14 décembre 2017

Carnet n°106 Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Des mains qui amassent. Et des vies qui s'encombrent d'un surplus de monde. Et un cœur qui efface pour que le rien devienne trésor... Un regard étincelant sur le brin d'herbe et l'oiseau. Et la beauté si saisissante du monde et des visages...

Et si nous pouvions nous surprendre cherchant à tâtons, au cœur du jour, la lumière... naîtrait sans doute (aussitôt) un grand rire... Et nous regarderions notre visage défiguré par la peur s’émerveiller soudain du grand soleil déjà présent à nos côtés – illuminant le fond de l'abîme où nous avons cru être jetés...

 

 

Il faut avoir traversé la nuit pour en témoigner. Et avoir laissé le vent balayer l'épais rideau des songes qui nous cachait le jour – la lumière...

 

 

La vie pleine n'est accessible qu'au regard vide, à l'âme innocente et au cœur sensible. Le premier si lointain et si vaste et les deux autres si proches – si unis aux tremblements du monde...

 

 

Tant de questions animent l'homme (l'homme véritable). Et aucune réponse n'est capable de le satisfaire. Et de combler son désir d'infini et d'Absolu. Seule la lumière saura éclairer ses interrogations et dissiper sa soif de réponse en lui révélant l'accès à sa nature intensément lumineuse...

 

 

Et si un seul homme se levait pour nous dire la vérité, l'entendrait-on ? Je crains que nous ne restions sourds à sa parole. Plus sage peut-être serait de laisser aux fleurs le soin de nous y ouvrir...

 

 

Le monde. Une ombre – quelques ombres – sur la jetée que nous croyons plus réelles que l'espace – l'espace lumineux – qui les accueille et les éclaire...

 

 

L'eau et la sauterelle, l'herbe et la rivière, plus vives et nécessaires que la parole désenchantée du monde – bien trop affairé avec ses rêves de gloire et ses parures enfantines perlées d'une gaieté insouciante – presque mensongère – pour s'occuper de métaphysique – et répondre aux questions les plus fondamentales. Les fadaises toujours plus séduisantes que la vérité...

 

 

Un sursaut d'espérance dans la nuit. Et l'homme qui croit ainsi avancer – et se rapprocher de la lumière... Mais ses pas seront toujours sous les étoiles. Et l'horizon inaccessible... C'est au dedans que l'homme doit s'ouvrir pour que la clarté s'embrase – et rayonne sur les chemins. Le monde alors se révélera avec le jour naissant – et la nitescence toujours plus vive du cœur. Comment pourrions-nous accéder autrement à la lumière – et la fréquenter...

 

 

Le malheur ne tient qu'à l'espérance d'un ailleurs et d'un plus loind'un meilleur et d'un autrement... Et l'apaisement – et la réconciliation – toujours naissent de l'instant nu, dépouillé de tout rêve et de tout propos, qui ouvre la vie aux heures blanches où le vent s'infiltre pour balayer tous les songes.

 

 

Des mains qui amassent. Et des vies qui s'encombrent d'un surplus de monde. Et un cœur qui efface pour que le rien devienne trésor... Un regard étincelant sur le brin d'herbe et l'oiseau. Et la beauté si saisissante du monde et des visages...

 

 

Les eaux grises du monde et ses berges marécageuses. Et au cœur de l'étendue, l'îlot lumineux sur son infime tertre, à proximité des nuages. Clarté franche – et innocente – parmi la noirceur des visages et les mains fuyantes qui n'agrippent que le sable et le limon des rives mortes – si peu vivantes – où la vie s'étale exsangue – et asphyxiée. Comme une trouée d'air pur dans l'odeur de mazout et les fragrances (nauséabondes) du labeur et de l'appropriation. Comme une aire de liberté parmi les bras prisonniers des saisies et de l'espérance...

 

 

L'immense puzzle mouvant de l'Existant. Le cœur si penché – si proche – comme immergé au dedans. Et l’œil si libre de la trame...

 

 

La présence ouvre à la rencontre. Temps – instants – de présence où tout devient rencontre... Où tout est vu, éclairé et accueilli – le moindre frémissement – le moindre tressaillement de l'âme et du monde. Joie et beauté indicibles de l'accueil et de la réunification...

 

 

Pourquoi s'élancer sur les routes alors que veille au dedans le seul trésor...

 

 

Et si nos blessures aussi n'étaient que des songes... Crispations glacées devant l'incertain...

 

 

Jamais les peurs ne pourront nous conduire jusqu'à l'aire des confiances où règnent la quiétude et le cœur serein...

 

 

L'innocence est le lieu de tous les désirs. La clé et le passage vers l'autre rive où patientent la lumière, l'infini et l'éternité. Et le véhicule pour nous y mener...

 

 

Et si tous les visages en lambeaux – défigurés et privés de lumière – étaient les nôtres. Et si nous les aidions à traverser les eaux noires du monde – et à accéder à l'autre rive, serions-nous enfin tous reconnus comme les enfants de la lumière...

 

 

Et si nous trempions nos mains et nos lèvres dans la candeur et l'innocence, notre geste et notre parole seraient-ils enfin justes et beaux – à l'égal des ambitions de Dieu pour le peuple infime de la terre...

 

 

Rien ne résiste à l'effacement. Ni les peurs, ni les désirs. Ni, bien sûr, les songes et les ambitions. Après l’effacement, rien ne demeure. Ne subsiste que le regard innocent...

 

 

L'être infini. Et nos visages dérisoires sur leur infime parcelle de terre. Dieu, selon notre posture, doit parfois en rire – et d'autres fois, en pleurer. Mais comment pourrait-il ne pas toujours s'en émerveiller ? Je devine – et vois parfois – derrière ses lèvres hilares ou ses (chaudes) larmes, l'éternel sourire de ses yeux tendres...

 

 

Comment pourrions-nous craindre Dieu et la vie en voyant le miracle de leur Amour derrière – et en dépit de – la noirceur de nos gestes infirmes ? Comment pourrions-nous rester aveugles à tant de merveilles ? Et à ceux qui ne savent voir, apprenons leur à mieux regarder...

 

 

Seule la lumière fera fondre nos banquises imparfaites. Et les réduira en résidus naturels. Et seule l'innocence saura les initier à leur sort – et à leur voyage – pour les mener à bon port...

 

 

Qu'importe notre visage et notre âme – et leur nature solaire ou ombrageuse... – pourvu que l'on acquiesce à leurs élans spontanés, ils trouveront leur place – et joueront leur rôle – en ce monde. Et découvriront, au fil de leur mission, la promesse d'un autre ciel – cette lumière si inespérée...

 

 

Ressentir tous les frémissements du monde et tous les tressaillements de l'âme – jusqu'aux plus infimes, serait-ce donc cela avoir un cœur ? Et s'ouvrir à ce regard – à cette présence en nous – qui les exacerbe – et être capable de les fréquenter – serait-ce donc là l'unique voie pour nous rapprocher de notre lumière...

 

 

Les malheurs, souvent, aggravent la cécité. Pour mille malheureux aux yeux borgnes – toujours plus borgnes –, un seul regard clair qui aura vu, derrière les malheurs, le sourire tendre de la lumière...

 

 

Un homme, une ombre. Un tapis, une terrasse. Une fête, un lieu charmant. Et le monde que l'on plie à la hâte dans quelques cartons d'invitation et de belles brochures au parfum de réclame. Et l'âme que l'on froisse sans même se douter qu'elle existe – et qu'elle a plus de poids que l'homme, l'ombre, le tapis, la terrasse et le monde additionnés dans un geste grossier et machinal...

 

 

Et ce rouge sombre qui sèche sur l'écrin blanc de la neige... Sur cette terre de massacres et de flocons où l'âme est maudite. Où les haches et le glaive fissurent la lumière promise – et la promesse même de toute lumière...

 

 

Attendons le jour où les vents ne pourront plus porter notre carcasse – et auront asséché nos désirs, alors peut-être l'âme s'éveillera de sa nuit, éventrera le coton des oreillers maculés de sang et de rêves pour se glisser dans les plis du soleil où elle reprendra quelques forces avant de monter à l'assaut de la lumière... Il n'y a d'autre espoir pour voir la terre – et son peuple – lavés de leurs batailles et de leurs poussières...

Et nous attendrons tous, la joue posée contre le jour, la fin de notre (longue) nuit...

 

 

Et si les vents n'étaient que le souffle de Dieu chargé de nous débarrasser de nos maigres et encombrants bagages... Et si l'innocence naissait de cet abandon... Et si la joie, la grâce et la beauté s'invitaient dans la pureté de ce geste de confiance... Les hommes alors, sans doute, seraient bien surpris d'apercevoir dans leur regard, dans le monde et dans leur vie ce Dieu auquel ils n'ont jamais cru – et qu'ils ont piétiné et délaissé pour des idoles monstrueuses...

 

 

Et si la neige sur l'aurore était plus blanche que nos pas dans la nuit... Et si Dieu avait raison d'insister – et d'écraser notre joue sur la vitre sale de la fenêtre par laquelle nous regardons le monde – et espérons tant de lui... Et s'il avait raison de frapper l'âme du bâton prometteur de la tristesse pour que nos larmes coulent – et que le sang cesse d'abreuver la terre – et de tacher nos poches si indigentes – et si garnies... Et si nous avions la sagesse d'écouter sa parole – et ses consignes – et de nous abandonner à son silence – et aux volontés si naturelles de la chair, alors la nuit, peut-être, prendrait fin – et se lèverait l'aurore sur l'horizon – sur tous les horizons de cette terre saturée de songes, de neige et de sang...

 

 

Dans sa petite chambre d'écriture, le poète – le penseur – écrit comme le jardinier cultive son jardin. Quotidiennement. Et à l'abri des regards – sans que nul ne sache ce qu'il a planté ni ce qu'il fait pousser... On aperçoit parfois le poète – le penseur – sortir de son atelier avec quelques feuillets à la main comme l'on voit, de temps à autre, le jardinier sortir de son potager avec un panier ou une caisse chargé(e) de provisions. Le premier offre ses lignes, ses notes et ses livres comme le second offre ses salades et ses légumes pour la soupe du soir et, parfois (lorsque leur âme est joyeuse) quelques fleurs pour égayer le cœur d'une femme – ou éveiller à la grâce le cœur du monde. Ainsi le poète – le penseur – et le jardinier livrent, presque chaque jour, les fruits de leur patient labeur : de belles et savoureuses réjouissances pour le corps et l'esprit. Des pleines brassées de fraîcheurs, parfois un peu étranges et biscornues, que l'on ne trouve ni sur les étals des marchés ni dans les rayonnages des librairies, mais qui, assurément, sont saines et naturelles – et qui font toujours les délices de l'âme...

 

 

Toi, lecteur, qui ouvres ce livre – et en parcours les pages – sens-tu l'âme de leur auteur ? Et ses infimes tressaillements ? Aperçois-tu ton visage à travers ces lignes ? Je te le souhaite... C'est pour toi – et toi seul – qu'elles ont été écrites. Et il convient de t'en saisir pour que te soit révélé(e) ta propre lumière – et le chemin qu'il te faudra emprunter pour t'en approcher et la fréquenter afin qu'elle puisse rayonner à travers ton être*...

* Afin que ton cœur, tes lèvres, ton visage et tes mains puissent en devenir l'exact reflet...

 

 

La lumière encore. La lumière toujours. Partout. Au dedans comme au dehors. Devant et derrière. Au dessus et en dessous. Et jusque dans tous les recoins – et les replis – de l'ombre...

 

 

De petit mot en petit mot. De petite note en petite note. Ainsi s'écrivent nos livres. Et se dessine humblement notre œuvre...

 

 

Notre petite chambre d'écriture. Le modeste atelier du poète où viennent se réfugier le cœur et le monde incompris. Le cœur et le monde endoloris par tant de coups et de paresse...

 

 

De l'homme au monde, pris (piégé souvent, du moins, le croit-il...) dans la trame des événements et des existences, à la conscience-monde (à l'être-présence), ainsi, je crois, se dessine la métamorphose universelle... La promesse offerte à chacun de réaliser – et de vivre – sa véritable nature. Et sa plus profonde identité...

 

 

Dans la foulée fraîche des heures, les hommes s'enlisent. Et dans leur miroir se reflète l'ombre de leur visage. Mille ans pourraient passer. Et rien ne changerait. Du sable et des rêves tachés de sang...

Et ce vent sur notre visage qui creuse son sillon de lumière...

 

 

Quand donc, Ô Dieu, effaceras-tu leur visage – et libéreras-tu la grève de leurs poussières...

 

 

Les hommes, le corps solide, ventru, énorme. Et l'âme si décharnée. Comme écrasée par la graisse du cœur, dégoulinante (si souvent) d'abjections...

 

 

Ah ! Si les pierres du monde pouvaient parler, nous connaîtrions enfin l'histoire de la terre. Et l'on devinerait le sort de nos pas – et la mort (infâme) qui nous est promise...

 

 

Mais quel est donc ce sang qui sort de la bouche des hommes ? Naîtrait-il des entrailles de la terre ? Et qu'est-ce donc que cette montagne de corps ruisselants ? Et tous ces visages – et tous ces chemins – tachés de rouge...

 

 

Et si derrière le haut mur dressé devant la vie, il n'y avait ni tombe ni cyprès – que l'on ne plante (sans doute) que pour les vivants et les rassurer de l'incertain voyage... Et si tout continuait – et recommençait différemment – avec peut-être simplement un nouveau visage...

 

 

Et si l'affreux béton gris dont nous recouvrons la terre était l’œuvre du Diable. Son appel insistant – son invitation perpétuelle à la mort – et dont nous serions les anges noirs... Le bras funeste et grossier dérobant au monde la beauté des forêts...

 

 

L'homme, le corps repu. Et l'âme, abandonnée, qui crie sa faim...

 

 

Et si la nuit – notre nuit – n'était pas le voile le plus sombre... Et si un démon plus obscur – et plus ténébreux encore – avait investi la place – l'antre vacant et inoccupé du cœur – pour plonger le monde dans la noirceur – et l'obliger à crier sa faim de lumière...

 

 

Et si la mort, blanche comme le jour, n'avait davantage de lumière à nous offrir... Et si les heures n'ouvraient ni à la montée ni à l'envol... Et s'il n'y avait que l'instant pour nous délivrer – et le ciel pour nous accueillir...

 

 

Alors que poussent sur la terre les murs et les barrières qui cherchent en vain à protéger – et à mettre à l'abri – nos poussières, et si l'espoir, en définitive, reposait (tout entier) sur le vent – et ses souffles libérateurs...

 

 

Du sable et des rêves tachés de sang. Voilà à quoi nous reléguons nos vies. Et voilà ce que nous offrons au monde et à la terre. Et pas une main levée pour dissiper les songes – et briser les épées. Et pas une seule âme dressée pour crier son innocence...

 

 

Le poète n'écrit rien. Ne produit rien. Il est le terrain de la parole. Le réceptacle sensible des tressaillements du ciel. Et la main de l'âme qui les restitue... C'est au lecteur toujours que revient le plus âpre labeur. Suivre la parole – et lui redonner un visage pour y voir le ciel dansant. Et que se dessine la lumière sur les pages pour éclairer son âme et son propre visage...

 

 

Si nous savions écouter la terre, elle aurait tant à nous dire... Les arbres et les rochers nous parleraient des nuages. Les rivières nous parleraient de la pluie, des falaises et de la rosée. Et notre visage saurait ce qu'il est, ravi de sa demeure – et heureux parmi ses frères sous un ciel enfin réconcilié...

 

 

Hymnes sauvages et chants naturels à la fois exacerbés et corrompus par la voix – et l'ambition – humaines, si grasses des plus vils et des plus nobles instincts de la terre (la survie et la persévérance dans son être) et encore si éloignées de la lumière...

 

 

Encore un songe qui n'aura ébloui que les yeux. Et piétiné l'innocence. Encore un songe qui en nous éloignant de la lumière nous en rapprochera...

 

 

Une voix discrète, à peine audible, s'élève dans la nuit. Celle du poète – son cri – indifférent à l'indifférence des hommes. Inentendu sur terre mais dont les vibrations déchirent le ciel – seul témoin à reconnaître la nécessité – et la sagesse – de sa parole...

 

 

Une nuit en plein jour où les hommes ne distinguent plus même les étoiles. Où la noirceur est si acclamée qu'elle devient lumière. Où les silhouettes – toutes les silhouettes – sont grises et les âmes obscurcies – et égarées – par tant d'errances. Où dans tous les panthéons, la figure du fou a remplacé celle du sage. Où les marchands sont adulés et les poètes méprisés. Où les foules ne se lassent jamais de vénérer et d’idolâtrer les ombres...

 

 

Être seul et contemplatif. Voilà, évidemment, de quoi réjouir l'âme. Assis dans l'herbe parmi les insectes et les nuages. En compagnie des arbres et du ciel. Voilà de quoi sentir le cœur du monde palpiter. Voilà de quoi être au plus proche de la vie pleine – sentir vibrer les sentiments les plus bruts et les plus naturels de l'homme – et laisser la main courir sur son carnet – se livrer à quelques notes et épanchements...

 

 

Tout ce qui est naît, pousse, grandit, évolue et disparaît dans la plus parfaite impersonnalité. Plongé tout entier dans son destin. Et l'homme, doté par la nature (et par Dieu sans doute) de quelques velléités d'intelligence n'échappe pas à cette loi bien qu'il s'imagine libre et doué de libre arbitre (quelle idiotie...) – et qu'il pense, dans sa grande et belle ignorance, pouvoir se façonner un destin. Mais son existence et son histoire (tout entières) sont pourtant, elles aussi, pleinement plongées dans les charmes et les mystères de l'impersonnel. Fruit à la fois des instincts de la terre et de la volonté énigmatique du ciel. Conscience et énergie liées d'une inséparable façon...

 

 

Ah ! Le beau regard du premier homme ! Si plein d'émerveillement pour les beautés de la terre, si curieux de son mystère et doté de cet insatiable appétit de comprendre. Et bientôt corrompu (corrompu malgré lui) par la violence des instincts et la force des désirs du monde. Et bientôt envahi par la peur et les doutes – par l'impératif de survie et le recroquevillement*...

* Recroquevillements perceptif et existentiel...

 

 

La nuit, le monde endormi. Et pas davantage éveillé durant le jour... Emporté par ses tourbillons ravageurs. Rabâchant ses songes. Les améliorant à l'occasion – à chaque nouvelle opportunité. Se rapprochant (continuellement) de ses fantasmes. Poursuivant inlassablement son sommeil...

 

 

Hommes et monde, pantins de la conscience, unique marionnettiste dont le jeu et les fils pénètrent si profondément – et si intelligemment – chaque fibre (et chaque cellule) de ses marionnettes qu'il leur fait croire qu'elles sont maîtres de leur destin... Quel merveilleux et diabolique stratagème pour que les hommes et le monde s'éveillent à eux-mêmes – et finissent, un jour, à force d'expériences et de compréhension, par se reconnaître pleinement en la conscience...

 

 

Les mots faibles – vacillants – qui s'entrechoquent au fond du crâne – et sortent des lèvres en logorrhée. Qui jaillissent et s'élancent à l'assaut du monde – à l'assaut des visages – pour les convaincre, les rallier, les corrompre. Et, au loin, l'homme sage assis en silence. Mastiquant sa parole inentendue. Belle pourtant de tant de vérités...

 

 

S'asseoir en silence. Et regarder les désastres et les merveilles du monde. La grâce et le saccage des vies...

 

 

Que l'homme est beau – et que son visage est doux et lucide (un peu effrayé peut-être parfois) lorsqu'il se retrouve seul et nu – sans accessoire ni outil. On aimerait alors embrasser sa tristesse, sa solitude et ses interrogations. Lui ouvrir grande la porte des retrouvailles. Et offrir à son âme le silence – le beau silence – qu'elle réclame...

 

 

Le silence, bien sûr, aura toujours plus à offrir que le langage. Et la parole – la parole simple et profonde – qui émane du silence (qui sait y trouver appui et s'y coucher avec modestie) est – et sera toujours – plus riche que les discours complexes et argumentatifs orchestrés par la raison...

 

 

Et si le silence avait raison de caresser notre visage... Et si seulement notre âme savait parfaitement s'y coucher, le monde alors deviendrait plus séduisant que les songes...

 

 

Sur notre visage – et dans nos pages, s'exprime toute la couleur de notre âme...

 

 

Il n'y a, je crois, de plus beau tressaillement que celui de la liberté innocente... Son ombre même semble portée par la grâce...

 

 

Et si l'ambition et la convoitise n'étaient que le désir d'une reconnaissance – d'une égalité – d'une extinction... Mais qui donc a décrété que nous n'étions pas égaux face au silence – si humbles – si blêmes – si innocents...

 

 

Lorsque la nuit aura la candeur du jour, aurore et crépuscule se confondront. Et les âmes iront, légères, dans les heures blanches...

 

 

Aucun œil penché sur nos pages. Pas même une ombre. Ni même une silhouette. Et le ciel, hilare, qui applaudit... Sachant, sans doute, que la renommée – et le vain prestige – entachent presque toujours l'innocence – arrachent l'âme à son humilité et la redressent... Et sans innocence – et sans humilité – comment pourrait naître la parole – la parole poétique – si nécessaire à la terre malgré le mépris et l'indifférence des hommes...

 

 

Et si tous les hommes mêlaient leurs larmes... et si tous les poètes unissaient leur cri, les étoiles sur la terre seraient-elles plus vives ? Scintilleraient-elles davantage ? Et le ciel devant nos yeux serait-il plus bleu ? Et l'avenir du monde moins sombre – et les êtres assurés d'aller plus libres et plus joyeux vers leur destin ?

 

 

Et si le monde, soudain, devenait plus doux que les songes, échapperions-nous aux rêves ? Et ces larmes – toutes ces larmes – sur notre visage triste se transformeraient-elles en confettis de lumière ?

 

 

L'âme triste, souvent, est la muse du poète. Mais ses larmes jamais n'effacent le sourire – et la tendresse – de son visage. Et sa main toujours continuera de courir sur l'innocence de la page. Et les jours gris – les heures noires – et le monde si plein de chaos et de beauté – et la joie – et la grâce des années – et l'infini rempliront toujours son silence...

 

 

Tant d'heures – et d'instants – étranges et différents dans une journée. Comme une vie entière qui défilerait en un seul jour...

 

 

Une vie entière parfois brisée – brisée à jamais – par un instant – un seul instant de malheur. Et qui invite la noirceur jusqu'à la fin des jours...

Et une vie entière parfois arrachée – arrachée à jamais – aux malheurs par un instant – un seul instant – de grâce et de présence. Et qui invite le cœur à s'évider – et l'innocence et l'éternité jusqu'à la fin des temps...

 

 

Et si les hommes se tenaient la main – et si les sages et les poètes versaient sur les lèvres leurs paroles, les larmes couleraient-elles devant tant de beauté – devant cette chaîne ininterrompue de chair et d'émotions ? L'innocence et la joie seraient-elles enfin accessibles ? Dieu n'a sans doute pour les hommes d'autre rêve... Et voilà peut-être pourquoi, il encourage le labeur des sages et des poètes...

 

 

La mauvaise foi du monde. Mal inguérissable sans doute tant que l'individualité et les représentations seront à la manœuvre dans l'esprit des hommes...

 

 

Les hommes toujours (en apparence) sûrs de leur posture et de leurs bons droits. Et les affichant avec assurance, fierté et ostentation malgré la déficience évidente de leur savoir, la faiblesse de leur argumentation et leur confiance (en eux) étroite, bancale et mal assurée... Comme des coqs et des grenouilles postés devant l'humble et sereine quiétude d'un bœuf sage...

 

 

J'abhorre la morgue crasse et prétentieuse de l'humanité. Ah ! Faites donc que Dieu m'entende – et qu'il leur fasse fermer leur clapet – et ravaler leur maladif orgueil !

 

 

Aujourd'hui, qui en ce monde (numérique) malade de réclame, de conquête et d'égotisme, ne dispose de sa vitrine pour afficher – et exposer à la terre entière (et peut-être bientôt à l'ensemble de l'univers...) sa misérable existence, ses dérisoires richesses, ses pauvres exploits et ses découvertes sans envergure ? Partout le foisonnement de l'indigence, du spectaculaire (mensonger) et de la médiocrité... Partout le triste spectacle de la bêtise offert à la stupidité des hommes...

 

 

Au fil de sa fréquentation du monde et de l'humanité, l'innocence originelle s'est corrompue. La force des instincts s'y est substituée. Et est devenue loi... Et l'homme sage doit y faire face. Et y répondre parfois (lorsqu'il y est acculé) de la même façon – à la manière des bêtes...

 

 

Ce monde a insidieusement aboli la curiosité et le questionnement naturels, le goût de l'effort, le geste désintéressé, l'innocence et la sagesse. A présent, les hommes ne jurent plus que par leurs contraires – et ne se gavent – et ne s'occupent plus – désormais que d'opinions, de jugements, d'idées faciles, de prêt-à-penser, de confort, de facilité, de commerce, de réclame, d'astuces, de stratégies, de jeux et de distraction. Voilà à quoi ressemblent aujourd'hui le monde et la vie des hommes sacrifiant sur l'autel de la bêtise et de l'ignorance les plus belles caractéristiques – et les plus beaux atouts – de l'humanité...

 

 

Un bureau à ciel ouvert. Un carré d'herbe. Un coin de ciel. Et le cœur – et la main – qui s'offrent à leur vocation. En de telles conditions comment pourrait-on ne pas aimer sa besogne ? En de telles conditions comment le travail (mais en est-ce vraiment un ?) pourrait-il ne pas être épanouissant ? N'offre-t-il pas un poste naturel et sur-mesure adapté à notre entière idiosyncrasie ? A mille lieues des emplois rébarbatifs, alimentaires et sans intérêt de notre époque...

 

 

L'écriture parfois se fait présence. Compagnie nécessaire à la solitude. Comme un surplus d'être à nos déficiences... Offrant peut-être aussi la certitude de la réalité (d'une certaine réalité) de l'existence – que quelque chose en nous vit – et éprouve – des événements pas tout à fait fictifs – des faits et des circonstances qui induisent des ressentis et des impressions qui peuvent être couchés sur le papier – des notes qui attestent que nous sommes vivants – que quelque chose en nous est présent au monde...

 

 

Aujourd'hui, de quels métiers une société – une communauté d'hommes – ne pourrait-elle se passer ? De paysans pour offrir à manger (et répondre aux besoins alimentaires), d'éducateurs pour inculquer les savoirs, d'artisans pour fabriquer les objets d'usage courant, de médecins (herboristes et guérisseurs) pour soigner les corps, de chercheurs pour continuer à répondre aux plus belles aspirations de l'homme, et de poètes – et de sages – pour dire l'indicible et l'invisible. Métiers auxquels on pourrait peut-être (éventuellement) ajouter quelques postes de techniciens pour faire fonctionner les appareils et les machines...

Et n'allez pas croire que cette courte liste et l'usage de termes un peu désuets fassent de moi le chantre d'un quelconque passéisme. Ils soulignent simplement que l'homme (l'homme naturel) a besoin, en définitive, de peu de choses pour vivre. Et que le monde actuel (et futur sans doute) avec ses millions d'emplois de toutes sortes (dans tous les domaines) et ses millions d'objets et de choses produites et consommées ne répond qu'aux exigences capricieuses de nos esprits immatures et ne fait, en vérité, qu'alimenter l'absurdité de nos existences...

 

 

En définitive, je suis comme les bêtes. Je ne peux vivre qu'à l'écart des hommes – dans les forêts et les collines. Et je ne peux me résoudre à les fréquenter pour mille raisons (et toujours pour mille justes et bonnes raisons). Et comme les bêtes, seule la compagnie du ciel et des arbres m'enchante...

 

 

Le regard lointain. Et le cœur proche. Au plus près du monde – uni aux gestes, aux situations et aux circonstances. Ainsi vit l'homme sage...

 

 

A l'échelle géologique, que représente, pour la roche et la couche terrestre, une civilisation avec ses routes, ses cités, ses monuments et ses bâtiments ? Que représente une ville avec ses rues, ses édifices et ses trottoirs ? Et que représente une simple habitation (si importante à nos yeux) avec ses murs, ses terrasses et ses jardins ? A peu près rien. Une mince couche de vernis que les vents, un jour, balaieront et effaceront pour laisser réapparaître la roche et la couche terrestre aussi neuves qu'au premier jour...

 

 

Depuis la naissance du monde, la même histoire, indéfiniment, se répète. A peine soucieuse de changer d'habits et de décors et pourtant, contrainte malgré elle, d'en endosser toujours de nouveaux...

 

 

Un homme face au ciel. Seul et interrogatif. Le regard irrésistiblement attiré par l'infini et la lumière. Qu'y a-t-il de plus émouvant en cette humanité...

 

 

La besogne obscure du poète. Et ses lignes claires sur le blanc de la page. Tentant d'arracher à la noirceur du monde – et de l'âme – un peu de lumière...

 

 

On pourrait pourchasser les ombres. Mais à quoi bon ? dit la lumière. Laissons-les s'effacer... Et nous en serons à jamais débarrassés. Mais avant qu'elles ne disparaissent, sachons nous montrer patients...

 

 

Au milieu des bêtes, le jour clair. La fête. Et la danse du vent. Les révérences de l'herbe. L'acquiescement silencieux des arbres. Et l'approbation du ciel et des nuages. La musique de l'eau sur les roches et les galets des rivières. Le consentement entier de l'univers.

Et au milieu des hommes, la nuit qui avale. Le froid et la peur qui gagnent le fond des âmes. Et le cœur asphyxié qui s'atrophie...

 

 

Et si, un jour, l'aube s'ouvrait définitivement... Mais n'est-elle pas déjà ouverte ? dit la lumière. Les portes du silence ne te sont-elles donc pas accessibles ? Où as-tu donc posé les yeux – et ton cœur – pour qu'elles te demeurent invisibles ?

 

 

L'angoissante approche du monde à notre fenêtre. Traversant portes closes et volets fermés. Pénétrant tout jusqu'à la moelle. Et l'extra sensible jamais ne pourra se barricader. Il se laissera dévorer jusqu'au dernier os...

 

 

L'homme, ce passant pressé aux folles idées. A l'existence plus stupide que celle du brin d'herbe, moins belle que celle de la fleur, moins vive que celle de la bête et moins vaste que celle de l'étoile. A l'esprit – et au regard – si borgnes – si éteints qu'il ne devine pas même l'infini et la lumière qui l’accueillent et l'éclairent...

 

 

Qui es-tu vraiment – et où es-tu donc –, présence, parmi les nuées d'hommes et d'insectes – et les grandes étendues d'herbe verte ? Moi qui t'apercevais – et te fréquentais – dans l'infini clair du ciel, pourquoi ai-je tant de mal à te voir – et à t'approcher – sur la terre noire et surpeuplée ?

 

 

Ah !Cette si parfaite normalité qui cache tant de déficiences : intellectuelle, sensible, émotionnelle, métaphysique, relationnelle, spirituelle, compréhensive, perceptive... Et dire que parmi les hommes, une belle moitié n'en a pas même conscience – et que l'autre dissimule sa différence (et ses particularités) pour ne pas se singulariser et sortir du rang... Quel égarement lorsque l'on sait la longue et rude besogne qui nous attend...

 

 

Lorsque je vois un être – un homme – faire son possible – faire de son mieux – en offrant toute son âme pour aider et accompagner d'autres êtres – d'autres hommes – (et qu'importe ce qu'ils sont...) sans fanfare ni trompette, animé par sa seule foi en la vie – par sa seule foi en le monde –, mon cœur s'émeut. Et les larmes coulent sans que je puisse les retenir. Et me vient l'envie – presque irrépressible – de l'embrasser et de le serrer contre moi...

 

 

Au lieu de célébrer l'Amour et la gratuité, l'homme vénère la valeur et la ruse... Et qui plus est, donne à tous les (faux) airs de partage et de fraternité les couleurs du désintéressement et de la générosité... Ah ! Mon Dieu ! Quel pitoyable animal...

 

 

Il y a souvent (en nous) une foule de souvenirs qui nous blessent (encore) et quelques images qui savent nous réconforter avant que l'innocence – le regard innocent – ne panse nos blessures et n'offre pleinement sa joie. Effaçant presque totalement* la fatalité des souvenirs douloureux et la nécessité d'images réconfortantes...

* Hormis peut-être dans nos jours et nos périodes les plus sombres où nous sommes (presque) incapables d'habiter l'innocence – le regard innocent... 

 

 

Philosophie, existence, poésie et spiritualité. Notes d'un homme sur l'Absolu, la vérité, l'infini, la vie, l'éternité, le monde, la nature, les hommes, les bêtes, le chemin, la présence et l'impersonnalité...

 

 

[Eléments de portait(s) (im)personnel(s) ?]

Qui suis-je ? Un auteur parfaitement inconnu. Un passant. Un passager provisoire. Un funambule aux semelles plantées dans le roc. Un visage anonyme. Un instant dans l'éternité. Un souffle rauque et léger dans l'infini. A peu près rien. Personne. Une ombre fragile dans la lumière. Un cri sans écho peut-être... Un gravillon sur le chemin – et dans la sandale du marcheur. Une lueur sur l'horizon. Une lanterne dans la nuit. Une question sans réponse. Pas même un message. Une incongruité peut-être... Une secousse. Un léger tressaillement dans l'air. Un parfum oublié. Une silhouette que l'on oubliera. Un labyrinthe. Un puzzle vertigineux. Un désastre. Une modeste hécatombe. Un prophète ignare et ignoré. Un jeu sans rôle ni drôle. Un rêve. Un cauchemar peut-être... Un oubli. Une erreur. Une plaisanterie de mauvais goût. Dieu. Un pantin. L'infini. Et le silence enfin retrouvant son origine...

 

 

L'univers d'un être se réduit, le plus souvent, à quelques visages... Homme ou bête, jeune ou vieux, riche ou pauvre, célèbre ou anonyme qu'importe... Le monde se réduit simplement à quelques visages. Et les autres – le reste du monde – ne sont qu'un décor (presque) sans importance...

 

 

En nous se cherche cette présence incomparable que les jours – et les siècles – nous révèlent...

 

 

Une voix qui s'éteint dans l'aurore. Et le soleil resplendissant – plus resplendissant encore peut-être de cette absence...

 

 

Et si nous portions l'eau du puits à nos lèvres, la pluie serait-elle moins noire ? Et la gorgée plus fraîche que nos lampées avides à nos mares – et à nos flaques – croupies et asséchées...

 

 

Et si le lointain n'était que le songe du plus proche... Le rêve de Dieu de nous voir parcourir le monde pour retrouver la source de toutes les existences... Pour que nous puissions nous y rafraîchir – et nous y abreuver...

 

 

Les oiseaux de passage s'effacent dans la couleur des saisons. Et des collines ils s'envolent vers des terres plus claires – plus transparentes peut-être – plus proches sans doute de la main de Dieu. Comment les oiseaux pourraient-ils ignorer que le ciel est leur destin ?

 

 

Et si la bouche – et si nos lèvres – n'étaient faites pour parler. Ni même pour manger. Mais pour sourire et embrasser...

 

 

Et si l'âme n'était que le visage singulier des profondeurs impersonnelles... Une facette – l'une des innombrables facettes – de sa figure infinie...

 

 

Et si nous pouvions nous surprendre cherchant à tâtons, au cœur du jour, la lumière... naîtrait sans doute (aussitôt) un grand rire... Et nous regarderions notre visage défiguré par la peur s’émerveiller soudain du grand soleil déjà présent à nos côtés – illuminant le fond de l'abîme où nous avons cru être jetés...

 

 

On ne vit jamais qu'une fois la vie – l'instant – tout au long de l'éternité... Et cela serait mal connaître les dieux, la terre passante et le ciel vaillant et indéchiffrable que d'oser vivre – et affirmer – le contraire. On vivrait alors, sans doute, bien bête et déprimé – et presque sans âme – jusqu'à la fin des temps...

 

 

Une averse drue dans la campagne. Une pluie fine au coin des yeux – et la chevelure dégoulinante. Et dans le ciel gris, les nuages espiègles qui se jouent des couleurs, repeignant les âmes, les visages et les paysages de leurs doigts lestes – étalant à grands seaux leur palette née des océans. Et sous leurs pinceaux toujours chanteront les rivières et les oiseaux...

 

 

Et si le silence de l'herbe était plus juste que la parole poétique. Et si le monde était plus vrai que ces lignes... Et si, malgré tout, nous avions raison de continuer à dire le monde – à nous ouvrir au silence de l'herbe – et à lire les livres des poètes...

 

 

Le feu et le froid des jours. En égale proportion sur nos vies. Et, plus tard, les cendres et la glace recouvrant – et encerclant – le monde. Et les corps ensevelis. Et les têtes – et les mains – surnageant dans la poussière glacée et brûlante, jetant leur cri au silence...

 

 

La vie toujours sera moins sourde au silence qu'à la parole...

 

 

Et si, pour une fois, nous préférerions le silence et la beauté aux fracas du monde et des armes...

 

 

Et si les mots n'étaient que le tricycle de la pensée. Et qu'il nous faudrait apprendre à vivre – et à pédaler – sur des machines moins puériles – puis à nous défaire des engins – pour aller seul – et sans appui – dans les bras de la nuit... Le jour – et nos vies – alors peut-être deviendraient plus clairs...

 

 

Et si nous étions tous, en réalité, la main de Dieu, tantôt sombre, tantôt lumineuse... Frappant parfois les têtes, éviscérant les corps et déchirant les cœurs de son épée. Et d'autres fois, les caressant, les soutenant et les réconfortant de son eau – ou de son huile. Mais guidant – et accompagnant – toujours les âmes sur leur chemin vers leur fief éternel...

 

 

Poète du feu clair. Et des jours sombres. Aux paroles sans malice et à la vérité brute offertes à l'éphémère... 

 


Carnet n°105 Petit état des lieux de l'être, du penseur et de la parole poétique

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

J'écris comme un nouveau-né. Et comme le premier homme. A la fois innocent et interrogateur. Emerveillé par les beautés de la vie et du monde. Et par le miracle de la lumière. Et surpris par la laideur et la noirceur des créatures qui, sans même le savoir, y sont plongées...

 

 

Dans l'arène du temps, songes et souvenirs au corps à corps se débattent et s'étreignent. Laissant s'échapper le plus humble (et le plus rusé) des gladiateurs : l'instant – toujours présent – toujours victorieux...

 

 

Le besoin d'amour livré aux caresses du corps. Et aux griffes du cœur. Voué à toutes les débâcles jusqu'à l'abandon. Jusqu'à l'extinction – et à l'arrivée simultanée de l'Amour...

 

 

Cœur nomade au doux visage trempé par des larmes de gratitude...

 

 

Le cri puissant des bêtes dans la nuit. Réveillant la terre endormie. Sommeillant d'indifférence. A la fois surprise et contrainte d'entendre l'effroi et la terreur nés des mains assassines de l'homme.

 

 

L'indifférence, le mépris et les ambitions. Les rumeurs, les ragots et les blessures. Et le monde piégé dans la ronde infernale initiée par la danse des identités. Voué au tourbillon sans fin...

 

 

Le manège lugubre des années entaillant les visages. Et flétrissant les corps malgré l'invitation permanente à la fraîcheur de l'instant – et au regard toujours neuf posé sur la beauté tragique de la danse et la valse joyeuse des danseurs...

 

 

Aux rythmes chantants des fleurs et des poètes répond le silence. Répond toujours le silence. Et le ciel enchanté...

 

 

Il n'y a de plus beau – et valeureux – guerrier que l'innocent... Et de plus belle – et valeureuse – armée que le peuple des innocents... A eux seuls, ils désarment le monde et les foudres du ciel...

 

 

La curiosité et l'interrogation sont les prémices de l'émerveillement. Et le limité – le sentiment du limité – une porte étroite sur l'infini...

La contraction questionnante et cherchante est toujours l'issue. La seule délivrance possible à toute forme d'aliénation. A toute forme de privation et d'incarcération...

Et Dieu sait que nous sommes tous prisonniers de mille manières... Et qu'il n'y a d'autre voie pour que l'être – sa lumière et son silence – nous révèlent notre nature fondamentalement libre et joyeuse...

 

 

Des mots humbles pour une littérature modeste... Et des notes nécessaires. Bien plus indispensables, sans doute, que la parole mensongère des romanciers...

 

 

Traduire en mots le silence et la profondeur poétique de l'être et du monde. Voilà, sans doute, le travail (le véritable travail) du poète...

 

 

Regard de l'être. Et yeux des créatures. Ah ! Quelle connivence ! Et quelle complicité ! Mais qui connaît – et qui peut réellement connaître – les liens mystérieux qui les unissent...

 

 

Dans le silence de la forêt, le chant des oiseaux. Et leur envol vers l'azur (dans un admirable élan de grâce et de beauté)... Comme si les oiseaux savaient vivre selon leur nature et les lois naturelles... Comme si leur chant et leur envol étaient une célébration. Et une permanente gratitude adressée au ciel et à la terre pour les remercier de porter leur destin...

 

 

On n'écrit jamais que pour soi – afin que le lecteur découvre son véritable visage...

 

 

Le silence. Au commencement et à la fin des mondes. Eminemment présent durant notre passage. Et pourtant presque inaccessible à ce monde si bruyant...

 

 

L'être invulnérable. Inattaquable quels que soient les circonstances, l'état et la posture des êtres du monde. Et infiniment présent, attentif et bienveillant à l'égard de toutes les manifestations...

 

 

Les hommes. Comme d'infimes papillons de nuit errant dans la grande et froide obscurité de l'univers. Attirés – et piégés – par les feux et les néons du monde. Les lumières des cités. La longue liste des fausses promesses...

 

 

Les lèvres se sont tues. Comme si la parole s'était tarie. Recouverte par le silence. Laissant la main inerte et libre. Et le cœur pas même prisonnier de l'innocence. Ciel pur et foulées légères malgré les instincts indéracinables de la terre. Indemnes. Intacts toujours malgré la boue et la poussière...

 

 

Il faut parfois beaucoup de silence autour de soi pour sentir – et goûter – le silence en soi. Comme il faut parfois beaucoup de rudesse autour de soi pour sentir – et goûter – l'Amour en soi. Et d'autres fois, il nous faut exactement le contraire...

L'Absolu – et l'accès à l'Absolu – ne connaissent aucune règle. Tout sans cesse y invite. Et tous les chemins sont possibles ; chacun étant parfaitement adapté à chaque sensibilité cheminante...

 

 

Les événements seront toujours les événements. Et hormis leur impact sur notre compréhension*, que pourraient-ils offrir à notre âme ?

* La compréhension de notre nature véritable, éternelle et absolue...

 

 

Le cœur vierge et azuré. Pleinement vierge et azuré. Et l'âme libre et innocente. Totalement libre et innocente. Aussi comment le geste, le pas et la parole pourraient-ils échapper à l'infini... ?

 

 

Cet abominable instinct du ventre. Son avidité. Son attrait – et son goût bestial – pour la chair. Imaginez un instant ce que seraient la terre et le monde sans lui...

 

 

J'écris pour l'homme seul. Pour celui que la solitude n'effraie pas. Et que sa condition interroge. J'écris pour l'homme seul et démuni. Curieux et perplexe. Débarrassé des artifices et des facilités technologiques et communautaires... Et je ne vois dans le monde que des hommes soucieux de fuir leur solitude et leur condition naturelle, prêts à recouvrir du premier voile venu leurs maigres velléités métaphysiques... Aussi pour quelle raison me plaindrais-je d'avoir si peu de lecteurs*... Je ne veux – et ne peux – m'adresser qu'à l'homme seul... Et le monde, bien sûr, n'en est guère peuplé...

* Et n'avons-nous pas, à ce titre, les lecteurs que nous méritons...

On peut s'adresser aux foules. Leur délivrer une information. Un message ou ce que vous voudrez... Mais on ne peut communiquer qu'avec l'homme seul qui est – et sera à jamais – notre unique interlocuteur. Et s'il se montre curieux, prompt à s'interroger et disposé à s'engager dans une réelle démarche compréhensive, il réunira les conditions parfaites pour la rencontre...

 

 

J'écris comme un nouveau-né. Et comme le premier homme. A la fois innocent et interrogateur. Emerveillé par les beautés de la vie et du monde. Et par le miracle de la lumière. Et surpris par la laideur et la noirceur des créatures qui, sans même le savoir, y sont plongées...

 

 

Qu'adviendrait-il du monde si l'élan naturel de l'impersonnel et la gratuité des gestes remplaçaient l'égotisme et l'avidité ? Sans doute la vie terrestre connaîtrait sa plus belle et faste période... Et on y décèlerait, bien sûr, les signes manifestes de l'Amour. Et la venue incontestable de son règne sur terre et au sein des créatures terrestres...

 

 

La beauté – et la puissance – insaisissables des vents qui balayent le monde et font frémir les cœurs. Qui donc en connaît l'origine ?

 

 

N'oublie le jour – et la lumière – qui t'appellent. Ne renonce jamais à l'infini et au silence pour quelques compagnies et bruits plaisants qui flattent et apaisent l'âme de façon mensongère...

 

 

Comment décrire l'ineffable ? Comment témoigner de l'être nu ? Qu'est-il ? Profondément silencieux. Joyeux en toutes circonstances. Affublé d'un éternel sourire. Infiniment vide et vierge. Dégagé de tout encombrement. Libéré des doutes, des questionnements et de toute métaphysique (les ayant si pleinement intégrés – et transcendés – qu'il s'en est affranchi). Infiniment ouvert et présent, accueillant avec Amour tout surgissement et tout phénomène. Et y répondant toujours avec justesse – et de façon naturelle et spontanée – lorsqu'ils nécessitent un geste ou une parole. Totalement engagé dans ses actes (uni à eux autant qu'au monde) et, pourtant, sans la moindre exigence (ni la moindre attente) à l'égard des êtres, des événements et des situations. A la fois léger et profond (doté d'une incroyable consistance). Et à la fois humble et souverain. Et toujours authentique. Offrant sa présence, son accueil, son intelligence et sa lumière sans même le désirer... Comme un soleil* qui éclaire et réchauffe le monde et ses habitants...

* Dont la nature est de briller... mais dont le rayonnement éclaire et réchauffe à son insu...

Être capable d'habiter l'être ainsi, de la plus claire et modeste manière, offre à l'âme – et au cœur humain – la plus grande joie. Au monde la plus belle présence... Et aux hommes et à la terre le plus sûr chemin pour s'assurer un avenir plus sage et lumineux...

 

 

Être un (pleinement un) avec ce qui est dans l'instant. Et dégagé de toute exigence. Ainsi vit l'homme sage. Et ainsi s'éprouvent l'unité et la grande liberté...

 

 

En ce monde, je n'aime rien tant que ceux qui ne produisent et n'exploitent* rien ni personne... Ceux qui préfèrent donner plutôt que prendre... Ceux qui aiment servir plutôt qu'utiliser à leur profit... Ceux qui offrent leur aide de façon désintéressée... Et, parmi eux, ceux qui savent offrir leur présence et leur lumière sans jamais juger ni rejeter l'obscurité du monde...

* Ni hommes, ni bêtes, ni arbres, ni plantes, ni même aucun élément de l'Existant...

 

 

L'âme au cœur du monde. Au cœur de la vie. Parmi la foule des êtres et des choses. Voilà son habitat naturel. Et le plus bel écrin pour qu'elle rayonne et puisse offrir ce qu'elle a à offrir...

Dieu – l'infini et l'Absolu – le silence et l'éternité – sont partout. Ils ne sont pas plus présents dans les monastères que dans les bordels. Pas plus présents dans les temples que sur les chemins des collines ou sur les places des marchés. Pas plus présents dans les déserts que dans les villages de campagne ou dans la lumière et l'agitation des cités...

