

Les ports. Le large. Les bateaux. Les bastingages qui ne protègent jamais du vide. Et l’appel de la vie océane qui n’effleure jamais la tête des passagers sur les passerelles des usines à croisière en partance pour les tropiques. La terre. Les villes. La campagne à perte de vue. Les forêts denses et les clairières. Et l’infini du ciel que ne voient jamais les passants trop pressés de venir à bout de leur itinéraire. Les collines. Les plateaux et les montagnes. Et les cimes toujours invisibles pour les habitants retranchés dans les plaines.  

 

 

Dans la boue, les pas s’occupent à déblayer le chemin. Dans l’azur, il n’y a ni boue, ni pas, ni chemin. Le ciel est transparent. Et il convient simplement d’habiter le regard pour que tout s’éclaire d’une lumière nouvelle. Les pas, la boue et les chemins deviennent alors authentiques. On ne sait réellement ce qu’ils sont mais ils sortent de l’abstraction pour devenir réels. Comme s’ils étaient l’univers vibrant. Inscrit pour quelques instants en soi…

 

 

Laisse-toi porter par les bras de la Vie. Elle déposera ta forme dans les paysages appropriés pour que mûrisse en toi la compréhension.

 

 

Ton existence (la vie) est le terrain de jeu de ta (la) compréhension. Prends donc garde à ne pas séparer l’existence (ton vécu) de la compréhension, tu n’alimenterais que l’intellect qui jamais ne te fera vivre ce que tu sais (ce que tu n’as encore compris que superficiellement).

 

 

La solitude passagère de l’amant de Dieu nous traverse parfois. Il faut avoir longtemps fréquenté la solitude pour se défaire du monde. De l’idée du monde pour enfin goûter le réel. Le monde réel. Celui qui est là devant soi. Pas le monde abstrait. Celui que l’on nous présente un peu partout. Celui-ci n’existe pas. Il est une abstraction. Le réel ressenti. Le réel dépouillé de l’idée que l’on s’en fait

 

 

On aimerait parfois déserter certaines régions de la vie pour en explorer d’autres. Mais qui sait quel pays nous habitons ?

 

 

Au royaume terrestre, il n’y a que d’infimes roitelets. Dans l’empire du ciel, nous sommes tous le seigneur souverain.

 

 

Habitant d’aucune contrée, on déserte les communautés. On déserte le centre et les périphéries. On déserte les minorités. On déserte l’exil, la relégation et la marginalité. On déserte même la solitude. Et ne reste rien. Nul être pour vous guider ou vous réconforter. Nul lieu pour s’installer. Nul endroit où se poser. Nulle valeur et nulle certitude sur lesquelles s’appuyer. Subsiste alors notre vraie nature. L’être immuable. L’être pur entaché d’aucun support, d’aucun contexte, d’aucune structure, d’aucun lien, d’aucun artifice. L’être indestructible. Le joyau recouvert sous tant de pelures…

 

 

Il m’a toujours semblé étrange et surprenant (et même incompréhensible) que les Hommes accordent tant d’importance aux insignifiances et aux choses dérisoires… on les voit un peu partout y mettre tout leur espoir et toute leur énergie puis s’en réjouir ou s’en attrister selon la tournure des évènements…

 

 

Les lois éphémères de la terre. Et la règle immuable du ciel.

 

 

Tous les organismes (les formes) ont la nostalgie et le pressentiment de leur nature véritable. Ainsi cherchent-ils tout au long de leur brève existence — et par des voies maladroites et inopérantes (selon leur degré de compréhension) — à retrouver les caractéristiques fondamentales du nouménal (de l’être). On les voit ainsi chercher le bonheur et la tranquillité, pâles reflets de la joie et de la paix. Une force les enjoint à s’étendre ou à étendre leur territoire autant que possible (selon leur potentialité), comme le pâle reflet de l’infini. Une autre les incite à chercher l’harmonie et l’amour, pâles reflets de l’unité. Une autre encore les pousse à rester en vie le plus longtemps possible ou à devenir immortels, pâle reflet de l’éternité. Une autre enfin les incite à explorer, à résoudre les énigmes ou les difficultés et à comprendre, comme si l’intelligence de l’être à l’œuvre en chaque forme cherchait à se retrouver elle-même…

 

 

Une main tendue vers le ciel. Une tête pensante cherchant une issue horizontale. Voilà la misère de l’Homme. Son évidente indigence. Ce manque de perspective et de clairvoyance est l’expression manifeste de son ignorance. L’incarnation humaine revêt une substantielle dimension animale. Et dire qu’il se targue d’être au sommet de la hiérarchie des espèces ! Pauvres diables humains… « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ». Cet adage n’aura jamais été plus approprié...

 

 

Infinie compassion pour les formes. Et immense exaspération aussi parfois. Vivement que le Sans forme soit définitivement habité ! Et à défaut que le personnage puisse s’actualiser dans l’univers vivant des sans formes…

 

 

La vie terrestre n’est qu’une longue série de gestes et d’actes destinés à assurer la survie et l’entretien des formes. Celle que nous considérons comme nôtre et celles qui permettent de lui offrir ce dont elle a (ou croit avoir) besoin. Ainsi bêtes et hommes déploient à cette seule fin l’essentiel de leur énergie. En s’y consacrant presque exclusivement tout au long de leur brève existence. Jusqu’à ce que la forme disparaisse. Mais l’Homme éprouve aussi, pour des raisons liées à son fonctionnement psychique, quantité d’autres besoins purement psychologiques comme celui de donner consistance à la forme à laquelle il s’identifie. Cette identification à la forme n’advient cependant pas par hasard. Elle vient selon toute vraisemblance de la nécessité pour l’esprit (qui se sent encore séparé) de vivre de façon incarnée et de l’intérieur la pesanteur et les limitations liées à la matière…

 

 

Il convient de prendre soin des formes. De toutes les formes. Jusqu’à la plus infime d’entre-elles. Toutes ne sont en réalité que le reflet de l’Infini. Sans jamais cesser — autant que possible — d’habiter le Sans forme.

 

01 décembre 2017

Carnet n°49 Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L'exploration de l'être

Jean m’invite sans ambages à partager son quotidien simple et rude. Frugal et plein. Tout au long de mon séjour, je le verrai s’acquitter (en l’aidant parfois) de tâches ingrates ou rébarbatives que d’aucuns jugeraient indignes d’un homme accompli. Jean n’attend rien. Ni du monde, ni des autres, ni de la vie. Il est là. Simplement présent à ce qui surgit. A ce qui vient. A ce qui passe. Laissant advenir et mourir ce qui doit l’être.

 

 

J’ai traîné mes guêtres de Tokyo à Bornéo, de New York à New Delhi, du Zanskar à Budapest, de Lima à Lagos, de Paris à Pretoria, j’ai partagé la vie de musiciens, de poètes, de syndicalistes, d’hommes politiques, d’ouvriers, de fonctionnaires, de mères de famille, de voyageurs au long cours, de baroudeurs, de révolutionnaires, d’instituteurs, de prêtres, de bourgeois et j’ai remarqué que tous, malgré quelques particularités culturelles, se ressemblaient d’une étrange façon. Chacun semblait obéir aux lois du genre humain. Et se voyait contraint de se soumettre à la rude réalité de l'existence.

 

Au stade de mes recherches, il me semblait nécessaire et urgent de rencontrer un sage. Mais trouver cette perle rare dans un monde soumis à la bêtise et à l’ignorance relevait de la gageure. Il me fallait pourtant en dégoter un qui ne soit ni un charlatan, ni un gourou autoproclamé ni un maître médiatique adulé par une myriade de groupies hystériques. Je me devais de trouver un homme simple et accessible à la sagesse authentique. La chance me sourit au cours d’une randonnée en forêt située à quelques kilomètres du lieu où j’ai coutume de venir me reposer entre deux reportages.

 

Voici livrés ici quelques moments de vie passés en sa compagnie et des bribes de nos discussions. J’ai voulu les restituer fidèlement. Dans l’ordre où elles sont apparues. Sans plan ni ordre précis. Pour ne pas trahir la spontanéité des sujets évoqués (et parfois leur récurrence) et l’authenticité des réponses qu’il formula à mes interrogations. J’ai choisi de les livrer tels quels avec parfois quelques commentaires.

 

 

Jean habite à quelques kilomètres d’un village. Dans une région de moyenne montagne. On accède à sa cabane par un étroit sentier. Une heure et demie de marche à travers une chênaie touffue parsemée de quelques conifères. Lieu magique (s’il en est). Installé en pleine forêt, au cœur d’une clairière ombragée. Des haies d’arbustes épineux et des bosquets disséminés ici et là. Sans ordre précis. L’endroit est dépouillé. Pas d’encombrements. Pas de barrières. Pas de clôtures. Pas de démarcation entre la forêt et le lieu de vie. Une forme de continuité. Une osmose. A mille lieux de l’idée que l’on se fait d’un campement alternatif.

 

*

 

Jean est trapu. Robuste. Barbe de plusieurs jours. Cheveux courts. Petites lunettes rondes cerclées d’acier. Yeux frondeurs. Visage souriant mais grave. Une gravité joyeuse.

 

*

 

A mon arrivée, 3 chiens m’accueillent, la queue frétillante. Ils sautent de l’immense canapé installé sur la terrasse couverte à proximité de la cabane et m’escortent jusqu’à leur maître qui coupe du bois derrière la remise. Jean me salue avec chaleur. Une poignée de main ferme et enveloppante. Les yeux rieurs. Presque amusé de me voir ici. Dans son fief ouvert sur le ciel et la forêt. 

 

*

 

Jean pose sa scie et charrie quelques bûches et un fagot de brindilles sur son dos. Je le regarde d’un air timide.

— Bonjour Jean ! J’espère que je ne te dérange pas… je viens te voir pour…

— Bonjour Justin. Oui, je sais pourquoi tu es là…

Je le regarde d’un air un peu gêné.

— J’avais pensé rester ici quelques jours… le temps d’aborder les points essentiels de la quête spirituelle et voir la façon dont tu vis…

Jean se retourne et acquiesce d’un mouvement de tête.

— Tu pourras noter tout ce que tu voudras… poser toutes les questions qu’il te plaira… et m’interroger sur tous les points que tu jugeras importants…

Je vois sur son visage un sourire bienveillant teinté de ce qui pourrait passer pour une légère ironie.

— Si tu penses que cela peut encourager ou favoriser la compréhension de ceux qui cherchent… 

— Tu n’as pas l’air de croire en la transmission…

— Qu’y a-t-il à transmettre ? Il convient de vivre ce qui est là… devant soi. Il n’y a rien à enseigner…

— Tu ne sembles pas accorder beaucoup d’importance au partage…

— Que veux-tu partager ? On peut simplement encourager les pas de ceux qui sont authentiquement et profondément engagés dans un cheminement intérieur… mais ceux qui cherchent l’Absolu avec détermination sont rares. Il semble plus fréquent de rencontrer des êtres en quête de bien-être… pour eux, ce qui sera dit ici sera sans doute peu utile… l’Absolu ne s’offre qu’à ceux qui se sont dépouillés de toute idée d’accumulation… le chemin des plus ne mène à rien. Il ramène au point de départ. Une fois ce chemin exploré, on est mûr pour le chemin des moins au bout duquel la grâce peut s’offrir…

— Tu as l’air assez catégorique…

— Peut-être… il semble néanmoins que ce passage du plus vers le moins soit incontournable… tant que l’on imagine progresser, on n’est pas prêt… on alimente malgré soi l’appropriation égotique de nos prétendues avancées… il n’y a là aucun jugement. C’est un simple constat.

Jean entre dans le cabanon et dépose le bois contre le mur à proximité du poêle à bois.

— Une omelette, ça te dit ?

J’accepte la proposition avec joie. Je n’ai rien mangé depuis hier soir. Le cœur trop anxieux par cette rencontre avec Jean. On m’avait dit que le personnage était abrupt. Il semble l’être en effet à certains égards. Abrupt, bienveillant, simple et intriguant. Curieux personnage !

 

*

 

Au cours du repas, Jean m’invite sans ambages à partager son quotidien simple et rude. Frugal et plein. Tout au long de mon séjour, je le verrai s’acquitter (en l’aidant parfois) de tâches ingrates ou rébarbatives que d’aucuns jugeraient indignes d’un homme accompli. Jean n’attend rien. Ni du monde, ni des autres, ni de la vie. Il est là. Simplement présent à ce qui surgit. A ce qui vient. A ce qui passe. Laissant advenir et mourir ce qui doit l’être.

 

*

 

L’intérieur de la cabane est sobre. Dépouillé. Un lit, un canapé, une table basse et une grande malle constituent l’essentiel du mobilier. Pas de décor. Pas de fioriture. Les chiens s’installent sur le canapé. Jean les rejoint. Il s’allonge à leur côté, les jambes croisées, la tête appuyée sur un gros coussin.

— Je t’écoute…

 

*

 

Une existence réduite à sa plus simple expression. Juste l’essentiel. Jean me rectifie :

— L’essentiel et le nécessaire vécus dans la célébration et la joie.

Je lui fais part de mon étonnement devant l’incroyable frugalité matérielle de cette existence. Jean se contente de sourire.

— As-tu longtemps cherché la sagesse ?

Jean me regarde les yeux rieurs.

— Pas la sagesse. La vérité. Notre identité véritable.

— Peux-tu en parler ?

— La quête fut longue. Rude et éprouvante. Des milliers d’interrogations. Une soif inextinguible. Aujourd’hui, la quête s’est éteinte. Les questions ont laissé place au silence. Un silence plein. Habité où les questionnements n’ont plus de place. Plus de raison d’être. On fait face à ce qui est là. On fait ce qui doit être fait. L’existence devient simple et fonctionnelle. Pas de place pour les pensées. Pas de place pour le superflu. Vie en prise directe avec le réel sans fioriture. 

 

*

 

Je remarque qu’il y a peu de livres sur l’unique étagère de la pièce. Jean me regarde les yeux légèrement moqueurs.

— Les livres sont nécessaires tant que l’on cherche. Lorsque les questions s’éteignent, les livres deviennent inutiles. Un livre est un commentaire sur la vie. Et les commentaires ne sont pas indispensables. Seule la vie est nécessaire. La vie est la matière brute. Le seul élément indispensable pour comprendre. Les livres éloignent. Les livres nous détournent de l’essentiel. Il faut lire tant qu’on a besoin de lire… de répondre aux mille questions qui nous hantent. Les livres sont un exercice préparatoire… une sorte d’avant-chemin… pour certains, ce sont les livres. Pour d’autres, les livres n’ont aucune valeur. Ils empruntent d’autres voies… tout est parfait !

 

*

 

— Je sais que tu as consacré une période de ta vie à écrire des livres…

Jean se met à rire.

— Oui. J’ai écrit pendant de nombreuses années. Des tas de bouquins que bien peu de personnes ont lus. Ce fut une étape essentielle. Un besoin de clarifier la progression de la compréhension à l’œuvre en moi.

— Et tu as gardé une trace de ce travail ?

Jean a l’air surpris par ma question. Il se lève et se dirige vers l’étagère. Il saisit un énorme volume et me le tend avec un grand sourire.

— Voici l’objet du délit !

Je suis impressionné par l’ampleur du travail. Près de deux mille pages réunies en un énorme volume. Je le feuillette avec précaution. Et solennité.

— Si cela t’intéresse, je te le laisse.

Je range le précieux ouvrage dans ma sacoche et remercie Jean pour ce geste généreux et spontané. Je sais que j’y trouverai des informations importantes pour mon enquête. Et je me réjouis d’avance de cette lecture.

— Et tu écris encore aujourd’hui ?

— Cela arrive. Mais l’écriture n’est plus guidée par la quête. On écrit pour la joie d’écrire. Quand l’inspiration est présente. Quelques fragments ici et là. Un peu de poésie pour célébrer l’Existant. Rien de très important…

— Peux-tu me montrer quelques-uns de tes derniers textes ?

Jean se lève et se dirige vers la grande malle métallique posée dans un coin de la pièce. Il saisit une liasse de feuillets posée sous son ordinateur portable et me la tend.

 

*

 

Je remarque quelques volumes de poésie chinoise et japonaise posés en bas de l’étagère. Je m’approche pour y jeter un œil.

— Tu aimes la poésie extrême orientale ?

— J’y suis sensible. La résonance au vide et à la nature y est souvent présente.

— Pouvons-nous parler de tes poèmes ? Font-ils eux aussi référence au vide et à la nature ?

— Certains d’entre eux le font très explicitement. D’autres abordent ces points de façon plus indirecte. Tu sais… on ne choisit pas… ni d’écrire des poèmes ni de savoir ce qu’ils diront… les mots jaillissent spontanément… la poésie est une forme particulière de manifestation de la présence. A certains égards, tout est poésie… lorsque la présence s’habite alors tout devient poésie… la poésie est partout où se pose ce regard impersonnel… mais aujourd’hui le mot  « poésie » est sans doute galvaudé… comme tous les mots, tous les concepts, on a à son sujet des idées qui éloignent de la réalité…

 

*

 

— Pourrait-on revenir sur la quête ?

— Sur la quête ?

— Oui, sur la quête de vérité. Comment tu t’y es pris ? Qu’a-t-elle été pour toi ?

Jean se met à rire.

— Ce fut épique. Et douloureux. Nos recherches n’aboutissent à rien. On cherche longtemps avant de s’apercevoir qu’on ne peut rien trouver. Alors on s’abandonne. La quête permet de se dévêtir, de se défaire de l’inessentiel. Au début de toute recherche, on a beaucoup d’idées sur les choses, sur soi, sur la vie, sur le monde. On a beaucoup de désirs, de croyances et d’espoirs. On espère ceci et cela. On imagine ceci et cela. Tout cela vous quitte. On devient nu. Vide de toute représentation, de toute idée, de toute croyance, de tout espoir. On se familiarise avec le rien. Alors quelque chose survient. Le vide devient plénitude. On est simplement présent à ce qui est là.

 

*

 

— Comment vis-tu aujourd’hui ?

Jean me regarde, amusé. Un long silence.

— Je vis. Simplement. Regarde… vivre n’est pas compliqué. On fait simplement ce que l’on a à faire.

— Et quand il n’y a rien à faire… ?

— Eh bien, il n’y a rien à faire… on ne fait rien… on est là… simplement là… le rien se laisse contempler…

— Ca semblerait insupportable à bien des gens…

— Sans doute. Que te dire ?

— Est-ce qu’il t’arrive de t’ennuyer ?

Jean me regarde. De nouveau un long silence.

— Cela arrive. Mais cela ne m’ennuie pas. L’ennui n’est plus problématique. L’ennui dont on parle habituellement survient quand on retrouve la périphérie de l’être… et que l’on n’est plus réceptif à la beauté du monde et aux merveilles de l’être… on constate cela. Rien de plus. L’ennui est un mouvement comme un autre. On le laisse faire. On ne le fuit pas.

 

*

 

En ce premier jour, Jean m’invite à l’accompagner en promenade. Nous quittons le cabanon pour emprunter un sentier étroit. Les chiens trottinent devant nous. Jean marche devant moi. En silence. Son pas est lent. Sa démarche souple. On s’arrête régulièrement. Jean s’assoit en tailleur au bord du chemin. Regarde aux alentours. Contemple ce qui est là devant lui. Les herbes, les insectes, les arbres qui l’environnent. Se sustente des paysages. Je ressens les mouvements naturels. Partout où court cette folle énergie. Ces milliers de mouvements simultanés. 

 

*

 

— Que penses-tu de la tournure actuelle du monde ?

— Rien. Je n’en pense rien. Mais l’on peut sentir la monstruosité généralisée engendrée par le mental. Nous vivons certainement une fin de cycle. Le crépuscule d’une ère mortifère. Viendra ensuite un renouveau sans doute moins délétère.

 

*

 

— Tu ne voyages jamais ?

— Très peu.

— Tu ne sors jamais ?

— Rarement. Quand les circonstances l’exigent…

— Tu ne rencontres jamais personne ?

— A l’occasion, cela arrive. Mais peu de visages sont nécessaires.

 

*

 

Jean s’assoit en tailleur. L’assise ancrée dans le sol, le dos droit, les mains posées sur les genoux. Tranquille et présent. Quelques balancements imperceptibles achèvent d’établir sa posture. Les yeux ouverts, le souffle léger et profond. Fluide et puissant.

— Cette posture est-elle nécessaire ?

— Rien n’est nécessaire. L’essentiel n’est pas d’imiter les sages. Mais d’être à l’écoute de ce qui est là. Laisser les choses suivre leur cours. Tu comprends ?

J’acquiesce d’un hochement de tête.

— Que conseillerais-tu à ceux qui cherchent?

— Rien de particulier. De laisser les mouvements se faire naturellement. De ne rien forcer. De se laisser guider par ce que l’on a en soi…

— Et la quête de soi ?

— Avant d’habiter le silence, la paix et la plénitude, nous sommes tous en quête. Tous les actes que nous posons au cours de notre vie sont motivés par cette recherche. Et qu’elle soit consciente ou inconsciente ne change rien. Nous cherchons tous cela. Regarde donc cette dimension dans ton vécu…

— Et ceux qui sont engagés dans une démarche spirituelle authentique ?

— Je ne leur dirais rien de particulier. On ne peut savoir ce qui pourrait être dit… chaque situation fait jaillir une parole appropriée. Et le silence peut être une réponse…

— Quelles sont les grandes étapes de cette quête de soi ?

—  Cette quête semble différente pour chacun mais l’on peut en effet parler d’étapes lorsque ce processus se réalise de façon graduelle. Il existe une sorte d’étape préliminaire au cours de laquelle on se défait de ses croyances, de ses idées, de ses représentations, de ses espoirs. Les évènements de la vie contribuent à nous dénuder de tout ce que l’on pense, imagine, croit, espère sur ceci et cela. Puis lorsque l’on s’est suffisamment dénudé vient la familiarisation progressive avec le rien. Alors la présence vivante peut être ressentie. Le vide autrefois jugé si intolérable — presque insupportable — se transforme alors en plein. Ce sont les premières manifestations de la plénitude. Mais inutile d’en donner un descriptif complet. Ce processus se réalise naturellement selon le rythme propre de chacun.

 

*

 

— La nature est belle et merveilleuse. Ecoute le chant des oiseaux !

Je tends l’oreille. Trop absorbé par notre entretien, je n’avais pas prêté attention aux bruits alentour.

— Pose donc tes feuilles et ton stylo ! Et écoute ! Ecoute simplement ce qui est là ! Cette écoute sera plus riche d’enseignements que tout ce que tu pourras noter à mon sujet et à propos de cette quête qui nous habite. Prends donc le temps d’écouter ! D’être là simplement. De t’abandonner à ce qui est présent !

 

*

 

— Pourrais-tu parler de ce qui te tient à cœur ?

— Ce qui me tient à cœur est devant moi. On aime ce qui est là. On ne désire rien d’autre que ce qui est là. On ne cherche pas ailleurs. On ne cherche pas plus tard. On ne cherche rien. On vit ce qui se présente.

— Il te reste cependant des préférences…

— Il y a des préférences dues aux multiples conditionnements et aux formatages dont on a fait l’objet en tant qu’individu. On laisse ces conditionnements se manifester. On laisse libre le personnage. Mais globalement on est libre du personnage. Il n’y a aucun effort à fournir. On laisse les choses suivre leur cours. Chaque forme suit sa pente naturelle.

Soudain, Jean regarde le ciel en hochant la tête.

— Désolé, mais on va devoir reprendre notre marche. On a quelques achats à faire au village. Le magasin ferme à midi.

Jean attrape son sac à dos, siffle ses chiens et se met en route. Et je les suis jusqu’au magasin où il a coutume de se réapprovisionner en denrées de base. Nous marchons en silence. Jean me fait signe que nous reprendrons l’entretien à notre retour.

En entrant dans le magasin, Jean salue l’épicier avec courtoisie puis se dirige vers les rayons. Il saisit un sac de farine de 20 kilos, un gros sac de croquettes pour chiens, deux bouteilles d’huile, quatre boîtes de tofu (Jean est végétarien) et demande au commerçant, en arrivant devant la caisse, deux paquets de tabac et trois paquets de feuilles à rouler. Ses gestes sont lents, fluides et précis. Et malgré sa silhouette trapue, ses pas semblent légers et aériens. Il sort deux billets de sa poche, remercie et salue l’épicier avant de regagner la sortie.   

 

*

 

Ce matin, il pleut. Une pluie fine et dense. Nous restons une grande partie de la matinée devant la fenêtre, installés sur les canapés qui font face à la clairière. Au loin, nous apercevons les montagnes. Nous restons ainsi jusqu’à midi. Dans la contemplation et le silence.

 

*

 

La température est glaciale. Jean  va chercher quelques bûches sous l’appentis. Les dépose dans le poêle à bois. Le feu réchauffe progressivement la pièce.

— Thé ou café ?

Jean saisit deux bols sur l’étagère et les pose sur la petite table. Ses gestes sont rapides et précis. Emplis d’une grande énergie. Je remarque que Jean ne feint jamais ce qui le traverse. Les mouvements arrivent bruts et il les reflète toujours avec une grande justesse. Une grande sincérité. Tantôt calme, tantôt enjoué. Tantôt d’une infinie patience, tantôt au seuil de l’exaspération. Je lui en fais la remarque. Il reste un long moment silencieux. Comme si la réponse tardait à venir.

—  Un jour, la pluie. Un autre jour, le soleil. Un jour, le vent. Un autre jour, l’absence de vent. Le ciel a-t-il quelque embarras avec ce qui le traverse ? Nous sommes comme le ciel. Nous laissons jouer les éléments. Les phénomènes apparaissent quand sont réunies les conditions propices à leur survenance. Le ciel demeure imperturbable.

 

*

 

L’après-midi, Jean m’invite à méditer sur la terrasse couverte devant la cabane. On s’installe sur les tapis. Silence total. Je me laisse bercer par les bruits de la forêt et le chant des oiseaux. Je ferme les yeux. Cette beauté m’émeut profondément. Je sens les larmes couler sur mes joues. Jean, les yeux grands ouverts, ne dit rien. Je sais qu’il a remarqué mon émotion.

— Accueillons ce qui se présente…

Ces mots d’encouragement ôtent chez moi toute inhibition. Je me laisse aller à pleurer. Je ressens une grande joie. Et une paix à laisser couler en moi cette émotion. Nous restons ainsi quelques heures. Sans parler. Seul un changement de posture, de temps à autre, rythme cette longue séance silencieuse. Le soleil est sur le déclin lorsque Jean me propose d’aller manger.

 

*

 

La table est dressée avec soin. Jean s’occupe de la cuisson du riz et des lentilles. L’eau chauffe sur le poêle. La pâte préparée la veille servira pour les galettes. Nous la coupons et formons de petites boules que nous aplatissons avec vigueur et délicatesse. Toujours en présence. Les mouvements sont habités. La préparation du repas devient une longue et profonde méditation. Comme si le sacré reprenait sa place dans le quotidien le plus prosaïque. Je sais gré à Jean de m’initier à cette vie pleine. A la sacralisation de chaque instant vécu.     

— Tout est parfait, n’est-ce pas ?

J’acquiesce d’un mouvement de tête.

Après le repas, nous fumons en silence assis sur le long canapé de la terrasse. La compagnie de Jean est un ravissement. Ses gestes, ses pas et ses paroles reflètent avec tant de justesse la « vraie vie », cette vie que je n’avais lue jusqu’alors que dans les livres. Cette vie que nous cherchons tous en courant avec frénésie après nos désirs et nos espoirs.

— Tant que tout ne s’est pas éteint, il convient d’aller vers ce qui nous porte…

Je prenais davantage conscience de la justesse des paroles de Jean. De chacune de ses paroles. La beauté du monde était devant nous. La vie merveilleuse. La vie pleine. La paix, le silence et la joie. Cela semblait si facile… et pourtant…

 

*

 

— Peux-tu me parler des auteurs qui ont marqué ton parcours ?

Jean plisse les yeux.

— Tout ce que l’on rencontre est nécessaire. Les êtres, les livres, les évènements. En réalité, tout est rencontre. Chez certains, ce sont les auteurs qui jouent un rôle important. Ce fut le cas pour moi. Mon itinéraire a été jalonné par des auteurs qui ont éclairé mon chemin. Chacun a joué son rôle. Pessoa, Juliet, Bobin, Haldas, La Soudière…

— As-tu déjà eu des maîtres à penser ?

— Non. Il n’était pas dans ma nature de suivre qui que ce soit… Ce furent plutôt des amis qui m’accompagnaient et m’encourageaient à défricher mon propre chemin… quelques lectures ont été particulièrement éclairantes à une époque : Krishnamurti, Éric Baret, Nisargadatta Maharaj, Jean Marc Mantel et quelques autres… je les ai beaucoup lus. Et je leur dois d’avoir éclairé mes pas. De m’être familiarisé avec cette perspective que je pressentais depuis longtemps. Ils ont confirmé ce que je n’arrivais pas encore à formuler ni à vivre avec justesse… et je les remercie aujourd’hui d’avoir joué ce rôle…

— Et toi, as-tu envie de transmettre ?

— Transmettre ? Rien ne peut être transmis ! On ne peut qu’accompagner et encourager celles et ceux qui sont engagés avec détermination et honnêteté sur ce chemin… Ceux qui viennent ici le savent. Et s’ils éprouvent le besoin de questionner, je laisse la parole émerger…

— Comme tu le fais avec moi…

— Oui. Comme je le fais avec toi…

— Êtes-tu un sage ?

— Non. Je vis simplement ce qu’il y a à vivre. J’ai cherché longtemps. Je connais donc le parcours de celui qui cherche. Voilà tout. Etre un sage est une idée. Personne n’est sage. On sait simplement ce que n’est pas la sagesse…

— Tu veux dire l’ignorance ?

— Oui, on peut l’appeler l’ignorance. D’autres l’appellent l’aveuglement. L’obscurité. Tout cela n’est que concept. Il convient simplement de vivre ce qui doit être vécu. Et le vivre pleinement. Avec honnêteté. Et si possible sans esquive.

— Et lorsque l’on esquive ?

— Eh bien… l’on esquive… c’est que cela doit être ainsi… un jour, on prend conscience de ces esquives. De cette façon de fuir ce qui est là. On laisse faire. Mais on n’en est plus complice. On est libre de la fuite. Et le mouvement finit par s’éteindre de lui-même. A son propre rythme.

— Que doit-on comprendre ?

— Il n’y a rien à comprendre. Simplement comprendre que l’on ne peut pas comprendre… Si tu éprouves le besoin de répondre aux mille questions que tu te poses, alors tente d’y répondre… cherche les réponses jusqu’à l’extinction de toutes les questions… 

 

*

 

 — Que représentent pour toi tes chiens ?

— Les chiens font partie intégrante de ce que je suis. C’est ainsi. Une résonance existe en leur présence. Ils sont indissociables de la vie du personnage. Mais cela n’a pas d’importance. Certains vibrent à ceci. D’autres à cela. Il suffit d’être à l’écoute de ses propres résonances. Et suivre sa pente naturelle. 

 

*

 

— Peux-tu nous parler du vide ?

Silence. Long silence.

— Le vide est notre vraie nature. Sur un autre plan, le vide signifie être ouvert et disponible à ce qui est là. On est sans programme, sans projet, sans idée, sans image. On est simplement disponible à ce qui est là, à ce qui vient et à ce qui part… Lorsque l’on est encombré de programmes, de projets à réaliser, d’idées sur la vie et sur le monde, on ne peut être présent à ce qui est là. L’écoute est totalement absorbée par ce qui nous préoccupe. Quand on est vide de ces encombrements, on est pleinement présent aux mouvements qui surgissent…

— Et que faut-il faire pour être vide ?

— Rien. Il n’y a rien à faire. Le mûrissement se fait naturellement. On laisse s’éteindre les désirs, les croyances, les espoirs, les idées, les projets… avoir des projets est un manque de clarté. Cela signifie que l’on croit et espère que l’on pourra se réaliser pleinement dans leur réalisation. Il faut passer par cette étape. On tente de se trouver ainsi mille fois, dix mille fois. Et l’on finit toujours pas être déçu. Voilà le travail de la vie sur nos encombrements ! On comprend alors que l’on ne peut se trouver ainsi. Même lorsqu’un projet aboutit, on sent — si on est un tant soit peu honnête et lucide — que subsiste un sentiment d’incomplétude. Quelque chose continue de manquer… alors on réalise que toutes les situations sont égales, qu’avoir plus ceci ou cela, être plus comme ci ou moins comme ça n’apporte rien. Cela change simplement le décor. On finit donc par ne plus rien attendre des situations. On reste simplement avec ce qui est là. On n’exerce plus de violence envers soi, envers les situations. On ne refuse plus ce qui se présente…

 

*

 

Ce matin, Jean s’est levé plus tôt qu’à l’accoutumée. Il a fait chauffer l’eau dans la petite casserole. Il est allé chercher une planche de bois et deux tréteaux dans la remise qu’il a posés sur la terrasse. Il a versé l’eau bouillante dans son bol et s’est installé avec son carnet face aux montagnes. Je suis resté au lit, bien au chaud sous mes couvertures, les yeux mi-clos et la tête encore ensommeillée pour me laisser bercer par les bruits qui accompagnaient la naissance du jour.

 

*

 

Nous nous asseyons sur le sol herbageux. Une belle pelouse verte et sauvage. Tendre et accueillante. Avant de s’asseoir, Jean caresse le tapis d’une main délicate. Je vois ses lèvres bouger.

