02 décembre 2017

Carnet n°53 Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Le vent noir que l’on respire. Et qui nous étouffe. Et l’aurore nue que nos doigts n’auront qu’effleurée. Et les guerres rouges que nos mains rejettent. Et dont nos yeux nous protègent. Et les ombres diaphanes. Et les cœurs gris qui encerclent notre vie. Et la menace partout du dénuement. Et les ombrelles mensongères des demoiselles d’honneur. Et les noces mièvres des amants dépossédés d’eux-mêmes. Et les suintements de la pourriture dans notre chair. Et les raccommodements ciselés à la hâte. Et les seaux d’excréments répandus sur le sol. Et la folle clameur des foules. Et le silence des morts. Tout cela nous effraie. Nous glace les sangs. Mais nous continuons à vivre, n’est-ce pas ? 

 

 

Liminaires

L’écriture — mes dérisoires fragments — ne sont que la partie visible du travail de l’être à l’œuvre dans les profondeurs. L’essentiel ne peut être relaté. Ni donné à voir. Il rayonnera en son heure par tous les pores de notre pleine vivance.

Il y a des jours moins clairs que les épines qui nous écorchent les yeux.

Il y a le silence des heures. Et l’heure du silence où tout pourra s’éteindre après moi. Et je sens dans mes paumes le monde renaître déjà.

Il y a aussi d’horribles cris dans mon cœur. Et ma bouche reste muette. Je ne saurais dire que le silence qui m’enveloppe. Et le bruit silencieux des chaînes que mes pas fébriles ont traînées. 

 

  

Nous sommes fondamentalement (en arrière-plan) un espace d’accueil et de contemplation. Transposées à l’avant-plan, ces caractéristiques deviennent — pour le personnage — disponibilité et attention bienveillante.

 

*

 

Nous regardons tous le ciel. Et parfois nos souliers.

Les toits se superposent sous la voûte.

Le ciel. Les nuages. Et le soleil.

Et les brumes sur les collines quadrillant les parcelles sombres et lumineuses.

 

*

 

En vérité, je suis un petit personnage nu cherchant à habiter l’espace nu. Et réciproquement. Je suis aussi l’espace nu cherchant à habiter un petit personnage nu. L’avant-plan et l’arrière-plan qui se cherchent pour être totalement unis (ré-unis).

 

*

 

Dans nos mains, la terre que nous nous offrons. Lambeaux de nature que nous dévorons. Fragments de matière qui s’auto-ingèrent. Des champs et des prés à perte de vue. Assemblage fantaisiste. Quadrillage parfait. La nature soumise au diktat de l’esprit humain.

 

*

 

La grande guérison de l’âme qui s’ouvre à l’Ineffable. Et se penche sur ses propres manifestations. Dans le ciel et la poussière enfin réunis, les pas ne font qu’un. Etre plein en accord avec tous les mouvements.

 

*

 

Le visage d’un homme mûr. Rides et cernes sur de petites moustaches broussailleuses. Un anonyme commun.

 

*

 

Il semblerait que le réel soit composé de pléthore de mondes à la fois superposés, entremêlés et adjacents dans une étrange et incroyable imbrication (que je serais bien incapable de représenter…), mondes qui seraient des plans projectifs, représentatifs et abstractifs  créés et explorés par le mental — cet instrument puissant et merveilleux. Ainsi le monde organique composé de matière, le monde des idées composé de concepts et le monde de l’imaginaire et des rêves composé de représentations formeraient l’essentiel des mondes accessibles à l’être humain (les mondes astraux et chamaniques étant « réservés » aux esprits humains les plus souples et les plus désencombrés) ce qui n’écarte pas, évidemment, l’existence de quantités d’autres mondes, plans et univers difficilement intelligibles, abordables et perceptibles par les Hommes. Et en arrière-plan de cette foison de mondes, la conscience, créatrice du mental, lui-même créateur des différents mondes et outil de navigation en leur sein. Une des grandes confusions de l’Homme serait de vivre le plan organique sur le mode des idées et des représentations au lieu de l’appréhender sur le mode de la sensorialité (tactile principalement). Seul le monde organique semble lié au mode sensoriel, ce qui n’exclut nullement que le monde des idées et des concepts et celui des représentations et des rêves et a fortiori tous les autres ne soient pas en mesure d’induire ou d’évoquer des sensations… à ce propos, ces sensations provoquées sont-elles créées à partir de la mémoire qui en a emmagasiné un stock grâce au plan organique ou ces sensations se réduisent-elles simplement à l’idée de sensation ? Ainsi rêver de manger une glace à la crème chantilly ou lire la description savoureuse d’une glace à la chantilly n’aura sans doute aucun effet si sur le plan organique on n’en a jamais mangée. L’évocation abstraite par les mots, l’imaginaire et le rêve n’induit donc une sensation qu’à condition de l’avoir déjà vécu sur le plan organique. Mais quant est-il pour des sensations que nous ne pouvons explorer sur le plan organique ? Ainsi par exemple, lorsque le chamane se transforme en aigle, a-t-il la sensation de voler ? Ou a-t-il l’idée de la sensation de voler ? Je ne sais pas. Allons un peu plus loin ! Et ne pourrait-on pas faire l’hypothèse que nous avons stocké en mémoire une infinité de sensations liée au fait que nous avons déjà vécu (pas en cette existence humaine évidemment) toutes les formes de tous les plans, mondes et univers existants ? A dire vrai, l’idée ne semble pas si saugrenue… mais reste, bien sûr, indémontrable et invérifiable sur le plan de la compréhension humaine…

Mais revenons sur le plan organique et tâchons de construire une typologie des sens en fonction de la distance entre les objets et le corps qui les ressent ou les perçoit afin de voir où nous mène cette réflexion… en matière de sensorialité, le goût est activé lorsqu’une forme est portée à la bouche ou ingérée (autrement dit lorsqu’une forme entre dans le corps). Le sens tactile lorsqu’une forme entre en contact avec le corps, l’odorat lorsqu’une forme est à proximité du corps, l’ouïe lorsqu’une forme émettant un son est peu éloignée du corps et enfin la vue lorsqu’une forme peut se trouver à bonne distance du corps (par temps diurne et clair). Notons en aparté que seuls la sexualité amoureuse et l’acte de manger font usage simultanément des cinq sens… comme si sur le plan organique, c’était-là les activités qui permettaient le plus de proximité entre 2 formes, la première donnant potentiellement naissance à une troisième forme (la procréation) et la seconde faisant disparaître une forme au profit d’une autre (ingestion et digestion des nutriments). Lorsque l’on met en relation cette classification triviale et évidente avec l’arrière-plan que l’on nomme aussi regard impersonnel, écoute impersonnelle ou espace d’accueil de tout ce qui se manifeste, il semblerait que l’on puisse affirmer que ce regard ou cette écoute soient « restreint » par l’ouïe ou la vue, par l’existence du corps, d’une matérialité limitanteSans eux, qu’adviendrait-il du regard et de l’écoute ? Seraient-ils infinis ? Ne pourraient-ils se manifester ? Dans ce dernier cas, la conscience infinie aurait-elle créé cette multitude d’entités à la seule fin de pouvoir « se goûter » à travers ses manifestations ? Et au-delà de se percevoir et de se goûter à travers tous ces organismes, le fait qu’elle enjoint chaque entité à l’habiter (habiter l’arrière-plan) en percevant autour de lui — jusqu’aux limites de sa matérialité — n’est-ce pas une façon pour elle de quadriller tout le territoire, l’espace infini ? Ce qui expliquerait, entre autres, le besoin humain de percevoir l’ensemble de l’univers, par l’astrophysique par exemple… Que faire avec cette idée que l’arrière-plan ressenti est restreint par la forme matérielle de celui qui l’habite ? Si tous les mondes ne sont que des projections, alors ce raisonnement perd toute validité. Il devient absolument caduc. La conscience — présence — regard — écoute — est l’être qu’il y ait objet (donc perception de l’objet) ou absence d’objet (conscience sans objet pure). Le réel ne serait donc que ce qui est perçu ou ressenti. Le reste n’est qu’abstraction. Et il convient donc de découvrir puis d’habiter Ce qui perçoit ce qui en nous perçoit et ressent…  

Note supplémentaire à propos des différents plans du réel. Pour un même plan, le mental peut accéder à différents degrés de compréhension et à différents niveaux de profondeur de regard… ce qui complexifie d’autant l’incroyable imbrication de tous ces plans…

 

*

 

Fonte des glaces. Réchauffement climatique. Des pans entiers de banquise s’effondrent. Des montagnes de neige s’affaissent. Indifférence générale de l’humanité retranchée dans sa petite sphère de confort technologique.

 

*

 

Les livres sont des bavardages inutiles. Il conviendrait simplement d’exprimer une parole jaillie du silence que l’on comprendrait en un éclair. Et qui serait intégrée définitivement à toutes les sphères de l’être

Je n’aimerais écrire que des mots essentiels qui souligneraient le silence d’où ils viennent, permettant à ceux qui les lisent ou les entendent de retourner leur regard vers la source même de Ce qui perçoit. Je tâcherais désormais d’être moins bavard…

 

*

 

Deux enfants regardent au loin. Leur horizon perceptif. Leur avenir restera muet.

 

*

 

Une formule semble juste pour tenter de résumer mon parcours et mon cheminement (quelle qu’en soit l’étape) : chercher sans fin à être pour être sans fin. Chercher jusqu’à l’obsession un peu folle à habiter le plan où l’on peut goûter indéfiniment l’infini immuable et éternel…

 

 

L’écriture n’a sans doute été au cours de ces longues années qu’un outil de compréhension et d’élagage. Un instrument de désencombrement afin de dépouiller l’être de ses couches inutiles.

 

 

Etre ne s’encombre d’aucun bagage. Ni d’aucune charge. Il s’agit d’être nu et dépouillé. Et de laisser se manifester tous les mouvements…

 

 

Tout est la manifestation de l’être. Mais pour le goûter, le ressentir et l’habiter, il convient de se dépouiller de tout

 

*

 

Un oiseau sur un fil électrique. Attendant ses congénères. Une solitude désemparée sous le ciel.

 

*

 

A force de rien (ne rien faire, ne rien vouloir, ne rien être…), on prête aux insignifiances toute notre attention. Et les choses les plus infimes prennent des allures merveilleuses. On s’extasie alors de tous ces petits riens qui constituent l’essentiel du manifesté…

 

*

 

Un homme observe le monde. L’Existant passé au crible. Le Manifesté dévoilera-t-il son intimité ?

 

*

 

Rester avec le matériau brut de la vie. Et observer. Voir ce qui se passe… voir comment cela fonctionne… voir qui crée quoi et comment… comprendre les mécanismes. Et les ressentir. Voir comment le noyau primordial — l’être pur — se voit encombré ou entaché de couches, d’images et d’écrans… comment tout est stimulé à chaque instant créant dans le rien quantité de mouvements…

 

*

 

Une silhouette passe devant une maison à la porte close. Aux volets fermés. On ne perce pas ainsi l’intimité du monde.

 

*

 

Voir, comprendre et ressentir à quel point le petit être en nous (l’être périphérique) est fragile, vulnérable et démuni. Et combien il a besoin de notre amour et de notre présence

 

*

 

Un homme s’éloigne à bicyclette, un violoncelle accroché derrière son dos. A en juger pas son accoutrement, la recette de son spectacle de rue lui procure à peine de quoi se nourrir.