 

 

Pour pouvoir – et savoir – accueillir le monde – et sa grande diversité – sans jugement, il convient d'abord de s'être pleinement accepté. D'avoir autorisé tous les aspects de sa propre individualité à être, à s'exprimer et à se manifester selon leur nature, leurs nécessités et leurs exigences. Et de cette pleine – et totale – acceptation peut naître alors un accueil du monde sans tache – une présence éminemment bienveillante et tolérante (y compris à l'égard des dimensions qui auraient autrefois heurté notre sensibilité et n'auraient pu résister à nos préjugés et à nos aprioris)...

 

 

L'innocence, la lumière et la joie sont une grâce impersonnelle à laquelle l'homme peut s'ouvrir. Aucune volonté ni aucun effort ne sont nécessaires. Il suffit de vivre et de laisser le souffle et l'élan qui nous animent nous y mener naturellement... Ainsi naît la sagesse (la sagesse véritable) qui ne s'encombre d'aucun habit, d'aucun artifice, d'aucune idée, d'aucun principe ni d'aucune vérité. Et qui n'éprouve pas même le besoin de revêtir les traits qu'on lui prête communément. Et qui se moque bien de passer pour ce qu'elle n'est pas aux yeux des âmes inattentives, naïves ou ignorantes...

 

 

L'être nu – l'être plein – débarrassé du vain et narcissique fardeau du désir de montrer, de s'exposer et de prouver resplendit par sa seule présence. Et par la seule puissance de son rayonnement. Presque invisible pour les âmes et les yeux encore soumis aux lois et aux caprices, aux mensonges et aux grossières stratégies de l'individualité...

L'être nu offre à l'homme une âme juste. Aussi simple, naturelle et resplendissante que la fleur et le soleil. Dont la splendeur et la beauté n'échappent qu'aux cœurs aveugles et immatures...

Le plus nu, le plus naturel et le plus simple toujours rayonnent avec grâce et puissance. Pourquoi ? Parce qu'ils sont. Parce qu'ils sont – et vivent – pleinement sans accessoire ni artifice (dont ne se servent que les êtres encore soucieux de paraître pour se sentir exister)...

 

 

L'être. Seule richesse de l'Existant. Seule richesse du vivant. Seule richesse du monde, des hommes et des créatures terrestres...

Il n'y a rien à amasser sur cette terre. Rien à exploiter*. Rien dont on puisse s'emparer. Mais il y a toujours mille choses qui s'offrent. Mille choses que l'on peut célébrer. Mille choses dont on peut faire un usage respectueux afin de répondre aux exigences du vivant...

* Exploiter est toujours le signe d'une indigence. L'exploitation souligne toujours la pauvreté de celui qui exploite pour tirer profit... Et qui pourrait nier que celui qui essaye de s'enrichir doit se sentir bien pauvre et démuni pour s'y résoudre...

 

 

Une vie simple et naturelle. Profonde et intense. Une vie authentique en – et de – présence où chaque geste – et chaque parole – est porté(e) par l'Amour et l'exigence des circonstances.

La conscience – et la vérité – ne servent peut-être, en définitive, qu'à être présent au monde. Et à aimer sans condition ceux qui le peuplent... Mais pour accéder à cette grâce (à la grâce de l'être nu), il convient d'abord de laisser la vie éduquer l'esprit et le cœur. De leur faire progressivement abandonner la peur, le refus et le jugement*. Ainsi seulement pourrons-nous fréquenter l'innocence – et habiter l'accueil infini du regard impersonnel...

* Et quelques autres aspects de l'individualité ; les savoirs, l'orgueil, l'illusion de l'identité individuelle etc.

 

 

L'intégration de l'individualité à l'Absolu – à travers son accueil inconditionnel – voilà peut-être ce qui se joue (pour nous) aujourd'hui. La fusion de l'individualité avec l'être nu. Et non, comme nous le pensions (un peu hâtivement), la conversion du cœur et des yeux égotiques (si naturels et si répandus chez les hommes) en Amour et en regard impersonnels... A quelles fins ? Sans doute pour que les gestes et la parole de la chair – et de l'âme – apparentes incarnent (de la plus parfaite façon) l'impersonnel en toutes circonstances...

 

 

Tant de visages rencontrés. Et combien nous ont-ils véritablement bouleversés ? Tant de cœurs croisés. Et combien en avons-nous réellement aimés ? Où avions-nous donc posé les yeux ? Vers qui étions-nous tournés pour ne pouvoir rencontrer un seul visage – un seul cœur ? A quoi – à qui – donc pensions-nous pour oublier d'être présents ? Vers quel rivage nous dirigions-nous pour marcher ainsi le pas pressé et le cœur – et les yeux – si inattentifs ?

 

 

Il est aisé de savoir si l'on vit (et si l'esprit vit) dans l'impersonnalité ou à travers le psychisme. Il suffit de répondre aux questions suivantes :

penche-t-on(1) vers le mouvement ou l'immobilité ?

– penche-t-on(1) vers l'accumulation ou l'effacement ?

– penche-t-on(1) vers la distraction (et/ou l'abstraction) ou vers l'attention ?

– est-on(1) occupé par l'avant(2) et/ou par l'après(2) ou est-on(1) présent à ce qui est ici et maintenant ?

(1) Et l'esprit penche-t-il/est-il...

(2) Le passé et l'avenir...

Si à l'une de ces questions, vous répondez par les premiers éléments, vous vivez (et votre esprit vit) clairement à travers le psychisme. En revanche, si à toutes ces questions, vous répondez par les seconds éléments, il y a de grandes chances pour que vous viviez (et que l'esprit vive) l'impersonnalité*...

* Un vécu « conscient » dans (à travers et depuis) l'impersonnalité...

 

 

Depuis l'origine de l'humanité, on a toujours appris aux petits de l'homme à survivre dans le monde. Puis, très progressivement, on leur a inculqué certains savoirs pour comprendre leur environnement afin qu'ils puissent vivre de façon plus plaisante et sécurisante.

Jamais l'éducation et les enseignements n'ont eu pour dessein de leur apprendre à s'interroger sur la nature de la condition humaine. Ni même de les inviter à comprendre l'existence et le sens de leur bref séjour terrestre. Comme si la part animale et instinctive de l'humanité était encore trop prégnante et prépondérante pour que l'interrogation métaphysique devienne centrale et reconnue comme une nécessité afin d'offrir aux hommes une dimension humaine digne de ce nom...

Peu d'hommes, en définitive – et les moins instinctuels sans doute – ont été amenés à travers l'histoire à s'interroger naturellement sur eux-mêmes, sur l'existence, sur le monde et leurs congénères – et sur la possibilité (pourtant si évidente) d'un au-delà d'eux-mêmes. La société humaine n'a jamais incité les autres (ceux dont l'interrogation métaphysique n'était pas naturelle) à s'y pencher... Pas davantage qu'elle n'a pensé, au fil des siècles, à instaurer des enseignements – une forme d'éducation – pour les faire accéder aux questions fondamentales si nécessaires pour comprendre (et vivre) le sens et la nature de leur humanité...

 

 

La vérité – et la beauté – sont toujours éminemment simples, nues et naturelles. Elles n'ont besoin d'aucun ornement ni d'aucune parure pour resplendir. D'aucun masque pour les embellir et paraître davantage qu'elles ne sont... Et elles se moquent bien d'être ignorées, jugées ou calomniées par les yeux et les âmes ignares et immatures...

 

 

Aujourd'hui, on s'expose, en prenant la pose, avec beaucoup d'entêtement et d'espérance, dans toutes les vitrines du monde. Comme si la terre (la terre des hommes) était devenue une immense galerie marchande où chacun vient défiler et montrer ses pauvres petites merveilles pour se rassurer quant à sa valeur...

 

 

Des sandales, un bâton et l'herbe des collines. Voilà à peu près tout ce dont nous avons besoin dans notre vie...

 

 

Il y a cette sensibilité si nécessaire à la vie, au monde et à la parole des poètes. Et qui fait si cruellement défaut aux hommes...

 

 

Que deviendra notre parole à notre mort ? Et qui s'en souviendra ? Quelques âmes peut-être sauront la dénicher au détour d'un chemin en posant leurs yeux fatigués sur l'herbe modeste d'un fossé ou en interrogeant un coin de ciel ombrageux... Alors oui, peut-être se souviendront-elles de cette parole lue à la hâte un soir de tristesse...

 

 

Qui sait si la parole du poète ne se dissimule pas dans quelques recoins obscurs du ciel ? Et si Dieu n'en fait pas tomber, de temps à autre, quelques miettes dans les yeux (implorants) de quelques âmes tristes et solitaires...

 

 

Les yeux penchés sur le ciel, le monde et le brin d'herbe ont abandonné la vérité des livres et des bibliothèques pour une innocence bien plus juste – et bien plus nécessaire – que la profondeur mensongère des mots...

 

 

On aimerait tant trouver des solutions et des explications satisfaisantes à notre existence alors que l'innocence suffirait...

 

 

L'humilité, la discrétion et la sensibilité ne sont jamais les marques de la faiblesse. Elles sont le signe d'une prédisposition de l'âme à l'Amour et à la vérité...

 

 

On aimerait parfois offrir au monde une parole plus poétique. Mais elle nous arrive ainsi : un peu lourde, un peu pataude et enveloppée de l'épais manteau de la pensée.

Il est inutile et douloureux de dénoncer – et de rejeter – ce que l'on est. Et tout aussi vain et funeste d'aspirer à devenir un autre.

Ne pas s'accepter de toute son âme serait comme refuser le plus précieux présent que Dieu nous a offert...

 

 

Dans le refus du monde et de la vie sociale se cache, très souvent, une résistance à la bêtise et au mensonge. Et, presque toujours, une forme de sagesse qui cherche la vérité...

 

 

Il n'y a qu'à regarder le monde à la manière de Dieu. Et apparaîtraient aussitôt sur nos joues des larmes – de grosses larmes – et sur nos lèvres un tendre sourire. Et nous serions aussi tristes et aussi heureux – aussi impuissants et émerveillés – que nous le sommes aujourd'hui, si mal à l'aise, dans notre posture d'homme...

 

 

Dieu est déjà présent dans le regard des hommes et des bêtes. Un rien – quelques pas peut-être – suffirai(en)t pour qu'ils le découvrent...

 

 

Quel homme s'adresse-t-il à l'homme ? A cette part mystérieuse. A cette part oubliée que le monde – et les siècles – piétinent. A peu près personne... Comme si Dieu et l'humanité habitaient depuis toujours deux rivages lointains – deux aires sans correspondance d'un même lieu...

 

 

Où donc se terre la sagesse sinon dans cette folie incandescente du cœur et des jours...

 

 

Et si la poésie n'était qu'un cri infâme et implorant... Qu'un désespoir entendu ni par les hommes ni par le ciel... Et qui reviendrait se coucher sur nos lèvres silencieuses...

Et si la poésie naissait d'un amour que nous aurions perdu bien avant notre naissance... Et qui s'échinerait à retrouver son origine que ni le monde ni les hommes ne pourraient lui restituer... Et qui devrait parcourir mille fois le tour de la terre, traverser tous les déserts et toutes les plaines pour pouvoir revenir vers celui qui l'a lancé... et s'enfoncer au plus vif du cœur pour trouver enfin la réponse dans l'âme silencieuse (si proche de l'Amour)...

 

 

La chair du monde si épaisse. Et pourtant que son âme semble frêle et fragile. Presque invisible. Et c'est elle pourtant qu'il nous faut aimer pour supporter la lourde carcasse du monde et ses humeurs de chienne enragée...

 

 

Tant de voix déjà se sont élevées pour crier leur amour. Et leur vérité. Et le silence toujours a été la réponse. La seule réponse. Aussi pourquoi notre voix serait-elle davantage entendue... Nous aussi, il nous faudra patienter. Attendre la lumière du silence qui dissipera notre parole pour éclairer – et offrir l'Amour et la vérité...

 

 

L’évanescence des jours et le haut mur de la mort que l'âme, légère et dansante, franchit sans peine. Ni obstacle ni tremplin. Simple et sage invitation à nous asseoir en notre fief imprenable où l'instant et l'éternité entremêlent leur souffle et leur beauté...

 

 

La parole jamais ne devrait être définitive. Elle se fanerait comme une fleur coupée. Elle devrait être libre. Et fraîche comme l'instant, aussi vive que la vie, pour prétendre à l'éternité...

 

 

[La poésie]

Tant de mots pour dire la misère et la joie de l'homme. Pour dire la solitude, la barbarie et l'espérance. Pour dire le besoin d'Amour et d'infini. Et le silence toujours au cœur de la parole. Comme au cœur de la réponse... Laissant toujours sans écho les cris, les plaintes et les réclamations...

 

 

Le poète n'a de lecteurs. Il n'a qu'un lecteur à la fois. Et qu'une parole pour chacun. Celle qu'il aura choisie pour lui seul dans le fouillis des mots....

 

 

Une paix inconsolable. Voilà peut-être ce qu'éprouve Dieu en nous voyant...

 

 

Outrancière, la jetée où nous promenons nos délices. Aussi inappropriée que le promontoire où nous crions notre supplice. Une petite alcôve au fond du jardin – et au fond de l'âme – suffirait à les abandonner. Et à les offrir à Dieu. A les remettre entre les mains sages qui les ont façonnés...

 

 

La poésie n'est jamais plus poésie que lorsqu'elle refuse d'en revêtir les habits et les allures trop guindés – une forme trop légère et trop dansante – ou, au contraire, trop grave et trop sombre... La poésie n'est jamais plus poésie que lorsqu'elle s'ignore poésie...

Ainsi en est-il, bien sûr, également des êtres et des hommes. Ils ne sont jamais aussi proches de ce qu'ils sont que lorsqu'ils oublient leurs intentions et leurs ambitions. Et qu'ils s'abandonnent à ce qu'ils portent en laissant jaillir, sans contrainte, leurs élans...

 

 

Il faudrait un Amour insensé pour convertir la sauvagerie du monde. Et le cœur, heureusement, est pourvu de cette belle folie...

 

 

Est-ce donc le ciel ou les ombres de la terre que je vois danser dans nos yeux sauvages...

 

 

Demander au soir où a glissé le jour... Et demander à l'aube où elle a rangé la nuit... Serait-ce donc les aiguilles qui dirigent le cours des astres ou nos yeux fatigués qui n'ont jamais su voir le ciel – la grande lumière qui éclaire la totalité du tableau...

 

 

Je crois entendre un monstre soupirer dans la nuit. A moins que cela soit mon cœur qui étouffe dans l'obscurité – la geôle étroite – sans bourreau ni gardien – où il se croit enfermé... Que Diable ! Qu'on lui jette donc un peu de lumière ! Et il verra – et sentira – l'Amour qui l'étreint déjà. Et on le verra bientôt sortir de sa vaine et illusoire détention...

 

 

Quelle que soit la couleur de ton âme, laisse-la resplendir. Et bientôt partout la transparence s'invitera. Et bientôt partout la lumière s'infiltrera. La joie alors deviendra ton seul éclat...

 

 

Ce qui nous touche – et nous bouleverse parfois – un visage, une parole, un paysage – pénètre toujours ce qu'il y a de plus réjouissant en nous. Comme si l'on poussait une petite porte dérobée, cachée au fond de l'âme. Et qu'importe sa couleur, si l'on sait en franchir le seuil, une terre de joie et de lumière se dessinera. Un espace où l'infini et l'éternité deviennent les seules mesures. Une aire qui nous ouvrira à une présence qui égaiera longtemps – et peut-être même jusqu'à la fin de nos jours – la vie si minuscule où nous croyons être abandonnés...

 

 

Parler de spiritualité, de présence (de Dieu) et d'Absolu est la marque d'une âme immature (et en chemin), excepté, bien sûr, lorsque la situation ou les circonstances l'exige(nt). Le sage (et l'âme mûre) vivent ces dimensions humblement et discrètement (presque secrètement) sans jamais les évoquer (sauf lorsqu'on le leur demande évidemment...).

Cette capacité à vivre ces dimensions de l'intérieur de façon profonde et quasi permanente leur permet de laisser jaillir des gestes et une parole toujours parfaitement justes et adaptés aux événements. A la fois consistants, pleinement engagés et dépourvus d'attente. Et de cette justesse et de cette quiétude rayonnent le plus simplement du monde, sans la moindre volonté ni la moindre ostentation, l'Absolu et la présence du Divin. Comme la preuve irréfutable qu'ils habitent – et sont pleinement familiers de – cet espace si essentiel et si peu fréquenté par les hommes...

 

 

Le monde a disparu. Il n'y a plus ni hommes, ni personnages, ni héros. Il n'y a plus que la douceur d'être. Et le souffle clair du vent sur le visage de Dieu...

 

 

Pour les plus rustres des hommes, écrire et déféquer appartiennent peut-être au même registre. L'un et l'autre, effectivement, enjoignent l'expulsion. Et contraignent à froisser – et à assombrir de taches sombres – quelques feuilles de papier. Et je ne saurais quoi leur répondre... Peut-être, après tout, ont-ils raison... Et si, en vérité, c'était la même encre qui coulait...

 

 

Lorsque le silence et la vie s'emparent des mots naît la poésie. La main et le verbe alors se font infinis. Et toujours invitent l'âme à les rejoindre...

 

 

Dans la besace du Diable, les mêmes armes que dans celle de Dieu. Avec des munitions un peu plus sombres peut-être... Mais surtout avec des mains qui se les approprient (avec empressement et avidité) pour en faire un usage personnel...

 

 

Entre la terre et le ciel – entre la naissance et la mort – errent – et doutent – les vivants. Accablés – et parfois surpris – par les messagers du vent. Paumes ouvertes et mains crispées sur tant de mystères et d'incompréhension...

 

 

La clé de l'inhabitable, voilà ce que nous cherchons désespérément sur la terre comme au ciel... Il suffirait pourtant d'un pas pour plonger dans l'innocence. Et trouver la parfaite demeure. En haut et en bas – de la cave jusqu'au grenier – et devant et derrière – sur cette si jolie terrasse...

 

 

Au bout de nous-mêmes. Qu'y a-t-il donc au bout de nous-mêmes ? Et la question comme une rengaine s'étale – envahit le cœur jusqu'au dernier pas – jusqu'au dernier souffle. Et la réponse, si évidente, nous aura effleurés tout au long du voyage. Pleinement présente à chaque instant – se rapprochant toujours davantage à chaque questionnement – et toujours offerte au fond de chaque silence...

 

 

Qui donc retient la foule dans ses draps nauséabonds ? Quelle terreur l'accable pour aimer ainsi sa fange ? Pourquoi se résigne-t-elle ainsi à refuser l'inconnu – et à se tenir à l'écart du mystère ?

Comme si les yeux, le cœur et le regard étaient définitivement clos. Sombres spectres de la misère et de la désespérance collés à notre âme...

 

 

Et si la parole du poète n'était que le cri de l'homme... Et la peine de tous – la peine de chacun – cherchant sa délivrance... La pointe fine du monde émergeant des instincts et des grognements sourds de la terre. La facette la plus étincelante du borborygme originel – taillé dans la chair incomprise – et lancée vers le ciel...

 

 

Et cette lumière, si crue sur les contours, avalée par l'obscur des visages. Et la densité, si vive, de l'âme aveugle aux reliefs. Comme submergées par le soleil – le grand soleil noir du monde – réduisant la vision des hommes aux ombres des silhouettes. Comment l'Amour pourrait-il donc naître en ces terres...

 

 

L'agonie saura-t-elle nous sauver de cette vie si éteinte – presque morte ? Ou est-ce à la vie de nous initier à la vie pleine ? L'instant sera-t-il jamais habité ? Serons-nous un jour animés d'un désir suffisant de lumière pour nous abandonner à l'éternité ?

 

 

[La conscience, l'être et l'Existant]

L'Existant* est une trame d'énergie composée de formes reliées et imbriquées en perpétuel mouvement et en permanente interaction. La conscience, un espace lumineux immuable, infini et éternel qui accueille et éclaire l'Existant. Et l'être, une présence sensible qui relie les deux afin de leur offrir une parfaite unité...

* L'univers, le monde, les phénomènes...

 

 

L'instant profond comme exilé des heures. Exilé du temps et exilé du monde. Que nul ne peut soumettre à la furie des aiguilles ni à la folie besogneuse des hommes. Qui échappe à toute mainmise et à toute saisie pour aller libre – et ouvrir, d'un geste clair et innocent, la fenêtre de l'éternité...

 

 

Dans la nuit sombre, je n'aperçois que quelques lueurs – vives et intenses – parmi une galaxie d'étincelles à venir. Une lumière embryonnaire au milieu de l'obscurité...

 

 

L'abandon au fond du gouffre des terreurs. Lucarne blanche dans la noirceur – invisible aux yeux des hommes, flottant parmi la désespérance. Et seuil de l'être – et de l'innocence – à qui sait l'entrouvrir et se glisser dans la lumière – l'assise transparente du regard...

 

 

Le cri des hommes et des bêtes n'est peut-être que le murmure de Dieu qui souffre... Son appel pour que cessent l'ignorance et la barbarie. Une invitation incomprise au silence... Une grâce demandée au monde pour qu'il reconnaisse sa maladresse et découvre (enfin) sa beauté et sa lumière. Mais qui se soucie du cri, de la souffrance et de l'ignorance des hommes et des bêtes ? Et qui entend nos prières et la requête incessante de Dieu ?

 

 

Aller aussi nu que les bêtes. Et s'en remettre à la vie. Aussi confiant en l'être qu'en la terre malgré l'ignorance des créatures et la mécanicité de leurs gestes, de leurs pas et de leurs paroles qui semblent parfois des obstacles insurmontables à la confiance... Et en dépit de notre goût pour l'indépendance et de notre existence farouchement autonome, comment pourrions-nous ne pas abandonner notre sort entre leurs mains ?

 

 

Comment le regard, immobile, pourrait-il participer à l'agitation infernale de ce monde – et à ses danses folles et furieuses – et, si souvent, barbares ? Il les accueille et les contemple. Y consent par nécessité. Et se réjouit peut-être des plus naturelles et des plus essentielles... Mais n'allez pas imaginer qu'il acquiesce sans tristesse ni stupeur aux plus infâmes et aux plus inutiles...

 

 

Et si le monde n'était pas le monde ? Et s'il n'était qu'un songe... à la fois, ou tour à tour – selon les circonstances – rêve plaisant et atroce cauchemar...

 

 

Tous ces noms derrière les visages et les corps – et les mains – qui s'activent – et qui resteront à jamais inconnus et anonymes. Pas même essentiels, sans doute, à ceux qui les entourent. A peine un rouage infime (et aisément remplaçable) dans l'odieuse machinerie du monde. A ceux-là, moins encore qu'aux autres – et moins encore qu'à quiconque –, jamais nul ne s’intéressera. Jamais nul ne saura ce qu'ils sont (et ce qu'ils ont été) – ni ce qu'est (et ce qu'aura été) leur vie. Et peu les pleureront à leur mort. Ainsi vit l'écrasante majorité des hommes et la totalité des créatures terrestres. Poussière parmi les vents. Grain de sable sur la terre des vivants...

 

 

La vie ne se tient ni dans – ni entre – les lignes du poète. Elle se trouve au dedans et au dehors. Pleine et entière. Et celui qui écrit – et celui qui sait lire la poésie – ne peuvent l'ignorer. Aussitôt la page achevée, ils referment le livre pour rejoindre la vie. La goûter, la contempler et l'accueillir. Voilà peut-être à quoi l'on reconnaît le poète et le lecteur de poésie...

 

 

Dans la main claire du matin, un oiseau minuscule sur la branche d'un prunier en fleurs. Je l'observe par la fenêtre grande ouverte. Et je ne sais qui est le plus surpris : lui, moi ou Dieu qui nous regarde...

 

 

Qui se souviendra du jour la nuit venue ? Le cœur peut-être si familier de la lumière...

 

 

Tout (presque tout) amène à croire au règne de la noirceur. Et pourtant c'est la lumière toujours qui nous y conduit. Et nous invite à percer les apparences pour découvrir partout sa présence souveraine...

 

 

Et si notre geste n'est habité, lequel pourrait l'être ? Et si notre parole n'est ni juste ni lumineuse, laquelle pourrait l'être ? Et si notre présence n'est ni pleine ni entière, qui pourrait devenir pleinement vivant ?

 

 

Une clarté de plus en plus simple et lumineuse. Ainsi se dresse, toujours plus humble, l'âme innocente...

 

 

Où pourraient bien se réfugier l'esprit et l'âme sinon au plus profond du cœur et du regard pour continuer à aller, parmi la noirceur des visages, sur cette terre si dévastée ?

 

 

Parmi les oracles du matin, la rosée, fragile, nous prédit l'arrivée prochaine de l'innocence. Son règne à venir – lointain peut-être – lorsqu'elle aura su vaincre le grand monstre noir qui a envahi chaque recoin du cœur et de la terre. En attendant, elle nous invite à la rejoindre pour grossir les bataillons pacifiques de son armée inoffensive. L'Amour ne pourra croître qu'ainsi. Et avec lui, la paix du monde...

 

 

Et qui viendra à bout de nos blessures sinon le cœur réconcilié avec les vents – et leurs grandes mains noires qui assassinent...

 

 

Qu'y a-t-il, en ce monde, de plus beau – et de plus réconfortant – qu'une fleur, un sourire, un livre ouvert qui nous attend...

 

 

Notre visage saura-t-il retrouver la fraîcheur de l'innocence parmi les bras noirs et puissants – et les cœurs si avides de pouvoir ? Et l'âme saura-t-elle l'aider dans son refus des combats ? Sauront-ils voir dans l'Amour l'unique espace de l'accueil – la seule voie de la délivrance...

 

 

J'aime les livres, la poésie et les poètes. Leur compagnie offre à l'âme sensible une dilatation permanente – si nécessaire pour vivre avec le cœur – et le regard – larges et ouverts dans ce monde d'étroitesse et de crispation...

 

 

Le grand rêve du jour que la nuit n'atteindra pas... Et nous aurons beau sommeiller encore – sommeiller toujours –, la lumière, un jour, s'infiltrera... 

 

Carnet n°104 Le monde, le poète et l'animal

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Une pierre immobile. Un chemin fuyant. Une eau vive. Un ciel immense et secret – insaisissable. Des visages à foison. Et des cœurs impénétrables. Comment le poète pourrait-il renoncer à sa tâche ? Toute la matière du monde est là. Présente. Eminemment présente. Et les mots toujours les célébreront pour les inviter – et les initier – à leur nature infinie, silencieuse et éternelle...

 

 

Est-ce du bleu que le ciel descendra... Est-ce du vert que la terre s'élèvera... Où pourraient-ils donc se rejoindre si le cœur ne sait accueillir les couleurs... S'il ne sait transformer le rouge du sang et de la chair en jaune solaire – étincelant – et atténuer son éclat en blancheur innocente – presque transparente – pour s'ouvrir à tous les mariages et à toutes les unions...

 

 

Goûter à l'ineffable. A l'originelle vacuité – transparente et infinie – immobile et inchangée – où viennent se loger ses inévitables expressions. Furtifs phénomènes d'un monde infiniment précaire...

 

 

Clarté vive dans les taillis sombres de l'âme et du monde. Comme une étoile affranchie des naissances et des extinctions...

 

 

Et les hommes encore incapables d'ôter leurs mains – et leur cœur – des profondeurs de la terre. Et de s'empêcher de gesticuler à sa surface... Comme si le ciel de l'âme – invisible et pourtant si proche – leur était toujours inaccessible...

 

 

Le poète est un paysan du ciel et des horizons infréquentés. Et de l'autre rivage peut-être... Laboureur parfois. Infatigable sous la pluie. Et humble cueilleur de pensées sauvages. Fréquentant en toute saison les arbres et les nuages, la terre et l'azur, l'infini et la beauté comme l'obscur, la crasse et la laideur. Et croisant, de temps à autre, les hommes sur quelques chemins déserts... Allant à chaque instant du jour, de l'aurore au soleil couchant, dans l'innocence et la joie. A petits pas jusqu'à la mort dans tous les paysages...

 

 

Ce si peu de lumière dans le cœur de l'homme qui pourrait pourtant éclairer – commencer à éclairer – l'affolante cécité du monde, de ses gestes et de ses pas qui soulèvent la poussière noire de la terre...

 

 

Entre l'abîme du passé et l'horizon à venir, il y a – et il y aura toujours – l'instant et la foulée présente... Et le cri de l'âme parfois, encore incapable d'y demeurer...

 

 

La terre – ses climats et ses paysages – façonnent incontestablement le corps et le cœur des hommes. Sans doute que leur rudesse et leur noirceur naturelles, nées de cette origine, se renforcent aussi par cette assidue fréquentation...

A ce titre, il serait loisible de penser que les habitants des pays tempérés auraient tendance à se montrer moins âpres que les populations des contrées hostiles (à l'environnement et aux températures plus extrêmes). Mais, en vérité, « cette loi » s'avère peu pertinente – voire fausse car la dureté apparente d'une région ou d'un peuple peut être parfois largement compensée par un sens profond de l'accueil et de l'hospitalité...

Dans le même registre, on pourrait penser que les citadins, habitués à vivre dans un univers policé (bien que difficile et éprouvant) auraient tendance à avoir des mœurs plus délicates et « civilisées » que les populations rurales – et à se montrer plus agréables et amicaux... Ce qui s'avère juste à certains égards... Mais nous ne devons pour autant occulter les conséquences délétères (très fortement délétères) de la proximité et de la promiscuité (sans compter la surpopulation) engendrées par la vie urbaine qui crée un esprit de repli et de méfiance et une forme, à peine contenue, d'agressivité et de violence... Comme nous ne devons oublier la rage narcissique, distractive et virtuelle sans précédent née un peu partout (ici et ailleurs, en ville et à la campagne autant que dans la brousse, les savanes et tous les déserts de cette planète) avec l'ère technologique contemporaine qui a exacerbé les désirs et l'individualisme égotique – et standardisé les goûts et la consommation sur la totalité du globe...

Et bien que la rudesse de la terre façonne (en partie) le corps et le cœur des hommes –, nous ne pouvons nier que la brutalité, l'âpreté et les aspérités humaines naturelles demeurent partout – et jusqu'à aujourd'hui – aussi prégnantes quel que soit le lieu où les hommes résident... Comme l'attestent, avec évidence, les postures, les attitudes et les comportements si peu aimables de l'humanité...

 

 

L'eau* toujours suit sa pente naturelle. Inexorablement descendante. L'arbre*, lui, au contraire, est amené à croître vers la lumière. Soumis indubitablement à une lente et progressive ascension. Quant à l'homme, sans doute, se situe-t-il entre les deux... Autant irrésistiblement porté à la facilité qu'incontestablement voué aux efforts – et animé par un besoin d'élévation...

* Dans leur forme apparente... Il est évident que l'un et l'autre obéissent aussi à des cycles plus complexes dans lesquels se succèdent différentes phases, tantôt ascendantes, tantôt descendantes... Ainsi, par exemple, l'évaporation de l'eau dans l'atmosphère et la chute des feuilles de l'arbre et leur enfouissement dans le sol...

 

 

La sagesse sera toujours, quelle que soit l'époque, le plus précieux trésor du vivant (et de l'Existant). Et nul ne peut ignorer que l'évolution du monde (quel qu'il soit...) – et la paix et la joie de son peuple – toujours en dépendront...

 

 

Depuis sa sortie des cavernes et jusqu'à sa (sans doute) très lointaine révolution spirituelle, l'adage et la posture naturelle de l'homme (ordinaire) à l'égard de la terre, du monde, de la vie et des êtres (et à l'égard d'à peu près toute chose, à dire vrai...) pourraient se résumer ainsi : on s'empare, on se sert et on exploite jusqu'à l'épuisement – jusqu'à l'anéantissement...

Et comment pourrait-on mettre ainsi ses quelques vagues signes d'intelligence au service de ses instincts sans être encore une créature profondément animale...

 

 

Les hommes. Des yeux excentriques et borgnes sur le petit balcon des jours alors que sommeille dans les profondeurs – les abysses du cœur – le grand œil innocent. L'admirable regard...

La cécité la plus grande sera toujours celle de l'âme...

 

 

Sans énergie, aucun mouvement possible, bien sûr... Et aucun accès à la conscience*... Voilà peut-être l'une des clés de leur indissociable union. Et de leur permanente alliance...

* pour les formes (perceptives)...

 

 

Entre le souvenir, la distraction et l'attente. Ainsi est l'esprit humain. Jamais (quasiment jamais) présent à ce qui est... Vivant presque toujours dans une forme d'inconscience. Et, au mieux, dans une conscience éminemment partielle – et profondément sommeillante...

 

 

Sur notre lit de mort, avant notre ultime soupir, peut-être nous exclamerons-nous, avec un peu de tristesse et de soulagement dans la voix : « Ah ! Vivre n'était donc que cela... ». Et peut-être regretterons-nous alors notre assidue superficialité, nos vains et ridicules combats et nos incessantes mesquineries... Et peut-être regretterons-nous aussi nos bassesses, nos lâchetés et notre maladif orgueil... Et peut-être pleurerons-nous nos absences – notre absence à la vie – tous ces instants où nous n'avons su être présents à nous-mêmes, à l'Autre et au monde – tous ces instants où nous n'avons su être là pour ceux qui nous étaient chers... nous blâmant peut-être de n'avoir su incarner cette si indispensable présence...

 

 

La poésie est une sensibilité vive de l'âme. Une résonance profonde du cœur aux plus infimes vibrations du monde. Et qu'importe ce qui les traverse, peine, joie, grâce, souffrance... Et qu'importe les événements, leur nature et leur apparence, tout est vécu – et ressenti – avec force et intensité... Âme et cœur pénétrés jusqu'au cœur même de leur moelle. Et traversés de toutes parts... Secoués par les ondes et les tremblements qui leur enjoignent de trouver une issue – un exutoire ou un tremplin – pour l'exposer au monde et témoigner de l'épaisseur – et de la puissance – des événements sur l'être... et célébrer leurs profondeurs respectives et leur parfaite unité...

La poésie est une célébration. Tristesse, merveilles, désespoir, beauté, horreur... Et qu'importe ce qui surgit... Tout mérite d'être vécu, accueilli et porté aux nues pour honorer la vie, le monde, la mort et le vivant et réaffirmer notre gratitude à l'égard de l'âme et du cœur – de l'être et de la conscience – qui accueillent et reçoivent tout ce qui les traverse...

 

 

Au creux du temps s'est écrasé notre plus vieil amour. Le moins chaste et le plus versatile. Celui qui ne manquera à personne... Et de son cadavre en naîtra peut-être un plus neuf, plus constant et plus profond...

 

 

Nous n'épargnerons personne avec nos espoirs... Mais combien pourrons-nous en sauver ? Nul sans aucun doute...

 

 

L'impuissance est la clé de l'abandon. Et l'abandon, le seuil de l'infini où l'Amour devient l'unique puissance au plein pouvoir...

 

 

Et pourquoi ne pas simplement rire du grand désastre du monde et de notre vie...

 

 

Qu'abandonne-t-on en se fuyant ? L'essentiel sans doute... Et qu'abandonne-t-on en étant simplement présent – vide, vierge et pas même soucieux de fréquenter l'innocence ? L'accessoire et l'inutile – la futilité de notre vie née de la croyance en notre individualité...

 

 

Jamais nos constructions et nos œuvres ne nous survivront. Tout s'effacera presque aussitôt. Et les ruines seront emportées peu après notre dépouille. D'autres œuvres et d'autres constructions naîtront, bien sûr... Et seront, elles aussi, balayées à la mort de leurs initiateurs.

Monde toujours neuf où les élans – et les édifications – se succèdent – et se bâtissent sur un passé toujours vierge... Comme si chaque nouveauté portait déjà en elle toute l'antériorité de l'histoire... Comme si chaque nouveauté portait déjà à sa naissance l'origine – et l'ensemble de la continuité...

 

 

Et si l'accolade et l'étreinte n'étaient qu'un geste né d'un désir de soi où l'Autre n'est qu'un prétexte au rapprochement... Comme une présence aux mille bouches et aux mille bras simplement avide d'elle-même – et soucieuse d'éveiller chacune de ses parties à son intégralité...

 

 

Les poètes ont, me semble-t-il, (à peu près) tout dit sur le monde, sur la terre et sur les hommes. A peu près tout dit sur la vie, sur la mort et sur l'amour. Leur cœur – et leurs lignes – ont exploré toutes les émotions et tous les sentiments suscités par la nature, l'âme, les bêtes, le ciel, Dieu et l'infini. Que reste-t-il donc à dire ? L'infinie présence du silence peut-être... Et comment pourrait-on l'exprimer sinon en prenant soin d'être – et de se taire...

Le silence toujours sera plus beau – et plus juste – que toute parole...

 

 

Rien ne peut être gravé durablement. Ni sur le bois, ni sur la pierre, ni sur le marbre. Ni dans le cœur, ni dans l'esprit des hommes. Mais dans le silence peut-être... Comme le sceau invisible de l'éternité sur l'éphémère...

 

 

Tant de beaux et magnifiques inconnus en ce monde meurent sans funéraille. Et sans même avoir entendu quelques louanges de leur vivant... Herbes, fleurs, arbres, bêtes, hommes, nuages, rosée aux élans anonymes – et parfois merveilleux – œuvrant humblement à leurs tâches l'espace d'un instant ou pendant des siècles sans la moindre attention ni le moindre regard...

Mon âme voudrait leur témoigner, ici, son amour et sa gratitude d'avoir existé. Et rendre hommage – et célébrer même – leur départ. Leur effacement dans le grand silence qui saura (enfin) les accueillir comme des rois et des reines – et les remercier pour leur présence, leurs actes et leur beauté magnifique et inconnue...

 

 

Le désarroi est l'invitation de l'astre à sa venue. L'invitation à abandonner l'espoir de toute rencontre. Et à s'en remettre à l'effacement – au grand effacement – nécessaire au scintillement et au rayonnement de l'étoile qui offre la joie...

 

 

Tout est si lié – et si étroitement relié – en ce monde que le regard doit quitter l'étroite partie à laquelle il croit être uni pour apercevoir l'ensemble – la totalité. Et que le cœur doit creuser – et s'immerger – en ses mystérieuses profondeurs pour ressentir – et vivre – l'ensemble – la totalité – des liens de l'unité...

Le monde, la vie et la conscience n'ont, je crois, de plus essentiels secrets à livrer... Et les percer – les goûter et les laisser nous habiter – nous offrira une paix et une joie profondes. Et fera de nous des âmes sages en ce monde...

 

 

Qui sait – et qui a conscience de – ce que nous sommes ? Qui connaît notre existence ? Qui est sensible et s'intéresse (réellement) à notre travail, à notre œuvre et à notre plus profonde intimité ? Qui partage ou aimerait partager le plus essentiel et le plus fondamental de notre vie ? Nul sans doute...

Et, au fond, que partagent les hommes entre eux ? Une table, une couche, un écran et quelques tâches quotidiennes de façon approximative... Et qu'échangent-ils ? Quelques paroles futiles et de bons procédés... Et que s'offrent-ils ? D'infimes marques d'attention et d'affection – et une présence partielle et malhabile – et infiniment superficielle...

En définitive, les hommes ne connaissent, ne partagent, n'échangent et n'offrent à peu près rien...

Il n'y a, le plus souvent, entre eux, que gênes, réclamations, plaintes, mensonges, stratégies, désirs et d'infinies frustrations qui finissent par faire naître la colère et la haine, ou l'indifférence, et une absence encore plus criante et désespérante...

 

 

Nulle réponse ne pourra émerger du monde. La seule issue (à toute situation jugée problématique) naîtra de notre inconditionnel accueil...

 

 

On ne fréquente le monde (humain) que par incapacité. Par carence d'autonomie. Par impossibilité de pouvoir soi-même subvenir à ses élans et à ses désirs... Sinon il n'y a aucune raison de fréquenter le monde... Et ceux qui seraient enclins à avancer d'autres arguments se méprennent. Ni la fraternité, ni la convivialité ou tout autre noble sentiment n'existent sans qu'ils soient corrompus par un désir de satisfaction égotique...

On peut néanmoins, bien sûr, aimer le monde, les êtres et les hommes mais l'Amour (l'Amour vrai) s'offre sans raison selon l'exigence spontanée des situations. Jamais il n'est intentionnel. Et moins encore il n'use et ne fait commerce de concepts, de bons sentiments, de représentations, de calculs ou d'arrière-pensées...

 

 

Le pathétique et l’orgueil de toute expression – de tout ce qui s'expose. A la fois comme un cri désespéré et un vain appel...

 

 

Plus on s'offre, plus on invite l'Autre à donner – et lui donne l'envie, à son tour, d'offrir... Mais il y a des êtres – et des hommes – qui, quoi qu'ils reçoivent, n'accordent et ne concèdent jamais rien...

 

 

Et si le monde n'était qu'une fable – un songe dont nous serions les rêveurs...

 

 

La vie. Montagne indéchiffrée – indéchiffrable peut-être... – que le sage a pourtant escaladée de l'intérieur. Habitant désormais ses sommets et ses profondeurs... Et qui a réussi à faire la jonction entre la vie, le monde et la conscience devenus aujourd'hui inséparables...

 

 

Hormis quelques spécialistes, qui s'est déjà interrogé sur la nature fondamentale des fonctions régaliennes (de l'Etat) ? Et comment ne pas rire ou désespérer de cette amère nécessité ? Police, justice, armée (et, accessoirement, la monnaie) constituent les piliers essentiels de toute société humaine. Et sans elles – et leurs impératives régulations des actes et des comportements aussi naturellement qu'essentiellement irrespectueux et voués (presque tout entiers) aux conflits, aux agressions et aux litiges (et accessoirement aux échanges et au commerce), nul regroupement humain ne saurait exister – et perdurer... Et comment ne pas déceler dans cette triste nécessité la dimension encore très fortement animale de l'homme...

 

 

A la frontière de l'infime, l'infini. Et à leur jonction, l'intime universel. Grandiose et magistral...

 

 

Et que cherchons-nous ainsi arc-boutés contre les vents, le nez sur nos souliers et le cœur déjà derrière l'horizon ? Y aurait-il là-bas quelques attirantes et mensongères promesses ? Comment peut-on, à ce point, oublier l'envergure de la foulée présente – et l'incroyable tremplin de l'instant, seul espace en mesure de nous propulser sur l'aire infinie et éternelle à laquelle notre cœur aspire depuis sa naissance – et bien avant même peut-être son incarnation...

 

 

Le grincement des dents naîtrait-il de la peur de l'horizon – et de son inévitable rapprochement ? Ne serions-nous pas plus sereins assis dans la quiétude de l'instant...

 

 

Porterions-nous l'espoir d'une terre inaccessible – d'un pays de cocagne où les vents seraient joyeux – et porteurs de joie pour les âmes libres – libérées de la lourdeur des mondes...

 

 

Que le monde invite davantage – et soit plus attractif – que les mots, le poète peut le comprendre... Mais que l'infini silencieux qui sourd entre ses lignes – et l'incessante invitation à la vie pleine (à la vie pure) ne soient perçus, il ne peut s'y résoudre... Et l'admettre serait pour lui reconnaître la cuisante défaite de l'esprit et du langage... Et comment pourrait-il accepter l'inutilité de sa tâche auprès des hommes ? Que les étoiles, les bêtes, les arbres et le ciel l'entendent, il le sait... Mais comment pourrait-il renoncer à ce que l'âme – et le cœur – des hommes y deviennent plus sensibles...

 

 

Une page blanche. Aussi pure et silencieuse que le ciel immense – infini. Et quelques notes griffonnées dans l'impérative nécessité de le révéler – et de le célébrer dans la danse honorante du langage... Ainsi œuvre, chaque jour, le poète... Dans l'espoir (parfois trop confiant) que la terre – et les hommes – entendront son divin message en sachant pourtant que les yeux – et les mains applaudissantes – des foules jamais ne pourront l'écarter de sa solitude ni de son, si féroce, désir de vivre, à travers les mots – et plus essentiellement encore à travers les gestes et les pas – dans la pureté silencieuse de l'immensité et les rivages infinis de l'éternité et de la solitude... Être est à ce prix... Et jamais la parole, les foules et le silence ne pourront l'en dissuader...

 

 

Une pierre immobile. Un chemin fuyant. Une eau vive. Un ciel immense et secret – insaisissable. Des visages à foison. Et des cœurs impénétrables. Comment le poète pourrait-il renoncer à sa tâche ? Toute la matière du monde est là. Présente. Eminemment présente. Et les mots toujours les célébreront pour les inviter – et les initier – à leur nature infinie, silencieuse et éternelle...

 

 

Trop de poésie tue l'éternel. Trop de poésie recouvre le silence. Trop de poésie rend inaccessible l'infini. Aussi le poète doit-il parfois se taire... Et le penseur jeter ses feuillets – et les laisser brûler dans l'impatience des jours. Pour attendre indéfiniment – et sans fébrilité – dans l'être et la solitude de voir la foule le rejoindre... Qui est-il, après tout, sinon un messager de l'aurore... Un frêle rouge-gorge dans la plaine rouge et tachée de sombre où s'éreintent en vain tant de troupeaux, de torrents et de rapaces... Qui est-il après tout ? A peine un espoir... Pas même une promesse. Une issue incertaine – et si infréquentée – à l'effacement des crépuscules...

 

 

Dans son antre sombre et étroit, à quoi rêve donc le poète ? Et qui sait que son âme fréquente l'infini, le silence et l'éternité ? Et combien se pressent sur ses lignes pour le rejoindre ? Sa vie peut-être semble trop sombre – trop étroite – ou trop austère peut-être... Et bien que ses mots parfois respirent la lumière, sans doute sa joie est-elle encore trop fragile pour inviter la foule sur son chemin...

 

 

Le monde n'est qu'un prétexte pour la foule qui ne sait pas... Et la terre, une aire d'expérience pour les novices... Et le sage, lui, n'a plus même le désir – et l'exigence – de s'y montrer. Comme si le monde et la terre n'étaient plus nécessaires à l'être en joie...

 

 

Monde de papier que les hommes chiffonnent... Monde de papier sur lequel ils s’essuient les pieds – et nettoient leurs mains rouges – couvertes de sang... Monde de papier qu'ils brûlent pour nourrir leur infâme feu de joie... Monde de papier qu'ils transformeront bientôt en cendres et en sombres confettis... Sans entendre la terre pleurer – et s'attrister du destin qu'ils lui façonnent. Sans entendre la peur et les hurlements de ses créatures à l'agonie, salies, chiffonnées et noircies par leurs viles ambitions...

 

 

L'homme est encore trop profondément animal et immature pour abandonner son pragmatisme utilitariste et s'ouvrir à la métaphysique et aux questions fondamentales. Pour tenter de répondre (avec assiduité et opiniâtreté) aux mystères de sa nature et de sa condition...

 

 

S'affranchir de l'être et du monde ? Mais comment pourrait-on échapper à soi-même... Jamais nous ne pourrons nous défaire ni de l'être ni du monde...

 

 

D'un seul trait dessiner le monde. Et l'effacer... Comment oserait-on se substituer ainsi à Dieu ? Et pourtant, le sage et le poète ont eu l'audace de se jucher jusqu'à la place laissée vacante – et qui attendait leur venue... Et en ce faîte du monde, Dieu, le sage et le poète portent le même regard – et sans doute sont-ils ce même regard... – sur l'univers et l'infime peuple de la terre...

 

 

On s'émerveillerait de ne pas avoir l'âge de son visage... Il suffirait d'un peu d'innocence – et de goûter la fraîcheur neuve – toujours neuve – du regard pour vivre cette évidence. Mais nous nous croyons trop rusés – et sommes trop pleins d'habitudes, de savoirs et de certitudes pour nous loger au cœur de l'éternité...

Le temps ne passe que dans l'absence de regard. Dans l'esprit trop touffu – et trop peu mûr – pour lui substituer l'instant et l'éternité.

 

 

Aux ambitions de la bouche et de la couche, préfère celle de la fleur capable de vivre le silence et la beauté...

 

 

Ah ! Ces prosaïques soucis que le cœur délaisse aussitôt le regard arrivé à destination, emboîté en quelque sorte à la présence présente et à l'infini silence qui rendent les pas si légers – et le passé et l'avenir inexistants. Et où l'Amour fait naître une absolue confiance en chaque événement...