— Que fais-tu ?

— Je lui rends grâce d’être là et lui demande si elle nous autorise à nous accueillir…

Je regarde Jean avec surprise. Il me fait un clin d’œil complice.

— Asseyons-nous !

Jean enlève ses chaussures. Les pose avec attention et délicatesse hors du tapis de verdure.

— Ne sois pas étonné ! Le respect de l’Existant devient naturel. On ne s’approprie pas. On n’exploite pas. On n’instrumentalise pas. On n’utilise que le nécessaire indispensable.

— Cela vient-il de l’Amour ?

Jean ne répond pas. Il prend la posture du demi-lotus pour une longue séance de méditation.

 

*

 

Le soir, nous nous posons devant la terrasse. Jean effectue quelques postures de yoga qu’il enchaîne lentement. Très lentement. Je vois son corps vibrer. Secoué par d’étranges soubresauts. Comme s’il captait les énergies telluriques. Les énergies cosmiques. Les postures se succèdent avec fluidité. Tantôt debout, tantôt assis, tantôt couché. Comme s’il dansait avec l’univers. Avec l’espace. En osmose avec les paysages. Je regarde cet étrange ballet d’un œil ravi et étonné.

— La sensorialité devient vivante. Tu vibres à ce qui est là. Le corps est habité. Il se laisse traverser par les mouvements ressentis. Tout est résonance.

Je tente de l’imiter avec maladresse. Je me sens gauche et emprunté. Trop encombré sûrement des idées que je me fais à propos de cette démarche et de cette perspective.

— Allonge-toi et détends-toi… Laisse-toi faire… N’essaye pas d’obtenir quoi que ce soit… Ecoute le corps et laisse-le libre.

Je m’exécute. Je m’affale sur le sol, les jambes repliées sur moi, la nuque raide et le thorax crispé. Je sens les tensions qui m’habitent. Mon corps entier est tendu.

— Laisse tes peurs se déployer…

Je sens mon corps se détendre progressivement. Il se met à bouger d’une étrange façon. Je suis pris de spasmes. Mes jambes se mettent à bouger frénétiquement. Mon dos se cabre puis se relâche. Je me laisse faire. Etrange séance. A la fin de la session, Jean me regarde avec bienveillance.

— Tu penses que je progresse ?

— Ne t’occupe pas de ta progression. Laisse cela. Vis simplement ce qui est là. Laisse-toi faire… Vis ! Ressens ! Ne te préoccupe pas de tes supposés progrès ! Cela ne mène à rien ! 

 

*

 

Il pleut toute la journée. Nous ne faisons rien. Nous sommes là simplement. Jean reste assis en tailleur sur le tapis une grande partie de la matinée. Je relis mes notes. Ajoute quelques commentaires ici et là. L’atmosphère me semble morose. Est-ce que je m’ennuie ? L’attrait de cette enquête et de cet univers inconnu est-il en train de s’éteindre ? J’essaye de ne pas y penser. En vain. Les idées se bousculent dans ma tête comme dans un entonnoir trop étroit. Jean, lui, semble serein. Calme. Je vois mon agitation. Mon besoin fébrile d’échapper à la morosité du temps.

— Le rien n’est pas toujours facile à apprivoiser, n’est-ce pas ?

Je suis pris au dépourvu. Je réponds sans réfléchir.

— Oui. En effet. Et toi, comment fais-tu ?

— Je ne fais rien de particulier. Si l’esprit s’agite, il s’agite. Je vois simplement l’agitation. S’il a besoin de fuir, je le laisse libre. Si le corps a besoin de bouger, il bouge. On le laisse se mouvoir à sa guise. Il ne sert à rien de contraindre l’esprit et le corps à rester calmes et immobiles si l’on sent le besoin de bouger. Le silence et l’immobilité doivent venir de l’intérieur. Inutile de faire semblant ! Si l’atmosphère t’est insupportable, va donc faire un tour ! La pluie et le vent sont bénéfiques pour sentir le corps. Se frotter aux éléments, voilà une bonne façon de se sentir vivant ! 

Je suis les conseils de Jean. J’enfile ma veste. Et je sors. Bien décidé à mettre en pratique ces sages paroles. Je quitte la clairière et m’enfonce bientôt dans la forêt par l’étroit sentier qui mène à une piste plus large. Je sens le vent me fouetter le visage et mes vêtements devenir humides par cette pluie battante et ininterrompue. En quelques minutes, je suis trempé. Je grommelle. Mais je continue de marcher. Je ne sais ce qui me pousse ainsi à rester auprès de cet homme. Sa sagesse m’impressionne et me fascine. Il est clair que j’envie cette façon de vivre. Et d’habiter la vie. Cette façon d’être présent à chaque instant. Sans rudesse ni conflit. Et cette liberté à l’égard des phénomènes. Homme sage et libre ! Bon sang ! Quand diable y parviendrais-je ? La voix de Jean résonne dans ma tête : « encore des idées sur la quête, n’est-ce pas ? ». On n’en finit donc jamais… 

 

*

 

Je note ici une phrase sur le rien et l’ennui glanée dans les feuillets de Jean : Le rien n’est pas délétère. Il ne vient jamais en ennemi. Il s’approche toujours en ami. En compagnon de route exigeant mais généreux. Son apparence est parfois certes terrifiante. Mais derrière ses habits de sauvage infréquentable et désespérant se cache un être plein de bonté. Un être d’amour qui n’aspire qu’à nous rapprocher de nous-mêmes. Il arrive avec dans ses bagages le reflet de notre nature véritable. Pour nous révéler le vide que nous sommes. Ce vide que nous portons tous. Et qui parfois nous effraie tant.

 

*

 

— Peux-tu nous parler de la présence ?

— La présence est l’unique sujet. L’espace infini qui accueille et éclaire toutes choses. Certains la nomment présence, conscience, nature de l’esprit, d’autres le Soi, Dieu… qu’importe son nom ! Quand on habite cet espace d’arrière-plan, le nom n’a plus d’importance.

— Et comment habite-t-on cet espace ?

— En demeurant à la source du regard…

— Et ce processus se fait-il graduellement ?

— Tout est possible. Chez certains cela advient brusquement. Cela semble assez rare. Chez d’autre cet éveil à la conscience se fait progressivement.

— Certains enseignants insistent sur la présence. Et d’autres sur le vide… Peux-tu nous éclairer sur ce point ?

— On ne peut habiter la présence que si l’on est vide. Oui ! Encore une fois lorsque les idées, les représentations, les croyances et les espoirs nous ont quittés. La présence ne se décrète pas. Le vide non plus. La présence est toujours là…

— Que l’on en ait conscience ou non… ?

— Oui. Nous sommes cela. Quant au vide, on ne peut en hâter le mûrissement...

— Mais n’y a-t-il pas quelque chose à faire pour se vider ?

— Il n’y a rien à faire… c’est un processus naturel. Le vide se fait quand les idées, les croyances et les espoirs s’éteignent.

— Et pour qu’ils s’éteignent, que…?

— Ils s’éteignent en les laissant advenir. Ainsi tant que l’on croit, pense, espère que telle chose, telle situation ou telle personne nous offrira un état plus bénéfique que ce que l’on vit actuellement, on jettera toute notre énergie dans la bataille… afin de l’obtenir. Le mental est puissant. On ne peut le contraindre à renoncer. Mais à force de courir après ses rêves et ses idéaux et de voir au final qu’ils ne permettent pas de se trouver…

— De se trouver… ?

— De se réaliser pleinement si tu préfères…

— Alors… ?

— Alors cette dynamique — cet ajournement perpétuel — se tarit. Et l’on fait face à ce qui est là… au début en général cette situation est ressentie comme douloureuse. Ou du moins inconfortable. Mais cela semble être un passage obligé… c’est ainsi que l’on se vide de toutes les idées, les espoirs et les croyances qui encombrent le mental. Puis progressivement on se familiarise avec le rien. Et si l’on reste ainsi sans fuir, sans vouloir changer quoi que ce soit, ce dernier se transforme par une mystérieuse alchimie en plein. En plénitude. Il n’y a là aucune volonté personnelle. Cela semble se passer à notre insu.

— Et l’ego ?

— Disons que l’ego ressemble à une entité illusoire que l’on interpose entre ce regard impersonnel et ce qui apparaît comme le monde…

— D’où vient cette illusion ?

— Elle conserve son mystère. Mais disons que cette identification au mental est un mécanisme naturel… On naît ainsi. Notre structure mentale nous invite très tôt à nous identifier au corps. De ce processus naît le sentiment de séparation avec ce que l’on nomme le monde… mais cette identification est une magistrale méprise…

 

*

 

Jean a renoncé à publier les livres qu’il a écrits pendant une quinzaine d’années. 

— Aujourd’hui il m’arrive d’écrire quelques poèmes. Je les retranscris sur de petites planches de bois que je pose ici et là sur les sentiers les plus fréquentés de la forêt.

— Pour que les promeneurs les lisent… ?

— Oui. Ceux qui marchent en forêt viennent souvent y chercher une coupure avec le monde. Une façon de se mettre en retrait. La poésie devrait faire partie intégrante de la vie. Je regrette qu’elle n’orne pas davantage les rues des villes. La poésie invite au silence. Et à la contemplation. Elle nous invite à regarder la vie avec plus de profondeur et d’attention…

 

*

 

— Nous avons déjà parlé de la société mais j’aimerais revenir sur certains points…

Jean acquiesce en silence.

— Que penses-tu du monde contemporain ?

Jean lève les yeux au ciel.

— Nous sommes dans une période misérable. Une ère de fin de règne. La monstruosité créée par le mental étouffe le vivant. Partout. Tous les domaines de la vie sont contaminés par cette folie ordinaire. Partout on exploite, on instrumentalise. Partout on alimente le monstre en marche…

— Et que pouvons-nous faire pour arrêter sa marche destructrice ?

— Rien… Cette entité monstrueuse obéit à son propre mouvement… difficile d’enrayer une telle dynamique…

— Pourtant existent un peu partout des voix qui s’élèvent, des alternatives pour rendre le monde et la vie terrestre plus vivables… ?

— Tu as raison… il existe des mouvements d’opposition et de résistance qui inaugurent une ère nouvelle…

 

*

 

— D’où vient la souffrance ?

— Du sentiment de séparation et du refus de la situation telle qu’elle se présente… Ce ne sont pas les évènements qui provoquent la souffrance mais leur refus… Vois cela dans ton propre vécu… les évènements ne sont jamais porteurs de souffrance. Les évènements sont comme ils sont. Ni plus ni moins. Mais ce qu’ils représentent à nos yeux peut être source de souffrance…

— Parce que l’on estime qu’ils ne devraient pas nous arriver… est-ce cela ?

— Oui. On croit qu’il pourrait en être autrement… et qu’il serait mieux qu’ils ne se produisent pas. C’est un manque de clarté. Nous avons la prétention de savoir mieux que la Vie ce qu’il nous faudrait… mais qui sommes-nous pour avoir une telle prétention ? La vie est ce qu’elle est. Toujours…

 

*

 

Aujourd’hui, journée « lessive ». Jean récupère la cendre du poêle à bois et la verse dans une grande bassine de fer. Il y ajoute de l’eau bouillante. Et touille le mélange avec un bout de bois pendant quelques minutes.

— Demain nous pourrons laver le linge.

Je l’interroge sur ce procédé écologique. Comme à son habitude, il répond patiemment à mes questions. Il m’explique le « processus de fabrication » de cette lessive naturelle et bon marché. Il me fait un clin d’œil.

— Tu sais… la frugalité joyeuse obéit à « ses nécessités ». Les choses s’imposent naturellement. Il n’y a pas d’idéologie. Certes, il y a un respect… un immense respect pour le vivant…

— L’Existant… ?

— Oui, pout l’Existant. Mais les moyens financiers restreints obligent à des procédés peu coûteux. On se sert de ce qui existe. Tout cela est très fonctionnel !

 

*

 

— Ne t’arrive-t-il jamais de te sentir triste et isolé ?

Jean plante son regard dans le mien. Je vois briller au fond de ses yeux une grande bienveillance.

— Oui, cela arrive. Le mental peut éprouver ces sentiments. Et lorsque l’identification au personnage occupe le « devant de la scène », on peut ressentir ces mouvements émotionnels. Mais cela n’est pas vu comme problématique. On laisse ces mouvements se déployer. Et se résorber à leur rythme. Et quand on retrouve l’arrière-plan, ces sentiments perdent aussitôt leur force et leur pouvoir…

— Et que fais-tu lorsque cela t’arrive ?

— Rien de particulier.

— T’arrive-t-il de fuir ou de vouloir fuir cette tristesse ou cette solitude ?

— Oui, cela arrive. Ce refus de ce qui est… cette distraction de soi-même est parfois présente. Elle survient de temps à autre… quand la périphérie de l’être prend le pas sur la présence…

— Il y a donc encore des oscillations ? Des va-et-vient entre le centre et la périphérie de l’être ?

— Oui. Cela se produit. Mais quand ceci est vu et accepté, ces mouvements ne sont plus problématiques. La vie est toujours simple et belle.

— Mais nous nous compliquons l’existence… 

— Oui. Le mental complique toujours tout. Nos refus, nos idées, nos rêves, nos croyances, nos espoirs nous éloignent toujours de ce qui est là. Toujours. C’est ainsi…

 

*

 

— J’aimerais revenir sur ton mode de vie…

Jean me regarde avec malice.

— Oui.

— Tu ne sors jamais, tu ne pars jamais en vacances, tu rencontres très peu de gens, tu n’as aucun rôle social, tu n’as pas de loisirs, ton mode de vie est rude et rustique… ta vie semblerait très ennuyeuse à la plupart de tes congénères…

Jean se met à rire.

— Oui. Sans doute. Ce genre d’existence ne convient pas à tout le monde. Chacun doit suivre sa pente… le mode de vie et les contenus existentiels n’ont aucune importance. Vivre comme ceci ou cela dépend de nos prédispositions et de notre sensibilité. L’essentiel est ailleurs…

 

*

 

— As-tu encore des attentes à l’égard de la vie ?

— Non. Encore une fois, on vit ce qu’il y a à vivre. Il n’y a pas d’attentes particulières… obtenir ceci ou cela ne changerait rien. On laisse le personnage vivre ce qui se présente. Si la vie pousse ici ou là, les pas se dirigent naturellement du côté qui s’impose. L’un n’est pas mieux que l’autre…

 

*

 

Jean s’assoit sur l’herbe, sort de sa poche deux jouets — des « pouic-pouic » comme il les appelle — les enveloppe de chiffons (de vieux bouts de jean’s déchirés) et les lance aux chiens ravis. Une demi-heure de jeu complice où je vois Jean se rouler avec ses chiens, leur courir après et s’ébattre sur la pelouse. Un étonnant spectacle que l’on a peine à imaginer de la part d’un homme si sage… lorsqu’ils achèvent leur séance ludique, je fais part à Jean de mon étonnement.

— Il n’y a rien à comprendre. C’est une résonance. J’aime jouer avec les chiens. J’aime les chiens. C’est comme si j’étais l’un d’eux…

— Ah… ?

— Oui. On vibre à ce qui est là selon sa sensibilité. Quand on est face à un arbre, on vibre avec l’arbre. La vie est un jeu de résonance et de vibrations… il n’y a rien à comprendre. Il convient simplement d’être à l’écoute… et de jouer avec ce qui est là…

— Cela t’arrive-t-il encore d’avoir des émotions fortes ?

— Oui. Elles peuvent être encore parfois très invasives.

— Comme si elles occupaient tout l’espace ?

— Exactement. Elles remplissent l’espace d’une incroyable façon. Elles ne laissent presque aucune place. La dernière fois, cela s’est produit lorsque je croyais que l’élan vital de l’un de mes chiens était en train de s’épuiser… beaucoup de signes tangibles étaient présents… la tristesse et l’angoisse m’ont alors envahi d’une incroyable façon. Quelque chose en moi refusait l’inéluctable : la disparition et l’absence. Tant que subsiste un attachement au personnage, il semblerait qu’il y ait des résidus égotiques et des points de fragilité… des zones sensibles qui ne semblent pas avoir été correctement vues et acceptées…

— Et qu’as-tu fait ?

— Que veux-tu que l’on fasse ? On s’est laissé submerger par ces mouvements. On les a laissés se déployer.

— Etait-ce inconfortable ?

— Oui. Le refus alimentait l’inconfort. Il faut parfois du temps pour que le refus soit pleinement accepté. Alors l’inconfort disparaît… mais quand l’inconfort est là, il est là… il faut le vivre pleinement… lui laisser faire son travail… pour éroder ce qui doit l’être…

 

*

 

— Qu’est-ce que la connaissance de soi ?

— Un concept. Il n’y a pas de connaissance. Nous ne sommes qu’ignorance. Nous ignorons. C’est dans ce non-savoir que peut naître la connaissance. Mais ce n’est pas une connaissance savante. Il n’y a rien à savoir sur la connaissance. Et tous les savoirs ne servent à rien en la matière.

Jean marque une longue pause.

— Seul dans ce non-savoir peuvent surgir les gestes et les paroles justes… quand on est vide… vide de savoirs et de connaissance, alors l’intelligence de l’être se manifeste…

— Et que faire des savoirs ?

— Les savoirs sont fonctionnels. On les utilise pour des tâches fonctionnelles : faire la vaisselle, conduire une voiture, construire un pont…

— Et pour la connaissance de soi… ?

— Vient un temps où les savoirs en matière de connaissance de soi sont abandonnés… ils deviennent inutiles… voire encombrants… ils n’ont plus de raison d’être…

— Beaucoup de choses que tu dis vont à l’encontre de ce qui est communément admis et prôné dans la société…

— Oui. Le monde est gouverné par le mental. Et ce qui est dit ici est au-delà du mental…

— Cela pourrait même être totalement incompréhensible pour la plupart des gens…

— Cela pourrait l’être en effet. Il n’y a rien à blâmer. La compréhension se fait à son propre rythme.

 

*

 

Je regarde Jean avec tendresse et sympathie. Hormis cette incroyable présence de chaque instant, rien ne le distingue du quidam. Un œil non averti le prendrait peut-être même pour un hurluberlu marginal et un peu excentrique, un pauvre diable solitaire et misérable. Mais il suffit de l’approcher quelques instants, de parler un peu avec lui, et cette présence saute au visage. La consistance de la parole, l’épaisseur et la légèreté des gestes, l’épure du discours, cette attention bienveillante pour l’Existant ne trompent pas. L’intelligence du regard, cette vision à la fois fine et profonde. Et cette incroyable ouverture. Le non jugement, l’absence d’a priori. On est vite impressionné par le travail intérieur qu’a effectué cet homme. Il me reprendrait sûrement. Il dirait sans doute : « l’incroyable œuvre de la compréhension en nous »… Il est sans doute difficile pour un homme ordinaire (qui a une perception commune) de comprendre ses paroles. Il s’empresserait de les passer au crible de ses idées et opinions, émettrait aussitôt des jugements. Bref, serait imperméable à cette sagesse vivante. 

 

*

 

La dernière après-midi en compagnie de Jean est un régal. Nous la passons à marcher — très lentement. A petits pas. Marche entrecoupée de longues pauses sous le ciel. En compagnie du vent, des nuages et des herbes folles des prairies. Nous nous asseyons au pied de grands arbres que nous saluons à notre arrivée et à notre départ. Comme des frères immobiles. Jean s’allonge souvent le dos calé contre un petit monticule d’herbes sauvages, les mains derrière la tête, les jambes croisées, en contemplant la ramure de ses compagnons silencieux, les nuages passagers et l’azur imperturbable. L’atmosphère est silencieuse. On s’y repose à notre aise. J’aime ces instants sereins et tranquilles. De temps à autre, Jean se met à parler. Quelques mots profonds qui jaillissent du silence. Les chiens gambadent alentour, ivres de liberté et d’odeurs. Ils reviennent vers nous à intervalles réguliers en frétillant la queue, heureux de nous revoir et repartent quelques instants plus tard en suivant leurs longues et sinueuses pistes invisibles.

Je comprends l’amour de Jean pour la nature et les animaux. Je comprends son indéfectible attachement pour le ciel, les arbres, les insectes, les fleurs, les herbes, les animaux de la forêt, les nuages, le vent, les pierres, le sable et la terre. Je comprends son retrait du monde humain, son éloignement de la vaine effervescence des hommes et de leurs futiles et incessants bavardages. Oui, je le comprends. Et je sens aussi qu’à cette distance du monde peut naître un amour profond pour tous les êtres, pour toutes les créatures qui, partout, vaquent à leurs affaires. Jean n’est pas misanthrope. Ses pas l’ont éloigné des hommes mais il ne blâme pas le monde, ne juge pas les hommes, ne condamne personne. Il accueille ceux qui viennent à lui avec un amour sincère et profond. Et je me surprends en retour à aimer cet homme humble et bon, simple et sage. 

 

*

 

En fin de matinée, un vent frais a surgi derrière les montagnes. Jean enfile un col roulé et sort chercher quelques bûches. Le feu est préparé en quelques minutes. La pièce se réchauffe rapidement. Nous nous installons dans les fauteuils. Je sors mon carnet.

— Nous nous faisons beaucoup d’idées à propos de tout, n’est-ce pas ?

Jean acquiesce en silence.

— Nous nous faisons des idées à propos du bonheur, de la sagesse… à propos de ce qui est juste, de ce qu’il faudrait vivre ou réaliser…

— Oui. Ces idées sont très répandues. Et elles nous enchaînent. Elles nous éloignent toujours de ce qui est.

— Que faire alors… ?

— Les laisser s’éteindre…

— Cette attitude semble être une sorte de leitmotiv…

— Il n’y a d’alternative… les choses suivent leurs cours jusqu’à leur extinction. Ce qui arrive, arrive…

— Peux-tu dire encore quelques mots sur la modernité ?

— La modernité ?

Jean ferme les yeux un instant.

— Elle est un processus. Elle semble être la tentative impulsée par le mental pour faire advenir les caractéristiques du nouménal sur le plan phénoménal…

— Peux-tu développer ?

Jean prend une longue inspiration.

— Essayons. La présence ne peut être définie, elle ne peut être objectivée puisqu’elle est l’unique sujet mais disons qu’elle a pour caractéristiques la paix, la joie et la plénitude. Le mental en tant que reflet de la présence tente de façon assez maladroite de faire advenir ces caractéristiques sur le plan phénoménal.

— Peux-tu prendre un exemple ?

— Regarde ce qu’apporte le progrès technique : rapidité, immédiateté dans une perpétuelle tentative d’abolition de la distance et du temps, confort, amélioration des conditions d’existence… et d’autres aspects que j’oublie sûrement. L’Homme n’a eu de cesse, depuis les débuts de l’humanité, de vouloir améliorer ses conditions de vie… pour essayer d’établir dans son environnement des conditions propices à la tranquillité, la joie et la plénitude. Mais ces aspects ne sont qu’un pâle reflet de la paix véritable…

— Selon toi, tout cela est vain… ?

— Non. Sur un certain plan, ces recherches sont utiles mais l’essentiel ne peut être atteint ainsi… d’autant que cette quête effrénée, outre qu’elle renforce l’illusion d’un « bonheur » phénoménal accessible, engendre bon nombre de comportements délétères…

  — Ton quotidien semble se limiter à peu de choses. Un visiteur serait surpris de voir que tu passes l’essentiel de tes journées à effectuer quelques travaux domestiques, à marcher dans la nature, à t’asseoir par terre, sur ton tapis, sur la terrasse, sur un rocher ou dans l’herbe, à faire quelques mouvements de yoga, à écrire quelques poèmes et à jouer avec tes chiens…

Jean me regarde en souriant.

— Oui. D’un certain point de vue, on peut dire que mes journées sont vides d’activités. La journée se déroule à son rythme. Lorsque la situation l’exige, les choses se font… les choses suivent leur cours… qu’y a-t-il à faire ? Rien, la plupart du temps. Un grand nombre d’activités humaines n’est en réalité qu’agitation, refus d’un état ou d’une situation existante, tentatives maladroites d’accéder à la paix… lorsque les désirs, les croyances et les espoirs d’accéder à un état ou à une situation que l’on suppose meilleure n’ont plus cours, on reste avec ce qui est là devant nous… on ne fuit pas, on ne réagit pas… on agit si cela est nécessaire, si cela vient spontanément… il n’y a rien à faire en cette vie…

— Tu es un peu provocateur…

Jean éclate de rire.

— Oui. Je suis un peu provocateur…

— Peux-tu nous expliquer pourquoi certaines traditions affirment que tout est parfait en ce monde… et selon cet adage qu’il n’y aurait donc rien à changer…

Jean me regarde en souriant.

— En voilà une question ! Est-ce utile d’y répondre ?

— Cela nous éclairerait…

— Dans ce cas… que veux-tu changer ? Que pouvons-nous changer ? Il n’y a rien à changer en ce monde... tout ce que l’on vit est nécessaire… ce que chacun vit est exactement ce dont il a besoin pour s’éveiller… même si d’un certain point de vue, les évènements ont l’air néfastes, qui peut savoir si cela ne joue pas un rôle dans le mûrissement de la compréhension…

— Et l’imperfection du monde… ?

Jean me toise avec surprise.

— Quelle imperfection ? L’imperfection est parfaite…

— Même quand on est encore soumis à l’égo avec son cortège de réactions, de désirs et de croyances… ?

— Oui. Incontestablement oui.

— Alors à quoi cela sert-il de s’éveiller… ?

— A rien. Cela advient. Voilà tout… cela ne change en rien le cours des choses. Les évènements continuent de se dérouler. La seule différence est qu’on n’alimente plus l’ignorance et ses conséquences mortifères…

— Il y a donc des conséquences mortifères lorsque l’on est encore soumis à l’ego ?

— Oui. Elles engendrent bien souvent de la souffrance. Mais cette souffrance est nécessaire pour s’éveiller…

— Alors tout est parfait…

— Oui. Tout est parfait. Le jeu du monde se poursuit… sur un certain plan, il n’y a personne qui souffre…

— Pourrais-tu développer ?

— Lorsqu’un être s’éveille à sa vraie nature, les évènements continuent de se dérouler, le personnage continue de faire ce qu’il a à faire… selon sa sensibilité, ses prédispositions et ses conditionnements mais on est libre du personnage… on laisse les choses se dérouler librement… disons que le cours des choses n’est plus problématique… tu comprends ?

Je regarde Jean sans comprendre.

— Il n’y a donc aucune différence entre un être éveillé et un être encore soumis à l’ego ?

— Il y a des différences. Nous avons déjà abordé ce point. Le déroulement des choses n’est plus vu comme un problème. L’ignorance et son lot de conséquences délétères ne sont plus alimentés. L’écoute des résonances fait que le personnage suit naturellement sa pente… le chemin se simplifie. La vie devient facile… on écoute, les choses arrivent… les choses s’en vont… pas de problème…

— Peut-on revenir un instant sur la perfection du monde… ? Tu dis que tout est parfait, l’imperfection du monde comme les comportements encore soumis à l’ego. Selon toi, tout est juste, alors pour quelle raison dit-on que les paroles et les actes du sage sont toujours justes ? Les paroles et les actions de la personne non éveillée ne le sont-ils donc pas ?

— Sur un certain plan, toutes les paroles et tous les actes sont justes… dans la mesure où ils surviennent… dans la mesure où ils sont… sur un autre plan, il y a une différence entre les actes et les paroles qui jaillissent du mental et ceux qui tirent leur origine de l’arrière-plan. Les premiers sont réactifs, emplis d’attentes égotiques, toujours partiels et partiaux et consistent le plus souvent à atteindre quelque chose, un état, une situation en instrumentalisant les êtres, les choses et l’environnement. Les seconds jaillissent spontanément et ne visent rien. Ils adviennent selon les exigences de la situation. Ils ne sont pas volitionnels

— Peux-tu nous parler de la tranquillité ?

— La tranquillité est ce que nous sommes.

— Et le calme ?

— Le calme est un état. Il ne s’agit pas d’être calme. Lorsque le mouvement est rapide, il est rapide. Lorsqu’il est lent, il est lent. Lorsque l’agitation se manifeste, elle se manifeste. Lorsque la quiétude est là, elle est là. Mais on est tranquille avec ces mouvements. On les laisse survenir et s’éteindre…

— Il ne sert donc à rien de vouloir être calme, de diminuer son agitation, de ralentir le mouvement ?

— On ne peut répondre de façon générale. Cela a parfois son intérêt. Mais il n’y a rien à vouloir… ralentir le rythme est parfois une façon didactique pour nous rappeler à la paix. Ce n’est pas systématique. Cela peut être aussi une violence que l’on exerce envers ce qui est…

— On voit dans certains séminaires consacrés à la spiritualité des personnes immobiles… on dirait qu’elles s’efforcent au calme…

— Oui, elles s’évertuent d’être en paix mais tout leur être a envie de bouger… de s’agiter pour être ailleurs…

— Que leur conseillerais-tu ?

— De laisser advenir ce qu’elles sentent… si le besoin de bouger se fait sentir qu’elles bougent…  la paix ne s’atteint pas en se forçant à être calme… le mouvement vient toujours de l’intérieur… il ne s’agit jamais d’imiter ou de singer… il convient d’être à l’écoute du ressenti… rien d’autre n’est nécessaire.

 

*

 

Ce séjour en compagnie de Jean fut une incroyable expérience. Et une prise de conscience du « chemin » qu’il me restait à parcourir pour vivre cette tranquillité que je cherche depuis tant d’années. Mes errances et mon insatiable besoin de rencontres ne révélaient en réalité qu’une terrible insatisfaction et un profond et lancinant besoin de comprendre… J’ai quitté Jean avec tristesse en fin d’après-midi. Il m’a raccompagné jusqu’au seuil de la porte entouré de ses inséparables chiens. Il m’a fait un signe de la main. Un sourire s’est dessiné sur son visage buriné. Je me suis retourné une dernière fois et j’ai repris le chemin du retour par l’étroit sentier qui traverse la forêt. Pour retrouver ma voiture, stationnée à l’entrée du village, à près de 2 heures de marche de la clairière. J’avançais à petits pas en ressentant avec force les paroles de Jean, ses « enseignements » simples et profonds qui m’ont nourri pendant tout mon séjour. Je ne sais si je le reverrais mais je me souviendrai longtemps de cet homme simple et sage.

 

Carnet n°48 Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Assis sur la terrasse de pierres, le monde devant mes yeux offre comme un jardin d’Eden ses spectacles et sa beauté. Je me tiens tranquille sur la colline. Nul ne me voit. Mais je vois partout les yeux s’agiter. Comme si nul ne savait où se niche le regard…

 

 

La vie (nue) ne s’encombre d’aucun folklore. Elle (se) défait de tous les décors. Jusqu’à nos plus infimes vêtures et nos plus anodins rituels.

 

 

Le réveil des heures creuses où l’âme s’agite dans son puits…

 

 

Le monde comme une fleur délicate. Aussi enivrant que le vin. Aussi aiguisé qu’un couteau. Qui ne veut mourir de notre indifférence. Il exige que l’on s’agenouille à ses pieds. Mais l’on s’y refuse. On l’invite simplement à s’éveiller à la lumière.

 

 

La malheureuse patrie des hommes où l’on encense les soldats et les médailles. Et où l’on méprise la fragilité et l’innocence. Triste monde qui célèbre le sabre et piétine le brin d’herbe !

 

 

Le temps ne se compte en jours. Il se décompte en heures que nous n’aurons pas vécues…

 

 

Les jours se tiennent tranquilles dans les yeux innocents. Ils n’éperonnent la chair que dans notre prétention.

 

 

Le malheur tient à peu de mots : refus et exigences.

 

 

De l’autre côté de la rivière, la montagne. Massive et souveraine. A ses pieds, le monde s’affaire, insoucieux de sa présence. Comme si les hommes ne pouvaient vivre que dans la plaine…

 

 

L’âme contemplative est plus proche de la vérité que nos pas fébriles. Et nos mains agitées.

 

 

Que peut l’œil face au ciel infini ? S’y perdre est la seule issue.

 

 

Je m’installe à la fenêtre des jours. L’âme tranquille. Devant mes yeux, la nature et le monde vaquent à leurs affaires dans une tapageuse effervescence. On les devine impatients d’en venir à bout. La nuit semble être leur seul repos.

 

 

Le vide appelle au simple et à l’épure. Et nos agitations compliquent et obstruent. Prolongent nos chemins sinueux. Condamnent le passage de la présence lumineuse.

 

 

On aime les cœurs qui nous égaient ou nous reposent. Et nous tournons le dos aux âmes grises et plaintives. Mais chacun n’a-t-il pas besoin de sollicitude et de solitude pour s’éveiller à la grâce ?

 

 

Laisser le cœur se défaire de toutes exigences. Voilà la seule condition pour qu’il brille jusque dans la nuit la plus profonde.

 

 

Le crépuscule s’éteint devant la porte. Mais l’aube sans âge ne s’efface pas dans la nuit.

 

 

Le besoin éternel des saisons et la transparence du ciel. Voilà résumé en quelques mots tout l’univers !

 

 

Les saisons se ruent sur nos âmes en quête de paix et de lumière. Et dans nos jardins poussent les arbres, dansent les herbes. Et à nos portes, le cirque offre tous ses spectacles.

 

 

Le regard poétique s’émeut de toutes choses. Des êtres, des livres, du monde. De tous ces riens qui voudraient nous faire croire à leur importance…

 

 

L’humble présence s’éprend de toutes choses. Comme si elles étaient siennes et si étrangères à sa paix.