 

*

 

Le rien du Tout.

 

*

 

Un homme à une tribune. Il lit ses notes. Tente-t-il de nous expliquer le monde ?

 

*

 

L’Autre Parole qui s’habille de silence.

 

*

 

Une vieille femme assise sous une tonnelle, enveloppée dans une longue couverture de laine. Le regard absent. Plongée sans doute dans quelques souvenirs.

 

*

 

Les joncs se courbent sous le vent. Et le chêne se gonfle d’orgueil. La tempête révèle la nature profonde des êtres. La singularité primordiale de leur forme.

 

*

 

L’effervescence d’une rue de centre-ville. Les bus, les voitures, les bicyclettes, une myriade de deux-roues motorisés, la foule des badauds. Et un homme assis par terre, abandonné à sa solitude, qui semble avoir délaissé tous les spectacles. 

 

*

 

Tout ce qui nous détourne de la rencontre pleine avec soi devrait être banni. Ou du moins délaissé… tant d’heures et de rencontres inutiles où l’on joue à la comédie du vivant… quelle tristesse de remplir notre être et notre existence de grimaces, de gesticulations insensées et de faux sourires qui éloignent la présence souveraine ! A moins, bien sûr, de jouer à jouer. De célébrer le jeu. Et d’en rire jusque dans nos silences…

 

 

N’ignorons jamais le cœur de l’essentiel ! Il s’habite dans la pleine vivance. Comme un embrasement de l’âme et des riens de ce monde ! Comme une apothéose du rien qui offre la joie et la plénitude ! Et le sentiment si dense d’exister avec légèreté ! D’être sans aucun qualificatif pour le vêtir…

 

*

 

Des livres sur un étal. Que nous vendent les libraires ? Du rêve ? Un antidote à l’existence ? Des guides pour exister ? Une fuite incessante de nous-mêmes ?

 

*

 

 L’aube chemine à travers la nuit.

 

*

 

Un amoncellement de briques et de toits. Une ville parmi d’autres. L’immonde promiscuité des corps. Et des regards qui ne se croisent même plus.

 

*

 

Les destins adjacents se croisent, se frôlent, se touchent et échangent sans jamais se rencontrer. Le lieu de la rencontre est en soi-même. Absorbé par l’unité commune, on peut dès lors accueillir le monde.

 

*

 

Deux enfants courent dans les sous-bois. Un grand sourire sur les lèvres. Ils jouent. Offrent au monde la beauté de leur insouciance. Quels adultes deviendront-ils ? Garderont-ils en mémoire ce jour de novembre où ils s’amusaient avec innocence ?

 

*

 

Nous ne sommes qu’un lourd bonheur devant un tas de cendres.

 

*

 

Des élèves dans une classe. Savent-ils seulement à quoi sert le savoir ? Combien sont là pour apprendre à connaître ? A faire les premiers pas vers la Connaissance ?

 

*

 

Ce si peu de silence que le monde nous octroie…

 

*

 

Une banlieue grise sous un ciel gris. Comme une chape de plomb sur des existences déjà bien ternes.

 

*

 

Dans ce monde d’apocalypse, l’annonce de la mort des anges est passée inaperçue. Les Hommes sont bien trop occupés. La plupart tente de s’arracher à eux-mêmes, d’échapper à l’impitoyable et tranchant face-à-face, les autres cherchent Dieu dans les livres. Tous ignorent qu’Il se penche vers eux pour leur murmurer à l’oreille une vérité insaisissable. Ils n’entendent que le son hagard de leur propre voix. L’écho leur répond parfois et ils s’imaginent percer là quelques profonds mystères.

 

*

 

Un jeune garçon penché sur un livre. Le regard concentré. Qu’apprend-il d’essentiel ?

 

*

                            

Pas d’écriture. Pas de présence ressentie. Saturation dans l’accompagnement de fin de vie de G., mon vieux compagnon. Lassitude des promenades et des paysages. Ennui. Solitude un peu désemparée — en cette période, l’isolement me pèse mais toute fréquentation humaine m’est encore plus intolérable. Ma relation au monde (dans sa présence comme dans son absence) est une totale impasse. Inactivité complète. Gestion pénible des travaux domestiques. Arrêt du tabac. Arrêt du sucre… tous ces éléments deviennent incroyablement pesants. Et affadissent plus encore l’existence déjà insipide du personnage.

  

*

 

Un vieil homme assis dans un canapé boit une tasse de thé. Un livre ouvert posé sur un étroit guéridon à proximité.

 

*

 

L’abîme céleste qui nous sauve des heures.

 

*

 

Une jeune fille assise sur un muret de pierre joue de la guitare pour quelques amis ravis qui forment un demi-cercle autour d’elle.

 

*

 

Contempler la beauté du ciel changeant. Les oiseaux passant haut sous les nuages. Moi qui ne fréquente plus guère mes congénères, ai-je encore figure humaine ?

 

*

 

Une carte géographique posée sur une table. Le monde — une partie du monde — tracé(e) sur une surface plane. Un quadrillage de routes encerclant des parcelles. Comme une représentation labyrinthique de nos itinéraires… Mais qui sait réellement où nous allons ?

 

*

 

Je suis sans ressource devant mon dénuement. Je dois m’extirper de ma tanière pour m’offrir aux lèvres de l’abandon.

 

*

 

La puissance, la beauté et la rudesse des paysages sauvages reléguant l’Homme au rang d’entité dérisoire et vulnérable.

 

*

  

En être réduit à la part la plus nue de soi. S’y confronter. Et s’y résoudre pour s’ouvrir aux aspects les plus vrais de soi-même. Aux caractéristiques fondamentales de son être agissant

Faire face aux parties les plus tendres et les plus fragiles de nous-mêmes pour nous ouvrir au cœur compatissant qui sommeille à l’intérieur et qui a besoin d’être pleinement habité pour éclore au monde…

 

*

 

Des silhouettes et leur ombre. Réunies par petits groupes. A la fois reliés et séparés. Et un homme seul qui contemple ses congénères.

 

*

 

Violence, conflits, guerres, massacres, ignorance, mesquinerie, instinct de survie organique, besoin de puissance et de destruction… pour apprécier et aimer ce monde-là — une part substantielle de la vie terrestre — et se réjouir d’y habiter, il faut être inconscient (aveugle) ou extrêmement conscient (très avancé sur les plans perceptif et spirituel). Entre ces deux pôles, on ne peut que le blâmer. Et détester y vivre.

Entre les aspects délétères et fortement mortifères précédemment énoncés, on peut aussi entrevoir quelques beautés et quelques merveilles — facteurs de réjouissance — tels que l’amour, la paix et l’intelligence et leurs extensions* (le respect de l’Existant, la bienveillance, l’entre-aide, la coopération, la fraternité et la solidarité) comme de rares îlots de douceur et de générosité dans un océan de puissance et de destruction.

* quand elles sont détachées de leurs miasmes les plus grossiers, autrement dit lorsqu’elles ne deviennent pas des instruments intégrés à une stratégie adaptative n’ayant pour fonction qu’assurer la survie des organismes et leur expansion (même s’il existe, il est vrai, une certaine beauté dans ce genre de mécanisme).

 

 

De l’inconscience à la complète conscience, on apprend pas à pas à comprendre le monde. Et à l’accepter. A accueillir la fluctuation de ses états et sa lente évolution. Et l’on comprend au moins deux choses essentielles : le monde ne peut être autrement que ce qu’il est, les êtres ne peuvent agir autrement que de la façon dont ils agissent et nous ne pouvons nous réduire à ces créatures fragiles qui se débattent dans ce panier de crabes impitoyables, nous sommes aussi la conscience impersonnelle dans laquelle se déroulent tous les mouvements de ce que nous appelons usuellement le monde.

 

 

Dans le monde manifesté (à l’avant-plan), il y a — pour l’essentiel — du karma qui s’épure et une foison de situations pour comprendre notre vraie nature, saupoudrées de menus plaisirs, de minuscules bonheurs et de quelques instants de répit. Le reste en cette existence terrestre n’est que le jeu espiègle de la vie et la célébration de l’Existant.

 

*

 

Dans nos mains, une cité merveilleuse que nous transformons en enfer…

 

*

 

En cette vie terrestre, je ne perçois qu’une immense détention où les créatures en sont réduites à se défendre les unes des autres. Et à s’entre-dévorer. Comme si la vie organique n’était qu’un pitoyable, effroyable et incontournable purgatoire pour nos âmes encore si grossières.

On (l’Homme) a beau essayer d’en atténuer la violence ou de transformer certaines régions et domaines en paradis (artificiel), ce monde — cet univers organique — n’en est pas moins régi de façon ontologique par la puissance et la destruction.

 

*

 

Un enfant marche la tête baissée le long d’un mur. Un long mur de séparation. Allant vers son destin circonscrit. Trop limité pour s’épanouir réellement.

 

*

 

Mon maître du jour (et sûrement pour bien longtemps) est une petite abeille morte de froid et d’épuisement qui gisait seule sur le toit de ma voiture après avoir œuvré tout au long de sa brève existence pour sa communauté et que j’ai trouvée au retour de notre promenade vespérale. Après s’être livrée aux mains du destin, elle avait su s’abandonner avec courage aux bras de la mort… et la vision de ce petit corps recroquevillé dans l’immensité m’a ému jusqu’aux larmes…

 

 

La jungle et la forêt vierge sont la vie. La pelouse impeccablement tondue et le parterre de roses décoratifs, l’esprit humain.

 

*

 

Un soldat casque vissé sur la tête, fusil-mitrailleur à la main déambule dans une rue jonchée de blessés et de cadavres. Au-dessus, un balai d’hélicoptères comme de gros insectes nécrophages emportent les corps mutilés.

 

*

 

Que rencontre-t-on face à soi-même ?

 

 

Derrière les bruits, les pensées et l’idée de solitude se terre le silence. Et qu’y a-t-il derrière le silence ?

 

 

Un espace en nous qui appelle notre attention. Qui demande à être pleinement habité. Il n’y a d’autre issue à la paix.

 

*

 

Un réalisateur tourne une scène d’amour. Une histoire de femmes voilées dans un pays lointain. Irréelle.

 

*

 

Le silence, le non-agir et l’abandon… portes simultanées qui ouvrent à l’ultime rencontre.

 

*

 

Une colombe au loin s’envole. S’éloigne du cataclysme et du carnage.

 

*

  

Mort de P. aujourd’hui. Le petit chien trouvé sur la route que j’avais confié à mes parents.

Ô Ciel, pourquoi as-tu pris notre visage ? Ne vois-tu pas notre peine — que nous portons sur nos épaules comme un lourd fardeau ? Pourquoi as-tu pris notre visage ? N’y a-t-il pas d’autres chemins ? Tu nous as faits si faibles et si fragiles. Que goûtes-tu à travers notre insignifiance ? A quelles embellies nous destines-tu ? Ô Ciel, pourquoi prends-tu tous ces visages ? Celui des faibles et celui des forts, celui des victimes et celui des bourreaux, celui de la vie et celui des morts ; à quel jeu t’amuses-tu ? Combien d’entre nous savent que nous sommes à la fois les jouets, le jeu et le Joueur ? Le goûté, le goût et le Goûteur… ? Pauvres de nous qui croyons n’avoir qu’un seul visage… nous ne goûtons que les larmes… 

 

*

 

Une femme tient à la main un bouquet de fleurs en regardant l’objectif mi-effrayée mi-séductrice. Comme inhibée dans ses désirs.