 

 

Jamais le sage ne s'alourdit d'inutiles fardeaux... Son chemin toujours est simple et lumineux... Et les visages et les paysages qu'il dessine à petits traits sur son carnet invitent les foules à défricher, elles-mêmes, leur sentier de lumière et de simplicité...

Mais qui serait assez fou pour troquer les jouissances du monde contre le dénuement et une vague promesse de joie...

 

 

La vie s'égraine à l'envers. De la mort à la naissance. Puis, saute les années et les siècles pour faire coïncider la destination avec l'origine. Et ainsi boucler la première boucle... avant de nous préparer à la suivante.... Et ainsi, de boucle en boucle, pour nous redécouvrir indéfiniment...

 

 

Comme une eau stagnante, la vie des hommes s'évapore. Et à la fin des mondes ne restera que traces et poussières. Les mêmes sans doute qu'aux origines...

 

 

Le poète. Une voix – une parole – anonymes qui s'élèvent dans la nuit. Un murmure peut-être... Comme un infime trait de lumière aux origines mystérieuses – profondes et impersonnelles (éminemment impersonnelles) – jeté dans la noirceur du monde par une main et des lèvres innocentes. Comme un bruit léger dans le silence. Comme un mince tremblement dans la matière lancé dans l'inconnu pour l'inconnu. Quelques mots – quelques lignes peut-être – comme une modeste correspondance sans expéditeur ni destinataire. Pour la simple joie de dire, d'exprimer et de célébrer l'existence – et le plus humble – dans l'immensité de l'univers – dans l'indicible vacuité. Pour dire aux peuples de tous les mondes qu'ils existent – et qu'ils sont être, Dieu et présence – et bien davantage peut-être... – dans un espace – une lumière vivante et invisible éclairant ce qu'ils ont toujours pris pour un néant...

 

 

Présence, nature et métaphysique. Une parole. Quelques mots. Pour essayer d'exprimer la même beauté que la mousse et la fleur parmi les rochers et les sols infertiles de la terre...

 

 

Le silence des débuts si angoissant demeurera. Et à la fin expliquera tout... Et nous comprendrons alors sa justesse et sa beauté. Et les nôtres que nous n'avons eu de cesse de vouloir retrouver. Et celles des bruits mêmes qui tentaient vainement de l'effacer...

 

 

Le cœur, le monde, le ciel, le regard. Voilà, en quatre mots, tout est dit... Et autorisons-nous à en ajouter deux supplémentaires pour les relier – et apprendre à les unir : l'âme et la vie...

 

 

Sur le lit de l'espérance naissent les pires cauchemars...

 

 

Jamais les enjambées sauvages n'atteindront l'horizon. Elles ne feront qu'enlaidir – et obscurcir – la terre déjà bien laide – et déjà bien sombre...

 

 

L'heure intime rapproche le cœur de la vie. L'âme du monde. L'être de l'Existant. Elle est notre plus sûr passeport pour les terres de la joie. Et ainsi seulement seront foulées les contrées de l'unité. Et deviendront libres nos pas...

 

 

Y a-t-il une passion plus dévorante que celle de l'Absolu ? Inépuisable jusqu'au contentement de l'ultime faim – jusqu'à l'effacement de tout appétit...

 

 

Une poudrière noire au fond de l'âme. Et un feu, soudain, s'embrase. Et tout explose. Flammes rouges et dansantes. Dévastatrices. Et bientôt les cendres. Et, plus tard, sous les cendres, la naissance de la première fleur. Comme le jaillissement inespéré du printemps après des siècles d'hiver et de terreur...

 

 

Plus loin que la lumière, l'infini. Et plus loin que l'infini, le silence. Voilà... Tout est dit... Et voilà ce que l'on espère... Et voilà ce qui nous attend...

 

 

Oui à tout. Même à l'horreur et au refus. Et la vie, plus dansante, nous emportera... plus libres – tellement plus libres...

 

 

Les songes sont dangereux. Bien plus dangereux que la vérité. Et bien qu'elle soit âpre et abrupte, sa morsure sera toujours moins douloureuse que le sourire mensonger des rêves...

 

 

La faux et l'écume. Et les vents hilares... Et le silence derrière qui veille à la danse et aux effacements...

 

 

Goutte dans l'océan, consciente à présent de sa nature, se laissera mener, lucide et consentante – et éminemment joyeuse – à travers tous les cycles de l'eau...

 

 

Les jours défilent comme les paysages à la fenêtre des trains. Emportés dans un voyage dont nous ne savons rien. Ni la gare d'origine ni la destination. Emportés peut-être – emportés sans doute – pour l'éternité dans une course sans fin... Mais les yeux – et le cœur – pourraient faire halte – et rejoindre l'instant et le regard, et nous nous laisserions mener l'âme plus sereine et plus joyeuse. Plus sensible aux visages et aux paysages du voyage. Et insoucieux – si insoucieux – des routes et des escales...

 

 

L'âme emportée vers ses chimères par les vents complices. Et la liberté du voyage à portée du cœur... Un seul pas suffirait pour aller partout unis aux vents – pour nous en affranchir et libérer notre foulée de leur souffle. Et devenir âme joyeuse et sereine dans les bourrasques et les tourmentes...

 

 

La poésie trop explicative – et trop soucieuse d'exhaustivité – se fait indigne et médiocre philosophie. Et nul ne la lit. Trop lourde pour le cœur. Et trop faible pour l'esprit...

Mais, en vérité, je ne saurais dire qui, du monde ou de l'esprit, est le plus lourd... Seul sans doute le cœur peut les réunir – et révéler leur épaisseur comme leur profondeur... Et inviter ainsi l'âme et l'Amour à les rendre plus légers. Comme un fardeau – un inévitable fardeau – de plumes souriantes...

 

 

Grâce à la vie, l'âme peut se faire l'intermédiaire entre l'être et le monde. Être au regard lointain et au cœur uni...

 

 

Le regard et le cœur innocents. Vierges de tout contenu et de tout embarras. Au cœur de l'être nu. Ainsi devrions-nous vivre – et aller sur les chemins du monde*...

* et de la vie...

 

 

La poésie. Quelques traces de doigts dans la poussière que les hommes ignorent – et que les vents effaceront...

Il n'y a pour la poésie (comme pour d'ailleurs toute chose en ce monde) d'autre destin. Aussi le poète devrait s'émerveiller des plus hautes réjouissances qui lui sont offertes avant d'écrire – et de les célébrer (si dérisoirement) sur ses pages...

 

 

Il est extraordinaire de constater que la vie et le monde œuvrent à un incessant réajustement pour maintenir (ou restaurer) un équilibre général minimal nécessaire à leur survie. Equilibre sans cesse défait – et menacé – par les perpétuels échanges et interactions qui recombinent de façon permanente leurs éléments...

 

 

La proximité des sages caresse l'âme. La pénètre et l'enveloppe. L'invite – et l'encourage – à chercher sa propre sagesse...

 

 

Es-tu présent ? Ou glisses-tu sur la vie comme sur un sol glacé – emporté par les tourbillons des pas et des vents ?

 

 

Les hommes. Des cœurs las. Et presque sans substance. Sans folle envie de vivre. Mais sans impatience, pour autant, de mourir. Des cœurs peut-être... Qui sait ? A moins, bien sûr, que les apparences ne nous aient trompés...

 

 

Dire – et crier – la solitude de l'homme est insuffisant... Comment le monde, murmurant ou hurlant cette même solitude pourrait-il l'entendre ? Il nous faut marcher jusqu'au plus sombre de ses profondeurs – et traverser ses eaux noires jusqu'au rivage de la lumière – pour la comprendre – et la vivre sans tristesse. Et pouvoir la célébrer dans la joie de l'inévitable...

 

 

Je ne connais de plus grande joie que l'amitié d'un livre. Et juste au dessus – et plus joyeux encore – la proximité et le parfum de l'herbe et des étoiles...

 

 

Les hommes convertissent l'or en amour. Mais l'Amour (l'Amour vrai) ne peut, bien sûr, se convertir en or...

 

 

Et s'il n'y avait, en cette vie, que la matière brute des jours et du monde. Et l'Amour...

 

 

Et si l'on instruisait l'âme de sa corruption... Et si l'on instruisait le cœur de ses crispations et de ses perversions, saurait-on enfin accueillir l'Amour – et devenir l'un de ses dignes serviteurs ? Le monde deviendrait-il plus clair – et plus libre de sa noirceur ? Quand saurons-nous donc être véritablement des hommes...

 

 

Mille pas plus éternels que la pierre. Mille baisers plus beaux que le cœur en chamade – et bientôt émietté. Et le silence toujours plus solide que toutes nos paroles...

 

 

Et si les poètes offraient avec leur cœur et les nuages, l'Amour, la lumière et le silence dans leur parole claire – et leurs lignes parfois trop sombres et trop touffues... Et si les poètes avaient raison... Les lecteurs pourraient-ils goûter la liberté, la joie et l'éternité ? S'ouvriraient-ils à la grâce des jours ? Existeraient-ils avant de vivre ? La gratitude aurait-elle plus de poids que les appétits ? Et l'Absolu plus d'épaisseur que les soucis ? Être deviendrait-il enfin plus essentiel que devenir ?

 

 

Ô sombres élans, vers quel obscur abîme nous plongerez-vous encore...

 

 

La bible. Un peu plus de deux mille pages. Bien en peine – toujours plus en peine – de remplir le vide laissé par un peu plus de deux mille ans d'histoire...

 

 

Le fil de l'écriture – comme le fil de l'histoire – rompus par mille silences incapables pourtant de nous faire goûter, à travers leur beauté et leur justesse, la vérité. Faudrait-il donc désespérer des livres et des années ? Ou est-ce l'aveuglement des hommes qu'il faudrait blâmer...

 

 

Et cette voix inconnue – et anonyme – dans les livres des poètes qui nous cherche – et nous révèle... Comment pourrait-on y être sourd – et refuser de l'entendre ? Comment pourrait-on la dédaigner – et lui intimer l'ordre de se taire – et préférer nous rassasier de bruits et de jeux si propices à son éloignement – à son effacement... L'homme serait-il donc plus animal que les bêtes si ouvertes à la beauté et au silence...

 

 

Présence, métaphysique et poésie. Voilà de quoi mon âme, chaque jour, se nourrit. Et avec la compagnie de l'herbe et des arbres – et les chemins que nous arpentons – la proximité et la fréquentation des hommes ne nous sont (presque) plus nécessaires...

 

 

Chemins de vie et d'écriture. Tant de foulées pour approcher le silence. Et faire du cœur et des pas son sanctuaire...

 

 

La vie pure – la vie pleine – et leurs secrets révélateurs sont – et seront – toujours en soi. Que faudrait-il donc pour se détourner des pistes du monde – et être enfin capable de tourner les yeux vers soi...

Qui saurait éclaircir et apaiser notre âme si nous ne savons nous-mêmes y pencher le regard...

 

 

En cette vie – et en ce monde – tout se mélange – avance et évolue. Tout semble se mélanger – avancer et évoluer. Et pourtant l’œil reste toujours neuf... Et ce qui était n'est plus. Et ce qui sera n'est pas encore... Et pourtant, malgré la métamorphose apparente, la nature du réel – et la lumière qui l'éclaire – demeurent inchangées. Energie et conscience à jamais unies malgré le remodelage incessant des combinaisons...

 

 

Après ces paysages, il y aura d'autres paysages. Après ce chemin, il y aura d'autres chemins. Après ce monde, il y aura d'autres mondes. Après cette vie, il y aura d'autres vies. Comme si l'après était partout – et permanent. Et pourtant le temps n'existe pas...

 

 

La vie paisible n'est pas celle que l'on croit. Elle ne naît – et ne peut naître – que du cœur silencieux...

 

 

Ah ! Ces inépuisables – et indociles – élans qui ne cherchent, en vérité, que leur extinction – et qui n'aspirent qu'à la grande liberté...

 

 

Il y a des êtres – et des âmes – trop sensibles et trop peu armés pour vivre en ce monde. Et fréquenter l'épaisseur si grossière de leurs congénères...

 

 

La société du travail(1) est un travers civilisationnel, né des nécessités organiques et animales – et renforcées par l'organisation collective des hommes devenue, au fil des siècles, toujours plus complexe, monstrueuse et dévastatrice. Ainsi, le temps voué au labeur (et au transport pour se rendre à son lieu de travail), l'énergie que les individus y consacrent et les préoccupations et les soucis engendrés(2) par toute activité professionnelle sont – et ont toujours été – éminemment aliénants.

(1) Le travail tel qu'il était appréhendé et effectué autrefois, tel qu'il est appréhendé et effectué aujourd'hui et tel qu'il risque d'être appréhendé et effectué demain – et il y a de grandes chances que l'activité professionnelle devienne dans les décennies à venir encore plus omnipotente, centrale et phagocytante dans l'existence des individus...

(2) Préoccupations et soucis durant les heures de travail mais aussi après la besogne journalière achevée...

Ils contraignent les hommes à y passer l'essentiel de leur journée – et de leur existence – et à s'y vouer corps et âme. Et ne leur laissent qu'un maigre répit (fin de journée, nuit, week-end et vacances) qu'ils consacrent, l'essentiel du temps, aux tâches et aux contingences quotidiennes (innombrables), au repos, au sommeil et (éventuellement) à quelques pauvres loisirs indigents et lénifiants à seule fin de récupérer quelques forces – et de retrouver quelque énergie – ou pour s'offrir quelques plaisirs et distractions médiocres afin de compenser l'incessante pressurisation professionnelle dont ils font l'objet et/ou pour tenter d'égayer leur existence si morne et affligeante – afin de trouver le courage et la force de poursuivre leur labeur le jour suivant...

Ainsi, entre le travail, les contingences matérielles quotidiennes, le repos et les loisirs, les hommes ne disposent plus de l'énergie, de l'espace et du temps nécessaires pour s'interroger et s'engager dans un cheminement intérieur et spirituel* afin de vivre – et ressentir – la vie pleine...

* Notons néanmoins que si les hommes disposaient de plus de temps, très peu seraient disposés à s'interroger et à s'engager dans une démarche de compréhension... On les verrait plutôt plonger dans la mollesse et l'inertie et se livrer à des activités strictement distractives et occupationnelles afin d'échapper au vide et à l'ennui...

 

 

Le regard vierge. Le cœur innocent. Et l'âme libre. Ainsi devrions-nous vivre – et aller sur les chemins du monde à chaque instant. Sans (même) nous soucier de la légèreté ou de la lourdeur du corps et de l'esprit...

 

 

Le ciel inchangé. Le passage et le vol, éternels, des nuages et des oiseaux sous la sereine quiétude du soleil et des étoiles... Et la terre, si changeante, soumise aux caprices de son peuple où rien, jamais, n'est certain... où la lave, les nuées de soufre et les océans peuvent tout recouvrir ou laisser provisoirement la place au règne des créatures qui ne sont pas même assurées de pouvoir façonner – ou garantir – leur destin...

 

 

Je ne suis – et n'ai jamais été – ni un penseur ni un poète. Et, sans doute, pas même un auteur... Simplement un homme qui s'interroge... qui écrit – et partage – ses intuitions, ses impressions, ses pensées, ses ressentis, ses explorations et ses découvertes. Mes notes n'ont rien – et n'ont jamais rien eu – à défendre... ni idées, ni postures, ni fonction, ni groupe, ni idéologie...Voilà peut-être pourquoi mes livres ne ressemblent à rien... ou, du moins, à pas grand chose... et qu'ils ont l'air si humbles – et même naïfs à certains égards... 

 

Carnet n°103 Visage(s)

– De l'être et du monde –

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Et j'ai bu à la source du silence. Et mes mots se sont apaisés... Et est apparue la joie dans mes cris – et mes gestes – désespérés...

Et la nuit – plus sombre que les ombres – s'est extirpée malgré la nuit qui dure encore...

Et si l'audace – et le courage – n'était de vivre. Ni même de rester vivant... Mais de s'avancer, tremblant, devant la vérité...

Et j'ai vu la lumière, plus vive que le plus grand soleil... Et j'ai vu la tristesse lui résister – ineffaçable peut-être... Et l'âme grise, presque couchée sous son poids, implorer le grand effacement – freinant de toutes ses forces devant l'immense abîme...

 

 

Une mésange sous la pluie drue – et le vent froid de l'hiver. Comment le cœur pourrait-il ne pas être chaviré...

 

 

Et si la poésie était comme un ciel aux doigts d'or – incapables de percer les nuages où crient – et se morfondent – les hommes...

 

 

Nous n'aurons donc à jamais pour apprendre à vivre – à comprendre et à aimer – qu'un seul essai... interminable...

 

 

Je n'aime les poètes. Je n'aime que ceux qui cherchent, de leurs doigts empruntés, l'innocence dans leur fouillis. Et je n'aime ceux qui disent l'avoir trouvée. Je n'aime que ceux qui hésitent encore...

 

 

Combien y a-t-il de poètes parmi les hommes ? Et combien d'innocents parmi les poètes ? Aussi pourquoi voulez-vous que nous fréquentions le monde...

 

 

A petits pas dans le jour. Et le soleil se lève déjà. Et le soleil bientôt disparaît. A petits pas dans la brume des jours...

 

 

[L'être, l'homme et le monde]

L'être, l'homme et le monde. Vivre l'être en soi – et le sentir et le voir en l'homme et dans le monde. En laissant l'homme et le monde libres de vivre en son sein, dans sa proximité ou son absence. Voilà peut-être, à présent, le défi...

 

 

On peut avoir confiance – une confiance totale – en la vie. En sa profonde justesse. Et en la pertinence absolue des circonstances. Et il est même nécessaire de la lui accorder pour vivre sans tourment (sans trop de tourments). Mais on peut beaucoup plus rarement offrir sa confiance aux êtres – et aux hommes – qui n'en sont que les instruments. Les outils instinctuels et mécaniques dévoués (presque entièrement) à leur(s) propre(s) mouvement(s), aveugles à leur environnement et aux formes alentour et inconscients, le plus souvent, des enjeux dans lesquels ils se trouvent impliqués...

 

 

Les jours et les paysages de la terre sous toutes les couleurs. Voilà ce qui nous fera aimer leur palette. Et tous leurs visages. Et les voir depuis le ciel innocent nous offrira toujours, bien sûr, le meilleur point de vue mais aussi – et surtout – la plus belle lumière...

 

 

Accueillir chaque instant du jour, chaque circonstance (même infime – presque invisible...) et chaque visage – accueillir chaque parole – celle du monde comme celle du poète – avec attention, profondeur et sensibilité. Avec cet esprit nu et curieux si nécessaire à la rencontre. Il n'y a d'autre façon d'être vivant. Ni de sentir partout le sacré de l'existence...

 

 

Et dans le bruissement sourd des saisons, soudain, le silence...

 

 

Et j'ai bu à la source du silence. Et mes mots se sont apaisés... Et est apparue la joie dans mes cris – et mes gestes – désespérés...

Et la nuit – plus sombre que les ombres – s'est extirpée malgré la nuit qui dure encore...

 

 

Et si l'audace – et le courage – n'était de vivre. Ni même de rester vivant... Mais de s'avancer, tremblant, devant la vérité...

 

 

Et si du silence intarissable cessait de couler la parole... Et s'il n'était plus nécessaire de dépeindre la noirceur de la terre... ni de désirer une autre couleur pour le monde – et le cœur des hommes... Et si nos lèvres n'aspiraient plus qu'à embrasser le silence...

Et si l'oubli était notre fortune pour renaître neuf à chaque renouveau... Et si l'innocence, à chaque instant, nous pressait d'y consentir... pourrait-on accéder au lieu où tout s'efface ? Pourrait-on vivre dans l'oubli du monde, des hommes et des heures – et jusqu'aux noms gravés sur les stèles de pierre – et jusqu'au nom gravé sur notre propre chair ?

Et si le miracle, à chaque instant, avait lieu... pourrait-on jamais se souvenir – et dire le monde, les hommes et les heures toujours neufs et nouveaux ?

 

 

Ce que vous êtes ne nous regarde pas. Pas davantage que ce que nous sommes. Allons donc dans l'ignorance de chacun... Et arpentons ainsi chaque chemin jusqu'à l'ultime point de ralliement. Jusqu'à ce que notre visage se confonde avec tous les visages. Jusqu'à ce que nous ne rencontrions partout que notre seul visage...

 

 

Et si la jouissance n'était qu'une joie masquée – trop naïve encore pour quitter les objets de notre désir – et s'afficher au bras de n'importe quel visage...

 

 

Et si à force de visages – de trop de visages – et de pas mécaniques, le monde – la vie – le monde nous ôtaient le plus précieux... Et si le désert – et l'immobilité dans le désert – étaient le lieu (le seul lieu) de la rencontre. L'antichambre du paradis...

 

 

Tout oublier. Tout effacer. Pour renaître, encore et encore, à chaque instant... Et se faire plus vivant qu'à l'instant précédent... Et bien plus vivant qu'autrefois lorsque nous marchions – ne pouvions même faire un pas – sans pouvoir nous dessaisir des lourdes charges du souvenir et de la pensée...

 

 

Et j'ai vu la lumière, plus vive que le plus grand soleil... Et j'ai vu la tristesse lui résister – ineffaçable peut-être... Et l'âme grise, presque couchée sous son poids, implorer le grand effacement – freinant de toutes ses forces devant l'immense abîme...

 

 

Les hommes semblent passablement heureux. Sans doute parce qu'ils affectionnent particulièrement la ronronnante immobilité de leur existence (vécue dans la superficialité des représentations...) – et pourvu qu'elle leur soit confortable... et/ou parce qu'ils se contentent (dans tous les sens du terme) de se lancer d'infimes (et dérisoires) défis, en général, aisément accessibles et réalisables...

Mon inaltérable tristesse pourrait-elle alors s'expliquer (en partie) par mon irrépressible – et inépuisable – besoin de ressentir la vie dense, intense et profondément exaltante – et de ne jamais m'en éloigner... Et par le fait de n'avoir, en réalité, jamais été confronté* qu'à un seul défi (mais de taille – sans doute le plus grand qui soit...) : vivre l'être et la joie dans leurs profondeurs indéracinables...

* confronté de façon permanente...

Et l'on comprendra donc aisément, au vu des difficultés de cette très périlleuse et ambitieuse entreprise, que la tristesse m'envahisse lorsque mon âme – son immaturité – et les circonstances parfois dévastatrices m'en privent, m'en détournent ou m'en éloignent...

 

 

Aucune histoire personnelle (quelle qu'elle soit...) n'est vraiment – ni particulièrement – intéressante. Aussi grandiose ou insignifiante – aussi célèbre ou anonyme soit elle... Sans doute n'est-elle significative que pour celui qui la vit... Mais toutes, néanmoins, réclament écoute et attention – et méritent d'être entendues car n'est-ce pas de ces histoires – de chacune de ces histoires – que naît – que peut naître – le sentiment de l'impersonnel ?

 

 

Et si le regard était plus familier de la pierre que du visage. Mais pas moins proche, bien sûr...

 

 

Ces derniers temps, mon écriture se fait (presque) somnambulique. Comme si elle cherchait à s'extirper de son rêve – et à m'extraire de cette vie cauchemardesque... Mais malgré ses ambitions, je crois qu'elle nous y plonge plus profondément encore... Comme s'il était plus aisé de se laisser glisser dans l'automatisme et la mécanicité des jours et des pas que de se faire réel dans la réalité...

 

 

Rien ne pousse – rien ne peut pousser – sous ce qui est recouvert. Et pourtant, ce qui doit émerger – et grandir – empruntera toujours un autre chemin pour voir le jour... Comme si la nécessité était toujours plus forte – et puissante – que les obstacles... Pour quelles raisons ? Sans doute parce que la nécessité est menée (et guidée) par l'intelligence – la grande intelligence* – et qu'elle aspire à la liberté – à retrouver son état naturel de liberté... Et sans doute parce que les obstacles naissent, le plus souvent, de la peur et que la contrainte, par définition, les régit... Et qui peut nier que la peur et la contrainte sont, presque toujours, une offense à l'intelligence et à la liberté...

* Celle de la conscience...

 

 

Lorsqu'il arrive que la joie se fasse moins présente, l'écriture, comme autrefois, peut devenir à la fois expulsion – décharge de l'encombrement – et taille claire dans les fouillis de l'âme et les futaies denses de l'esprit et du cœur pour défricher un passage. Et offrir au pas – et à l'être – un chemin plus simple et lumineux...

 

 

Au cours de notre promenade en ce jour pluvieux de fin d'hiver, plusieurs colonies de grands oiseaux migrateurs (des grues cendrées peut-être...) sont passées, par vagues successives, au dessus de nos têtes. Fendant le vaste ciel, si haut dans l'azur. Et annonçant leur retour à grands cris. Et d'assister, émerveillé, à ce spectacle grandiose et émouvant*, quelques larmes ont coulé sur mes joues...

Le vivant infime dans l'immensité... Comment pourrait-on ne pas être bouleversé...

* Très émouvant...

 

 

Je n'aspire à rien. En particulier en matière d'écriture. Ni à être penseur ni à être poète. Mais la perspective sensible et spirituelle et la densité métaphysique sont si permanentes et si profondément inscrites en moi que l'écriture se transmute presque toujours en pensées – et en notes – vaguement poétiques...

Ainsi se construit – et s'est toujours édifiée – cette œuvre informe et hybride – ni vraiment philosophique ni vraiment poétique... Mais incontestablement sensible, métaphysique et spirituelle. A l'image, sans aucun doute, de ce que je suis – de ce qu'est l'homme – et de ce que nous sommes tous au fond – au delà de toute étiquette...

 

 

Quelques mots chaque jour que je dépose précautionneusement sur la page. Comme une maigre récolte – quelques poussières d'or – dans ma vie si misérable et indigente. Presque famélique...

 

 

L'humanité, en général, ne cherche guère la compagnie des hommes intelligents. Elle aime – et préfère – s'entourer de personnalités gentilles et calmes – sincèrement gentilles (autant que l'on puisse l'être...) et profondément calmes et apaisantes... Pour quelles raisons ? Sans doute parce que la gentillesse et la quiétude ne sont pas si fréquentes (bien que l'intelligence ne le soit pas non plus...) – et sans doute aussi, plus sûrement, parce qu'elles sont les reflets humains de l'Amour et de la paix du Divin. Et que l'on y accède par la plus haute intelligence qui ne se montre ni forcément brillante et impressionnante – mais qui n'est jamais froide, insensible et prétentieuse comme peut l'être, si souvent, celle des hommes intelligents...

 

 

La franche camaraderie et la joyeuse convivialité – si communes dans les groupes et les regroupements humains, je ne les ai jamais vécues avec mes congénères. Sans doute ai-je toujours été une figure trop solitaire pour m'y prêter – et m'en accommoder... Mais je les ai souvent goûtées avec les bêtes, les arbres, les nuages et les rochers. Bref, avec mes frères naturels... Avec les merveilleux représentants de ma communauté (naturelle)...

 

 

Celui qui refuse de participer à la vaste comédie humaine et à sa longue liste de pantalonnades et de mascarades* (et qui, de fait, n'y participe pas) ne peut se permettre (moins encore que quiconque...) de jouer avec lui-même. Il ne peut se mentir ni se permettre d'être son propre complice – le compère, en quelque sorte, de son auto-tricherie – ni s'engager indéfiniment dans une fuite en avant mensongère. Comme il ne peut s'autoriser à jouer avec la vérité – et à se cacher derrière une fausse représentation de lui-même...

* Mascarades posturales, comportementales et langagières...

Sans les compensations offertes par la vaste comédie humaine, les conséquences pour l'honnête solitaire seraient, on ne peut plus, fâcheuses et préjudiciables... L'honnête solitaire ne peut se dissimuler ni se trahir sans en payer, presque aussitôt, le prix : le sentiment d'une vie vaine (et gâchée) par malhonnêteté et un éloignement de soi qui confine au dégoût et à l’écœurement. Et qui peuvent mener, par manque de probité et amoindrissement de la lucidité, à l'anéantissement...

Bref, l'honnête solitaire n'a, par nature, d'autre choix que de se montrer honnête dans sa solitude en affrontant (ou en faisant face) aux circonstances et aux élans qui se manifestent et qui lui échoient sans jamais rogner sur son impératif devoir de lucidité – et en s'efforçant (autant que possible) dans un esprit d'abandon* de vivre – de sentir et d'accueillir – l'ensemble de ces mouvements avec profondeur et intensité... La joie (la joie qui s'est peut-être éloignée pour quelque temps...) ne saurait trouver d'autre chemin pour le pénétrer...

* Ce qui pourrait sembler paradoxal...

 

 

Ce dont nous avons besoin en cette vie : du souffle et du courage... Ensuite, lorsque l'on « accède » à l'être et à la vérité, l'existence devient plus aisée... Les circonstances peuvent, bien sûr, se montrer toujours âpres et difficiles... mais les événements sont vécus avec un cœur plus innocent – et plus proche de ce qui se manifeste (et parfois même uni à ce qui advient... ) – et avec un regard ouvert – et plus lointain – comme étranger au cours des choses...

 

 

Il convient, dans notre vie, de ne jamais permettre au tragique de triompher de l'Absolu. Il nous faut, au contraire, traverser le tragique – et en comprendre la triste apparence autant que la malheureuse origine pour que l'Absolu puisse supplanter – et effacer – nos angoisses (naturelles et compréhensibles) de créatures fragiles, dérisoires et éphémères...

 

 

L'Amour, toujours, a raison du poids obscur du monde. Cette phrase lue dans le beau recueil de Georges L. Hendel, « De la terre et de sang, de ciel et de feu » devrait nous accompagner à chaque instant. Et, en particulier, dans le plus noir – et le plus triste – des jours...

 

 

Et si le doux visage de l'innocence nous attendait derrière l'horizon... Et si son front était penché sur chacun de nos pas... faudrait-il alors attendre demain... plus tard – dans un siècle peut-être... ou dix mille ans allez savoir... – pour s'agenouiller devant lui. Et tendre la joue à son baiser réconfortant...

Et si l'eau – et ses ondes nées de notre cri – pouvaient seulement atteindre ses rivages – ou faudrait-il attendre que le silence les y dépose...

 

 

Sensible autant aux appels incessants de l'Absolu qu'à la misère et aux plaintes permanentes (quasi permanentes) des êtres de ce monde... Et cette sensibilité, il va sans dire, rend notre paix et notre joie fragiles – et extrêmement précaires – au quotidien...

 

 

Il est nécessaire de vivre – et de ressentir – de façon suffisamment profonde et permanente l'insignifiance, la précarité et l’évanescence de notre condition et de notre destin – et de percevoir, dans le même temps, le dérisoire (risible et tragique) de nos gesticulations et de nos vaines tentatives pour essayer de l'oublier, de s'en cacher ou de s'y soustraire pour abandonner les fausses promesses et les fausses solutions du monde et s'engager (s'engager réellement) dans une quête d'Absolu (et y percevoir la seule issue possible) afin d'amorcer un indispensable (et incontournable) cheminement intérieur perceptif et sensible*...

* Ce que d'aucuns appelleraient une voie spirituelle...

 

 

Es-tu ? Aimes-tu ? Non ? Alors à quoi donc es-tu occupé ? Qu'as-tu de si essentiel à faire pour ne pas être – et ne pas aimer ?

 

 

Chez les hommes, les représentations (mentales) sont, bien sûr, centrales. Nul ne peut ignorer qu'elles impulsent – et gouvernent – un très grand nombre d'actes, de comportements, de gestes et de paroles... Mais, en dépit de leur prépondérance et de leur intérêt – et des bénéfices qu'elles peuvent procurer..., elles ont le désavantage d'appréhender le réel à travers un filtre, et par conséquent, d'en priver l'accès direct, et peuvent aussi être très aisément influencées, manipulées et contrôlées. Ainsi est l'esprit (le psychisme). Et ainsi peut-on prendre le pouvoir sur lui...

Rien de tel ne pourrait se produire avec la conscience (inféodée, en quelque sorte, à la vérité*) – avec un esprit innocent – une perception vierge de toute idée et de toute image... Même si l'on essayait de l'influencer, de la duper, de jouer avec elle ou de la contrôler, on n'y parviendrait puisque l'esprit libre, vierge et ouvert a la capacité à demeurer vide (désencombré de toute idéation et de toute représentation) grâce au mécanisme permanent de l'accueil et de l'effacement – accueil des phénomènes et des mouvements présents dans l'instant et leur effacement presque instantané...

* et non, bien sûr, aux représentations de la vérité...

Mais pour autant, je ne saurais imaginer un esprit humain – fut-il vierge et sage (aussi proche de la conscience impersonnelle soit-il...) ne pas se voir partiellement (ou même infinitésimalement) influencé et conditionné dans la vie quotidienne (dans la vie dite de tous les jours) par ses apprentissages et ses bagages antérieurs – par les résidus représentatifs les plus enfouis et les plus tenaces – les plus indélébiles peut-être... offrant sans doute, l'essentiel du temps, des gestes et des paroles parfaitement libres et justes mais peut-être parfois (en particulier en cas d'inattention ou de circonstances douloureuses pour le psychisme) encore quelque peu teintés (ou biaisés) par certaines représentations d'ordre personnel... Ainsi, je crois, est l'esprit humain...

 

 

Cette fêlure (sombre) dans notre vie – et dans nos pas – que la voix étouffe pour paraître claire. Et que notre cœur, aidé par nos lèvres complices, recouvre d'éclats de rire... Comme si nous avions peur de nous y attarder – et d'y tomber en penchant nos yeux sur cette faille – tête et buste arc-boutés contre leur petit muret de pierres... Faille que notre oubli – et notre aveuglement – transformeront bientôt, de façon aussi prévisible que certaine, en gouffre dangereux et (encore plus) effrayant...

 

 

L'homme, malgré lui, cherche l'infini et le silence. Mais l'esprit, si peu familier de l'immobilité et de la grande liberté, les redoute, les fuit et les craint comme la peste. Voilà sans doute le dilemme de l'homme. Et l'origine de son écartèlement permanent...

 

 

Un instant, une existence, une éternité. A quelle aune veux-tu vivre – et mesurer ta vie ? Est-ce donc de ton hésitation que naissent tes empêchements* ?

* Tes empêchements à vivre...

 

 

Malgré tes ambitions et tes aspirations secrètes, demande-toi comment tu pourrais à la vie ajouter la joie si tu ne sais pas être...

 

 

Un visage – une vie – sans fantaisie. Mais exige-t-on de la goutte d'eau qu'elle soit fantasque – rocambolesque peut-être... N'y a-t-il donc que les hommes, trop familiers des marécages quotidiens, pour inventer des histoires – et bâtir des rêves surprenants ? La terre se soucie-t-elle d'être routinière...

 

 

Pourquoi honorer la lumière – et effacer l'ombre qui pèse de tout son poids sur le monde et notre existence ? Pourquoi ne pas les embrasser toutes les deux – et les chérir comme notre plus sûr visage ?

 

 

Nous pourrions vivre mille ans – dix mille ans – sur la terre, le cœur – et les yeux – resteraient clos si le souffle, né du ciel, n'investissait l'âme – et lui enjoignait de résoudre son mystère...

 

 

L'existence est, par nature, métaphysique. Comment les hommes, si occupés à leurs (si) prosaïques contingences, ont-ils pu l'oublier ? Comment peut-on vivre sans s'interroger sur ce mystère – et sans essayer de le résoudre pour y voir – y vivre et y être – plus clair ?

L'instinct animal serait-il encore trop présent – et prégnant – chez l'homme pour qu'il ne rêve que de rassasier sa faim et ses appétits de territoire ? Et cette consternation à le voir s'échiner avec maladresse (avec tant de maladresse) à l'aisance, au prestige et à l'abondance afin d'essayer de contenter ses espoirs de vie meilleure... Comment peut-il ignorer à ce point que la joie, la paix et l'Amour qu'il cherche, malgré lui, si obstinément jamais ne pourront naître de la terre et de ses malheureuses acquisitions...

 

 

Et si un saut infime dans l’œil ouvert séparait la joie du désespoir... Et si un instant – une éternité – une vie toute entière peut-être... – suffisait pour y consentir... La joie alors serait à portée de regard même pour les cœurs les plus tristes...

 

 

Et si, malgré toute la tristesse et la noirceur du monde, nous ne naissions que pour connaître la joie – et vivre parmi les vivants avec le cœur innocent... Et si c'était là le plus secret présent offert au corps et à la terre...

 

 

Un regard et un cœur, voilà qui est (bien) suffisant pour être – et pour aimer et comprendre... Un espace, un univers et des mouvements, et voilà de quoi être au monde – et de quoi contenter l'Amour et la compréhension... Aurions-nous besoin d'autre chose ? Vivre n'est-il pas déjà réuni (tout entier) dans ces quelques mots...

 

 

Et si la vie – et le monde – n'étaient qu'un rêve pour nos yeux malades... Et l'être, une étoile inexistante – un astre éteint et mythique... Un songe né de l'espoir d'une vie meilleure. Accessible qu'à la fin des temps... ou aujourd'hui peut-être, à la seconde même où l'instant nous effacera (et avec nous nos terribles et ténébreux désirs de lumière...)... Ou à la fin des mondes lorsque nous pourrons enfin émerger du long sommeil où nous aura plongés l'existence...

 

 

Les secrets d'un visage sont dans sa solitude et ses silences. Les plus sûrs – et les plus justes – reflets de l'âme...

 

 

Il faut laisser le monde – et ses mille vents contraires – caresser le cœur silencieux pour voir l'âme vibrer à ses élans et à ses tourbillons – et qu'elle puisse ainsi offrir à la main le privilège d'en témoigner...

 

 

L'homme, le monde, la terre, le vivant et l'Existant. Toujours entre l'horreur et le fabuleux. Entre l'abomination et le merveilleux. Entre le dérisoire et l'essentiel. Entre la malédiction et le miracle. Entre le tragique et la grâce. Entre le pathétique et le fou rire. Entre la joie et le désespoir... Quels autres sentiments pourrions-nous avoir en vivant – et en existant – et en nous voyant vivre et exister ? Et comment pourrions-nous ne pas nous balancer, à chaque instant, entre ces mille extrémités ? Et comment notre vie pourrait-elle ne pas être (tout à la fois) ce curieux et incroyable mélange ?

Y aurait-il donc trop de qualificatifs pour nous définir – pour définir l'homme, le monde, la terre, le vivant et l'Existant ? Un seul et même visage pourtant si complexe, si divers et si complet... Figure aux mille facettes faussement adverses et trompeuses réunies autant en chacun qu'en les réunissant toutes en tous (sans exception)...

Et quel curieux et incroyable sentiment de voir – et de sentir – le réel se mêler partout avec lui-même et chacune de ses parties (et jusqu'au plus infime élément)... se transformer sans cesse au contact permanent des autres. Et de sentir toute l'étrangeté du regard à l'égard de ce mouvant et monstrueux enchevêtrement...

 

 

l'homme sauvage, instinctuel et tribal succède l'homme social, supposé civilisé, vaguement intellectuel et accessoirement pétri d'orgueil et de prétention. Auquel succède l'homme métaphysique. Auquel succède l'homme spirituel qui perd progressivement son assurance, ses certitudes et de sa superbe... Auquel succède l'homme naturel, humble et conscient à la fois de son insignifiance(1) et de l'infini(2) qu'il porte en lui... Et après l'homme naturel ? Je l'ignore... Peut-être la conscience sans inclination identificatrice à la forme... Voilà sans doute l'évolution de l'homme la plus aisément repérable au cours de son existence (sur le plan individuel) mais aussi au fil des siècles (sur le plan collectif)...

(1) L'insignifiance de son individualité...

(2) L'infini de la conscience...

 

 

Aussi serein que la montagne inébranlable... Aussi humble que l'herbe des fossés... Et, au loin – et au dedans –, la terre et le ciel unis au regard et au pas. Et l'âme innocente plus libre – et plus joyeuse – que jamais...

 

 

Rien qu'une ombre parfois suffit à nous éveiller de nos songes... Et de ce passage furtif naît – peut naître – le grand déblaiement. Et au loin, là-bas, la lumière. La venue (encore) incertaine de l'aurore...

 

 

Aurions-nous perdu la raison – ou en manquerions-nous sérieusement – pour croire – et ne pas sentir (et vivre) le Divin en nous ? Et faut-il être encore trop animal – à mi-chemin entre Dieu et la bête – pour se résoudre à espérer ?

 

 

Au bord du ciel, j'ai vu les oiseaux s'envoler. Et quelques anges malicieux accrochés à leurs ailes...

 

 

La fin de l'aube ne sera, évidemment, pour demain. Mais dites-moi, quels yeux ont-ils déjà eu le privilège de la voir naître...

 

 

Et si nous n'avions qu'à attendre la fin de la pluie... La fin du jour... Et la fin de la nuit... Et si nous n'avions qu'à être là – infiniment présent – et accueillant – à l'égard de la violence et de l'ignorance – et de tout ce qui arrive sans que nul n'ait même conscience de son bref passage – de son bref séjour... Et si c'était cela avoir les yeux – et le cœur – sages...

 

 

Vivre avec un peu d'instinct ? Oui, pourquoi pas... Être – et vivre – sans se soucier de son destin, serait-ce donc cela être libre ? Non, peut-être pas... Que faudrait-il alors ? Fuir à grandes enjambées... ? Se cacher dans les nuages... ? Non, je ne le pense pas... Contempler – et aimer – les visages et les paysages – tous les paysages et tous les visages ? Oui, peut-être, après tout, est-ce cela vivre avec l'âme d'un sage...

 

 

Le paradis n'est pas différent de l'enfer. On y accède par la même porte mais avec les yeux découverts...

 

 

L'existence d'un homme se construit au gré des circonstances et des opportunités. Et son destin s'accomplit à la force des ambitions et en fonction des besoins du monde – et de ce qu'il représente pour lui*.

* A la fois ce que représente l'individu pour le monde et ce que le monde représente pour l'individu...

L'homme sage – et l'honnête solitaire –, eux, n'ont, pour ainsi dire, ni existence ni destin parce qu'ils n'abordent pas la vie selon cette perspective. Parce qu'ils n'ont d'ambition... Et parce qu'ils restent sourds aux opportunités, aux besoins (non essentiels) du monde et plus encore aux représentations excepté, bien sûr, lorsque les circonstances l'exigent...

 

 

L'éclatante solitude de l'homme, si coutumier des liens et des rapports sociaux indigents et superficiels et des marques d'attention et des gestes affectifs impulsés essentiellement par les nécessités circonstancielles et celles de leurs initiateurs – si peu concernés, en général, par l'existence et la réalité de l'Autre que nous en venons à oublier que cette solitude en est une – et que nul jamais ne pourra nous en extraire...

 

 

L'existence de l'homme est, le plus souvent, une vie de compensation où l'essentiel des gestes et des pas ne sert qu'à consoler de (et/ou à oublier) la tristesse métaphysique naturelle (et fort compréhensible) de notre condition...

 

 

Et si les sages et les grands hommes (et non les plus célèbres) n'étaient, en réalité, que d'infimes créatures. Aussi insignifiantes que les autres. Mais si ouvertes au mystère – si curieuses et si engagées dans sa résolution – qu'elles se seraient, à force de persévérance, laissées pénétrer par l'infini. Et que le grand silence, convaincu par leur ouverture, leur vacuité (née du déblaiement nécessaire) et leur maturité, aurait fini par éclairer...

 

 

De gloire et de fortune. Comme un rêve oblique. Opacifiant la vérité. Et égarant le pas vers elle...

 

 

Ah ! L'infini besoin d'Amour de l'homme... Qu'il ne connaîtra qu'avec l'effacement de ses appétits – après l'extinction de son ultime faim...

 

 

Il n'y a que l'Amour qui puisse panser la plaie béante de notre existence. Apaiser notre cri insistant. Notre cri permanent. Et satisfaire notre ambition secrète de découvrir – et de fréquenter – l'Absolu...

 

 

Dieu n'habite le ciel. Et n'a pas élu demeure dans les nuées. Du moins, pas comme le croient les hommes... Il n'est pas assis, sage, hilare ou triste, sur quelque trône invisible et nuageux... à rire ou à désespérer... Il est là, au plus proche de la terre. Au plus proche du regard. Au plus proche de la main et de l'âme. Il est au dedans de tout. Et partout alentour. Et aussi loin que possible de l'ombre de la terre – et de l'ombre du regard, de la main et de l'âme. Il est là, présent, infiniment sage et silencieux. Infiniment patient à veiller sur le monde. A œuvrer secrètement à sa venue sur terre, dans le regard, la main et l'âme. Offrant sa lumière – et son Amour – à toutes les ombres. Prêt à s'immiscer dans l'espace qu'elles laisseront vacant et libre... Oui, Dieu n'habite le ciel. Et n'a pas élu demeure dans les nuées...

 

 

Et si tous les visages du monde découvraient leurs liens – et leur appartenance, Dieu, les êtres et le monde deviendraient aussitôt le même visage. Immensément doux et clair. Aux lèvres silencieuses et au sourire généreux. Et les mains se serreraient sans doute les unes contre les autres – et s’aggloméreraient peut-être pour former une paume immense – ouverte, accueillante et secourable...

 

 

Et dans ce gâchis immense – et la célébration insensée de la fable et de la folie, que de merveilles, d'innocence et de merveilleux... Comme si le monde – son horreur et sa noirceur – ne pouvaient effacer la joie qui sourd entre ses intervalles... – cette joie libre – libérée des beautés et des atrocités du monde...

 

 

Et si la joie, la paix, l'intensité et l'exaltation de l'âme et la profondeur du cœur ne tenaient qu'à nous... Et ne se trouvaient qu'en nous... Et si nous pouvions tous y accéder... Que le monde alors serait beau ! Et que la vie alors serait douce...

Et je vois partout, dès à présent, les premiers signes de l'aurore. Et sa venue prochaine, éclatante et silencieuse, parmi nous...

Qu'un seul cœur puisse s'y livrer, et tous les cœurs seraient sauvés... Qu'une seule âme puisse y consentir, et toutes les âmes finiraient, un jour, par la rejoindre...

 

 

Nul ne peut tuer Dieu, la joie et le merveilleux. Ni les hommes, ni le monde, ni la terre. On peut simplement les oublier – et en être (provisoirement) privé...

 

 

Des astres lointains ? Peut-être pas... Au plus proche du désastre peut-être...

 

 

Et si, en réalité, nous n'avions que l'Amour à offrir... Une présence ouverte et accueillante – vierge et innocente... N'est-ce donc pas ce que réclament tous les visages ?

Et qu'est-ce donc que cet Amour – cette présence ? Et n'y a-t-il, en ce monde, de plus belle obole ? Comment pourraient rivaliser avec eux les plus grandes richesses, tout l'or du monde et les plus somptueux cadeaux ? Ils feraient sans doute pâle figure devant l'éclat souverain de celui qui sait offrir cet Amour – cette présence...

 

 

Du silence – rien que du silence – dans nos jours heureux. Et une marche sereine. Le visage et la foulée libres de la fureur folle des vents... Être, vie et pas sans la moindre écorchure. Sans la moindre velléité de désir. Sereins et silencieux. Innocents. Et presque invisibles. Presque inexistants malgré l'infini au dedans qui resplendit et s'émerveille...

 

 

– Qu'as-tu donc à offrir, petit poète – petit penseur ? Qu'offrent donc tes notes et ta parole ?

– Je l'ignore... Peut-être, comme la fleur et l'étoile, l'occasion de s'interroger...

– Et penses-tu ainsi répondre aux désirs du monde et des hommes ?

– Comment pourrais-je le savoir...

– Y portent-ils un quelconque intérêt ?

– Bien peu y penchent leurs yeux et leur âme... Mais j'ose espérer, comme la fleur et l'étoile peut-être, que l'homme et le monde sauront un jour faire éclore ce qu'ils ont de plus précieux... Ainsi seulement, je crois, l'avenir de l'homme, du monde, de la fleur et de l'étoile sera assuré... Et comme la fleur et l'étoile, nous y aurons modestement – très modestement – contribué...