 

 

Pour les myriades d’enfants sages, le ciel ne sera jamais que dans les livres. Pour les rebelles à tout apprentissage, à toute transmission, il pourra naître dans leurs yeux avides de liberté et d’infini lorsque sur leur chemin, ils se retrouveront seuls et démunis face au grand mystère.

 

 

Dans nos yeux fugaces, nos errances. Et au bout du chemin, la présence qui pénètre le regard.

 

 

La fête est une triste consolation pour les âmes ignorantes et frivoles. Si elles savaient seulement que le silence est la plus grandiose des célébrations…

 

 

L’heure ne s’achève que dans la présence.

 

 

Quand l’ère tourne à la furie urbaine et technologique, l’heure pour le sage devient plus que jamais rustique et champêtre. Toujours plus simple et dépouillée d’artifices.

 

 

Les jours vides sont une invitation à l’oubli du monde. Au dépeuplement de l’espace. A l’éradication des chimères. Comme une exhortation à pousser la porte qui ouvre sur l’infini.

 

 

Avide d’espace et de solitude. De liberté et d’Absolu. Puis vient le jour où le monde n’est plus considéré comme un obstacle ni une entrave. Les limites de l’univers relatif sont acceptées. Et transcendées. On se tourne spontanément vers ce qui est naturel sans s’imaginer qu’il représente le terrain propice à sa pleine réalisation. Les choses sont ce qu’elles sont. Elles ne gênent ni ne perturbent. Elles suivent simplement leur cours dans notre regard tranquille.

 

 

Le monde se dessine sous ma plume. Les saisons abritent mes yeux sages. L’heure devient céleste.

 

 

Les jours sombres se reposent à l’abri de la mémoire. Qui étais-je ? Aujourd’hui, je m’éloigne de l’ombre qui autrefois voulait m’enserrer. A mes trousses, le vide m’a rejoint. Et à présent, nous allons ensemble (et en paix) sur la route transparente et les chemins sans visage.

 

 

Le temps qui s’acharnait a-t-il volé en éclats ? Où sont donc passées les heures que je posais devant moi ?

 

 

Sur le mont démuni je me tiens, grelottant de froid et de solitude. Mes yeux sont devant moi. Dans la terre je frissonne, les ailes repliées. Déplumées par le vent. Je ne sais que faire. Je reste assis au bord de moi-même. Dans la brume de mes rêves. Je me suis perdu. Je croyais être arrivé au lieu sans pareil. Mais mon regard m’a surpris hébété sous la pluie. Je me suis égaré sur le chemin que je croyais achevé. Où ai-je donc posé mes pas ? Et pourquoi dans le ciel les nuages me sourient ? Je m’ennuie ferme sur la terre. Le monde a scellé mon exil. Nulle part est mon origine et ma destination. Et j’ai perdu la route qui m’y menait. A présent où pourrais-je bien m’égarer ? Je n’avance qu’en moi-même. Et j’ai perdu la trace qui m’y menait. Les pas se suivent sans fin sur le cercle étroit qui m’entoure. Je n’avance qu’à reculons vers le gouffre qu’est mon centre. Je marche au bord du cercle qui m’enserre. Quand y tomberais-je ? L’horloge s’est enfoui sous la crasse accumulée depuis des siècles. Et je ne sais que faire du temps. Où est donc passée l’heure nouvelle ? Je suis sans ressource face à l’indigence. Et la monnaie n’est d’aucun secours. Les jours et les poches sont aussi vides que le ciel. Et mon regard penche davantage vers l’absence qu’en lui-même. On aimerait parfois habiter un autre songe. Mais tous les rêves sont nos tombeaux. 

 

 

Tiens-toi à la source. Et la vie sera fraîche. Tu contempleras le cours sinueux des rivières. Leur folle agitation jusqu’à l’estuaire et les terres marécageuses avant le grand plongeon dans l’océan.

 

 

Je baigne dans l’infini du ciel. Et l’eau des rivières m’emporte.

 

 

Assieds-toi à la source. Et laisse les rivières s’écouler.

 

 

Les murs sont lisses derrière les barricades. Et les assaillants ont déserté la place. La révolution a-t-elle eu lieu ?

 

 

Que la maison soit en ordre ou pas, que tu ailles ici ou là, que tes actes aboutissent ou pas, tout cela n’a d’importance que pour ton esprit. Et disons même que ton existence (que tu existes ou n’existes pas) n’a strictement aucune importance à l’échelle de l’univers. Quant à la présence, elle n’est guère concernée par ce qui se passe… elle éclaire simplement ce qui se déroule en elle… mais tout ce qui existe est précieux et mérite, à ce titre, toute notre attention et notre bienveillance…

 

 

La plupart de nos actes ne sont en réalité que des gesticulations pour donner consistance au personnage auquel nous nous identifions, à cette entité que nous croyons être…

 

 

L’exil se répand sur les jours. Et me voilà condamné à errer vers le centre. Serais-je donc au milieu du ciel ? En bas, je vois les hommes qui s’agitent. Et en haut, les nuages qui passent. Serais-je donc en ce lieu qui, dans mes rêves, contentait ma faim ? Les rebords du monde se sont repliés sur mes yeux fatigués. Les chemins se sont effacés. Où irai-je donc quand le vent aura cessé ? Serai-je toujours vivant pour voir mes pas parcourir la terre ? Et le ciel aura-t-il rempli mon regard ? Irai-je le visage éclairé de son ardeur ? Je l’ignore. Je me contenterais d’un ilot. D’une infime parcelle où le corps usé, j’attendrais que m’enserrent les bras de l’infini. A côté du monde je me tiendrai, lui offrant une main humble et secourable pour le hisser jusqu’au lieu qu’il cherche. Mais peut-être le vent m’emportera-t-il ailleurs ? Peut-être me détournera-t-il de ces terres familières pour me conduire en des contrées moins hospitalières où je ne reconnaîtrai pas les miens… le vent sera ma seule force. Et si le ciel est habité, il n’y a lieu de s’inquiéter des moissons et des récoltes, du modeste édifice que nous avons érigé à la célébration du chemin qui mène à l’anéantissement du monde pour répondre à la gloire éternelle du rien et au sacre du royaume auquel on ne peut échapper…

 

 

Il n’y a de refuge qu’en soi-même. Dans cette tranquillité au-delà du mental. La vie phénoménale n’est que violence et hostilité. La société humaine a beau essayer d’en adoucir les formes et d’en atténuer les effets, la matière (les corps et les psychismes) est soumise à rude épreuve. Le monde reste une jungle où seule règne la loi de la puissance et de la destruction.

 

 

Assis sur la terrasse de pierres, le monde devant mes yeux offre comme un jardin d’Eden ses spectacles et sa beauté. Je me tiens tranquille sur la colline. Nul ne me voit. Mais je vois partout les yeux s’agiter. Comme si nul ne savait où se niche le regard…

 

 

Ô amis humains, où avez-vous mis vos yeux pour marcher avec tant d’aveuglement ? Si vous saviez comme le regard respecte l’Existant, vous auriez sans doute honte de tant de dévastation…

 

 

Sur la montagne solitaire, l’heure n’est jamais mortifère. Qu’elle soit vide ou pleine, on la regarde passer comme les nuages.

 

 

Le regard des sommets jamais ne blâme les yeux des plaines. Immense commisération pour toutes les prunelles.

 

 

J’aime me laisser caresser par les yeux des arbres, les yeux des herbes, les yeux des rochers, les yeux du vent… et le regard du ciel que j’habite.

 

 

Que jaillisse spontanément la parole nue qui exprimerait avec justesse la présence silencieuse. Voilà ma seule ambition poétique !

 

 

La simplicité et le dépouillement sont le reflet manifeste de la présence comme la complexité, le foisonnement et la diversité sont l’expression du vivant (et accessoirement du mental).

 

 

La silhouette dépouillée et le pas simple empruntent l’unique chemin à travers les décors somptueux et foisonnants du monde.

 

 

Je m’enivre du parfum des fleurs. Et des saisons éphémères. La solitude s’habite en silence. Le monde ne vit que dans le regard.

 

 

La fureur du monde se défait dans nos yeux innocents. Les mouvements se succèdent sans fin dans le silence. La paix enveloppe toutes les agitations. Le temps se lézarde.

 

 

Sur la table, la carafe et le bol, la feuille et le stylo attendent le baiser de Dieu. L’univers est en ordre. Comme sa marche sans fin qui s’attache à vouloir toucher le ciel. 

 

 

Balayer le sol. Marcher dans les collines. S’asseoir sur un rocher. S’allonger sur le sol. Ouvrir un livre. S’étendre sur sa couche. Manger en silence. Le regard éclaire le quotidien. Offre à tous les gestes et toutes les activités une beauté indicible. Notre cœur déborde de gratitude. On célèbre le sacré de l’existence. Et nos mains sages se recueillent en silence.

 

 

Le chant des oiseaux, l’écho de la forêt. Les paroles de la terre sont sages. Il n’y a que les hommes pour ne pas les entendre. L’instant si fragile dans mes mains ouvertes. Seul dans la forêt, les bruits du monde n’ont plus d’importance. On se retire de toutes volontés. On célèbre dans le silence ce qu’il y a devant nos yeux. Présent à ce que l’oreille entend. L’heure est légère. Elle s’éprend des beautés du jour. Les yeux assagis se reposent. Le tumulte qui autrefois nous agitait n’a plus prise sur le regard de paix. Les mains ont beau encore parfois s’agiter, les pas peuvent encore bien de temps à autre retrouver leur fébrilité d’autrefois, les yeux suivent, tranquilles, l’effervescence passagère. En attendant le silence, ils laissent les bruits s’éteindre.

 

 

Que sommes-nous face au mystère ? Rien. Nous sommes à la fois le mystère. Et son connaisseur. Et c’est dans notre ignorance que peut se révéler la compréhension.

 

 

Sous le soleil, les hommes suivent leur sillon, les uns labourent leur champ, d’autre creusent des trous. Les chiens courent après les chats. Les chats après les souris. Tout est en ordre. Instants fugaces. Mouvements éternels.

 

 

Les oiseaux passent sous la lumière du soleil. Traversent le ciel. Parcourent l’immensité. Ne laissent aucune trace de leur itinéraire.

 

 

Assis dans l’herbe, l’immensité m’environne. Je suis l’infini qui observe. Je suis sans origine, les yeux ont beau se poser ici et là, les pas aller ici et là, je ne vais nulle part. Nous sommes toujours là.

 

 

Seul dans le souvenir, le monde est peuplé. Dans la présence, il n’y a personne.

 

 

Connaissance, ignorance. Pensée, non-pensée. Action, non-action. Corps, absence de corps. Mouvements, absence de mouvements. Aucune importance !

 

 

Un papillon passe devant moi. Je le salue. Je sais que nous habitons le même ciel.

 

 

L’oiseau se pose sur la branche frêle qui surplombe la rivière. L’eau s’écoule en contre bas. Mon cœur est chaviré par la beauté fragile du monde. Tout semble à la fois si précaire et immuable. Toujours les oiseaux parcourront le ciel en trouvant refuge dans les arbres. Et toujours l’eau s’écoulera. Allongé sur la rive, je regarde la rivière. Elle suit son cours sinueux. Immobile dans mes yeux tranquilles. L’étang dort sous la brume. L’eau s’écoule silencieuse. Matin d’éveil. Cascades et étangs, rivières et fleuves, flaques et océans, nuages, l’eau n’obéit qu’aux forces naturelles. Climats et paysages façonnent son parcours. Elle s’offre ainsi à tous sans exception. Devenant refuge pour les uns et promesse de croissance ou d’abondance pour les autres. Partout, elle est source de vie. Chacun lui trouve un usage ou une fonction. Il n’y a que les hommes pour l’instrumentaliser à outrance en essayant parfois avec une monstrueuse ingéniosité d’en maîtriser les aléas. Pour eux, l’eau — comme toutes choses — doit se soumettre à leur volonté de puissance qui n’est en réalité animée que par la peur. Les hommes gouvernent ainsi la terre parce que le ciel leur échappe. Ils peuvent bien y envoyer leurs avions, leurs fusées et leurs satellites, ils ne l’habiteront pas ainsi. Ils peuvent bien dépecer tous les dieux qu’ils ont érigés à la gloire du ciel depuis la naissance de l’humanité, ils ne parviendront jamais à en découvrir les lois de cette façon. Il n’y a rien à savoir du ciel et des montagnes. Des arbres et des plaines. Ni même des hommes. L’en-haut et de l’en-bas n’ont aucune importance. Pas davantage le ici que le là-bas. Le familier que l’inconnu. Le proche que le lointain. Tout, à la fois exact reflet de soi et si étranger à notre nature vide. La présence est si proche. Si proche. A la source même du regard qu’il est étrange de voir les Hommes s’égarer à la périphérie, dans une ramification toujours plus complexe et sophistiquée. Quelle maladresse ! Et quel manque de clairvoyance ! Au lieu d’aller toujours plus en avant, il leur faudrait au contraire remonter à la source. Mais on n’est saisi par ce mouvement (d’inversion) qu’après avoir perdu tout espoir à l’égard de tous les chemins que nous avons arpentés tant de fois — et de mille manières — et que nous avons toujours quittés, bredouilles, les mains toujours aussi vides et le cœur toujours aussi avide. Mais tout est parfait en ce monde. Toutes ces impasses et ces détours sont nécessaires au mûrissement de la compréhension. Et à son douloureux et incontournable passage : la grande désillusion devant l’impossibilité de trouver la moindre réponse, la moindre issue dans l’univers phénoménal où nous n’avons cessé depuis l’aube des temps de tourner, de nous enliser et de nous fourvoyer.   

 

 

L’heure s’émancipe des jours. Et de nos détours. Il n’y a d’heures creuses que dans l’arène. A la tribune des jours, personne. Les nuages passent. La lumière et l’espace sont les seuls habitants. A qui s’en plaindre ? Le regard est le cadre où défile le monde.

 

 

Assis sous un arbre, j’écoute la pluie tomber. Et les corneilles qui jouent dans le vent. Au loin, le bruit des voitures. Et au-dessus de la tête, le ciel nuageux. Les yeux et la terre sont paisibles. Le monde est parfois si étranger à mon cœur. Comme s’il n’existait que pour la tête. On ressent pourtant que l’univers entier est en soi. Et l’on éprouve pour tout ce qui est là un amour profond. Mais on ne se perd ni dans les pensées ni dans l’imaginaire. On vit simplement au plus proche  — dans l’intimité même — de ce qui est.

 

 

Une joie incommensurable enveloppe l’être quand il s’habite de la plus simple façon. En étant simplement là sans attente, sans désir ni prétention. Quand toutes nos volontés se sont éteintes...

 

 

Une bande de terre où poser ses pas. Pour arpenter les sentiers de pierres. Et parcourir les collines. S’asseoir sur un rocher. S’offrir au vent, au soleil et à la pluie. Au ciel infini. Et laisser la diversité de l’univers apparaître dans le regard et s’éteindre dans le silence. Observer l’incessant jeu tantôt espiègle tantôt funeste des mouvements. Voir les formes et les phénomènes naître, virevolter, s’essayer à quelques cabrioles paisibles ou ardues avant de mourir. Beauté de chaque instant.

 

 

L’heure s’écarte du jour. Les saisons resplendissent.

 

 

Un monde peuplé d’absence et de fantômes. Et certains ici-bas se targuent de gouverner leur barque, leur existence, leur pays ou les lois de l’univers ! Quelle idiotie ! Et quel manque de clarté !

 

 

Je regarde avec tristesse et effroi (teinté de colère) le bord de la rivière, jonché de détritus, des bouteilles en plastique par centaine, des myriades de sacs plastiques éventrés, d’innombrables débris de verre charriés par la dernière crue, arrêtés dans leur course vers l’océan par les joncs, les cannes et les souches d’arbres qui peuplent les iscles. Et je pleure en silence devant l’infâme dévastation des hommes, aveuglés par leur seul et restreint profit. 

 

 

La beauté des cerisiers en fleurs. Au-delà de l’image usée jusqu’à la corde. Quel spectacle ! Comme si les branches se couvraient d’une fragile et cotonneuse pellicule de neige au printemps.

 

 

Les oiseaux de pierre ne s’envoleront jamais. Ils s’entasseront dans les cimetières en attendant vainement l’heure glorieuse tant espérée. Monde d’espoirs et de peines qui relègue le ciel au lointain. Pataugeant sur les terres marécageuses, les hommes s’épuisent. Peu savent où leurs pas les dirigent. Avant le tombeau, ils ne s’interrogent. Blâmant le chemin et profitant maigrement des paysages, les yeux rivés sur leur misérable sente. La colline et l’Eden terrestre sont pourtant proches de leurs yeux perdus. Ils cherchent en tous sens. Parcourent la terre, les sous-sols, le fond des mers et le ciel en vain. Ne trouvent que désarroi et misères en se pâmant devant leurs misérables trouvailles (et leurs exploits dérisoires)… les lois du jour n’égaieront pas leurs yeux tristes. Ne protègeront pas leur corps usé. N’allègeront pas leur psychisme saturé. Elles offriront davantage de puissance aux seigneurs, à ces petits maîtres qui imposeront avec encore plus de force et de contraintes leur joug à la masse laborieuse.

 

 

Un chemin parsemé d’étoiles et de feuilles mortes. Un ciel nu. Toujours. Et la lumière incessante qui guide les marcheurs jusqu’à elle. Les paysages et les pas. Tous les éléments du décor nous rappellent à sa présence. Et nous invitent à la retrouver. Aussi vive aujourd’hui qu’autrefois. Eternelle lumière sans commencement ni fin que nous pouvons habiter sans tache quand se sont éteintes toutes les lueurs de l’horizon.

 

 

Le mystère n’abrite aucune légende. On s’y repose enfin quand tous les mythes et les contes (toutes nos histoires) ont été anéanti(e)s.

 

 

Apre exercice parfois que celui de se familiariser avec le rien en laissant se dissoudre sans impatience l’opacité sensorielle qui en entrave la saveur (opacité sensorielle renforcée par l’ingestion occasionnelle de viande qui semble accroître l’agitation et la consommation habituelle de glucide qui semble provoquer une stagnation énergétique sans compter évidemment la consommation tabagique).

 

 

J’entends déjà l’eau ruisseler sur ma tombe. Et le rire des corbeaux dans le ciel. A la vue de ma dépouille, les yeux se détourneront. Et je girai seul parmi les ronces. Et bientôt sur mon sépulcre fleuriront les orties, les fleurs des prés et les herbes folles des chemins dont se repaîtront les bêtes affamées. Et je rirai seul de me voir si misérable. Et démuni parmi mes pairs à la tête ahurie et aux yeux effarés, frappés de stupeur de voir tant de joie et de gaieté dans cet enfer.

 

 

A la saison des amours, les formes mues par l’instinct d’unité se rapprochent et s’enlacent. Sous mes yeux, l’éternelle chorégraphie du vivant. La danse joyeuse et funeste des corps. Leurs pirouettes et leurs cabrioles cycliques qui célèbrent la Vie avant que ne s’achève leur brève existence.

 

 

N’être rien qu’une ombre qui danse dans le vent. Et voir l’ombre des branches danser avec elle. Sur le sol, nos traces éphémères s’enlacent. En se moquant bien des mariages convenus. Nous savons que ces jeux ne sont que des images fugaces. Des traits sans consistance. Et nous nous offrons avec amusement à cette farce passagère.

 

 

Sur l’étang, le reflet des saisons resplendit. Et entre les rides, créées par le vent, nos jours fastes sont engloutis. Le monde est un adieu perpétuel.

 

 

Sur les jonquilles, l’or est plus franc que sur les lèvres.

 

 

J’aime m’attabler avec moi-même. M’allonger sur ma couche avec moi-même. M’entretenir des hauts et des bas avec moi-même. Et lorsque je me suis déserté, les oiseaux, les arbres et les étoiles me répondent. Et m’enseignent. Puis je regagne le ciel. En paix. Je peux alors être là pour le monde. Les oiseaux, les arbres, les étoiles et le ciel le savent bien. Et même parmi les hommes, certains doivent le ressentir.

 

 

Condamné à vivre jusqu’à l’être plein.

 

 

Le difficile exercice des jours pour les âmes creuses qui s’impatientent de se remplir…

 

 

La pesanteur de nos pas décharnés. La lourdeur de nos paupières closes. Et de nos prunelles hagardes. Obstruant l’espace où le chemin pourrait se faufiler.

 

 

Il y a une grâce à toucher le ciel. Mais la plus magistrale est de l’habiter à chaque instant. En silence.

 

 

[Carnet d’exploration de l’être]

L’éternelle soumission au vent. L’incessant processus de dépouillement. Jusqu’à la plus grande nudité. Rien. De plus en plus, rien. Aussi vide qu’une outre sèche. Un vague contenant organique poreux et vibrant à ce qui l’environne. Soumis seulement à sa forme conditionnée et à ses caractéristiques naturelles. On sent avec force et lucidité que tout encombrement, toute tentative d’amassement ou toute prétention entraverait et obstruerait aussitôt l’étroit passage ouvert par la brusque éradication ou la lente déliquescence de nos chimères. Empêchant dès lors de ressentir la puissance, les merveilles et la simplicité de l’être nu, dépouillé de toute image. De toute illusion. A leurs égards, la vérité est toujours d’une intransigeance tranchante. Elle les coupe sans pitié pour faire place nette et ouvrir (ou maintenir ouvert) le passage nécessaire à l’être qui ne peut souffrir, pour être ressenti, le moindre obstacle. Tout acte, toute parole, tout geste visant à redonner consistance à une image quelle qu’elle soit — en particulier lorsqu’elle concerne le personnage auquel nous avons l’habitude de nous identifier — est ressenti comme un éloignement (de l’être). Et lorsqu’il arrive qu’une telle attitude se manifeste, on la laisse se déployer mais on n’en est pas dupe. On ne l’alimente pas. Ce mouvement perd donc automatiquement sa force et l’on sait qu’il s’éteindra naturellement à son propre rythme. De façon générale, on laisse simplement se manifester ce qui vient naturellement et spontanément… 

 

 

L’heure est toujours tragique pour le mental. Ressassant l’heure passée, soucieux de l’heure qui passe et inquiet de l’heure à venir. Comme l’araignée, le mental tisse sa toile. A la seule différence qu’il en est le seul prisonnier…

 

 

Happé par la force des jours dans le grand tourbillon labyrinthique ou absorbé dans les distractions anesthésiantes, l’Homme effleure la surface du monde. Et ne peut quitter la périphérie de l’être. Comme condamné à l’errance et à la superficialité. Trop immature encore pour explorer la profondeur, la consistance et la sensibilité. Pas assez poreux encore pour se laisser traverser par ce qu’il ne cesse, à chaque instant, de rencontrer. Trop encombré encore par les idées, les images et ce qu’il croit être…

 

 

Le scintillement des eaux claires et la lumière artificielle des lampadaires. Et les millions d’hommes et d’insectes comme envoûtés, fascinés par le spectacle — la farce miroitante. Prisonniers des apparences toujours trompeuses. S’ils savaient (et s’ils le pouvaient), ils riraient de tant d’aveuglement et de maladresse. Et fouilleraient aussitôt avec une farouche détermination en d’autres lieux. Mais qui connaît cet espace lumineux enfoui en nos profondeurs qui ne se dévoile qu’à ceux qui se sont délestés de tous les mirages ?

 

Carnet n°47 Simplement

Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Je marche à petits pas sur le sentier des collines. Les nuages et le vent accompagnent ma course lente. Qui m’attendra ce soir ? Je saluerai le soleil de ma couche — et les branches du cerisier en fleurs — suspendus à la fenêtre.

 

 

Le gage éternel de la joie : la souffrance et son aiguillon douloureux.

 

 

Les maux glissent à mes pieds meurtris. Sur le chemin des peines, nulle consolation. Les cieux racoleurs sont notre dévastation. L’essentiel se défait toujours de l’accessoire.

 

 

Laisse-toi mener. Sois simplement là.

 

 

Simplifie le regard.

 

 

Ecoute les mouvements. Et laisse agir. Ne change rien. Laisse-toi conduire. N’alimente pas les pensées. Sois. Fais face à ce qui est là.

 

 

Où vas-tu, toi qui marches ? L’ailleurs serait-il plus propice qu’ici ? Plus tard serait-il mieux que maintenant ? Que cherches-tu à fuir ? Qu’espères-tu donc qui ne soit déjà ? Rien ne manque.

 

 

L’espoir t’éloigne de ce qui est.

 

 

La source de la plénitude est en toi.

 

 

Sois honnête envers le chemin. Il n’y a aucune erreur. Les pas te placent toujours à l’endroit exact.

 

 

Tes idées sur la vie sont un poids inutile. Tu es vivant. Sois simplement disponible à ce qui se présente.

 

 

Tes idées t’enchaînent à une image de la réalité. Regarde la vie sans mémoire. Et tu libèreras le regard de ses encombrements.

 

 

 Assieds-toi et regarde. Observe ce qui vient, ce qui va. Où es-tu, toi, qui ne bouges pas ?

 

 

Les paysages sont le reflet de ta beauté.

 

 

Ce qui est t’invite à la source du regard.

 

 

Le regard est ce que tu es. Le centre où tu demeures. Tout se passe en toi.

 

 

Oublie ce que tu connais. Regarde avec innocence.

 

 

N’écarte rien. Tu es tout ce qui est là.

 

 

Tu n’es pas ce qui se meurt. Tu es ce qu’il reste lorsque tout a disparu.

 

 

Si le monde t’envoûte encore, entre dans la danse et tournoie. Jusqu’à la disparition du centre.

 

 

Le silence est le seul poème.

 

 

Il n’y a rien à désirer, tout est là.

 

 

Si tu désires encore… Que se cache derrière ton désir ?

 

 

Etre ne s’apprend pas. Tu es déjà.

 

 

Autorise-toi à vivre ce qui est là. Sois simplement vivant.

 

 

Va vers ce qui te porte. Ne résiste pas. Sois comme l’eau. Suis ta pente naturelle.

 

 

Assieds-toi en silence. Et écoute.

 

 

Au cœur du monde, le silence. Au cœur du silence, la paix. Et dans la paix du cœur, la joie éclaire le monde.

 

 

Seul un cœur libre et ouvert — sans idéologie ni attente — peut offrir au monde l’amour et l’intelligence dont il a besoin.

 

 

La seule nécessité est celle qui est là.

 

 

L’heure invite à la présence. Le monde au regard. Et sa fureur au silence. Et du silence habité peuvent naître la joie et la paix.

 

 

Tout invite à l’abandon.

 

 

Le ciel n’attend rien de nous. Il nous aime sans exigence.

 

 

Tu n’es ni ceci. Ni cela. Tu es.

 

 

Le trésor est dans le regard. Toujours. Jamais sous le pas. Ni dans la main.

 

 

Tout ce qui surgit est juste.

 

 

Tes peurs ont le visage de la bonté.

 

 

Laisse l’ennui refléter ton vrai visage.

 

 

Le rien apprivoisé invite au vide. Et le vide à te découvrir.

 

 

Les malheurs sont les évènements dont tu as besoin pour comprendre.

 

 

On pense. Donc on n’est pas. La présence s’habite sans penser.

 

 

L’auteur de tes actes n’est pas celui que tu crois. Ils sont l’œuvre d’une force qui t’actionne.

 

 

Quand les désirs s’éteignent, l’être survient.

 

 

Laisse tout s’éteindre pour rayonner.

 

 

L’aube réparatrice de la longue nuit.

 

 

Ne t’oppose pas à ce qui surgit. Laisse faire et agir.

 

 

Demeure en toi-même. Tiens-toi à la source du regard. Laisse tout suivre sa pente naturelle. Et se dérouler à son propre rythme.

 

 

Il n’y a rien à rejeter. Rien à blâmer. Tout ce qui arrive est juste.

 

 

Laisse les circonstances faire naître et mourir les mouvements. Et agis aussi spontanément que possible.

 

 

Seules les circonstances ordonnent.

 

 

Le désir rétrécit le monde.

 

 

Le ciel s’enivre de notre joie.

 

 

La poésie se lit avec les yeux de l’amour et de l’innocence.

 

 

Le soir, à l’orée des tables, on boit sur des nappes vieillies par l’alcool. On s’affaire là pour remplir l’ennui, oublier les lendemains sans bouteille où l’on vomira son dégoût des jours vides.

 

 

Les pleutres ne voient pas le ciel. Ils y couchent leurs rêves lointains.

 

 

La poésie est une caresse éphémère. Un long baiser sur les lèvres de l’absente.

 

 

On s’écharpe dans les rues. Et l’on se rue dans les bois. Et sous le vent des armistices, on attend la débâcle.

 

 

Les poèmes se couchent sur les âmes pour les reposer de la furie des jours qui sucent le sang de leur grands corps fatigués.

 

 

La boulimie des heures nous laisse sans repos jusqu’au grand soir où les anges nous invitent à retrouver le ciel.

 

 

Il n’y a pas d’étincelle dans la nuit qui nous fait face. Il y a des lucioles au loin qui éclairent nos pas vers demain.

 

 

Chaque heure est un carrefour sans chemin. A la croisée se tient celui qui est debout. Ivre d’espoir et d’horizon, les pieds collés à la sente, attendant les craquelures du ciel.

 

 

Maintenant n’est pas venu. Il se cache derrière nos espoirs et nos regrets.

 

 

L’horloge nous cloue au supplice.

 

 

On s’interroge sur hier et sur demain. Sur les jours où les pierres étaient ou seront dans nos poches. Et maintenant qu’allons-nous en faire ?

 

 

La lumière éblouit les yeux. Engonce le cœur dans sa gangue. Et le printemps s’échappe.

 

 

L’horizon et l’ailleurs sont des menteurs. Ils nous cachent le maintenant qui est là.

 

 

Les colombes cadenassées par nos terreurs agonisent aux pieds du ciel. Et nous nous croyons libres ?

 

 

Esclaves les fers aux pieds reculant l’envol au lointain. Esclaves les faire en tête reculant le jour au lendemain.

 

 

L’heure est mensongère. Elle ne contient que des instants. L’instant est mensonger. Il ne contient que maintenant.

 

 

Le vent s’engouffre par la fenêtre du hasard. Du moins le croit-on ? Seule la nécessité tient lieu de socle. Le jeu n’est pas celui du hasard. Mais du merveilleux et de la joie qui invitent à la célébration de l’Existant. Reflet de l’Unité commune.

 

 

L’aube sans fondement survient souvent après une longue nuit d’aveuglement.

 

 

Sans attente ni idéologie, le cœur est libre et ouvert. Tu peux alors marcher vers le monde sans crainte des blessures.

 

 

Un arbre sous le préau où tu attendais l’impossible. 

 

 

L’escale où tu pars pour d’autres voyages. Pour accéder à l’autre rive.

 

 

Au bas de l’échelle, tu patientes. Le ciel bas étouffant la matière. Les désirs suffocants sous la chair. La liberté habite l’ailleurs.

 

 

La liberté patiente sous les désirs. Et le vent scie déjà les barreaux.

 

 

La brume sur la montagne. Et mes rêves se dissipent.

 

 

La serpillère dans le seau. Le bol dans l’évier. Et la main qui dessine le jour. Je suis en paix.

 

 

Le silence de la maison. Les bruits du monde à la porte. Et le recueillement de mes mains sages.

 

 

L’instant délicat se faufile entre deux pensées. Derrière l’instant, la présence toujours souveraine.

 

 

L’aube s’attache sans raison à la nuit. Le jour passe comme un rêve. Je vis à côté de moi-même.

 

 

Les saisons passent sans bruit. Je me tiens à côté du vent. Sous l’étoile qui m’observe.

 

 

Le vent dans les arbres couvre les bruits du monde que je n’entends plus. Seule la pluie arrose les pensées.

 

 

Couché dans l’herbe, je regarde les arbres chanter l’univers. Personne à mes côtés.

 

 

Je suis seul avec l’infini qui se penche vers moi. Et me dit : il n’y a personne ici-bas.

 

 

Le monde agite ses bras fatigués. Et le vent pousse les rengaines dans le caniveau. Seules les étoiles chantent.

 

 

Quand le froid se fait trop vif, ma capuche de laine me protège des griffes de l’hiver. Et mon âme se réchauffe près du ciel.

 

 

L’homme se courbe parmi ses congénères. Seul l’arbre est digne et solitaire.

 

 

Les arbres sont des amis silencieux. Leur présence est réconfortante.

 

 

Je peux vivre sans les hommes. Mais je ne pourrais vivre sans les arbres et les chiens qui m’offrent l’amour et la chaleur dont j’ai besoin.

 

 

Il pleut sur le monde des rengaines et des blessures qui invitent au retrait. Seul dans ma cabane, je suis en paix. Au dehors, le vent charrie les plaintes. Et le cri des hommes titubant sur l’asphalte. Je suis à l’abri sur le chemin de terre.

 

 

Neuf mois de gestation pour naître au monde. Quarante années pour naître à soi-même sous le ciel indifférent aux jaillissements sur les contrées inégales.

 

 

L’âme s’épuise à chercher ici-bas alors que le ciel est l’unique boussole. Au-dessus de nos têtes, l’espace immuable.

 

 

La grandeur du trait s’efface dans le silence. La parole jaillit, le nuage passe. Près de l’arbre je me tiens.