 

*

 

La vie se savoure à travers notre regard. Notre psychisme. Et notre corps. On la laisse et elle nous laisse en paix. On peut dès lors apprécier chaque instant. Le louant pour ce qu’il est. Ne souhaitant rien lui ajouter ni lui retrancher. Laissant les choses suivre leur cours et leur destinée. Sereines et éparpillées. Dans notre regard immobile et impassible. Confiant et bienveillant. Souverain.

 

*

 

Un gangster prend une femme en otage. Il braque sur elle un revolver et tente d’échapper au groupe de policiers qui l’entourent.

 

*

 

44 ans. Oui, déjà. Mais l’esprit toujours neuf de l’adolescence…

 

*

 

Dans un dessin animé, un étrange mouton noir aux cornes somptueuses se lie d’amitié avec une abeille dans un décor féerique.

 

*

 

Que deviendront nos amours mortes ?

 

*

 

Une mère joue avec son enfant. Ils chahutent sur un canapé dans de grands éclats de rire. De la gaieté dans les yeux.

 

*

 

Passager clandestin de sa propre vie. Le naufrage assuré…

 

 

Un silence glacé autour de moi. Et l’écho froid de ma voix qui n’en finit pas d’interroger…

 

 

Ô âpre Solitude, vers quelles contrées me mènes-tu ?

 

 

Sur la robe rouge de l’oubli il s’étendit. Et attendit la mort. Mais rien n’arriva. Et il dut se défaire plus encore…

 

 

Oublie tout ce que tu es — tout ce que tu crois être, oublie tout ce que tu sais — tout ce que tu crois savoir pour t’ouvrir aux lèvres nues de l’innocence.

 

 

La part sombre et le versant raide et sec de la joie avant de pouvoir l’habiter pleinement…

 

 

Pour agir, laisse jaillir la spontanéité du geste ou du pas. Dans le non-agir, soit immobile et tranquille. Laisse les phénomènes apparaître, suivre leur cours et disparaître.

 

 

L’eau vive des moribonds coule sur notre source. Engorgeant nos fontaines où le peuple a toujours refusé de s’abreuver.

 

 

Dans nos secrets alpages dorment nos troupeaux. Le berger a déserté les lieux pour regagner la plaine des hommes. Il nous appartient donc de créer le berger nouveau pour aller libres et unifiés par monts et par vaux et pouvoir s’établir en toutes contrées.

 

 

Le couvercle gris des jours comme une chape de plomb sur nos âmes captives.

 

*

 

Une femme entre deux âges promène son chien accompagnée d’un homme à casquette. Les deux ombres se chevauchent. Mais les regards ne se croisent pas. Comme perdus au loin. Dans un avenir commun improbable peut-être…

 

*

 

En un instant le soleil se lève.

En un instant la mort s’approche.

Mais qui voit le lent mouvement de l’astre ?

Et le lent mouvement de la faucille ?

 

Quelle aurore t’a vu naître ?

Et le soir tombe déjà

 

Par la fenêtre

Le petit homme regarde la pluie tomber.

Et des larmes coulent sur ses joues.

[à Hosai]

 

Une pluie intermittente dans nos yeux fragiles.

Et s’ils ne reflétaient plus jamais le soleil ?

 

Une ombre accourut

Et me vola mon âme.

 

La joie s’est invitée

Puis est repartie

La tristesse a tout recouvert

 

Des yeux hideux dans la brume cherchent le chemin.

Personne ne pourra les égayer

 

Nous nous sommes égarés

Désormais nous avancerons à reculons

Jusqu’à la source

 

*

 

Une horde de spectateurs, téléphone portable à la main, photographient les célébrités qui gravissent les marches d’un célèbre festival de cinéma. Chacun se sent autorisé à faire son show.

 

*

 

Des larmes sur ma feuille

Et ma main (aussitôt) dessine un soleil

 

Une ardeur de limace

Sur le sol rugueux

Et les épines du ciel

 

Où donc poser le pas ?

 

La terre est une idée

Le ciel est une idée

Où suis-je ?

 

Les semelles misérables

Mais qui est là qui nous regarde sans défaillir ?

 

Qui est-t-on ?

Sous le ciel, la même misère

Et au crépuscule, les mêmes larmes

 

Les songes du jour

Les rêves de la nuit

A quelle heure sommes-nous éveillés ?

 

Des coups, des brimades

Des destins en laisse

Où est donc la liberté ?

 

Et si elle était dans les yeux impassibles ?

 

Si la grande aurore nous était contée

Nous ne saurions la voir

Il faut des yeux nus pour la goûter

 

L’heure s’éternise

Et nous la quittons

Pour suivre notre étoile

 

Au loin brillent nos rêves

Mais la lumière est partout

Qui donc regarde l’obscurité ?

 

Le silence des heures

La nature muette

Et les bruits furieux dans notre tête

 

Les étoiles dansent dans nos yeux

Et nous les cherchons sur les chemins

 

La sombre parure de l’âme qui voile sa nudité

Pourquoi a-t-elle choisi pareil accoutrement ?

A présent, elle ne se reconnaît plus.

Et elle a oublié même son mensonge.

 

La pluie tombe

Les hommes tombent

Où a-t-on caché le soleil ?

Où avons-nous mis nos ailes de papillon ?

 

Les hécatombes se jouent de nos cris. Et de nos peines.

Elles se moquent de nos masques. Et de nos grimaces.

Demain elles nous engloutiront. Nous reste le rire…

 

*

 

Un homme seul assis à une table tourne les pages d’un livre.

 

*

 

A feu et à sang

Notre cœur parmi les gens

La nature solitaire est notre unique refuge.

 

Par-delà la terre

Par-delà la joie

On piétine sur le bitume

 

Nous n’avons ni la patience

Ni la constance de l’horizon

 

Nos pas toujours se dérobent

Le mouvement est leur nature

Et l’immobilité celle du regard

 

Mais où avons-nous fourré nos yeux ?

 

L’archipel du lointain, voilà notre rêve

Demain s’invitera plus tard

Et nous vivons recroquevillés

Ecrasés par les instants qui passent.

 

*

 

Une ville en contre-bas dans la plaine. On la voit s’étendre sur les monts alentour. Partout l’odieuse expansion en marche.

 

*

 

Les feuilles d’automne

La forêt tranquille

Et l’âme mélancolique

 

A la montagne des jouissances

Le tombeau des peines

Sous l’arbre on médite

 

Un rouge-gorge sur une branche

Les nuages dans le ciel

La prunelle ravie

Et le cœur en paix

 

Instants de ravissement que le ciel ne peut assombrir.

 

Le cœur défait

L’âme échevelée

Et le vent surgissant par-dessus nos têtes

Laissent l’œil innocent.

 

*

 

L’enseigne d’un hôtel de luxe à l’intérieur cossu et sophistiqué. A l’entrée, un portier au sourire gigantesque œuvre à sa tâche.

 

*

 

Il y a la longue — trop longue — liste des livres qui endorment. De ceux-là, inutile de parler. Il y a aussi la courte — très courte — liste des livres qui entaillent la chair ou égorgent. Ils dissèquent notre âme (nos faiblesses et notre veulerie) avec une tranchante lucidité. Et nous voilà écorchés au scalpel. Inutile d’y chercher la moindre source de réconfort. Et puis il y a les livres rares — trop rares — qui offrent la joie. Et plus rares encore, ceux qui nous invitent à la grâce… et parmi eux, les exceptionnels qui nous y ouvrent.

 

*

 

Un homme marche sur un sentier forestier. Les bois encerclent sa marche. Aimerait-il se perdre ? Ou se retrouver ?

 

*

 

Je ne suis qu’un oiseau sans cage. A qui la vie a coupé les ailes. A qui la vie a oublié de dessiner des ailes. Et qui en a (pourtant) la nostalgie. Je ne partirai jamais d’ici. La trajectoire est plate. Et circulaire. Et mon destin, la chute. Le sol ne se souviendra pas de moi. Et le ciel balaiera mes restes d’un coup de vent. Ornières et poussières j’aurais été. Et à jamais resterai.

 

 

Je laisse derrière moi des milliers de pages que personne n’a pris le temps ni la peine de lire. Je laisse derrière moi une œuvre qui tentait de gravir la lumière. Et je n’ai pas su même éclairer mes pas. Ni la marche aveugle et funeste des hommes.

 

 

Mes pas n’ont que raclé la terre. Je savais à peine me tenir debout. On ne peut envoler un destin voué à la boue. Et à l’enlisement. 

 

 

Aujourd’hui, le ciel recouvre mes songes. Je ne saurai bientôt plus rêver. Le réel a eu raison de moi. Et mon âme est inconsolable.

 

 

A l’orée des viscères, la bête se cache. Immonde et féroce, elle me dévore déjà.

 

 

On ne rencontre en vérité que des ombres. Et des âmes mortes. Et moi qui aspirais à l’Amour. Et à la pureté des rencontres. Des fluides, des poils, des odeurs. Et des âmes retranchées, voilà ce que nous offre l’amour. Et je pleure en silence sur nos cœurs recroquevillées qui n’ont pas su — et ne sauront sans doute jamais — goûter à l’Infini et à la lumière. Pauvres créatures que nous sommes, misérables jusque dans nos élans.

 

 

Nous souffrons le monde. La phrase est belle. Et juste. Et dire qu’avant de nous accoucher, c’est nous qui l’avons mis au monde.

 

 

Comme enfermé au dehors, je ne peux m’immiscer dans le monde des hommes. Trop brutal. Trop barbare. Pas de place pour les cœurs innocents. Pour les âmes pures. La boue et la bestialité y sont trop présentes. Quand des ailes pousseront sur mon âme affaiblie ? Dans mes yeux apeurés ? Ô anges, soutenez mon regard ! Et aidez-moi à vivre parmi les cieux ! Et des larmes coulent sur mes cils crottés de matière et de fange… 

 

*

 

D’immenses gratte-ciels. Une forêt de béton et de verre. L’homo citadinus sur son territoire. Univers factice créé selon les exigences et les caprices de son esprit de fuite. Façonné par son horreur de la nature sauvage. De la vie brute et foisonnante.

 

*

 

On se défait des regrets. Pas de l’amertume de n’avoir pas su exister…

 

 

Nous ne sommes en réalité qu’un amas de blessures incicatrisables. Et un corps perclus de douleurs. Et l’on nous exhorte d’être heureux ! Faut-il être fou, inconscient ou idiot pour ne pas voir le mal qui nous habite, nous ronge… et pèse de tout son poids sur nos âmes frêles et solitaires ?