 

 

La vie quotidienne n'enflamme ni ne sert la passion. En particulier, passé un certain âge..., à moins, bien sûr, d'être entièrement présent au Divin en soi... L'existence et le monde deviennent alors une danse extatique où le regard immobile et serein laisse l'âme et le cœur tournoyer avec fougue sur la piste des jours...

 

 

Comment pourrait-on définir ces notes ? De la philosophie poétique... Des élans maladroits vers le silence et l'infini... Des échos un peu gauches – et bien plus maladroits encore – de ce même silence et de ce même infini... D'honnêtes et de lucides consignes (autant qu'elles puissent l'être...) à l'intention de ce qui, en chacun, chemine vers l'Absolu... Des reflets de l'âme adressés à l'âme de tous les hommes... Franchement qui peut savoir ce que sont ces notes...

 

 

Et s'il y avait un visage – un vrai visage – sous tous nos masques, enfilés les uns sur les autres et revêtus pour nous protéger de tous les visages : le trésor commun impartagé connu seulement des sages...

 

 

Et dans le silence, soudain, quelques notes si douces. S'offrant au silence. Et le révélant... Comme un souffle divin caressant l'âme. Et l'ouvrant à sa nature – et autant à son origine qu'à sa destination. L'étoffe de l'être enfin défaite – l'être enfin mis à nu... Comme une grâce adressée au ciel innocent. Et au cœur suffisamment mûr pour l'entendre – et la recevoir...

 

 

Là-bas, sur le sol miné de pierres, une silhouette fragile et apeurée s'efface – et disparaît parmi les corps. Glissant au dedans de la terre. Et une main dans le ciel haut et profond soudain la tire vers lui pour soupeser l'innocence de l'âme nécessaire à l'envol...

 

 

Un visage contre la lune. Endormi. Serein, sans doute, parmi les étoiles. Tout entier à ses rêves, si proches des songes du jour. Et encore, bien sûr, incapable d'en percer les secrets...

 

 

Un oiseau infime sur sa branche scrute l'infini. Sans savoir que le ciel – le ciel tout entier – se tient partout au dedans. Son âme peut-être l'ignore mais son aile l'a deviné... Ses battements n'ont su trouver les frontières au dehors. Et le silence à présent l'appelle au dedans...

 

 

Les hommes – visages membrés – ombres dansantes – et gémissantes parfois – dans la nuit. Unis au même destin que le tragique enflamme et soumet à la fuite et aux ébats. Et l'on voit les hommes, à force de secousses et de tremblements, dilater leurs errances. Refuser l'évidence des liens et de l'intimité...

Ainsi joutes et accolades – rixes et étreintes – coups et caresses – proliféreront encore dans le silence jusqu'à ce que le cœur devienne (enfin) Amour et pure innocence...

 

 

Et si les hommes, une nouvelle fois, se trompaient sur leur destin... Et si c'était l'âme qui portait les corps et les visages. Et même le monde entier...

 

 

Et si la nuit n'était qu'un oubli du jour... Une ombre dans la mémoire défaillante... Un jeu espiègle – un peu étrange et un peu funeste – nécessaire pour le rejoindre...

 

 

Il n'y a que le vent pour destituer l'éternel de la pierre... Et caresser la longue chevelure des étoiles... Il n'y a que le vent pour bâtir – et destituer – les montagnes et les empires... Et effacer l'orgueil des édifices... Il n'y a que le vent en ce monde où les élans tentent de côtoyer le ciel...

Et à force de rafales peut-être oublierons-nous le monde... Et à force de rafales peut-être répondrons-nous (enfin) aux invitations de l'innocence... A moins, bien sûr, que les vents tournent... Et s'ils tournaient que pourrions-nous faire sinon tout recommencer à l'envers...

 

 

Et si parmi toutes les couleurs – et toutes les teintes – du monde – et parmi toutes ses formes parfois si complexes et saugrenues, il n'y avait, en réalité, que la lumière qui attestait leur existence. Et leur vérité. Il nous faudrait alors rejoindre la clarté. Et savoir habiter le regard clair... Sinon comment pourrions-nous voir – accueillir et aimer – le monde – ses mille formes et ses mille couleurs...

 

 

Le temps est céleste. Comme le sont la vie et le monde. Autrement tout serait recouvert de sombre et d'ignorance... Et malgré les silhouettes dansantes, la nuit serait sans fin...

 

 

Les vivants ne sont que des morts en sursis. Et malgré le tragique, je ne vois que des masques et des rires sur l'inquiétude. Comme si la nuit ne pouvait être traversée... Et la tragédie effacée par les pitreries désespérées... Et pourtant qui – quel visage – peut-il encore ignorer que derrière la nuit toujours se cachent le jour et la lumière...

 

 

Qui aime se souvenir des trous infimes et des béances des silhouettes, des failles de l'âme et des gouffres au fond desquels gisent les hommes ? Comment a-t-on pu oublier (avec tant d'aisance et d'inconscience) que les trous, les béances, les failles et les gouffres sont des fenêtres – des invitations à percer la matière sombre des corps et des pensées – et la matière sombre du monde et des espoirs ? Et qu'il conviendra toujours de les traverser pour retrouver notre nature originelle : l'infinie et lumineuse vacuité que cache, si bien, notre apparence...

 

 

Et si nous n'étions – et si nous n'étions tous – que des anges aux ailes coupées. Et privés d'envol... Et si nous étions tous tombés sur la terre par excès d'ignorance et de pesanteur... Et qu'il nous fallait à présent marcher – et vivre – parmi les vivants de ce monde et les aimer pour, un jour peut-être, parvenir à rejoindre le peuple innocent des anges et des étoiles...

 

 

Et si, en réalité, le ciel n'était brumeux que dans les yeux... Et si partout alentour, il n'était que transparence et lumière...

 

 

Et si, en réalité, l'âme (notre âme) – ses élans et ses errances – étaient collés sur notre visage. Aussi visibles que le nez au milieu de la figure. Et que chacun pouvait y déchiffrer notre vérité malgré le sourire gêné et pudique de nos lèvres – et la complicité de nos mains si enclines à la dissimuler...

 

 

L’œuvre artistique qui – plus que toute autre création et manifestation de l'Existant – saurait faire naître chez ceux qui la côtoient, la regardent, l'écoutent ou la lisent un regard vierge et innocent – quasi impersonnel – serait à jamais le plus grand chef-d’œuvre de tous les temps...

Pour créer une telle œuvre (en mesure de faire naître ce genre de prouesse...), il faudrait, bien sûr, un immense talent (et peut-être même du génie...) mais aussi – et surtout – une pure et totale innocence...

Et nous autres artistes, nous pourrions bien nous évertuer – et même nous acharner – à accomplir une telle œuvre, si le talent nous fait défaut – et que notre cœur et notre âme sont encore trop chargés de désirs et d'ambitions, nous échouerions lamentablement...

Mais est-il seulement possible de créer une œuvre si ambitieuse – et si triomphale ? Je ne connais (mais peut-être est-ce par manque de culture...) de précédent dans l'histoire du monde et de l'art... Certaines œuvres, il est vrai, s'en approchent ou parfois même l'effleurent... mais elles doivent sans doute se faire extrêmement rares... Et si ce genre d’œuvre existait, pourrait-elle seulement offrir à quelques-uns de ses auditeurs de vivre, ne serait-ce qu'un instant, la grâce de l'impersonnel... ? Rien n'est moins sûr si le cœur et l'âme ne savent se montrer réceptifs...

Quant à moi, pauvre scribouillard de l'infini, dont le talent manque presque autant que l'innocence..., je suis triste parfois de ne pouvoir réunir ces conditions – et de ne pouvoir même espérer qu'un jour puisse se réaliser cette possibilité...

Il est vraisemblable de penser qu'en ce monde, peu (très peu) d'hommes et d'artistes sont en mesure de réunir talent et innocence... Et je crains que seules l'étoile et la fleur – à l'instar de toutes les autres expressions du silence (de toutes les autres manifestations de l'Existant) en soient capables... A ce titre, elles sont, comme toutes les créations de la terre et du vivant, des œuvres d'art exceptionnelles bien que peu aient la capacité de le reconnaître... et moins encore, bien sûr, d'en témoigner, de les célébrer ou de s'en inspirer pour voir jaillir dans leur vie la beauté de l'impersonnel... Ces choses si banales sont pourtant, par nature, les plus grandes œuvres jamais créées car pleinement innocentes et naturellement nées de l'infini et du silence...

Voilà peut-être de quoi inciter les artistes – et les poètes – à se faire aussi humbles et désintéressés que la fleur et l'étoile – aussi purs et innocents que toutes les choses naturelles de ce monde...

Et pour ma part, malgré mon ambition (idiote et encore très fortement immature) à réaliser une œuvre de cette envergure, je ne suis pas même un philosophe poétique... A peine sans doute une sorte de vague métaphysicien amateur sensible au spirituel... Aussi comment pourrais-je avoir la prétention de pouvoir faire naître, un jour, un tel chef-d'œuvre...

 

 

Le silence du brin d'herbe. Et le silence du ciel. Imperturbables malgré nos questions sur l'innocence et la beauté...

Il nous a fallu de longues années pour comprendre le silence. La grâce et la justesse de sa réponse à toute forme d'interrogation....

Herbe et ciel – infime reflet de l'infini et infini miroir de l'infime – agissent toujours de concert. Et leur connivence nous invite à nous interroger... puis, à dépasser notre interrogation pour devenir (enfin) réceptifs à leur silence qui éclairera – et fera naître en nous la clarté et l'innocence nécessaires pour contempler, dans le plus grand silence, le monde et ses beautés...

 

 

Le désir de clarté est (encore) un empêchement. Un reflet résiduel de l'ombre...

 

 

Comme un funambule perché sur une balançoire posée sur un fil qui réalise de merveilleux sauts périlleux en soufflant vers le ciel des bulles d'air légères... si légères... – et sous les yeux ébahis de la foule en contrebas, émerveillée par ce défi à la pesanteur. Peut-être est-ce ainsi que nous devrions vivre... Et nous verrions aussitôt la terre (et le ciel silencieux et complice) applaudir à ce pied de nez lancé à la gravité du monde si lourd... si lourd...

 

 

Et si les visages – tous les visages – du monde n'étaient qu'une ronde (une ronde à la folle et bruyante allure) dans les mains sereines et silencieuses du Divin en soi...

 

Carnet n°102 La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Des taches dans la lumière, nées peut-être des ombres mêmes du soleil et de la joie. Des vibrations dans le silence, à peine entendues – noyées peut-être dans le rythme (presque incongru) des pas. Des traits infimes – quasiment invisibles – jetés contre l'horizon, la frontière mensongère de l'infini. Et des instants dérobés à l'éternité, immobile et sereine. Le monde, après tout, n'est peut-être que cela...

Et j'ai vu les hommes disparaître sur les odieux chemins du crépuscule. Entraînés par leurs pas mécaniques vers la mort. Une larme toujours intacte sous les paupières. Enferrés dans leur nuit d'épouvante. Epaisse. Inextricable... Tristes – si tristes – de quitter la terre sans avoir aperçu (ni, bien sûr, découvert) les prémices de l'aurore, offerte pourtant à chaque instant à leurs yeux insensibles...

Que fait donc la fleur pour être heureuse qui t'est (encore) inaccessible ? Être – et devenir – en silence dans la grâce imparfaite des jours...

  

 

Lovés contre la paroi utérine du monde, le silence et la joie des danseurs, vivant à en perdre souffle...

 

 

Des taches dans la lumière, nées peut-être des ombres mêmes du soleil et de la joie. Des vibrations dans le silence, à peine entendues – noyées peut-être dans le rythme (presque incongru) des pas. Des traits infimes – quasiment invisibles – jetés contre l'horizon, la frontière mensongère de l'infini. Et des instants dérobés à l'éternité, immobile et sereine. Le monde, après tout, n'est peut-être que cela...

 

 

Et j'ai vu les hommes disparaître sur les odieux chemins du crépuscule. Entraînés par leurs pas mécaniques vers la mort. Une larme toujours intacte sous les paupières. Enferrés dans leur nuit d'épouvante. Epaisse. Inextricable... Tristes – si tristes – de quitter la terre sans avoir aperçu (ni, bien sûr, découvert) les prémices de l'aurore, offerte pourtant à chaque instant à leurs yeux insensibles...

 

 

Que fait donc la fleur pour être heureuse qui t'est (encore) inaccessible ? Être – et devenir – en silence dans la grâce imparfaite des jours...

 

 

Que font donc les hommes – et les bêtes – sinon regarder le défilé triste des jours – et attendre la mort... sans pouvoir (encore) vivre un seul instant d'éternité qui les guérirait pourtant de leur maussade contemplation et de leur longue – et inutile – attente...

 

 

La naïve – et angélique – passion des hommes pour les enfers... Et dire que le paradis est si proche... Il suffirait de quitter le chemin des pensées (et les promesses et l'espoir qu'elles suscitent...) – et d'effacer le complexe de l'esprit pour une candeur (une innocence) simple – et indéfiniment renouvelée – pour que les portes puissent s'ouvrir. Et s'y engouffrer – et investir l'éden – serait alors un jeu d'enfant. A la portée du premier innocent venu...

 

 

L'oubli et l'effacement. Alors que le premier rend l'esprit triste et fâcheux, le second le rend léger, libre et heureux. Et alors que l'un naît d'une incapacité, l'autre voit le jour d'une sorte d'agile maturité qui offre les plus grandes possibilités...

 

 

Les hommes passent l'essentiel de leur existence à attendre. Et à espérer. A souhaiter voir arriver à leur fenêtre l'espoir de l'horizon...

 

 

Plus le temps passe – et la compréhension s'affine – moins les hommes nous semblent être des hommes(1). Et moins nous-mêmes, nous nous sentons humains(2)...

(1) Des animaux humains peut-être...

(2) Mais plutôt, dans un (très modeste) au-delà de l'homme, comme un regard conscient soumis à des individualités consternantes (la sienne comme celles du monde)...

 

 

Ah ! Que nous sommes tristes (et si navrés) parfois d'être un homme – et de sentir (encore) en nous cette vile appartenance au monde... Tous ces élans nous semblent si absurdes et insensés. Si irrespectueux et dévastateurs que nous parvenons à peine à nous en faire le témoin. Quant à y participer, nous nous en sentons, de toute évidence, de moins en moins capables...

 

 

Et cette œuvre bancale et fragile – massive et inaudible – pourquoi continuer à nous y livrer – et à l'offrir au cœur insensible du monde ? Nous l'ignorons. Une seule certitude peut-être : un élan mystérieux – et apparemment inépuisable – nous y contraint...

 

 

N'en finit-on donc jamais avec soi ? Et comment pourrions-nous nous en débarrasser (et avoir même la folle idée de nous en défaire...) puisque n'est-ce pas cela même que nous sommes...

 

 

Les hommes sont-ils réellement disposés à servir ce/ceux qui les entoure(nt) et à lui/leur offrir (autant qu'il leur est possible) la joie et le bien-être qu'il(s) réclame(nt) ? Ou sont-ils trop occupés à satisfaire leurs propres besoins – et à essayer de résoudre (ou d'apaiser) leurs propres tourments ?

Serait-ce donc la tête et le cœur trop lourdement penchés sur eux-mêmes la plus grande entrave à l'Amour* ?

* A sa venue comme à son plein rayonnement sur terre...

 

 

Marcher tout le jour – à chaque instant du jour – sur les chemins inconnus de l'âme et du monde, y aurait-il sur cette terre de plus belle – et appréciable – activité ? Et de plus merveilleux – et utile – emploi ? Avec le vol – et le chant – des oiseaux et du cœur pour seule compagnie. Et pour uniques collaborateurs en ces lieux de délicieuse besogne...

 

 

Il n'y a que dans l'innocence – dans l'innocence toujours fraîche du regard et des jours – que la parole arrive toujours neuve – naturelle et spontanée – malgré l'inévitable récurrence des heures et des chemins...

 

 

Les velléités acquiesçantes des hommes dont la silhouette et l'âme vouées – et rivées même* – depuis toujours au refus, inaugurent les timides avant-pas de l'ouverture à la conscience et à l'infini...

* Quasiment vissées...

 

 

Exténué – et dépité – par cette vie inconsciente et aveugle, trop délibérément légère et frivole, vouée (toute entière) à la ruse et au mensonge – et se livrant inlassablement aux plaintes et aux réclamations... Quelque chose en nous se hérisse – et se rétracte – incapable de souffrir cet odieux et permanent spectacle (d'en être le témoin et moins encore, bien sûr, l'acteur)... Nous qui rêvons (depuis toujours) d'un monde d'Amour et de silence, nous voilà contraint de fréquenter, presque à chaque instant du jour, cet immense bureau des plaintes et des réclamations à ciel ouvert. Et d'assister, impuissant et écœuré, aux gesticulations et aux vociférations des êtres et des hommes qui passent leur vie (leur vie entière) à jouer des coudes et à se bousculer pour resquiller quelques places et se faire entendre dans l'interminable file d'attente...

 

 

Tel un marcheur parmi les ombres, j'avance, à petits pas solitaires, vers la lumière...

 

 

La solitude est – et sera à jamais – notre seule signature. Lourde et misérable dans la misère de ce monde d'abord... Puis, légère et radieuse dans l'enchantement né de la joie d'être seul...

 

 

Serions-nous donc si las – et si fatigué – pour ne plus pouvoir ainsi souffrir – et supporter – toutes les expressions du silence ? Sa présence en nous serait-elle encore insuffisante ? Où diable est donc passée notre capacité d'accueil ?

 

 

La lassitude et la saturation ne naissent des événements. Mais de notre folle volonté d'achèvement... De la course insensée des pas née de l'inépuisable élan du cœur – si avide de voir l'horizon arriver qu'il nous oblige à une fuite en avant perpétuelle...

Il en est également ainsi du désarroi. Aucune circonstance n'en est responsable. Seules nos attentes – et nos exigences – en sont la cause...

 

 

Et des nuages – et des passants – que pourrions-nous dire... Le ciel sait déjà tout... Et même du silence de la terre... Voilà pourquoi il faut nous en remettre à la beauté (silencieuse) des fleurs...

 

 

Il n'y aura peut-être – il n'y aura sans doute – de plus fabuleux jour qu'aujourd'hui... Comment l'esprit peut-il donc, à ce point, l'ignorer...

 

 

Enfin nous voyons... Mais la main indélicate a déjà tout effacé. Ne restent que le regard – et la larme rédemptrice. Qui, bien sûr, ne pourront (jamais) sauver le monde. Peut-être simplement en faire naître un nouveau... Voilà notre seule espérance...

 

 

La parole (poétique) se déverse parfois en flux puissants. Comme un jaillissement – un débordement – le signe même de la vie foisonnante et intarissable. Et d'autres fois, elle s'écoule en silence. Et en petites taches simples et lumineuses...

Le cœur – et la main – du poète n'ont le choix de la parole – ni de sa nature ni de son débit. Giclées fraîches ou brûlantes. Coulées légères ou envahissantes. Nées tantôt des encombrements (résiduels) de l'âme tantôt du vierge infini...

 

 

La poésie est, en définitive, l'expression façonnée par la contemplation sensible de toutes les autres expressions du silence. Créée, sans doute, pour rejoindre – et révéler – l'origine... Oui, sans doute, est-ce, parmi tous ces bruits, sa plus haute vertu. Et sa plus digne besogne...

 

 

La prémonition du courage enjoint aux poings de se serrer. De se lever et de se livrer à toutes les batailles. Alors que celle de l'innocence invite à regarder, hébété (mais à peine surpris), les mains et les cœurs ensanglantés. Et à les panser jusqu'à la dernière goutte de sang...

 

 

La naissance n'est peut-être (après tout) que le début de l'agonie. Ainsi pensent sans doute les hommes. Mais elle est plutôt (et plus sûrement encore...), pourrait-on dire, la poursuite (sans cesse recommencée) de notre interminable continuité...

 

 

Les mots évoquent davantage qu'ils n'invoquent... Le cœur saisit davantage qu'il n'accueille... Voilà sans doute les raisons pour lesquelles le monde et le langage sont si tristes. Et si démunis face à l'impuissance de leurs désirs...

 

 

Que l'on crie – ou que l'on murmure – dans le silence, qui, en définitive, nous entendra ? Ne serait-il pas préférable – et plus sage – de s'asseoir dans l'hébétude et patienter jusqu'à ce que le silence nous saisisse – et nous fasse comprendre notre nature profondément silencieuse...

 

 

De la grande joie, que reste-t-il aujourd'hui ? Un souvenir béat – ravageur et puissant – peut-être... qu'il conviendrait sagement (bien sagement) d'oublier pour repartir à neuf, et avec une grande innocence – et une plus sûre virginité – afin de l'accueillir – et sans la moindre exigence – quand à nouveau elle se présentera à notre âme humble – désireuse de la recevoir mais si peu avide de sa présence...

 

 

Que la flamme se tienne haut dans les yeux humbles – et le front baissé sur la terre. Alors l'âme, enfin digne et honnête – franche – pourra accueillir la lumière...

 

 

L'archipel du silence, connaissez-vous en ce monde de plus belles terres ? Oui, peut-être... parmi celles qui savent honorer la fragilité des fleurs...

 

 

Et si le rien avait raison – avait toujours raison – contre tous les gestes et toutes les paroles. Et si le rien avait raison – avait toujours raison – même contre la beauté et le silence du monde et du ciel... Et le cri d'effroi des hommes n'y changera rien... Alors que pourrais-tu faire, poète, pour y inviter...

 

 

Le vertige sombre de la pesanteur. N'est-ce donc pas un piège – et une franche rigolade – pour l'âme si légère...

 

 

[Hommage à Maurice Regnaut]

Marche donc, homme ! Continue donc de marcher... Mais tu pourras bien crier, geindre ou gesticuler sur les chemins – et pousser même la folie jusqu'à l'écriture, ne sais-tu donc pas qu'il te faudra, où que tu ailles, affronter le ciel couchant... Et revenir le front bas et la foulée modeste... encore et encore... par delà tous les trépas...

 

 

Et qu'est-ce donc ce bruit que font les hommes ? Ah ! Oui ! Bien sûr ! Comment ai-je pu oublier la fureur bruyante des pelles entassant le sable des édifices...

 

 

Rien, en ce monde, n'est plus avouable que la beauté des fleurs... Et plus pardonnable que leur innocence...

 

 

Et si le monde, en réalité, nous était interdit... Et refusés ses plaisirs et ses futilités. Comme ses abjections et ses bassesses... Et qu'il nous serait simplement autorisé d'en goûter la beauté et le silence...

 

 

Et si après la découverte de l'infini, du silence et de l'éternité – et les premiers pas vers l'Amour, l'individualité, en réalité, s'invitait pour se coucher de tout son long sur le monde et notre vie... Après tant de foulées fébriles et désespérées pour s'en défaire, quel désopilant – et étrange – chemin, n'est-ce pas ?

Serait-ce là le signe des exigences de son intégration ? L'élan presque saugrenu – mais inévitable – pour (enfin) réunir l'Absolu et le relatif – qu'ils fondent à tout jamais l'un dans l'autre – et permettre ainsi à la manifestation de rejoindre la source – et le cimetière – de toutes les origines et de tous les enfantements ?

La conversion du cœur et du regard ne serait-elle alors que la pleine intégration des individualités du monde à la présence ?

 

 

Les hommes avancent et courent comme s'ils pédalaient sans discontinuer – et sans jamais s'arrêter – craignant peut-être (craignant sans doute...) de tomber et de voir s'effondrer leur monture. Comme s'ils appréhendaient l'arrêt (hormis le temps nécessaire au repos) comme un risque. Sans y déceler une occasion – et un temps – salutaires de distanciation pour s'interroger sur leur marche, l'allure et l'orientation de leurs pas, l'itinéraire emprunté, les chemins et les paysages traversés, les visages accompagnateurs, la destination et les horizons désirables ou accessibles – et éventuellement les remettre en cause et les rectifier (si cela s'avérait nécessaire...)... Comme si leurs œillères et le cocher fou de l'esprit apeuré jamais ne les autorisaient à faire halte, à regarder sur les côtés, à emprunter un autre chemin ou à changer de trajectoire... Comme s'ils avaient la profonde et stupide croyance que l'existence se limitait à marcher... à poser un pied devant l'autre (sans jamais s'arrêter) en n'importe quel lieu – et en traversant n'importe quelle contrée – pourvu que leur foulée leur donne le sentiment d'avancer et de progresser (et qu'importe alors l'itinéraire et la destination...)... Et sans voir – ni comprendre, bien sûr... – qu’aucun pas ne pourra jamais conduire à ce qu'espèrent leurs foulées... Comme si cette attitude humaine si commune révélait avec évidence les instincts de l'homme vissés (avec force) aux lois de la terre (et de l'énergie) incapable encore de relever la tête pour se laisser mener par les instances de la conscience...

 

 

Une présence, des gestes et des actes qui ne s'encombrent d'inutiles bavardages mais qui savent faire émerger (lorsque cela s'avère nécessaire...) une parole juste et aimante, voilà seulement ce dont nous avons besoin, nous autres, êtres et hommes...

 

 

Vivre dans un monde où il n'y a que le corps et l'esprit comme s'il n'y avait ni esprit ni corps – excepté, bien sûr, lorsque ces derniers se manifestent avec insistance pour réclamer écoute, attention et Amour –, voilà, je crois, le défi actuel offert à notre âme...

 

 

En marchant dans le ciel couchant sur une route de campagne déserte (au retour de notre promenade), j'ai soudain entendu un bruit derrière moi. Je me suis retourné et n'ai vu qu'une poignée de feuilles mortes, balayées par le vent, avancer dans ma direction. Et moi qui croyais que c'était mon âme – un peu fatiguée – qui me suivait en geignant – et en traînant les pieds... Et malgré mon amour des arbres (et des feuilles mortes), j'ai été, je dois bien l'avouer, un peu déçu... Mais peut-être, après tout, était-elle là, présente, à m'escorter parmi les feuilles – aussi démunie, triste et fidèle que ses sœurs...

 

 

L'âme de l'eau si nomade. Entre terre et ciel toujours. Flaque, rivière, océan, rosée, pluie et nuage. Allant par tous les creux du monde et selon les appels du climat et des saisons...

 

 

A marcher si vite – et à tant écrire – avec le cœur parfois en désir, abriterais-tu encore quelques rêves secrets ?

 

 

Tant de voix virulentes en ce monde pour qu'une seule, innocente, puisse éclore peut-être...

 

 

[La femme, l'homme et le poète]

Les yeux – le visage et le corps – séducteurs des femmes parées de leurs atours, juchées parfois sur leurs étroits talons. La silhouette – et l'allure – fières et guerrières des hommes au buste et aux bras taillés pour la conquête. Et le sourire idiot – et le regard et l'âme si innocents – du poète, né pour un autre monde...

 

 

Et comment le poète pourrait-il habiller sa parole sinon en la mêlant à la voix silencieuse de l'infini pour frapper à la porte (étroite) du monde muet – et analphabète – à force de craintes et de labeur. Et sourd à force de coups et de fatigue...

 

 

Et j'entends partout la voix du poète dans les chants de la terre. La mélodie du vent, des arbres et des rivières. Et jusque dans leurs plaintes. Et leur silence...

Un monde de poésie – et de chants poétiques – où les hommes ont (pourtant) réduit le langage à la réclame, aux notices, aux modes d'emploi et à l'idéologie...

 

 

Si le jour n'offre tout son or – et une once supplémentaire de soleil – ou si je suis incapable de les recevoir, mon âme désespère – et pleure – sous son abominable couvercle de plomb...

 

 

La route comme une longue saignée grise dans les paysages. Comme une vilaine cicatrice sur la peau du monde. Dénaturant – et fragilisant – la vie – et la terre – si profondément naturelles et sauvages...

 

 

Lorsque les appétits se sont éteints – autant que la faim des séductions et des (ré)jouissances – et que les petites compensations ont perdu leur attrait –, être un homme en ce monde est d'une infinie tristesse... Rien – sinon l'être et la présence du Divin en nous – ne saurait nous consoler...

Ah ! Divine et indicible – magistrale – solitude partagée. Et pourtant impartageable. Diabolique – presque incongrue – tant on est seul et nombreux à la fois à la vivre...

Que l'on vive seul ou entouré (et même accompagné), la solitude est à peine croyable sur cette terre... Et si l'âme est sensible – et a perdu tout esprit d'attirance, de conquête et de mendicité –, le cœur et le corps doivent se contenter de l'indifférence – et de l'indigente affection – de ce monde...

Passant parmi les passants que Dieu seul peut combler...

 

 

Ah ! Qu'il est seul le poète... Aussi seul que les astres et les grands arbres... Aussi seul que l'être et le vieux sage assis sous leurs ombres silencieuses...

 

 

La fleur et la lune. Organes essentiels de la terre. Et instances merveilleuses du monde. Un regard sensible pour les contempler. Et les aimer. Rien d'autre – absolument rien d'autre – n'est nécessaire...

 

 

Seules la fleur, l'écriture et la joie sauvent le poète – et l'âme sensible – du désespoir. De cette incompréhension d'être au monde parmi tant d'âmes noires – si noires – recluses derrière leurs masques et leurs grimaces. Inaccessibles. Si inaccessibles. Et si insensibles au monde, à la joie, à l'écriture et au poète comme à la fragile beauté des fleurs...

 

 

L'humilité de l'âme dissout l'orgueil naturel du cœur – et la posture crispée et conquérante de l'esprit (née de sa peur...) toujours soucieux d'afficher sa puissance, son habileté à la confrontation et à la lutte et sa farouche capacité à se défendre contre ce qu'il considère (et a toujours considéré) comme l'hostilité (apparemment inévitable) du monde et la pugnace adversité de ses créatures...

 

 

Qu'y a-t-il donc derrière les silhouettes prometteuses, le sourire affable des visages et les paroles flatteuses ? De l'ombre – encore et toujours de l'ombre... Rien que de l'ombre cachée derrière cette apparente lumière – si lisse et si fausse. Plus éloignée encore de la vraie (lumière) que le sombre du peuple – du peuple infime – qui s'interroge sur l'obscur et la clarté du monde sans craindre d'exposer aux visages ses vraies couleurs...

 

 

Y a-t-il plus déchirants appels que ceux du silence – appels, bien sûr, que nous n'entendons pas... ?

 

 

Il n'y a d'ombre plus juste – et plus insolite – que celle du clown, figure du rire et de la misère dans ce monde triste et loufoque. Incongru à force de sourires, de masques et de mensonges – et où la joie semble si feinte qu'elle en devient presque inaccessible – et où la gaieté, plus abordable, l'a remplacée...

 

 

Un regard – un plein regard – dans un monde d'âmes décharnées. Et exsangues – si exsangues à force de voir leur sang sucé par tant de viles – et misérables – créatures. Si tristes d'être cantonnées à leur geôle et de sentir par la haute lucarne entrouverte le vent – le grand vent – de la liberté. Et de deviner, à sa fraîcheur, l'immense territoire dont elles sont privées...

 

 

La fleur est plus libre que l'homme. Et plus belle et plus innocente aussi. Elle vit son destin dans l'abnégation et l'oubli d'elle-même. Voilà pourquoi elle est si heureuse. Contrairement à l'homme qui n'en a que l'air...

 

 

Lorsque le sourire cache la misère, celle-ci s'étend – et se renforce – insidieusement... N'y a-t-il pas de pire mensonge que celui qui nous oblige à nous trahir ?

Nulle joie ne peut éclater sur un visage si traître qui en coloriant le cœur d'une teinte mensongère nie sa vérité. Et niant sa vérité piétine ses élans – ses timides mais opiniâtres élans – vers la lumière...

 

 

Devant la beauté des fleurs, que les mots sont vains... Et que nos bavardages nous éloignent du silence... Faudrait-il donc s'habiller de pétales pour toucher l'innocence – et vivre dans la proximité du plus grand infini ?

 

 

A perdre haleine, nous courrons alors que la fleur se repose de son destin... Être – et vivre – sans désir ni ambition, serait-ce donc là son secret*...

* L'un de ses secrets...

 

 

La fleur, ouverte – toujours ouverte – à l'aurore. Resplendissant au soleil pendant tout le jour. Modeste et apaisée au crépuscule. Et légèrement assoupie. Heureuse – simplement heureuse – d'avoir vécu – et offert au monde sa présence, sa beauté et son parfum. Et aux âmes délicates et attentives – et aux êtres sages (et peut-être un peu fous allez savoir...) le courage et la grâce de son existence exemplaire...

 

 

Je n'ai jamais eu, je crois, de plus délicieuses amies que les fleurs. Les fleurs sauvages des champs... Et j'ai pour elles, comme pour l'herbe des fossés et des plaines à l'abandon, les arbres anonymes des forêts et les milliards de feuilles mortes à leurs pieds, une infinie tendresse. Et une profonde gratitude. Tous m'offrent – et me laissent puiser en eux – le courage d'aller aussi fragile et innocent que possible vers le destin éphémère qui nous est promis...

 

 

La tension – le souffle peut-être – en nous qui nous pousse. Et nous écarte. Et qui nous éloigne peut-être (et qui nous éloigne sans doute...) de ce que nous cherchons avec le plus d'insistance... De quel mystère est donc né cet élan qui nous mène sur toutes les routes (et par monts et par vaux) à la recherche de ce qui est déjà là – et qui a toujours été là – sans jamais pouvoir nous y conduire ? Cette force serait-elle à l'origine (en partie à l'origine) de notre enfantement et du destin prometteur – mais tragique – du monde ? Et pourrions-nous seulement espérer nous en défaire ? Je crains que cela soit impossible tant elle semble impliquée – et intriquée – dans la merveilleuse – et terrifiante – malédiction du vivant* – d'être vivant...

* Et, plus largement, de l'Existant...

 

 

Un monde de marchands et de guerriers où les vitrines et les arènes engorgent les cités. Où pourrait donc bien vivre le poète ? Et où pourrait-il installer son modeste atelier sinon dans la proximité des arbres et des nuages...

 

 

L'homme est un serial killer par mégarde, irrespect et inattention. Bien davantage par ignorance que par intention. Ce qui n'en fait pas moins de lui le plus grand tueur de tous les temps...

 

 

Des âmes apeurées, avides et intéressées (vaguement intéressées), voilà ce que nous rencontrons en ce monde... Simplement des âmes qui nous croisent avec méfiance (ou indifférence) et qui s'emparent – avec plus ou moins de ruse et de célérité – de ce que nous avons de plus intéressant à offrir avant de reprendre leur route au plus vite, aussitôt leur forfait commis...

 

 

La marche – et la découverte – lentes sur les chemins de l'âme et du monde. Des activités et un rythme si peu répandus – et presque incongrus – en cette ère de vitesse et de zapping distractif*... Et pourtant... Et pourtant...

* de zapping sensationnaliste et distractif...

 

 

Tel un ressort à l'implacable mécanique, chaque être – et chaque chose – de ce monde retrouve (a vite fait de retrouver) sa nature – ses élans et son rythme spécifiques – après que quelque importune main ou circonstance l'en ait (pour je-ne-sais-quelles obscures raisons...) privé(e) – ou éloigné(e)... Nul n'échappe ainsi aux caractéristiques et au destin de sa forme, à ses apprentissages et à ses conditionnements...

 

 

Un fait. Une circonstance. Une note. Une pensée. Une intuition. Une nouvelle note. Un silence. Un regard. Une émotion. Une sensibilité. Et, à nouveau, une note. Comme si l'âme – et le cœur – si sensibles et poreux au monde emplissaient l'esprit. Et comme si ce mouvement – ce remplissage (involontaire) enjoignait aussitôt à l'esprit d'agiter la main – et de saisir le carnet et le crayon – pour s'en défaire. Et éviter ainsi la surcharge – et l'encombrement – à la fois de l'esprit, de l'âme et du cœur... pour laisser (encore et encore) les vagues du monde nous pénétrer jusqu'au silence...

 

 

L'oiseau et la fleur nous apprennent à jamais nous croire – ni à nous installer – en terrain conquis. A ne jamais nous asseoir avec assurance (et un air de fausse assurance) en un lieu (quel qu'il soit). Et à ne jamais avoir la prétention d'en être les maîtres ou les propriétaires...

La fleur et l'oiseau nous enseignent la grande humilité et la profonde beauté de la fragilité, de l'éphémère et de l'incertitude – si nécessaires pour s'ouvrir à l'innocence et à l'Amour – et s'en faire les dignes (et loyaux) représentants parmi les êtres – et les hommes – de ce monde.

L'oiseau et la fleur nous apprennent à ne pas nous comporter comme des dictateurs et des occupants dominateurs, sûrs de leur autorité et de leurs bons droits... mais comme des êtres humbles et fragiles soumis aux aléas des circonstances (si souvent changeantes) et profondément attentifs, vivants, confiants et joyeux.

Et c'est là une grande (et admirable) leçon de sagesse qu'ils nous offrent... et qu'il nous appartient de comprendre – et de vivre – malgré nos craintes (éventuelles) et notre si évidente vulnérabilité...

 

 

Tenir en son cœur cette secrète humilité... Voilà qui fera de nous des hommes heureux. Et ouverts – véritablement ouverts – à toute rencontre...

 

 

Malgré sa faim insatiable – ses débuts prometteurs, ses élans enthousiastes et ses petites satisfactions –, notre besoin avide de rencontres ne trouvera – ne finira par trouver – que le désarroi et la solitude. Le désarroi et la solitude nécessaires pour se rencontrer. Ainsi Dieu nous immerge d'abord dans le monde avant de nous en éloigner pour se (re)trouver. Et rejoindre l'être. Et pour, un jour peut-être, regagner la terre des êtres...

 

 

Alors que le monde – et les hommes – crient haut et fort, le sage se tient – et sait qu'il convient de se tenir (et de s'en tenir) – au plus bas et au plus faible. Car il a (profondément) compris que seule cette posture peut faire naître l'innocence – et pourra ouvrir les portes de l'Amour afin de s'abandonner à sa puissance éminemment nécessaire et consolatrice...

 

 

La chair clouée au monde sera délivrée de sa potence lorsque le cœur saura s'y unir... Le cœur et le monde – le monde et le cœur – retrouvant leur moitié oubliée et indispensable... L'esprit alors se libérera du corps. Et ce jour-là, les étoiles brilleront plus fort – et plus claires – dans la nuit. Et le lendemain, l'aube pourra enfin voir le jour – et naître au monde... Mais que d'hommes et d'étoiles mourront (encore et encore) avant que n'advienne leur grande aurore...

 

 

Les hommes (toujours) plus soucieux de l'éclat de l'or (et de ses promesses de bonheur...) que des giclées brunes et rouges sur l'asphalte et le sol noir et marécageux de la terre – si souvent nécessaires pour s'en emparer – et le voir briller entre ses mains...

Ah ! Quelle grâce – et quelle réjouissance – ils nous offriraient s'ils savaient – s'ils pouvaient – coudre leurs yeux et leur cœur à la chair du monde...

 

 

Et si les étoiles – et l'espoir des horizons – dans le cœur des hommes pouvaient s'éteindre – ou sommeiller pendant quelque temps – pour qu'arrive – et s'offre (enfin) la lumière... Mais que faudrait-il donc faire sinon attendre (sans trop d'impatience) que se manifeste l'heureux présage...

 

 

Le monde évince, enfouit et détourne (presque) toujours les questionnements métaphysiques et les interrogations fondamentales de l'homme. Ou, au mieux, il les réduit à des questions (prosaïques) d'organisation et de fonctionnement. Et les enjeux et les problèmes de l'homme deviennent alors insidieusement les problèmes et les enjeux du monde... Et les enjeux et les problèmes du monde deviennent, de façon tout aussi insidieuse, les problèmes et les enjeux de l'homme... excluant ainsi définitivement (ou, du moins, durablement) de la vie de chaque homme les questions philosophiques et existentielles les plus essentielles et, par conséquent, toute possibilité de voir se résoudre (ou se régler) les difficultés du monde...

 

 

L'officialité d'un statut, d'une activité ou d'une fonction (etc etc.) alimente – et renforce – la représentation identitaire. L'image que l'on a de soi – et celle que le monde pose sur nous... Contrairement aux fonctions, aux activités et aux statuts officieux qui diluent, amoindrissent et/ou complexifient cette image (fausse, bien sûr)... Et qui se montrent toujours plus fidèles à la complexité du réel en offrant un plus juste (car plus vaste et plus vague) aperçu de notre (profonde) identité tout en exposant le dérisoire de notre image et l'incapacité (quasi totale) des représentations à nous définir... L'officieux défie donc les apparences – les transperce et les transcende – autant qu'il nie le simplisme et l'immobilité de notre réalité (apparente)... Et en cela, il sera toujours plus vrai que l'officialité pour tenter de nous cerner – et de définir ce que nous sommes...

 

 

La vie est rude et fort éprouvante pour le corps. Nous ne le savons que trop bien, n'est-ce pas... Et qui peut ignorer que cette existence finira mal ? Mais qu'en est-il de l'esprit et du cœur ? Eux aussi sont – et seront toujours – mis à rude épreuve au cours de l'existence. Qui peut le nier ? Mais qu'adviendrait-il si l'un et l'autre savaient être à l'écoute de l'âme – et se faire réceptifs à ses secrets ? Pourraient-ils alors devenir libres et pleinement heureux au delà des souffrances et de la mort (et des cycles incessants des renaissances) ? Oui, peut-être s'ils savent (et se montrent disposés à) se laisser guider par l'Amour et le regard – et s'ils sont prêts à s'aventurer sur la voie de l'innocence et de la vérité... Alors peut-être... lorsqu'ils auront délaissé (et abandonné) ce qu'ils doivent délaisser (et abandonner), lorsqu'ils auront compris ce qu'ils doivent comprendre et qu'ils auront été pleinement intégrés au regard et à l'Amour, peut-être alors leur sera-t-il offert de connaître les jeux et les joies de l'infini et de l'éternité et les exigences et les responsabilités (immenses) de la conscience... Mais qui peut véritablement le savoir sans avoir emprunté, lui même, ce rude – et inévitable – chemin...

 

 

Au dos du monde, une béance qu'il nous faut explorer – et apprivoiser – pour découvrir notre vrai visage. Ainsi seulement peut naître l'Amour...

 

 

Quel souffle anime donc le cœur – et la main – du poète ? Est-ce donc le même que celui qui enjoint au couteau du boucher d'égorger – et de découper – les bêtes à l'abattoir ? Et s'il n'était que son autre face – la part la moins sombre du même visage...

 

 

La nuit n'est plus sournoise que le jour. Et sans doute est-elle moins vaste et moins profonde... Et c'est néanmoins vers elle que se penchent les hommes – nés pourtant de la rencontre des étoiles...

 

 

De la poussière sur le tapis. Voilà sans doute la seule œuvre que nous enfanterons – et léguerons au monde... Quelques étoiles grises portées par la main de quelques hommes parmi un vaste et sombre tas, abandonné à l'oubli – et à la furie des vents. Et bientôt éparpillé au sein du grand mystère...

 

 

Nous mourrons, bien sûr, comme nous sommes nés. Irrésolus... Enfantés et effacés par le même mystère (le nôtre, bien évidemment...). Quelle amère – et merveilleuse – ironie lorsque l'on comprend le sens – et le jeu – de cette divine énigme...

 

 

Le souffle – et les vents – du monde nous poussent vers des errances auxquelles seuls échappent la fleur, l'arbre et le rocher. Si libres – et si légers – sur leur assise...

 

 

Et si les chemins n'étaient que des détours – et des péripéties nécessaires – à l'enracinement. A la découverte du lieu insécable qui nous unit au ciel – et à ses contrées infinies. Afin de pouvoir libérer la foulée – et la rendre plus joyeuse et célébrante. Ravie toujours des jeux et des danses. Des élans, des enlisements et des errances. Détachée du tragique et de la quête (vaine) de la liberté...

 

 

Et si les fleurs n'étaient que les yeux infimes du ciel infini... Plus aptes à la beauté et à l'innocence – à la grâce et à la sagesse que le regard des hommes embrumé – toujours embrumé – dans l'épaisse fumée des songes...

 

 

Ecrire pour soi ? Bien entendu ! Comment pourrions-nous écrire pour un Autre... Comme si le ciel pouvait s'adresser à la terre dépeuplée...

 

 

Se défaire de ses peurs*. Serait-ce là notre plus prioritaire besogne (et le plus improbable tour de force que nous pourrions accomplir...), pour s'ouvrir, comme la fleur, à l'inconnu, à l'infini et au mystère ? Pour aimer les vents qui fouettent notre visage – qui font naître nos élans et poussent nos pas vers les pentes et les chemins afin de marcher pour la simple joie d'aller – et de vivre pour la simple joie de se prêter aux jeux du monde ? Que pourrions-nous faire – et espérer – d'autre que de nous défaire de nos peurs* pour vivre comme la fleur...

* De ses peurs, de ses croyances et de ses espoirs...

 

 

En observant l'humanité – et le genre humain – leurs activités et leurs engagements, leurs rêves et leurs ambitions, leurs postures et leurs comportements (depuis leurs premiers pas), on est naturellement amené à penser que les hommes sans descendance font non seulement acte de civisme et de salubrité publique mais offrent au monde (lorsque ce don est pleinement conscient et consenti...) un profond geste d'Amour et de sagesse...

 

 

Le monde, la vie, les êtres, les choses, les pensées, les émotions, les événements et les circonstances – toutes ces (incroyables) expressions du silence – pour quelles raisons se manifestent-ils ? Qui peut – franchement – qui peut savoir ? Ne sont-ils que de simples instances provisoires nées des souffles divins (et de la conscience) et de leurs danses folles avec l'énergie – entretenues, propagées et renouvelées par leurs propres élans ? Ne sont-ils que de simples mouvements temporaires orchestrés de façon totalement impersonnelle malgré le sentiment des individualités à les diriger... ? Qui peut – franchement – qui peut savoir ? Ce que l'on ne peut ignorer en revanche, c’est que nul ne peut y échapper... et qu'il nous faut – et faudra toujours – composer avec eux. Inlassablement. Indéfiniment. Et éternellement aussi sans doute... Et ce que l'on ne peut ignorer, c'est qu'il nous est impossible de les éliminer et de les faire disparaître. Pas davantage qu'il est en notre pouvoir de les éloigner ou de nous en éloigner... Aussi pour vivre avec eux (en leur inévitable présence) avec intelligence (et en bonne intelligence...), il nous faut encore et toujours – et comme à l'accoutumée – les accueillir et les aimer avec le cœur uni – le cœur pleinement uni à ce qu'ils sont autant qu'à ce qu'ils expriment et manifestent – et avec le regard lointain et distant – avec un regard totalement impersonnel (lui aussi) – absolument non concerné par leur évolution et le déroulement de leur histoire... Comme si, en définitive, nous devions (comme toujours) nous faire les plus parfaits représentants (possibles) de l'Amour et de l'intelligence... Bref, en un mot, être avec le cœur uni au monde et le regard détaché du monde...

 

 

Etrangers au monde ? Et comment pourrions-nous ne pas l'être sans avoir encore noué notre cœur à ses malheurs... Pensons-nous vraiment qu'il nous soit possible d'éviter ses souffles et ses élans dévastateurs ? Pensons-nous vraiment qu'il nous soit possible de nous en débarrasser ?

S'unir – être Un – nous sauvera – et nous épargnera des vaines alliances et des défections inévitables. Et de la défaite assurée des ententes et des collisions. Il n'y a d'autre voie pour être au monde. Et se familiariser avec notre nature profondément terrestre (et énergétique). L'autre part – celle du ciel et de la conscience – alors deviendra libre des jeux sanglants et des danses joyeuses et envoûtantes... Ainsi – et n'en déplaise aux hommes – doit-on être – et marcher sur la terre...

 

 

Le plus souvent, les poètes crient leurs malheurs. Et leur incompréhension. Et, parfois, la férocité et l'absurdité (apparente) de ce monde. Plus rarement, ils confient leurs élans – et leurs sursauts désespérés pour tenter de s'extraire de leurs ornières et de leurs enlisements. Et plus exceptionnellement encore, ils savent jeter, dans leurs dérisoires taches d'encre, la joie, la lumière et le silence. Pour quelles raisons ? Sans doute parce que les poètes sont des hommes (presque) comme les autres... Malgré leur sensibilité – et parfois leur clairvoyance –, peu, en définitive, accèdent – savent accéder – à l'abandon et à l'effacement nécessaires...