 

 

La lune saisit la main que le sage tendait vers elle. Et l’obscurité se dissipe sur les visages.

 

 

Dans la porte entrouverte, des paysages inconnus. Le ciel s’engouffre toujours dans le regard de celui qui sait voir.

 

 

Par la fenêtre l’arbre se penche. Il salue le vol des hirondelles. Le printemps demeure l’éternelle saison.

 

 

La tête engoncée dans leurs chaussures, les hommes cherchent leur route. Heureux les va-nu-pieds. Leurs sandales de vent suivent le ciel.

 

 

Le monde est vide. La sève monte. Les mains s’agitent. Mais le repos est aussi dans les gestes et les ramures.

 

 

Assis devant la rivière, je regarde le cours des choses. La berge tranquille où je me tiens. Le ciel où je me repose. Le vol des oiseaux parmi les nuages. Et le frétillement des poissons dans la nasse.

 

 

Dans la forêt, je me perds. Au pied de l’arbre je demeure. Parmi les feuilles et la terre, je suis en paix.

 

 

L’heure est féconde dans le silence.

 

 

Natif des sommets, je ne peux vivre dans la plaine. Je sais que les pigeons n’éliront jamais l’aigle comme roi.

 

 

La brume sur la montagne se dissipe au soleil. Comme nos rêves disparaissent à la lumière.

 

 

L’esquisse d’un pas est une danse dans le silence.

 

 

Toi qui contemples le ciel, dis-moi : que dure le vol d’un oiseau ?

 

 

Peux-tu saisir le nuage qui passe ? Qu’attraperait ta main avide ? Et si tu laissais mourir ton indigence…

 

 

Que peuvent les hommes ? Savent-ils effacer le vol de l’hirondelle ?

 

 

Les saisons s’écoulent sans bruit devant la terrasse. Je me tiens immobile à ma place.

 

 

Les choses suivent leur course funeste devant le ciel imperturbable. Et moi qui habite l’azur et la terre, je me défais en silence.

 

 

Un trait dessine le monde. Un autre l’efface. Un battement de cils séduit les hommes. Un revers de main les anéantit. Je suis le cours des choses. Et la demeure immobile. Le ciel impassible qui voit mourir chaque trait les uns après les autres.

 

 

Les nuages sont sans parole. Mais ils enseignent davantage que les livres.

 

 

Ô Ciel ! Dis-moi où se cache la vérité. Où as-tu mis mon regard ?

 

 

Est-ce que l’herbe s’offusque qu’on la piétine ? Elle se courbe un instant puis se redresse vers le ciel.

 

 

Mousses et lichens. Assis sur un rocher. Là où demeure la paix. Je suis.

 

 

Je médite sur la montagne. Mais où est perché mon regard ?

 

 

L’épuisante mission de Dieu auprès de ses créatures.

 

 

Retiré des affaires du monde. Et présent à l’univers.

 

 

Au soleil éternel et au ciel immuable, les nuages disent qu’ils passent. Repasseront demain peut-être… Un jour sans doute…

 

 

Assis à ta place, tu contemples le monde. Hommes et bêtes qui vaquent à leurs affaires. Et le ciel au-dessus de leurs têtes.

 

 

Qui voit le labeur des astres sur notre destin ? Qui voit la rosée du matin ? Et la brume sur la montagne ? Qui voit le vol des oiseaux dans le ciel ? L’eau des rivières qui s’écoule éternelle ? Et les nuages dans l’espace sans âge qui offre un escalier à ceux qui restent humbles et émerveillés ?

 

 

La fleur se soucie-t-elle de son logis ? L’étoile s’inquiète-elle d’éclairer le voyageur ? Le silence est leur demeure. Et la paix leur seul labeur. Au sein du ciel demeure l’immensité.

 

 

L’insoutenable secousse du monde qui donne naissance au solitaire…

 

 

Seul parmi les étoiles je m’endors. Seul parmi les herbes je me repose. Seul sous la pluie je danse. Seul dans le vent je suis. Et le monde s’agite dans ma paix.

 

 

Le monde ne peut échapper au glaive et au complot. Installe-toi dans l’innocence et le retrait. Alors les archers, les flèches et les donjons révèleront leurs pétales derrière l’indéfectible parfum de larmes et de sang.

 

 

Toi qui t’enorgueillis, qu’as-tu réalisé d’inoubliable ?

 

 

Quel est ton rôle toi qui vis à l’écart du monde ? L’arbre et la fleur se soucient-ils de leur fonction ? Ils sont. Et cela (leur) est suffisant.

 

 

Quel est ton rôle toi qui regardes la pluie tomber ? Comme l’herbe, je recueille la rosée. Je bois l’eau du ciel. Droit dans mes bottes crottées.

 

 

Je marche à petits pas sur le sentier des collines. Les nuages et le vent accompagnent ma course lente. Qui m’attendra ce soir ? Je saluerai le soleil de ma couche — et les branches du cerisier en fleurs — suspendus à la fenêtre.

 

 

Le ciel et la terre se rencontrent au loin. Et sous les pas de celui qui marche. Un jour vient le temps où l’on pose son bâton pour s’assoir sur la mousse verte de la forêt, près du cabanon que l’on a bâti à la hâte dans une clairière isolée où seuls le vent, les oiseaux et les herbes sont invités.

 

 

Où ai-je posé le bâton qui guidait mes pas ? Je l’ai oublié sur les chemins qui m’égaraient. Je me suis assis dans l’herbe pour enlever mes bottes fatiguées et m’étendre parmi les nuages passagers.

 

 

J’ai marché longtemps sur les chemins. J’ai perdu la boussole qui m’égarait. A présent, je marche où le vent me pousse. Les saisons sont les mêmes partout.

 

 

Le monde a refusé les ailes que je lui tendais. Elles n’étaient que de cire et de papier. A présent je me tiens assis parmi les étoiles. Et le silence a tout enveloppé.

 

 

La vaisselle s’égoutte dans l’évier. Les feuilles des arbres dansent dans le vent. Assis sur la terrasse, j’écoute le soir tomber.

 

 

Les livres, la nature, le monde, l’expérience d’être vivant… tout enseigne à être.

 

 

Le piaillement des oiseaux et la serpillère qui sèche au vent participent aux mêmes chants du monde. Au même mouvement de l’univers qui naît et s’éteint dans le silence que mon cœur abrite avec humilité.

 

 

L’oiseau qui sous la pluie cherche un abri ne sait où aller. Je lui prêterais volontiers mon cœur s’il pouvait s’y réfugier.

 

 

Face aux grands arbres de la forêt, je me souviens sans nostalgie de mon errance sur les chemins. Et du lent mouvement vers la lumière. A présent je me tiens assis.

 

 

Une pierre, du sable. Une montagne, un chemin. Mais où vais-je donc de ce pas impatient ?

 

 

Un oiseau sur une branche construit son nid. Et moi, de mon abri, je contemple le monde.

 

 

La lune dans le ciel me regarde. Et je n’ai aucun mot à lui offrir.

 

 

Les feuilles dansent dans le vent. Et je les accompagne en silence.

 

 

Où as-tu posé tes jambes, toi qui marches avec la tête ? Où as-tu posé ta tête, toi qui marches avec les jambes ? Où as-tu posé ton cœur, toi qui marches avec la tête ? Où as-tu posé ta tête, toi qui marches avec le cœur ? Il n’y a qu’un ciel d’amour immuable. Le cœur est partout où se tiennent les jambes. Et la tête n’existe pas…

 

 

Le monde se déploie dans mes ailes immobiles. Et je laisse l’envol se défaire dans ma tranquillité.

 

 

Où que j’aille, je n’irais jamais aussi loin que l’herbe qui pousse sur le bord du chemin.

 

 

Le vent agite les feuilles des arbres. Les pensées et les émotions agitent le corps et l’esprit. Comme le ciel imperturbable, j’accueille et laisse les mouvements naître et s’éteindre dans le silence.

 

 

La pluie frappe à la fenêtre. Le soleil caresse la vitre. Assis sur le tapis, je me tiens immobile

 

 

Le corps immobile sous les nuages. Le vent a tout balayé : les espoirs, les croyances, les idées. Mes rêves comme la pluie sont tombés. Le sol à présent est dur et froid. Et mes pas s’enracinent dans la terre. Ce qui est là se dissipe. Le silence devient éternel.

 

 

Je balaye devant ma cour. Rien. Le vide a tout emporté. Et le vent à présent soulève la poussière.

 

 

Il faut partout se taire pour qu’advienne le silence. Mais nulle parole ne peut l’entacher.

 

 

Les désirs se sont éteints. Le monde s’est dissipé. Je me tiens tranquille dans la lumière du jour. Et lorsque le soir tombera, je me coucherai dans le silence et la joie.

 

 

Il n’y a rien à dire. Rien à faire, ni à penser. Quand les désirs de l’âme ont cessé, la tranquillité s’habite.

 

 

Les grands yeux du monde se sont clos. A présent je marche sur la terre déserte. A découvert parmi les ronces et les herbes. En ma demeure, je repose.

 

 

Simple. Toujours plus simple devient la vie. Un thé. Un bol de soupe. Le linge qui sèche au vent. Quelques pas sur la colline. Et le printemps sur la montagne. Les arbres de la forêt. L’herbe des chemins. Un rocher pour regarder le ciel. Ma vie s’efface dans l’infini.

 

 

Le temps s’est étendu à mes côtés. L’heure s’est allongée au creux de ma main. Nous reposons en silence à l’écart des affaires du village.

 

 

Je vis ce que le destin place devant moi. Un jour, il offre. Le lendemain, il retire. Je le laisse choisir les paysages. La direction et les pas sont toujours justes.

 

 

Pour l’âme éprise d’Absolu, la nature est plus propice et accueillante que la société des hommes.

 

                                                                                

Le ciel reflète notre vrai visage avec plus de justesse que tous les yeux du monde. L’infini peut alors se déployer dans le regard.

 

 

Qu’y a-t-il à faire sinon contempler le vide et ce qui le traverse ?    

 

 

Je m’étends contre la roche dure et froide. L’abeille butine à mes pieds. Le ciel est descendu dans mon regard. La joue posée sur l’herbe. Le cœur battant sur la terre. Le monde devient familier. On accueille l’insignifiance. Et la préciosité de toutes choses. L’Hôte qui ne pouvait souffrir de voir sa place usurpée ouvre enfin ses portes.

 

 

Qui se soucie du mystère ? Les hommes préfèrent résoudre leurs énigmes.

 

 

Vouloir se soustraire à la main de Dieu en agitant vainement les bras. Voilà qui est ignoré celui qui tire les fils !

 

 

Que mes pas touchent le sol ou que je côtoie les nuages, je ne refuse pas les paysages. Je ne réfute pas la direction. J’observe sans intention — ni résistance — le passager et la traversée.

 

 

Quand on n’espère rien, on laisse le cours des choses se réaliser. On laisse devenir mais on ne devient rien.

 

 

Quand on ne sait rien, ne croit rien, ne prétend rien, n’aspire à rien, n’espère rien alors on sent avec force et certitude les ailes de la vérité battre en nous. On est suffisamment nu pour s’ouvrir à la compréhension. Et ce qui surgit ou ne surgit pas est juste. Actes et paroles. Silence et inaction.

 

 

Que le corps se repose de son labeur coutumier. Que les yeux usés par les paysages se ferment. Que l’esprit se vide de tous les encombrements pour s’ouvrir au regard sans âge.

 

 

La grâce est toujours à portée de regard pour l’œil vide.

 

 

N’efface rien. Laisse tout se défaire.

 

 

Oublie tout. Et tu sauras. La vérité se révèlera dans ton absence de savoirs, de croyances, d’intention, de prétention et d’espoir. La vérité ne peut s’habiter que nu, en laissant advenir le jaillissement spontané et l’extinction naturelle de toutes choses.

 

 

L’oiseau et la fourmi laissent-t-ils une trace dans le ciel et sur la terre ? Pourquoi laisse-rais-je une empreinte de mon passage ?

 

 

Le poète nu retient son souffle devant la beauté du ciel. Mais peut-il se déshabiller davantage ?

 

 

L’herbe des chemins et l’eau des rivières sont les seuls biens du vagabond. Le ciel est sa seule richesse. Quoi d’autre pourrait le combler ?

 

 

On ne désire rien que ce qui est devant nous. Avons-nous besoin d’autres choses ?

 

 

Je salue l’écureuil qui, chaque matin, me rend visite. Ai-je déjà eu plus fidèle ami ? Il ne se soucie pas davantage de moi que du ciel au-dessus de nos têtes. Et je lui sais gré d’ignorer notre présence.

 

 

Un bâton dans la brume. Je marche sur la montagne. En bas le village disparaît.

 

 

Assis sur la montagne, je guette l’arrivée du soleil. Mais le ciel se soucie-t-il de la nuit et des nuages ?

 

 

Que chante la pluie pour accompagner ma tristesse ? Ah ! Que souffle le vent d’automne !

 

 

Où loges-tu, toi qui habites le ciel ? Je laisse au corps le soin de trouver un abri.

 

 

Où se loge la tête ? Ailleurs. Où se loge le corps ? Ici. Où se loge le cœur ? Partout.

 

 

Qui le monde verra mourir ? Personne. Toutes les formes s’éteignent dans le regard.

 

 

Les chaises sont vides. Les visages s’en sont allés. Le vent a tout emporté. Le monde a disparu. La vie passe comme un rêve. Suis-je toujours vivant ?

 

 

Où suis-je, moi qui ne peux disparaître ? Où vais-je, moi qui suis toujours là ? Les pas s’agitent, les corps se meurent. Et je demeure en paix.

 

 

La pluie tombe du toit. La réalité se jette partout. Dans mon regard, le soleil et les yeux hagards. Le visage offert et les mains ouvertes.

 

 

Quels sont ce rôle et cette grimace que je dois revêtir pour tenir une place dans le monde ? Pourquoi le néant a-t-il besoin de costumes et de comédie ?

 

 

On se dirige à petits pas vers le néant. Sachons habiter le vide avant qu’il nous accueille.

 

 

Le monde pèse beaucoup plus lourd que le ciel dans nos soucis. Qui sait que nous avons le cœur si léger ?

 

 

Tu erres mais tu ne peux te perdre. Le ciel toujours au-dessus de ta tête qu’en un regard, tu peux habiter.

 

 

Que dire de l’étoile que nous suivons ? Qu’elle nous mène vers la nuit profonde où l’on s’éveille à la lumière.

 

 

Je marche sans me soucier de la direction. Je laisse mes pas choisirent les paysages. Et je les regarde au loin suivre leur pente.

 

 

Il n’y a d’horizons heureux. Voilà ce que nous apprend la marche ! Au bout de la route, on est mûr pour ouvrir enfin son regard au ciel. Et de constater avec effroi et étonnement qu’il a toujours été là… avant même nos premiers pas.

 

 

L’herbe qui m’accueille est plus secourable que les bras de mes frères. Elle n’attend rien de moi. Et je lui sais gré de me recevoir sans rien demander. Je ne perçois en elle pas l’ombre d’un désir. Et lorsque je la quitte, mon cœur s’emplit de gratitude et d’une main délicate, je la redresse.

 

 

Mon bâton, ma besace et ma barbe errent chaque jour sur les chemins. En quête d’un visage réconfortant. Mais seul le vent sèche mes larmes. Et seul le ciel m’ouvre ses portes. Je suis l’invité de l’Hôte unique. Et c’est nu que je me présente à lui. La nature est notre abri et l’azur notre demeure. Toutes nos errances nous l’enseignent.

 

 

Le ciel est notre nature. Infini et immuable.

 

 

Impassible, je regarde les nuages traverser le ciel. Les hommes et les bêtes vaquer à leurs affaires sur la terre. Les choses lentement se déliter. La vie s’écoule tantôt tranquille. Tantôt agitée. Et le regard est en paix.

 

 

La Parole comme de l’or tombé du ciel lorsqu’elle prend naissance à la source. Autrement, des bavardages futiles qui occupent l’espace.

 

 

Le silence se défait de toutes matières.

 


Carnet n°46 L'être et le rien

Journal / 2013 / L'exploration de l'être

Le monde est notre aire de jeu. Tantôt jardin. Tantôt décharge à ordures. Tantôt champ de bataille. Tantôt socle d’édification vers le ciel. Mais l’essentiel est ailleurs. A l’intérieur. Dans la maison de l’être. A la fois caverne et flamme vive. Sphère transparente qui accueille le monde. Et lumière qui l’éclaire. Là où le temps s’étire jusqu’à la rupture, l’abysse de l’Absolu. En surplomb du temps. Et des heures.

 

 

L’espace n’est jamais singulier. Nul ne peut s’approprier l’être. Il suffit de l’habiter. Pour (y) être.

 

 

Il ne s’agit nullement de rendre libre le personnage. Mais d’être libre du personnage. Inutile en effet de se défaire de nos conditionnements pour en revêtir d’autres. Il s’agit d’être au-delà de tous conditionnements.

 

 

Au bord de la source, on peut s’abreuver déjà. Apaiser cette soif autrefois si inextinguible.

 

 

La grande tristesse, prémices à la joie éternelle. Comment, en effet, ne pas être triste à l’idée d’être seul à jamais. Que l’Autre nous sera à jamais inaccessible… Que toute rencontre n’est qu’avec soi-même. Qu’il n’y a en réalité qu’Un sans second ?

 

 

Le mensonge est un refuge saugrenu. Impropre, bien entendu, à nous sauver du mal qui nous habite et nous ronge. Il révèle notre manque d’honnêteté et de lucidité. S’y adonner nous enfonce plus encore dans l’illusion de ce que nous croyons être. Et nous éloigne de ce que nous sommes. Il semble pourtant l’une des fonctions principales du mental, menteur patenté et diabolique usurpateur qui se refuse à reconnaître l’inexistence de l’ego et craint par-dessus tout de se voir démasquer…

 

 

En définitive, on ne peut se fier à rien. Ni à personne. Aucun état, aucun être, aucune situation, aucune ressource, aucune capacité. Aucun espoir. Rien n’est en mesure de nous aider. Il n’y a aucune garantie. Et de ce sentiment d’extrême vulnérabilité où nous plonge cette absence totale peut alors naître la puissance de l’être. Et le sentiment d’invulnérabilité, d’innocence et de plénitude qu’il procure indépendamment de tout contenu phénoménal.

 

 

Eternité, hors du temps. Etreté, hors du monde.

 

 

L’essentiel ne peut être exprimé. Il se réalise. Et se vit. On ne peut qu’encourager ceux qui le cherchent à poursuivre leurs investigations. Et donner quelques indications à ceux qui se sentent authentiquement et profondément habités par cette quête.

 

 

Tout (tous les phénomènes) doit être vu du point de vue de la compréhension. Et de sa maturation. Et admettre son mystère. Le laisser agir. Et s’y abandonner. Ainsi tous évènements, états, situations sont parfaits tels qu’ils sont. Toutes interventions visant à en modifier le cours tient (et provient) de l’idéologie (fabriquée par le mental qui hiérarchise les états selon ses préférences). Et cette ou ces interventions sont elles aussi parfaites telles qu’elles sont. Inutile donc d’en ajouter de supplémentaire. Ni de les blâmer. Tout est toujours parfait tel qu’il se présente.

 

 

Dieu (la vérité) se manifeste dans son absence ressentie. Comme dans sa présence habitée.

 

 

L’essentiel se goûte. Tout le reste appartient au cirque que l’être n’approuve ni ne désapprouve. Qui est là simplement. Simplement là à observer ce qui se passe sans jamais intervenir ou y être d’une quelconque façon engagé. Le cirque n’est ni bon ni mauvais, ni bien ni mal. Il est là, lui aussi, simplement. Et il se déroule sous ce regard qui observe et constate sans aucun commentaire, jugement ou parti pris.

 

 

Cette chose qu’on appelle l’être à défaut de pouvoir le nommer autrement (tant il est indescriptible et impossible à étiqueter, bref inobjectivable) semble tout à fait permanent, immobile et silencieux. Chacun peut le pressentir. Et la « sagesse commune » en a l’intuition quand elle se représente le « sage » assis dans une immobilité silencieuse parfaite. Mais il est totalement idiot de vouloir que les formes (et donc les personnes et les personnalités) adoptent dans une démarche stupide et simiesque cette permanence silencieuse et immobile (si elle n’est pas encore habitée). Les formes, elles, sont mues par le mouvement (l’énergie). Le mouvement incessant. L’être, lui, observe cela. Ces formes en permanents mouvements. Sans jamais les contraindre. Mais au contraire en les laissant libres. Il en est le témoin totalement impartial. Seul le mental voudrait parvenir à cette êtreté en essayant vainement de singer au mieux le pressentiment qu’il en a ou trop souvent l’idée ou l’image qu’il s’en fait. Et ce pressentiment ou l’intuition de ce qu’il est provient sans doute d’un souvenir. D’une nostalgie. Ce que les chrétiens peut-être appellent le paradis originel. Comme si l’être était notre source et que nous l’avions oublié. Avant de l’habiter de nouveau, il nous en reste qu’un très lointain et énigmatique souvenir qui ne cesserait de nous pousser à le retrouver. D’où les mille et une actions que nous posons consciemment ou inconsciemment chaque jour. Et la folle agitation de ce que nous appelons le monde. Mais bien sûr, l’être est toujours là. Il était, est et sera à jamais. Toujours égal (à lui-même pourrait-on dire). Simplement nous ne le goûtons plus. Nous ne l’habitons plus. Voilà pourquoi nous nous agitons follement. Voilà pourquoi le monde tourne… mais de ce manège ou de ce cirque n’émergera jamais l’être. Jamais. Seul le désintérêt (souvent progressif) pour cette danse perpétuelle, ses mirages et ses vaines promesses fournit le terrain propice à la dé-couverte - redé-couverte ? - de l’être. En un sens, tout mène à l’être. Toutes actions, tous mouvements aussi lointains qu’ils puissent sembler de la « spiritualité » ou de l’idée que l’on s’en fait sont des tentatives pour le retrouver.

 

 

Une fois l’être goûté, une fois cet espace ou cette présence habitée ne serait-ce que brièvement ou temporairement, le reste - tout le reste - semble d’une incroyable fadeur. Honneurs, gloires, succès, richesses, adulation, bonheurs, plaisirs perdent totalement leur attrait. Et l’on n’a de cesse de vouloir y retourner. Retrouver cette source à laquelle rien – absolument rien – ne peut être comparé car au-delà de la joie et de la paix qu’elle peut procurer (ainsi perçu par le mental), quelque chose fait que l’on ressent une parfaite complétude comme si nous retrouvions enfin notre véritable demeure, notre véritable nature.      

 

 

La nature (et la vie) ne se soumettent aux diktats d’aucun roi. Derrière l’apparent chaos règnent l’ordre, l’harmonie et la perfection que rien ne peut entacher.

 

 

Au cœur du monde dépeuplé. Parmi les arbres, les herbes et les bêtes. Habitant le ciel et la terre. Marchant sans destination précise. Laissant le vent guider ses pas vers nul ailleurs. Au cœur de la présence immuable. Le corps brinquebalant pourtant, porté par les mille mouvements, allant là où on le réclame. Pris dans la masse merveilleuse et chaotique, fragile et si puissante. Vie d’incessants mouvements, tirée ici et là. Conduite tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, tantôt à droite, tantôt à gauche. Et l’esprit silencieux et tranquille, dégagé de toutes implications, observant ce décor mêlé et changeant,  le furieux engrenage agrippant et malaxant les chairs en les soumettant à ses lois implacables.

 

 

Ces orgies de temps où tu ne t’appartiens pas. Absorbé par les phénomènes. Captif d’un monde imaginaire. A la périphérie de toi-même, tu erres. Pour te distraire du vide que tu es. Incapable encore de supporter le rien, tu t’agites en vain. Quand naîtra le désintérêt de l’abondance (et du remplissage), tu plongeras au-dedans. Remontera en toi-même. Et en tes profondeurs, tu réaliseras l’être, espace d’accueil de tous les phénomènes. Afin de t’habiter pleinement.

 

 

Demeure au-dedans. A la source même du regard. Et tu sauras qui crée le monde.

 

 

Laisse libres toutes choses. Observe leurs mouvements incessants. Tu es ce regard où tout prend place.

 

 

Tu es l’être. Lieu permanent de l’attention silencieuse. Et de la paix.

 

 

Assieds-toi dans l’innocence et le silence. Libre de tes repères et tes références habituels. Et regarde la puissance et la fragilité des phénomènes du monde (manifesté). Regarde comme toutes les formes s’emploient les unes les autres à survivre. Prends note de leurs stratégies. Observe leurs collisions, leurs collusions et leurs déformations incessantes ignorant qu’elles sont un seul et même corps mû par l’énergie, soumis aux lois du jeu, de la nécessité et de la célébration. Et au mûrissement de la compréhension. Eclairé par la seule présence de l’attention.

 

 

Semences du ciel

Haute voltige du regard. S’immisçant en tous lieux.

 

 

Acrobate de la terre et du ciel. Immobile sur son fil. Se laissant caresser par le vent. Jouant avec les charrettes de phénomènes qu’il amène, pousse ici et là avant de les emmener ailleurs. Toujours indemne de tous les mouvements. 

 

 

Regard décroché de toutes formes. Assis en sa source. Enveloppante et non localisable. Laissant s’étirer tous les mouvements. Jusqu’à leur épuisement. Témoin de toutes les naissances. Et de toutes les morts. Dégagé des collisions, des collusions et des déformations des mille formes de ce grand corps mouvant. Et jamais accusateur des ruses et des stratégies qu’elles fomentent pour assurer leur survie illusoire - dont elles se croient maîtres.

 

 

La fleur s’éveille sur le vieil arbre dépouillé.

 

 

En ton cœur s’éveille la joie de l’être que tu laisses à présent t’habiter. Après l’avoir comblé de tant de chimères et d’échafaudages. Comme autant de barricades avant le temps du grand ménage où le vent l’a dépouillé de l’inécessaire.

 

 

Présence nue. Dépouillée de tous désirs. De toutes intentions. Laissant jouer la perfection du monde à l’œuvre.

 

 

En tes terres, le ciel fait éclore les graines qu’il avait enfouies il y a très longtemps - une éternité sans doute - et que tu avais pris soin de recouvrir malgré toi cherchant partout la fumure adéquate, obstruant ainsi toute percée. Et la survenance de la lumière.   

 

 

Remonte le regard jusqu’à son origine. Et tu trouveras l’espace que tu n’as jamais quitté. Tu t’étais seulement éloigné à sa périphérie, attiré et absorbé par les objets que tu croyais en dehors de toi-même. Mais tu comprendras que c’est toi seul qui les éclairais et leur donnais vie. Tu es ce regard et tout ce qu’il éclaire.  

 

 

Ce silence fait d’ombres qui glace ton âme. Apeuré de l’inexistant. A l’affût de terroristes imaginaires. Soumis à la consistance et à la permanence de l’éphémère.

 

 

L’heure se creuse au-dedans. Exilé à la périphérie, tu végètes. Et te dessèches. Il faut te laisser mourir d’ennui et de nostalgie avant de renaître à toi-même. Au cœur de l’être. Au centre de l’espace non localisable. L’attention un instant se distrait, absorbée par le lointain et l’imaginaire. Laissons-la s’égarer. Se perdre. Elle reviendra vers son centre. Sa source. Sa demeure inaltérable pourvu qu’on ne la soumette pas au diktat de la volonté. Pourvu qu’on la laisse libre d’obéir à son propre mouvement.

 

 

Le souverain du temps ne craint ni les jours ni les années. Ni la vieillesse ni la mort. Il habite l’éternité.

 

 

L’éveil s’émancipe du temps.

 

 

Le cours des choses

Matière déformable à l’infini. Incessants entremêlements. Matière qui se répand et s’étend. Expansions, dilatations, resserrements, enchevêtrements, écartèlements, déchirures, émiettements, dissolutions. Transformations, évolutions, re-formations de la matière. Renaissances de formes indéfinies. Magma mouvant re-sculpté. Nature éternelle de la roche.

 

 

L’oiseau se courbe sous le vent pour laisser passer la nuit.

 

 

Sur la branche se réfugie le pingouin qui a peur des cachalots.

 

 

La vague se brise et retourne à l’océan. Avant de renaître un jour. Peut-être…

 

 

Aucune fin à l’espace. Tout s’insère en lui.

 

 

La puissance (l’énergie) n’a d’intention. Elle se répand et s’amuse dans l’espace.

 

 

L’herbe est aussi puissante que l’éléphant. Mais beaucoup d’yeux restent dupes…

 

 

Le cœur du jour (la plénitude) n’est accessible qu’aux va-nu-pieds. A ceux qui se sont délestés de tout. Mais pourquoi diable alors les pauvres cherchent-ils la respectabilité ? Parce qu’il faut d’abord avoir été riche (de cette fausse abondance) pour qu’elle perde tout attrait.

 

 

L’environnement est ton prolongement. Quand rien ne vous sépare, les résistances et les conflits cessent. Et sous Ton regard, l’Un se célèbre et s’amuse.

 

 

La liberté de la matière est dans la danse. L’immersion de chaque structure dans le mouvement. Et celle du regard lorsque la ronde n’a plus d’importance.

 

 

L’estrade attire les paons qui croient voir leurs plumes dans les yeux des foules.

 

 

La terre et le ciel s’abreuvent à la même source. Mais qui a étanché sa soif ? Celui qui la connaît y demeure impassible.

 

 

Le magma (la matière) se déforme en gémissant. Mais qui en connaît l’origine demeure silencieux.

 

 

Enracine ton regard à la source. Habite-la sans trace ni attache. Libre de toute volonté d’y demeurer. Et tu seras indifférent aux cours des rivières.

 

 

Le chemin intérieur débute à la périphérie et ramène toujours à la source. Au centre même de l’espace.

 

 

La sandale n’est jamais à l’abri du pied. Car elle en est le prolongement naturel. Comme le ciel est le prolongement de la terre. Toute matière est le prolongement d’elle-même. Et se tient toujours au sein du regard non-localisable.

 

 

Le regard ne s’atteint pas. Il s’habite quand il s’est désencombré de l’inessentiel. Le superflu alors vous quitte. Et ne reste rien. Et ce rien est le dernier pas vers le plein - la plénitude - que vous cherchiez vainement à atteindre par l’accumulation de l’accessoire.  

 

 

Nulle trace n’est nécessaire. Nulle empreinte à suivre. Ni à laisser. L’art de l’éphémère. Laisser passer les mouvements. Passer sans trace.

 

 

Aussi vaste que l’espace. Aussi léger que le vent. Aussi transparent que la lumière.

 

 

L’art du furtif. Et du juste. Habitant léger de la seule permanence du regard.

 

 

Rien n’est nécessaire. Le corps a ses propres lois. Laissons faire l’intelligence de la matière. Naissance des formes, déploiements, déformations et transformations enfin. Danse perpétuelle des éléments. Combinaisons infinies. Mariage des contraires. Harmonies des déséquilibres. Merveille de la précarité. Puissance de la matière. Excès et manque. 

 

 

Rien à montrer. Rien à transmettre. Rien à apprendre. Rien à enseigner. Etre. Silence. Plénitude. La célébration s’invite d’elle-même. A son heure.

 

 

Laisser s’éteindre les bruits. Les distractions et les désirs. Le silence sera le dernier invité. 

 

 

Quand le silence s’habite, nul hôte n’est nécessaire.

 

 

Le silence demeure le plus puissant des actes. Et des enseignements. Mais peu le comprennent. Encore soumis au diktat du bruit, des besoins de compréhension et des désirs d’accomplissement impulsés par le mental.

 

 

Force (et puissance) du mouvement. Légèreté (et transparence) de la présence. Justesse de tout acte.

 

 

L’eau bleue des forêts serpente vers sa source. Et la rivière s’endort. Assagie.

 

 

Morceaux de terre démunis que délaisse la main sage.

 

 

Où va la brume que le vent dissipe ?

 

 

Vers le simple, tu te penches. Pour retrouver l’assise naturelle de ta condition. Et ta forme peut enfin se mouvoir avec aisance dans l’enchevêtrement du monde.

 

 

Plus tu te délestes, plus tu jouis de l’être. Mais inutile de renoncer, il suffit d’attendre que tout se détache. Alors l’être occupe tout l’espace. Imperturbé. Imperturbable. Souverain. Retrouvant le fief que l’on s’était malencontreusement octroyé.

 

 

La girafe ne peut habiter la banquise. Ni le pingouin la savane. A chaque forme correspond un environnement naturel (approprié) que l’instinct - conditionné par la forme elle-même - enjoint d’habiter.   

 

 

On ne se sent jamais aussi seul que parmi les hommes. Au milieu des arbres, la solitude n’existe pas. Sous le ciel, la solitude n’existe pas. Parmi les bêtes, la solitude n’existe pas. Au cœur de la nature, la solitude n’existe pas. La solitude est une invention mentale - que renforce la proximité humaine - avec son lot d’images et de représentations.

 

 

Aucun frère ne peut te sauver de toi-même. Mais le monde - dépeuplé des hommes - peut te guérir.

 

 

Désapprentissage du vouloir. Familiarisation avec le rien. Education au simple. Et à la vie contemplative. Emiettement progressif des images et représentations. Développement du ressenti corporel. Diminution des pensées. Oscillations entre espaces personnel et impersonnel. Entre présence et personnage. Entre centre et périphérie de l’être. Approfondissement de l’écoute. Diminutions des résistances. Abandon à ce qui est. Liberté plus grande du personnage. Insertion dans les mouvements présents. Obéissance de l’action aux nécessités. A la célébration. Et même parfois au jeu. 