 

 

La souffrance et la mort rôdent. Et nous avons l’inconscience de ne pas vouloir les voir. D’y faire face. De les apprivoiser ou de les dompter. En vérité, nous craignons plus que tout la pleine liberté. Nous nous contentons d’une liberté entre les murs. Une liberté de détention. Une pitoyable liberté en vérité ! Et nous vivons ainsi le corps emprisonné. Et l’âme ligotée. Pauvres créatures que nous sommes…

 

*

 

Un homme et une femme sur la place d’un marché devisent tranquillement. Ils échangent quelques nouvelles. Parlent de leurs proches. S’enquièrent de la santé de l’entourage de l’autre. Simulacre de rencontre. Croisement commun du peuple.

 

*

 

Ecrire un livre, c’est dé-voiler son âme. Ouvrir un livre, c’est rencontrer l’âme de son auteur. En ce monde, il n’y a de plus puissantes rencontres. Elles invitent à l’ultime rencontre. Celle que l’on fait avec soi et l’Infini que nous portons en nous.

 

*

 

Un restaurant bondé. Au centre de la salle, une table immense autour de laquelle sont réunies une trentaine de personnes bruyantes. Et extraverties. Mais sous l’apparence conviviale de camaraderie, les regards sont tristes et seuls. Perdus.

 

*

 

 Je ne suis qu’un clou blessé parmi la rouille. Minuscule bout de métal voué aux coups et à l’abandon.

 

*

 

Une barque minuscule sur un fleuve tranquille. Un homme rame à travers les flots. Au loin, on aperçoit une immense forêt et des montagnes. L’Homme, point dérisoire dans l’immensité naturelle.

 

*

 

Le vent noir que l’on respire. Et qui nous étouffe. Et l’aurore nue que nos doigts n’auront qu’effleurée. Et les guerres rouges que nos mains rejettent. Et dont nos yeux nous protègent. Et les ombres diaphanes. Et les cœurs gris qui encerclent notre vie. Et la menace partout du dénuement. Et les ombrelles mensongères des demoiselles d’honneur. Et les noces mièvres des amants dépossédés d’eux-mêmes. Et les suintements de la pourriture dans notre chair. Et les raccommodements ciselés à la hâte. Et les seaux d’excréments répandus sur le sol. Et la folle clameur des foules. Et le silence des morts. Tout cela nous effraie. Nous glace les sangs. Mais nous continuons à vivre, n’est-ce pas ?

 

*

 

Un jeune garçon pleure dans une chambre close. De quelle souffrance se sent-il responsable ? 

 

*

 

Les seigneurs des manteaux me harcèlent. Et je succombe sous leur poids. La nudité sera mon ultime vêtement. Ensuite je mourrai. Et le vent soulèvera mes ailes d’enfant sage. Sous mes moignons d’ailes d’adulte jamais né.

 

*

 

Des hommes seuls, tristes et pensifs devant leur verre assis au comptoir d’un bar. Atmosphère de solitude confinée. Et oppressante. Dégoulinante de misère.

 

*

 

Les ailes ne protègent de rien. Pas — surtout pas — de la misère de vivre. La boue et les nuées ont scellé leur pacte obscur. Et sur le parchemin nous piétinons. Etonnés de tant de mystère. Nous aurons au moins appris de l’incompréhension.

 

*

 

Une porte de chambre d’hôtel entrouverte par laquelle on aperçoit une femme de ménage s’affairer autour d’un lit.

 

*

 

Les nuages rouges de l’agonie.

Et le cri persistant de l’ombre.

Comme un resserrement du cœur et de la chair.

L’émiettement du cerveau.

Que le vent fougueux emporte au loin.

 

*

 

Un couple déambule bras dessus bras dessous sur le trottoir d’une route littorale. Canotier sur la tête. Flânerie de touristes en goguette. Silhouettes nonchalantes et un peu désœuvrés s’évertuant à tuer le temps de la villégiature en profitant de la vue et des paysages. Du plat bonheur de marcher côte-à-côte. Et d’être ensemble.

 

*

 

L’aube est là

Et nous la quittons pour des jours moins fastes

Des jours aussi obscurs que la nuit profonde

Que nous n’avons jamais vraiment voulu quitter.

 

*

 

Deux hommes agressent un automobiliste dans sa voiture. Violence des coups. Nul abri pour se protéger de la violence du monde.   

 

*

 

La nudité sublime du monde

Couverte de haillons et de guenilles

Plaies béantes infligées par les hommes

 

*

 

Dans une rue d’une gigantesque mégalopole, un homme pressé, téléphone portable collé à l’oreille et attaché-case à la main s’engouffre dans un taxi. La course incessante et stérile du monde.

 

*

 

Sommes-nous les songes que nous n’avons jamais faits ?

Que nous n’avons jamais osés faire ?

Et la pluie continue de chanter sur les toits d’automne.

 

*

 

Deux instituteurs bavardent dans une cour de récréation. Autour d’eux, une myriade d’enfants joueurs et enjoués. 

 

*

 

Sur la terre rouge des malheurs, le sang se déverse. Et le vent rougeoyant des augures mensongers. Comme un clou dans ma poitrine. Pétrifié de honte et d’angoisse, je devine mon sort livré à la barbarie. Comme les yeux de l’océan devinent la caresse perfide des vagues. Poissons et naufragés partageant la même demeure. J’accoure vers ce lieu isolé que je n’ai jamais quitté. Après m’être éparpillé dans des lieux dont on ne revient pas, je me terre là où se niche le cœur. J’aimerais secourir ce qui en moi ne peut l’être. L’extinction de la voix qui m’a sauvé. Et dont le souvenir hante mon corps. Mon âme s’entortille de douleur en son absence. Mon cri devient silence. La paix recouvrira bientôt tous les malheurs. A moins que je ne sois déjà mort ? Un lieu, un corps. L’âme. Et l’espace. Comment dissoudre la matière ou la réconcilier pour ne faire qu’Un ? Les chimères de l’âme. En quête de reconnaissance. Et d’espace. Extorsion de matière et d’espérance pour retrouver le fil perdu qui ne nous a jamais quittés. L’horizon se défait de nos sombres rêves. Puit noir prêt à accueillir la lumière que nos yeux avides effacent aussitôt qu’elle surgit. Les briques noires dont on s’entoure. Et qui obstruent l’espace. Qui blâmer ? Les gestes ? Ou la vue ? Et voilà que nous oublions le regard en surplomb ! Adossé à la citadelle hasardeuse, j’attends que s’ouvrent les portes. J’y attendrai des jours et des nuits. Dans une fébrile excitation. Je m’endormirai exténué d’attente et d’espoir. Je m’abandonnerai enfin aux portes closes. Et la citadelle aussitôt s’effacera. Révélant le royaume que je n’aurai jamais quitté. Comme si ma vue se fatiguait de ne jamais se trouver. De se chercher sans fin en elle-même. Et de ne goûter que son propre reflet sans jamais s’appartenir. Sans jamais s’habiter en glorieuse souveraine. Lasse de n’y dénicher que ses massacres et ses défaites. Comme étrangère à elle-même dans un monde d’ombres et de fantômes arrogants. Qui souffle la braise ? Et les orages sur nos vies incandescentes ? Et qui souffle la mort ? Comme si les vies grises ne pouvaient trouver d’autres ciels. Enterrés dans notre gouffre, nous cherchons à sortir de l’abîme. Nous gesticulons dans notre trou en quête d’une issue. Pour notre plus grand malheur, il n’y a pas d’issue. Et pour la joie des yeux et leur jeu espiègle, il n’y a jamais eu de trou… Et nos ailes poussives continuent de soulever la poussière sans atteindre le moindre ciel. Creusant davantage notre ornière. Le mental — le plan mental — est une atroce illusion d’optique. Effroyable et malicieuse. Nous existons peut-être… mais sous d’autres cieux.

 


Carnet n°52 Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L'exploraton de l'être

Je vois les Hommes vaquer à leurs occupations. Et à leur travail. Et je songe (en souriant) que mon activité principale — mon travail à moi — est de ne rien faire. D’habiter l’espace et la présence en notant de temps à autre quelques paroles jaillies du silence. D’accueillir dans la joie, la tendresse et la disponibilité les visages qui viennent à ma rencontre ou qui me rendent visite… D’aimer tout ce qui se présente sans rien rejeter. De goûter la vie fragile et puissante. D’être simplement.

 

 

On aménage parfois sa solitude pour échapper à la pesanteur du monde et à sa superficialité. A la fadeur et aux lourdeurs relationnelles habituelles. Et il nous arrive aussi de songer avec un brin de nostalgie à la joyeuse frivolité des Hommes, à leur compagnie parfois charmante ou délicieuse qui rassurent et contentent en nous ce qui a encore besoin de l’être sans compter, bien sûr, le besoin de repères, d’appuis et de certitudes si prisés par le mental. Et l’aspiration universelle à une présence permanente (et consistante) que nulle rencontre, bien sûr, ne saurait satisfaire excepté celle avec l’Infini que nous portons en nous...

 

 

La clepsydre des heures flétrit les corps et jamais ne nourrit l’âme. Le goutte-à-goutte tombe sur l’esprit spongieux qui se gonfle artificiellement d’une matière appelée à s’évaporer.

 

 

Jouer, célébrer, explorer, comprendre. Voilà quatre verbes que la vie ne cesse de mettre en œuvre. En tant qu’être humain, je m’aperçois — avec tristesse — que j’ai toujours négligé les deux premiers, m’acharnant avec une farouche détermination sur le quatrième en m’appliquant avec couardise et velléité à quelques timides incursions dans le troisième. Bref, un vivant très incomplet…

 

 

Pas d’idée sur ce qui devrait être. Etre simplement. S’ouvrir à ce qui survient. Accueillir ce qui est là. Et laisser passer ce qui disparaît…

 

 

Partout la vie court. Partout la vie s’agite et va. Flux permanent d’énergie entrecoupé de rares répits. Phénomènes naissants. Phénomènes finissants. Forces croissantes et recombinaisons incessantes. Bouleversements perpétuels de la matière et de la non matière. Quelle ronde incroyable et insensée !

 

 

La nature des relations entre les formes ? Guerre et commerce semblent les maîtres-mots.

 

 

Seule l’écoute — l’écoute pure — permet d’appréhender la globalité de la situation. Et d’impulser l’agir ou le non agir juste, approprié à l’ensemble des formes impliquées dans la situation sans alimenter l’ignorance et la haine. Au demeurant, toute action aussi partiale, partielle et réactive soit-elle et toutes ses implications sont justes dans la mesure où elle touche de façon appropriée les différents acteurs concernés afin de permettre à chacun de vivre, d’expérimenter et d’apprendre ce qui a besoin d’être vécu, expérimenté et appris… 

 

 

Que demander à la terre ? Et que demander au ciel ? Nous nous sentons si pauvres… alors que nous avons tant à offrir…

 

 

Que le monde change ou pas, qu’il se transforme ou pas, les mouvements sont en marche et la direction principale (du vivant) est prise depuis la naissance du premier mouvement. Que l’on y participe ou pas ne l’infléchira ni ne le renforcera… le cours des choses possède son propre souffle. Puissant et implacable. Au vu de l’agir, il convient donc de suivre ses propres résonances. Et qu’importe qu’elles appartiennent au mouvement principal ou à des mouvements secondaires, marginaux ou de résistance…

 

 

Le miracle des heures tranquilles.

 

 

L’encombrement des jours pèse sur nos âmes frêles qui n’aspirent qu’à la légèreté des heures.