 

 

Moi qui aspirais autrefois à haranguer les foules et à extirper les assoupissements et le sommeil du monde, voilà aujourd'hui que je ne m'adresse plus qu'aux fleurs, aux arbres, aux rochers et aux nuages. Et avec le ciel et le silence, il faut bien l'avouer, je n'ai trouvé, sur cette terre, de plus attentifs visages à ma parole...

 


13 décembre 2017

Carnet n°101 Il n'y a de hasardeux chemin...

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Entendez-vous les cris de la terre ? Ou n'êtes-vous attentif qu'à l'espoir plaintif des hommes ? Mais pourquoi ne sentez-vous donc pas leurs voix intimement liées – nées de la même terreur ?

Il n'y a de jours ensommeillés. Il n'y a que des yeux – et des cœurs – assoupis...

Le miel et le bourdonnement de l'abeille... Le parfum et les pétales de la fleur... L'eau et le chant de la rivière... La parole et les livres du penseur et du poète... Chacun à sa place – occupé à son humble tâche. Œuvrant naturellement à ce pour quoi il est né... Modeste instrument du cours des choses dans le destin du monde...

  

 

Regarder les oiseaux du jardin picorer, en cette triste et froide saison, les graines et le beurre offerts à leur appétit et à leur détresse me réjouit le cœur. Et de les voir ainsi, si vivants et joyeux, mon âme s'émeut et s'attendrit...

 

 

Entendez-vous les cris de la terre ? Ou n'êtes-vous attentif qu'à l'espoir plaintif des hommes ? Mais pourquoi ne sentez-vous donc pas leurs voix intimement liées – nées de la même terreur ?

 

 

Lorsque l'âme – et le cœur – deviennent sensibles se révèlent l'incroyable épaisseur du monde, les puissantes et subtiles vibrations du réel et la mystérieuse résonance des profondeurs. Et c'est également ainsi qu'émergent le délicieux sentiment d'être profondément vivant, les premières – et précieuses – effluves de l'être et les timides manifestations de la présence en nous...

 

 

Le poids écrasant du temps sur les visages – et sa grande maladresse à transformer le cœur en âme mûre (plus mâture) – révèlent l'incroyable puissance des résistances psychiques, bien plus vaillantes que les dérisoires et inutiles protestations du corps face aux années qui passent...

 

 

Derrière les lèvres rouges et bavardes, les gestes et les visages faussement assurés et la lueur d’orgueil si vive – et pourtant si fragile et chancelante – qui brille au fond des yeux des hommes, ne voyez-vous donc pas l'appel incessant de la peur, le cri déchirant de la misère et le besoin viscéral d'un amour inconnu et réconfortant ?

 

 

Pourquoi l'homme est-il donc si triste à l'énoncé du verdict implacable de la mort ? N'a-t-il pas vécu ce qu'il lui fallait vivre ? N'a-t-il pas compris ce qu'il lui fallait comprendre ? N'a-t-il pas aimé comme il aurait dû aimer ? N'aurait-il donc pas découvert ce qu'il aurait dû découvrir pour vivre pleinement chaque instant d'éternité ? Que pourrait-il donc regretter que ne regrettera jamais l'homme sage ? Aurait-il vécu dans l'oubli de l'essentiel...

 

 

Un instant de vérité et de sagesse nous immunise contre des siècles – et des siècles – d'égarement et de folie...

 

 

Toujours les pas sont possibles. Même à l'ombre du soleil. N'est-ce pas ainsi que marchent les hommes ? Dans cette obscurité, il ne faut s'attendre à de franches foulées, claires et lumineuses... Il convient d'être sages – et assez patients pour voir les errances et les piétinements se transformer peu à peu en découvrant (progressivement) la lumière...

 

 

L'oiseau haut dans le ciel voit-il la misère – et l'enlisement – des hommes ? Ou est-il tout entier occupé à savourer sa gloire née de son audacieux défi à la pesanteur ?

Est-ce donc le poids du corps – ou celui de l'âme – qui rend les pas sur terre si légers ?

 

 

Toujours attendre l'élan – l'élan intérieur naturel – né de la nécessité ou de la joie avant d'agir et de parler. Sinon le geste et la parole seront toujours aussi inutiles et corrompus...

 

 

La parole n'est-elle pas, en définitive, qu'un geste de l'esprit ? Tout, en ce monde, n'est-il pas, en réalité, qu'une expression du silence – une manifestation née de la présence lumineuse et éternelle aussi infiniment inventive qu'attentive...

 

 

Une profonde et inépuisable aspiration à trouver la joie – et les conditions de sa survenance, voilà ce dont l'humanité a besoin... Et pourvu que ce souffle sache résister à toutes les tempêtes, les hommes sauront peu à peu (et contre vents et marées) s'extirper de leur détention – et accéder à la lumière...

 

 

Avant de découvrir (et d'arpenter) le chemin de la lumière, l'homme imagine être un passant – un simple passant – dans le monde. Au fil de la marche, il croit être un passager du monde vers le silence avant de découvrir, peu à peu, qu'il n'est peut-être (après tout...) qu'un passager du silence séjournant pour un très court instant dans le monde...

 

 

Heureux celui qui peut vivre – et passer toute son existence – sans participer (ni de près ni de loin) aux massacres et aux saccages – à l’infamie et à la mascarade des hommes. Et comment pourrait-il s'y prêter puisqu'il a compris – profondément compris – que le corps était intimement lié (et relié) à la terre (aux sources et aux ressources de la terre) – et que l'âme (le cœur et l'esprit) penchaient indubitablement du côté de la conscience...

 

 

Le martèlement sourd et implacable des heures fragmentant le jour. Et l’œil parfois inquiet – et l'âme parfois désireuse – si désireuse – de rompre le rythme journalier de cet indéboulonnable emploi du temps quotidien*...

* Emploi du temps automnal et hivernal (quelque peu modifié au printemps et en été avec l'allongement des jours...).

 

8h30 : réveil ;

9h : courte promenade en compagnie des chiens ;

10h : assis devant notre bureau dans la petite chambre d'écriture ;

13h : brève pause déjeuner et accomplissement des contingences quotidiennes du foyer ;

14h : retour dans la petite chambre d'écriture ;

15h30 : départ pour le périple du jour (une longue marche dans la nature) en compagnie des chiens – et de notre carnet ;

18h30-19h : retour de notre escapade oxygénante ;

19h-19h15 : préparation (longue et minutieuse) du repas pour les chiens – et accessoirement pour nous(1) ;

20h : dîner ;

20h30 : avant dernière sortie avec les chiens (brève promenade hygiénique) ;

21h : début de soirée distractive commune(2) ;

22h30 : premiers temps de la soirée distractivo-informative solitaire ;

23h30 : ablutions quotidiennes et ultime sortie canine du jour ;

Minuit : reprise de la soirée distractivo-informative agrémentée assez régulièrement par l'écriture d'un (ou de plusieurs) fragment(s) ;

Et (enfin) aux alentours d'1 heure du matin : extinction des feux.

(1) S. et moi...

(2) avec S.

 

Chaque jour, le même programme et les mêmes horaires (bien que le contenu journalier change systématiquement). 365 jours sur 365 sans week-end, sans vacances ni jour de congé. A full time life. Ainsi est notre vie...

Notre quotidien (le contenu prosaïque de notre existence) est, comme le révèle cet emploi du temps, essentiellement* consacré à l'écriture, aux chiens, à la marche (dans la nature) et à l'entretien (élémentaire) de la maisonnée. Quant à notre quotidien plus intérieur, il pourrait, lui aussi, se résumer à quelques mots : présence (métaphysique et spirituelle), joie et solitude parfois émaillées (comme tout un chacun...) de quelques (inutiles) préoccupations, soucis et contrariétés...

* Sinon même exclusivement...

 

 

L’œil – et l'esprit – rivés sur leur environnement et leur entourage immédiats. Accaparés par leur(s) fonction(s). Affairés à – et enferrés dans – leurs mille activités quotidiennes. Préoccupés par ce qu'ils voient, vivent et éprouvent comme par ce/ceux qui les entoure(nt). Prisonniers, en quelque sorte, de leur perception et de leur univers étroits. Aveugles et insensibles au monde – à son immensité comme à sa diversité – et à la grande liberté de l'inconnu. Incapables (encore) de s'interroger sur les mystères de l'existence et de leur présence au monde. Et moins encore capables de les percer. Ainsi sont, malheureusement, l’œil et l'esprit humains...

 

 

Peut-être suis-je simplement trop naïf et empêtré dans la gravité pour comprendre – réellement comprendre – et accepter le jeu des hommes et de la vie. Et bien trop fragile et sensible pour y participer...

 

 

Au fond, le monde n'est-il pas simplement là pour nous révéler tous nos visages ?

 

 

Et si l'absence n'était que le prélude – et l'invitation – du silence... L'appel – et la voie étroite – pour accéder à la présence... L'élan qui nous manquait pour les rejoindre. Et les habiter...

 

 

Qui pourrait éteindre la lumière dans les yeux clos ? Et qui pourrait l'allumer ?

 

 

Les élans – et les souvenirs – de l'ombre seraient-ils trop puissants – et trop vivaces – pour nous mener au havre transparent...

 

 

Cette tristesse, si démunie, qui sourd dans les yeux des hommes – et cette colère intarissable – pourraient-elles être effacées par quelques taches de couleur jetées sur la feuille ou sur la toile ? L'art est-il capable de guérir l'âme ? Et pourrait-il la sauver de son abîme ? Que peuvent – et que doivent donc – faire le peintre et le poète ? Ne devraient-ils pas seulement encourager le cœur – et ses élans vers la lumière ? Oui, sans doute est-ce là leur principale besogne... La joie ne peut s'offrir... Elle s'invitera plus tard lorsque l'âme aura retrouvé son fief : l'infini, le silence et la liberté – et que la vérité pourra pénétrer le cœur nu, enfin mûr pour la recevoir...

 

 

L'emploi du temps. A quoi donc les hommes emploient-ils les heures ? Aux nécessités et aux exigences du réel et du monde... Aux plaisirs et à l'assouvissement des désirs... Dans l'oubli magistral de l'essentiel : être, aimer et comprendre. Tâches malheureusement, si souvent, délaissées...

 

 

Que peut la parole sans l'aveu du silence ? S'essayer à la poésie... Marteler la vérité à coups d'aphorismes... L'étayer de trop péremptoires citations... Voies inutiles sans l'appétit du vrai, le souffle ardent de la curiosité, la soif – et le goût – de la rencontre et de la connaissance et la résonance profonde (et silencieuse) du cœur...

 

 

Des heures plus heureuses dans la grisaille des jours que dans celle du cœur. Ô divins instants de joie...

 

 

Le geste est – et sera toujours – plus important (et effectif) que la parole. Comme l'être est – et sera toujours – plus essentiel que le geste...

 

 

Certains voient – ou aimeraient voir – dans les mots des armes redoutables pour asseoir une opinion, une pensée, une idéologie. Idioties ! Les mots ont la puissance des fleurs... Comment peut-on l'ignorer ? Ils n'ont rien à défendre. Ni rien à démontrer. Et lorsqu'ils savent se faire (pleinement) innocents, ils se présentent (à nous) nus, simples et sans arrière-pensée. Et à travers leur fragilité – et leur beauté – brille la vérité du monde qui nous laisse sans voix...

 

 

Tant que les jours gris ne sauront égayer ton cœur – et que tu demeureras insensible à leur beauté –, tu ne connaîtras la grande joie au delà des couleurs...

 

 

Sache écarter d'un geste malicieux – et effacer d'un sourire tendre (et immensément ravageur) – les monstres rebelles de l'orgueil et tous les visages sans éclat des créatures ambitieuses pour accueillir l'innocence – et recevoir, en guise de remerciement, ses hôtes humbles et honnêtes – si puissamment authentiques...

 

 

Ah ! Quelle joie de retrouver, le front modeste et l'âme innocente, les chemins nus des collines... la besace sur l'épaule et le carnet dans la poche, impatient – presque fébrile – de témoigner des merveilles du monde et du cœur en laissant la main tournoyer dans la danse offerte par le ciel immense...

Et les mots innocents. Et l'éclat des étoiles. Et la mélodie du vent dans les feuillages. Et la révérence malicieuse des herbes et des fleurs sous les nuages jouant avec le soleil. Et la résistance modeste des pierres. Et la pluie chantante ruisselant sur les chemins...

Ah ! Quelle joie – et quelle réjouissance – pour l'âme et les pas ouverts aux délices de la terre comme à la lumière et au silence de l'infini...

 

 

Connais-tu le chemin – et le pays – qui transforment les îles glacées de la solitude en terres fraternelles – vouées à l'unité (et la célébrant) ? Connais-tu le chemin – et le pays – qui transforment les pas rageurs – presque incandescents sous le feu (et la braise ardente) de la volonté en foulées tranquilles et sereines – et en posture verticale sans attente à l'égard de l'horizon ? Connais-tu le chemin – et le pays – qui transforment l'ambition et les désirs en accueil innocent ?

Traverse donc les déserts et les enfers de l'esprit et du monde. Avance sans jamais t'arrêter ni te retourner. Et lorsque tu arriveras au lieu où tous les noms s'effacent, ils se révéleront...

 

 

Il n'y a de jours ensommeillés. Il n'y a que des yeux – et des cœurs – assoupis...

 

 

Les froides et pluvieuses journées assombrissent l'âme et le monde. Autant que les beaux jours égayent leur visage...

Il y a entre l'âme et le monde d'évidentes correspondances qui vibrent et résonnent dans une parfaite unité. Et que seuls le cœur – et le regard –, qui connaissent leurs secrets et qui sont capables de les transcender, peuvent décrypter – et accueillir de façon parfaitement équanime...

 

 

C'est la profondeur du cœur – profondément aimant et sensible – qui donne au monde – et à la vie – leur épaisseur. Et qui offre la possibilité à l'âme de les goûter avec intensité...

 

 

Le respect (profond) et la gratitude sont les marques d'un esprit sensible. Et la justesse des gestes – et des paroles – celle d'un esprit sage. Voilà tout – à peu près tout – ce que l'homme peut devenir – et réaliser. Et voilà seulement ce que Dieu lui demande – et l'invite à accomplir...

 

 

Le miel et le bourdonnement de l'abeille... Le parfum et les pétales de la fleur... L'eau et le chant de la rivière... La parole et les livres du penseur et du poète... Chacun à sa place – occupé à son humble tâche. Œuvrant naturellement à ce pour quoi il est né... Modeste instrument du cours des choses dans le destin du monde...

 

 

Tout en ce monde est à la fois si dérisoire et si précieux. Aussi inutile que nécessaire. Mais l'essentiel est – et sera toujours – l'être – et ce qui est. Et, en la matière, l'homme ne se différencie des autres éléments de l'Existant : son être – et sa façon d'être – sont plus importants (et déterminants) que ses gestes et ses paroles...

Ressentir profondément – et vivre – cette vérité nous conduit à être présent – infiniment présent – et à privilégier la présence – notre présence à ce qui est (à l'être, au geste et au pas que nous accomplissons) plutôt qu'à s'interroger sur l'utilité et la pertinence de notre travail et de notre œuvre ou sur celles des chemins que nous empruntons...

Ainsi le travail et l’œuvre auxquels nous nous consacrons (l'écriture, par exemple, pour nous) peuvent être négligés, interrompus ou même abandonnés si les gestes qu'ils réclament n'obéissent plus à la nécessité et à la joie (à la célébration de l'être) ou qu'ils ne se réalisent plus que dans l'éviction du ressenti de l'être – et de ce qui est...

 

 

Être. Contempler avec l'âme tendre et le cœur aimant. Et agir – et parler –, si nécessaire, avec justesse et parcimonie en laissant la main et les lèvres s'exprimer de façon délicate et respectueuse...

 

 

Mais, au fond, que pouvons-nous y faire si notre main aime à se laisser aller à l'écriture (de façon aussi libre que pesante parfois...) sans que l'esprit l'y invite – et sans même que celui-ci lui demande de témoigner de ses expériences, de ses découvertes et de ses intuitions ? Comme si le ciel, immense et intarissable, court-circuitait la pensée et se passait de toute autorisation pour se déverser continuellement en petites giclées noires sur notre innocent carnet...

 

 

Affecté par les circonstances des jours. Ah ! Que le cœur est fragile et vulnérable... La sensibilité de l'âme (toute entière) soumise au poids – et poreuse aux aspérités – du monde... Mais n'est-ce pas ainsi que l'on s'ouvre à l'Amour – et que l'on peut rejoindre la terre, les êtres et la misère de ce monde, armé d'un esprit plus vif (et plus clair) – et d'une main plus secourable ?

 

 

L'homme à l'égal de Dieu lorsque les yeux redeviennent innocents – et parviennent à se glisser dans l'infini du regard...

 

 

Et si le livre (poétique) n'était que la consécration des heures pleines du poète... Et si l'on évinçait ses cris d'effroi, de tristesse et de surprise, que resterait-il du poète – et du poème ? Un vif instant de joie peut-être... Aussitôt recouvert par le brouhaha du monde. Et aussitôt effacé par le retour serein – nécessaire et apprécié – de l'innocence...

 

 

Et si la parole n'avait, à présent, plus rien à décrire ni à décrier... Plus rien à dire ni à investir sinon le plein silence des heures, la joie célébrante de l'instant parmi les nuées noires de la terre et du cœur... Et si, à présent, elle s'effaçait pour oublier les jours tristes – et la quête fébrile – du poète... Et si, à présent, elle renonçait pour qu'il puisse goûter, dans le silence des jours, le cœur et la main libérés de leurs griffures – et de leurs pâles et noires empreintes sur la page – le contentement béat et hébété de l'âme devant l'innocence du monde...

Et si le ciel n'attendait, à présent, que le silence du poète pour se révéler...

 

 

Et si nous n'étions, nous autres hommes et poètes, que des fantassins désarmés devant l'innocence et la beauté... Et si nous n'aspirions, en vérité, qu'à devenir des apôtres du silence et de la paix... Et si nous décidions de nous taire – de nous taire à jamais, le ciel serait-il plus accessible ? Et le monde plus vivable ?

 

 

Et si nous demandions au ciel de descendre sur la terre... Et si nous demandions à la terre de se faire aussi belle – et aussi sage – que le ciel, les hommes s'en apercevraient-ils ? Y adhéreraient-ils avec plus de diligence ? Et les êtres seraient-ils enfin meilleurs – et vivraient-ils en paix ? Je crains – je crains malheureusement – que notre requête soit insuffisante... Voilà pour quoi notre main doit continuer à écrire – se livrer à son humble tâche. Murmurer sur ses pages les infimes échos des grands secrets du ciel – et du silence. Forger modestement son œuvre. Et continuer à l'offrir...

 

 

Qui pourrait nous faire renoncer à notre besogne sinon la mort... sinon la fin de l'enchantement... sinon le plein – et généreux – silence du monde – et l'improbable clairvoyance des hommes...

 

 

Il n'y a de plus sage émissaire que le silence pour dire la beauté et l'innocence de la terre et du ciel... Il n'y a de plus sage émissaire que le silence pour dire sa propre beauté et sa propre innocence... Peut-être alors devrions-nous nous taire – et nous laisser porter par sa beauté et son innocence... en abandonnant nos pages à l'infortune des hommes...

 

 

Il n'y a de jours plus hasardeux qu'hier et demain... Et d'aujourd'hui même, nous ne sommes plus certains...

Inutile donc de vouloir construire des cathédrales... Laissons plutôt la main œuvrer à son geste modeste et quotidien... Et si malgré tout, un jour, une cathédrale s'édifiait – finissait par se bâtir – à la force humble et journalière du poignet, évitons ardemment de nous auréoler de gloire. Et laissons plutôt l'édifice à son rayonnement silencieux – s'essayer à pénétrer le cœur des hommes – et à son infortune entre les mains du temps...

 

 

Et si la parole (poétique) n'était, en réalité, que l'épanchement du silence, triste – si triste – de ne pas être entendu... Navré – si navré – des bruits des hommes (et du monde) qui l’avilissent et refusent de le reconnaître – et de le célébrer... Et si la parole (poétique) n'était qu'un cri – un cri désespéré – du ciel pour qu'il descende dans les yeux des hommes... et jusqu'à hauteur de soulier pour retrouver les plaines sauvages abandonnées au vacarme et à la violence...

 

 

Et si la parole du poète n'était qu'un doigt – qu'un doigt infime de Dieu pourvu de mille – de dix mille – mains peut-être...

 

 

Et si la nuit des hommes n'était qu'un jour affreux dans la longue – et éternelle – vie de Dieu. Et si elle n'était qu'un mauvais songe – une vile pensée – dans l'innocence des infinies possibilités...

 

 

D'hier et de demain, l'esprit – et la main – n'ont plus rien à dire. Et d'aujourd'hui, ils peuvent encore se montrer bavards... Mais qu'en sera-t-il lorsque l'innocence et le silence auront recouvert – totalement recouvert – l'incertitude des jours. Et que brillera, rayonnante, la paix sereine de l'instant...

 

 

La main laborieuse et maltraitante – exploiteuse – de l'homme n'interrompt sa besogne que le temps du repas et du repos. Hormis ce temps sacré (et nécessaire), jamais elle ne renonce. Œuvrant avec acharnement jusqu'à ce que la mort (ou la faiblesse de la vieillesse parfois...) ne l'arrache à son vil labeur...

 

 

L'innocence – l'âme innocente – est – et sera toujours – le plus parfait habit. Comment pourrait-on (d'ailleurs) s'habiller autrement... N'est-ce pas, ici-bas, et en particulier dans ce monde de parures mensongères et de misérables haillons, la vêture la plus adaptée pour vivre inaperçu – presque invisible – parmi les visages masqués et le cœur – et la chair – dissimulés derrière les étoffes épaisses des costumes et des armures. Et pour être (enfin) capable de les accueillir – et de les aimer...

 

 

Mais où les jours s'en sont-ils allés ? demande l'homme aux portes de la mort. Où sont-ils donc passés ? Et la camarde, soucieuse toujours d'éclairer – et d'enseigner –, montre là-bas, près de l'arbre millénaire, le vieux sage accroupi à ses besoins...

 

 

Et si l’œil et le cœur n'étaient qu'un seul (et même) corps éparpillé, à la fois si proche et si lointain – si haut et si bas – qu'il ne pourrait être que le témoin du monde – et la chair sensible célébrée et malmenée – en attente d'être pénétrée par la lumière...

 

 

L'étreinte de la chair sur les eaux éteintes. Et le sang, comme la sève des arbres, bouillonnant d'ardeur...

 

 

Parce que le monde ne pourrait aller seul, Dieu l'accompagne. Et parce que nous sommes les deux, nous pouvons à la fois aimer et aller sur les chemins...

 

 

Vivant – pleinement vivant – malgré l'appel des ombres lointaines...

 

 

Tout au fond, la vérité du cœur recouverte par tant de mensonges. Voilà pourquoi nous devons nous dévêtir – et aller nus (l'âme nue) sur les chemins...

 

 

Sur la table du poète, la feuille blanche soudain maugréa. Refusant d'être salie. Et d'un revers de main, le vent effaça les griffures noires de la parole...

 

 

La faim qui se lève dans la main déjà haute ne sera rassasiée qu'avec la conquête du lieu où les noms s'effacent. Et la faim parvenue à son origine alors deviendra joie...

 

 

Nulle âme au carrefour des chimères. Terrées encore dans la faim ou envolées déjà dans les nuées innocentes...

 

 

Pourquoi la main s'acharnerait-elle encore à l'écriture poétique alors que l'on sait (pertinemment) que la seule vraie poésie ne tient qu'au regard – et au cœur – innocents et silencieux ?

Le poème (écrit) n'est, sans doute, qu'un surplus de joie. Comme le jaillissement expressif irrépressible de l'âme traversée par la grâce...

 

 

Miroitement des pétales de jade sous le soleil couchant...

 

 

Les mots simples d'un regard simple. Célébrant la beauté et l'innocence. Encourageant le cœur à vivre – et à honorer – la simplicité du silence et de l'infini. Paroles humbles et discrètes pointées vers notre éternité... Il n'y a d'autre grâce pour l'écriture...

 

 

« Ah ! L'horrible solitude ! » se plaignent les hommes. « Nul n'est jamais seul ! » répond le philosophe. « Il n'y a que solitude... » ajoute le moine. « Il n'existe ni solitude ni non solitude » surenchérit le sage. « Oui ! Encore faudrait-il le comprendre – et le vivre » conclut le clown...

Avez-vous remarqué que le clown – à quel point le clown – toujours fait le lien entre la sagesse et les hommes...

 

 

La vérité et la sagesse n’intéressent guère les hommes. Mais l'intelligence et la beauté* les ont toujours fascinés... Voilà un curieux (mais très apparent) paradoxe, n'est-ce pas ?... Et pour quelles raisons ? Sans doute parce que la vérité semble (trop) inaccessible et se montre toujours discrète lorsqu'elle se fait authentique... Sans doute parce que la sagesse est une caractéristique trop floue et trop difficile à définir avec exactitude... Et sans doute parce que l'intelligence et la beauté sautent aux yeux – et bien qu'elles obéissent à quelques critères subjectifs, elle sont éminemment perceptibles et évidentes...

* Et le pouvoir dans une moindre mesure... sans doute parce que les hommes croient qu'ils offrent la force et la puissance... qu'ils octroient une plus grande liberté et permettent l'assouvissement des désirs...

 

 

La violence du monde où les armes, devenues crocs et griffes des hommes, sont utilisées (comme chez les bêtes) pour défendre – et étendre – les territoires mais aussi (contrairement à la jungle animale) pour affirmer une (illusoire) supériorité identitaire... Triste monde...

 

 

Dans nos cils pourrait se former (et se reformer encore) le givre, jamais nous ne capitulerons face aux vents glacés du monde...

Pour vivre selon les exigences de l'Amour, le cœur doit être brûlant. Et son feu vif et permanent...

Et devant les obstacles et les difficultés, gare à la tentation de l'indifférence et du désert...

 

 

Tant d'ambitions et de secrets sous les paupières closes jamais n'enfanteront l'innocence et l'honnêteté – la lucidité vierge – nécessaires à la sagesse...

 

 

L'Amour ne peut naître que dans un sillon effacé. Aplani à force d'innocence. Disparu dans l'espace – et les paysages – lisses de l'accueil et du monde...

 

 

Peut-on – et pourrait-on – se tenir éternellement absent devant soi ? Que le monde serait (mais ne l'est-il pas déjà ?) noir – presque incongru... Comme une tentative nécessairement vouée à l'échec... Et seuls alors quelques dissidents parmi les hommes pourraient nous aider à embellir la vie – et à offrir au monde non plus seulement des promesses (de fausses promesses, bien sûr...) mais une couleur de vérité, sage et appropriée – et la présence qu'elle nécessite...

 

 

Et si les hommes n'étaient, en réalité, que des anges avortés – et rejetés dans la matière sombre du monde, atterris là par manque d'élan – et par omission de vérité et de sagesse – inaptes – trop inaptes – encore à l'Amour – et à percer ses (divins) secrets ?

 

 

N'y aurait-il, ici-bas, plus beau chant que celui du vent et de la rivière mêlant leurs voix aux vacarmes du monde...

 

 

Et si nous n'étions que des anges privés d'ailes et d'Amour...

 

 

Ô poète, que ta main ne s'applique qu'au sauvage et à la démesure ! Qu'au désordre du monde et au chaos de la pensée ! Aucune œuvre d'éclairage et de clarification n'est nécessaire... Et entre tes lignes féroces et désordonnées – brouillonnes et bouillonnantes – l'Amour, la vérité et la sagesse triompheront. Seront perçus peut-être... Et qu'importe s'ils ne le sont pourvu qu'elles attisent la soif – et le goût de la simplicité...

 

 

Les heures blanches du jour. Aussi pâles – et désirables – que l'éphémère de la nuit... Et les bruits sourds qui cognent à la porte de l'éternité... Et la lumière malhabile dans l'âme endormie...

Tous ces signes – et tous ces appels – dans la maladresse de nos mains fébriles pourraient-ils nous faire plus présents – et plus vifs dans la torpeur, terrible et insensée, du monde ?

Et je ne vois qu'un espoir pour la lumière – son retour d'exil et son entrée fracassante dans notre vie : l'âme libre et le cœur innocent. Mais n'est-ce donc pas à cela que l'homme, l'être et la conscience s'acharnent inlassablement...

 

 

Tous les poètes dont les mots ne dépasseront jamais le cri, l'horizon et la promesse de l'envol alors que le silence suffirait à faire naître l'élan azuréen...

 

 

L'urne à venir sera-t-elle encore (et comme toujours) le puits – le puits éternel – des secrets, des mensonges et des promesses ? Quand le monde sera-t-il donc assez mûr pour se libérer des désirs, des ruses et de l'espoir ? Se libérer de la malice et des tromperies de la représentation ? Assez mûr pour se créer une vie libre, sensée et éclairante – portée par davantage d'Amour et d'intelligence ? Sans doute lorsque l’innocence et la lumière seront suffisantes à le guider. Mais n'est-ce pas à cette tâche qu’œuvrent inlassablement les hommes et la conscience...

 

 

La présence œuvre à la poétique du monde. A la révéler. Et le poète à la survenance de l'innocence. Clés – impérieuses et précieuses clés – offertes aux hommes pour extirper le noir de leurs gestes – et le funeste de leurs pas. Pour y ensemencer le respect (profond) et la délicatesse nécessaires à l'avènement du silence et de la beauté – au sacre de l'Amour et de la lumière...

 

 

Le regard immobile et sédentaire – pleinement innocent – offre à l'âme et au pas de retrouver leur nature profondément libre et nomade. Ainsi marche-t-on sur les chemins, à la fois ancré à la présence – à son accueil et à son effacement – et ouvert aux circonstances de l'instant. Et, il va sans dire qu'ainsi parés, le cœur et la foulée se font profondément légers...

 

 

Occupé aux mille activités du monde – et à jouir de ses (mille) agréments, peut-être, après tout, n'est-ce que cela un homme... Un esprit et une main affairés aux contingences et aux plaisirs... Un amas de peurs, de désirs et d'espoirs, borgne et quasi insensible, voué tout entier à ses besoins... Une tête à peine pensante et mémorisante – et quasi analphabète – aux idées et aux images épaisses et grossières, dédiée aux ruses et aux mensonges... Un cœur sommeillant et une âme assoupie consacrés au repos et à la léthargie... Oui, peut-être, après tout, n'est-ce que cela un homme...

 

 

Le regard vierge est le terreau des infinies possibilités. Tout peut s'y dérouler librement – et sans encombre. Et se transformer selon la lumière et l'innocence du cœur...

 

 

Ah ! Les infimes remous de l'individualité et les vagues vives du monde – et leurs déferlantes puissantes parfois – dans l'immensité sereine du regard. Sur le vaste océan de quiétude accueillant indifféremment les tempêtes d'alcôve et de bocal et la furie dévastatrice des vents sur les eaux frémissantes – et faussement calmes – des jours...

 

 

Les hommes arpentent, creusent et fouillent en quête d'aisance (de plus d'aisance) – et, accessoirement, pour essayer de percer les secrets de leur existence. Mais qu'y aurait-il donc à la source de soi qui leur échappe...

 

 

Le regard(1) semble si impersonnel, l'instant si atemporel et la vie – et le monde – si fragiles et éphémères, comment l'esprit(2) peut-il, à ce point, se leurrer et verser dans l'imposture de l'individualité et de la temporalité – et vivre au quotidien comme si les êtres et les choses étaient éternels ? Voilà un grand mystère... Serait-ce pour lui une façon d'exister (de se mettre en avant et de faire croire qu'il est indispensable...) et une manière de se rassurer (bien que cette perspective soit, pour lui, source de nombreuses angoisses...) ? A moins, bien sûr, que son absolue prédominance en ce monde ne révèle simplement les difficultés de la conscience à se manifester dans – et à l'aide(3) de – la matière et l'incroyable lenteur avec laquelle elle est capable d'y pénétrer...

(1) La perception sensible...

(2) Et, en particulier, le psychisme humain...

(3) En particulier avec – et à travers – le cerveau...

 

 

Que d'ombres et de râles – de cris et de désespoir – dans le sombre vivier du vivant, incapable encore d'éclore à sa réalité... Si démuni face à la marée des mains saisissantes et à la houle des poings serrés...

 

 

Le sens de la beauté se tient (tout entier) dans la vérité... Et la vérité se dissimule (très souvent) derrière la beauté la plus aveuglante... Et il appartient à l'âme de les percer (l'une et l'autre). Puis, de les révéler au monde...

L'épaisseur d'une parole rogne parfois, il est vrai, sur sa beauté. Mais jamais elle ne rechigne à révéler la vérité. Ainsi parfois s'affrontent le poète et le penseur sur le choix des mots. L'un aspirant au vrai (et à son exhaustivité) alors que l'autre ne rêve que d'une beauté concise et légère dans laquelle l'âme saurait puiser le substrat de son existence – et accéder à ses mystérieuses origines...

Mais poésie et philosophie ne seront jamais, en définitive, que des invitations à s'interroger. A laisser éclore en nous la beauté et la vérité. Une façon d'offrir à l'âme – et au monde – de se connaître. Et de s'aimer... L'une et l'autre n'ont, je crois, d'autres ambitions pour les hommes...

 

 

C'est dans l'austère – et le simple – des jours et au cours de nos plus solitaires saisons que l'âme est appelée – et invitée – avec le plus d'ardeur à se rencontrer... Et de cette rencontre naît la certitude du Divin. L'évidence de sa présence (et du merveilleux) en – et parmi – nous. Voilà pourquoi la solitude, l'isolement et la simplicité sont si convoités – et appréciés – par les hommes en quête de vérité – et tous les chercheurs de Dieu...

 

 

Et si les poètes, en définitive, n'ajoutaient que de la couleur à la transparence... Et si les philosophes ne faisaient qu'en épaissir l'opacité... Et si les hommes, trop occupés à défricher leur terre pour quelques graines supplémentaires, étaient tous (ou quasiment tous) insensibles à la lumière...

La parole ne serait-elle alors utile qu'à celui qui l'initie... ? A moins, bien sûr, qu'elle ne sache aussi éclairer modestement (et entre mille autres choses) celui qu'elle traverse et qui sait percevoir la lumière entre les lignes...

 

 

Ah ! Que le silence – même infime – sur le monde nous semblerait bénéfique – et même salvateur... Rien qu'un instant de silence pour surprendre – et hébéter – les yeux et inviter le cœur à l'innocence... Que la terre alors serait douce à habiter... Et que le monde – et la proximité des hommes – nous sembleraient vivables (tellement plus vivables...) dans cet intervalle où le bruit et la folle agitation seraient suspendus...

 

 

Après les aveux impuissants de la philosophie, les vaines consignes du religieux et les communes – et inutiles – ruades dans le monde, le recours poétique semble constituer l'ultime instance pour accéder au silence...

 

 

L'exubérance envahissante et criarde du vivant – et en particulier celle des hommes – nous laisse sans voix. Et nous invite, le plus souvent, à nous éloigner (au plus vite) tant l'affairement, les gesticulations et les hurlements(1) nous insupportent. Nous ne pouvons décidément souffrir la proximité(2) du monde et des hommes. Ni d'ailleurs nous éloigner durablement(3) de notre espace de solitude serein habituel au risque d'être, par saturation et excès de stimuli, d'une humeur réellement massacrante(4)...

(1) Eclats de voix et bavardages bruyants chez nos congénères.

(2) La trop grande proximité...

(3) Pas plus d'une heure ou deux...

(4) Au sens figuré comme au sens propre...

 

 

Là où s'entassent les corps et les mots, la lumière ne peut pénétrer. Là où naît – et s'impose – le silence, elle éclaire... Il appartient donc à l'âme de se défaire de ces charges inutiles. Et de s'extirper autant de leurs irrésistibles attraits que de leurs griffes sournoises...

La simplicité et l'innocence sont – et seront toujours – le terrain le plus propice à l'éclatement de la matière et à l'effacement du poids de l'invisible, (tous deux) nécessaires au parfait rayonnement de la lumière...

 

 

L'effroi est le premier pas de la joie. Son entrée fracassante dans notre vie. Le saisissement émotionnel est la preuve que l'âme est vivante. Mais pour transformer cette simple existence (à peine une survie...) en pleine vivance (et en Amour), mille pas – dix mille pas peut-être... – sont nécessaires... Et chaque foulée – à la fois profonde et ascendante – scellera deux mouvements agissant selon le principe des vases communicants : l'épure de l'encombrement (de tout encombrement*) laissant progressivement la place au ressenti grandissant de l'être – et de sa présence éclatante en nous...

* Encombrements psychiques et émotionnels...

 

 

J'entends parfois le murmure des âmes adressant leurs requêtes à Dieu, désolé de ne pouvoir encore se faire entendre... Comme si un mur immense – et invisible – les séparait. Les laissant dans des aires irrapprochables... Comme si l’œil aveugle – si aveugle encore – avait scindé l'espace, l'Amour et la lumière en deux hémisphères hermétiques et irréconciliables...

 

 

De nos battements sauvages, aucune aile ne pourra pousser... Nous aurons probablement entièrement ravagé la terre avant que l'envol nous saisisse – et nous porte vers des rivages moins sombres et dévastés...

 

 

L'eau bruissante des saisons nous mène vers la mort. Vaste étendue stagnante d'où jaillit – des profondeurs – le sang neuf des âmes s'élançant vers les jours nouveaux...

 

 

L'arbre, nichoir de l'oiseau et poumon de la terre. Silhouette fragile et massive – puissante – s'élançant vers la lumière. Digne toujours sous le ciel et le soleil. Si nécessaire à la vie. Digne toujours malgré la hache des hommes et jusque dans la cheminée où on le jette. Jamais las de servir le monde. De réchauffer – et d'éclairer – autant ceux qui le vénèrent que ceux qui l'exploitent... Merveilleuse – et magnifique – figure du vivant dont les hommes sont si peu dignes...

 

 

A l'orée des saisons épaisses, la lumière... Et malgré les querelles continuelles des hommes et des oiseaux, le monde semble plus beau. Et plus dansant. Tel un balai sous le soleil orchestré par les étoiles...

 

 

Et si nous n'étions tous sur terre que des anges envoyés là par un Dieu impuissant... Et qui aimerait tant qu'on l'aide à renaître – et à se faire pleinement vivant – en notre cœur et dans nos bras... Et si nous n'étions que cela en vérité... Des exilés d'un royaume inaccessible (et mystérieux) soumis à la pugnace éternité de ses élans. Sommés en quelque sorte de le retrouver quoi qu'il nous en coûte...

Et si la poésie – et le silence – étaient la nourriture essentielle – et nécessaire à ce retour...

 

 

Et si le monde n'était qu'un temple ouvert – et offert – à la célébration. Et une aire d'amusement follement récréative où le jeu serait l'égal de la louange. Et où les prières ne seraient que des prémices...

 

 

Il y a chez les hommes une cicatrice qui ne peut s'effacer. Une vieille blessure – originelle sans doute – qui se ravive à chaque circonstance. Une incompréhension peut-être à être vivant... Et ce n'est que de cette faille, fouillée et creusée en tous sens, que naît – que peut naître – la réconciliation avec ce mystère...

 

 

L'art est – et sera toujours – le plus beau – et le plus vivant – de l'homme avant qu'il ne découvre le silence...

 

 

Le monde s'efface dans nos larmes. Et pourquoi donc en serions-nous attristés ?

 

 

C'est en nos failles – et en nos faiblesses – que se trouve la résolution de notre mystère. La gloire – et le succès –, eux, n'offrent qu'un contentement opaque et dérisoire – éminemment passager – qui prive les yeux – et le cœur – du salvateur élan de la fouille...

 

 

Petits et grands poètes – célèbres ou anonymes (et qu'importe...) sont nos frères de quête – et de célébration (plus rarement...) dont les œuvres nous accompagnent comme un cri dans le silence. Comme une tentative de délivrance... Un partage de solitude... Et un hébétement parfois avant d'être saisis par la grâce de l'être et du monde...

 

 

Que l'art tente de percer le mystère de notre présence, il n'y a à en douter... Mais qui sait que le silence y répond – et nous apaise ? Pourrait-on rêver pour l'artiste de plus beau succès que de se faire sage – et de réduire son œuvre à l'écho simple du silence...

 

 

Le livre (poétique), porte des secrets du monde. Et parfois clé de l'enchantement...

 

 

Une poésie de mots ? Oui, bien sûr, pourquoi pas... Mais une poésie de silence, quel ravissement... Et quel tremplin pour l'âme, assurée d'entrevoir – et d'effleurer – le ciel pendant le bref instant de la lecture (ou de l'écoute)... Et de le retrouver bien longtemps après, à chaque fois que nécessaire, si elle sait se montrer fidèle...

 

 

L'heure peut se faire glorieuse. Mais sans le ravissement de l'âme, la gloire n'est qu'une vile – et courte – satisfaction... Il faut le silence (tout entier) – et toute sa force et son ampleur – pour toucher – et vibrer – à la grâce de l'instant – et à sa profonde et consistante intensité – car nul ne peut ignorer que la joie et l'âme y sont plongées pour l'éternité...

 

Carnet n°100 Si proche du paradis

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

A la fenêtre du jour, le gris s'invite encore parfois. Et nous ne pouvons alors que consentir à la grisaille. Et accueillir la morosité – et le restant de nuit – dans notre œil encore si malhabile. Et embrasser le tout d'un regard innocent et transparent. Il n'y a d'autre lumière...

 

 

A la fenêtre du jour, le gris s'invite encore parfois. Et nous ne pouvons alors que consentir à la grisaille. Et accueillir la morosité – et le restant de nuit – dans notre œil encore si malhabile. Et embrasser le tout d'un regard innocent et transparent. Il n'y a d'autre lumière...

 

 

Et lorsque le festin de la joie a tout dévoré, que demander au ciel pour égayer les jours ? La lumière saura-t-elle encore percer l'œil si las ?

 

 

Au plus précieux du jour, le réveil de l'âme engourdie par la paresse des instincts et les somnolences de la terre où le monde nous a plongés...

 

 

Au plus profond de la terre, le savoureux silence. Ignoré des hommes...

 

 

A peine surpris par le désir des jours que l'on abandonne comme l'herbe fauchée des fossés. Et qui trouvera bien acquéreur parmi la foule des créatures terrestres...

 

 

Au plus proche se trouve le plus vrai – et le plus juste – de nous-mêmes. Sous le matelas des songes où l'âme s'est endormie. Et sur lequel le cœur fait des bonds insensés...

 

 

La terre abrite nos pas aussi sûrement que le ciel préside aux destinées de l'âme. Et nous, pauvres pachydermes, nous piétinons dans l'âpre et grise poussière, l’œil rivé sur les étoiles pour guider notre lourde carcasse. Ah ! Quel chemin d'équilibriste dans cet entre-deux d'épouvantes et de merveilles...

 

 

Quelques empreintes de lumière sur la terre noire. Serait-ce la sagesse des anciens parvenue jusqu'à nous dans la foulée si grossière des hommes...

 

 

La petite main indélicate de l'homme fouillant – et exploitant – tous les interstices de la terre. Et la grande et belle main invisible de Dieu fouillant parmi ses immondices – et celles de la terre qu'il a saccagée – à la recherche de l'âme rédemptrice...

 

 

La seule rédemption naîtra de l'Amour. Et l'Amour ne pourra naître qu'avec l'innocence. Et l'innocence ne pourra voir le jour que lorsque le cœur – et le regard – auront su accueillir (et effacer) tous les amas d'immondices – tous les encombrement entassés jusqu'au dernier jour du crépuscule – et soudain devenus vains aux premières heures de l'aurore...

 

 

Ah ! Que l’œil – et le cœur – se montrent coutumiers ! Et si prévisibles sur les jours imparfaits... Et que le regard aime la rythmique régulière autant que les dérèglements désordonnés (et imprévus) des vents malicieux qui poussent nos heures mensongères – et nos gestes familiers – hors de leurs frontières...

 

 

Le gris, après tout, n'est pas une si affreuse couleur. Nuancé – et parfois même lumineux – pourvu que le regard sache demeurer clair, innocent et attentif...

 

*

 

[Dialogue à bâtons (cor)rompus]

Chaque jour, le même rythme endiablé de la main vouée toute entière à la belle (et inutile) besogne de l'écriture. S'escrimant à rédiger de nouvelles notes. De nouvelles pages. De nouveaux opuscules. De nouveaux livres. Et offrant au monde peut-être (sans doute ?) une œuvre (modeste) supplémentaire. Oui ! Très bien. Et après ?

Et nous voilà soudain plongé dans une sombre réflexion. Toutes ces lignes et toutes ces pages qui nous laissent sans voix – et presque sans force – sans compter, bien sûr, la cadence infernale des activités quotidiennes qui s'enchaînent les unes après les autres tout au long de la journée – et entreprises (surtout – Ô damnation !) dans un esprit de devoir et d'achèvement...

Ecrire et vivre... ! Happé dans cette course folle... Pour quelles raisons ? Lorsque nous nous livrons à ces activités avons-nous le sentiment d'être ? Ou avons-nous le sentiment de nous en éloigner ? Qu'offriront donc nos pages – et nos gestes – si nous en oublions l'essentiel... ? Que devrait-on faire alors ? Arrêter de vivre ? Arrêter d'écrire ? Non ! Bien sûr ! Et comment le pourrions-nous ? Faisons simplement ce qui nous est nécessaire et naturel mais ne sacrifions jamais la (divine) présence sur l'autel de notre besogne... Qu'avons-nous donc à prouver ? Aurions-nous encore quelques rêves secrets ? Pour quelle raison devrait-on effacer la joie et les intenses instants de vie pure de notre rythme – et de notre emploi du temps – journaliers. Oui, bien sûr... mais que faire de la force de la mécanicité qui gouverne encore parfois l’enchaînement automatique des gestes et des pas ? Et que faire lorsque notre cœur inattentif se soumet à leurs mouvements ? Aimons-les ! Aimons-les sans condition ! Quoi donc ? Notre inattention ? Oui ! Notre impuissance face à la force des automatismes ? Oui ! Quoi d'autre ? Tout ! Il convient de tout aimer ! Et à commencer par notre entière individualité ! Tous ses aspects ! Et toutes ses caractéristiques ! C'est leur union avec le cœur – et leur intégration profonde – qui cherchent à se réaliser (en nous) à présent... Et nous veillerons – nous veillerons ensemble –, dans un esprit d'abandon, à demeurer aussi attentifs et innocents que possible...

 

 

Si les êtres savaient ce qui se cache derrière les gestes offerts et les gestes reçus – et ce qui impulse et éprouve véritablement ce qui est donné et accueilli, les yeux – comme les cœurs – s'éclaireraient presque aussitôt. Et le monde deviendrait alors immensément doux. Et, sans doute même, un incroyable paradis...

 

 

Il est aisé de constater que la perception – et le ressenti – de l'épaisseur existentielle – de la consistance de la vie et du monde – (à travers chaque situation, chaque rencontre, chaque parole et chaque chose vue, goûtée, touchée, écoutée, lue, entendue etc etc) varient incontestablement, pour les yeux et le cœur humains, selon la disposition intérieure, le contexte environnemental et la présence (ou l'absence) d'êtres et d'objets de soutien et de réconfort (dont l'homme aime tant à s'entourer...).

Il semblerait que plus l'homme s'inscrive dans une posture de solitude et se trouve dépouillé de béquilles et d'accompagnement artificiels (devenus aujourd'hui des éléments si coutumiers et habituels – dans cette civilisation de réseaux, d'assistanat et de déresponsabilisation fort peu propice à l'autonomie – que peu se rendent compte de leur dimension factice)... bref plus l'homme vit sa solitude sans artifice, plus sa sensibilité se fait vive et aiguisée. Et plus il est enclin à ressentir – et à recevoir – l'incroyable épaisseur (et consistance) de la vie et du monde à travers chacune des mille situations de l'existence... Et plus son âme est capable de s'ouvrir – et de vibrer – à chacune des mille rencontres avec l'Existant...