 

 

On veut bien jouer. Participer au grand jeu de la célébration et de la nécessité. Jouer dans l’essentiel habité. Jouer à tout. Avec Tout. Et même avec frivolité. Pourvu que le jeu soit authentique. Mais on se refuse à jouer au jeu des faux-semblants et du mensonge auquel se livre le monde pour donner consistance à une existence qui en est dépourvue. On se refuse à jouer au jeu des images et des représentations fabriquées par peur de se regarder soi-même. On veut bien jouer dans le silence. Jouer par plaisir. Ou par résonance. Pour célébrer le monde, céder à un mouvement naturel. On veut bien jouer pour la joie. Mais pas par mimétisme aveugle. Pas pour plaire. Ou ne pas déplaire. Ni pour séduire. Et encore moins pour faire semblant. Et faire bonne figure dans les bals costumés où l’on se cache d’abord de soi-même. Où l’on camoufle sa misère derrière un masque par crainte d’être exclu par le regard du monde.

 

 

Tu aimes ceux qui ont affronté leur misère. Yeux dans les yeux. Et l’ont fréquentée suffisamment et avec tant de courage qu’ils ont appris à se moquer de ce que peut penser le monde. Ceux-là sont rares. Si peu parviennent à se libérer de l’image qu’ils voudraient voir briller dans les yeux alentour. Encore soumis au diktat de la représentation et de ses chimères.

 

 

La vérité a une épaisseur. Elle seule rend l’être consistant. Le reste est (au mieux) illusoire remplissage du vide. Et (au pire) camouflage ou habillage du creux…

 

 

L’heure écarlate s’émancipe du jour. Et la nuit a déjà révélé sa paix. Transparence des heures dénudées. La pointe fine du temps dissolu.

 

 

Là où le temps s’étire jusqu’à la rupture, l’abysse de l’Absolu. En surplomb du temps. Et des heures.

 

 

L’explosion de toutes métamorphoses. Jusqu’à l’anéantissement de la matière. Et l’éclosion du rien. Célébrant l’éphémère et le mouvement.

 

 

Le ressac du temps. Comme une gifle à l’instant - à la plénitude de l’instant. Qui laisse meurtri sur la rive des heures.

 

 

Immobilité. Un grand pas dans le silence. Habitant la demeure en paix.

 

 

Que veux-tu extraire de toi-même pour que le suc de l’essentiel (te) soit offert ?

 

 

La seule descendance : le rien. On laisse l’héritage du manque à ceux qui n’ont pas éprouvé la plénitude et la paix.

 

 

Le besoin d’amour n’est pas sans conséquence sur la naissance de la haine.

 

 

Au cœur des choses, nul mystère. Mais l’espace peut le découvrir. Et (te) révéler le centre de la demeure.

 

 

L’être, le rien, l’espace, le monde et le personnage. Un (seul et) même Tout.

 

 

Pierre taillée d’être

Sans gloire ni fortune

Debout sans aucun mur

 

 

Dans la forêt, une grimace

Et des masques de plomb

Le sourire vainqueur sur les lèvres

 

 

Des pierres taillées

Sur l’horizon de dunes

Toujours libre le chemin

 

 

La compréhension

Au sommet d’un cactus

Dans la dernière fleur

Eclose au soleil

 

 

Le monde est notre aire de jeu. Tantôt jardin. Tantôt décharge à ordures. Tantôt champ de bataille. Tantôt socle d’édification vers le ciel. Mais l’essentiel est ailleurs. A l’intérieur. Dans la maison de l’être. A la fois caverne et flamme vive. Sphère transparente qui accueille le monde. Et lumière qui l’éclaire.

 

 

Les marges (en particulier les marginaux de tous bords ou ceux que l’on présente comme tels) rappellent à la norme ses limites. Toujours dépassables. Et rarement dépassées.

 

 

On se consacre à l’être (tant que nous ne l’avons pas goûté) jusqu’à ce que l’être, un jour, nous consacre.

 

 

Certains jours, je n’ai goût que pour le silence. Un silence profond. Si vaste. Infini. Le reste ne me semble que farces et commerces. Et je répugne à m’y livrer.

 

 

Tout est silence. Silence - notre seule demeure. Notre seule identité. Qui se ressent. Et s’habite.

 

 

Il n’y a rien à partager. Hormis ce silence. Quant aux farces et aux commerces, ils sont la manifestation de ce silence. A la façon dont il s’habille d’énergie pour devenir perceptible et palpable à ceux à qui ne peuvent encore le voir et le sentir véritablement. On ne peut certes pas échapper à cette énergie. Je respecte les façons dont elle se manifeste bien que ces agitations énergétiques me semblent inutiles et vaines. Je ne m’y soumets que contraint, laissant ce que l’on nomme le corps, le mental et le monde suivre leur cours - leur marche futile et inepte. Je n’aspire, en vérité, qu’à ce silence. Qu’à entrer et me fondre en lui car il est - je le sais - notre seule réalité. Bien sûr, le mental ne peut comprendre la force irrésistible de cet appel et de cette réalité qu’il considère sans doute comme une folie. Mais la seule folie serait de ne pas s’y abandonner. Le reste – tout le reste – voilà la seule folie ! Le monde a perdu presque tous ses attraits. Le corps et le mental auxquels je m’identifiais tendent à les perdre aussi. Comme les images et les représentations auxquelles nous sommes, en général, attachés. Il ne reste presque rien. Et ce grand vide que d’aucuns appelleraient néant se remplit à présent de présence. Et de plénitude. Le désencombrement, à l’œuvre depuis des années, touche sans doute à sa fin. Mais rien n’est jamais définitif évidemment. Cela s’habite instant après instant. Et cela disparaît aussitôt. Remplissage et évidement quasi simultanés pour que le vide se maintienne offrant ainsi à l’espace d’accueil une ouverture permanente. Cela est vécu. Le ressenti se découvre pas à pas. Et l’exploration, si elle a lieu, se réalise à chaque foulée sans la moindre possibilité (ni la moindre envie) de savoir ce qui va surgir à l’instant suivant. Le territoire vierge  semble se révéler ainsi. Toujours inconnu à chaque pas. Pas la moindre indication. Pas la moindre certitude. Aussitôt foulé, aussitôt disparu. Vécu habité de chaque instant. Impossible à fixer.

 

 

Les bras de l’Absolu

Caresses et brimades

En ton sein

Je nais et je meurs

 

J’aime tes odeurs de soufre

De quenelles et de mirabelles

D’égouts et de poubelles

 

Tes mousses, tes collines

Tes heures de paresse

Tes gares où l’on s’égare

Pour partir vers un ailleurs

Lointain et familier

Que l’on connaît par cœur

Jusqu’au dégoût

Et au désespoir

De ne pouvoir échapper

A cet inconnu

Que l’on ignore et piétine

Pauvre hère

Misérable et défait

 

J’aimerais t’habiter

Plus longuement

Plus pleinement

 

Comme un fou

Eperdu de lui-même

 

Comme un amoureux

Transi de froid et de misère

 

Et dans ton silence

Je me terre

A l’abri des bruits

Qui grondent ici-bas

 

Avec le vol des oiseaux

Et le bruissement des ailes de sauterelles

Je crépite du son du sol

Des entrailles de la mère qui nous a enfantés

 

Je me défais de l’ailleurs pour être là.

 

J’ai plongé dans le cauchemar

Qui m’encerclait autrefois

Lui ai fait face de toute mon âme

Et nous nous sommes

L’un et l’autre

Peu à peu délités.

 

 

Comme une fleur solitaire

Posée sur le bord du chemin

Indifférente aux passagers voyageant si loin

Simplement ouverte au ciel

Attendant sans attendre

D’être brûlée par le soleil

Sans ombre ni abri

Libre de toutes promesses

Laisse le vent

Défaire sa modeste parure

 

 

Seul(e) en ta compagnie, vois-tu qui tu es ? Demeure seul suffisamment longtemps. Et apprends à te connaître. Vois comment tu fonctionnes. Comment tu regardes, observes, apprends, raisonnes. Vois comment tu te parles. Vois ce qui t’attire, te révulse. Vois comment tu réagis. Observe ton propre univers. De quoi il se compose. Note ce qui t’est essentiel. Ce qui te semble superflu. Entreprends ce long voyage. Engage-toi. Et tu sauras qui tu es. La vérité se fera jour.

 

 

Ne cherche à comprendre par les mots et les images. Délaisse les concepts. N’engrange aucune connaissance indirecte (ou de seconde main). Découvre et apprends par toi-même. Défais-toi des maîtres et des enseignants. Sois le premier homme.

 

 

On ne fuit pas le monde humain (pas davantage qu’on le refuse). On s’éloigne (naturellement) des mirages qu’il offre et représente. Tout ce qu’il propose apparaît faux, illusoire, limité et inconséquent. Un monde de représentations inconsistantes. Et irréelles.

 

 

Ce qui est vrai est ce qui est ressenti. Rythmes, vibrations, résonances. Le reste est fiction. Imageries.

 

 

Pas de chemin. Pas de départ. Pas d’arrivée. Nulle part où aller. Nulle part où rester. La seule demeure est l’être.

 

 

Rien à chercher. Rien à trouver. Rien à apprendre. Mais un regard et une écoute impersonnels à ressentir. Et à habiter.  

 

 

Pourquoi te caches-tu derrière le visage que tu crois avoir ? Débusque-toi. Et tu verras la supercherie.

 

 

Le jeûne du cœur honore et célèbre le rien.

 

 

Pleurs ou sourire

A la source du monde

Ton regard

 

Carnet n°45 Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l'impersonnel

Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon. Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours. L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées, aux pas lourds et geignards. Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme. Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblant dans le noir, effrayés de tant folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité… errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse. 

 

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Chemin

Il n’était pas homme ordinaire. Quoique très commun. Il travaillait, mangeait, dormait comme un funambule sur un fil barbelé. Comme un martyr sans bourreau ni échafaud.

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Animé d’une étrange (et vaine) excitation, il allait au-devant de contrées qu’il effleurait d’un doigt avide et tremblant. Soumis à l’ordre du monde et au chaos de son propre univers, il marchait l’âme écartelée. S’appliquant (avec une farouche détermination) à pulvériser tous les dogmes. 

 

 

Son espoir d’ouvrir le ciel était immense. Mais il avait beau regarder la lune. Et tendre la main. Il ne pouvait compter que sur son pas.

 

 

En d’autres terres, il aurait été moine. Mendiant. Ou saltimbanque. Mais en ce lieu, la vie le consigna à la tâche de vigie. Humble veilleur fouillant les recoins des ténèbres pour y dénicher un peu de lumière enterrée sous le sable et la boue. Sous toutes les écorces qui recouvrent les chairs. Sous tous les masques qui recouvrent les visages.

 

 

Il marchait sans relâche. Heureux sans doute de quitter la terre immuable des hommes. De s’éloigner du peuple des passants futiles. Le chemin était son ivresse. De bout en bout, une fiole en tête.

 

 

Au cours de ses errances, il se perdit mille fois. Et retrouva à chaque égarement ses allées sombres. Ses chemins d’épouvante. Et ses impasses ténébreuses. Il marchait parfois sans tête. Et parfois sans jambe. Comme un tronc rampant. Entravé, croyait-il, dans sa progression.

 

 

Il arborait avec modestie son ignorance. Il ne connaissait en effet ni son origine. Ni sa destination. Mais ses gestes reflétaient la beauté de ceux qui cherchent avec obstination parmi leurs incertitudes.

 

 

Il marchait d’un pas lent. La main de la solitude sur l’épaule. Si rassurante qu’il pouvait traverser les forêts sombres et les champs clairsemés du monde en sifflotant.

 

 

Il se sentait si seul que tout l’accompagnait. Partout des frères pour le soutenir. Et des sœurs pour lui indiquer la route.

 

 

Il aurait tant aimé s’écarter des chemins, des bordures, des fossés et des ornières. Mais aucun miracle sur la chaussée. Toujours le même désert. Et la route à tracer.

 

 

Partout il voyait les hommes crépiter sur la terre, s’enchaîner aux pierres sur le gravier des allées, s’enhardir au son des cloches, s’agenouiller vers le ciel, éclabousser le vent de leurs douleurs béantes, s’enfoncer au-dedans et gémir. Partout il voyait les hommes aux jours vides bailler d’indigence devant l’espoir de l’horloge. Lui, s’attardait sous la motte. S’échinait à la rude besogne, sous les pas des vivants. En lançant quelques regards fugaces vers le ciel pour y décrypter un signe, y puiser un peu de courage et d’espoir avant de replonger à l’abri des entrailles.

 

 

Le ventre du monde l’engouffrait, le mâchait et le digérait. Et il en ressortait toujours excrémenté

 

 

Chaque jour, il croisait mille visages. Mille bouches. Mille grimaces fétides. Mille corps ardents frottant et écrasant leur chair, entourant sa solitude suffocante et désemparée.

 

 

A la vaine pitance du monde, il opposait ses mains ouvertes. Son âme déployée. Son renoncement sans faille. Et l’éclat si faible de ses prunelles. Plantant ses graines à la volée. Sur des terres sèches et fragiles – peu propices à la moisson. Ignorant que le vent se chargerait des labours. Et pressentant pourtant la venue prochaine de la récolte où entre les ronces, une foison d’orchidées verrait le jour.

 

 

Il fuyait (comme la peste) les fossés escamotés par l’artifice. Les fruits du progrès. S’inscrivant (toujours à contre-courant) dans l’élan naturel de son peuple.

 

 

Il rêvait toujours de voir se lever l’aube sans différend. Mais l’itinéraire se camouflait comme une bouée dans l’immensité. Ses seules certitudes : la traversée des eaux troubles. Et l’étirement du nageur qui s’abîme entre les vagues.

 

 

Entre la terre et le ciel, il reposait parfois sa nuque sur le sillon. Et attendait immobile que s’éteignent les heures. Aménageant ses fossés comme des contrées éternelles. S’évertuant à chercher parmi les immondices celles qui sauraient préparer le terreau des siècles meilleurs.

 

 

Mais il demeurait sans voie devant l’invisible. Cherchant toujours, entre deux étoiles, le passage où l’azur s’étendrait à ses pieds. Avançant le poids léger du vent sur l’épaule, la joue contre le sillon et l’âme toujours aux aguets. Avec son fardeau en bandoulière. Rêvant de mêler son souffle à toutes les haleines du monde. Pour voir enfin fleurir entre ses lèvres le vent originel.

 

 

Mais ses idoles le pressaient sans cesse aux attaches et aux entassements. Et il marchait sans espoir de guérison. Ouvrant son chemin comme une plaie. Prêt à se dépecer à chaque pas pour que la blessure devienne béance, puis abîme, imaginant (sans doute) qu’une fleur jaillisse au fond du gouffre.

 

 

Il devinait l’horreur des frontières. De toutes les frontières qui fissurent l’invisible. Et l’encerclent. Il aurait tant aimé découvrir le désert en lui si loin recouvert.

 

 

Un rire parfois le surprenait de l’intérieur. Et il lui enjoignait d’éclore jusque dans ses nuits. Malgré sa répugnance des sillons, il espérait toujours le temps des moissons. Comme un vagabond bucolique penché sur ses labours.

 

 

Cette quête enflammée qui autrefois l’animait le brûlait à présent. Et consumait chacun de ses pas vers le ciel d’ivresse, la saveur de la terre et la chaleur des regards alentour. Il végétait encore au seuil des frontières. Errant toujours hors du cercle.

 

 

Le silence si serré entre ses mains le tailladait parfois. Et à chaque carrefour, le renoncement l’écartelait.

 

 

Poussé vers nulle part, il suivait sa pente. Allant éparpillé, ici et là. Cherchant toujours (avec frénésie) deux bras ouverts qui le salueraient d’un geste fraternel. Mais jamais il ne s’aventurait au-delà de lui-même. Incapable d’entrevoir le ciel dans les yeux alentour. Et les lèvres entrouvertes.

 

 

Il avait épuisé son existence à l’ébranlement intérieur. Et il creusait (à présent) sous les ruines. La main de la tristesse sur l’épaule.

 

 

Depuis l’enfance, il attendait la rencontre. Comme un mendiant au bol tendu. Comme une bouteille cherchant son rivage. Mais il ne savait où aller. Et continuait d’errer au vent, sur place et ailleurs, tentant d’abreuver sa soif à son origine, à la provenance jaillissante des chemins, à l’essence des paysages et des rencontres dans l’immobilité mouvante de l’espace. Attendant un délice sur sa chair déchirée. Une pluie de lumière dans ses yeux. Et un peu de repos pour son pas.

 

 

Il rêvait d’un avenir sans marécage, bordé d’étoiles et d’azur clair. Avec au fond des précipices une route ressurgissant en tous lieux pour aller sans crainte des chutes, des gémissements et des marcheurs courbés sur l’horizon.

 

 

L’écume aux lèvres. Et la silhouette toujours chancelante. Il se dérobait au vent qui agitait ses contrées. Isolé en son îlot. Comme naufragé à lui-même.

 

 

Il appréhendait parfois le monde d’un seul tenant. Comme un bloc insaisissable de silhouettes et d’espace. Mais il continuait à pousser ses murs aux 4 coins de la terre. Croyant aller les semelles aux vents. Et érigeant une forteresse en tous lieux. Prisonnier sous toutes les latitudes.

 

 

Il ne parvenait à soulever la poussière de ses pas. Embourbé dans son sillon. La plèbe par-dessus la tête voilant le ciel à ses paupières.

 

 

Comme une fleur dans le vent, comme un oiseau sur sa branche, il attendait l’heure propice des saisons. S’éloignant toujours du pas commun de son peuple. Toujours insoucieux des récoltes de l’Homme. Et piétinant l’asphalte du monde comme un moribond recouvert par toutes les routes couleur de tombe. Mais il était si soucieux de son allure qu’il s’entêta.

 

 

Et un jour, ses pas terroristes firent exploser les paysages. Et les pavés jaillirent. Et de son enfer, les collines firent glisser sur ses joues mille pétales. Et quelques larmes de joie pure. Comme si au seuil de l’abandon, des ailes lui avaient poussé au-dedans.

 

 

Il reconnut le visage de Celle qui l’avait mis au monde et entouré, protégé des foules et ensemencé sa déroute. Elle était là, partout présente, attendant sa reconnaissance. Et il la devinait dans les bois, les brins d’herbe, les visages, les rires, les cris et le silence. Il comprit alors qu’il devait changer d’envergure pour prendre son envol vers Celle qui habite le ciel. Elargir les 4 murs qui étouffaient l’espace. Et y laisser entrer un souffle nouveau et plus ardent.

 

 

Il oublia alors ses brouillons, ses tumeurs et ses lacunes. Et reprit son sillon tordu où se creusait la vérité. Que lui importaient à présent les trous dans ses guêtres. Et ses godillots percés. Le pas était son seul trésor quand il prenait appui sur le souffle qui efface.

 

 

Il renonça au Juste. Foula au pied le Bon. Piétina toutes les frontières. Se défit de toute vérité. N’obéit qu’au vent indocile. N’opposant nulle résistance. Se laissant glisser et emporter. Et se voyant tantôt submerger, tantôt porter vers la côte et le large, l’abysse et l’azur, à fleur de vagues.

 

 

L’espace devint sa demeure. Et la direction, son passage. Ses gouffres s’emplissaient et se déversaient. Au gré des vagues et des marées. Libres de la clameur des côtes. Livrés à la seule vie océane.

 

 

Comme un va-nu-pieds heureux dans le vent, il continuait à marcher sans viatique. Libre de toute destination. Errant dans les vallées, s’égarant sur les collines. S’enfonçant dans les ornières. Franchissant des sillons fourbes et des sommets azurés. Côtoyant la foule et les déserts. Poursuivant sa route qui se défaisait à chaque pas. Et s’inventait à chaque nouvelle foulée.

 

 

Il pleurait parfois, une gorgée de soleil entre les lèvres. Les yeux humides et le front radieux dans l’azur.

 

 

L’incertitude devint sa plus sûre patrie. Il s’y couchait comme on s’allonge sur une mousse tendre et rugueuse. Laissant parfois quelques marques sur le visage. Blessant tendrement sa chair encore trop ferme. Mais il brillait au-dedans. Comme jamais. Un éclat qui perçait sa peau fragile et translucide qu’avait écorchée le monde.

 

 

Ses larmes effritèrent les murs. Et il fut libre de toute perspective. Vibrant d’espace. Et de rire. Tout prenait place. Et s’effaçait. Demeuraient la joie, la présence. Et la découverte des horizons impratiqués. La saveur au-delà de toutes frontières. Et lui regardait. Sans y croire. Et se laissait mouvoir. Sans volonté. Avant de s’agenouiller sous le vent. Et laisser mûrir son innocence incandescente. Noyé dans son puits d’extase. Emmuré à l’impensable. A l’impossible regret du marcheur opiniâtre saisi par l’abandon.

 

 

Il devint sans qualificatif ni attribut. La tâche qu’il s’était assigné (en secret) à l’aube du voyage. Laissant être ce qui le traversait (et ce qu’il traversait). Devenant passage temporaire. Passager provisoire. S’abandonnant à l’évanescence des formes. Confiant en leur essence unique. Sur le point de faire naître l’être sans trait.

 

 

L’horizon referma alors les 4 coins de la terre. Et condamna toutes les impasses à s’ouvrir. Au creux du ciel, l’asphalte blanc se déroulait. Avec envergure. Il s’agenouilla face contre terre. Et son visage lentement se redressa vers le ciel. En chaque forme, une bouche lui souriait. Comme l’évidence d’une présence. Eternelle et bienveillante.

 

 

Homme de vent. Et de poussière. Céleste jusqu’en ses fragments. Debout contre la pluie, il n’attendait plus. Mais souriait au soleil désenfoui qui bordait ses larmes. Au bord du ciel, il contemplait enfin Sa demeure. La rive sans rivale. Paumes ouvertes sur l’azur. Doigts dansant sur la terre. Ongles noirs affranchis de toute saleté. Il remercia ses mains sans pareilles. Des traits et des traces sans visages à ses yeux rieurs. Le visage agenouillé dans les replis du ciel, il s’étirait à la lumière. Et ses épreuves d’acrobate glissèrent à ses pieds. Sous la corde qui le ligotait.

 

 

Il se démit de toutes positions caricaturales. Ancra son écoute au silence. Et la nécessité devint juste. Soustraite de sa périphérie. Détaché de l’aube comme du crépuscule, des jours clairs comme des nuits étoilées. La besace vide et les souliers légers. Sans viatique sur l’épaule, il s’en fut. L’esprit libre et le cœur désencombré. Avançant avec (encore) quelques poussières d’entrave à ses pieds. Mais guidé par l’espace. Plus sûr que jamais de la destination. Rêvant de devenir le seuil du refuge pour tous ceux qui cherchent un abri, tous ceux qui ont quitté leur ghetto et erré trop longtemps le visage penché sur leurs souliers. Pour les redresser d’une main agile et les instruire de l’autre à l’hôte qui les appelle en silence depuis des siècles. 

 

 

Mais sa présence oblative et renfrognée déconcertait toujours ses frères aveugles. Il lui fallait encore se dévêtir. Renoncer à toute persuasion. Abandonner toute volonté. Toute aspiration personnelle. Se désencombrer jusqu’au désir même de se révéler. Pour que le mystère brille en toutes circonstances. Derrière ses lèvres. Et son rire. Dans sa main. Et ses larmes.

 

 

Encore trop entaché de lui-même, il encombrait la transparence. Incapable de se défaire de son ultime costume. S’agenouillant avec encore trop d’orgueil. Et s’éreintant à refléter la lumière comme un forçat. Il se laissa alors dériver et fut saisi par l’accueil inconditionnel, seule porte à tous les désencrassements. S’autorisant aux taches et aux plus épais obscurcissements. Au plus dense de l’obscur, les souillures se désagrègent. Et un autre ciel s’ouvrit bientôt par-dessus l’ancien. Plus large et plus limpide. Un azur clair et sans trace.

 

 

Le ciel revêtait (enfin) son habit pourpre. Son soleil transparent. Et sa lumière rayonnante. Eclairant le dédale des passants errant sur l’horizon. Dans l’espace infini où la matière se déploie, libéré des chaînes qui le retenaient au petit tertre dont il se croyait roi. Et sur lequel il régnait jadis, replié sur ses peurs et mendiant au monde un peu de sollicitude pour (le) maintenir (sur) son trône précaire. Accaparement déraisonnable des terres conquises de façon maladroite et souvent si féroce. Perspective erronée de tous les rois-mendiants.

 

 

Aujourd’hui, il vagabondait sur tous les fiefs dont il ne possédait que la jouissance, abandonnant aux propriétaires la croyance en leurs titres. Descendu enfin parmi son peuple, en compagnie des princes et des mendiants. Des marchands et des prostituées. Tous les héros et les damnés de la terre pouvaient à présent s’inviter à sa table. Les messagers des dieux et les mécréants. Les saltimbanques et les fonctionnaires. L’office était ouvert à tous. Fils du même fil. Enfants du même bol. Attablés ensemble. Mus par le même désir de complétude et de paix.

 

 

Après avoir aiguisé l’oreille qui ne lui appartenait pas, l’écoute s’était affûtée, rendant familier toute l’étrangeté du monde.

 

 

Lui qui autrefois rêvait d’une haute destinée, avait visité les sphères de l’en-bas, s’y était enfoui avant de renaître dans le ciel qui avait recouvert ses pas. La terre lui avait révélé tous ses mystères. Et à présent le chemin pouvait bien le mener là où la misère était à son comble, la demeure était habitée. Et le ciel imperturbable resterait intact malgré la boue, le sang, la sueur et les larmes qu’il allait sans aucun doute encore croiser ici et là. Il se tenait debout sans gloire. Abandonnant aux yeux imparfaits honneurs et succès. Pouvait enfin marcher nu sans s’interrompre. Sans discontinuer de son labeur d’homme inachevé.

 

 

Au cœur du monde, parmi les hommes, les arbres, les herbes et les bêtes. Habitant le ciel et la terre. Marchant (toujours) sans destination. Laissant le vent guider ses pas vers nul ailleurs. Au cœur de la présence immuable. Le corps brinquebalant pourtant, porté par les mille mouvements, allant là où on le réclame. Pris dans la masse merveilleuse et chaotique, fragile et si puissante. Vie d’incessants mouvements, tirée ici et là. Conduite tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, tantôt à droite, tantôt à gauche. Et l’esprit silencieux et tranquille, dégagé de toutes implications, observant ce décor mêlé et changeant, le furieux engrenage agrippant et malaxant les chairs en les soumettant à ses lois implacables.

 

 

Acrobate de la terre et du ciel. Immobile sur son fil. Se laissant caresser par le vent. Jouant avec les charrettes de phénomènes qu’il amène, pousse ici et là avant de les emmener ailleurs. Toujours indemne de tous les mouvements.

 

 

Une lampée de ciel. Une gorgée de terre. Des silhouettes et des horizons circonstanciels. Et toujours le pas nu.

 

 

 

Confidences itinérantes 

Un fil. Deux fils. Trois fils. Et les nœuds se tendent. S’emmêlent. Poursuivent leur enchevêtrement. Et notre entrave. Funambules sans fil. Voilà notre vocation. Notre mission. Et notre chemin.

 

 

Des ombres. Et des ombres. Que d’ombres sous le soleil! Et les poteaux d’angle qui recouvrent notre abîme. Et nous voilent la connaissance des gouffres.

 

 

Ni abîme ni passerelle entre le monde et nous. Mais un même univers constellé de gouffres et de liens. Et aucune carte pour se frayer un chemin.

 

 

L’œil soupire. Tandis que la bouche crie ou murmure. Le silence et le ciel sont inaccessibles. Hors de portée pour les Hommes qui s’éreintent à l’escalade.

 

 

Que le vent pousse donc nos terres encombrées ! Et que nos habitants nous désertent ! Congédiés par nos pairs. Et relégués aux égouts. Le juste interstice de notre destin. L’ensablement est la seule consigne pour ouvrir le ciel à la terre. Mais peu s’y aventurent. L’asphalte est si confortable. L’essoufflement et l’asphyxie, voilà la crainte des foules ! 

 

 

Le corps repu. Et le cœur décharné par l’opulence des jours. Mais la famine du cœur laisse toujours les yeux affamés. Gonflé d’insignifiances, l’homme aime se complaire sous les réverbères. Mais pâlit toujours à l’aune des étoiles. Le cœur humain. Si frivole au dehors. Et si tragique au-dedans qui jette partout sur la terre son sang glacé. Avant que ne sonne le trépas – que d’heures lasses où l’on succombe ! 

 

 

Les âmes empaquetées – engoncées dans leurs semelles – cheminent ainsi sur leur sente bordée de quatre murs. Suivant avec tristesse leur funeste destin. Parant leur ignorance d’oripeaux. Et derrière les rides, le sillon des années. Et le souci des jours.

 

 

Qui connaît la pauvreté souveraine au pays essentiel ? Au front des beaux esprits se terre l’âme inculte ! Quelques étreintes accueillantes nous sauvent parfois du naufrage. Et le sourire du monde de nouveau nous enchante. Mais derrière l’espoir, la farce nous ravage. Et nous humons la vérité qui s’éloigne devant nos pas trop volontaires. Blâmant la maigre consolation des hommes qui se penchent vers nous, les yeux ouverts et le cœur ailleurs, songeant sans doute à des malheurs moins lointains. 

 

 

La pendule nous condamne toujours au défilement des aiguilles. Et assassine nos heures. Et nous, malheureux, continuons d’espérer. Entre le souvenir et l’attente. Assis devant l’horloge. Secoués d’impatience et de nostalgie, incapables d’habiter chaque particule du sablier. Insoucieux universels, nous arpentons les heures. Nous occupons le siècle, à la mode de notre temps. Et cet éternel ressassement qui éloigne la paix que le cœur appelle sans fin. Ainsi passe le temps. Et aux jours sombres succèdent les jours clairs où le soleil nous enivre. Et aux jours justes, notre cœur se repose enfin de son labeur coutumier. 

 

 

La gloire oscille toujours entre les fontaines. Et nous renâclons toujours à poser notre regard contre la source. Notre vie durant, nous nous exerçons. Nous nous épuisons à l’âpre labeur de l’Homme. Et à notre mort, le vent dispersera nos cendres. Et tous les visages s’éloigneront, en protégeant leur front de cette poussière. 

 

 

Nulle grâce pour les spectacles du monde. Des jeux ignorants et des mises à mort sur une scène inoffensive. Comme si nous étions les innocents bourreaux de nos jours lointains. Mais l’échafaud ne conduit ni au supplice ni au tombeau. Mais au ciel pourfendeur d’espoir. 

 

 

Nous nous évertuons à bâtir des forteresses de sable. Notre éternité s’étend à quelques décades. Et nous brandissons notre gloire ? Pourquoi faudrait-il mourir d’espérance ? 

 

 

En bordure de ciel, fleurissent (par millions) des carrières d’étoiles empilées où patientent les âmes trop sages. Inintrépides. Il nous faut creuser. Creuser. Car le précipice attend notre saut pour s’inverser. Ainsi toute vie est la vérité qui se creuse. Et nous révèle. 

 

 

La grande affaire est là devant nos yeux. Et sous nos pas. Si proche de notre main qui ne saisit que du sable. Des ombres. Des lumières. Et notre main tremblante qui effleure l’interstice où sommeille notre vrai visage. 

 

 

Quand les cieux s’estompent, les yeux éblouis par le pavé rugueux sur l’ineffable marelle des enfants sages sautant de la terre au ciel, la craie s’efface alors sous la pluie. Et nos pas cherchent leurs traits à la saison des rires. Quand le cœur palpite enfin à l’unisson du cosmos, l’âme hébétée reconnaît sa vérité. Mais dans nos labyrinthes, nul dédale heureux. Des impasses, des façades, des badauds qui geignent, raclent la terre et fracassent les murs pour agripper sous leurs ongles à vif un peu de poussière. 

 

 

Au seuil des masures, aux fenêtres des temples, sur tous les horizons du monde, nulle main tendue. Mais des rires broussailleux et ignares qui éclatent au visage. Et derrière la huée des masques, la peur du miroir nous étreint. Seul, l’écho des déserts répond à notre cri. Et nous invite à fouiller notre chair pour découvrir les mille doigts qui nous relient aux bras qui nous portent, nous réconfortent et encouragent nos pas. Chaque homme avance ainsi sous l’ombre de l’étoile qu’il cherche. Quelque part sous la voûte, voilà notre égarement. Et notre salut. 

 

 

La vie serait-elle donc un rébus dont nous serions l’énigme ? La solution dispersée en nous toujours se creuse. Et l’issue fatale repose entière – toute entière – non dans la question mais dans celui qui la pose. Le plus précieux se tient à notre portée. Mais pour quoi se soustrait-il à notre main, à nos lèvres et à nos yeux ? Pourquoi l’odieux s’ébroue-il sur nos visages ? Ne voyons-nous pas derrière nos masques le radieux s’impatienter du ciel à sa portée ? 

 

 

Le ciel abrite un secret. Une légende peut-être. Un monde englouti qui ne peut disparaître. Une foison d’orchidées pour les sages et les innocents. Un butin d’étoiles qui se tissent en silence depuis la nuit des temps. Et qui éclosent chaque matin à l’aube pour tous les yeux vierges de la terre. 