 

 

La voie sans chemin. Tout est là. Tout est déjà là. Il convient simplement de vivre ce que la vie offre et donne à vivre. De suivre les aspirations que l’on porte en soi. Et de poser nos pas là où la vie nous enjoint d’aller… la compréhension se fait alors naturellement. A son rythme.

 

 

Le bien-être relationnel ; être à l’aise (en tant que créature — corps-mental) avec tout ce que l’on rencontre dans le monde objectal (êtres, choses, situations, évènements, émotions…).

 

 

L’éclat des jours sombres qui éclairent nos fragilités…

 

 

La vie est un voyage en soi-même où l’on est, malgré soi, invité à découvrir et à explorer des régions et des facettes de soi. Mille visages inconnus qui deviennent, au fil des chemins et des rencontres, de plus en plus familiers.

 

 

A l’écart du monde (humain), existe un espace immense — exempt de pollutions mentales composées d’images, de représentations, d’idées et d’aprioris —  que l’on peut habiter avec innocence et gratitude. Et que les désenchantés du monde peuvent investir, toujours plus à l’aise et émerveillés des paysages et des mouvements naturels qui en constituent le décor rustique et enchanteur au sein duquel la puissance sauvage et tranquille de la vie (et de la nature) n’a pas encore été contaminée par l’énergie artificielle et dévastatrice des hommes et leur inclination frénétique et maladive à la rationalisation et à la cohérence.  

 

 

Dans la solitude des collines, je me repose des bruits du monde. Quelques rêveries, quelques bouffées de cigarette et quelques vers de François Cheng accompagnent ma retraite. A mes pieds, une abeille agonisante se débat désespérément sous les assauts pugnaces de dizaines de fourmis. Et aussitôt je pense : « l’effroyable destin des formes soumises à l’insécurité et à la violence ! ». Tant de souffrances et de dévastations me glacent les sangs. Cet évènement — d’apparence anodine — me rend l’âme triste et ravive mon sentiment d’impuissance à intervenir dans l’implacable cours des choses.

 

 

Une ombre sournoise guette ma défaillance. Je la laisserais débusquer mes terreurs.

 

 

Les défaites salvatrices où toujours l’humilité sort victorieuse.

 

 

Je n’ai aucun goût à parcourir le monde. Je n’ai parfois pas même le cœur à explorer ma chambre close. Et où irais-je où je ne sois déjà ? Partout les saisons passent et se parent de leurs atours pour nous séduire et nous inviter à profiter de leurs charmes. Partout sous des visages différents, les cœurs sont identiques. Ils passent avec indifférence, les yeux rivés sur leur route. Ou nous accostent pour nous vendre leurs babioles (dans leur maigre bagage), nous soustraire quelques bénéfices ou nous pousser hors de leur territoire. Le vivant semble une impasse où l’on ne peut que se fourvoyer. Soyons donc au monde (puisqu’il nous est impossible de nous y soustraire) avec une indifférence bienveillante pour tous ses jeux et ses spectacles pitoyables et merveilleux où le vivant ne cesse — à son insu et de façon maladroite — de vouloir échapper à sa destinée comme pour mieux s’extraire de lui-même...  

 

 

Quel être ton âme aime-t-elle en secret ? Habitant là où tu ne sais encore aller…

 

  

Il y a parfois une grande solitude dans mon cœur que rien ni personne ne saurait remplir…

 

 

Je constate que l’idée de solitude demeure tenace dans mes instants de fragilité. Je ressens un vide immense que nulle âme humaine et nulle activité ne pourraient combler… je suis alors si totalement immergé dans l’avant-plan que j’en oublie que je suis l’espace qui accueille tout ce qui se manifeste… et il n’y a d’autre issue que celle de se laisser enlacer par ses bras tendres et réconfortants qui m’accueillent tout entier. Je me laisse alors bercer en m’abandonnant à ses caresses dans la plus grande volupté… enveloppé dans un océan de douceur et de tendresse… la présence bienveillante pure se penchant sur moi, pauvre et misérable créature…

 

 

L’ennui, la solitude, la routine sont parfois ressentis parce que nous ne vivons pas dans la sensorialité (par ignorance ou opacité sensorielle) mais dans les images, les idées et les représentations.

 

 

Rien. Le néant. Le monde a perdu son attrait. Aucune activité ne saurait me tirer de cette léthargie. Je me lasse même des spectacles qui me sont offerts. Les visages autour de moi se sont éloignés. Ne reste rien ni personne.

 

 

En cette terre d’orage, qui peut voir le ciel ?

Qui sait que le rire borde nos larmes ?

L’époustouflante âpreté de l’organique

Saturé de matière, je m’allonge sur le sol, exsangue — privé de toutes forces

Et mon regard ne peut percer la frontière qui le sépare de l’Infini

Je gis parmi les ronces et l’impuissance des chemins

Et si demain n’existait pas ?

 

Ligoté par les lois implacables du vivant

L’abandon est la seule issue

Les pieds enchaînés et les mains attachées

Seul le cœur peut s’ouvrir

Et l’on pleure après tant d’acharnement

De ne pouvoir s’offrir l’ultime récompense

 

Englué dans notre carcan de pierres

On attend la lumière qui ne viendra pas de notre appel

Mais des yeux baissés vers la terre

Où le ciel pourra enfin nous enlacer avec tendresse

 

 

La vie sans présence — l’énergie sans conscience — n’est qu’une gesticulation instinctive ou réactive qui ne suit que son propre mouvement (liée le plus souvent à la survie ou à l’idée de survie et chez l’Homme à satisfaire de tenaces et illusoires besoins psychologiques). Incapable d’attention à ce qui est en dehors de son mouvement. Ni bien sûr d’en prendre soin.

 

 

Après la lecture d’un carnet de voyage — extrêmement personnel et attachant — sur le Japon,  j’ai le sentiment en refermant l’ouvrage que je viens de quitter le pays du soleil levant. J’ai l’impression puissante d’y avoir séjourné avec l’auteur, marchant avec lui dans les ruelles sombres, visitant les temples et les jardins. De cette anecdote — d’apparence triviale — naît une réflexion intuitive intéressante. Les mots constituent un canal incroyable qui impulse — grâce à la mémoire — un lot (et un flot) d’images et de représentations mentales des lieux et des univers évoqués. Et je sens qu’il n’existe guère de différence — sinon le canal utilisé — entre les livres, les films, les rêves, les voyages astraux, les expériences chamaniques et ce que l’on nomme la réalité. Dans ce dernier cas, le canal utilisé est les perceptions sensorielles qui activent les représentations de ce que l’on appelle le réel. Mais il semblerait que l’imaginaire, le rêve et la réalité soient des univers représentatifs projetés et perçus par le mental dont les distinctions sont infimes. L’impression d’avoir visité des lieux, d’avoir vécu des évènements et expérimenté des situations est d’une puissance extraordinaire.

 

 

Une vie au service de l’exploration et de la compréhension de la vie. Telle est, je crois, ma destinée. Celle que l’existence m’a offerte. Peu de bagages. Et nul voyage. Le seul matériau est la vie-même. Pas de fonction ni de rôles social et familial. Rien. Quelques maigres évènements. Loin de l’idée de normalité, j’erre sur des chemins peu fréquentés que je n’ai pas choisis. Et au fil des pas, des régions entières sont visitées. Et des visages reconnus. Après maints périples et impasses, la connaissance de soi semble l’ultime contrée. Et malgré nos avancées, l’Infini conserve son mystère. Et les méandres de l’être n’en ont sûrement pas fini de nous surprendre. Habiter cet espace infini n’épargne pourtant nullement de vivre les plans de l’existence les plus périphériques et les plus triviaux. Etre. Et être au(x) monde(s), voilà à présent peut-être le défi ! Intégrer les univers relatifs à l’Absolu. Et inversement. Mêler et unir ces deux dimensions en une parfaite unité, cohérente et recentrée, spontanée et naturelle pour aller plus libre et plus vivant sur toutes les routes et dans tous les royaumes.  

 

 

Combien d’heures ai-je passées, seul et immobile dans la nature, assis en tailleur sur des chemins de pierres, des rochers inconfortables, des sous-bois ombragés et des clairières herbageuses, contemplant le ciel, les paysages changeants, la faune et la flore, les pensées et le vide, les yeux hagards et l’esprit un peu perdu dans cette contemplation étrange, forcé à l’inactivité, me voyant tantôt sombrer dans une douce félicité tantôt dans une insondable tristesse, voyant mon cœur indécis balancer entre les deux, fumant pendant de longues pauses ou m’allongeant sur le sol en levant les yeux vers le ciel, cherchant l’Infini et m’égarant le plus souvent dans une inconsolable méditation sur les affres de l’existence humaine…

 

 

Je suis parfois triste à l’idée de cette vie si peu active, cantonnée à quelques travaux domestiques, à quelques heures de marche solitaire et quotidienne dans la nature et à la rédaction de quelques lignes sur mes carnets. Mais la rare fréquentation du monde (humain) où je ne perçois le plus souvent que gesticulations réactives et tentatives de remplissage illusoire — en dépit d’une certaine utilité fonctionnelle au groupe — me console (tristement) et renforce mon besoin de me tenir à l’écart (afin de m’épargner cette vaine agitation). Comme si malgré mon âge — j’entame ma cinquième décennie — je n’avais encore véritablement pris la mesure de ma fonction en cette vie. Et au-delà de mes explorations et de mes recherches de n’avoir aucune idée sur ce qui m’anime réellement.

 

 

Ce qui m’intéresse fondamentalement chez les Hommes est leur degré de porosité à l’environnement, leur propension à se laisser toucher, traverser, bousculer et renverser par les rencontres, les situations et les évènements au point de réorienter, de modifier leur vie ou d’impulser des transformations sur des pans entiers de leur existence. Cette inclination révèle en vérité leur ouverture et leur disponibilité intérieure (et de façon sous-jacente leur quête), l’espace libre laissé à ce qui n’est pas eux-mêmes. Ce sont en général des êtres peu chargés de certitudes et de suffisance, qui se sont dégagés de leurs plus grossières carapaces et suffisamment humbles pour ne pas avoir peur de dévoiler à l’Autre leur non-savoir et leur ignorance… qui cherchent dans la rencontre le reflet de ce qu’ils n’ont su ou pu encore trouver en eux-mêmes par eux-mêmes… 

 

 

La solitude me pèse parfois. Mais la présence d’autrui m’est presque toujours insupportable (à de très rares exceptions près). Mon absence de fonction dans la communauté des hommes me met parfois mal à l’aise. Mais toute fonction sociale est pour moi un supplice. Bref… disons-le clairement : le personnage vit presque toujours un rapport au monde inconfortable… 

 

 

Il reste là, le petit bonhomme. Simplement là à attendre sans attendre que la vie lui donne une direction. Lui dicte un chemin où poser son pas. Mais il a beau regarder partout. Etre à l’écoute. Rien. Aucune invitation nulle part. Comme si la vie l’invitait simplement à rester là. A s’abandonner à ce qu’il ressent comme un enlisement. Un bourbier où il a l’impression de s’enfoncer un peu plus chaque jour depuis près d’un an. Que faire sinon s’ouvrir à ce qui est là en attendant un signe improbable ? Pour l’heure, aucun présage ni sur terre ni au ciel. Et un sentiment d’ensablement quasi permanent. Simplement se laisser être à la bonne volonté du ciel et des jours…

 

 

Dans ces sous-bois impartiaux, que de rêves naissants qui ne verront jamais le jour ! Comme si les lois du ciel et de la terre ne les autorisaient à éclore… morts in-utero. Et nous voilà à nouveau sans bagage, ouvert au moindre signe, au moindre appel malgré leur inexistence ! Que faire sinon tenter de rester à la source même de l’écoute en laissant les gestes et les choses aller de leurs pas routiniers et mécaniques !