 

 

Alors que notre existence au monde (notre existence au monde naturel) nous invite de façon (quasi) systématique à nous interroger sur notre présence terrestre et à répondre aux grands questionnements (et enjeux) métaphysiques afférents, le monde humain (depuis ses origines) semble, au contraire, nous en détourner de façon presque aussi systématique. Le monde humain a simplement l'air friand de bras et de cerveaux pour le faire fonctionner à plein régime – et répondre à ses élans expansionnistes et à ses ambitions de gloire et de fortune...

Mais derrière cette vitrine des instincts terrestres – si tristement et basiquement humaine – n'y aurait-il pas une dynamique – et une perspective – plus profondes ? Oui, bien sûr... On peut aisément supposer que la conscience veille au sens de l'évolution terrestre (et de l'évolution du vivant) en créant progressivement, malgré les inévitables inerties, les innombrables résistances, les capacités restreintes et la lenteur d'actualisation du potentiel du vivant supérieur (dont l'homme est la fine pointe aujourd'hui), les conditions de l'émergence (à terme*) d'une civilisation pleinement consciente portée par l'Amour et l'intelligence...

* A très long terme...

Notons néanmoins qu'au fil de ce lent et long processus* – au cours duquel les hommes s'escriment à faire tourner le monde en pataugeant dans des organisations et des modes de fonctionnement guère plus évolués (et guère moins barbares), malgré les apparences, qu'au début de l'histoire humaine, il semblerait que l'humanité se détourne, sur le plan collectif, des questions et des enjeux métaphysiques précédemment évoqués. Et que seuls quelques rares individus, en général peu intégrés à l'humanité ordinaire, manifestent un réel intérêt pour le champ philosophique et spirituel. Comme si le monde humain, instrumentalisé en quelque sorte par la conscience, se vouait presque exclusivement (et, à son insu, bien sûr) à la laborieuse actualisation de l'ambitieux projet précédemment cité et en bénéficiant, plus ou moins grassement, des avantages du progrès et des avancées technologiques sans être capable, sur le plan individuel, de s'engager dans une réflexion – et une perspective – à même de percer ces grands mystères.

* A moins, bien sûr, que nous traversions aujourd'hui, une période particulièrement critique...

Voilà, en tout cas, un curieux paradoxe... à moins, bien sûr, que la conscience ne perçoive une indispensable complémentarité entre la démarche collective visant à faire advenir les conditions terrestres d'un monde pleinement conscient et la démarche individuelle des rares hommes qui cheminent pour habiter – et vivre – au sein de cette pleine conscience...

 

 

[L'homme et l'arbre]

L'arbre et l'homme. Une merveilleuse fraternité au goût de trahison. Le cœur avide – et la main exploiteuse – déchirant la belle amitié...

Et, au loin, le sage assis – seul et en silence – au pied de l'arbre. Le cœur si plein d'Amour et de gratitude pour son aîné exemplaire. Son frère protecteur...

Et l'homme et le monde. La même trahison...

 

 

Pour comprendre et aimer* ce qui nous est inconnu, il faut nous en approcher. Et demeurer au plus proche. Rencontrer. Et sentir rayonner l'invisible – et vibrer l'unité de ce qui est devant soi. Et s'unir. La compréhension et l'Amour peuvent alors naître naturellement...

* Qui sont les nobles missions de l'être (et de l'homme)...

 

 

La profonde humilité de l'homme sage, conscient de son ignorance et de son insignifiance malgré la belle lumière qui brille dans ses yeux – et l'infini et le silence que fréquente assidûment son cœur – offre à travers sa présence – et ses gestes lents – l'Amour que le monde réclame. Et aux hommes la plus grande leçon de sagesse...

 

 

La vie simple et lumineuse du sage. Balayant, à petits pas, le sol de la maison. Fendant quelques bûches pour la flambée du jour. Et épluchant, à gestes lents, les légumes pour la soupe du soir...

Mais comment les hommes si pressés – et si pleins de désirs obscurs et si affairés à leurs activités technologiques – pourraient-ils y être sensibles ? Comment pourraient-ils être touchés par la grâce – et la simplicité radieuse – du quotidien ?

 

 

Les grands intervalles suspicieux où les hommes – et les jours – sont jetés. Et qui des abîmes de la méfiance appellent au secours. Implorant une main improbable – et hasardeuse – de les délivrer. De les aider à s'extraire de la fosse pour rencontrer le grand cœur fraternel du monde (et de l'humanité)...

 

 

Toujours heureux celui qui se voue à une plus grande œuvre que lui...

 

 

Les yeux humbles – si humbles – penchés sur la terre alors que brille au dedans la lumière infinie du ciel ouverte aux plus hautes cimes. Etmodestement – si modestement – glorieuse...

 

 

[L'homme et l'arbre – suite]

Arbre de résonance et bois d'harmonie. Quels jolis termes, utilisés par les luthiers, pour célébrer le chant de l'arbre et de la forêt. Et la symphonie silencieuse de l'univers dans ce monde humain si cacophonique...

 

 

La lente élévation des arbres vers la lumière. Et leur plein épanouissement. Ah ! Si seulement les hommes savaient s'asseoir, parfaitement immobiles, à leurs pieds. Et patienter là sagement (et en silence) en se laissant simplement bercer par le vent, la pluie et le soleil...

 

*

 

Mourir à la tâche dans l'accomplissement serein et silencieux du geste. N'est-ce pas ainsi que les poètes, les artistes et tous les hommes de vocation rêvent de quitter ce monde ?

 

 

Le regard solitaire des hommes, œuvrant ou pensant (profondément) à leur destin terrestre. Interrogateurs et sereins face au grand mystère qui les habite et les environne. Hormis peut-être le geste solidaire, qu'y a-t-il de plus émouvant dans cette humanité ?

 

 

Le silence misérable et indigent entre les hommes – si souvent pesant et inconfortable – presque insupportable – et si peu propice au partage de l'essentiel, devient (peut devenir) merveilleux – presque magique – lorsque le cœur – et le regard – savent l'habiter. Et lui redonner son caractère profondément sacré. On sent alors que Dieu est là. Pleinement présent en chacun – et au milieu de l'assemblée.

 

 

Pénétrer au cœur du monde et de l'invisible irradiant. Tel est le secret des sages. Et de leurs gestes lents et silencieux...

 

 

Lorsque le regard se fait humble – et le geste simple, la gloire devient invisible. Et la joie rayonne partout. Au dedans comme au dehors. Et elle se fait si vive qu'elle inonde tout ce qu'ils touchent...

 

 

Il n'y a de cœur plus tendre et amoureux que celui du sage... Dieu – et l'Amour – y sont présents tout entiers...

 

 

Le respect est la main du cœur. Et l'humilité celle du regard. Ainsi vêtu, l'Amour ne peut disparaître. Et il grandira encore jusqu'à emplir l'âme entière. Jusqu'à ce que l'humilité respectueuse rayonne partout. Le sage sait qu'il n'y a d'autre voie pour l'homme – et pour le monde.

Et dire que les siècles – et notre civilisation – immatures n'ont jamais encensé que l'exploitation et l'orgueil...

Un long chemin nous attend. Dieu et le sage, bien sûr, ne peuvent l'ignorer...

 

 

Remettre les compteurs à zéro – et repartir à neuf –, voilà qui nous est offert à chaque instant. Mais pour que cette perspective devienne réelle – et que notre cœur et notre regard puissent se faire innocents (pleinement innocents), une lente et longue marche est souvent nécessaire pour se défaire de ses savoirs, de ses entassements et de ses encombrements – et être (enfin) capable de s'extraire de sa fausse identité...

 

 

Au cœur du monde, le silence immuable des forêts. Merveilleux. Majestueux. Et retentissant lorsque les lèvres bavardes et le bruit des tronçonneuses ont déserté les lieux...

 

 

Il n'y a que Dieu en nous qui puisse s'agenouiller devant notre orgueil. Et le faire plier. Même si, bien sûr, le monde et les circonstances l'aident dans sa tâche en s'y appuyant de tout leur poids...

 

 

Le monde si bruyant que l'on en oublie parfois le silence. Le monde si encombré et efflorescent que l'on en oublie parfois l'espace. Le monde si sombre et ignorant que l'on en oublie parfois la lumière. Le monde si étroit et infime que l'on en oublie parfois l'infini. Le monde si plein de diversité et de créatures que l'on en oublie parfois la présence de Dieu et l'unité...

Il n'est pas toujours aisé d'être un homme en ce monde. Et moins encore un homme dont la grande aspiration est d'embrasser l'Absolu...

 

 

Les petits doigts espiègles des anges sur notre vie. Aidant la grande main invisible et silencieuse de Dieu dans son œuvre...

 

 

Le silence des hommes n'est pas celui de Dieu. Un abîme creusé par les bruits du cœur et de l'esprit les sépare. L'âme l'apprend au cours de sa traversée...

 

 

Qu'y a-t-il donc au plus près du cœur et des étoiles ? Une âme errante cherchant son chemin...

 

 

Le silence – le cœur silencieux – de l'arbre et de l'ermite. Plus proche de Dieu que celui des bigots bavards et des âmes recluses et fermées – immatures – si nombreuses en ce monde.

Pour accéder à la lumière, à qui donc s'adresser sinon au cœur solitaire...

 

 

Pourquoi – et pour qui – donc t'inquiètes-tu, âme éprise ? Es-tu si sourde au silence – et si aveugle à la présence de Dieu pour craindre – et frémir sur les routes du monde ? Es-tu si insensible à la grâce pour refuser le chemin qui t'est offert ? As-tu donc oublié, dans ton ignorance, la patiente sagesse de l'arbre ?

 

 

Le si délicieux silence du jour...

 

 

As-tu songé, homme, à quelle rude et insensée besogne tu livres tes jours ? Crois-tu vraiment que ce que tu cherches appartienne au monde ? Pourquoi la vie de l'arbre et de l'ermite te laisse-t-elle si indifférent ? Et pourquoi n'a-t-elle à tes yeux que si peu de valeur ? Penses-tu vraiment que leur présence silencieuse soit moins précieuse que tes folles et criantes gesticulations à chercher la joie ? Imagines-tu la trouver en quelque lieu que leurs pas ont eu la sagesse de ne pas fouler ? Seraient-ils plus idiots que toi ? N'as-tu donc pas vu leur visage baigné de rires et de lumière ? Ô homme, pauvre de toi...

 

 

Si dense est l'épaisseur du monde. Invisible pourtant aux hommes qui, de leurs errances, en parcourent la surface en tous sens. Et si transparente malgré le mensonge de leurs yeux opaques. Et que seul le regard, vide de tout décor et de toute parure, est capable de percevoir. De percer et de pénétrer afin d'en révéler la dimension profondément sacrée et lumineuse...

 

 

Ah ! Cette entité inaltérable en nous – amas inextricable de désirs et d'émotions – qui continue à se plaindre, à espérer et à gesticuler ! Nous qui croyions pourtant que son silence était le signe de sa définitive disparition... Nous qui croyions pourtant l'avoir pleinement acceptée – et nous en être ainsi défait –, voilà qu'elle surgit à présent à la moindre occasion en nous laissant désappointé et démuni...

Comment pourrait-on la déraciner ? Et est-ce seulement possible – et même envisageable ? Que faudrait-il donc faire ? Sans doute, et comme toujours, l'accueillir, la laisser libre et l'aimer... Voilà peut-être aujourd'hui notre tâche principale. Notre ouvrage à remettre indéfiniment, et à chaque instant, sur le métier...

 

 

Ah ! Cet esprit – ce pauvre esprit – tendu tout entier vers l'accomplissement ! Si familier – et prisonnier – de l'effort et du labeur, incapable de s'accorder le moindre instant de répit ni même le moindre espace de plaisirs et d'agréments... Penché inlassablement sur ses pauvres tâches. Et voûté – et croulant – sous son désir fou d'achèvement...

Et, pourtant, lorsque le regard à nouveau se défait des idées, des soucis et des préoccupations (que l'esprit a fait siens) – et qu'il retrouve une forme de vacuité minimale, l'innocence revient. Et avec elle, la joie et le goût du merveilleux qui illuminent tout ce que touchent les yeux – et le cœur...

 

 

Déchargé des contingences du corps et de l'esprit – et de leur lourd cortège d'exigences, de besognes et de soucis, que reste-t-il donc à l'homme ? Rien. L'ennui, l'insupportable vacuité et la triste désolation pour l'homme ordinaire. Et à la fois tout et rien – le regard plein (l'être-présence) – pour l'homme qui s'est éveillé à sa nature éternelle et infinie...

 

 

Une vieille croix de pierre patinée par le temps et les intempéries. Et mangée par la mousse et le lichen. Semblable au tronc du vieil arbre qui s'est installé à ses côtés. Même allure. Même aspect. Même épaisseur. Et même couleur. Presque identique que l'on pourrait les confondre. Et prendre l'un pour l'autre... Comme si ce symbole – et l'idéologie religieuse qu'il représente – étaient devenus si naturels et proches de la terre, ou, au contraire, si abandonnés à eux-mêmes et aux affres du temps (et de l'oubli) qu'on ne verrait plus la moindre différence entre l'arbre et la croix. Et mon cœur, à dire vrai, hésite. Et ne saurait se prononcer sur l'option la plus vraisemblable. Peut-être, après tout, les deux sont-elles justes...

 

 

Une existence de solitude. Une vie de non événement où aucun fait n'a lieu – où seuls les gestes et les pas se déroulent (selon un rythme tantôt régulier, tantôt erratique) dans le regard, le plus souvent, joyeux et unifié aux mouvements mais parfois, il est vrai, simple témoin, assistant, de façon lointaine et indifférente, à leur implacable mécanicité...

 

 

Comment résumer notre connaissance en quelques mots ? Le monde, amas d'énergies combinatoires soumis au temps (et à l'évolution) – unis à la conscience – et créés et, sans cesse, remodelés par cet espace de lumière infini et éternel qui en pénètre – et en éclaire – les éléments...

 

 

Le mensonge, voilà la pire chose qui pourrait nous arriver...

 

 

[Modeste bilan et regard rétrospectif]

A bien y réfléchir, j'aurai passé l'essentiel de ma vie à chercher la vérité. Avec obstination. Avec abnégation. Sacrifiant(1) à cette quête à peu près tout(2)...

(1) Mais est-ce vraiment un sacrifice ? Je ne le pense pas...

(2) Vie professionnelle, vie sociale, vie familiale...

J'aurai aussi passé l'essentiel de ma vie à essayer de me faire le plus lucide et honnête possible dans cette quête et dans la retranscription de mon cheminement* à travers les milliers de notes écrites pour en témoigner...

* Mon cheminement vers la compréhension...

J'aurai enfin passé l'essentiel de ma vie à dénoncer les horreurs et les absurdités commises par les hommes et à les inviter – autant que je l'ai pu – à s'interroger, à se remettre en question et à rechercher leur identité profonde et atemporelle pour faire advenir dans leur existence – et en ce monde – un peu plus de sagesse : des pas et des gestes portés davantage par l'intelligence et l'Amour que par les instincts presque indéracinables de la terre.

Voilà donc à quoi j'aurai consacré l'essentiel de mon existence. Autant dans mes actes journaliers que dans l'écriture (quotidienne) de mes fragments. Et pour quel résultat en définitive ? Je ne saurais dire... J'ai néanmoins la certitude (mais peut-être est-ce là une fausse impression...) que l'homme que j'ai été au cours de cette existence n'aura eu de cesse, dans sa grande naïveté peut-être..., de voir sa perception se transformer – et évoluer vers, je crois, plus d'ouverture, de largesse et de profondeur... Et peut-être même (allez savoir ?) vers davantage d'intelligence et d'Amour...

Et qu'importe après tout... J'ai le sentiment – et sans la moindre prétention, bien sûr – d'avoir toujours été fidèle à ce qui m'a toujours – et très précocement – habité et animé. Et d'avoir progressé autant que j'en ai été capable dans la direction qui m'a été dictée... Je n'ai à ce titre aucun regret (pas davantage d'ailleurs que dans les autres domaines de l'existence). J'ai réalisé autant qu'il m'a été possible* ce pour quoi je suis né... Et ce sentiment est pour tout homme (quel qu'il soit...) une grande source de joie tant il offre la certitude d'avoir répondu aux exigences de son destin...

* Et une intuition me dit que le chemin ne s'arrêtera pas de si tôt...

 

 

La naissance et la disparition, à chaque instant, de millions de phénomènes (êtres, formes, mouvements...) – et leur peu de poids (et d'influence sur les autres phénomènes) au cours de leur brève existence – ainsi que la façon dont chacun de ces phénomènes apparaît, fait (humblement et, malgré lui) ce qu'il a à faire et disparaît en s'effaçant de l'Existant (comme d'ailleurs de l'esprit des vivants) peuvent laisser penser que ces phénomènes n'ont que peu d'importance... Comme si, finalement, ils comptaient sur le plan individuel autant que sur le plan collectif (l'ensemble des phénomènes additionnés) presque pour rien... un peu comme si le monde phénoménal n'était qu'un jeu – qu'un simple jeu – de la conscience... Et j'ose néanmoins imaginer que ce presque rien fait toute la différence entre le néant et l'absurdité – la pure gratuité dérisoire en quelque sorte de l'Existant – et la célébration du merveilleux et de la joie (la joie d'être – d'être au monde et en vie) et la présence jubilatoire et malicieuse de l'intelligence et de l'Amour qui jouent à cache-cache* et nous éclairent...

* Avec nous-mêmes comme avec eux-mêmes... Et les deux, bien sûr, se confondent...

 

 

Le monde, source de frustrations et obstacle à la joie. Bien des hommes le croient – et l'appréhendent ainsi... à tort, bien sûr. Ils oublient (ou ne peuvent encore comprendre – et admettre) que l'origine du malheur est en nous : l'ignorance (du vrai), l'illusion de l'identité personnelle, les croyances, les craintes, les espoirs etc etc. Comment pourraient-ils savoir que sans ces dimensions encombrantes, la vie – et le monde – sont un paradis... ?

 

 

Le butin des hommes est maigre. Dérisoire. Et pourtant, ils poursuivent leur quête fébrile – et leurs exactions. Le monde a-t-il connu plus stupide animal ?

 

 

Nous aimerions partager la lumière. Mais nous ne participons, malgré nous, qu'aux noirs et communs sanglots de la désespérance...

 

 

Quand donc s'achèvera le temps des semailles, des moissons et de la jouissance ? L'ère du labeur et de l'exploitation – du profit et de l'usage plaisant et récréatif ? On aimerait tant entrevoir derrière l'épais rideau noir de la raison et des instincts, les premiers pas de l'être, de la joie et de l'Amour qui s'offrent – qui s'offrent toujours – dans la plus parfaite gratuité et la plus profonde oisiveté du cœur...

 

 

Ah ! Hommes ! Que l'horizon vous semble lointain... Je le vois à votre silhouette – à vos pas et à vos yeux – tristes et fatigués... Dieu ne vous a encore révélé le trésor des bas-côtés et des fossés où il est bon de se retirer pour voir, au loin, la joie s'approcher – et contempler, le cœur serein, la course folle et insensée... Quittez donc le manège des allures folles et des pas endiablés ! Retirez-vous du monde ! Et trouvez refuge sur une terre solide et sacrée à l'abri des mensonges et des obscénités ! Voilà, hommes, ce que l'on peut vous souhaiter...

 

 

Ah ! Que les hommes – et le cœur – sont pauvres lorsque les yeux gouvernent... Et que la main se fait blessante... A mille lieues encore de la lumière qui saura, un jour peut-être, les éclairer. Leur offrir la joie – le plus haut contentement et la plus grande richesse. Et transformer leurs gestes avides et brusques en caresses aimantes et tendres...

 

 

La beauté de la vie – et du monde – est cachée au dedans du cœur de l'homme. Et celui-ci est encore clos. Voilà pourquoi ils ne peuvent l'apercevoir. S'ils la voyaient – et s'ils comprenaient la nature (profonde) des liens qui les unissent, ils cesseraient sur le champ leurs massacres et leurs saccages...

 

 

Le noir de l'homme – et du monde – cisaillé par la lumière. Et leur misère entrecoupée par de courts instants de joie. Et la lumière du regard – et du sage – cisaillée parfois par l'obscur et la sombre folie des yeux et du cœur. Et leur joie parfois entrecoupée par de brefs moments de tristesse...

 

 

La rencontre avec un être – ou une œuvre – vrai(e) et profond(e) – consistant(e) – laisse sur l'âme une empreinte tenace. Et parfois indélébile. Comme si elle ouvrait, sans en avoir l'air (et parfois même sans que nous nous en apercevions...), une porte dans nos profondeurs. Nous révélant, si nous sommes curieux – et un tant soit peu disposés à y regarder de plus près –, des aspects – et même des pans entiers – de notre vérité. Comme si ces rencontres – si belles, si rares et précieuses – étaient une invitation – une permanente invitation – à découvrir la richesse de l'être...

 

 

Et si la gloire n'était pas ce que tu croyais, homme... Y as-tu seulement songé ? De simples pas dans le silence. Si légers... si légers...

 

 

En ce monde, l'horreur carnassière se repaît de la chair alors que brille partout le festin de la lumière...

 

 

Tant de tours splendides – et déjà croulantes – bâties sur le mensonge... Et en soi, la haute vigie des cimes. Innocente et rayonnante. Inaccessible à toute édification. Et que seule peut pénétrer l'âme des sous-sols, aussi proche de l'herbe que des étoiles, qui emprunte l'humble et solitaire escalier de l'en-bas...

 

 

Le mensonge et l'imposture sont le propre de l'esprit. Et l'on voudrait nous faire croire que l'on peut accéder à Dieu par la croyance... Quelle imbécillité !

 

 

Nous n'avons que notre pas. Et devant nos yeux, le chemin... C'est ainsi que l'on traverse le monde – et l'existence – pour accéder aux contrées de la vérité.

 

 

Celui qui parcourt le monde, découvre et apprend à connaître les routes et les paysages de la terre. Celui qui laisse l'âme arpenter son chemin, accède au ciel. Et découvre Dieu.

Dieu, le ciel, la terre et le monde ne sont jamais séparés. Mais seule la sente céleste permet au cœur de l'éprouver...

 

 

L'exercice de la simplicité et du dépouillement n'est, bien sûr, qu'un prélude à la nudité. Une retraite solitaire en un lieu isolé ou une longue marche nomade et itinérante sont d'excellents apprentissages. Mais ils n'ont de réelle valeur que lorsque l'esprit de l'homme devient capable de – et parvient à – les transposer dans son quotidien le plus familier. Le regard – et l'existence – se font alors simples et épurés – et les pas (et les gestes) naturellement humbles dans la vie la plus ordinaire et habituelle...

Tant que les désirs, les croyances et les espoirs les plus grossiers persistent dans l'esprit, l'homme est incapable de ressentir – et de recevoir – la présence silencieuse. Pour l'éprouver – et la vivre – une nudité minimale – et un taux d'encombrement psychique suffisamment faible – sont nécessaires...

 

 

L'innocence est – et sera toujours – la condition de la nudité perceptive.

Aux prémices de la marche, l'homme qui cherche éprouve souvent le besoin de se débarrasser des objets extérieurs – et de vivre, parallèlement à son processus de désencombrement intérieur*, dans un lieu dépouillé. Jusqu'au jour où la nudité perceptive est suffisante pour vivre en n'importe quel endroit (et dans n'importe quel milieu) même les plus chargés et les plus encombrés. Au gré des pas. Et selon les chemins et les vents du monde... même si, bien sûr, une existence simple – et un environnement et un habitat dépouillés – ont, en général, sa préférence...

* Désencombrement du cœur et de l'esprit.

 

 

Le monde est une métairie des songes éclairée par quelques étoiles (pâles et lointaines) où font halte tous les passagers. Et tous les marcheurs. Paysans aux sabots et aux rêves trop épais pour poursuivre leur route... Et qui y séjournent, le plus souvent, jusqu'à leur mort...

Pour continuer le voyage, il convient de se déshabiller – de se défaire de toutes ses frusques. Il n'y a d'autre possibilité pour découvrir – et marcher sur – le chemin de l'innocence car il nous faut nous présenter nus (totalement nus de la tête aux pieds) aux portes du royaume divin – et pouvoir ainsi pénétrer les terres du silence et de l'infini...

 

 

La vie – la mort, partout – à chaque instant – dansant dans les bras de Dieu. Et les corps vivants – meurtris. Et les esprits ravis – anéantis – continuellement. Et ni les yeux communs, ni le regard divin ne peuvent y échapper. Incapables de stopper la danse permanente, folle et insensée. Contraints d'assister, sans le moindre répit, à la ronde éternelle – funeste et joyeuse...

 

 

Pourquoi dire au monde ce qu'il ne peut – ni ne veut – entendre ? Pourquoi la parole s'acharnerait-elle à déchirer le vil silence des hommes pour les ouvrir à celui qu'ils refusent de découvrir – et de connaître ?

Et si nous décidions, à présent, de nous taire. De ne plus nous faire l'humble émissaire des infimes échos du ciel qui nous traversent...

Et si nous décidions simplement d'être. De contempler – et de goûter – le monde en silence...

Mais je sais – et je sens – qu'une voix en nous – la part peut-être (la part sans doute...) la plus humaine de notre être – gronde et se rétracte à l'idée de ne plus servir la terre...

 

 

Et si nous n'étions qu'un écho – qu'une image déformée peut-être – de la vérité...

 

 

Et si nous pouvions nous taire un instant – un seul instant –, Dieu serait-il davantage entendu ? Ne frapperait-il pas à d'autres portes pour qu'on l'entende ? Ah ! Qu'il est parfois difficile d'être un homme dans le monde – un bruit dans le brouhaha – lorsque Dieu (et le silence) vous demandent de vous faire leur modeste émissaire – et que vous n'avez pour accomplir votre tâche qu'un cœur – et des yeux – encore si imparfaitement humains... Mais c'est pourtant avec cet élan – et ces singularités – qu'il vous faut être homme du silence parmi les fureurs (crépitantes) de la terre...

Aussi pourquoi refuserions-nous d'être nous-mêmes...

 

 

Le souvenir, l'image et la pensée sont l'indigence de l'esprit encore inapte au silence et à l'infini...

 

 

Contrairement à l'ambition – à ses sillons noirs et à ses empreintes rouges si vivaces, l'innocence ne laisse de trace... Cœur et terre indemnes toujours au cours de son règne modeste et discret. Eloigné – si éloigné – des désastres laissés par le passage si tenace des désirs...

 

 

Toute question est (et doit être) métaphysique. Et toute réponse – et toute poésie – se faire spirituelles. Sinon à quoi bon le langage...

Pour quelles autres raisons userait-on des mots ? Pour parler de la pluie et du beau temps ? Des souvenirs et des heures qui passent ? Pour noter la liste des courses et comparer la couleur et le prix des articles ? Pour demander si le repas est suffisamment salé et où se trouve la sauce pour assaisonner le plat sur la table ?

Pourquoi corrompre la parole – et lui réserver ce sort pitoyable ? Pourquoi ne pas voir – ni même s'interroger sur – le réel et le regard (que nous portons sur lui) derrière les mots qui les désignent ? Serions-nous encore si primitifs et instinctuels – si prosaïquement animal – pour ne pas entrevoir le mystère – et le sacré – du monde et du langage ? Serions-nous encore si fermés à – et coupés de – la belle et mystérieuse réalité de l'être et de l'Existant ?

 

 

Et pourquoi donc cette colère – cette rage sourde et parfois explosive – qui gronde (encore) dans toutes ces notes ? Et pourquoi cette impatience – et ce désir fou – de voir se dissiper l'ignorance ? Pourquoi ne pas respecter son rythme naturel d'extinction ? Quelle caractéristique encore trop humaine persiste donc dans cette volonté ? Le regard, Dieu et le silence sont-ils courroucés par cette lenteur et cette incapacité...

 

 

Le gris et le noir effrayent – et font sombrer les âmes dans la désolation autant que le rose et la lumière attirent – et laissent espérer... Et pourtant, le regard se moque bien de la palette et de ses nuances. Comment pourrait-il ignorer que l'accueil de l'obscur et de la clarté – du désespoir et de l'espérance – est le seul gage de joie ?

 

 

Et si l'envers de la nuit n'était pas le jour ? Mais le grand sourire des yeux intrigués – et ouverts au mystère des couleurs...

 

 

Quand le questionnement prosaïque – si bêtement utilitariste – cédera-t-il donc la place à l'interrogation métaphysique ? Et quand l'Absolu – et l'essentiel – remplaceront-ils les nécessités contingentes et le superflu dérisoire dans les conversations usuelles et la vie quotidienne des hommes ?

Ah ! Que j'ai hâte... et que je paierais cher – tout l'or du monde – pour assister à de pareilles transformations... Mais pour l'heure, nous devons malheureusement nous contenter des mêmes bavardages, des mêmes anecdotes stupides et sans intérêt, des mêmes paroles sans épaisseur et des mêmes plaintes alimentés par les mêmes joutes grises (et incessantes) des lèvres et des poings sur l'horizon. Bref, rien – absolument rien – de nouveau sous le soleil de la terre...

 

 

Ecris – et vis – simplement pour la joie. Pour la joie d'être (et pour la joie de l'être, bien sûr...). Jamais pour les éventuelles leçons que ton cœur pourrait encore avoir envie d'offrir aux hommes. Ni pour entendre quelques louanges improbables à l'égard de ta sagacité et de ton impatiente sagesse que ton âme pourrait encore avoir envie de dénicher dans les yeux du monde...

Apprécie – et célèbre donc (en toi et pour toi-même – autant que pour le ciel et le silence) la liberté du penseur, la solitude du poète et l'heureuse fortune du marcheur – du passant sensible – indifférent à l'indifférence et à l'insensibilité des hommes...

 

 

Pour que l'Amour, fine pointe de l'intelligence, ne s'affaisse – et ne disparaisse de ce monde, l'homme ne doit enterrer la pensée – et l'interrogation profonde (et épaisse) sous l'autel des émotions. Ni assécher la sensibilité intuitive au profit d'une pensée froide et rationnelle profondément aveugle et réductrice. L'avènement progressif de la lumière dans l'esprit et le cœur est à ce prix. Sans sensibilité ni émotions, il ne peut réellement y avoir d'intelligence. Et sans intelligence, l'Amour ne peut éclore...

 

 

Le gris limpide du ciel immense sur les collines – et l'horizon noir – offre aux yeux l'un des plus beaux spectacles de la terre. Le cœur s'en réjouit. Et le regard contemple en silence...

 

 

En ville, les trottoirs et les vitrines surchargés, les yeux fermés et indifférents et le balai incessant des pas pressés. Et à la campagne, les détonations – et la présence abjecte – des chasseurs, les pétarades des motos (tout terrain) traversant les collines et le ronronnement bruyant des tracteurs. Mais où donc faudrait-il aller pour être (un peu) tranquille ? Où pourrait-on se réfugier ? Nulle part en ce monde, bien sûr... Notre seul abri est – et sera toujours – le silence du cœur, l'innocence de l'âme et la clarté du regard...

 

 

Ah ! Que me sont doux le chant des oiseaux et de la rivière et la caresse du vent dans les feuillages. Ah ! Que j'aime la solitude et le silence des collines... Il n'y a pour moi, en ce monde, de plus hautes réjouissances...

 

 

Inutile d'entraîner son âme à l'exercice des jours. Plus judicieux serait de la familiariser à la joie spontanée de l'instant. Et de lui en offrir la clé : l'innocence...

 

 

Que l'esprit et le cœur, à chaque instant, s'émancipent des heures, des souvenirs et des élans vers l'après. Et l'âme sera guérie de l'incertitude. Et de ses angoisses...

 

 

A cœur vaillant, dit-on, rien d'impossible. Mais qui sait qu'au cœur innocent seront épargnées toutes les batailles – et s'offrira la joie... ?

 

 

La permanente célébration de la vitesse et de l'innovation révèle le profond irrespect des hommes à l'égard des rythmes lents et des cycles récurrents de la terre. Comme si, en ce monde, s'affrontaient l'esprit – et ses désirs insensés de nouveauté et d'immédiateté – et la matière – et ses patientes constructions.

Il ne s'agit pas, ici, de dénoncer l'un et de se faire l'aveugle partisan de l'autre. Pas davantage que de se faire le chantre de l'immobilité et des traditions terrestres et le contempteur de l'évolution et du progrès du monde. Il s'agit plutôt de pointer les excès et les dimensions fortement délétères de la modernité en marche qui piétine la nature même de la terre – et fait preuve, très souvent, d'un profond mépris à l'égard de la matière et de l'organique au risque de les exterminer – et de les voir, en particulier dans cette folle période de révolution technologique, se transformer profondément et/ou disparaître définitivement...

Nul ne peut nier que les êtres, et en particulier les hommes*, ont longtemps souffert des lenteurs, des inerties et des « imperfections » organiques et matérielles, mais, pour autant, il serait idiot – et condamnable – de les éliminer (ou même de s'en défaire de façon si systématique et magistrale...). La raison principale tient à la double identité des êtres et des hommes, savant mélange d'esprit et de matière. Si la modernité venait à détruire leur dimension matérielle et organique, à la réduire presque à néant ou à la transformer radicalement (et sans même que l'esprit et la dimension spirituelle – si peu présente et si peu active aujourd'hui comme depuis l'origine du monde – puissent l'orienter avec intelligence, la pondérer et en corriger les excès et les abus), c'est la nature même des êtres, des hommes et du monde qui serait corrompue. Et c'est l'ensemble du peuple de la terre qui en pâtirait d'une substantielle façon...

* plus conscients de leurs déboires...

 

 

En cette tranquille après-midi hivernale, nous avons croisé (nous avons eu l'infortune de croiser...) une horde de chasseurs affairés à leur sanguinaire et abjecte occupation : une battue aux sangliers. Hommes en nombre – et en gilet orange – et meute hurlante de chiens ! Ahhhhhhhhh !!!!!! Comme je hais les chasseurs ! L'une des plus sombres et tristes engeances de l'humanité (avec, bien sûr, quelques autres...), porteuse des aspects les plus sordides de l'archaïsme et des traditions...

Mais dans cette rage et cette désolation qui m'envahissent dès que j'ai le malheur d'apercevoir l'ombre répugnante (et même lointaine) d'un fusil, une chose pourtant me réjouit (me réjouit au plus haut point) : dans leur infâme bêtise, ils croient tuer des animaux alors qu'en réalité ils ne font, sans doute, qu'ôter la vie à d'anciens chasseurs (et, en particulier, à d'anciens chasseurs humains). Et cette idée me fait jubiler (une jubilation certes un peu infantile et vindicative)... Comme une pauvre et dérisoire compensation à la colère impuissante qui me traverse à chaque fois que j'ai la malchance de croiser ces odieuses troupes de viandards armés, ignares et affamés...

 

 

En ce début de 21ème siècle, le mode de vie, l'environnement, l'habitat et les comportements humains demeurent en bien des contrées de ce monde – et jusque dans nos terres modernes et prospères – et en particulier dans les campagnes reculées – profondément moyenâgeux malgré la standardisation des désirs (et de la consommation) et l'invasion massive (un peu partout) des nouvelles technologies. Comme si les hommes appartenaient encore aux temps les plus indécrottablement traditionnels, primitifs, archaïques et ancestraux... Bref, des bêtes à peine sorties de leur caverne...

 

 

Conflits et alliances, voilà, bien sûr, ce qui régit les relations en ce monde. Relations entre les êtres et entre les formes. Et j'attends avec impatience le jour où l'innocence adviendra. L'Amour et l'unité alors les remplaceront... Et la paix régnera partout. Dans tous les échanges – tous les rapports et les liens – entre les différents éléments de l'Existant...

En attendant, que pouvons-nous faire sinon nous armer de patience... en contemplant, navrés et impuissants, les tristes spectacles de la terre. Et les affreuses – et toujours plus monstrueuses – exactions des hommes...

 

 

Ah ! Que j'aime être – et vivre – loin du monde. Loin des hommes et de leurs misérables et stupides activités. De leurs folles et bruyantes gesticulations d'exploiteurs ignorants et instinctuels soumis au règne de la bêtise, du psychisme et des représentations étroites et mensongères. Dans la quiétude silencieuse de l'âme et du cœur, que le monde aime tant à venir déranger...

 

Carnet n°99 Le soleil se moque bien des nuages. Et la pluie ne l'affecte pas...

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Aux saisons folles qui se chevauchent... A la furieuse déraison des hommes... A la neige qui tombe en mai... Aux blessures que les pas infligent... A l’oiseau qui veille sur sa branche en attendant le printemps... Aux morsures du froid et des bouches affamées... Aux rondes incessantes des cœurs et de la terre..., le poète consent. Traduit les danses et les postures en cercles infimes – en petites griffures noires sur le papier. Et il n'a d'autre ambition : se faire plume dérisoire dansant dans les vents du monde et le grand ciel infini...

 

 

La vie est une infinie succession de gestes et de pas effectués tantôt dans un brouillard opaque et poisseux tantôt dans une brume légère et colorée. Mais éclairés d'une lumière toujours plus vive qui offre au regard une clarté toujours plus grande...

 

 

Lorsque les êtres – hommes et bêtes – obéissent à leurs instincts, on peut aisément les manipuler. Et en faire des jouets. En revanche, lorsque l'Amour et l'intelligence les gouvernent, rien ne peut les corrompre. Ils n'attendent ni ne cherchent rien. Ils agissent selon la situation. Et tous leurs actes naissent de la lumière qu'ils portent. Certes, on peut encore les piéger en créant artificiellement une situation afin de les attirer – et de les voir surgir dans les circonstances (encore que leur clairvoyance sait, en général, se prémunir contre ce genre de ruses...), mais jamais ils ne prêteront le flanc à une quelconque instrumentalisation...

 

 

La postérité d'une œuvre ? La postérité d'un livre ? Et après ? Ces pages ont-elles transformé – réellement transformé – le cœur des hommes ? Ont-elles réussi – et réussissent-elles encore – à les ouvrir à l'Amour et à la lumière ? Après les avoir lues, sont-ils capables d'aller sur les chemins du monde avec l'âme plus sage et innocente ? Et deviennent-ils, à leur tour, d'infimes instruments – et de modestes faire-valoir – de l'Amour, de la lumière et de la sagesse ? Non ? Alors à quoi bon la postérité...

Mieux vaut une œuvre modeste – et moins ambitieuse – qui frappe chaque lecteur de sa justesse. Qui traverse son cœur et son âme pour l'ouvrir à lui-même – et à la vérité qu'il porte en ses profondeurs...

 

 

L'hostilité de la terre et l'adversité – et l'indifférence – du monde (des êtres et des hommes) peuvent faire naître chez l'esprit et le cœur sensibles et solitaires, en particulier au cours des plus âpres saisons, un douloureux sentiment d'isolement et d'exil. Comme s'ils ne pouvaient, en ces lieux de sauvagerie glacée, compter que sur leur propre vitalité – et leurs propres Amour et lumière – pour trouver un peu de réconfort...

 

 

A l'heure où se couchent les bêtes, on voit les hommes revenir de leur longue journée de labeur. Amorcer les préparatifs de leur soirée et de leur stupide – et toute aussi longue – veillée distractive – passée devant la foule de leurs écrans bleutés...

 

 

N'écris que ce qui mérite d'être gravé dans la pierre. Ce conseil – et ce critère – effectivement limiteraient notre parole. Et son flot incessant. Mais nous aurions beau essayer de nous y plier, nous ne pourrions nous y tenir... La preuve, n'est-ce pas, avec tous ces commentaires superflus...

 

 

Toutes ces notes méritent-elles d'être écrites – et d'être lues? Qui peut savoir ? Et qui peut répondre ?

 

 

La solitude, la simplicité et le dépouillement ouvrent à l'innocence sensible qui ouvre, elle-même, au silence et à l'infini qui offrent l'Amour – l'être-Amour. Alors que la compagnie des hommes, leurs bavardages, leurs amassements et leur agitation éveillent la méfiance, la colère et l'orgueil qui nous cantonnent, malgré nous, au rejet, à la protection, aux jugements intempestifs et à la mesquinerie qui, à leur tour, nous ferment les portes de l'être et de l'Amour, faisant de nous des êtres aussi misérables que les autres. Et malgré ce sentiment, je sens derrière, à peine dissimulé, l'Amour qui nous enlace. L'Amour qui nous aime (tels que nous sommes) et qui nous pardonne...

 

 

Qu'est-ce qui, en ce monde, égaye ton cœur ? Que jamais tes pas ne s'en détournent...

 

 

Aux saisons folles qui se chevauchent... A la furieuse déraison des hommes... A la neige qui tombe en mai... Aux blessures que les pas infligent... A l’oiseau qui veille sur sa branche en attendant le printemps... Aux morsures du froid et des bouches affamées... Aux rondes incessantes des cœurs et de la terre..., le poète consent. Traduit les danses et les postures en cercles infimes – en petites griffures noires sur le papier. Et il n'a d'autre ambition : se faire plume dérisoire dansant dans les vents du monde et le grand ciel infini...

 

 

Mes lèvres embrassent le ciel. Et dans le ciel, la lune et le soleil célèbrent l'innocence de ma bouche. Alors que la terre me répudie. Et que les hommes ignorent – ou se moquent de – ma parole.

 

 

Le monde – et le livre (le livre poétique) – ne sont qu'un immense – et admirable – miroir dont les yeux des hommes se détournent, bien trop soucieux de voir briller – et resplendir – dans le regard de l'Autre leur silhouette dansante. Bien trop soucieux de cacher – et d'oublier – les larmes qui coulent au dedans de leurs pommettes souriantes – et rougies à force de coups et de mensonges...

 

 

Je laisserais volontiers mes grands amis les poètes juger de ma parole. Non de sa beauté. Mais de sa justesse. Mais mes chers amis ne sont plus. Disparus. Emportés par les siècles mensongers. Aussi le ciel est-il aujourd'hui le seul juge – et le seul témoin – auquel je confie ma parole. Et auquel je laisse le soin de décider de son destin ; l'abandonner dans quelques fossés et quelques tiroirs poussiéreux (dont on perdra la clé) ou la placer devant ceux dont elle pourrait aider le cœur...

 

 

Jamais n'accumule. Départis-toi de tout – de toutes sommes. Ôte et soustrais. Défais-toi des accumulations et des savoirs. Honore le rien. Et célèbre ce qui reste...

 

 

A quoi donc sont occupés les hommes ? Regardez-les. Et demandez leur ! Et ne soyez pas (trop) triste de ce que vous verrez – et entendrez... Sachez vous montrer patient ! Infiniment patient et bienveillant ! N'est-ce pas ainsi que l'on se comporte à l'égard des enfants...

Ne dites rien aux hommes qui pourrait les blesser... Ne les importunez pas avec des propos sur la vérité – et d'autres sujets essentiels ! Ne blâmez pas leur stupidité et leur manque d'intérêt... Ne vous attendez pas au moindre élan d'enthousiasme et de compréhension... Soyez simplement sans jamais faire taire celui que vous êtes... Et aimez votre solitude...

 

 

Dans l'intense passion de la pierre, il y a des pas légers et des empreintes délicates. Et des ailes d'envergure qui conduiraient la roche la plus dense au centre de tout comme au plus loin de l'univers. Qu'importe donc l'itinéraire ! Et qu'importe donc la matière ! Pourvu que le souffle soit présent, l'élan mènera au lieu où conduisent tous les voyages – et toutes les existences...

 

 

L'orgueil est l'obstacle le plus haut – et le plus infranchissable – à l'innocence, à la bonté et à la reconnaissance honnête et amicale de l'Autre – de sa présence, de ses qualités et de son œuvre sur notre vie...

 

 

L'écriture est une pelote – une pelote sans fin – dont on tire les mots comme des fils. Mais qui saurait dire à quoi ressemblera l'ouvrage une fois achevé ? Et qui pourrait dire à qui il est destiné – et l'usage que l'on en fera ?

 

 

J'appartiens – et ai fait allégeance – à la confrérie de l'herbe, des bêtes et des étoiles. Et comme mes condisciples, je serai à jamais banni de la société des hommes. Et qu'importe... si vous saviez comme notre cœur se réjouit de vivre loin de leurs cités...

 

 

Lorsque l'on chante les louanges de la terre – et que l'on célèbre les chants du ciel, la (petite) musique des hommes sonne à nos oreilles comme une dissonance. Et on ne peut mêler sa voix à leur fanfare. A leur concert bruyant et cacophonique. Notre labeur, tout entier, est dédié au silence et à la symphonie de l'univers...

 

 

On ne peut parler aux hommes de l'Absolu – de l'espace lumineux, infini et silencieux. Ni même leur demander de l'imaginer. Comment voulez-vous qu'ils le perçoivent ou le devinent... Autant exiger d'un aveugle ou d'un être qui a toujours vécu dans l'obscurité de découvrir – ou de se faire une idée – de la lumière cachée derrière le sombre et épais rideau noir qui l'a toujours entouré... Aussi il est inutile d'assommer les hommes de longues descriptions et de savants commentaires sur le merveilleux et l'extraordinaire du soleil – et de sa clarté...

 

 

Ah ! Que le ciel est doux – et bon – lorsqu'il laisse notre main courir en silence sur son carnet. Nul ne le voit mais le ciel – et Dieu – y consentent. Et leur acquiescement est un grand réconfort pour l'âme exilée de la cité des hommes...

 

 

Seul sous le ciel avec la main et le carnet dociles à ses impératifs et à ses exigences est l'une des grandes joies de cette existence.

Aussi inconnu et joyeux que l'herbe et la fleur des fossés...

Et marcher ainsi, humble et anonyme, sur la terre en gardant par devers soi l'immense richesse de l'âme et le grand savoir méconnu du ciel sans que nul ne le sache est un délice impartageable...

 

 

Que ressent donc le jeune chevreuil lorsqu'il doit aller seul dans le vaste monde – affronter ses dangers et faire face à ses peurs – pour apprendre à devenir libre et invulnérable malgré son innocence et sa fragilité ?

 

 

Ah ! Que les sentiers battus et les routes balisées sont aisés d'accès ! Et qu'ils sont faciles d'emprunt ! Mais si encombrés ! Si pauvres ! Et sans surprise ! Mieux vaut marcher sur les chemins de traverse, imperceptibles, le plus souvent, depuis les grands axes passagers. Voies insolites et désertes aux itinéraires et aux parcours tortueux, abruptes et difficiles (presque impossibles parfois) mais si riches en découvertes*...

* Sur soi et sur le monde...

 

 

L'homme a besoin – et se sert consciemment ou non – des autres, et en particulier de ses congénères (mais aussi, bien sûr, des objets et des activités) pour s'offrir une forme de consistance – une sorte d'épaisseur – que lui donnent le sentiment d'avoir un rôle et une quelconque utilité et l'assurance (fausse bien évidemment) d'une existence pas totalement vide et inexistante, pas totalement misérable et solitaire qui le renverrait, s'il en était dépourvu, à un vide existentiel – à un vide originel – absolument insupportable à ses yeux. Et l'homme est ainsi disposé à se plier à tous les efforts grégaires pour éviter ce qu'il considère comme un échec monumental et le malheur suprême... Quelle ironie lorsque l'on sait que ce vide – que cette vacuité – est non seulement une part substantielle – sinon l'essentiel – de ce que nous sommes mais aussi la porte qui nous y mène pour le vivre dans la plus grande joie...

 

 

A la source inouïe du mensonge se tient l'orgueil. L'origine de tous les désastres...

  

*

  

Parmi les plus hautes flammes de l'incendie l'innocence s'est réfugiée. Cherchant dans le ciel l'espace nécessaire pour être accueillie. Et trouver la force de rejoindre la terre enfumée. Irrespirable...

 

 

Les malheurs tiennent aux eaux boueuses. Et aux mares croupies. La joie, elle, n'a besoin de support. Elle se tient debout – et droite – lorsque l'innocence, toujours renouvelée, devient son socle, discret et invisible...