 

 

L’éternité attend et scrute l’insaisissable dans nos mains. 

 

 

La lumière advient souvent au plus sombre. Déchirant notre souffle qui s’ouvre à l’abîme. Comme une éclaircie sur la peau tremblante du monde. 

 

 

Qui sait qu’une porte à côté de l’horizon attend notre pas ? Et à son seuil, nulle enseigne. Mais un long couloir bordé de chandelles. Un étroit désert de braise et de glace où s’effacent sur les peaux martyres tous signes de distinction. Un espace qu’il faut franchir nu – dépouillé de toutes parures et de tout orgueil – pour accéder au territoire insécable bordé d’invisibles frontières. 

 

 

Les hommes arpentent le monde en quête d’un manuel. En assurant à peine leur survie, claquemurés entre leurs peurs et leur ignorance. Mais il n’y a nulle serrure à la porte. Et nulle porte sur le chemin. Et nul chemin dans le paysage. L’œil doit se promener en toutes contrées. S’arrêter, baguenauder, confesser ses larmes aux prunelles qui lui font face, explorer, découvrir. Ne trouver aucun signe tangible de sa présence. Et en rire jusqu’à l’épuisement. Chaque cœur se disloquera ainsi sous la cognée du vent. Et s’émiettera en pierres. Et sous les ruines, mille cimetières s’évanouiront. Et nous pourrons alors marcher ensemble parmi les fleurs dans des allées d’herbes folles. 

 

 

L’origine des jours n’attend aucun siècle pour éclore. De l’entrave naît toujours le ciel. Que l’on peut déjà entrevoir entre les barreaux. Mais comment défaire ses ailes de cette geôle de glace ? En suivant sa pente. En creusant son sillon. Car le ciel se déniche dans la terre. Et inversement. Le ciel ne peut se trouver en levant les yeux. Mais en les abaissant au plus bas. Alors le ciel s’ouvre et descend. Le cœur s’approfondit et se creuse. Et aussitôt le ciel s’y engouffre. Et l’âme s’élève. Pour enfin vivre à hauteur d’homme. 

 

 

La vigilance demeure notre plus haut rempart. Il nous faut monter sur ces créneaux et s’offrir aux flèches. Et de ce présent naîtra la récompense. Une liberté sans blessure. 

 

 

Au cœur de l’antre se dévoilent les origines qui façonnent le chemin. Et la promesse d’une aube toujours moins épaisse.

 

 

La vérité se manifeste à la chair et à l’esprit de façon spontanée par le corps et le langage. Toute réflexion, toute volonté et toutes méthodes en éloignent. Et en retardent la venue. Mais l’erreur qui n’abrite aucun mensonge est le lieu où naît la vérité en marche. 

 

 

Notre destination : l’oubli et l’effacement. Le terreau des beaux jours. Et l’éternelle découverte du rien. Après tant d’amassements… l’ultime est insaisissable… Au seuil de l’aube sans nom. Quel soleil pourrait briller plus fort ? 

 

 

Le ciel pourrait soupirer de notre aveuglement. Mais il nous aime sans exigence. 

 

 

Au bord des frontières se terre le silence. Et derrière nos abîmes, il attend notre traversée. Le chemin s’initie toujours entre les pierres, petits tertres d’où il faut s’élancer. Mais aucun abîme à parcourir. L’abandon est le seul franchissement. Alors de l’innocence peut naître la candeur du jour. Mais on ne peut rien dire du Tout. Moins que rien, il y a le silence. 

 

 

La terre pourtant s’encombre toujours d’échafaudages et de projets de construction. Mais les yeux s’amusent de cet élan vers le ciel. Le sable est toujours si peu propice aux édifications. Les fêtes pourtant succèdent toujours aux guerres. Mais les batailles deviennent célébration. Et les célébrations des batailles. Et nul ne s’en émeut. Les yeux humides n’ont plus cours. Les sourires vainqueurs comme les visages balafrés participent à toutes les apothéoses. La perfection du monde est à l’œuvre. La famine et les épidémies prolifèrent. La matière est soumise à rude épreuve. Les silhouettes trinquent. Les mains s’agrippent. Les corps se débattent. Mais les âmes ne sont-elles pas libres ? Les blâmes s’estompent. A quoi bon, en effet, protester ? Et condamner les mains innocentes ? Nul ne comprend. Mais la compréhension advient. Et les larmes coulent sans tristesse. L’acquiescement aux circonstances. Seule vérité de l’instant. 

 

 

Se défaire de toutes les plaies du monde n’endiguera jamais l’origine du sang. Et tous les saignements assassins qui nourrissent la terre, cette fange qui alimente des générations de vermines et de cloportes rampant sur les routes en quête d’un plus digne destin. 

 

 

Derrière le dessein des jours, Dieu à l’œuvre qui à travers nous se cherche. En quête de notre reconnaissance. Et qui nous susurre qu’il guette, à travers nos épreuves, un espace de nudité et de dépouillement pour éclaircir un passage et apparaître dans nos pas, nos gestes et sur nos lèvres afin d’éclater au grand jour. 

 

 

Sur le parvis des terres blanches, la nudité s’avère l’unique vêtement de circonstance. 

 

 

La métamorphose à l’œuvre est silencieuse et déroutante. Incommensurable. Révolution perceptive que nul ne peut façonner. Que nul ne peut s’octroyer. Ce sont les mouvements phénoménaux qui cisèlent cette com-préhension. Il n’y a définitivement personne. Le monde est dépeuplé. Hormis ce magma phénoménal aux mille mouvements simultanés. Et cette présence dans laquelle tout prend place. 

 

 

Nos rêves d’azur ne sont rien. Qu’un songe limité dans l’espace que nous sommes. Mirage de tous les escaliers. La corde raide demeure invisible et mystérieuse. Et vers son faîte, on se hisse déjà. 

 

 

Tout itinéraire est un dédale d’impasses. Entre les murs se tient (et de-meure) la vérité. Et seule la vérité peut contenter le cœur de l’Homme. 

 

 

De piège en piège, la lumière captive réapparaît toujours, plus intacte qu’au premier jour. Et si l’on s’égarait par mégarde, le chemin nous offrirait en vérité nos propres pas vers l’essentiel jusque-là ignoré. 

 

 

On n’est jamais qu’en soi-même. Tout est à l’intérieur. Le reste est inaccessible. Et seul l’espace décide des gloires. Et des infortunes. Siège de toute compréhension. 

 

 

Avant que les évènements ne deviennent lisses. Présence ou absence. Tout est contenu. Et qu’importe ce qu’elle contient lorsque l’on penche vers l’écoute. L’œil s’en émerveille sans exigence. Indifférent à tous spectacles. Le monde s’efface alors d’un trait d’irraison. Ou de sagesse. 

 

 

Tout s’émerveille de beauté. Dans la solidité du regard. Et la précarité des yeux. Comme si à la source du silence se tenait un monde secret que nul ne pourrait voir sans se dévêtir. Et au point extrême de la nudité peut alors naître la solitude de l’être. Tête à tête du Soi avec lui-même. Les pensées cessent. Les représentations s’étiolent. Le monde se vide de toutes existences. Le néant se remplit de présence. Ne subsistent que le regard et le sentiment si intangible d’exister. Au-delà de tous les phénomènes, l’être – tant recherché – s’habite à chaque instant davantage. Insaisissable. Monde de silhouettes désossées où l’on cherche encore parfois avec tant de maladresse une âme proche. La proximité d’une âme (vivante). Toujours en vain bien sûr. Le monde se meurt. L’Autre devient invisible. L’Autre s’anéantit. Et ne subsiste que cette solitude si outrancière. Le désert des formes. Et la crainte des mirages parfois. Et si ce regard n’était qu’une hallucination ? 

 

 

Le doute s’étire jusqu’à l’incompréhension. Jusqu’à l’épuisement de l’incompréhension. A quoi bon savoir ? On ignore. On est ce regard si impersonnel qui ne peut ni goûter, ni blâmer ce monde et ses hallucinations. Un regard hors de portée où tout est à sa place. Et demeure sans importance. Une présence hors des siècles qui ne se conquiert qu’avec la grâce de la nudité. Tout est juste. Et tout semble faux. Idées, sentiments, rencontres. Mouvements sans âme. Qu’importe ! Être s’auto-suffit. Avec parfois la nostalgie du personnage qui cherchait en lui et dans la folie du monde quelques récompenses. Quelques compensations à son incomplétude. 

 

 

Extinction de toute quête. De toute question. Monde si peu habité. Et monde si plein. Où le néant pourtant semble si présent. Qui pourrait com-prendre ? Ce si-plein-de-solitude que le monde rejette. Et oublie. 

 

 

On se défait de toutes possibilités. De tous espoirs. De toutes espérances. De tous gains. De toutes pertes. On se défait de toutes caractéristiques. On n’existe plus. Et on existe si pleinement. Avec des attributs que nul ne pourrait comprendre. En vérité, on existe sans attribut. Sans les attributs que s’empresse de revêtir le monde pour combler ce sentiment si faible d’exister. Le rien devient tout. Et cela semble fou. Et ce sentiment même de folie est englouti dans l’être. L’être qui pulvérise toutes les tentatives de le saisir, toutes les tentatives d’y échapper. L’être où le temps n’existe plus. Où les idées – toutes les idées – deviennent caduques. Où l’en-haut est jeté parfois si bas que l’en-bas s’étire de toutes parts. Où le vrai peut être faux et le faux si juste. Où le non-juste devient si vrai et si juste que tous les repères de la raison explosent. L’être où le monde se dissout. L’être qui anéantit et contient toutes choses. L’être, cet indicible regard qui accueille en lui tous les phénomènes. Tous les mouvements. Les non-phénomènes. Et les non-mouvements. L’être dont on ne peut rien dire. Et toutes les tentatives pour le décrire en éloignent. Même si la distance est abolie. L’être si vide qui contient tout. Où tout se déroule en lui. Lui, si immobile et si silencieux qui ni n’approuve ni ne désapprouve. Qui est là. Simplement. Si indifférent et bienveillant à la fois pour nos expériences du monde. Le monde se défait de toutes substances. Et ne reste rien. Hormis ce sentiment d’être. Malgré la ronde incessante des évènements. Des mouvements. Cette énergie fluctuante et mobile qui court partout où règne le manifesté. Et cet être d’arrière-plan où tout se produit sans que rien ne subsiste. Seule permanence. Unique présence dans ces univers fantomatiques. Rien en dehors de ce sentiment d’être ! 

 

 

Eternité, hors du temps. Etreté, hors du monde. La vérité se manifeste ainsi dans sa présence habitée. Comme dans son absence ressentie. Présence nue. Dépouillée de tous désirs. De toutes intentions. Laissant jouer la perfection du monde à l’œuvre. Laissant se défaire l’ailleurs pour être là. Sans rien à offrir. Ni à recevoir. Sans rien à apprendre. Ni à enseigner. Être. Silence. Plénitude. Invitant la célébration à ses heures. Habitant simplement le silence, sans nul hôte nécessaire. Être, rien, l’espace, le monde et le personnage comme un seul (et même) Tout. 

 

 

 

Viatique 

Existe-t-il une route pour ceux qui n’appartiennent au monde et ignorent la destination ? L’herbe foulée sous tes pas pourra-t-elle repousser jusqu’au ciel ? 

 

 

Nulle place en ce monde. Toujours à marcher dans le vent. 

 

 

Ton regard perdu découvre le soleil lointain. Et la nuit passagère. Le ciel d’ici-bas. 

 

 

On aimerait parfois se hisser sur les épaules du destin pour contempler sa chute dans le lointain. Mais la clé sous la voûte s’éloigne toujours au son de nos pas trop volontaires. A l’orée des sens, l’invisible demeure sans accès. Malgré notre rêve d’apaiser notre faim de nudité. 

 

 

Les délices du pire. Voilà où mène notre errance. Quelle charge portons-nous pour cheminer ainsi ? Est-ce le poids des origines ? Quand pourrons-nous couper les racines et allonger notre regard pour porter le ciel en nos mains ? 

 

 

Ni terre ni ciel. De la lumière et des nuages. Des larmes et des lèvres closes. Et parfois un rire sans borne. Infini. 

 

 

Nulle part. Voilà notre origine. Et notre destination. Et nous autres, malheureux, nous nous acharnons à maintenir le cap en chemin. Quelle désorientation ! Le chemin est un dédale de forêts sombres. Et on s’éreinte à la coupe, taillant à la hache jusqu’à l’obscur de nos pas. L’espoir est une ornière où le pas glisse. 

 

 

L’horizon s’ouvre aux mains ouvertes. Nos appuis solitaires, les seules béquilles pour nos pas. Sur cette terre, nul horizon. Et au fond du ciel, nul asile. Mais une échelle à chaque pas. Et toutes les passerelles du chemin. 

 

 

Semelles de vent et bouche ouverte au soleil, un pas encore dans l’abîme et l’autre déjà ruisselant de joie. Sans terre ni ciel. Un pas après l’autre. 

 

 

Le mystère s’efface sur le chemin de pierres. Et l’ailleurs impromis s’envole. Si tu ouvres la porte, la main tremblante et le pas vacillant, tu te perds et tu rejoins l’absolue incertitude, la liberté aux mille horizons. 

 

 

Et si tu fermes la porte, tu rejoins le couloir étroit, ton labyrinthe sans échappée. 

 

 

Nulle brisure des dalles sous le pas léger qui trace sa sente sur les nuages. Mais un ciel resplendissant où brillent la lune et les astres. Où le vent applaudit à chaque foulée, émerveillé de notre égarement dans l’azur qui s’étend jusqu’au-dedans de la terre, au plus noir de l’obscur, illuminant l’incompréhension des paysages. Et de la traversée. 

 

 

Nul besoin de guetteurs sur l’horizon dans une contrée sans conflit ni hostilité. Inutiles le monde agglutiné, l’amassement des lampes et des car-tes, des malles et des trésors pour le voyage. 

 

 

Un feu sans paille. Des vents sans nuage. Des nuages sans pluie. Un ciel sans soleil. Un soleil sans espoir. Un espoir sans crainte. Et des cascades de pleurs éclaboussent tes joues. Et aiguisent ta joie. Mais tu marches encore. Voilà ce que les saisons t’ont appris ! 

 

 

En ton exil, une contrée sauvage, peuplée de songes et de fantômes qu’il te faut apprivoiser à main nue. Le pas mobile. Et le regard flottant alentour. L’œil libéré de l’entrave, posé sur l’espace entre le ciel et la terre enveloppe et traverse toutes formes. Voilà notre unique boussole. 

 

 

Nulle étoile à suivre. Nul ciel à atteindre. Mais de la poussière à éparpiller sous les pas. Pour ouvrir le ciel à la plèbe. Un passé sans patrie. Un avenir sans horizon. Libre d’unir ton pas à l’instant. Le talon sans certitude sur le sol suspendu. 

 

 

Une lune. Et un ciel clair. Voilà notre dédale. Une étoile au loin. Notre nuit ancienne. Et notre avenir ? Sans horizon et le pas joyeux. 

 

 

Dans le creux se dessine la cime. Et parmi les sommets se déniche la source. Et de la source jaillit le chemin, les monts et les vallées, les noces du pas et du paysage où nulle aspérité ne peut écorcher les semelles. Mais quelle âpre ascension pour trouver la justesse à chaque foulée ! 

 

 

Abandonne-toi au mystère. Et tu seras guidé en tous lieux. La déroute est en définitive le seul chemin. L’unique voie de la délivrance. Le monde pourrait nous couper les ailes et nous briser l’échine, le chemin renaîtrait. 

 

 

Dépasse l’audace. Et tu trouveras le vrai courage. Si tu veux t’enterrer, garde-toi des ombres. Qui peut vivre sans chute ni envol ? Sans espoir ni crainte ? Où poser son pas ? A l’exacte place ? Mais en quels lieux ? Tant de mondes se côtoient. 

 

 

Le souci de soi mène toujours aux prunelles alentour. Et le reflet des prunelles à la désillusion. La désillusion à la fouille. Et au cœur de la fosse, que se passe-t-il ? Il nous faut creuser pour connaître la réponse. 

 

 

N’écarte rien. Remplis-toi de tout ce qui se présente. Et tout s’effacera. Ton dénuement sera alors richesse. Invitant tous les possibles dans ta main ouverte. 

 

 

Aie l’audace de te laisser surprendre. D’aller les yeux fermés vers ton enfantement. Ne crains ni les découragements, ni les infortunes. Ni la folie, ni le désespoir. Laisse-toi traverser. Le désencombrement est déjà à l’œuvre. N’aie crainte de te fourvoyer. Au fond des ornières. Au fond des fossés, des ailes t’attendent. Pour t’envoler vers le fol azur qui s’impatiente de ta venue. 

 

 

Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon. Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours. L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées, aux pas lourds et geignards. Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme. Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblant dans le noir, effrayés de tant folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité… errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse. 

 

 

Avant d’entrer dans la grande demeure, tout doit-il voler en éclat ? La porte serait-elle donc si large et si étroite, si proche et si lointaine pour notre œil rivé à son seuil ? Comment la franchir ? Serions-nous donc le passeur, la porte, le passage, et l’espace alentour ? 

 

 

La grande âme du monde s’ouvre à ta besace. Et la voûte étoilée invite tes pas au sentier éternel. Prends garde en chemin de ne rien amasser. Ne cherche le mystère de tes ailes. Mais allège ton pas. Démunis-toi du connu. Traverse incertitudes, doutes et effarement. Et derrière les peurs inébranlables de l’effacement surgira le territoire. 

 

 

Laisse-toi apprivoiser. Submerger. L’enfantement et l’évidence sont déjà à l’œuvre. Devant la sagesse millénaire et les paroles ancestrales de ton peuple, nul envol possible. La maladresse prend toujours racine à l’ombre des êtres. Et toutes les impasses y fleurissent. Regagne donc le désert. Et attends l’élan que t’offrira le ciel. Il ne s’expose qu’aux marcheurs solitaires et sans repère. Perdus déjà à eux-mêmes. 

 

 

N’imite jamais les sages. Regarde-toi. Et chemine en ta compagnie. Sans destinée précise, les pas découvrent la direction. Sans intention, les gestes deviennent justes. 

 

 

Oublie les promesses de l’azur. Néglige les empreintes que tu t’es efforcé de conserver. Ôte toutes tes armures. Et marche nu. Un jour, la vérité se tiendra dans tes pas. 

 

 

Le réconfort advient sans prémices. Au seuil de l’abandon, poursuis ta marche. Réclame ton dû de tendresse et d’alcool. Et pars. Abandonne tes parcelles et tes barricades. Tes terres infertiles. Délaisse tes fauves et tes molosses carnassiers, gardiens des temples d’antan. Oublie les joutes d’autrefois. Et les querelles où tu excellais. Oublie l’amertume. Néglige les accaparements. N’engrange que les forces du vent. Et vas. Libre, tu seras. 

 

 

Abandonne les mains à leurs supplications. Abandonne les visages à leurs grimaces. Sois digne sous l’averse. Et honore les chemins que tes pieds nus traversent. Ferme les yeux aux jours abondants. Oublie les escaliers de la gloire. Et contemple tes pas sur le sable. Tes empreintes dans le désert. Ne juge pas la hauteur de la dune qui te fait face. Avance un pied après l’autre sans te soucier des oasis et des palmeraies. Des caravaniers criards dans les souks. Néglige leurs marchandises. Redresse ton ossature. Tu habites déjà le ciel. Et chaque maison sera bientôt ton foyer. Ne néglige aucun bagage. Pars avec ce que tu es. Le voyage œuvrera à ton délestage. 

 

 

Les circonstances nous honorent. Toujours. Nous invitent à leurs exigences. On a beau détourner le regard. Si l’on ne s’y soumet, elles insistent. Persistent jusqu’à nous soumettre à l’obéissance. 

 

 

Allège ta mémoire. Et tu rendras ton pas plus léger. Oublie les empreintes. Et les plaies ciselées par les circonstances. Abdique la mémoire. Aiguise l’aisance de toute incertitude jusqu’au seuil de l’émerveillement. Entends le cri du destin qui t’appelle. Et vas. Le cœur sans crainte ni chamade. Poursuis l’œuvre qui naîtra entre tes mains. N’écarte rien de la sente. Poursuis l’accueil jusqu’à la désespérance. Et tu franchiras le territoire où la joie est souveraine. 

 

 

Au-dedans de soi demeure la matrice des matrices. N’en force pas la porte. Mais laisse-la s’ouvrir à tes pas. Oublie la consistance du regard. La cohérence des pas. La solidité du monde. Et abandonne-toi au chemin qui scellera la victoire sur toutes les débâcles. Défais l’abîme de tes pieds écorchés. Et tu fouleras le territoire. 

 

 

Renonce à toute prétention. A toute intention. Seules les circonstances ordonnent. Et tu verras tes gestes jaillir de la situation. Déglutis ton espérance. Ou éructe-la ! Et avance sans crainte. L’immobilité au bord de tous les chemins te guidera. Et égayera ton pas. 

 

 

Le mystère si fécond en énigmes. En questions. Et le chemin des réponses si sinueux. Nous usons nos semelles à toute raison. Sillonnant hagards le dernier tronçon de la confiance et de l’errance. Au seuil précis de la destination. Qu’importe alors que nous y entrions ! Qu’importe, la direction. Déjà l’immobilité. La volubilité des semelles. L’effervescence des pas. En haut. En bas. Au-dedans et au dehors. Les excès et les retraits. Les circonvolutions. Les angles trop droits. La course. L’arrêt. Et le départ comme lieu d’arrivée. Et la marche. Le rythme. Et le souffle. Le regard qui écoute et unit. Désagrège les points. Qui deviennent symbole. Métaphore. Sentence. Semence. Pagaille. Ordre préétabli. Démantèlement. Réorganisation. Connivence. Complicité. Duplicité parfois. Accord enfin. Et réconciliation. 

 

 

Pourquoi s’enorgueillir de ses traces ? Qui en ce monde entend l’appel du vent ? La vérité brille-t-elle derrière nos prunelles ? Le regard a-t-il besoin de silence ? Peut-on incarner l’espace ? La paix se joue-t-elle de tout combat ? Existe-il une main dans le ciel (à portée de tous) ? Qui rencontre-t-on dans la solitude ? L’Absolu s’apprivoise-t-il ? L’innocence n’appartient-elle qu’aux gestes justes ? La solitude peut-elle s’habiter ? Quel œil nous observe quand nous regardons ? Le monde peut-il dérouter ? A qui confier son pas ? Y a-t-il un socle sur lequel s’appuyer ? Le chemin a-t-il un sens ? Comment se dévêtir jusqu’à l’os ? Qui aime-t-on derrière ceux qu’on aime ? La liberté se conquiert-elle à mains nues ? Le monde est-il une illusion ? Quel écran nous sépare du monde ? Le ciel est-il toujours hors de portée ? Quel bagage permet-il d’être soi-même ? 

 

 

Tant de traversées rieuses. D’âpres saisons. De déserts. Et de sols chargés de passants. Tant de pas harassants. De soleils inhabités. De larmes versées. D’horizons parcourus. Et de bouches agrippées. Tant de mains tendues. De poings serrés. Et la danse incessante des pas. Cette danse s’arrêtera-t-elle un jour… et pourras-tu trouver ton vrai visage avant le terme du voyage ? Embrasser Ses lèvres cachées dans les replis de l’azur ? 

 

 

Tant de visages. Et de supplices émiettés. Tant de rivages. Et de contrées. De pas hébétés sous l’averse. De rires gorgés de soleil. Tant de ciels parcourus. D’égarements et d’impasses. D’averses et de saisons froides. Tant de silence. Et d’espace. D’amassements et d’encombrements. Reconnaîtras-tu Son sourire parmi les silhouettes sans grâce qui s’affolent au seuil de l’abîme ? Dans quel horizon as-tu dissimulé ton mystère ? 

 

 

Regarde l’obscur. De tes pas. De tes gestes. Et demande-toi : quelle ombre pourrait m’inviter à la lumière ? Marche sans t’attarder sur ton passé. Avale la sente sans un regard pour les paysages parcourus. Ta seule empreinte est ton pas (présent) qui s’efface déjà. 

 

 

Seules les circonstances façonnent le chemin. Et tes nécessités, l’itinéraire. Le reste n’est que paysages. Décor pour le pas. Ne t’attarde sur aucune silhouette. Soulève-les d’un regard. Et poursuis ton errance. Le vent sera ton seul guide. 

 

 

Efface-toi jusqu’à la disparition pour t’emplir de singularité universelle. Alors tu seras toi-même. Désencombre-toi. Et fais-Lui place. Il n’est d’autre alternative. Mais inutile de précipiter la désabondance. Elle adviendra à l’heure juste. Aussi laisse agir et ne te soumets qu’aux nécessités de l’instant. Sois (simplement) à l’écoute de ce qui surgit au gré des circonstances. Et la destination s’offrira. 

 

 

Nulle rive à atteindre. Nul territoire à conquérir. Nul ordre à légitimer. Mais un espace à accueillir. Et se laisser désencombrer. Renoncer au désir même de nudité. 

 

 

A la saison du désamour, ne te précipite vers ton refuge. Tes allées charbonneuses. Tes contrées scintillantes. Fais face de toutes tes lèvres. Et le baiser te sera donné. 

 

 

Pourquoi ensommeilles-tu les anges qui frôlent ton regard ? Et pourquoi t’égayes-tu des tristes masques qui te dévisagent ? La terre se couvre de mirages quand tu implores le ciel. Emiette tes grimaces. Et la grâce te sera accordée. 

 

 

Ne pressens-tu pas le manque qu’il te faudra combler à mains nues ? Oublie tout savoir. Renonce à connaître. Egare-toi. Le trésor est à portée de doigts. 

 

 

La mère de tous tes supplices est ta prétention. Endosse tous les riens jusqu’à la nudité. Marche sans espoir d’envol. Et tu découvriras le ciel au fond de la fange. Dans la boue où tu enlises tes pas. 

 

 

Mille gestes ne pourront te sauver de ton désarroi. Mais un regard saura t’éclairer. Ne clame ton innocence. Ecoute et deviens silence. 

 

 

Ce qui t’éconduit des sommets et te porte au plus bas te livre à toi-même. Et cette offrande te révèle le sens de toutes ascensions. 

 

 

Ne juge point les hommes à ce qu’ils font. Ne juge point les hommes à ce qu’ils sont. Qu’ont-ils demandé à Dieu pour exister ? Le destin se charge de le leur dicter. Innocents aux yeux affamés et aux mains toujours vides. 

 

 

Ne te méprends de frontières. Dévisage l’impossible. L’éternité t’attend, toi qui as l’audace de flétrir l’instant. Toi qui cherches le ciel avec tant de peine, laisse-le en paix. Marche sans t’en soucier. Il descendra au faîte de ton insouciance. 

 

 

Dans le corps un trésor frémissant attend la clé que tu cherches (partout) de tes mains malhabiles. Abandonne le faire. Déleste-toi des identités. Fais face à l’insupportable nudité. A l’inconfort de ne rien être. Laisse le rien tout recouvrir. Draper d’un linceul toutes les épopées. Et tu verras briller au fond de ton cœur ton vrai visage. Ta seule réalité. Alors tu pourras reprendre le faire et l’habiller des multiples masques qu’imposeront les situations. Mais tu auras suffisamment fréquenté la peur et la joie, regardé dans les yeux la vérité pour t’en amuser et accueillir ce qui se présentera. Si les formes t’envoûtent encore, entre dans la danse. Et tournoie. Jusqu’à la disparition du centre. Et tu verras l’espace s’ouvrir. 

 

 

Tu n’es pas de ce monde. Et où que tu ailles, tes pas resteront insatisfaits. Habite seulement le lieu d’où tu viens et les contrées te seront égales. Va et demeure en toi-même. Le monde bientôt deviendra tien. 

 

 

Laisse tes montres et tes chronomètres, ton réveil et tes horloges dont les aiguilles t’endorment. Reste démuni face au temps. Présent à la misère de tes heures. Apprends à te soumettre à tous les défilements, le cil battant ou la paupière close, et tu déchireras l’espace plane qui t’encercle. Laisse-toi anéantir, engloutir. Et tu découvriras la rosace éternelle. 

 

 

Tu as la nostalgie de l’unité et de l’éternité, de la joie et de la paix. Et tu les cherches désespérément à travers les mille pas et les mille gestes que tu poses, chaque jour, sur le chemin. Mais laisse libre ton pantin, fruit de mille conditionnements. Ne le torture pas de ta volonté. Ne lui impose aucune direction. Laisse-le se mouvoir selon sa sensibilité et ses prédispositions. Au gré des circonstances. Laisse-le libre et tu en seras libéré. Laisse-le imposer ses pas. Et tu seras libre du chemin emprunté. 

 

 

Tout ce qui existe en ce monde est tien. Aucune parcelle ne peut échapper à ta gloire. A ton règne. A ta souveraineté. Ecoute et laisse-toi mener. Où que tu ailles, tu seras chez toi. 

 

 

Ne te soumets aux diktats des puzzles. Aucune pièce manquante à ton jeu. Tiens-toi à l’exacte place de l’absence de volonté et de la présence impersonnelle. Et écoute. Ce qui surgira donnera la direction – invitera tous les possibles à ton pas. 

 

 

Laisse mourir le compagnon indigne de tes jours. Inutile de t’y attacher plus que nécessaire. Ses pas désespérés t’ont mené jusqu’ici. A présent, quitte-le et ne te retourne pas. 

 

 

On ne peut se fier à rien. Ni à personne. Aucun état, aucun être, aucune situation, aucune ressource, aucune capacité. Aucun espoir. Rien n’est en mesure de nous aider. Il n’y a aucune garantie. Et de ce sentiment d’extrême vulnérabilité où nous plonge cette absence totale peut alors naître la puissance de l’être. Et le sentiment d’invulnérabilité, d’innocence et de plénitude qu’il procure indépendamment de tout contenu phénoménal. 

 

 

L’essentiel ne peut être exprimé. Il se réalise. Et se vit. Tout – tous les phénomènes – doit être vu du point de vue de la compréhension. Et de sa maturation. Et admettre son mystère. Le laisser agir. Et s’y abandonner. 

 

 

Ces orgies de temps où tu ne t’appartiens pas. Absorbé par les phénomènes. Captif d’un monde imaginaire. A la périphérie de toi-même, tu erres. Pour te distraire du vide que tu es. Incapable encore de supporter le rien, tu t’agites en vain. 

 

 

Quand naîtra le désintérêt de l’abondance (et du remplissage), tu plongeras au-dedans. Remonteras en toi-même. Et en tes profondeurs, tu réaliseras l’être, espace d’accueil de tous les phénomènes. Afin de t’habiter pleinement. 

 

 

Demeure au-dedans. A la source même du regard. Et tu sauras qui crée le monde. Laisse libres toutes choses. Observe leurs mouvements incessants. Tu es ce regard où tout prend place. Tu es l’être. Lieu permanent de l’attention silencieuse. Et de la paix. Tu n’es pas ce qui se meurt. Tu es ce qu’il reste lorsque tout a disparu. 

 

 

Assieds-toi dans l’innocence et le silence. Libre de tes repères et tes références habituels. Et regarde la puissance et la fragilité des phénomènes du monde (manifesté). Regarde comme toutes les formes s’emploient les unes les autres à survivre. Prends note de leurs stratégies. Observe leurs collisions, leurs collusions et leurs déformations incessantes ignorant qu’elles sont un seul et même corps mû par l’énergie, soumis aux lois du jeu, de la nécessité et de la célébration. Et au mûrissement de la compréhension. 

 

 

Eclairé par la seule présence de l’attention. Remonte le regard jusqu’à son origine. Et tu trouveras l’espace que tu n’as jamais quitté. Tu t’étais seulement éloigné à sa périphérie, attiré et absorbé par les objets que tu croyais en dehors de toi-même. Mais tu comprendras que c’est toi seul qui les éclairais et leur donnais vie. Tu es ce regard et tout ce qu’il éclaire. 

 

 

Exilé à la périphérie, tu végètes. Et te dessèches. Il faut te laisser mourir d’ennui et de nostalgie avant de renaître à toi-même. Au cœur de l’être. Au centre de l’espace non localisable. L’attention un instant se distrait, absorbée par le lointain et l’imaginaire. Laissons-la s’égarer. Se perdre. Elle reviendra vers son centre. Sa source. Sa demeure inaltérable pourvu qu’on ne la soumette pas au diktat de la volonté. Pourvu qu’on la laisse libre d’obéir à son propre mouvement. 

 

 

Enracine ton regard à la source. Habite-la sans trace ni attache. Libre de toute volonté d’y demeurer. Et tu seras indifférent aux cours des rivières. Le regard ne s’atteint pas. Il s’habite quand il s’est désencombré de l’inessentiel. Le superflu alors te quitte. Et ne reste rien. Et ce rien est le dernier pas vers le plein – la plénitude – que tu cherchais vainement à atteindre par l’accumulation de l’accessoire. 

 

 

Laisse s’éteindre les bruits. Les distractions et les désirs. Le silence sera le dernier invité. Plus tu te délestes, plus tu jouis de l’être. Mais inutile de renoncer, il suffit d’attendre que tout se détache. Alors l’être occupe tout l’espace. Imperturbé. Imperturbable. Souverain. Retrouvant le fief que l’on s’était malencontreusement octroyé. 