 

 

Disciple de personne, je ne marche à la suite d’aucune empreinte. Seuls le ciel et la terre guident mes pas sur le sol nu et vierge. Chaque foulée et chaque arrêt sont mes seules boussoles. Et mes seules consolations. Et nulle part est ma destination.

 

 

Au jeu du « je », je ne veux pas jouer. Je suis trop mauvais perdant…


 

Que voulez-vous que j’y fasse si je suis désespéré ? A l’évocation de cet ouvrage de Günther Anders, je souris avec sympathie et amitié. J’ai bien connu ce sentiment autrefois…

 

 

Moi qui ai goûté la saveur (et les délices) de l’Absolu — sa paix, son silence et sa joie — je ne suis plus à présent qu’une âme vide et avide de retrouver (de réhabiter) cet espace. Mais je sais aussi que certaines caractéristiques du personnage (noirceur, gravité, austérité…) doivent être complètement reconnues, accueillies et intégrées. Et au vu de mon état d’esprit actuel, ce travail déplaisant est sûrement en cours…

 

 

[Le cheminement humain vers la connaissance — Tentative de synthèse]

Il y a le rien triste. Et le rien joyeux. Il y a le je ne sais pas triste. Et le je ne sais pas joyeux. Dans les premiers cas, on est collé au mental, chargé d’idées sur notre misère et sur le mauvais pas dans lequel on se sent pris au piège, chargé d’idées sur les gesticulations les plus appropriées pour s’en extraire et sur ce que devrait être notre vie. Dans les seconds cas, on est Ce qui perçoit avec bienveillance ce qui est, sans idée, sans commentaire, sans jugement. On est l’espace d’accueil clair et tendre dans lequel tout s’insère et se meut. Si une action surgit naturellement et spontanément, l’action s’effectue. Si rien ne surgit alors rien ne surgit ! Pas de problème. Jamais de problème. Alléluia ! Pour passer de la première perspective à la deuxième, il suffit de laisser la vie nous immerger dans notre misère et la laisser nous décharger de nos encombrements (nos idées, nos prétentions, nos espoirs, nos croyances, nos représentations) alors quelque chose de l’ordre de l’abandon peut advenir. On finit par s’abandonner simplement à ce qui est là… mais disons-le sans ambages : en général, ce passage est âpre et douloureux !

Avant le rien et le je ne sais pas tristes, il y a le faux plein qui n’est en réalité qu’une fuite éperdue de ce qui est et une vaine tentative de remplissage afin d’obtenir ce qu’on imagine meilleur ou plus avantageux. Avant le rien et le je ne sais pas tristes, il y a aussi le je sais ignorant et orgueilleux qui n’est en réalité qu’un je crois que je sais ou un je me persuade que je sais comme une façon maladroite et inadéquate de se rassurer quant à nos présupposées identité, connaissances et compétences… histoires que l’on se raconte (à soi-même) et que l’on raconte aux autres pour éviter la dépression, la folie ou la désillusion généralisée afin de ne pas sombrer prématurément — avant que l’on ne soit suffisamment mûr pour cela ou autrement dit que la compréhension en nous ait quelque peu progressé — dans le vide abyssal que nous sommes… Ainsi semble être le chemin à parcourir… après toutes ces vaines accumulations, on se désencombre jusqu’à ce qu’il ne reste rien pour enfin goûter la saveur de l’être nu…

Au-delà de ce passage — dont on ne sort peut-être jamais complètement tant nos encombrements sont parfois tenaces sur certains points — il y a des oscillations régulières entre les deux perspectives ; l’arrière-plan et l’avant-plan  (au gré des évènements qui stimulent la périphérie de l’être). Oscillations qui semblent progressivement ne plus nous affecter aussi radicalement. Vient ensuite la nécessité ressentie d’unir les deux plans, le besoin d’intégrer les caractéristiques de notre personnalité à l’Absolu pour que la présence impersonnelle — cet espace infini et lumineux que nous sommes en arrière-plan de toutes manifestations — soit en parfaite unité avec tous les phénomènes surgissants. Nous devenons alors Un avec toutes choses. L’unité parfaite. Voilà, me semble-t-il, retracé en quelques mots le parcours possible d’un être humain sur le chemin de la connaissance de soi. Au-delà, je ne sais pas. Une totale et complète ignorance. 

 

 

Que goûterions-nous de l’Absolu si l’organisme ne possédait de cerveau ? Le goûterions-nous autrement ? Question évidemment sans réponse…

 

 

La marche brune des siècles où le fascisme idéologique de la destruction se propage et s’amplifie, uniformisant la pensée et dévastant partout le vivant. Comme si ce dernier vouait une part substantielle de ses forces à sa propre éradication. Comme si l’organique portait en lui les germes de sa destruction. Et de sa disparition. A l’instar de toutes les formes qui portent en elles leur finitude. Si cette hypothèse est confirmée, la vie — le vivant organique — perdrait, aux yeux des Hommes, sa primauté et son rang d’entité sacrée et indépassable… bref son statut indétrônable. Le vivant serait-il donc une phase dans la forme que prend l’énergie… ? Et au-delà de son sempiternel jeu combinatoire tantôt grossièrement et provisoirement condensée tantôt fluide, l’énergie ne serait-elle pas, elle aussi — comme toutes les autres manifestations — régie par le cycle perpétuel de l’apparition, de la croissance, du déclin et de la disparition… ? 

 

 

Pensée intuitive (corolaire du précédent paragraphe) totalement inutile (car non intégrable au vécu) mais que je note ici pour la beauté du geste, le plaisir réflexif et l’incroyable largesse du champ de pensée dans laquelle elle s’inscrit. Et si le vivant n’était en réalité qu’une étape pour l’énergie comme le bourgeon l’est dans la croissance d’une plante, bourgeon qui donnera une fleur qui donnera un fruit qui donnera des graines qui donneront naissance à de nouvelles plantes. Elargissons encore un peu ! A ce stade, de deux choses l’une : soit l’énergie n’est, elle aussi, qu’un stade dans un processus qui la dépasse largement (qu’un autre bourgeon dans un processus plus vaste) et dans ce cas difficile d’imaginer en quoi l’énergie pourrait se transformer (en pure lumière ?) et quel est ce processus plus vaste dans lequel elle s’inscrirait… serait-ce la conscience élargissant encore « sa zone d’action » mais cela viendrait contredire l’axiome premier qui est que tout se manifeste dans cette conscience infinie, à moins que la lumière phénoménale soit amenée à inonder l’ensemble de la conscience lumineuse infinie ne laissant en elle aucune marque d’obscurité soit — comme il est sans doute plus vraisemblable et en tout cas plus raisonnablement envisageable — l’énergie est la plante elle-même qui passe par plusieurs étapes dans un jeu cyclique et perpétuel de son renouvellement et de son expansion… 

 

 

En regardant un documentaire sur la foi (chrétienne), j’ai le sentiment que tous les croyants interviewés tirent leur joie du sentiment qu’ils se sentent portés par les bras d’un plus grand qu’eux-mêmes.

 

 

Au cours de mes promenades quotidiennes, tout un peuple à mes pieds accompagne mes longues pauses solitaires. Une vie imperceptible, riche, rude et tranquille que les Hommes ignorent ou refusent de voir, leur rappelant sans doute avec trop d’évidence leur existence minuscule…

 

 

Je tente maladroitement de m’interroger sur ce qui m’anime profondément. Et je m’aperçois — avec un peu d’effarement — que mes centres d’intérêt se sont considérablement rétrécis au fil des années et qu’ils se limitent aujourd’hui à quelques maigres domaines : la quête et la connaissance de soi, les animaux et en particulier les chiens, l’écriture (comme chemin de compréhension) et la nature. Au cours de ma réflexion, je me rends compte que seules deux choses me réjouissent et m’émeuvent au plus haut point (jusqu’aux larmes). La première est de voir un être s’occuper d’un autre plus faible plus démuni et plus mal en point comme par exemple un être humain prenant soin d’un animal fragile ou fragilisé, vieux ou malade. La seconde chose qui me réjouit d’une incroyable façon est de voir un être en quête de lui-même, animé d’une insatiable curiosité et avide de réponses qui cherche à comprendre le grand mystère de la vie. Et disons-le sans détour, de tels spectacles sont malheureusement peu fréquents. A leur vue, une joie incroyable m’envahit tout entier. Et je sens monter en moi un puissant désir d’aider et d’offrir mon maigre bagage. J’embrasserais et enlacerais d’un amour débordant les acteurs principaux de ces scènes merveilleuses. En écrivant ces lignes, je prends  conscience que ces deux domaines ne sont en réalité que l’expression tangible de l’Amour et de l’Intelligence qui constituent en effet les seuls aspects de la vie qui m’intéressent réellement. Profondément et passionnément. Ce à quoi, il est vrai, je m’empresse de me livrer sans jamais rechigner jusqu’à mes dernières limites (mon seuil de saturation personnel) lorsque la situation se présente. Je comprends donc qu’hormis cet Amour et cette Intelligence, rien ne m’intéresse. Mais je note aussitôt (en esquissant un sourire un peu moqueur) que tout — tout ce qui existe et se manifeste — est l’expression (parfois très indirecte, parfois déguisée ou imperceptible) de cet Amour et de cette Intelligence. Comme si le monde prenait un malin et diabolique plaisir à revêtir les habits de l’ignorance et de la haine. Ah ! Quelle merveilleuse existence qui offre l’occasion de travailler à chaque instant du jour comme de la nuit pour débusquer l’Amour et l’Intelligence là où l’on croit ou imagine qu’ils ne sont pas…  

 

 

Aujourd’hui, ouverture de la chasse. Je hais les chasseurs. Je les ai toujours haïs. N’ayant jamais pu comprendre comment on pouvait s’adonner à un plaisir si sanguinaire… bref, en ce premier jour de tuerie officiellement autorisée, ça canarde dans tous les coins. Et le lieu où j’habite n’est même pas un refuge. Les détonations pleuvent de toutes parts puisque la maison située en rase campagne est entourée de prés et de champs, repères précaires pour les malheureux animaux qui font office de gibier. Quant à aller se promener dans les collines, il n’en est pas question… au vu de leur nombre et de leur propension à envahir d’une façon agressive et guerrière tout l’espace, on a vite le sentiment que notre territoire se réduit à à peu près rien

J’ai pourtant beau savoir que dans le grand cycle des réincarnations, les lapins et les sangliers d’aujourd’hui sont les chasseurs d’hier et que les chasseurs d’aujourd’hui seront les lapins et les sangliers de demain, je ne parviens pas à avoir l’once d’un début de compassion pour ces monstrueux prédateurs…