 

 

Qu'une seule âme soit sauvée des précipices et des cataclysmes. Et les êtres – et le monde – survivraient. Et retrouveraient l'ascension à l'exact endroit où leurs pas malhabiles ont magistralement échoué...

  

*

  

Papiers déchirés. Et l'arbre mutilé deux fois... Alors que la parole – imprimée en petits cercles noirs et serrés – aurait pu libérer les hommes, l'arbre et le monde... Et aujourd'hui, toutes les écorces – et toutes les peaux – sont à vif. Abandonnées au sort des mutilés...

 

 

Alors que pousse, discrète, une fleur sur l'escalier, les pieds de l'homme ont déserté l'ascension. La montée n'est plus que rêve. Fantasme confiné à l'obscur des caves. Et la lumière – l'idée de la lumière – un songe. Une ombre parmi les ombres.

Et autour de la fleur discrète, bientôt le lierre s'invitera. Et l'entourera – et l'étouffera de ses serres lentes. Recouvrant le gris du béton. Et l'espoir de tout soleil...

 

 

Partout le rectiligne à la surface. Monde de traits. Vertige de l'horizontalité où le vertical se confine – et se cantonne aux tours de verre et aux piles de billets entassés dans le noir des coffres – et dont on a jeté la clé dans les douves profondes des châteaux abandonnés à la faim cupide des mains bâtisseuses. Et au loin, un arbre, survivant, pleure devant le désastre...

  

*

  

Quelle chimère le cœur ne pourrait-il entendre...

 

 

Un livre. Tant de codes aisés et déchiffrables indéchiffrés. Et le poète pleure parfois ce grand gâchis de la parole. Pourquoi donc ses cris ne sont-ils entendus que par l'herbe et les étoiles ? Pourquoi les yeux – et le cœur – des hommes ne peuvent-ils s'affranchir de leur clôture ? Le monde serait tellement plus doux s'ils pouvaient entendre – libérer et rendre vivant – l'infini et le silence du langage – et de la présence – poétiques...

 

*

 

Les ombres espiègles se penchent – et jouent avec la lumière comme si elles devinaient la joie de l'étreinte. Et la libération possible dans la proximité de la clarté. L'extraction de l'obscurité ne vient-elle pas toujours du soleil ?

 

 

Ramures et passerelles anéanties. Ecrasées par la faim de l'homme. Et sa terreur de l'horizon. Monde de reclus et de tourelles où l'on enferme le bois pour se chauffer. Et où l'on détruit les ponts pour se protéger des étrangers – et de l'inconnu. Offrant le triste spectacle des frontières et de la désolation...

 

 

Pourquoi, homme, ne mets-tu fin à la marche folle des bulldozers soumis à ta fureur et à tes appétits bâtisseurs ? Ne vois-tu donc pas la dévastation née de ta faim ? A quelle gloire funeste succombes-tu donc pour être aveugle aux saccages ? Ah ! Homme ! Pauvre fou ! Tu es si soucieux de progrès et d'artifices que tu en oublies la beauté (naturelle) du monde – que tu la piétines et que tu la sacrifies – pour édifier partout la laideur... Quand donc, le sais-tu, le cauchemar prendra-t-il fin ? Faut-il que l'eau et l'air disparaissent pour que tu délaisses (enfin) tes engins – et tes ambitions de malheur ? Et que tu aies la sagesse de contempler, désolé et pleurnichant, l'abomination... Pourquoi n'as-tu pas l'intelligence de t'asseoir dès à présent au pied de l'arbre – et l'humilité nécessaire pour laisser la terre – et les êtres – choisir leurs paysages et leur destinée ?

 

 

Mieux vaut vivre que mourir, disent les vivants. Mieux vaut mourir que vivre, disent les morts. Mieux vaut être sage, disent les sages. Mais, en vérité, qui sait ? Qui peut savoir ? 

 

*

  

L'homme peut mourir en paix et sans regret, quel que soit son âge, pourvu qu'il ait le sentiment d'avoir pleinement vécu. Et accompli ce pour quoi il est né...

 

 

La bêtise humaine ? Une connerie orbitale qui devrait nous sidérer. Mais non ! Elle ne cesse de nous plonger toujours plus profondément dans les abysses cosmiques (et sans fond) de la stupidité hébétée et impuissante qui tourne indéfiniment en rond sur elle-même... et autour de tout...

 

*

 

L'homme. Semblable à la nuit qui dort...

 

 

La bouche des hommes inclinée vers la source. Buvant la joie à pleine gorgée. Quand – et où – ai-je donc fait ce rêve ?

 

 

Et j'ai vu, au loin, les étoiles se pencher sur les hommes. Et tomber avec eux dans la nuit...

 

*

 

Belle du jour endormie dans les buissons comme sur un lit de pétales dont la lune éclaire le visage. Comme une offrande au peu de sacré qu'il reste sur terre que les hommes n'ont eu ni la force – ni le courage – de piétiner : la grande innocence de l'âme dont nos mains continuent d'ébouriffer la chevelure...

 

 

Trois traits sur l'horizon. Trois lacérations. Les empreintes du sabre laissées sur la peau de la terre. Trois déchirures devenues failles avec le temps. Et l'horizon gris qui avance avec sa brume désespérante... Et les yeux des hommes, fermés... si las qu'ils resteront clos à jamais...

 

 

La lucarne des jours ensommeillés – au halo sombre – et aux lèvres mortes – accueille pourtant le restant de soleil épargné par les mains mutilatrices. Et, au loin, le soleil intouchable... Et devant nos yeux, la vitre embuée qui nous voile son éclat. Et nous fuirons encore, rampant comme des ombres, sur le sol lumineux...

 

 

Papiers froissés dans la chambre close aux rideaux ébouriffés. Comme un voile transparent sur la cruauté. Et l'arbre, au loin, toujours qui se penche pour surprendre les yeux défigurés par la magie incestueuse des couleurs sur la peau. Et le vaillant troupeau qui s'enfuit là-bas dans la brume des collines...

 

 

Et derrière la vitre brisée, le monde n'a disparu. La même terre. La même eau. Et le même ciel. Et l'arbre, toujours fier, qui nous regarde. Et qui ouvre les bras à nos mains comploteuses, insoucieuses de la poussière. Et qui demandent encore malgré l'empreinte de la suie sur les doigts capricieux...

 

 

Une aile – un ciel – gît parmi les taches de sang. Une croix derrière la haie du cimetière. Et les nuages au loin qui s'approchent. Et soudain surgit la plainte des hommes, démesurée à force de trop de silence... Que la lumière, lointaine, ne pourra contenir... L'horizon, de nouveau, se couvrira de brume. Les oiseaux s'envoleront pour une terre moins sombre – et moins rouge. Et l'oubli, une nouvelle fois, effacera toutes les traces...

 

 

Le soleil se moque bien des nuages. Et la pluie ne l'affecte pas. Le rayonnement intact sous les gouttes. Les critiques – et les temps mauvais – n'attristent que les silhouettes tristes, enfoncées encore sous l'horizon...

 

 

Le funambule accroché par un fil – un fil ténu – aux pierres et aux nuages avance dans le vent. Suspendu au dessous du monde. Picore ce qu'on lui lance depuis les montagnes et les gratte-ciels. Ne craint ni la chute ni les sommets. Il se tient là au milieu de nulle part. Il monte et descend – se balance parfois sur son trapèze – sans que nul ne le voit. Aurait-il trouvé son équilibre ?

 

*

 

Lorsque votre seul salaire vient de la joie que vous offre votre labeur et que nul ne sait à quoi vous œuvrez obstinément chaque jour, il peut arriver, de temps à autre (en particulier lorsque vous traversez une mauvaise passe), de ressentir pendant quelque temps (instant ou période) un sentiment de lassitude et de découragement*. Et dans ce dénuement et cette impuissance, vous ne savez vers quoi – ni même vers qui – vous tourner sinon vers votre besogne quotidienne pour trouver un peu de réconfort mais aussi – et surtout – la joie et le courage de reprendre dans l'allégresse – et l'oubli de soi –, les gestes et les pas nécessaires à votre tâche...

* voire même d’abattement.

 

 

Ne compare (jamais) ta vie au récit des sages. Tu serais déçu. Et désappointé. Et peut-être même découragé... Aie la sagesse d'être toi-même. Et d'avancer à ton rythme vers la compréhension avec tes propres caractéristiques – et selon les circonstances et les conditions de ton existence sans jamais te départir de la plus grande honnêteté...

L'honnêteté est essentielle. Elle est même primordiale. Toujours tu dois te montrer honnête. Honnête à l'égard de ce que tu es (de ce que tu crois être...). Honnête à l'égard de la vérité et de la compréhension (de tes représentations de la vérité et de tes fantasmes au sujet de la compréhension). Et honnête enfin à l'égard de ton cheminement vers la vérité (de ce que tu considères comme tes pas – et le chemin que tu crois devoir parcourir pour y accéder – de tes apparentes avancées aussi bien que de tes apparents reculs et stagnations)...

 

 

Que laisseront nos misérables et merveilleux tours de piste ? A peu près rien. Des empreintes sur la neige que feront fondre tous les renouveaux...

 

 

Le monde – et les hommes – si affairés. Si débordants d'activités et d'occupations, de préoccupations et de soucis qu'ils délaissent, malgré eux, l'essentiel. Essentiel qu'ils cherchent pourtant avec avidité et maladresse (et, le plus souvent, inconsciemment) à travers chacun de leurs gestes et de leurs pas dans le monde et la vie phénoménale* : le sentiment d'unité, la joie, l'exaltation, l'intensité et la paix inconditionnelles et inaltérables. Il faut les voir jeter leurs forces – toute leur énergie – dans la bataille – et leurs querelles de panier de crabes – devenant, à force de coups et d'endurcissements, presque totalement fermés et insensibles à la possibilité de l'innocence. S'éloignant ainsi de la seule voie possible de réalisation : le cheminement intérieur et perceptif, ce que d'aucuns appelleraient le travail spirituel et son double inséparable : la connaissance de soi...

* la plus basique et conventionnelle (travail, carrière, famille, vie affective et amoureuse etc etc.).

 

 

La lune éternelle – presque irréelle – comme posée sur la grande arche noire – et suspendue à je-ne-sais-quel fil invisible. Un pur instant de poésie... Comme un silence inespéré dans l'incessant brouhaha du monde – et un peu de lumière dans la longue nuit des hommes...

 

 

Poésie quotidienne. Poésie éternelle. Clin d’œil – et porte – du silence... Libre. Si légère et consistance. Gratuite. D'une épaisseur de pierre parfois... Et si lumineuse pourtant... Si méprisée par les hommes – et en particulier par les hommes ordinaires – aux prises avec le prosaïsme des soucis, les exigences de la chair et les rêves d'expansion et de fortune.

Poésie quotidienne. Poésie éternelle. Fenêtre quasi magique sur le réel. Et sur sa puissance cyclique et routinière. Comme une bulle d'air au cœur de la pesanteur. Et seuil accessible où viennent se lover l'espace infini et éternel et la lumière pour ouvrir – et éclairer – le cœur. Et faire de la terre un pays sacré, de la vie un chant d'amour et de l'homme une âme légère...

 

 

La solitude est la grande ennemie du monde. Mais elle est (pourtant) la meilleure amie – et la plus sûre alliée – de l'âme.

 

 

Un visage endormi reflète l'innocence magistrale – et originelle – de l'être. Et lorsqu'il se repose détendu et souriant, on devine, comme une évidence, la quiétude et l'apaisement consentant – et presque hébété – de la conscience incarnée, heureuse d'avoir revêtu une enveloppe de chair...

 

 

Jouer avec le monde est l'affaire du commun. Jouer avec la vie est l'affaire des ignorants, des monstres et des criminels. Jouer avec la matière est l'affaire des artistes et des esthètes. Jouer avec les idées est l'affaire des penseurs et des philosophes. Et jouer avec rien sans rien (ni personne) la grande et folle affaire des ermites et des sages... Ah ! Mon Dieu ! Que la conscience joue – et se joue d'elle-même – à travers nous...

 

 

La diversité est, bien sûr, une stratégie de survie* de l'Existant et du vivant. Mais elle est aussi un leurre – souvent infranchissable – pour les yeux naïfs, aveugles à l'évidence de l'unité...

* Une stratégie d'adaptation et de survie...

 

 

L'homme banni ou exilé du monde se retrouve (enfin) face à son destin. A l'enjeu métaphysique de sa présence terrestre qu'il a, le plus souvent, négligé ou oublié dans sa faim insatiable du monde...

Le monde devenu rêve peut alors s'effacer. Et l'homme devient prêt à se chercher. Et à se rencontrer. Même si, bien sûr, le voyage peut s'avérer lent, long et douloureux...

Mais on ne peut initier cette quête que lorsque la nostalgie, le regret, le désir et l'espoir du monde se sont éteints. S'ils restent vivaces, une partie de l'âme refusera d'abandonner le monde. Et ses champs de plaisirs terrestres continueront à la maintenir captive. Et à la soumettre à leurs illusions et à leurs (fausses) promesses jusqu'à leur complète extinction... 

 

*

 

[Le noir, la lumière et la couleur]

Participe à la nuit qui bouge. Et aux jours éteints...

 

 

Les traits du jour ne pourront freiner – ni effacer – l'infamie du monde. Ses élans et ses funestes détours. Mais ils éclaireront peut-être la nuit de l'homme en égayant le cœur de ceux qui s'en approcheront...

 

 

La couleur jetée sur la toile blanche du ciel. Comme un infâme bouquet de barbaries lancé à l'innocence. Et, soudain, l'éclat de la lumière révélé sur la terre et les horizons noirs. Sombres. Et maculés de rouge. Comme un soleil encore timide et lointain mais qui porte en lui la promesse de la clarté – et l'espérance du bleu dans les pas de l'homme...

 

 

Et si la couleur avait raison de s'obstiner à repeindre le noir... Et si le blanc avait raison d'effacer la couleur... Vie en patchwork dans l'obscur du cosmos et de la création. Et transparence de la lumière et de la conscience sur les nuances saillantes de la palette. Comme si Dieu était le peintre. Le monde le tableau. Et les êtres la peinture...

 

 

Le sommeil grandissant des hommes. Avalant tous les élans de beauté. Effaçant toute possibilité d'innocence. Noircissant la terre de tous ses désastres...

 

 

Et si le noir était le commencement de la lumière. Et si le gris reflétait la venue lente de l'esprit dans la matière sombre du monde...

 

 

Et si le noir n'effaçait ni le vrai ni la beauté. Mais soulignait leur présence... Le cœur de l'homme alors serait sauvé. Il lui suffirait d'attendre. Et de se retourner pour laisser la lumière se pencher sur ses taches...

 

 

Vivre sur une terre sans lumière – et sans soleil – serait insupportable. Un cauchemar aussi affreux que de plonger dans les abysses noires du cœur sans la moindre promesse de clarté. Comme si l'on ôtait à l'homme la moindre espérance de sagesse après l'avoir livré aux instincts de la terre. Nous deviendrions fous. Promis à une rage folle et désespérante. Insurmontable...

 

 

Une lumière au loin. Les pieds – et le visage – immergés dans les eaux sombres. Et une main qui se lève comme une folle espérance dans le ciel ténébreux...

Adossé aux silhouettes grises – immobiles et trempées – de ses congénères. Voilà le sort de l'homme à l'orée des chemins. Au dessous même de l'horizon. Avant le premier pas. Et la découverte de la foulée libératrice...

 

 

L'émergence d'une tête dans les rues assoupies des cités fait naître un espoir, incapable pourtant de percer la glace où gisent, enfoncés, les vivants. Aussi malhabile que le souffle chaud des haleines... Il faudrait le miracle d'un désir féroce, insurpassable, pour s'extirper des marécages noirs et givrés. Et la main forte et agile d'un Dieu intérieur pour briser la malédiction lacustre...

 

 

Il n'y a de nuit indulgente. Le sommeil emportera tout. Et recouvrira le reste. Il nous faut attendre l'aurore – et le jour – pour apprendre à aimer. Et à pardonner l'obscur des cœurs où les âmes sont emprisonnées...

 

 

Nous sommes morts. Presque enterrés. Et pourtant jamais notre œil ne s'est fait aussi large. Et notre souffle plus vivant. A présent, nous regardons le monde – et les corps – depuis la crête invisible au dessus de l'horizon. Et nous rions de la vie et de la mort depuis les rivages de l'éternité.

 

 

La magie des mains dans le grand ciel coloré...

 

*

 

Et si l'avenir du monde – et de la terre – tenait tout entier dans notre sensibilité – et notre ouverture – au souffle du ciel. A son travail incessant sur notre âme... Mais les hommes, encore trop prosaïques et immatures, n'y entendent rien. Comment pourraient-ils y être réceptifs....

 

 

Les collines – à perte de vue – jusqu'à l'horizon. Comme d'immenses vagues terrestres nées des entrailles du monde. Et figées aujourd'hui dans le grand océan de la roche et des forêts...

 

 

A quoi tiennent les malheurs de la terre sinon à ses forces naturelles et à la main indélicate de l'homme parachevant, en quelque sorte, la puissance destructrice des origines...

 

 

L'esprit (le psychisme) aime – et ne peut s'empêcher de – s'emplir de souvenirs, de pensées, de rêves et de représentations. Comme il aime – et ne peut s'empêcher d' – entourer le corps d'êtres et d'objets. Il s'offre ainsi une forme (illusoire) d'épaisseur existentielle et une source (tout aussi illusoire – mais provisoirement suffisante à ses yeux) de sécurité, de soutien, de confort et de réconfort. L'esprit ne peut agir autrement...

Cette inclination à s'emplir et à s'entourer est une manière naturelle, essentielle et primordiale (bien que réactive à ses peurs fondamentales...) de se sentir exister. La présence d'images et d'idées (en lui) et la présence d'êtres et d'objets (autour de lui) le rassurent, lui donnent le sentiment d'adoucir la rudesse du monde, de remplir la vacuité de l'existence et d'échapper, en partie, au sentiment de solitude. Et en amassant et en s'entourant ainsi, il croit pouvoir vivre – et traverser l'existence – de façon plus confortable. L'esprit de possession naît de ce besoin irrépressible... Mais l'on peut dire que ce dont l'esprit s'entoure – et ce qu'il fait sien – (êtres, objets, rêves, pensées, représentations etc etc.) ne sont, d'un certain point de vue, que de simples accompagnants...

Et en dépit de « cet entourage » et de « cet accompagnement », nul homme ne peut ignorer que le corps ira seul* dans la mort. Et l'esprit – s'il est lucide – sait pertinemment que rien ni personne (aucun objet, aucune idée, aucune « possession » ni aucun être), de la naissance à la mort du corps, ne pourra véritablement combler son sentiment de solitude car la solitude ne peut être effacée d'une quelconque façon puisque l'esprit est, en réalité, la conscience, le seul et unique sujet en ce monde d'objets...

* Et avec ce qui le compose...

 

 

Terre de bavardages. Terre de mensonges et de rumeurs. Terre de clinquant et d'amnésie où l'on encense le spectaculaire et l’esbroufe. L’apparence et l'inconsistant. Où l'on nie la vérité – et déprécie le sérieux et l'authenticité de la parole. Reléguant ainsi la pensée et la poésie à l'exil et à la clandestinité. Triste époque...

 

*

 

Un cadre dans le ciel. Comme une ouverture immense. Et la nacelle des songes qui s'envole aussitôt. Laissant la fleur éphémère à la beauté éternelle de la terre. Et l'âme enjouée. Heureuse des partances et de son bref séjour dans le monde aux côtés de l'innocence retrouvée...

 

 

L’œuvre des hommes. Des traits et des taches sur le grand buvard de la terre. Et que le ciel efface aussitôt. Comme l'éternel brouillon de la perfection sur le palimpseste transparent... Le travail indéfiniment recommencé de l'ascension vers le lieu où Dieu se trouve déjà. Et à portée de regard, bien sûr, – caché tout au fond – pour chacun... Comme si l’œuvre des mains et les empreintes des pas ne comptaient presque pour rien... Comme si la gloire n'était sous l'emprise d'aucune âme. Ni d'aucune ambition. Des dessins sur le sable, dévastés à chaque nouvelle vague et effacés à chaque nouvelle marée... Alors que dire au ciel... et que dire aux hommes... Les laisser, sans doute, à leurs sages – et furieuses – besognes...

 

 

Nous croyons construire. Nous croyons édifier et façonner le monde. Mais qui sait que Dieu – et le ciel – effacent d'un souffle – et d'un léger revers de main – tout labeur. Et que l'effort est toujours vain. Et que la joie est toujours dans le geste séparé de son ambition. Pourquoi le monde – et le ciel – ne l'ont-ils donc pas encore révélé aux hommes ?

 

 

Superposons le ciel et la souffrance, dit le sage. Et pourquoi diable n'y a-t-il aucune intersection se demandent les hommes (avec tant de naïveté)...

Et pourquoi donc la mer emporte-t-elle nos édifices ? Et pourquoi donc l'infini nous ferme-t-il ses portes ? Regardez davantage – et avec plus d'acuité – répond le sage. Ne voyez-vous pas dans l'effacement le clin d’œil – et l'invitation – de l'infini ? Ne sentez-vous pas la joie inaltérable de l’évanescence – et du geste dépouillé d'intention ? Ne comprenez-vous donc pas que Dieu – et l'infini – y sont déjà présents ? Ah oui ! Peut-être... marmonnent les hommes (guère convaincus)...

 

*

 

Les hommes s'éloignent de notre parole comme si elle était ingoûtable. Impartageable peut-être... Comme si l'innocence seule pouvait s'y faufiler pour rejoindre le ciel – et le goût inaltérable de la grande joie sensitive...

 

 

L'absorption et l'amassement(1) sont les reflets étroits – et corrompus – de l'unité(2).

(1) Et en particulier l'amassement psychique...

(2) L'unité de la conscience avec le monde phénoménal et objectal...

 

 

La connaissance est, à certains égards, le contraire du savoir. Alors que ce dernier naît de l'accumulation, la première ne se révèle que dans l'effacement... Quant à la sagesse sans doute pourrait-elle être définie comme la connaissance laissant jaillir spontanément, à chaque situation, le savoir (et le savoir être) naturellement acquis par l'expérience et l'apprentissage nés de notre existence au monde...

 

*

 

Des empreintes et des griffures sur la glace brisée. Comme une écorchure dans l'opacité. Impuissante à fendre l'épaisseur qui voile la lumière. Jamais le dégel et la transparence n'appartiendront aux siècles. Et jamais les échafaudages et les engins de perforation n'auront d'effet. Le cœur – et les saisons – toujours se chargeront de faire fondre les couches superflues. Aidés par la puissance de la main – et le souffle – de Dieu...

 

 

Des oiseaux sur une branche. Des nuages dans le ciel immense et gris. Et la constance de la terre vouée toute entière à sa tâche...

 

 

Sur la page, dans le ciel comme sur l'horizon, les mêmes marques de prétention. Et, en filigrane, l'empreinte invisible de l'innocence célébrant l'être et le monde...

 

 

Le monde. Comme un poulpe noir aux reflets argentés et aux tentacules monstrueux et pensants – légèrement pensants – pris dans les mailles du filet tiré par les hommes, encore plus bestiaux et décérébrés que leur malheureuse proie...

 

 

Et partout le corps abondant des hommes qui se repaît de la chair abondante du monde. Si aveugles et insensibles aux particules infimes de lumière. Refusant le festin offert par le labeur acharné des anges et des étoiles...

 

 

Du premier au dernier jour sur la terre, l'inflexibilité du programme opacifiera les yeux. Et reléguera aux caves obscures la radieuse invitation de la lumière. Et pourtant l'on entend les hommes – certains hommes... parmi ceux que l'on dit éclairés... – parler du silence et de la clarté du regard. Et nous inviter à les retrouver... Mais comment pourraient-ils y prétendre ? Autant demander à un fou enfermé dans une pièce sombre, le visage enfoncé jusqu'au cou dans un entonnoir, de s'extirper de l'obscurité et de l'ignorance et de décrire – et de célébrer – le soleil et la sagesse...

 

 

Toutes les échelles et toutes les grues du monde – et même nos édifices les plus hauts – ne sauraient nous aider à atteindre le ciel. L'âme humble, elle, sait qu'elle n'a qu'à regarder le bout de ses souliers pour que l'envol devienne instantané...

L'innocence est l'aile de l'infini. Et la parfaite humilité, le marchepied de la gloire silencieuse. Et les hommes n'auront plus, le jour venu, qu'à remiser leurs échelles et leurs grues – et à abandonner leurs édifices aux gouffres du temps. Le soleil sera présent dans leurs yeux dès la fin du crépuscule...

 

 

Dans les hautes ramures de la terre, l'encens, les bougies et les banderoles impromptues à la gloire du Père et des origines suspendues là depuis des siècles par les hommes comme de vaines prières. Les intentions nobles sont insuffisantes à percer le ciel – et à en faire retomber les bienfaits sur la terre. Le ciel doit descendre au plus bas et soulever les âmes au plus haut. Ainsi seulement les belles aspirations pourront se transformer en regard innocent et en actes justes portés par un Amour profondément azuréen...

 

 

Pris dans la trame comme la mouche dans la toile grise et magique de l'araignée qui emprisonne le corps et rend les ailes et les élans inutiles. Presque encombrants tant ils épuisent sans délivrer...

Plonger dans la brisure, il n'y a d'autre délivrance...

 

 

Sombre est la terre. Et lumineux est le regard. Quant aux hommes, ils seront toujours en équilibre précaire entre l'opacité et la transparence... sur le chemin qui mène des instincts noirs aux gestes de lumière...

 

*

 

Rien ne nous appartient. Ni le corps ni ce que les hommes appellent leur existence. Et moins encore l'âme et le cœur, présents intentionnels offerts à leur acuité curieuse. Et à leur incoercible besoin de compréhension et d'identité. Ainsi est né et s'achèvera le monde...

 

 

La chute sera toujours plus grandiose – et plus prometteuse – que l'ascension. Et toujours elle sera une surprise – et un présent inespéré – pour l'homme si coutumier de l'effort et de la vaine (et harassante) montée des sommets. Et pourtant... Dieu sait qu'il est aisé de laisser libre la foulée. Comme il sait que les hommes, malgré leur esprit de lutte et de conquête, ne se privent jamais de la laisser filer au gré des instincts sur les voies de la facilité... Mais bien plus ardue est la liberté du pas juste et éclairé. Le seul pourtant que Dieu – et la terre – réclament...

 

 

Grande est la source de joie. Immense. Bien plus forte que la férocité du monde...

 

 

Même ici, dans cette campagne reculée, on ne peut échapper à l'humanité... Faudrait-il donc s'extirper de sa propre humanité pour que l'humanité ordinaire – les animaux humains à l'esprit opaque et aux mains indélicates – nous laissent enfin indifférents...

 

 

Le poids des soucis. Charge pesante et insurmontable parfois sur la balance de la lumière qui fait immanquablement pencher du côté du sombre et de la tristesse. Et que l'innocence d'un claquement de doigt – et d'un simple clignement d’œil – peut effacer pour nous faire basculer sur le versant de la joie.

 

 

Une pensée, une croyance tenace, un souci, un espoir. Et nous voilà déjà absents à nous-mêmes. Comme si l'être s'éloignait du regard. Et que nous retombions dans ces deux petits yeux tout bêtes. Et si aveugles...

 

 

L'homme n'est, bien souvent, qu'un ventre qui espère de l'horizon. Comme si la lumière n'éclairait que sa faim insatiable – et les indigents et merveilleux trésors que le monde recèle. Ah ! Pauvre de nous qui n'avons pour lui qu'un seul rêve : qu'il devienne un œil dans la lumière et une main aimante et secourable. Et je crains malheureusement que nous serons morts bien avant que ne s'achève l'infâme besogne – et que ne s'éteigne le fantasme...

 

Carnet n°98 La poésie, la joie, la tristesse et l'inhumain

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Dans la main du sage, une étoile s'est posée. Comme une brûlure de joie sur la chair fragile. Comme un soleil infime venu éclairer – et réchauffer – l'espace alentour, le cœur meurtri des hommes et l'âme toute froissée du monde.

Le rouge-gorge et la mésange m'ont appris l'innocence. Et m'ont offert le courage d'aller, vulnérable, parmi les hautes frondaisons de la terre...

Avez-vous remarqué la silhouette agenouillée du sage... Ses yeux baissés devant les arbres... Sa bouche muette devant les splendeurs de la terre... Avez-vous remarqué son front modeste – et ses lèvres tendres – baiser les sols rugueux du monde... Avez-vous remarqué sa façon de se lover contre les pierres et la roche dure des collines... Et son ombre docile se plier à toutes les exigences... Et la bonté de son cœur... Et la timidité de son âme... Croyez-vous vraiment qu'il soit apeuré ? Pensez-vous qu'il craigne le divin courroux ? Oh ! Non ! Grand Dieu ! Pas le moins du monde... Regardez donc ses yeux fous et caressants – et cette lumière qui irradie du plus profond de la joie – et qui enlace le monde – et tous ses chemins – de son grand Amour...

 

 

Un soleil – un infime soleil – suffit parfois au délitement de l'ombre...

 

 

Ah ! Si seulement la poésie pouvait devenir nourriture pour l'homme, elle contenterait alors (presque) toutes les faims...

 

 

Herbe rouge et soleil bleu pour celui que l'éclatement n'aura sidéré. Et qui aura su transformer l'effroi en hébétude.

La surprise et la grâce ne s'offrent qu'aux yeux innocents. Les autres toujours verront, à travers leurs craintes et leurs espoirs, l'herbe verte et le soleil brûlant recouvrir la terre noire et désespérée.

 

 

Le miroir, le reflet et les visages grimaçants aussi innocents que les pierres blanches du chemin...

 

 

L'émiettement de l'horizon n'égaye que les cœurs innocents. Les autres, on les voit s'agenouiller devant les ruines, verser des torrents de larmes, inconsolables et désespérés... Et se relever bientôt pour reconstruire tous les édifices à l'identique – et plus beaux et plus grands encore chez les plus ambitieux...

 

 

Entends-tu, mon ami, le silence de ton oreille chaste ? Que ton écoute se fonde en lui, et tu pourras (enfin) accueillir le monde si obscène et si bruyant...

 

 

Ah ! Que les cieux semblent lointains aux hommes impropres à la sagesse... En quel recoin Dieu s'est-il donc retiré pour demeurer ainsi invisible à leurs yeux...

 

 

Tel un oiseau picorant quelques graines dans un vaste champ, le poète – dans un mouvement inverse – lance sa parole – sa pauvre parole – dans l'infini silencieux. Et qui l'écoute sinon les étoiles... Et qui l'écoute sinon l'univers qui accompagne son chant...

Les hommes, eux, délaissent l'oiseau et le poète, trop occupés à brûler la terre. Leur compagnie est trop peu lucrative. Que valent – et que rapportent – donc l'oiseau et le poète ? A peu près rien...

Et tant pis alors si l'infini qu'ils chantent n'éblouit que les étoiles...

 

 

Dans l'intimité de l'oiseau et du poète, les étoiles – et le grand ciel inconnu – se dévoilent. Confient leurs plus ardents secrets que les hommes, voués tout entiers à leur stupidité animale, continuent de tenir pour un grand mystère...

 

 

Que craignons-nous ? Et pourquoi avons-nous si peur ? L'inconnu – et l'incertitude – ne sont-ils pas les plus belles contrées en ces terres si fréquentées – et si prévisibles – où les hommes creusent de larges sillons à force de les arpenter ? Chemins si routiniers qu'ils ne savent plus même voir... Mais les ont-ils seulement déjà vus ?

 

 

Le rouge malhabile sur les lèvres des femmes. Comme une invitation à goûter le sang. Et l'âme qui bat au fond des veines...

 

 

Malgré les rires, les étoiles et les paillettes, le cœur – et la terre – des hommes sont noirs. Inguérissables tant que les guirlandes orneront – et recouvriront – l'accès à la porte inconnue devant laquelle ne patientent que quelques âmes insurgées. Quelques cœurs dissidents exilés des fêtes tristes offertes à la morosité.

 

 

L'école et l'université ne forment plus la jeunesse à devenir des hommes. Elles n'offrent plus une éducation digne de ce nom – avec ses impératifs de savoirs et ses exigences visant à répondre aux grands défis des interrogations humaines – questionnements philosophiques, métaphysiques et spirituels – et à l'enjeu primordial d'un vivre-ensemble – hommes, bêtes et plantes – plus respectueux et harmonieux.

L'école et l'université ne visent plus qu'à former des agents de production dans tous les domaines investis par les hommes (production agro-alimentaire, production industrielle, production de services et production « intellectuelle »...). Bref, elles se cantonnent désormais à leur apprendre les compétences nécessaires pour faire fonctionner le monde et la société.

Voilà sans doute l'un des grands drames de l'humanité – symptomatique à bien des égards de l'indigence contemporaine...

Et tant que l'on ne replacera pas les fondamentaux humains au centre de la vie et de la société – et au cœur même de l'existence de chacun – le monde poursuivra sa marche inhumaine (de plus en plus inhumaine), glissant vers une technicité de plus en plus monstrueuse. Ouvrant ainsi la porte aux pires systèmes et aux plus infâmes organisations et à une forme de dégénérescence en mesure de corrompre jusqu'aux plus essentiels fondements de l'humanité*...

* Et façonnant ainsi un avenir bien sombre...

 

 

Nul, en ce monde, ne peut être blâmé pour ses attributs, ses caractéristiques et ses penchants. Et pas davantage pour ses comportements, ses actes, son degré d'intelligence, ses capacités réflexives, sa sensibilité, la manière dont il mène son existence et la façon dont il est amené à évoluer...

La vie a doté chacun différemment. Et personne – pas même, bien sûr, l'individu concerné – n'en est fautif ni responsable. Chacun mène la barque de ses jours et fait son possible selon les dons qui lui ont été offerts et les instruments qui lui ont été fournis... Selon ce qu'il porte... Selon son idiosyncrasie, l'intelligence et la sensibilité qui lui ont été accordées.

Et il semble que chacun, à travers ses gestes, ses pas et ses paroles (quels qu'ils soient) participe de la plus juste façon – et malgré lui – à l'économie générale du monde et de l'univers. Occupant ainsi la place (au sens le plus large du terme) dont le monde a besoin même si certains attributs, certaines inclinations et certains agissements, en particulier ceux qui se montrent fort délétères et meurtrissants, peuvent heurter notre sensibilité et notre intelligence...

Il en est tout simplement ainsi... Nul en ce monde (et dans cet univers) n'a la capacité de choisir – et de décider de son rôle et de sa fonction. Chacun est contraint de s'y prêter. Et de s'y plier quoi qu'il lui en coûte en usant des outils dont on l'a pourvu pour mener à bien – si l'on peut dire – ce pourquoi il est né... Et qu'on le veuille ou non, il ne peut en être autrement... Et malheureusement, l'accès à la conscience (à la lumière et à l'Amour) ne diffère pas, en la matière, des autres attributs dont chacun hérite* à la naissance...

* Héritage lié, sans doute, à l'histoire antérieure de la probable entité qui habite chacuncapable de traverser la mort pour passer d'existence en existence...

 

 

Ecrire pour l'humanité ? Quelle idiotie ! Lorsque l'on est témoin du comportement des hommes – et que l'on comprend réellement à quoi ils aspirent –, on serait parfois tenté de se couper la main. Ou, de façon moins violente, de réserver notre parole aux âmes en chemin et aux cœurs respectueux en quête d'innocence et de vérité. Les autres, je crois – et sans le moindre mépris (ni la moindre condescendance) – n'en sont pas encore suffisamment dignes...

 

 

Il m'arrive parfois de faire un rêve. Un rêve de fin des temps – au futur antérieur improbable... 

Arrivés à l'orée des mondes, les hommes surent. Comprirent – et reconnurent – la maladresse aveugle et la barbarie de leurs pas. Et la terre flamboyante put alors s'embraser. Et guérir dans la lumière neuve du regard – et des jours. Ainsi le monde – et l'humanité – furent sauvés de tant de désastres...

 

 

Dans les drames – et les hautes déconvenues – se jouent les pas de l'homme. La survenue possible de l'innocence. Et le désir de lumière.

Chérissons, hommes, la souffrance terrible de la terre dont nous nous relèverons plus clairs après nous être agenouillés...

 

 

Sous la coupe du plus infime des jours, nos bras seront toujours légers – et nos pas toujours dociles et joyeux – pourvu que l'innocence ait pénétré le regard. L'ait débarrassé de ses lourdes sacoches pour l'investir tout entier. Il n'y a d'autre espérance, homme. Et prions la terre – autant que le ciel – pour que notre cœur – et notre âme – sachent l'accueillir...

 

 

Une parole trop peu humaine ne peut servir la bêtise(1). Pas davantage qu'elle ne peut l'aider(2) à accéder à la lumière. Et les oreilles sourdes – et les esprits aveugles – n'y verront qu'un amas supplémentaire d'obscurité qu'ils prendront pour un trait de folie. Ah ! Qu'il est donc difficile d'écrire à l'intention des hommes...

(1) encore que...

(2) et là encore, rien n'est moins sûr...

 

 

Encerclé par la nuit profonde, que la lumière semble lointaine... Comment les yeux pourraient-ils voir ce que leur cachent leurs entassements ?

 

 

Par la fenêtre, je ne vois que de sombres figures. Et, au loin, le ciel lumineux. Et la promesse de l'aube suivante...

 

 

Ah ! Si seulement le jour et la lumière pouvaient nous être contés par la nuit – et les obscurs précipices du cœur ? Et pourtant, ce sont eux – mais qui le sait ? – qui nous les révéleront...

 

 

Ne te défais jamais, ô poète, de ce regard ! Que ta main devienne lasse et ta parole paresseuse devrait peu t'importer... Tant que demeurera le regard, tu ne pourras mourir, poète ! Et lorsque le silence aura suffisamment enveloppé ton âme, la parole ne sera plus nécessaire... Ta présence suffira... Elle deviendra aussi claire que le ciel – qu'assombrissaient pourtant autrefois tes petits cercles d'encre noire dans leur désir si ardent de le révéler aux hommes...

 

 

Que notre âme se fait donc joyeuse dans la tristesse – et la noirceur – du monde ! Et pourtant rien ne lui plaît davantage que de rester seule avec le ciel – et auprès des cœurs solitaires qu'elle accompagne, sans même le savoir, de sa retraite silencieuse...

 

 

J'honore l'épais brouillard des jours qui m'isole des hommes. Et le vent vif et hurlant qui éloigne leurs cris et leurs plaintes – en les cantonnant dans la plaine grise où ils ont bâti leur cité. J'honore aussi la vie sage des arbres. La joie radieuse de l'herbe. Et l'accueil des pierres qui offrent à mes pas la souveraine assurance du silence. Et à mes gestes la grâce – et la légèreté – de l'infime, humble et enfin réconcilié avec la belle – et grande – solitude de l'infini...

 

 

Les adieux des hommes ne sont qu'un au revoir magistral dont les cérémonies distillent un faux parfum d'éternité. Et qui occultent la flamme intarissable de la continuité par delà la vie et la mort que les âmes (pourtant) traversent sans encombre...

 

 

La bêtise, les craintes, la raison et le prosaïsme des hommes dépoétisent la vie et le monde. Et les confinent à la réification utilitaire. Ainsi naissent l'horreur et la misère...

 

 

La chair toujours se nourrira de la chair. Mais lorsque l'esprit sera libre des appétits et des dents carnassières, l'Amour présidera à tous les festins...

 

 

Au plus près du silence des pierres. A l'abri de la folie bruyante des hommes. Et le geste lent de la main qui célèbre la sagesse de la terre dévastée par leur furieuse barbarie...

 

 

L'Absolu – sa lumière et sa tendresse –, l'innocence et le simple, voilà ce que j'honore. Voilà ce que je célèbre – et ce que je chéris (par dessus tout) en ce monde d'anecdotes et d'ignorance, de noirceur et de violence, de ruses et d'inutiles complications. Et que les hommes ont portées à leur plus haut degré d'ignominie...

 

 

Arrêter d'écrire ? Pour quelles raisons y concéderions-nous ? L'écriture nous vient comme un souffle naturel. Aussi nécessaire que l'air que nous respirons...

 

 

Au bras de l'Amour que pourrait-il arriver ? Les bouches pourraient continuer à lancer leurs flammes, les insultes à pleuvoir, les esprits et les poings à jeter leurs ruses – et leur véhémence –, notre figure resterait intacte. L'âme toujours sortira indemne des circonstances. Et malgré les coups, les brimades et les malheurs qui s'abattent – et s'abattront toujours – sur la chair et les cœurs, nul (et rien) ne pourra jamais entacher le sourire inaltérable de nos lèvres. Pas même les cris et les grimaces qui tordent parfois notre bouche...

 

 

L'Amour, la fine pointe de la lumière...

 

 

Dans le jour naissant, la lumière monte de l'horizon. Haute clarté frappant l'ombre des silhouettes. Les ridiculisant à midi avant que le grand soir ne leur offre une envergure démesurée – et que les yeux du monde observent, fascinés, prisonniers – éternels prisonniers – de l'illusion optique...

 

 

Les hommes, misérables détenus des joutes tribales. Encerclés par la haine et la violence des lames. Insensibles à la voix qui murmure – et qui invite à déposer les armes. A s'agenouiller dans l'herbe rouge gorgée de sueur et de larmes. Et à ouvrir les bras – et le cœur – au ciel innocent...

 

 

Et même le plus calme des jours ne saurait nous inviter au silence.... Il faut avoir fait bruisser les pierres – toutes les pierres – sur tous les chemins du monde pour découvrir son ampleur. Et la vaste étendue intérieure où il loge depuis toujours...

 

 

Au pouvoir – et à ses sommets –, les mots succéderont aux poings avant que le silence n'étende partout son règne...

 

 

Et je vois à présent, avec clarté, le sage Hölderlin, fou aux yeux des hommes, dénicher la parole chérissante – la belle parole silencieuse – dans sa vie paisible avec l'aide (complice) du ciel – et des étoiles taquines. Je le vois rentrer dans sa chambre chez le bon vieux Zimmer à Tübingen après un orage d'été. Pousser la porte et s'asseoir à sa petite table pour rédiger sans empressement les notes éparses glanées lors de sa longue marche dans le jardin. Parcourant la ville et la campagne alentour depuis le petit banc de bois – ou parfois depuis sa fenêtre –, se postant seul parmi les pavés et les pierres face aux grands arbres de la forêt, contemplant le ciel peut-être ou méditant en silence devant les beautés naturelles des saisons.

Et j'aime cet homme – et sa parole, tous deux doux et discrets, fréquentant davantage les Dieux – les divinités anciennes – et leur silence que la foule agitée des ombres et des visages. Et je vois chez lui toute la beauté de l'homme – et l'admirable solitude – si encline à ouvrir l'âme au chemin du ciel et des étoiles sans même juger nécessaire de démentir la folie – ni même les folles accusations des hommes...

 

 

La douce – et tendre – mélancolie de l'âme face à l'inconsolable tristesse du monde. Et la joie – et la lumière – sous-jacentes qui éclairent le provisoire des états et des sentiments pour que demeure intacte (à jamais) la paix sereine de l'âme...

 

 

Plus la main se détache du regard des hommes, plus la parole devient libre et spontanée. Naturelle. Comme une pluie d'été légère, elle tombe, insoucieuse, sur les chemins de la terre. Se moquant bien des yeux – et des plaintes – du monde. Elle n'attend plus ni l'approbation ni l'admiration. Ne craint plus ni les jugements ni l'incompréhension. Elle tombe – et court comme l'eau vive d'un ruisselet qui trouve naturellement son chemin à travers les creux des paysages, se mêlant aux infimes flots qu'elle rencontre sur sa route pour rejoindre le grand fleuve qui la mènera à l'océan infini et au ciel plus vaste encore, n'espérant pas même, à travers quelques nuages, retomber sur la terre inconcernée des hommes...

 

 

Qu'est-ce qui nous relie – et nous attache – au passé sinon le souffle des songes dans le regard vierge ponctuellement détourné de la foulée présente ?

 

 

Un livre est un ami qui saisit votre main pour la poser sur le plus sensible – et le plus tendre – du cœur. Près de la béance où se sont entassées toutes les circonstances du monde. Mais il peut devenir aussi l'allumette qui embrasera le charnier des événements si souvent lourdement accumulés. L'origine du grand feu qui illuminera l'âme et la fera devenir plus claire – comme un grand soleil réconfortant. Une lumière qui effacera toutes les hontes et toutes les hésitations pour guider les pas vers le silence innocent et l'infini joyeux qui savent guérir tous les maux des hommes. Et tous les malheurs de la terre...

 

 

Dans la main du sage, une étoile s'est posée. Comme une brûlure de joie sur la chair fragile. Comme un soleil infime venu éclairer – et réchauffer – l'espace alentour, le cœur meurtri des hommes et l'âme toute froissée du monde.

 

 

Le rouge-gorge et la mésange m'ont appris l'innocence. Et m'ont offert le courage d'aller, vulnérable, parmi les hautes frondaisons de la terre...

 

 

Et nous assistons aujourd'hui à la gloire des titans parvenus à leur apogée. Comme suspendue – attendant la chute fomentée par la main de Dieu – et le souffle des anges – qui ont pleinement investi le cœur des innocents – et qui feront tomber tous les empires sans une seule goutte de sang versée en rendant raison patiemment à la folie furieuse et dévastatrice des hommes. Convertissant leurs ambitions et leurs désirs en innocence – et la puissance de leurs gestes en mains accueillantes... dociles autant aux exigences naturelles de la terre qu'aux nobles aspirations de l'infini...

 

 

Avez-vous remarqué la silhouette agenouillée du sage... Ses yeux baissés devant les arbres... Sa bouche muette devant les splendeurs de la terre... Avez-vous remarqué son front modeste – et ses lèvres tendres – baiser les sols rugueux du monde... Avez-vous remarqué sa façon de se lover contre les pierres et la roche dure des collines... Et son ombre docile se plier à toutes les exigences... Et la bonté de son cœur... Et la timidité de son âme... Croyez-vous vraiment qu'il soit apeuré ? Pensez-vous qu'il craigne le divin courroux ? Oh ! Non ! Grand Dieu ! Pas le moins du monde... Regardez donc ses yeux fous et caressants – et cette lumière qui irradie du plus profond de la joie – et qui enlace le monde – et tous ses chemins – de son grand Amour...

 

 

Le poète ne craint rien. Il aime. Se laisse cueillir comme l'herbe des fossés. S'offre au soleil comme la rosée... Et se courbe pour que rayonne l'infini. Et ses mots alors ne sont plus que silence...

 

 

Pourquoi nos bouches continuent-elles de s'ouvrir malgré la beauté du silence ? Aucune injonction ne saurait leur ordonner de rester closes... Nos lèvres continueront de s'agiter en dépit de la surdité des hommes... Peut-être parce que nous rêvons que la parole puisse atteindre les rivages inaccessibles de l'horizon... Peut-être – qui sait ? – avons-nous encore ce rêve malgré le silence du monde...

 

 

[Humble hommage à Hölderlin... et à ses 36 années de folle liberté...]

Les yeux posés – et roulants de fièvre – et de folie peut-être ? – sur le Neckar, rivière paisible s'écoulant devant la tour de Tübingen au couvre-chef d'ardoise. Livré aux bons soins d'Ernst et de sa fille Lotte, pleurant la Diotina et la couvrant de ses folles paroles – et de son si sage silence...

Poète des temps anciens où les Dieux fréquentaient les hommes, où la nature leur livrait ses chants, et où l’œil était vif – et l'oreille perçante – suffisamment pour que la sagesse se mêle aux chemins, devenus fous, aujourd'hui, à force d'ignorance...

Poète de la solitude peignant l'antiquité autant que les saisons. Délivrant son message déraisonnable aux nations infantiles – et aux cœurs encore trop durs – encore trop verts – pour savoir écouter avec humilité la folle leçon de la parole et du silence. Balayant les siècles et les noms pour aller, humble et joyeux, vers l'effacement – vers la désexistence si sage des poètes qui, mieux que quiconque, connaissent – et fréquentent – l'étreinte du temps et la secrète noblesse du néant...