 

 

Aucun frère ne peut te sauver de toi-même. Mais le monde – dépeuplé des hommes – peut te guérir. Seul(e) en ta compagnie, vois-tu qui tu es ? Demeure seul suffisamment longtemps. Et apprends à te connaître. Vois comment tu fonctionnes. Comment tu regardes, observes, apprends, raisonnes. Vois comment tu te parles. Vois ce qui t’attire, te révulse. Vois comment tu réagis. Observe ton propre univers. De quoi il se compose. Note ce qui t’est essentiel. Ce qui te semble superflu. Entreprends ce long voyage. En-gage-toi. Et tu sauras qui tu es. La vérité se fera jour. 

 

 

Ne cherche à comprendre par les mots et les images. Délaisse les concepts. N’engrange aucune connaissance indirecte (ou de seconde main). Découvre et apprends par toi-même. Défais-toi des maîtres et des enseignants. Sois le premier homme. Ce qui est vrai est ce qui est ressenti. Rythmes, vibrations, résonances. Le reste est fiction. Imageries. 

 

 

Pas de chemin. Pas de départ. Pas d’arrivée. Nulle part où aller. Nulle part où rester. La seule demeure est l’être. 

 

 

Rien à chercher. Rien à trouver. Rien à apprendre. Mais un regard et une écoute impersonnels à ressentir. Et à habiter. Pourquoi te caches-tu derrière le visage que tu crois avoir ? Débusque-toi. Et tu verras la supercherie. 

 

Carnet n°44 Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l'impersonnel

Sur le parvis des terres blanches, la nudité s’avère l’unique vêtement de circonstance. Atteindre cette gloire désarme toutes les hostilités. Et tous désirs de conquêtes. Peu d’êtres en sont dignes. Non qu’ils ne la méritent mais ils ne peuvent encore se résoudre à se dévêtir de leurs singularités et à abandonner leur particularisme qu’ils continuent d’endosser comme une vaine armure, impropre à les protéger de la misère qu’ils ont toujours tenté en vain de fuir.

 

 

Il allait là où la vie le poussait. Jusque sur les terres les plus rocailleuses. Allant son chemin sans jamais réclamer son dû. Ebloui par le soleil. Tous les soleils. Dégrafant ses yeux des sommets. Et s’agenouillant à la face du monde. Parcourant l’échelle sans barreaux des abysses. Et franchissant les gouffres. Invitant tous les déserts. Et voyant les temples s’ouvrir. Les arbres et les fleurs pousser sur les allées. Effaçant sa présence pour achever (enfin) le préambule de la marche.

 

 

De l’innocence naît la candeur du jour.

 

 

En tous points les brumes obscures se dissipent. Laissant libres les perspectives.

 

 

L’Invité se tiendra à toutes les tables pourvu que tu y sois - présent.

 

 

L’horloge se brisera sous le poids de la présence. Et tu verras les aiguilles défaire les nœuds de tous les passés. Défiler toutes les incertitudes à venir. Et tricoter l’instant sans souci des mailles.

 

 

Au faîte de ta gloire, tu seras clochard ou va-nu-pieds. Rois de toutes les contrées.

 

 

Il y a derrière la lune un horizon sans tenaille. Et à son seuil, des lèvres saillantes qui avalent et recrachent. Une bouche béante qui laisse toujours neuf. Et sans blessure. Et sur terre, quelques doigts maladroits qui la désignent et des myriades de prunelles hagardes qui regardent (partout) sans comprendre…

 

  

A la saison du désamour, ne te précipite vers ton refuge. Tes allées charbonneuses. Tes contrées scintillantes. Fais face de toutes tes lèvres. Et le baiser te sera donné.

 

 

Nul abîme à parcourir. L’abandon est le seul franchissement.

 

 

Les arcs-en-ciel se jouent de nos rêves. Et nos ponts n’enjambent que des rives mortes. De la terre, le ciel n’est accessible qu’à l’innocence. Aux lèvres émues et silencieuses. Ebahies par tant de splendeur.

 

 

Pourquoi  ensommeilles-tu les anges qui frôlent ton regard ? Et pourquoi t’égayes-tu des tristes masques qui te dévisagent ?

 

 

La terre se couvre de mirages quand tu implores le ciel. Emiette tes grimaces. Et la grâce te sera accordée.

 

 

La peur ne dissipe les râles. L’écho féroce des cris qu’on ravale d’un hochement de tête.

 

 

Retire-toi de tout orgueil. Reviens au centre de tous les cercles.

 

 

Ne pressens-tu pas le manque qu’il te faudra combler à mains nues ?

 

 

Oublie tout savoir. Renonce à connaître. Egare-toi. Le trésor est à portée de doigts.

 

 

La mère de tous tes supplices est ta prétention. Endosse tous les riens jusqu’à la nudité.

 

 

Le secret, chacun le porte en soi. Voilà pour quoi il convient de se dévêtir.

 

 

Il n’y a qu’un seul sillon à creuser. La pente où Dieu nous a placés. Mais pourquoi [Diable] nous a-t-il posés là ? Renonce à comprendre. Et avance. Suis la pente. La réponse se dessinera jusqu’à l’extinction de la question.

 

 

Marche sans espoir d’envol. Et tu découvriras le ciel au fond de la fange. Dans la boue où tu enlises tes pas.

 

 

La mort n’est rien sous le préau. Ni en salle d’étude. Mais qu’en est-il sur la tombe ? Et sur la funeste allée qui y mène ?

 

 

Les fleurs séchées oubliées dans les cimetières. Sur nos tombes de poussière, le soleil scintille entre les particules.

 

 

De gré ou de force. Il faut choisir entre la violence et la pente que le destin nous a choisie. Pourquoi changer de versant et s’éreinter à l’escalade alors qu’il est si facile de suivre le chemin où nos pas se dirigent naturellement ?

 

 

Il devait sa fortune au soleil. Et son destin à la terre. Mais il trébucha sur quelques pierres et finit par s’enliser dans quelque zone marécageuse alimentée par la pluie.

 

 

Que l’on me montre le chemin ! criait-il. Et il n’avait devant les yeux que des dunes et des pierres. Des montagnes et des déserts interminables.

 

 

Il demanda à la nuit d’ouvrir ses veines. Pour offrir son sang aux jours maudits. Il demanda au soleil d’éclairer ses lèvres. Pour panser ses peines et les cœurs - ensommeillés et meurtris - rencontrés en chemin. Puis il demanda aux jours un peu de répit et au ciel d’ouvrir une fenêtre. Et il s’enfuit.

 

 

Il se souvint de ses frères qui baillaient assis devant le jour. S’encanaillant et faisant ripaille toutes les nuits. Surpris qu’un matin la mort vienne les chercher. Mais nous n’avons pas fini de nous amuser, braillaient-ils.

 

 

Mille gestes ne pourront te sauver de ton désarroi. Mais un regard saura t’éclairer.

 

 

Ne clame ton innocence. Ecoute et deviens silence.

 

 

Ce qui t’éconduit des sommets et te porte au plus bas te livre à toi-même. Et cette offrande te révèle le sens de toutes ascensions.

 

 

Ne juge point les hommes à ce qu’ils font. Ne juge point les hommes à ce qu’ils sont. Qu’ont-ils demandé à Dieu pour exister ? Le destin se charge de le leur dicter. Innocents aux yeux affamés et aux mains toujours vides.

 

 

A l’affût de l’aube. La prunelle toujours hagarde.

 

 

Quelle impasse à tes jours que tu ne peux contourner ? Combien de barrières te faudra-t-il (encore) franchir ?

 

 

Ne regarde plus (avec tristesse) le chiendent. Mais bois à sa rosée.

 

 

Nul ne peut contenir la source. Mais écoute ceux qui s’en font l’écho. Ceux qui vibrent à sa résonance. 

 

 

Une odeur de foin sec se cachait derrière ses fagots. Et à l’échelle une fenêtre sur le ciel

 

 

Au cœur du labyrinthe, une forêt de palissades. Et un horizon dévoilé derrière toutes les brumes.

 

 

Entre les ratures de ta nuit, une écriture nouvelle. Dégagée des syntaxes et des règles pesantes. Des traits de lumière qui abreuvent les yeux fatigués.

 

 

Ne te méprends de frontières. Dévisage l’impossible.

 

 

A qui goûte le simple, un banquet de saveurs orgiaques est offert.

 

 

Les étoiles ne se lisent à l’aveuglette. Et à la vue claire se dérobent. Oublie la lueur. Regarde le reflet qu’elles ont laissé dans ton âme.

 

 

Le ciel pourrait soupirer de notre aveuglement. Mais il nous aime sans exigence.

 

 

L’éternité t’attend, toi qui as l’audace de flétrir l’instant.

 

 

L’éternité s’avance toujours à pas dé-comptés.

 

 

Pierres du chemin, petits tertres d’où il faut s’élancer

 

 

Chacun porte en son for intérieur une croix. Appui vertical où s’édifie toute la saveur des horizontalités.

 

 

Dans sa main du sable qu’il avait pris pour de l’or. Et ses yeux regardèrent ses doigts avec tant de reconnaissance. Il savait à présent où se lève le soleil.

 

 

Dans tes profondeurs, un ciel si vaste t’attend. Garde donc les yeux clos. Et le monde viendra (bientôt) à ta rencontre.

 

 

Le ciel supporte sa charge. A l’homme de porter la sienne. Les arbres, eux, en connaissent les joies et les peines. Toutes les libertés de l’enracinement.

 

 

Ô toi que la terre rassure, écoute le ciel s’ouvrir et descendre en tes basses contrées.

 

 

La nuit n’est jamais trop noire pour celui qui cherche la lumière.

 

 

Toi qui cherches le ciel avec tant de peine, laisse-le en paix. Marche sans t’en soucier. Il descendra au faîte de ton insouciance.

 

 

Seules l’herbe et les bêtes laissent le vent les caresser. L’Homme est trop frileux pour se laisser toucher (et atteindre).

 

 

Le ciel se laisse parcourir par les nuages. Et par nos rires. Même nos pleurs sont invités. Le ciel est l’hôte de nos éclaircies et de nos jérémiades.

 

 

Au bord des frontières se terre le silence. Derrière nos abîmes, il attend notre traversée.

 

 

Le quotidien a ses secrets que nous prenons pour des fadaises ou des lourdeurs. Tant est insensible notre œil.

 

 

Les forêts sont nos tanières. On s’y refugie pour regarder le ciel à travers les feuillages. Comme si les interstices étaient nécessaires à notre regard (prisonnier). Comme si l’infini était encore trop grand pour nous.

 

 

Prends appui sur ce qui te déstabilise. Et ton pied s’affranchira des circonstances.

 

 

Il me plairait de toute évidence d’estomper les siècles. De renoncer à toutes ces orgies de temps où l’on s’ensommeille. Pour m’éveiller à la rosée toujours fraîche des heures.

 

 

Deux souliers en attente de pas. Usés déjà par les prémices de la marche.

 

 

Qu’un seul mot puisse changer le monde ! Et j’écrirais des montagnes. Pour que les Hommes puissent s’élever enfin.

 

 

L’Autre n’existe pas. Le jeu s’accomplit toujours entre soi et soi.

 

 

Minuit s’enracine dans les pires terres. Et le soleil de midi est (déjà) passé.

 

 

Derrière chaque fenêtre les murs se lézardent. L’ouverture n’a d’autre dessein : abattre les frontières.

 

 

Au bord du cœur, règne la mièvrerie. Et en ses tréfonds une âme palpitante refuse le langage de l’amour mais sait l’incarner au plus juste.

 

 

En l’éclaircie abstraite, nulle percée. Seule la trouée manifeste exauce.

 

 

Le monde succombera par le silence. Jamais par la faux ni par l’épée.

 

 

L’erreur ne vient pas des yeux. Mais du regard. Si souvent prisonnier.

 

 

Que la vallée s’illumine sous le feu du regard ! Et que les voiles s’enflamment !

 

 

Dans le corps un trésor frémissant attend la clé que tu cherches (partout) de tes mains malhabiles.

 

 

Une joie d’atteindre l’inconnu qui sommeille. Et s’étire sous la main.

 

 

L’orée sans nom des confins.

 

 

Il n’y a aucun écart à combler entre le juste et le non-juste. Tout ce qui advient arrive juste.

 

 

Qu’importe les saisons si le vent pousse.

Et qu’importe le vent si tu sais être les saisons.

Les bourgeons naissent.

Les fleurs éclosent.

Les feuilles tombent

Et toi où as-tu posé tes jours ?

 

 

A la saison passante

Les masques

Regardent les bourgeons pousser

Les fleurs éclore

Et les feuilles tomber

S’imaginant suivre

Le cycle imperturbable des saisons

Le cycle du temps qui passe.

 

 

La joie libère de tous sommeils. Et de tous repos.

 

 

A portée de vent jamais tu ne succomberas. A portée de mains des doigts t’agripperont. Te serreront le cou. Et t’étrangleront dans la gloire ou l’opprobre.

 

 

Il n’y a de jours solitaires.

 

 

L’histoire n’a de sens qu’à son terme.

 

 

Le tumulte des années sauvages s’estompe.

 

 

Parsème tes allées de beauté. Et les fleurs pousseront sur tes terres les plus arides.

Parsème tes prunelles de beauté. Et tu verras partout fleurir le monde.

 

 

Un masque s’étiole pour un autre plus lointain. Plus profond. A quoi bon dénicher les masques si le sourire derrière les lèvres fait merveille, égaye l’objet du regard – et la source même de toute vision ?

 

 

La multitude n’a d’autre dessein que l’émerveillement.

 

 

Il n’y a de grimaces hideuses. Mais une souffrance parfois terrible qui défigure le visage des hommes. Que leur âme ne prend encore la peine de soulager. Il suffirait pourtant de 3 fois rien pour les convertir à des lèvres tendres. A une bouche aimante pour apaiser leur peine. Et ce trésor est en eux-mêmes encore enfoui sous la tristesse.

 

 

Les générations se succèdent sans bonheur. Sans joie. De tristes lignées où la morosité suinte des visages. Avec l’émerveillement pourtant si proche des lèvres.

 

 

Une folie ensorcèle le monde. Et je ne sais que faire pour arrêter ces yeux furieux. Je les laisse à leur labeur. Me tenant coi. Me laissant transpercer quand il le faut.

 

 

L’abandon est le seul travail. L’œuvre de la vie sur nos résistances. Celles que l’on a façonnées dans la crainte de vivre.

 

 

Vers quel miracle te diriges-tu, toi dont les yeux sont dessillés ? De quels mirages t’éloignes-tu ? Vois-tu les hommes au loin courbés sur leurs peines ?

 

 

Défaites les prunelles de glace. Liquéfiées par l’ardent soleil.

 

 

Le visage s’émancipe avec la clarté.

 

 

Toute question cherche son extinction.

 

 

Il est des poètes démunis qui ouvrent les bras à l’instant qui les sépare d’eux-mêmes. Et des poètes dont les mains habiles jettent leurs songes sur la page. Mais il n’y a d’effacement au creux des songes. Mais des mains démultipliées qui portent au pinacle les visages qui s’usent. Alors que l’usure des yeux soulève celui qui s’échinait à percer le mystère sous ses plaies. Une invitation à l’oubli. Jusqu’au renoncement du regard sage autrefois tant convoité.

 

 

Dans le repère glacé de la fortune, les âmes avides grelottent.

 

 

Exténuez les siècles jusqu’au firmament des âges. Jusqu’aux horizons maudits des perspectives. Dégorgez les panses. Déversez les entrailles des mille projets terrestres. Acérez l’œil neuf qui patientait sous les prunelles carnassières. Et allez libres des entraves qui obstruaient les chemins !

 

 

Estomaqué par l’absurde balancement des aiguilles. Et les heures chavirées.

Un chemin s’initie entre les pierres.

 

 

Toute connaissance doit se vouer à la non-connaissance.

 

 

La vie est sans retour. Allées et venues. Saveur de l’éphémère.

 

 

Le rien est une poudre blanche. La neige est notre seule héroïne.

 

 

Pour écouter l’Autre, il faut d’abord s’écouter. Etre réceptif à sa propre résonance pour entendre le cri - souvent étouffé - de l’Autre. Obéir instinctivement au programme édicté par le mental est un manque d’écoute. Une surdité à soi-même. Quant à suivre les lois du monde, voilà une éloquente façon de renoncer à entendre sa propre voix. 

 

 

Abandonne le faire. Déleste-toi des identités. Fais face à l’insupportable nudité. A l’inconfort de ne rien être. Et tu verras briller au fond de ton cœur ton vrai visage. Ta seule réalité. Alors tu pourras reprendre le faire et l’habiller des multiples masques qu’imposeront les situations. Mais tu auras suffisamment fréquenté la peur et la joie, regardé dans les yeux la vérité pour t’en amuser et accueillir ce qui se présentera.

 

 

La vertu est la peur de l’innommable que l’on porte en soi et que l’on cadenasse à coup de principes.

 

 

Dans quelle armure de glace t’es-tu fait prisonnier ?

 

 

Il faudrait savoir habiter ses pics comme ses abîmes. Et abandonner ses forteresses à leur gardien invisible. Pour régner sur le royaume de l’innocence.

 

 

Une âme soumise à la torture de sa propre histoire. Sans histoire. Ni bourreau ni victime. L’éternel demeure.

 

 

Tu ne peux rien dire du Tout.

Moins que rien.

Il y a le silence.

 

 

Si les formes t’envoûtent encore, entre dans la danse. Et tournoie. Jusqu’à la disparition du centre. Et tu verras l’espace s’ouvrir.

 

 

L’escalier mène vers nulle part. Ce lieu magique que l’on ne quitte jamais. Pourquoi dès lors se mettre en marche ? Pourquoi gravir ? Mais de quelle ascension parle-t-on ?

 

 

Il rêvait de voir s’écarter toutes les dimensions de l’aube. S’effacer la nuit. Pour que naisse une clarté nouvelle. Et que s’ouvre chaque matin un jour neuf.

 

 

L’incommensurable passion du rien.

 

 

Le faire se détache peu à peu des sphères habituelles. Et l’être survient.

 

 

Le malheur s’abandonne à lui-même. La nostalgie s’efface. La tristesse devient joyeuse.

 

 

Les pas se dégagent des sentiers communs. Pourtant la silhouette est la même sur la longue route grise qui traverse le monde. Mais les lèvres écarlates se sont entrouvertes aux vents des malheurs. La peur s’est déracinée de ses lobes. Les yeux pétillent de malice en croisant les passants. La foule des passants harassés. Encore perdus peut-être…

 

 

La besace s’est ouverte. Rien à l’intérieur. Quelques traces de la quête ancienne qui s’effilochent au vent.

 

 

Les silhouettes poursuivent leur danse. Tragique et effrénée. Mais on a quitté le bal. On a quitté la ronde. Les pas s’envolent vers la lumière. Le spectacle demeura éternel. Mais les yeux sourient aux danseurs. A la piste cabossée où s’élancent les yeux affamés. Et les cœurs insatisfaits.

 

 

L’esprit autrefois si fertile fréquente à présent la stérilité des territoires où les fleurs pourtant s’ouvrent sans pensée.

 

 

L’agonie du personnage devient une fête. Une célébration. Les noces du rien et des silhouettes. L’union au grand Tout. L’union du burlesque et de la tragédie. Le mariage de la grande tribu. Avec ses rites et ses sacrifices. Ses larmes et un vent de joie qui enveloppe et traverse tous les membres de la cérémonie.

 

 

Le rien a tout recouvert. Drapant d’un linceul toutes les épopées. Toutes les pyramides se sont effondrées. Tout se côtoie sur un sol délicat. Les pétales jonchent toutes les batailles. Les sols exsangues. Et les corps ensanglantés. L’innocence règne sur tous les territoires. Les tyrans tirent toujours les fils de leurs édifices. Les esclaves se soumettent toujours au joug de leurs bourreaux. Mais la pureté reste intacte. Immaculée.

 

 

La route est sinueuse pour les yeux aveugles. Mais le chemin disparaît dans le regard.

 

 

Le chemin s’invente. Et s’efface aussitôt. Les formes apparaissent. Et se transforment aussitôt. Et la présence rayonne. Reflétant le Tout dans la multitude de petits riens.

 

 

L’horreur conserve son masque. Mais aucun visage n’est bafoué.

 

 

Les yeux pourfendent toute lâcheté.

 

 

La contemplation s’intensifie. Le monde n’est pas banni. On honore l’univers. Mais les yeux ne sont pas dupes de leur inexistence.

 

 

Rien n’entrave. Rien n’aggrave. Rien n’épaissit. Le regard clair voit. Pénètre toute opacité. Désagrège le monde avec douceur et volupté.

 

 

Les cercles sans fin s’estompent. Laissant place à un immense carré sans bordure (ni frontière) qui se déforme au gré des circonstances, laissant apparaître ici et là quelques visages accorts ou patibulaires qui se caressent (s’engrossent) ou se déchirent selon les besoins. Obéissant aux mêmes cycles que le mouvement des étoiles.

 

 

L’espace s’ouvre et se referme telle une bouche qui avale et recrache la matière.

 

 

L’esprit se limite à ses fonctions. Le cœur s’enhardit. Et s’ouvre. Se gonfle jusqu’aux limites de lui-même. Découvre sa dimension infinie. S’extasie de sa capacité et de son potentiel. Puis éclate en une multitude de sourires sur les lèvres passagères.

 

 

La gloire s’agenouille vers l’en-bas. Défait les points cardinaux et les jette dans le tourbillon des formes haletantes.

 

 

Nul trophée n’est nécessaire. Les médailles pleuvent à chaque geste. Et chaque pas est une coupe débordante. 

 

 

La lucidité s’aiguise sans artifice.

 

 

Le divin et le démoniaque s’unissent sans tragédie. Et enfantent des perles noires au cœur incandescent.

 

 

La vitalité s’immisce où le cœur accueille.

 

 

Les bêtises égayent les enfants sages. Et les adultes applaudissent de tant d’espièglerie.

 

 

Les âmes s’impatientent encore devant quelques trouées de lumière. Mais se réjouissent à présent de toute obscurité.

 

 

L’arrière-plan accueille toutes les formes bigarrées. La transparence invite l’essence à se révéler.

 

 

La perfection du monde est à l’œuvre. Les fêtes succèdent aux guerres. Les batailles deviennent célébration. Puis les célébrations des batailles. Et nul ne s’en émeut. Les yeux humides n’ont plus cours. Les sourires vainqueurs comme les visages balafrés participent à toutes les apothéoses.

 

 

La terre s’encombre d’échafaudages et de projets de construction. Et les yeux s’amusent de cet élan vers le ciel. Le sable est toujours si peu propice aux édifications.

 

 

L’air se raréfie. La pollution contamine les fluides. Mais le cœur n’a cure des impuretés. Son oxygénation est ailleurs.

 

 

La famine, les épidémies prolifèrent. La matière est soumise à rude épreuve. Les silhouettes trinquent. Les mains s’agrippent. Les corps se débattent. Mais les âmes ne sont-elles pas libres ?

 

 

La joie se déverse sur les cœurs attristés. La fin du monde est proche peut-être. Mais a-t-on déjà vu un phœnix s’éteindre dans ses cendres ?

 

 

Les blâmes s’estompent. A quoi bon, en effet, protester ? Et condamner les mains innocentes ?

 

 

Sous ses masques, le personnage a peur de l’espace qui pourrait lui révéler son vrai visage.

 

 

L’espace s’intensifie. Et la matière se désagrège.

 

 

Quelle est la vérité du mensonge ?

 

 

A mi-chemin entre les dérobades et les saisies.

 

 

La nudité révèle l’homme qui peut dès lors revêtir tous les costumes. Et laisser son personnage jouer parmi les circonstances.

 

 

Nul ne comprend. Mais la compréhension advient. Et les larmes coulent sans tristesse.

 

 

Une ardeur caressante parfois le traversait. Et ses sens effaçaient toute possibilité du sens. La pensée anéantie par le corps. Et la sensibilité pointait vers le seuil du territoire infini où les formes et le vide tournoyaient, se mêlaient en mouvements ténus et en grandes arabesques. Comme une symphonie grandiose où le chaos devenait harmonie.

 

 

Les pierres du chemin rejoignaient le lit de la rivière qui l’avait guidé jusqu’à elle et ne l’avait jamais quitté. Elle, source de toute existence.

 

 

Les princes et les mendiants. Les marchands et les prostituées. Tous les héros et les damnés de la terre pouvaient à présent s’inviter à sa table. Les messagers des dieux et les mécréants. Les saltimbanques et les fonctionnaires. L’office était ouvert à tous. Fils du même fil. Enfants du même bol. Attablés ensemble. Mus par le même désir de complétude et de paix.

 

 

Secoué par de grands bouleversements silencieux. Avec ce sourire dansant sur le visage. Les gestes semblables, les pas identiques et les paysages inchangés. Mais le cœur avait repoussé ses frontières. Respirait enfin. Libre de ses entraves passées. Reconnues, apprivoisées patiemment, et accueillies. Ainsi avait pu naître le sourire à toutes les circonstances.

 

 

Il y a des livres qui nous emplissent de mots. Et d’autres, trop rares, qui nous ouvrent au silence. Seuls les seconds guérissent et apaisent notre faim de vérité.

 

 

Pourquoi espères-tu le ciel du lendemain ? Et pourquoi refuses-tu la terre d’aujourd’hui ? Ne vois-tu pas le soleil toujours vivace derrière les larmes - et sous la pluie ?

 

 

De grandes enjambées de plumes te garderont de la pesanteur du monde.

L’acquiescement aux circonstances. Seule vérité de l’instant.

 

 

Oublie la trace des saisons froides et le parfum des saisons enivrantes. Et bientôt le climat n’aura plus prise sur ton regard.

 

 

Habite pleinement la présence, et rien ne te semblera étranger. Le monde déroulera sa danse à sa mesure. Et tu t’égaieras de tous les pas sans te soucier des rondes qui se font et se défont au gré des danseurs et de leurs fantaisies. Tout mouvement attisera ta joie et ton émerveillement.

 

 

Le vide des cieux couchants

Et l’innocence de l’aube

Déchargée de tout horizon

Défont le sens de toutes promesses

Les ruses et les élaborations de l’esprit trop soucieux de certitude

Avide de guider le hasard et les circonstances

Vers des contrées plus sûres et moins rebelles

Moins rétives à la raison

S’affairent à parer à toutes éventualités

A tout surgissement de la matière

Dans le vaste jeu du monde

Au contraire, il te faut te dessaisir de tous accaparements de territoires

De tous assujettissements des êtres

Que tu empiles - de façon si vaine et coutumière - comme des trophées

Symboles de tes chimériques victoires

Sur la perte et l’impossible deuil de tes limitations

Il te faut au contraire détrôner

Toutes solidifications des frontières toujours souveraines

Aux pays des contes où les mythes

S’étendent et s’étalent jusque dans les profondeurs de l’obscurantisme

De toutes les croyances profanes et sacrées - toujours encensées par le monde

De tous les dogmes auxquels se prêtent et se livrent les hommes

Soumis à l’enchevêtrement des conditionnements

Ainsi seulement pourras-tu être sauvé de tous espoirs

De tous les chemins de sacrifices et d’artifices

Pour t’enfoncer dans une vérité insaisissable

Aux enjeux métaphysiques d’une puissance inédite

Te vouant et t’ouvrant aux territoires les plus infréquentés

Où les risques demeurent nuls et sans prise sur les destins

Où la gloire et les riens se chevauchent et s’emmêlent avec fantaisie et sans certitude

Où l’intelligence et l’amour brillent d’un feu jamais à l’agonie

Tirant leur source d’une étincelle jamais née

Aussi vive et impénétrable que la lumière sans origine

Qui offre au monde une présence infiniment tangible.

 

 

Tout ce que l’on rencontre est nécessaire pour affûter la compréhension. Toutes les circonstances comme autant de portes ouvertes pour affronter ses peurs et laisser mourir ce que nous ne sommes pas : idées, pensées, idéaux, représentations et voir malgré cette lente agonie que subsiste toujours quelque chose, un sentiment d’être, une présence, une existence perçue comme de moins en moins personnelle.

 

 

Le malheur tient à peu de mots : croyances et représentations. Et la joie avance à tâtons sur ce chemin de brûlis, dans l’accueil progressif de ce qui se présente. Jusqu’au seuil de l’inconditionnalité. L’écho des situations résonne parfois longtemps, laissant quelques marques tenaces sur nos contrées singulières. Mais il ne s’agit nullement d’œuvrer à leur effacement. Mais de les laisser s’étendre. Alors seulement à leur apogée, pourront-elles commencer à se résorber, à leur rythme, jusqu’à leur résorption dans le silence indemne.

 

 

Un paysage de volutes blanches où toutes les formes deviennent égales. Comme un décor emmêlé et changeant. Comme posé là sur un territoire vierge et inaltérable.

 

 

Un jour, il buta sur un réceptacle d’ordures auquel nul dans son entourage ne fut jamais confronté. Un dépotoir d’affects et de peurs, d’angoisses et de cruauté. Toute la violence du monde étalée jusqu’à son origine la plus archaïque. Il leva la tête et se heurta à un ciel sombre et bas, couvert de cendres et de larmes. De nuages étouffants. Encerclé de toutes parts. Tous les horizons emmurés. Cerné par les édifices dérisoires qu’il avait érigés pour épargner, croyait-il, un espace en lui inhabité, vierge de toutes tentatives d’intrusions, illusoires remparts évidemment. Il brûla toutes ses idoles de papier. Rencontra ses pires démons et quelques diablotins espiègles. Mourut de peur mille fois et se releva de chaque rencontre, toujours plus blême et exsangue des forces vitales qui l’avaient jusqu’alors maintenu dans une posture vigilante. Il pressentait pourtant que tous ses combats seraient perdus d’avance et qu’à chaque épreuve traversée, il sortirait un peu plus victorieux (de lui-même). Toujours plus assuré de son effroyable nudité. Plus robuste des béances entaillant son armure illusoire, carapace inutile protégeant en lui un espace vide et chimérique. Inexistant.

 

 

Dans cet enchevêtrement de lianes, de racines et de branches pointées vers le ciel, demeure un espace ouvert (à la fois enveloppe et interstice) qui accueille tous les contenus - conditionnés de mille manières - acceptant qu’on le comble et l’aménage selon les fantaisies de l’instant, supportant la folie et la sagesse, l’ordre et le chaos, la maniaquerie et la désinvolture, les rengaines et les errances, la droiture et la fourberie. Toutes choses en vérité. Dans cet espace, tout est accueilli et invité à suivre sa pente. Et à en changer au gré des circonstances. Chaque être et chaque chose y tiennent une place et un rôle. Et les besoins de chacun appellent les rencontres, les évènements et les évolutions. Ici, nulle hiérarchie. La fleur n’est pas moins que le baobab. Le brin d’herbe pas moins que le séquoia. Cantonniers et savants, réverbères et étoiles, Dieu, les hommes, les pierres et les verres de terre sur le même fil d’égalité.

 

 

Aux origines, l’espace s’est transmué en matière. Puis advient le temps où la matière appelle sa transmutation en espace. Les objets alors deviennent transparents et invitent le regard habité par la présence à les traverser.

 

 

Ta nuit est peuplée d’un milliard de regards tournés vers l’unicité qui les habite.

 

 

Un espace éclairé au-delà de toute lumière. Un gouffre au-delà de toute obscurité.

 

 

Englué dans le magma phénoménal (et libre pourtant de toutes manifestations), surplombant les délices et les peines, les misères – petites et grandes – du monde, la résonance toujours intacte s’amplifie. Et tu joins à présent timidement les mains en signe de reconnaissance envers ce monde si proche et si familier. Cet univers (sans frontière). Echo direct de la présence où tu habites désormais en secret malgré les oscillations et les soubresauts émotionnels qui agitent encore les résidus indestructibles où s’est abritée ton âme. Et tu jouis à présent (et malgré tout) de cette connaissance « inconnaissante ». Dans ce territoire toujours neuf où se déroulent toutes les histoires du monde, où naissent et se résorbent tous les phénomènes, les évènements, les situations et les rencontres incessantes entre les formes.

 

 

N’être plus personne. Une folie impensable à la folle cécité du monde qui estime, au-delà de toute raison, conserver une lucidité rassurante sur l’existence de son apparente réalité.

 

 

On ne s’éprend pas du monde, de ses illusions et de ses mirages sans payer le prix de cette lucidité infirme et invalidante. Borgne et apocryphe.

 

 

Tout laisse croire au dehors peut-être à une surprenante et docile soumission alors que règne au-dedans la puissance souveraine du « oui » inconditionnel qui laisse entrevoir parfois son insoutenable majesté.

 

 

Un rite sans fin auquel tu es invité où le sacré est célébré jusque dans tes gestes les plus triviaux et tes plus insignifiantes activités. Instants glorieux où tu succombes. Tristesse inhumée, dissolue. Cisaillée par une écoute ininterrompue qui la vide de toutes substances susceptibles de (nous) meurtrir. Définitivement soudé à l’espace, toute inquisition se défait dès son origine. Anéantie avant toutes tentatives d’invasion.

 

 

L’espace démuni et vierge de toutes victoires où la gloire sonne à toutes les portes, à toutes les boîtes au contenu indifférent.

 

 

Cette crainte de la souffrance qui ouvre nos battants à tant de souffrances surajoutées. Et la peur de voir partir ce qui ne nous appartient pas…

 

 

La vie jaillit avec tant de fougue et de bouillonnement de cet espace épuré - et si tranquille - qui crache et avale pourtant tous les phénomènes de sa manifestation.