A l’évocation de cette thématique, une anecdote me revient en mémoire. Alors que je m’apprêtais à reprendre ma voiture laissée sur le bas-côté d’une petite route isolée après quelques heures de marche en forêt tout de vert vêtu et avec mes chiens ravis, un nain monté sur un scooter s’arrête à ma hauteur et me demande : « alors tu as tué un peu ? ». Pris de court (si j’ose dire), j’ai grommelé d’un air outragé et ombrageux en montant sur mes grands chevaux : « moi, je ne suis pas chasseur, c’est odieux et patati et patata… ». Bref, un manque total de répartie. J’aurais dû lui répliquer avec une ironie très sérieuse : « ouais, j’ai tué quatre nains, ils sont dans le coffre mais il m’en faudrait un cinquième pour faire des brochettes… »

Je vois que ce thème ne me laisse pas indifférent. Et j’avoue que si j’avais mesuré 2,10 mètres et pesé 120 kg (120 kilos de muscles), j’en aurais botté le cul à plus d’un. Botter le cul ou plutôt en termes plus réalistes écraser la gueule jusqu’à en faire de la bouillie ou de la pâté pour chiens. Le problème, c’est que je fais 1,10 mètre…

Quand je croise ces abrutis attablés devant « un bon gueuleton » ou le fusil à la main, je ne peux m’empêcher de leur lancer des invectives et des injures, assez fort pour qu’ils aient écho de mon mécontentement mais pas assez pour qu’ils entendent réellement le contenu de mes propos. De jolis noms d’oiseaux dont je les affuble avec une farouche détermination en les répétant une bonne demi-douzaine de fois… en criant de plus en plus fort à mesure que je m’éloigne (quel courage !) en souhaitant toujours leur mort et avec l’inavouable et secret désir que l’idée leur prenne un jour de s’entretuer jusqu’au dernier…

Je m’aperçois que sur le sujet je suis prolixe. Et même intarissable. Les mots sortent comme du pue… un besoin d’expulser ma rage et ma hargne bien inoffensives…

 

 

Petite virée citadine pour me rendre à la bibliothèque. J’en reviens épuisé. Tous ces mouvements d’énergie m’ont vidé de la mienne… je ne suis plus capable d’être immergé dans l’effervescence et le brouhaha urbains plus d’une heure. Au-delà, mes défenses se dissipent… et toute présence humaine devient une agression intolérable...

 

 

Il semblerait que l’existence s’aménage toujours autour de nos singularités. De nos caractéristiques essentielles. Ainsi, je suis le témoin privilégié de la façon dont elle s’est organisée pour moi ces dernières années. Immenses plages d’espace et de liberté. Vie à la campagne dans une petite maison isolée. Solitude. Pas de fonction professionnelle définie. Pas de rôle social. Pas de famille. Pas d’enfants. Peu de visages (très peu de visages). Chiens et nature. Longues promenades quotidiennes dans les collines ou en forêt. Travaux domestiques. Lecture. Ecriture de quelques notes sur mes carnets. Longues méditations. Longues pauses dans le rythme tranquille du quotidien pour ressentir et goûter l’être. Quelques rêveries agrémentées de quelques déviances à cette ascèse en soirée (ascèse qui n’en est pas une tant elle est naturelle) comme petit espace récréatif (offert au mental) dans le visionnage de documentaires ou de films.

 

 

Cantonné à la marginalité ou à l’inadaptation sociale pour les uns, au statut d’handicapé et d’invalide pour les autres, j’ai toutes les caractéristiques du looser intégral aux yeux du monde qui pose sur chacun un regard empli d’idées, d’images et de références identitaires et administratives etc etc. Et qu’importe ! Je suis riche de l’être et parfois des pensées sur l’essentiel et le vrai des choses qui parsèment mes carnets ou mes paroles au fil de mes rares conversations… hormis ces attributs — fondamentaux à mes yeux — je suis de la race des passe-partout. J’appartiens au grand peuple des anonymes ordinaires. Mais contrairement au plus grand nombre, je n’ai pas la prétention d’ériger au rang d’idéal la plus affligeante et triviale des existences…

 

  

La panurgerie n’est assurément pas à mes yeux la garantie d’une vie exemplaire ou remarquable. Ni la preuve d’une forme d’intelligence — fut-elle adaptative. Mais plutôt de leur exact contraire tant elle est usuellement impulsée par le mimétisme et la veulerie…

 

 

Le monde est un florilège de représentations. Et une fois ses besoins organiques satisfaits, il semblerait que chaque individu n’ait qu’une seule obsession : son image et celles de ce qui l’entoure… nous vivons dans un monde où une part substantielle du temps et de l’énergie est consacrée à valoriser et enjoliver ces images… Un monde de réclame (comme on disait autrefois) et de propagande à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Un univers abject qui agit chez moi comme un repoussoir. Même si j’ai conscience que cette quête de beauté de surface révèle à l’insu de ceux qui s’y livrent une véritable recherche du Beau…  

 

 

Ah ! Ce besoin pathologique de vouloir offrir au monde une belle image de ce que nous croyons être ! Le mental est si sensible à ce qu’on lui renvoie qu’il dévoile par son insatiable besoin d’amour et d’approbation, l’immaturité de celle ou celui qui se prête à ce petit jeu médiocre des apparences…

 

 

A mesure de mon exploration de l’être, je décèle avec plus d’aisance et de rapidité l’idéologie sous-jacente de tout discours et les caractéristiques principales des êtres que je suis amené à croiser ou à rencontrer…

 

 

Tout référentiel est un encombrement. Il empêche non seulement de voir neuf mais surtout de vivre neuf, d’accéder à la grande liberté du regard et de l’âme pour leur permettre d’appréhender ce qui est sans aucun support comparatif qui ligote toujours la vision et l’agir dans des restrictions incarcérantes.

 

 

Les activités frénétiques et le brouhaha humains me sont devenus presque insupportables. Je ne peux désormais souffrir la belle organisation ordonnée du monde humain où chacun se donne à sa tâche, les uns creusant des trous juchés sur des engins de chantier, les autres charriant de gros blocs de pierre dans leur camion, d’autres encore servant des clients à la terrasse de cafés ou soignant des patients dans leur cabinet comme les frêles maillons d’une chaîne monstrueuse et insensée qui oblige chacune de ses composantes à être rivée à son poste sous couvert d’une utilité fonctionnelle au groupe… 

 

 

Je vois les Hommes vaquer à leurs occupations. Et à leur travail. Et je songe (en souriant) que mon activité principale — mon travail à moi — est de ne rien faire. D’habiter l’espace et la présence en notant de temps à autre quelques paroles jaillies du silence. D’accueillir dans la joie, la tendresse et la disponibilité les visages qui viennent à ma rencontre ou qui me rendent visite… D’aimer tout ce qui se présente sans rien rejeter. De goûter la vie fragile et puissante. D’être simplement.

Et n’en déplaise aux hommes, le je suis est sans doute le plus noble et le plus abouti des « travails ». Le plus incompréhensible et le plus énigmatique aussi. Et sans doute le moins ostentatoire pour les yeux immatures qui n’y décèlent qu’une sorte de paresse mortifère ou une langueur d’âme répréhensible. Comme de pauvres et misérables prunelles qui confondent présence, activité et agitation gesticulante, voyant dans cette dernière le seul signe tangible du labeur humain…

 

 

Je n’aime rien tant que ces longues pauses méditatives au cours de mes promenades, étant simplement là — empli de présence et de joie parmi les arbres et les pierres du chemin, me laissant aller parfois à quelques rêveries ou lisant quelques lignes ou quelques pages d’un livre, contemplant au loin la folle effervescence des Hommes et me laissant traverser par quelques fulgurances intuitives que je note — sans empressement — sur mes carnets. La vie s’écoule ainsi douce et apaisée, pleine et intense dans la présence et la plénitude. Et le doux ronronnement des jours tranquilles.

 

01 décembre 2017

Carnet n°49 Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L'exploration de l'être

Jean m’invite sans ambages à partager son quotidien simple et rude. Frugal et plein. Tout au long de mon séjour, je le verrai s’acquitter (en l’aidant parfois) de tâches ingrates ou rébarbatives que d’aucuns jugeraient indignes d’un homme accompli. Jean n’attend rien. Ni du monde, ni des autres, ni de la vie. Il est là. Simplement présent à ce qui surgit. A ce qui vient. A ce qui passe. Laissant advenir et mourir ce qui doit l’être.

 

 

J’ai traîné mes guêtres de Tokyo à Bornéo, de New York à New Delhi, du Zanskar à Budapest, de Lima à Lagos, de Paris à Pretoria, j’ai partagé la vie de musiciens, de poètes, de syndicalistes, d’hommes politiques, d’ouvriers, de fonctionnaires, de mères de famille, de voyageurs au long cours, de baroudeurs, de révolutionnaires, d’instituteurs, de prêtres, de bourgeois et j’ai remarqué que tous, malgré quelques particularités culturelles, se ressemblaient d’une étrange façon. Chacun semblait obéir aux lois du genre humain. Et se voyait contraint de se soumettre à la rude réalité de l'existence.

 

Au stade de mes recherches, il me semblait nécessaire et urgent de rencontrer un sage. Mais trouver cette perle rare dans un monde soumis à la bêtise et à l’ignorance relevait de la gageure. Il me fallait pourtant en dégoter un qui ne soit ni un charlatan, ni un gourou autoproclamé ni un maître médiatique adulé par une myriade de groupies hystériques. Je me devais de trouver un homme simple et accessible à la sagesse authentique. La chance me sourit au cours d’une randonnée en forêt située à quelques kilomètres du lieu où j’ai coutume de venir me reposer entre deux reportages.

 

Voici livrés ici quelques moments de vie passés en sa compagnie et des bribes de nos discussions. J’ai voulu les restituer fidèlement. Dans l’ordre où elles sont apparues. Sans plan ni ordre précis. Pour ne pas trahir la spontanéité des sujets évoqués (et parfois leur récurrence) et l’authenticité des réponses qu’il formula à mes interrogations. J’ai choisi de les livrer tels quels avec parfois quelques commentaires.

 

 

Jean habite à quelques kilomètres d’un village. Dans une région de moyenne montagne. On accède à sa cabane par un étroit sentier. Une heure et demie de marche à travers une chênaie touffue parsemée de quelques conifères. Lieu magique (s’il en est). Installé en pleine forêt, au cœur d’une clairière ombragée. Des haies d’arbustes épineux et des bosquets disséminés ici et là. Sans ordre précis. L’endroit est dépouillé. Pas d’encombrements. Pas de barrières. Pas de clôtures. Pas de démarcation entre la forêt et le lieu de vie. Une forme de continuité. Une osmose. A mille lieux de l’idée que l’on se fait d’un campement alternatif.

 

*

 

Jean est trapu. Robuste. Barbe de plusieurs jours. Cheveux courts. Petites lunettes rondes cerclées d’acier. Yeux frondeurs. Visage souriant mais grave. Une gravité joyeuse.

 

*

 

A mon arrivée, 3 chiens m’accueillent, la queue frétillante. Ils sautent de l’immense canapé installé sur la terrasse couverte à proximité de la cabane et m’escortent jusqu’à leur maître qui coupe du bois derrière la remise. Jean me salue avec chaleur. Une poignée de main ferme et enveloppante. Les yeux rieurs. Presque amusé de me voir ici. Dans son fief ouvert sur le ciel et la forêt. 