 

 

Quels rivages atteindras-tu, homme, de tes foulées pesantes ? Marcheras-tu encore nus pieds et tête nue parmi les cataclysmes ? Tes pas refléteront-ils toujours le sang que tu as versé au cours de ton voyage – au cours de ta funeste traversée ? Quel fleuve te faudra-t-il encore traverser pour mêler ta voix à la leçon inaugurale des siècles ? Combien de fois encore demanderas-tu ? Combien de fois encore ta main percera-t-elle les entrailles de la terre – et saisira-t-elle le sable des contrées ?

Les yeux fermés – et les chevilles rougies par le sang des dépouilles et celui des meurtriers. Dans l'infâme boue des images. Et l'orgueil des insoumis. Rien ne t'aura précédé. Et rien jamais ne finira. Combien de temps erreras-tu encore dans ces vallées tristes – dans ce monde défait par tes gestes indignes ? Combien de fois t'étendras-tu encore sur le flanc – mort ou sommeillant – sans jamais pouvoir refléter – ni même toucher du doigt – l'étoile ?

Combien de fois passeras-tu encore, prenant part à l'eau fuyante – ruisselante – et aux holocaustes. Combien de pierres jetteras-tu encore ? Sauras-tu, un jour, percer ces mondes qui s'élargissent sous tes pas ?

 

 

L'odieuse pollution humaine. Multiple et protéiforme. Envahissant tout. Partout. Et (surtout) jusqu'aux plus infimes recoins du cœur. Raz de marée dévastateur dont la nocivité a déjà presque ravagé l'essentiel...

 

 

Notre parole. Comme d'infimes drapeaux à prières dont les mots s'effilochent aux vents. Offrant au monde la paix, la joie et l'Amour portés par la puissance d'intention de leur auteur et les ondes mystérieuses du ciel et de la terre...

 

 

Le vacarme des hommes : le vrombissement permanent des automobiles, le bruit strident des machines et les sirènes hurlantes des villes retentissent à des lieux à la ronde. Entamant la douce tranquillité des collines. Et parfois même jusqu'au silence de l'âme...

 

 

L'affreuse – et odieuse – colonisation de l'homme envahissant tous les espaces. Se répandant sur terre comme une lave dévastatrice. Anéantissant tout à son passage. Détruisant et morcelant les territoires. Ecrasant le monde de sa puissance. Et condamnant les êtres à la fuite, à l'esclavage et à la mort...

 

 

[A l'homme barbare...]

Délaisse un instant tes activités. Ce à quoi tu es occupé... Et quitte tes compagnons d'infortune grégaires... Isole-toi quelque temps. Rejoins la nature (un lieu encore un peu sauvage) et marche jusqu'à ce que tu découvres un endroit à ta convenance – pourvu qu'il soit paisible – et à l'écart des hommes. Lorsque tu l'auras trouvé, assieds-toi. Et sonde ton cœur. Découvre ce qu'il abrite – le sentiment le plus puissant qui l'anime. Et lorsque tu en auras une idée même imprécise – mais suffisamment évidente – regarde autour de toi. Regarde la terre, regarde la vie, regarde le soleil et regarde le monde. Et interroge-toi. Sont-ils si différents de toi ? Ce qu'ils abritent ne brille-t-il pas du même éclat ? Derrière les ruses et la malice – et même derrière l'horreur et la sauvagerie – ne sens-tu pas la force de l'Amour qui rayonne malgré tous les instincts de la terre ?

 

 

Je te l'aurais (déjà) dit mille fois, homme ; ne cherche que l'impossible...

 

 

Qu'y a-t-il donc derrière le point aveugle que ne franchissent (jamais) les hommes ? Le sais-tu, poète ? Oui, répond-il, mille mondes – et la fleur impénétrable qui distille son parfum de silence...

 

 

Serais-tu si malhabile, homme, pour parodier le cri de l'Amour ? Ne vois-tu donc pas la flamme silencieuse qui brille partout – et qui n'a besoin ni d'extases ni de plaintes langoureuses pour enflammer les yeux ?

 

 

A la source se tient le silence que nul n'habite – et que nul n'entend. Voilà pourquoi le vacarme – et le tohu-bohu – persistent jusqu'à nous percer les tympans...

 

 

Combien de millénaires devras-tu vivre, homme, pour que s'ouvrent les portes du silence et de l'instant éternel ? Combien de figures devras-tu piétiner pour reconnaître partout ton propre visage ? Combien de chemins devras-tu emprunter avant de découvrir la grande – et belle – immobilité ?

Es-tu si naïf pour prier les Dieux inventés et les fausses idoles ? Crois-tu (vraiment) qu'ils intercéderont – et défendront ta posture – ta parole et tes gestes – si indigents ? Quels démons te gouvernent pour te plier ainsi à tous les instincts de la terre ? N'as-tu donc aucun cœur, homme ? N'as-tu que des mains et des appétits ? Où sont donc passés l'esprit et la lumière ? As-tu oublié que tu fréquentais Dieu, les anges et les hautes nuées autrefois avant de succomber à l'orgueil – et de chuter dans la glaise et la poussière ? As-tu oublié l'origine de ton enfantement ? Es-tu devenu si misérable pour t'éloigner de ta source – et rompre avec elle ? Crois-tu que l'Amour t'ait écarté de son champ ?

Dépèce-toi donc, homme, pour te délivrer de l'espoir et de la chair. Dépèce-toi jusqu'au dénuement ultime. Et tes yeux – et ton visage – deviendront regard d'innocence et de lumière. Le seul Dieu que le monde – et les prophètes – aient jamais connu...

 

 

Autrefois, les hommes adulaient les prophètes. Ils étaient, certes, crédules et ignorants mais leur naïveté devinait la véracité des promesses. Aujourd'hui – et depuis bien des siècles –, les hommes dénigrent les prophètes – et dénoncent leur parole qu'ils relèguent à la niaiserie ou à la folie. Et ils blâment – et méprisent – la croyance des naïfs.

Les hommes, à présent, se prennent pour des princes et des Dieux mais l'humilité et la clairvoyance leur font défaut. Une poignée – parmi les plus curieux et les plus avisés – aspire à quelque assurance – et à des preuves de l'existence de Dieu. Et (surtout) à les découvrir par eux-mêmes (ce qui est sage...) – et par la voie de la raison (ce qui l'est un peu moins...). Mais l'aveuglement – et l'orgie de délices dont la terre les a abreuvés – ont progressivement détourné l'essentiel des hommes du besoin de comprendre – et de savoir. De retrouver ce dont la parole des prophètes témoignait. Ainsi vivent – et vont – les hommes. Et ainsi vit – et va – le monde...

Gageons seulement que l'humanité, encore adolescente aujourd'hui, parvienne à délaisser son manque d'intérêt et à effacer sa prétention (toute juvénile) pour grandir. Et se souvenir de l'Amour et de la lumière dont lui parlaient les prophètes en son jeune âge. Et qu'elle y accède, un jour, pour révéler, à sa maturité, ce pourquoi elle est née... Il n'y a, je crois, pour elle – et pour le monde – d'autre voie. Ni d'autre espoir...

 

 

Dans l'innocence, l'Amour et la nécessité font lois. Invitant toujours la couleur la plus naturelle de l'âme à s'exprimer. Et à l'instar de toutes les formes expressives, ainsi procède, je crois, également la parole poétique...

 

 

Le chant des oiseaux, la solitude et les sentiers des collines me sont plus familiers que le bavardage des hommes et l'agitation bruyante des foules et des cités. Mon âme s'enchante de fréquenter les premiers. Et rue – et se cabre – presque toujours en présence des seconds...

 

 

Laisser la vie – et le monde – faire vibrer la corde de l'âme. Notes sensibles. Peintures simples de l'enchantement. Nuages, rivières, arbres, pierres et visages. Révélant l'émotion (la profonde émotion) d'être vivant. Et d'être au monde. Yeux parmi les yeux dans un seul regard...

 

 

Et si les hommes n'étaient pas tout à fait prêts – et disposés – à entendre notre parole ?

 

 

Mots et paroles parfois morts avant même d'être accouchés... Mais qui, en ce monde, se soucie vraiment du visage – et de la vitalité – des nouveaux-nés à la chair de papier ?

 

 

Le pas est – et sera – toujours la plus juste mesure de l'homme. Comme l'éternel retour est le propre de la terre. Et qu'importe que les temps changent – et aspirent aux grandes enjambées – et aux bottes de sept lieues –, l'éclairage, comme toujours, fait défaut...

 

 

Qui sait – et qui se souvient – que la lumière ne naît ni des pas ni des paysages – mais de leur incidence sur l'âme ?

 

 

Partout la vie vibrante. Et la vie débordante. Et partout la vie abîmée et suffocante. Et la vie brisée. Partout la vie enfantée, célébrée et anéantie par les mêmes forces... La faisant tournoyer dans une danse permanente – dans une danse éternelle – à la fois joyeuse et funeste. Triste et merveilleuse...

 

 

La marche et l'écriture ne sont des activités. Elles sont un mode de vie. Une façon particulière d'être au monde... Comme la solitude, l'innocence et la nudité ne sont des états – et moins encore une posture – mais un penchant naturel de l'âme, soucieuse d'être – et de demeurer – au plus proche de sa source. De l'origine de toute chose – de la vie et du monde...

 

 

Pour entendre pleinement l'âme de la forêt – et s'unir à son souffle et à ses vibrations –, il faut oublier que l'on est un homme. Et se faire aussi immobile et silencieux que les arbres. Sinon on ne perçoit que son propre bavardage et le rythme mécanique des pas...

 

 

Là où l'on croit voir des hommes, il n'y a, le plus souvent*, que chair borgne et affamée vaguement mémorisante et expressive...

* et sans être, le moins du monde, insultant...

 

 

La sagesse d'un homme jamais ne résidera dans ses qualités particulières (fut-il un surhomme doté de dons remarquables...) mais dans la bonté et l'innocence consécutives à son acceptation pleine et entière – à son acceptation joyeuse et sans condition – de ce qu'il est et de ce qu'est le monde avec leurs travers et leurs limitations...

 

 

L'esprit toujours écartelé entre le mouvement et l'immobilité. Penchant tantôt du côté de l'énergie et de la vie phénoménale tantôt du côté de la permanence et du regard* (de la perception pure – et vierge de tout reliquat)...

* De la conscience...

 

 

A voir la façon dont les hommes ont toujours vécu et se sont toujours comportés hier comme aujourd'hui – la manière dont ils ont toujours tissé des liens entre eux (mais aussi avec le monde), il ne fait aucun doute que s'ils étaient dotés de quelques onces supplémentaires d'Amour et d'intelligence, ils pourraient (enfin) tomber les masques et livrer leur cœur. Et chacun serait alors capable de lire dans le cœur de l'Autre comme dans un livre ouvert. Et même chez les plus obtus (et les plus réfractaires à la transparence) naîtrait presque immédiatement un sentiment de proximité et d'unité révélé par la prise de conscience de leur similitude et du lien évident de parenté avec l'ensemble de l'humanité – autant qu'avec l'ensemble du vivant et de l'Existant. Et tous les cœurs solitaires et apeurés – tous les cœurs meurtris, blessés et fragmentés – guériraient presque aussitôt – et se recolleraient enfin unis – enfin réunis...

 

 

La vaine prière des hommes, mains jointes et le cœur fermé, appelant Dieu – et lui demandant d'intercéder en leur faveur sans comprendre que l'Amour les habite déjà – en leurs profondeurs. Et qu'il suffit, pour le voir couler à flot, de se défaire de l'idée de soi et d'ouvrir son cœur, en toute simplicité, à l'honnêteté et à l'innocence...

 

 

La perpétuelle litanie des songes. Ecartant l'innocence et le silence. Obstruant toujours le ciel immense...

 

 

Dans notre main infime – et nos yeux infirmes et si gourmands – se tient déjà l'infini.

 

 

Pourquoi demander à l'horizon – et aux étoiles lointaines – de nous ouvrir à un ciel que nous habitons déjà ? Faut-il que l’œil voit tout de travers pour initier le moindre pas...

 

 

Les heures pleines du jour. A chaque fois que sonnent le glas et les cloches du renouveau. A chaque instant où l'innocence veille, attentive, dans le regard...

 

 

Inutile de chercher Dieu derrière l'horizon. Et pas davantage dans le ciel. Cherchons plutôt du côté de l'herbe. Et du côté du plus humble. Fouillons le cœur des yeux. Et les yeux du cœur. Il gît là, immense, et attend patiemment que nous le relevions. Mais nous ne pourrons y consentir qu'après nous être agenouillés devant l'herbe – et le plus humble...

 

 

L'époque est critique, nous dit-on. Mais toutes les époques ne l'ont-elles pas toujours été ? Aujourd'hui, l'infamie ne se trouve aux portes des cités. Elle a déjà – et depuis bien longtemps – dangereusement gangrené le cœur des hommes. Le seul remède est de le voir. De l'admettre. Et d'y consentir. Voilà le premier pas pour s'extirper de l'éternelle infamie... Dieu – et les vents de la terre – nous aideront à faire les premiers pas. Et se chargeront de nous aider à faire les pas suivants. Jusqu'aux cités de l'innocence et de l'Amour. Les siècles alors pourront s'effacer... Et la fin se rapprochera avant que n'émerge le prochain renouveau...

 

 

Pourquoi diable les ombrelles ont-elles surgi partout pour nous cacher l’œuvre implacable de la faux ? Fallait-il donc que les yeux soient tristes et apeurés... Et à présent entendez-vous les rires dans les champs et les banquets ? Et voyez-vous les regards ensommeillés qui se croient à l'abri... ?

 

 

Il n'y a, ici-bas, en ces lieux de misères terrestres, que de salvifiques précipices. Le cœur meurtri et la chair déchirée seront toujours des prémices. Le premier signe des auspices célestes...

 

 

L'hiver est venu. A recouvert tous les paysages. Et sur le sol gelé – et les branches blanches des arbres dénudés –, la mésange et le rouge-gorge picorent le beurre et la graine offerts par l'âme désolée. Attendant gaiement – et sans impatience – le renouveau de l'herbe et des champs. Les premiers jours du printemps.

 

 

L'inhumain. Tel que le demeure l'homme(1). Et tel que le devient le regard(2). Et la parole poétique(2)...

(1) Dans son sens le plus ignoble...

(2) Dans son sens le plus noble...

 

 

Le cœur présent observant. Et à l'écoute dans une parfaite immobilité. Attentif, disponible et bienveillant. Accueillant le moindre surgissement. Le recevant à bras ouverts à la fois comme un enfant et comme un roi. Et lui offrant l'inébranlable assurance – la certitude totale – de son Amour. De son Amour éternel et inconditionnel.

Être cœur présent, voilà « la plus belle arme » – et le meilleur instrument – pour être au monde. Et offrir aux êtres ce qu'ils réclament et ce dont ils ont besoin... Être au côté – dans la proximité – d'un cœur présent n'est-ce pas ce à quoi chacun aspire en cette vie ? N'est-ce pas ce que chacun aimerait vivre – et recevoir ?

Et lorsque les âmes mûriront, elles comprendront qu'elles n'ont plus à chercher la proximité (extérieure) d'un tel cœur, mais qu'elles sont, elles-mêmes, ce cœur. Et qu'elles peuvent apprendre à le découvrir – puis à le devenir avant de le vivre à chaque instant...

 

 

Entre l'inhumain sauvage et bestial et l'inhumain au delà de l'humain, il y a l'homme. Il devrait y avoir l'homme. Celui que cherchaient Platon et Diogène*. Et que nous n'avons, malgré les siècles, toujours pas trouvé. A l'exception peut-être de quelques rares – et précieux – spécimens...

* En se moquant, à la fois du disciple de Socrate et des hommes...

 

 

Sommes-nous l'être et la présence ou pouvons-nous seulement, en tant que forme, y accéder ? A moins, bien sûr, que nous soyons à la fois l'être et la présence et toutes les formes qui, en eux, existent et peuvent s'y ouvrir...

 

 

En cette froide après-midi d'hiver, assis sur le chemin, – et après avoir effectué approximativement la moitié de notre promenade journalière et écrit, sur notre petit carnet, à peu près la moitié de nos pages quotidiennes, je songe en souriant au nombre de kilomètres et de pages que nous aurons parcourus et noircies au cours de notre vie... Mais la sagesse du poète, du penseur et du marcheur se mesure-t-elle ainsi ? Non, bien sûr... sinon nous serions sage depuis déjà bien longtemps...

 

 

La pauvreté et la poésie. L'herbe et l'infini, voilà, en vérité, mes seuls amis...

 

 

La vie. Mille vies en une seule. Le monde. Mille mondes en un seul. Et toutes et tous vécus – et expérimentés – par un seul : l'être – l'être aux mille visages...

 

Carnet n°97 Penchants et résidus naturels d'individualité

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Et si nous étions les bras de la nuit berçant nos plaintes et nos cris. Et tous les gémissements des visages apeurés... Et si nous étions le poing, le bruit de la peau qui éclate et la joue meurtrie... Et si nous étions le jour, la nuit et toutes les figures de glaise affolées par l'obscurité. Et la lumière, au loin, qui vient... qui monte de nos profondeurs... Et si nous étions le sommeil et le réveil. L'âme assoupie autant que le cœur à vif... Et si nous étions la vie – toute la vie – les dix mille naissances et les dix mille morts de l'instant... Et la chair qui tremble et l'horizon rouge des nouveaux-nés... Et la terre noire gorgée de sang... Et si nous étions l'espoir et la désespérance des yeux... Et si nous étions les plus belles – et les plus pâles – lumières de la nuit. Et la plus fabuleuse histoire du jour... Et le grand mythe du monde... Et si nous étions ce que nous sommes autant que ce que nous croyons ne pas être... Et si nous étions tout cela... et bien davantage encore...

 

 

De quoi sont donc faites les semelles du monde pour qu'il aille ainsi de son pas lourd et dévastateur ?

 

 

Les pierres noires des immondices. L'amas monstrueux balayé par les vents. Et avalé par la bouche invisible du regard. Effacé par l'ogre débonnaire au sourire pacifique.

 

 

Le visage – et le cœur – incompris des hommes. Et leurs poings meurtriers. Accueillis – et embrassés à pleine bouche...

 

 

Et si nous avions raison de continuer à parler du silence... Et si nous avions raison de continuer à éclairer la parole... Et si nous avions raison de poursuivre nos petits cercles de papier... Et si nous avions raison d'ignorer où mènent les pas...

« Oui, bien sûr » acquiescent nos lèvres sages...

 

 

Et si les jours n'étaient que notre reflet... Et si leurs couleurs n'étaient offertes que par les anges de la nuit... Saurons-nous, un jour, débusquer la lumière et le silence sur les lèvres de Dieu ?

 

 

La nuit appelle l'âme qui ne rêve que de jour. Et nous sommes prêts pourtant à les recevoir l'une et l'autre, le cœur égal. Malgré la balance déséquilibrée...

 

 

Chaque pas rapproche du jour s'il sait accueillir la noirceur – et l'ombre – de la foulée...

 

 

Connais-tu le don que Dieu t'a offert – et que les circonstances et tes pas doivent te révéler ? Si tu l'ignores (encore), sois à l'écoute de ses frémissements et de ses élans – de tous ses efforts pour voir le jour. Et s'il ne s'impose à toi au fil de la marche, cherche davantage – et avec plus d'acuité – sinon ton destin sera malheureux...

 

 

Le destin de l'arbre n'est-il pas de croître sous la lumière ? Et celui de l'homme d'éclaircir – et d'éclairer – son cœur ?

 

 

Accéder à la lumière est une tâche aisée. Longue bien souvent, mais qui se réalise de la plus naturelle façon qui soit... Il suffit de laisser les pas nous éclaircir...

 

 

La solitude sans distraction est un trésor inestimable. Elle permet de se frotter – et de se confronter – à soi. Elle sera toujours la plus belle – et la plus efficace – façon de se rencontrer. De percer d'abord son individualité, puis de découvrir ce qu'elle abrite – ce qui se cache derrière, à peine dissimulé...

 

 

Des vents et de la poussière. Il ne restera rien d'autre à l'heure du grand départ. A la fin des jours. A la fin du monde comme à la fin des temps...

A chaque vie – et à toute mort, des vents et de la poussière.

Ainsi se construisent – et disparaissent – les mondes...

Des vents, de la poussière et un univers en marche – une organisation et un fonctionnement à améliorer – une aire toujours plus harmonieuse à construire, voilà ce que nous léguerons toujours à nos enfants. Et à partir de cet héritage, ils bâtiront un empire plus vaste et plus puissant. Toujours plus beau et harmonieux. Poursuivant, sans même le savoir, l’œuvre de leurs aînés. Génération après génération...

Ainsi s'édifient les mondes et l'univers. Et ainsi tendent-ils vers leur achèvement...

Des vents, de la poussière et un système à parfaire jusqu'à la fin des temps. Et qui, bien sûr, s'effondrera, lui aussi, à maintes reprises au cours de son élaboration... jusqu'à son anéantissement final. Puis naîtra un nouvel univers – et de nouveaux mondes – qui se perfectionneront, eux aussi, jusqu'à leur complète éradication. Suivis encore par l'émergence d'un autre univers qui donnera naissance à d'autres mondes... Et ainsi indéfiniment...

Et nous assisterons éternellement – et étrangement impassibles (malgré la participation de l'esprit et des mains de plus en plus habiles...) à toutes les édifications et à tous les émiettements. A l'inlassable besogne des vents et de la poussière unissant leurs forces pour s’agglomérer... avant de désintégrer leurs œuvres – et de s'éparpiller... Soumis au cycle éternel – au cycle sans fin – de l'énergie...

 

 

Sans perspective de paix et de clarté, le cœur – et les jours – de l'homme commun s'affaissent – et finissent, tôt ou tard, par s'effondrer. Ainsi en est-il également du cœur – et des jours – de l'homme sage sans l'intense luminosité et l'innocent silence de l'instant...

La lumière (ou, au minimum, l'espoir de lumière...) et la sereine quiétude de l'âme (ou, au minimum, la promesse d'une certaine tranquillité...) sont les dimensions les plus fondamentales de l'être. Et la nourriture la plus essentielle du cœur de l'homme – et ses moteurs les plus puissants. Elles semblent constituer, en vérité, leurs principales raisons d'être...

 

 

Lorsque la tristesse frappe votre âme misérable, ne relevez pas la tête pour chercher une lueur sur l'horizon. Ne faites pas un seul pas pour y échapper. Laissez la noirceur vous pénétrer. Laissez-la vous traverser. Faites corps avec elle. Devenez la noirceur. Et laissez le cœur s'assombrir. Le regard ainsi retrouvera sa clarté...

 

 

Revenir sans cesse, et à chaque instant, à l'innocence, à la virginité perceptive et à la sensibilité ouverte du cœur sinon notre vie, nos gestes et nos pas perdent leur justesse, leur beauté et leur puissance...

Seule l'écoute (la pleine écoute) dans le non-savoir et le dénuement offre la grâce, l'exactitude et la force – puisées à la source même de l'impersonnel...

 

 

Le simple n'a jamais à démêler le complexe, le compliqué et « le problématique ». Mais à accueillir ce qui est pour faire naître le geste – ou la parole – juste. Parfaitement approprié(e) aux circonstances présentes. Et à leur grande exigence parfois...

La tâche du simple n'est ni de simplifier, ni d'argumenter, ni de justifier, ni de défendre une posture ou une position. Mais d'être. D'être présence disponible et accueillante.

Mais le simple – et ses actions justes – ne peuvent advenir que dans un cœur innocent et une virginité perceptive ouverte à ce qui se manifeste dans l'instant. Sans dogme ni idéologie. Sans a priori ni arrière-pensée. L'action peut alors se faire naturelle et spontanée. A la fois ample et précise. Totalement dégagée de l'inhibition et de la peur, de l'avidité et de la convoitise. Et donc totalement adéquate à la situation telle qu'elle se présente...

 

 

Ah ! Tous ces petits maîtres et ces grands experts prétentieux qui s’enorgueillissent de leurs qualités, de leurs titres, de leurs vertus ou de leur supposée sagesse ! Qu'ils sont nombreux en ce monde ! Et comme ils laissent indifférent – ou qu'ils font rire – le vieil homme qui ne sait rien – absolument rien. Mais dont les gestes et la parole pourtant sont toujours justes et éclairés – doux ou fracassants selon les circonstances – mais toujours appropriés car ils naissent du maître du vieil homme – et du maître de tous : le grand rien...

 

 

Encore une nouvelle journée que nul autre ne pourra vivre...

 

 

La persistance du gris dans la joie. Qui l'aurait imaginé ? L'éternel retour de l'ombre. Mais le gris n'est-il pas une couleur comme les autres – avec ses différentes teintes et nuances ? N'appartient-il pas, lui aussi, à l'arc-en-ciel du monde et de la vie ? Et n'est-il pas soumis aux mêmes règles de récurrence que ses sœurs plus joyeuses et colorées ?

 

 

Saturation. Overdose d'écriture, de marche et de chiens. De la même soupe quotidienne ingurgitée jusqu'à l’écœurement. Et de cette course folle – et pourtant tranquille – des pas...

Aspiration au silence et à l'immobilité. A la cessation de tout mouvement.

Mais comment pourrions-nous arrêter la vie – et le monde ? Comment pourrions-nous empêcher la terre et les astres de tourner ?

 

 

Chaque jour, nous vivons la même journée. Chaque jour – depuis des années – nous vivons les mêmes contenus (existentiels), les mêmes activités et le même rythme quotidien à d'infimes variations près. Sans vacances ni jour de congé. A l'instar des moines et des animaux... Répétant inlassablement les mêmes gestes – et les mêmes pas – quels que soient le temps et les saisons – qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige...

Il est donc peu étonnant que l'esprit (l'esprit étroit) ressente périodiquement – et très ponctuellement (en général) – l'envie de quelques changements, de quelques aménagements et de quelques agréments dans cette routine quasi séculaire – dans cette vie faite que d'essentiel et de nécessités... et presque sans distraction...

Comment blâmer l'esprit étroit qui râle de temps à autre... Et que pouvons-nous faire sinon entendre ses doléances...

Mais quel étrange sentiment pourtant... puisque cette existence – si libre et dégagée des contraintes sociales et des exigences humaines habituelles – nous convient parfaitement... Pour rien au monde, nous n'aimerions changer de vie ni voir nos activités remplacées par d'autres... Et pourtant, malgré la joie que nous offrent habituellement les jours, il nous arrive de nous plaindre... En particulier, lorsque l'impersonnel n'est plus habité de façon suffisante et ses vertus trop faibles pour accueillir avec joie et innocence ce qui vient – et ce qui doit être vécu. L'émerveillement et la sensibilité sont alors, nous le savons bien, comme coupés de leur source. Et la lassitude finit par nous gagner pour quelques heures ou quelques jours... Lassitude néanmoins vite balayée lorsque, de nouveau, nous savons l'accueillir comme il convient...

 

 

Toute vie est l'histoire d'une longue agonie. Et de la folle – et souvent désespérée – aspiration à trouver son centre inaltérable et éternel...

 

 

Les dix mille gestes du quotidien si souvent merveilleux. Mais parfois vécus misérablement lorsque le cœur saturé n'y voit plus que corvées et source d'exaspération...

 

 

Il y a comme une froideur et une dureté dans ma silhouette. Comme d'ailleurs sur mon visage et dans ma parole. Une sorte de rugosité. Le reflet, sans doute, d'une méfiance et d'un orgueil naturels qui cachent (pourtant) une infinie tendresse pour le monde – pour tous les êtres de ce monde. Carapace que l'on peut percer sans mal dès les premiers échanges pour peu que mon interlocuteur sache se montrer ouvert et – relativement – innocent. Ce qui, malheureusement, n'arrive pas toujours – et loin s'en faut. Tant pis pour nous...

Outre la transparence naturelle de mon visage qui jamais ne peut trahir la réalité de mes sentiments, il dispose aussi, je crois, de la faculté à refléter la figure – et les sentiments – de mon interlocuteur. Comme une sorte de double miroir. Fidèle autant à mon intériorité (à mes états d'âme) qu'à l'état d'esprit et aux intentions – si faciles à percer – de ceux qui me croisent, m'abordent ou me font face...

 

 

L'hostilité du monde – l'indifférence et l'adversité des êtres et des hommes – obligent à faire face et à s'éloigner (au plus vite) pour échapper aux relations animées par la défense (crispée) des intérêts personnels et la violence. Et s'extraire de leurs griffes perfides – et souvent monstrueuses – qui entament parfois jusqu'à l'innocence...

 

 

La bêtise, la grossièreté, la mesquinerie et l'animosité partout. A chaque coin de rue. Comme si le monde n'était peuplé que de visages sans innocence...

 

 

Que connaît l'homme sédentaire installé dans une existence d'abondance et de confort à la vie nomade ? Que sait-il de cette vie d'aventures (et de mésaventures) passée sur les routes et les chemins du monde, le sac ou le baluchon sur le dos, le visage et les cheveux au vent – et les pieds dans la terre et la poussière ? Que peut-il savoir du voyageur obligé d'affronter le soleil et la chaleur, la pluie, la neige et le froid – contraint de marcher sous le regard hostile ou l'indifférence des foules – confronté, sans cesse, à la faim, à la soif et à la fatigue – et vivant sans autres ressources que sa vitalité et le maigre contenu de sa besace ?

Que peut connaître l'homme sédentaire calfeutré, en toute saison, dans la douce tiédeur du foyer, et dans l'abondance de vivres et d'agréments, de l'existence nomade vécue dans le dénuement et la vulnérabilité ?

Et bien que l'esprit aspire, en général, au mode de vie du premier, les conditions d'existence du second s'avèrent, en réalité, bien plus justes. Et bien plus vivantes. Tellement plus propices à l'éveil du cœur – et à l'innocence de l'âme. A la découverte de la vie profonde et intense...

Certes, d'un certain point de vue – et aux yeux de l'homme sage –, la façon de vivre importe peu (chacun suit son inclinaison naturelle et compose avec les circonstances – ou s'en remet à elles), mais quel homme à l'existence sédentaire saurait-il vivre avec la simplicité, le dépouillement et la précarité du nomade – et surtout avec le même état d'esprit ? Et combien auraient le courage d'échanger leur confort contre les affres et les incertitudes du chemin ? Très peu de toute évidence...

 

 

Le rouge-gorge et la marguerite ont-ils davantage confiance en la lumière du ciel qu'en la main de l'homme ? Je l'espère... De tout cœur, pour eux, je l'espère...

 

 

Nos diableries ne feront jamais de nous des diables. La main de Dieu – et son souffle – veillent à ce que nos ruses entaillent le cœur – suffisamment (juste ce qu'il faut...) – pour percer son néant. Sa profonde vacuité. Et faire naître – et accueillir – ainsi l'Amour. Connaissez-vous d'autre voie pour l'homme sur cette terre ?

 

 

Notre visage – et notre cœur – peuvent supporter tous les vents et tous les affronts pourvu qu'ils aient balayé toutes nos prétentions...

 

 

Ayons le cœur assez vaste pour que toutes les incidences se manifestent. Et que la lumière puisse éclairer – et l'Amour rayonner – partout...

 

 

L'emphase de la parole cache parfois son néant. La magnificence et le flot abondant ne sont plus alors que le décor d'une scène vide où le silence même n'est pas respecté. Mieux vaut le simple qui trace sa route sans artifice, insoucieux de la beauté du langage, mais qui sait transpercer le cœur – le pénétrer et le traverser – pour qu'éclose la fleur éternelle de l'Amour...

 

 

Le monde, des arbres et des hommes. Quelques chemins dans les nuages. Des bois et des collines. Des pierres, de l'herbe et l'horizon. Et toujours le ciel inconnu ignoré de ses créatures. Bon sang ! Pourquoi donc s'éreinter à la parole ? Le silence ne demeurera-t-il pas (à jamais) l’œuvre ultime ?

 

 

Et si la terreur au fond des yeux était la preuve de l'innocence des hommes... Et si leurs ruses n'étaient qu'une malhabile façon de sauver la face... Pourquoi donc l'indigence est-elle si méprisée... Pourquoi si peu savent y voir la graine de l'innocence à venir...

 

 

Un oiseau empoté aux ailes infirmes, voilà ce que tu es, homme ! Aussi maladroit sur terre que dans le ciel infréquenté !

Un grain de poussière devenu monstre minuscule qui se donne des airs et des manières de géant titanesque. Et que la glaise pourtant recouvrira un jour s'il ignore sa destinée céleste !

Un peu de modestie, homme ! Et un peu de respect pour tes frères ! L'humilité te sauvera de tes lourdeurs – et de tes pas dévastateurs. Sache donc te réconcilier avec la terre. Et ton envol t'ouvrira de nouveaux auspices – plus clairs et prometteurs que l'ambition gigantesque de tes foulées dérisoires...

 

 

Qu'abrite donc le frêle corps de l'oiseau – et son chant infime à l'aube ? Qu'abrite donc l'arbre dans sa sève et ses hautes frondaisons – et l'herbe dans sa tige tendre ? Qu'abritent donc les bêtes – leurs parades et leurs cris qui montent du fond des instincts ? Qu'abrite donc l'homme – et sa main besogneuse et meurtrière qui sait parfois se faire si caressante ? Qu'abrite donc le monde – et ses infimes créatures – si peureuses et endiablées ? Qui sait ce qu'ils abritent ? Ne voyez-vous donc pas que Dieu les habite tout entier...

 

 

Même dans la nuit la plus belle se cache l'obscur. Et même dans le jour le plus clair, l'ombre et le noir resplendissent...

 

 

Ah ! Que les vents se font plaintifs en ce monde... A moins que ce ne soient les cris et les gémissements des bêtes et des hommes que l'on entend un peu partout...

 

 

Et dire que nous sommes tous pris – englués jusqu'au sang – dans ce magma monstrueux. Heureusement que le cœur est immense – et composé de cette matière poreuse et inaltérable. Et que le regard sait se poser au loin sur la branche la plus haute du monde comme l'oiseau fragile et inconnu...

 

 

Assis au sommet de l'herbe, que la cime des grands arbres paraît lointaine. Si haute. Si inaccessible... Mais qui sait que le regard, tel un passereau malicieux, peut sauter d'un bond agile sur la branche la plus élevée. Et que le ciel que l'on invite descend au plus bas de la terre... Et que les vent s'empressent alors de s'engouffrer dans nos tours et nos amas d'immondices pour pulvériser nos entassements – et permettre au regard de devenir plus clair...

 

 

Que jamais le monde ne s'efface sous la cognée de notre main pugnace – et sous la longue coulée de notre parole mensongère. Que la terre nous rabaisse afin que le ciel nous élève.

Il n'y a, pour nous, d'autre espoir, homme...

Pourquoi ne s'agenouillerait-on pas au côté de l'herbe ? Pourquoi ne laisserait-on pas les vents balayer nos fausses identités ? Pourquoi faut-il donc toujours que nous relevions la tête, homme...

Notre espoir est-il si grand pour vouloir atteindre l'horizon ? Pourquoi se méprend-on toujours sur la promesse de puissance ? Comment pouvons-nous encore ignorer que le dénuement et l'innocence sont le gage de toutes les forces...

 

 

La parole poétique. Une goutte infime de beauté et d'infini dans le vaste – et noir – océan du monde. Et dans les petits marécages pestilentiels du cœur. Comme si le ciel s'adressait à la terre pour qu'elle délaisse ses batailles et ses ambitions. Qu'elle se détourne de ses querelles insensées. Et qu'elle efface le sang qui la maintient prisonnière de ses propres entrailles afin qu'elle puisse s'ouvrir à l'innocence...

 

 

La présence (chez l'homme sage) et la détermination (chez l'homme commun) sont les éléments les plus déterminants de l'action. De son accomplissement. De son achèvement comme de sa réussite...

 

 

La vie – et l'Existant – sont, bien sûr, essentiellement énergie, mouvements et interactions. Cycles et transformations. La lumière, l'infini, le silence et l'éternité, eux, sont, fondamentalement immobilité, permanence et unité. Et bien que l'esprit – et le cœur – de l'homme commun aspirent inconsciemment aux seconds, ils penchent presque exclusivement du côté de l'énergie. Quant à ceux de l'homme sage, bien qu'ils ne peuvent échapper aux mouvements phénoménaux – en particulier dans la réalisation des gestes élémentaires de la vie quotidienne – ils penchent assurément vers l'immobilité, la permanence et l'unité...

 

 

L'oiseau si frêle – et fragile – sur sa branche dans le grand vent glacé de l'hiver m'émeut – et réchauffe davantage mon cœur que la présence des hommes autour de moi. Son chant dans l'adversité des jours est plus beau – et plus poignant – que toutes les paroles et tous les applaudissements du monde...

 

 

En cette terre si fragile, le ciel inaltérable. Comment les hommes peuvent-ils (encore) l'ignorer ?

 

 

Quel visage le regard ne saurait-il accueillir ? Toutes les figures de la terre – les plus infimes comme les plus imposantes – les plus belles comme les plus hideuses – sont reçues comme des reines. Comme des reines inestimables – et irremplaçables...

Et qu'importe leur masque et leurs ruses... Et qu'importe même la nature de leurs lèvres – et le parfum de leur haleine, un seul baiser suffit à délivrer leur âme de leur sort. De leur destin de prisonnière...

 

 

Seule l'âme libre est caressée – et caressante. Les autres sont bien trop occupées – et préoccupées par leur libération pour sentir la grâce du regard – et le miracle ignoré et incompris d'être au monde...

 

 

Le cimetière des eaux claires. Où mènent donc les vents sur l'asphalte – et sur la longue piste des déserts ?

 

 

Il faut être humble pour entendre les saisons chanter. Pour renier les eaux dormantes du soir. Et ouvrir les bras au visage de la nuit. L'âme doit être vive et délicate. Et transparente à la clarté. Aux étincelles des abysses comme à la pleine lumière du jour.

 

 

Qui donc appelle l'homme du fond de son puits ? Avant sa chute ne l'avez-vous pas entendu chanter les louanges de la terre ? Ne l'avez-vous pas vu se gaver de ses délices ? Et à présent qu'il sait son âme recluse, qui pensez-vous qu'il supplie...

Et lorsque l'âme se joint aux mains du ciel, que pensez-vous qu'il advienne ?

 

 

Lorsque la bouche du ciel répand son souffle (et ses énergies), croyez-vous qu'il puisse interrompre les vents de la terre ? Ou n'est-il pas plutôt amené à se mêler à toutes les haleines du monde – et à toutes les lèvres silencieuses ?

 

 

Une barque immobile à l'horizon. Et si le rameur – tous les rameurs – s'étaient noyés... Croyez-vous que l'on entendrait les cris victorieux du silence ? Non, bien sûr... Les vents sans doute continueraient de balayer les flots. Et l'on verrait encore d'infimes vaguelettes à la surface de l'infini silencieux...

 

 

La terre, un océan de marbre et de glace. Caressé par les vents libérateurs. Et le visage de Dieu qui veille à toutes les tempêtes. A tous les précipices. Et à tous les naufrages. Pour que dure (toujours) le silence des rivages...

 

 

Malin celui qui sait percer la destinée des visages et des chemins. Mais souverain celui qui sait accueillir tous les pas – et toutes les lèvres...

 

 

Et si un seul mot pouvait nous sauver... Et si un seul geste pouvait nous encourager... Et si un seul pas pouvait nous ouvrir à l'impossible chemin... N'ayez crainte, mes frères ! Le silence partout veille où vous irez – partout où votre foulée épaisse s'enlisera...

 

 

Unir tous les fragments. Se faire silence parmi les bruits et l'agitation. Rassembler l'émiettement bruyant des visages dans l'unité sereine et silencieuse. Accueillir la foule dispersée. Et lui offrir le geste – et la parole – qu'elle réclame derrière la foule des désirs et des attentes en demeurant discret – ou mieux invisible. Voilà une œuvre de sagesse.

Mais quels yeux – et quelles mains – sauraient-ils s'en faire l'écho ? Et combien sauraient-ils entendre leurs foulées légères qui jamais ne surgiront de derrière l'horizon mais du regard vacant qui aura su percer le jour dans la nuit – et la nuit dans le jour... ?

 

 

Les eaux bleues du ciel. Et leurs vagues immenses. Qui sait – qui saurait – s'y perdre pour surnager avec délice dans les eaux noires de la terre ?

 

 

L’œil n'a aucune aptitude à changer le monde. Mais le lieu d'où – et la façon dont – il regarde lui permettent de se transformer en regard qui, lui, en revanche, dispose d'un immense (et étonnant) pouvoir de métamorphose...

 

 

Les bêtes – animaux de tout poil – bafoué(e)s et exploité(e)s jusqu'au sang par la vile main de l'homme. Cette dictature esclavagiste avec ses chaînes, ses tortures et ses holocaustes me donne la nausée. Et fait naître en moi une rage sourde et silencieuse – si impuissante...

 

 

Seuls le regard vierge et le cœur innocent se promènent – peuvent se promener – avec joie et liberté dans tous les paysages et rencontrer tous les visages du monde. Et eux seuls savent piocher, ici et là, au fil des chemins, quelques traits obscurs ou lumineux que la main transforme en paroles.

Ces lignes – et toutes les notes de ces carnets – ne sont le fruit que de ce mariage entre l'âme (le regard et le cœur unis), la main et le monde (ses visages et ses paysages).

 

 

L'obscur a beau peser dans la balance, nous pencherons toujours du côté de la lumière...

 

 

Être au service du monde, des autres et de ceux/ce qui nous entoure(nt), combien d'entre nous en seraient-ils capables sans la moindre gratification* narcissique ?

* Et quelle que soit la nature de cette gratification...

 

 

L’œil neuf et la main vierge toujours font naître une parole libre et inconnue...

 

 

Il n'y a de plus beau voyage – et celui-ci n'a de plus belles choses à offrir – que lorsque le pas ignore où il va... L'inconnu et l'incertitude sont – et seront toujours – le terrain des plus admirables rencontres...

 

 

[Aveu d'impuissance]

Que pouvons-nous faire ? Ceux qui doivent souffrir souffriront... Ceux qui doivent mourir mourront... Et ceux qui doivent pleurer pleureront... Notre présence jamais ne consolera personne. Pas davantage que nos gestes et notre parole... Mais un silence disponible et profondément accueillant saura peut-être inviter quelques âmes à trouver l'unique chemin de la guérison...

 

 

Ah ! L'insensibilité du monde à l'égard de ma poésie. Mais peut-être – mais sans doute – n'en est-ce pas une...

 

 

Le front baissé et humble. Au plus proche de la terre. Comme collé à nos pas de poussière. Mais le cœur et l'âme si libres – si légers. Et le regard si proche de la lumière et du ciel souverain.

Le geste et la foulée modestes et dociles. Et la vaste étendue au dedans qui leur offre leur justesse. Et à l'âme une joie infinie...

Comment l'homme ambitieux, si gorgé de prétentions, pourrait-il jamais connaître ce noble sentiment ?

 

 

Tout est composé et, dans le même temps, défait par tout. Comme si chaque chose était à la fois supportée et abîmée par toutes les autres... Quel terrible et monstrueux magma que cette matière – et cette non matière – incessantes que sont la vie, les êtres, le monde et les choses...

 

 

Comme les agriculteurs, mes journées se déroulent au rythme des bêtes. Comme eux, je vis auprès des animaux(1). Je vis avec et, en partie, pour eux. Je prends soin d'eux et veille à leur bien-être (ce qui, en revanche, n'est pas si fréquent chez les paysans...). Mais contrairement à eux, je ne les exploite d'aucune manière ni ne tire profit de leur présence (ni, bien sûr, de mon travail à leur intention). Bien au contraire, je me fais – et me suis toujours fait – un devoir (telle est ma nature...) d'être à leur service et de me plier à leurs exigences sans autre revenu que leur satisfaction et leur joie en leur offrant ce que leur nature réclame autant que les meilleures conditions d'existence(2) possibles...

(1) Principalement les chiens, il est vrai...

(2) Promenades à foison (plusieurs fois et plusieurs heures par jour...), repas cuisinés variés et adaptés aux besoins caloriques, jeux quotidiens, bisous, câlins et tendresse à volonté, accès à tous les canapés de la maison (et même, bien sûr, au lit), relation riche d'interactions et de complicité et, bien sûr, visites régulières chez le véto et traitements médicaux en cas de pathologies ou de blessures etc etc.

 

 

En voyant l'infâme bêtise des hommes – et du monde –, on pourrait penser (à tort) que les hommes ont un pois chiche en guise de cerveau. Mais non ! La situation est bien plus désastreuse et dramatique ! Les hommes n'ont aucun pois chiche dans la tête ! Ils ont le cerveau d'un pois chiche ! Ce qui est fort différent ! Et ce qui, avouez-le, nous porte – et peut confiner le monde – à une forme bien compréhensible de désespérance...

 

 

Avec qui aime-t-on être – et passer du temps ? Avec qui aime-t-on partager le plus essentiel et le plus précieux ? Y réfléchit-on suffisamment avant de s'entourer ?

 

 

Les bêtes – et les hommes – auxquels on met des chaînes et que l'on pousse à l'ouvrage ! Et que l'on réduit à la peur et aux brimades en les persuadant que leur existence entière est vouée au labeur, à la servitude et à l'esclavage ! Ah ! Quelle infamie !

 

 

Combien d'arènes et de combats en ce monde ? Combien de cris et de déchirements ? Combien de larmes et de sang versés ? Et parmi les belligérants et les spectateurs de ces odieux spectacles, combien seraient-ils capables de s'ouvrir au silence – et au sourire sage et inaltérable du vieil homme assis au pied d'un arbre, à l'écart du tumulte ?

 

 

L'infranchissable horizon du silence...

 

 

Les dangers – et les périls – du monde peuvent bien s'abattre encore et encore... Les poings, les crocs et l'acier des lames déchirer la chair – et mutiler les visages, jamais ils ne perceront la tendresse des yeux clairs...

 

 

Les feuilles légères du jour – et la main libre – qui dansent dans le vent. Obéissantes et dociles à la magie de la terre et aux souffles du ciel. Entonnant avec la pluie leur chant magnifique...

 

 

Le silence du jour. Et les heures sereines (et intactes) sur les collines. Et au loin, là-bas, dans les vallées et les plaines défigurées, l'orage des hommes. Et les oreilles sourdes au tonnerre des poings qui martèlent partout la terre et les visages.

Pourquoi participerait-on aux luttes et aux massacres ? Pourquoi prêterions-nous nos lèvres à l'indifférence du monde ? N'est-il pas plus juste de se tenir à l'écart ? Qu'ajouterait notre présence à l'adversité et à l'insensibilité des hommes ? Nous serait-il seulement possible d'y remédier alors que nous n'avons parfois pas même la force d'y assister ?

 

 

Où se perdent donc les mots, la violence des poings qui s'abattent sur la table et la douceur des caresses sur les visages ? Y aurait-il seulement une âme – une seule âme – au monde prête à les entendre – et à les recevoir ?

Le silence efface les bruits. Tous les bruits : les paroles vraies et les mensonges – la tendresse et la colère qui n'affectent que les âmes en chemin, inaptes encore au grand silence...

 

 

Un tronc énorme et couvert de mousse gît sur le sol. Comme un immense géant vert terrassé par la main dérisoire de l'homme.

 

 

Le ciel vaste et lumineux. Et les nuages gris magnifiques – tout en nuances (presque en dégradé) – sur les collines boisées. Je pourrais passer des heures à les contempler en silence...

 

 

La magie d'un lieu. La magie d'un être. Ne vous est-il donc jamais arrivé d'être envoûté ? Prêt à tout donner – et presque jusqu'à votre vie entière – pour rester dans leur proximité – et pouvoir goûter, à chaque instant, leur présence lumineuse* ?

* Oui, à plusieurs reprises avant de découvrir que nous étions tous porteurs de cette lumière...