 

 

Un ciel sans combat. Témoin de l’hostilité qui habille la terre. Un ciel si pur. Contemplant tous les costumes et les parures de ceux qu’il a engendrés, habillant et déshabillant tous les personnages. Vêtements si changeants. Spectacles infinis d’un seul regard. Toujours unique.

 

 

Comment faire naître des rapports humains qui ne soient soumis, malgré le vernis parfois de quelques civilités et aménités aux joutes, à la violence, à l’avidité et à l’instrumentalisation sinon par l’entremise de cet espace, de ce territoire non localisable que nul ne peut s’approprier ni détenir… territoire commun à tous, territoire de l’être et de la présence que chacun habite et qui peut lui être révélé.

 

 

Creuser en soi cet espace, voilà le travail de l’Homme !

 

 

Se défaire de toutes les pelures accumulées au cours des âges dans l’inavouable, mesquin et pourtant inévitable dessein de se protéger des dangers – réels et potentiels – du monde pour ne trouver bientôt qu’une vulnérable nudité, puis quelques temps plus tard, moins encore, et bientôt plus rien ni personne hormis ce grand vide de paix et de silence, de joie et d’émerveillement où tout est à la fois familier et donné à voir pour la première fois.

 

 

Dans l’opulence marécageuse des bas-fonds se débat et suffoque la vermine. Aussi à l’aise dans la fange que les anges le sont au ciel. Mais quel affligeant et insupportable spectacle ! La vie organique à son stade le plus archaïque. Le grouillement animal de toutes ces formes terrestres. Naissance, lente déliquescence ou violente rupture jusqu’à la mort. Puis le cycle reprend. Aussi infernal que les précédents. Ronde macabre où la matière est livrée à elle-même. Sans autre but que la survie, la défense et le combat avec ça et là quelques interstices de tranquillité. Précaires et illusoires abris dans cette jungle endiablée soumettant toutes ses créatures aux supplices de leur condition.

 

 

Face au mystère de l’Homme – et de son destin – quelques-uns parviennent à percer l’opaque épaisseur de leur nature. Au prix d’âpres et parfois insurmontables difficultés. Réussissent à traverser, une à une, les couches innombrables qui enveloppent et encerclent leur être fondamental.

 

 

L’Homme est un curieux animal, une forme hybride engluée dans les mille conditionnements de la matière et dotée pourtant de quelques accès à un espace qui l’habite et l’environne. Une étrange créature qui ne peut se résoudre à se complaire totalement dans la fange organique où elle semble détenue.

 

 

Dans l’éclat des jours sombres, une infernale beauté envoûte ta prunelle hagarde. Et tu sombres, ébahi, vers l’insoutenable précipice. Impuissant à endiguer ta chute. Comme aimanté par l’improbable envol, tu suis la sente. La pente toujours plus abrupte. Et dépouillée. Comme un désert vidé de toutes manifestations. Comme un brasier glacé où l’âme personnelle perd tout sens. Et toute orientation. Un délice piquant. Une douceur déchirante. Un matelas d’épines et de pétales où seules les assises robustes, vidées de leurs peurs les plus tenaces et de leurs trop grandes fragilités peuvent accueillir tous les riens régnant sur tous les royaumes, tous les abysses, tous les sommets et toutes les anfractuosités. Règne du nouménal dans le monde manifesté.

 

 

L’étreinte de la chair et du vide où les ailes les plus ténues portent les carcasses encore chargées de peurs, d’espoirs et de mirages. Frêles embarcations dans les flots ravageurs, dans le mouvement chaotique des formes qui se frôlent, s’étreignent, s’aspirent et se heurtent dans une danse macabre et implacablement salvatrice. Au cœur des dangers trône l’espace sécure. L’abri sans frontière où le vent se mêle aux tourments, aux plaintes, aux cris et aux joies qui explosent aux oreilles et laissent sur les lèvres un sourire ineffable jusque dans les défaites les plus insurmontables. Une incompréhension assumée. Un goût d’éternité et de félicité indicible.

 

 

L’histoire sans fin des êtres ignorant leur origine non-née. Ainsi se poursuit la danse. La ronde incessante du monde enchevêtré. Englué dans l’ignorance de sa nature. Quel sublime et effroyable tableau où les personnages (tous) égarés ne se sont jamais réellement perdus… toutes les dimensions les habitent. Mais cette méconnaissance provoque les mille histoires, les mille voyages nécessaires pour échapper vainement au spectacle de ces destins peints sur la grande toile - toujours vierge - aux couches innombrables et aux multiples carrefours.

 

 

Se défaire de toutes les plaies du monde n’endiguera pas l’origine du sang. Et de tous les saignements assassins qui nourrissent la terre, cette fange qui alimente des générations de vermines et de cloportes rampant sur les routes en quête d’un plus digne destin.

 

 

Les joies de l’âme isolée qui peut enfin rencontrer le monde. Pleinement. Comme l’écho familier de sa propre voix. Reflet de ses propres paysages. Dans un éternel émerveillement d’elle-même. Tout lui appartient.

 

 

Perdu dans les cieux abyssaux qui redressent sa chair et ouvrent ses lèvres au sourire, il contemple le monde en lui qui virevolte, enchaîné à la danse qui tourne les têtes, agite les corps et soumet les cœurs à d’impitoyables chevauchées. Témoin de ces paysages obscènes dans des décors de carton-pâte, il sent le rêve attiser leur ardeur. Songe de papier dont l’emprise s’étiole à mesure qu’il s’éloigne. Bercé par les oscillations sans retenue d’un réel perdu entre plusieurs vérités comme autant de rideaux voilant un seul et même univers. Des dimensions corrompues. Réalités inconsistantes soumises à son origine irréelle. Il regarde l’œil « incompréhensif » et pourtant lucide cet agglutinement dans le reflet de la fange céleste. Lointain reflet du vide où nous logeons. Noble ignorance et sublime méconnaissance de notre égarement. L’errance divine à travers nos pas.

 

 

Derrière le dessein des jours, Dieu à l’œuvre qui à travers nous se cherche. En quête de notre reconnaissance. Et qui nous susurre qu’il cherche, à travers nos épreuves, un espace de nudité et de dépouillement pour éclaircir un passage et apparaître dans nos pas, nos gestes et sur nos lèvres afin éclater au grand jour.

Parmi les herbes du jardin, il s’endort. Comme dans une forêt céleste.

 

 

En ces contrées banales et souvent miséreuses se cache le divin rigolard qui se morfond dans notre aveuglement cherchant à percer dans les intervalles trop brefs que nous lui octroyons.

 

 

Assis en silence dans la pénombre, il accueille des cascades de bruits et de lumières qui le font glisser plus bas dans la caverne incertaine où il attend les mains jointes et les lèvres entrouvertes, aspirant le monde qui disparaît en lui englouti. Et plus vivant que jamais dans son silence approbateur.

 

 

Exilés de notre véritable demeure, voués à explorer tous les orifices de la fuite, nous tournons tels des cavaliers immobiles sur notre manège désenchanté. Epuisés par la ronde infernale où nous sommes plongés. Participant à notre insu à cette danse étrange qui déroute les danseurs étourdis.

 

 

L’ombre autour de nous n’est que le reflet de l’obscurité brute de notre regard. Et la couleur alentour que l’éclat de notre émerveillement innocent.

 

 

Miracle de la machine ancestrale qui par réminiscence vous fait soudain découvrir l’instant. Le temps éternel de la présence, entre démons passés et chimères à venir, le moment éternellement présent. Et les secousses de l’interdit qui ravivent la flamme encore vacillante.

 

 

Tout se mêle dans un magma incompréhensible où l’on tente de s’extraire en vain. Pieds et poings liés dans les formes mouvantes, tantôt avalés par des bouches béantes, tantôt caressés par mille mains accortes et séduisantes. Prisonniers de la masse en mouvement, toute fuite nous y englue plus encore. Nul autre choix que de suivre les mille coulées, de s’y laisser engloutir jusqu’à l’anéantissement de toutes velléités d’évasion. Alors advient – peut advenir – le regard surplombant et enveloppant, origine même du magma, à la fois familier de toutes les mouvances et toujours un peu étranger au monde. Et indemne de tous ses reflets. Et de tous ses échos.

 

 

Dans l’alcôve de tes forêts sombres, retranché, tu gis en vain… il te faudra habiter pleinement la terre pour que le ciel te soit offert. Inutile de t’en protéger. De t’exiler parmi les ronces et les pierres dans les clairières isolées au cœur des forêts si Dieu n’a placé tes pas sur les sentes solitaires qui bordent les villes populeuses et grouillantes. Va sans te soucier de toi-même sur toutes les îles et tous les ports que Dieu t’invite à explorer. Tu n’es pas de ce monde. Et où que tu ailles, tes pas resteront insatisfaits. Habite seulement le lieu d’où tu viens et les contrées te seront égales. Ici ou là qu’importeront à tes yeux les paysages ! Va et demeure en toi-même. Le monde bientôt deviendra tien.  

 

 

S’allongeront bientôt les bruits du temps qui cognaient jadis (si forts) à ta poitrine. Et tu demeureras vierge de toutes espérances. Et de toutes nostalgies. La mémoire avalée dans l’oubli. Evidant toutes les supputations jusqu’à leur origine, tu boiras l’instant (de tout ton saoul). Ivre de lucidité et de joie dans cette plénitude tant recherchée autrefois.

 

 

Après avoir aiguisé l’oreille qui ne t’appartenait pas, l’écoute s’est affutée, rendant familier toute l’étrangeté du monde.

 

 

Ainsi dans la somnolence des jours adviendra - peut advenir - une secousse présageant toutes les béances à venir, les errances indomptables, toutes les failles traversées dans la nuit la plus sombre avant l’approche du grand réveil lucide qui réorganisera le monde – inchangé – en une aire familière d’émerveillement.

 

 

Qu’un seul mot pousse entre les tombes, et je sais que pourra refleurir la terre !

 

 

En ton cœur délaissé, demeure un espace autonome de joie qui saurait – si tu savais t’y abandonner pleinement – t’émerveiller de toutes les circonstances, te rendre équanime au contenu des évènements. Ne le cherche pas. Tu t’en éloignerais. Laisse-toi creuser et dépouiller de la conscience aigüe de ton individualité jusqu’à atteindre la plus sûre des nudités : ton inexistence personnelle. Défais-toi des joies inaugurales qui invitent tôt ou tard aux supplices et à la lassitude. Désillusions qui marquent les premières étapes de la longue maturation.

 

 

Sur le parvis des terres blanches, la nudité s’avère l’unique vêtement de circonstance. Atteindre cette gloire désarme toutes les hostilités. Et tous désirs de conquête. Peu d’êtres en sont dignes. Non qu’ils ne la méritent mais ils ne peuvent encore se résoudre à se dévêtir de leurs singularités et à abandonner leur particularisme qu’ils continuent d’endosser comme une vaine armure, impropre à les protéger de la misère qu’ils ont toujours tenté en vain de fuir.

 

 

A l’aube des consciences se tient une foule de gardiens ignares, protecteurs d’un trésor illusoire. Et au crépuscule des chemins ne reste bien souvent qu’un tas de cendres à l’abandon – et bientôt oublié de tous.

 

 

Laissez vos montres et vos chronomètres, vos réveils et vos horloges dont les aiguilles vous endorment. Restez démunis face au temps. Présent à la misère de vos heures. Sachez vous soumettre à tous les défilements, le cil battant ou la paupière close, et vous déchirerez l’espace plane qui vous encercle. Laissez-vous anéantir, engloutir. Et vous découvrirez la rosace éternelle.

 

 

Vous avez la nostalgie de l’unité et de l’éternité, de la joie et de la paix. Et vous les cherchez désespérément à travers les mille pas et les mille gestes que vous posez, chaque jour, sur le chemin. Mais laissez libre votre pantin, fruit de mille conditionnements. Ne le torturez pas de votre volonté. Ne lui imposez aucune direction. Laisse-le se mouvoir selon sa sensibilité et ses prédispositions. Au gré des circonstances. Laissez-le libre et vous en serez libéré. Laissez-le imposer ses pas. Et vous serez libre du chemin emprunté.

 

 

Dans la solitude princière des évènements, te voilà maître et serviteur des lois du monde, unique héros de milliers d’univers dont tu ne perçois que les échos. En vaillant chevalier du non-agir, tu laisses ta monture filer au gré des vents, se laisser porter par les mille mouvements qui la sollicitent.

 

 

L’extase décousue par la crispation sur les costumes étriqués que les phénomènes du monde t’ont offerts et que tu t’es empressé de revêtir pour cacher ton originelle nudité…

 

 

Le vent des abîmes glace (fige) tes costumes en indignes chiffons et réchauffe ta nudité, lui offre toute sa gloire, l’envole vers son tertre naturel, son royaume de lumière.

 

 

Dans l’espace infini où la matière se déploie, tu sombres sans résistance, libérant les chaînes qui te retenaient au petit tertre dont tu te croyais roi. Tu régnais jadis, il est vrai, sur ces terres, replié sur tes peurs et mendiant au monde un peu de sollicitude pour (te) maintenir (sur) ton trône précaire. Accaparement déraisonnable des terres conquises de façon si maladroite et souvent si sanglante. Perspective erronée de tous les rois-mendiants. Aujourd’hui, tu vagabondes sur tous les fiefs dont tu ne possèdes que la jouissance, abandonnant aux propriétaires la croyance en leurs titres.

 

 

La métamorphose est à l’œuvre, silencieuse et déroutante. Incommensurable. Révolution perceptive que nul ne peut façonner. Que nul ne peut s’octroyer. Ce sont les mouvements phénoménaux qui cisèlent cette compréhension. Il n’y a définitivement personne. Le monde est dépeuplé. Hormis ce magma phénoménal aux mille mouvements simultanés. Et cette présence* dans laquelle tout prend place.

*  le film des évènements et l’histoire des êtres s’inscrivent dans cette présence. Et n’en sont à la fois que le reflet. Tous désirs ou toutes tentatives d’y échapper appartiennent au film.

 

 

Tes rêves d’azur ne sont rien. Qu’un songe limité dans l’espace que tu es. Mirage de tous escaliers. La corde raide demeure invisible et mystérieuse. Et vers son faîte, tu te hisses déjà.

 

 

Les terres inhospitalières ne sont que le reflet de tes refus. Et de tes colères.

 

 

Les promesses de l’horizon seront à l’exacte mesure de ton regard d’aujourd’hui. Même couleur et même texture.

 

 

Dans l’infertilité des terres, tu sèmes ta grisaille, ignorant encore que la joie naît du ciel. Du ciel originel. Et non à la croisée de l’horizon et de l’azur. Elle advient à l’exacte coïncidence des perspectives, quand tous les mouvements s’unissent en un flot commun, rejoignent la marche universelle après tant d’égarements et d’itinéraires singuliers.

 

 

Des narcisses-instrumentalisateurs du monde, tu en as croisés à la pelle au cours de tes pérégrinations. Mais aucun n’avait l’ambition (affichée) du Tout. Tous se résignaient à de minables possessions. Le médiocre contentement des gagne-misères ; quelques pierres, quelques arpents de terre, quelques êtres et quelques objets dérisoires. De pauvres rêves expansionnistes en vérité. Il faut vouloir Tout. Mais pour jouir de cette totalité, il est nécessaire de renoncer à toutes possessions. De consentir avec joie et détachement à toute appropriation. Et à toute appartenance. 

 

 

Seule la vérité peut contenter le cœur de l’Homme.

 

 

L’infaillibilité des jours te désarçonne. Et te consume. Et tu attends la nuit pour éparpiller la poussière et la cendre que tes pas ont soulevées.

 

 

De piège en piège, la lumière captive réapparaît, plus intacte qu’au premier jour.

 

 

L’emmêlement quotidien des horizons obstrue la clarté et la profondeur du regard. Laisse-toi emmurer par toutes les perspectives. Et la cécité deviendra impropre à te guider. Tu te laisseras conduire par des yeux étrangers qui deviendront au fil des pas toujours plus familiers.

 

 

Dans le ciel sans âge, le dédale se libère de ses voiles de pierres. Nos dérisoires édifices érigés à la gloire des territoires sécures et des horizons circonscrits. Nos indignes monuments élevant la clôture sur tous nos fiefs laborieusement acquis. Le monde se fait chantre des fossés, des remparts et des frontières. Des tours, des donjons et des ponts levis. Et toi, pourfendeur de tous règnes, adepte du chaos qui libère de l’emprise du titre et de la propriété, tu regardes, sur les hauteurs du territoire sans limite, toutes les geôles du monde.

 

 

L’excavation de tous monticules pour creuser les sommets d’où l’on croit (à la fois) dominer et se protéger du monde. Emprunte l’éternel chemin de la faille et de la nudité, engluant notre chair dans le magma des mouvances. Nous pouvons nous y résoudre à partir de l’espace qui nous habite, laissant le corps et la matière libres de rejoindre leur cours naturel.

 

 

Tout ce qui existe en ce monde est tien. Aucune parcelle ne peut échapper à ta gloire. A ton règne. A ta souveraineté.

 

 

Ecoute et laisse-toi mener. Où que tu ailles, tu seras chez toi.

 

 

Dans l’espace clos des frontières rugit la bête de l’infini.

Ne te soumets aux diktats des puzzles. Aucune pièce manquante à ton jeu.

 

 

Le long frémissement de l’infini sur tes terres. Comme une longue caresse impersonnelle dans l’incision singulière que tu as creusée (et creuses encore) de tes propres doigts.

 

 

Laisse-toi habiter par ce qui t’est étranger. Et tu découvriras l’étrange lien de parenté qui t’unit à l’univers.

 

 

Laisse ton personnage libre de ses bagages. Et de ses poids. Et tu le verras se délester de ses charges. Te libérant (ainsi) de toutes responsabilités.

 

 

L’épopée factice de toutes prétentions conduit à faire couler le sang des chimères. Champs de bataille où les guerres sans combattant font rage…

 

 

Une assise étoilée au cœur de l’arc-en-ciel. Comme un pied saugrenu en équilibre sur l’un des piliers du ciel. Mirages et mensonges de toutes prétentions à la hauteur. Ta nature non-localisable n’a de monture. Et toute chevauchée t’éloigne de ton origine non-née. Reste en selle. Et laisse ton cheval en paix. Ses pas seront ton voyage. Et ta destination. N’aie crainte de la chute. Le cavalier à terre ne pourra survivre à son cadavre. Il sera libre des coups et des caresses des paysages. Immobile jusque dans son âme. Et la liberté chevillée au cœur. Inébranlable.

 

 

Tout itinéraire est un dédale d’impasses. Entre les murs se tient (et demeure) la vérité.

 

 

Retranche ta prétention aux foulées sur le chemin. La digne chevauchée s’assure en modestes pas.

 

 

A l’est de ton âme se trouve le continent merveilleux. Ta nature originelle. La conquête de l’ouest n’est qu’une prétentieuse chevauchée.

 

 

La découverte de tout chemin est une offense aux paysages. Leur exploration nécessite un immobilisme nomade où les contrées s’estompent et libèrent peu à peu l’espace de son décor. Reste alors un vide habité de présence où l’écoute crée un lien avec l’étrange familiarité du monde. Et l’absence d’évènements. Au faîte de l’écoute, le tout et le rien deviennent sans importance. Ne demeure plus que l’intimité avec ce qui advient. Présence à ce qui est présent. Et se manifeste. Et présence à l’absence. Ecoute pure.

 

 

On n’est jamais qu’en soi-même.

 

 

Présence ou absence. Tout est contenu. Et qu’importe ce qu’elle contient lorsque l’on penche vers l’écoute. L’œil s’en émerveille sans exigence. Indifférent à tous spectacles.

 

 

Seul l’espace décide des gloires. Et des infortunes. Siège de toute compréhension. Avant que les évènements ne deviennent lisses.

 

 

De ses agiles passions, il sortit des brumes.

 

 

Emmurés en leurs respectables triomphes, les hommes dansent dans leur cour étroite.

 

 

Contre  la douleur passagère des saisons sur notre peau, sur notre vie, je m’étire et m’étends contre les flancs du temps, à l’abri des regards de glace. Et j’attends l’éternité qui tarde à venir.

 

 

Derrière chaque histoire, chacun attend sa propre délivrance.

 

 

Chacun pressent que son être lui survivra.

 

 

Abdiquer de toutes nos gloires et rester nu parmi les paysages vides et épurés. Sous le ciel sans fin qui étire notre patience sans acharnement. Jusqu’au point de tous renoncements.

 

 

Il y a au creux des mots, des silences porteurs de sens qui pointent vers l’espace d’où nous sommes nés, des interstices où la matière meurt et se régénère avant de repartir à l’assaut du monde pour y trouver une place – même minuscule. Bref intermède entre naissance et disparition. Visite éphémère de l’espace non né dans l’incarnation terrestre.

 

 

Le regard présent à lui-même ne pleure ni l’absence ni les déserts. Jamais ne s’étiole sans support. Se défait des phénomènes et de leurs ombres mortifères. Ensoleille un instant les objets puis les recouvre d’obscurité. Dans un rire qui assèche nos larmes velléitaires – presque grotesques. Et si ridiculement ignorantes.

 

 

Aucune trace ne s’efface. Toutes se sont dessinées par la coïncidence des circonstances. Nulle main ne peut s’accrocher aux arabesques du vent. Malgré nos larmes sur le sable, le ressac et les bourrasques emportent toutes nos chimères, nos histoires et nos châteaux en Espagne, jusqu’à la trame même de notre existence - poussière inattendue dans le cosmos sans limite.

 

 

Les cœurs arides ne voient ici-bas que des déserts et des cactus. Un monde de sable. Des horizons infranchissables et infertiles. Des rêves lointains d’oasis un peu surannés. Et apocryphes. Des terres bédouines hostiles où le couteau supplante la grande utopie de l’hospitalité. 

 

 

Si l’on s’égarait par mégarde, le chemin nous offrirait en vérité nos propres pas vers l’essentiel jusque-là ignoré.

 

 

Derrière les hécatombes, des médailles distribuées aux honneurs, aux vertus guerrières des combattants qui s’entretuent dans la fureur et les bruits de canons pour gagner quelques recoins de silence où la paix serait invitée - habitée enfin par tous les mendiants de la joie qui s’habillent de sabres et d’oripeaux dorées, portant le galon et la cocarde, toujours assoiffés de tranquillité, et décapitant tous les contrevenants à leurs espoirs et à leur combat. Eliminant toutes vermines sur leur passage comme des affamés éternels qui saccagent leur propre fief et anéantissent tous les territoires - pourtant intrinsèquement voués au silence.

 

 

Il y a comme une extase à deviner que les bruits ne sont (en réalité) que silence.

 

 

Malgré nos pleurs et nos cris, il n’y a que des défaites rayonnantes et victorieuses. Et des désillusions salvatrices. Les prémices d’un chemin initiatique qui s’insinue en nous comme un étroit corridor qui ouvre sur le territoire de la vérité.

 

 

Toi que j’entends pleurer derrière les grilles, ne vois-tu pas que les barreaux ne sont scellés que dans le vent ? Et que les nuages t’invitent (déjà) au ciel infini que d’un regard tu peux porter au creux de tes yeux et t’offrir ainsi une inversion si renversante des perspectives que tous les objets dans ta prunelle céleste seront tiens ? Et que leur nature sacrée t’émerveillera. Ô toi qui pleures de trop de solitude dans ta prison de cils, regarde le vent défaire tes lorgnons d’acier (aux vitres de glace) et t’ouvrir à l’œil hagard pour que ta joie soit docile aux circonstances.

 

 

Y a-t-il une vérité de l’oubli ?

 

 

Du domaine de la vie, nul ne sort victorieux. Mais l’accomplissement est là, reflet de notre victoire silencieuse. Témoin de toutes les défaites et de tous les tourments. De toutes les batailles qui nous anéantissent… et dont on sort toujours indemne, fort d’une compréhension toujours plus vive. Et plus neuve.

 

 

Toujours plus habile à se défaire de nos prétentions et de nos parades jusqu’au seuil de la nudité la plus sûre.

 

 

Que faire de ces visages ensanglantés par toutes les plaies du monde ?

 

 

Il y a une aube libératrice. Et un crépuscule captatif. Et de l’un et l’autre, il convient de se libérer pour accéder à l’indifférence de tout contenu.

 

 

Nos travées submergeantes s’étiolent devant la torpeur des jours. Et nous voilà estomaqués devant tant de vide !

 

 

Ne te soumets aux effluves envoûtants des mythes qui glorifient les individualités héroïques. Ils te mèneront vers les gouffres de la séparation, et orienteront tes pas vers les contrés électives, chantres et pourvoyeuses de tant de légendes qui encensent l’illusoire expansion de la singularité.

 

 

Accueille tes excès. Et tes manquements. Tes bassesses et ta fange. Deviens l’humble héros de l’ordinaire. Du coutumier sans protagoniste. Et tu franchiras l’unique seuil : le territoire des contrées impersonnelles.

 

 

Ne te fie à l’extrême indigence des surfaces qui dissimule la richesse des profondeurs. Ne te fie ni à ses fureurs ni à ses violences qui recouvrent la paix et le silence. Ne te fie pas davantage à son extrême diversité qui masque la surprenante sobriété, l’ineffable dépouillement dont elle jaillit. Ne crois rien sur parole mais continue de creuser sans impatience.

 

 

A la croisée des mondes, le silence efface toutes les fables. Engloutit tous les rêves dans l’abîme. Et suspend l’élan vers toutes les passerelles. Tiraillé par les mouvances. Et libre jusque dans l’immobilité.

 

 

Laisser jouer l’impersonnel dans sa plus authentique singularité demeure la voie la plus sûre pour atteindre au juste et à la joie.

 

 

Libre de toute prétention - et de toute individualité - l’infini est enfin invité à se manifester dans nos circonstances les plus personnelles.

 

 

Une pluie de miel sur ses lèvres fuyantes. Et sa bouche escarpée. Et voilà toute la saveur du monde s’enfuyant en d’autres palais !

 

 

Tiens-toi à l’exacte place de l’absence de volonté et de la présence impersonnelle. Et écoute. Ce qui surgira donnera  la direction – invitera tous les possibles à ton pas.

 

 

L’inconsidéré se manifeste dans la désolation joyeuse des terres infertiles. L’accueil – impersonnel – de tous les déserts et de toutes les peuplades. Du vif et de l’ardent. Du feu des brasiers, de la brûlure cinglante de toutes les polarités, de la dérive des banquises et de la souveraineté de tous les vides. 

 

 

Submergé par toutes les peuplades et tous les exils, la nudité se parachève, s’auréole d’une gloire non singulière qui déshabille tous les tourments de leurs parures encombrantes et souffreteuses.

 

 

Le désir même de la mort révèle l’inaudace de vivre. Le détachement de toute volonté ouvre le seuil d’un vivant riche de tous les possibles.

 

 

Toute orientation est une restriction saugrenue. Une indélicatesse envers l’admirable champ des possibles, une injure – une offense – à l’ouverture de tous les potentiels qui germent en chacun et n’aspirent qu’à fleurir dans les circonstances à venir. Comment pourrais-tu voyager si tu poursuis l’ombre de toutes destinations ? Un pas – un seul – est parfois nécessaire pour habiter le lieu que nul marcheur ne saurait trouver, que nulle allure fébrile ne saurait dénicher excepté peut-être au détour d’une halte imprévue où le ciel et la terre peuvent enfin s’unir en une sphère – indéfinissable – où tous les regards collés à l’azur retombent en un amas indistinct sur l’éternelle mouvance des phénomènes sans rien pouvoir distinguer, sans rien pouvoir disloquer, sans rien pouvoir dénommer, sans la moindre référence ni préférence. Dans cet égarement, une sorte d’intelligence hébétée advient qui d’un éclair fait tout comprendre sans rien pouvoir expliquer.

 

 

Une joie claire et sans brume. Sans éclat trompeur à son origine.

 

 

Un espace d’étreintes imaginaires qui se glorifie de tous les visages et de tous les liens.

 

 

Embrasse toutes les lèvres offertes à l’aube primitive et au devenir improbable

Qu’importe à qui elles se destinent

En elles se devinent l’origine qui les enfanta

Et le regard implacable sur les peuples

Aux destinées éphémères

Qui se contemplent 

Dans toutes les prunelles entrecroisées

Tels des spectres spéculaires

Offrant leurs orifices repus

Par toutes les chairs soumises

Aux sublimes matières du monde

Myriade de mouvements

Dans la transparence claire et enveloppante

Querelles et tiraillements traversant sans trace le regard de paix

En tous recoins de l’espace

Dans tous les replis de la terre et du ciel

Laissant libres toutes forces de naître et de mourir

De s’étendre et s’étioler

Au gré du grand jeu labyrinthique

A ses yeux la transparence des murs

L’éclatement des cloisons

La liberté sans entrave

L’inaltérable paix

S’amusant de toutes les joutes de papier

Des querelles d’ivrognes

Du tracé si léger des formes

Qui croient imprimer leurs marques

Sur le marbre

De l’inconséquence des rencontres, des heurts et des effleurements

Des imbrications et des cavalcades

Des élans opposés qui se rejoignent à toutes les extrémités

Comme autant de passerelles reliant  d’inséparables côtés

Des émergences et des disparitions

Dans le fracas et le silence

Devenant trajets évanescents, harmonieuses arabesques

Sur l’éternel palimpseste

Joie sans ombre de tous les appels

De toutes les naissances

Et de toutes les disparitions

Laissant la matière foisonnante

Œuvrer à son destin fugace

Riant de toutes percées

Et de l’insondable opacité

Des pertes et des gloires si dérisoires

Présence éternelle

Immuable

Autorisant tous les chemins

Tous les détours et toutes les faims

Toutes les secousses et les caresses

Tous les oublis et les manquements

Tous les aveuglements et les percées

S’égaye de toutes manifestations

Laisse naître les pyramides et les tombeaux

Les chaos et les fresques harmonieuses

Où le déséquilibre même est excroissance de la beauté

Où tout est autorisé

Tourbillons foisonnants sur un sable si léger

Aussitôt nés aussitôt recouverts

Par la caresse des vagues ou la violence des marées.

Dans le jeu sempiternel

Elle demeure

Rieuse et impassible

 

 

Il y a tant d’espace qui nous dissimule. Derrière nos vitres, tant de bave et d’écume voilent à nos yeux la tour invisible où sommeille notre repos.

 

 

Le temps est vain pour y monter. L’escalier ne mène qu’au sous-sol. Là où poussent toutes nos vermines. Au cœur de la fosse où l’on répugne à s’abreuver.

 

 

Nul ne monte sans un jour devoir chuter. Nul ne descend sans qu’un jour elle lui soit révélée. Au diable (donc) tous les marches-pieds !

 

 

Nulle peine à secourir

Nulle évasion des dédales

Nulle trace d’aînés à suivre

Nulle carte et nulle boussole

Un pas clair

Si transparent à la lumière

Que l’opacité de tous les peuples

Ne pourrait l’entacher

 

Se défaire de ses ailes chercheuses

Qui autrefois le front dans la fange

Nous donnaient l’espoir de l’envol

Le ciel a fini par descendre

Et des limbes, nul ange ne jaillit

Au bas des marches, nul dépotoir

Un grand foutoir certes

Où il fait parfois bien noir

Mais si éclairé de ce regard

Qui tire sa source d’un innommable espace

D’où l’on ne s’est jamais échappé

Alors que nous avons cru nous perdre

Et aller notre chemin

Que nous avons voulu, orgueilleux, si singulier

 

 

Yeux de courte vue aveugles à ce qui vous a créé

Pour quoi diable n’y voyez-vous goutte ?

 

 

Descendu parmi son peuple, aussitôt le territoire grandiose foulé, il retarda… peut-être… une exploration plus judicieuse. Mais à qui appartient notre pas ? Personne en ces lieux !

 

 

Entraîné par les bourrasques, les mouvements saccadés de ce magma en perpétuelle fusion, fission, secoué, emmené ici et là, déchiré de toutes parts, il n’en continuait pas moins de sourire. Et de rire même parfois de ces bontés, de ces cruautés, de ces violences et de ces douceurs. Plus vraiment concerné. Qui était-il ? Personne pour le dire. Personne pour le voir. Personne à voir. A qui donc parler ? Soliloque bien singulier. Inutile dans tant de silence envoûtant, réparateur, enveloppant. Regard contenant un flux continu d’illusions. Images que nous voulons par trop accommodantes !

 

 

Surface lisse parmi les aspérités ! Surface lisse parmi les abysses ! Que faire des tonnelles et des dentelles ? Éternelle bagatelle ! Aussi attirant autrefois qu’un rat mort dans une poubelle ! Y a-t-il encore quelque chose d’essentiel ? Pas à ce que je  sache ! Mais encore une fois qui sait ? Sans personne pour parler ! Sans personne pour écouter ! Sans personne pour agir ! Hormis bien sûr ce magma dévorant qui se brûle et se réchauffe de son propre corps !

 

 

Délices des mains, coureuses de surfaces !

Délice des pieds, arpenteurs d’hémisphères !

Et nul être pour savourer, se délecter de tant de paysages !

Un regard unique et enveloppant qui dé-cisèle nos discriminations !

Rien ! Ou presque ! Alors que reste-t-il ?

 

 

Qui se soucie de mes orteils ?

Dehors, il voyait tout de ses yeux sales