 

*

 

Jean pose sa scie et charrie quelques bûches et un fagot de brindilles sur son dos. Je le regarde d’un air timide.

— Bonjour Jean ! J’espère que je ne te dérange pas… je viens te voir pour…

— Bonjour Justin. Oui, je sais pourquoi tu es là…

Je le regarde d’un air un peu gêné.

— J’avais pensé rester ici quelques jours… le temps d’aborder les points essentiels de la quête spirituelle et voir la façon dont tu vis…

Jean se retourne et acquiesce d’un mouvement de tête.

— Tu pourras noter tout ce que tu voudras… poser toutes les questions qu’il te plaira… et m’interroger sur tous les points que tu jugeras importants…

Je vois sur son visage un sourire bienveillant teinté de ce qui pourrait passer pour une légère ironie.

— Si tu penses que cela peut encourager ou favoriser la compréhension de ceux qui cherchent… 

— Tu n’as pas l’air de croire en la transmission…

— Qu’y a-t-il à transmettre ? Il convient de vivre ce qui est là… devant soi. Il n’y a rien à enseigner…

— Tu ne sembles pas accorder beaucoup d’importance au partage…

— Que veux-tu partager ? On peut simplement encourager les pas de ceux qui sont authentiquement et profondément engagés dans un cheminement intérieur… mais ceux qui cherchent l’Absolu avec détermination sont rares. Il semble plus fréquent de rencontrer des êtres en quête de bien-être… pour eux, ce qui sera dit ici sera sans doute peu utile… l’Absolu ne s’offre qu’à ceux qui se sont dépouillés de toute idée d’accumulation… le chemin des plus ne mène à rien. Il ramène au point de départ. Une fois ce chemin exploré, on est mûr pour le chemin des moins au bout duquel la grâce peut s’offrir…

— Tu as l’air assez catégorique…

— Peut-être… il semble néanmoins que ce passage du plus vers le moins soit incontournable… tant que l’on imagine progresser, on n’est pas prêt… on alimente malgré soi l’appropriation égotique de nos prétendues avancées… il n’y a là aucun jugement. C’est un simple constat.

Jean entre dans le cabanon et dépose le bois contre le mur à proximité du poêle à bois.

— Une omelette, ça te dit ?

J’accepte la proposition avec joie. Je n’ai rien mangé depuis hier soir. Le cœur trop anxieux par cette rencontre avec Jean. On m’avait dit que le personnage était abrupt. Il semble l’être en effet à certains égards. Abrupt, bienveillant, simple et intriguant. Curieux personnage !

 

*

 

Au cours du repas, Jean m’invite sans ambages à partager son quotidien simple et rude. Frugal et plein. Tout au long de mon séjour, je le verrai s’acquitter (en l’aidant parfois) de tâches ingrates ou rébarbatives que d’aucuns jugeraient indignes d’un homme accompli. Jean n’attend rien. Ni du monde, ni des autres, ni de la vie. Il est là. Simplement présent à ce qui surgit. A ce qui vient. A ce qui passe. Laissant advenir et mourir ce qui doit l’être.

 

*

 

L’intérieur de la cabane est sobre. Dépouillé. Un lit, un canapé, une table basse et une grande malle constituent l’essentiel du mobilier. Pas de décor. Pas de fioriture. Les chiens s’installent sur le canapé. Jean les rejoint. Il s’allonge à leur côté, les jambes croisées, la tête appuyée sur un gros coussin.

— Je t’écoute…

 

*

 

Une existence réduite à sa plus simple expression. Juste l’essentiel. Jean me rectifie :

— L’essentiel et le nécessaire vécus dans la célébration et la joie.

Je lui fais part de mon étonnement devant l’incroyable frugalité matérielle de cette existence. Jean se contente de sourire.

— As-tu longtemps cherché la sagesse ?

Jean me regarde les yeux rieurs.

— Pas la sagesse. La vérité. Notre identité véritable.

— Peux-tu en parler ?

— La quête fut longue. Rude et éprouvante. Des milliers d’interrogations. Une soif inextinguible. Aujourd’hui, la quête s’est éteinte. Les questions ont laissé place au silence. Un silence plein. Habité où les questionnements n’ont plus de place. Plus de raison d’être. On fait face à ce qui est là. On fait ce qui doit être fait. L’existence devient simple et fonctionnelle. Pas de place pour les pensées. Pas de place pour le superflu. Vie en prise directe avec le réel sans fioriture. 

 

*

 

Je remarque qu’il y a peu de livres sur l’unique étagère de la pièce. Jean me regarde les yeux légèrement moqueurs.

— Les livres sont nécessaires tant que l’on cherche. Lorsque les questions s’éteignent, les livres deviennent inutiles. Un livre est un commentaire sur la vie. Et les commentaires ne sont pas indispensables. Seule la vie est nécessaire. La vie est la matière brute. Le seul élément indispensable pour comprendre. Les livres éloignent. Les livres nous détournent de l’essentiel. Il faut lire tant qu’on a besoin de lire… de répondre aux mille questions qui nous hantent. Les livres sont un exercice préparatoire… une sorte d’avant-chemin… pour certains, ce sont les livres. Pour d’autres, les livres n’ont aucune valeur. Ils empruntent d’autres voies… tout est parfait !

 

*

 

— Je sais que tu as consacré une période de ta vie à écrire des livres…

Jean se met à rire.

— Oui. J’ai écrit pendant de nombreuses années. Des tas de bouquins que bien peu de personnes ont lus. Ce fut une étape essentielle. Un besoin de clarifier la progression de la compréhension à l’œuvre en moi.

— Et tu as gardé une trace de ce travail ?

Jean a l’air surpris par ma question. Il se lève et se dirige vers l’étagère. Il saisit un énorme volume et me le tend avec un grand sourire.

— Voici l’objet du délit !

Je suis impressionné par l’ampleur du travail. Près de deux mille pages réunies en un énorme volume. Je le feuillette avec précaution. Et solennité.

— Si cela t’intéresse, je te le laisse.

Je range le précieux ouvrage dans ma sacoche et remercie Jean pour ce geste généreux et spontané. Je sais que j’y trouverai des informations importantes pour mon enquête. Et je me réjouis d’avance de cette lecture.

— Et tu écris encore aujourd’hui ?

— Cela arrive. Mais l’écriture n’est plus guidée par la quête. On écrit pour la joie d’écrire. Quand l’inspiration est présente. Quelques fragments ici et là. Un peu de poésie pour célébrer l’Existant. Rien de très important…

— Peux-tu me montrer quelques-uns de tes derniers textes ?

Jean se lève et se dirige vers la grande malle métallique posée dans un coin de la pièce. Il saisit une liasse de feuillets posée sous son ordinateur portable et me la tend.

 

*

 

Je remarque quelques volumes de poésie chinoise et japonaise posés en bas de l’étagère. Je m’approche pour y jeter un œil.

— Tu aimes la poésie extrême orientale ?

— J’y suis sensible. La résonance au vide et à la nature y est souvent présente.

— Pouvons-nous parler de tes poèmes ? Font-ils eux aussi référence au vide et à la nature ?

— Certains d’entre eux le font très explicitement. D’autres abordent ces points de façon plus indirecte. Tu sais… on ne choisit pas… ni d’écrire des poèmes ni de savoir ce qu’ils diront… les mots jaillissent spontanément… la poésie est une forme particulière de manifestation de la présence. A certains égards, tout est poésie… lorsque la présence s’habite alors tout devient poésie… la poésie est partout où se pose ce regard impersonnel… mais aujourd’hui le mot  « poésie » est sans doute galvaudé… comme tous les mots, tous les concepts, on a à son sujet des idées qui éloignent de la réalité…

 

*

 

— Pourrait-on revenir sur la quête ?

— Sur la quête ?

— Oui, sur la quête de vérité. Comment tu t’y es pris ? Qu’a-t-elle été pour toi ?

Jean se met à rire.

— Ce fut épique. Et douloureux. Nos recherches n’aboutissent à rien. On cherche longtemps avant de s’apercevoir qu’on ne peut rien trouver. Alors on s’abandonne. La quête permet de se dévêtir, de se défaire de l’inessentiel. Au début de toute recherche, on a beaucoup d’idées sur les choses, sur soi, sur la vie, sur le monde. On a beaucoup de désirs, de croyances et d’espoirs. On espère ceci et cela. On imagine ceci et cela. Tout cela vous quitte. On devient nu. Vide de toute représentation, de toute idée, de toute croyance, de tout espoir. On se familiarise avec le rien. Alors quelque chose survient. Le vide devient plénitude. On est simplement présent à ce qui est là.

 

*

 

— Comment vis-tu aujourd’hui ?

Jean me regarde, amusé. Un long silence.

— Je vis. Simplement. Regarde… vivre n’est pas compliqué. On fait simplement ce que l’on a à faire.

— Et quand il n’y a rien à faire… ?

— Eh bien, il n’y a rien à faire… on ne fait rien… on est là… simplement là… le rien se laisse contempler…

— Ca semblerait insupportable à bien des gens…

— Sans doute. Que te dire ?

— Est-ce qu’il t’arrive de t’ennuyer ?

Jean me regarde. De nouveau un long silence.

— Cela arrive. Mais cela ne m’ennuie pas. L’ennui n’est plus problématique. L’ennui dont on parle habituellement survient quand on retrouve la périphérie de l’être… et que l’on n’est plus réceptif à la beauté du monde et aux merveilles de l’être… on constate cela. Rien de plus. L’ennui est un mouvement comme un autre. On le laisse faire. On ne le fuit pas.

 

*

 

En ce premier jour, Jean m’invite à l’accompagner en promenade. Nous quittons le cabanon pour emprunter un sentier étroit. Les chiens trottinent devant nous. Jean marche devant moi. En silence. Son pas est lent. Sa démarche souple. On s’arrête régulièrement. Jean s’assoit en tailleur au bord du chemin. Regarde aux alentours. Contemple ce qui est là devant lui. Les herbes, les insectes, les arbres qui l’environnent. Se sustente des paysages. Je ressens les mouvements naturels. Partout où court cette folle énergie. Ces milliers de mouvements simultanés. 

 

*

 

— Que penses-tu de la tournure actuelle du monde ?

— Rien. Je n’en pense rien. Mais l’on peut sentir la monstruosité généralisée engendrée par le mental. Nous vivons certainement une fin de cycle. Le crépuscule d’une ère mortifère. Viendra ensuite un renouveau sans doute moins délétère.

 

*

 

— Tu ne voyages jamais ?

— Très peu.

— Tu ne sors jamais ?

— Rarement. Quand les circonstances l’exigent…

— Tu ne rencontres jamais personne ?

— A l’occasion, cela arrive. Mais peu de visages sont nécessaires.

 

*

 

Jean s’assoit en tailleur. L’assise ancrée dans le sol, le dos droit, les mains posées sur les genoux. Tranquille et présent. Quelques balancements imperceptibles achèvent d’établir sa posture. Les yeux ouverts, le souffle léger et profond. Fluide et puissant.

— Cette posture est-elle nécessaire ?

— Rien n’est nécessaire. L’essentiel n’est pas d’imiter les sages. Mais d’être à l’écoute de ce qui est là. Laisser les choses suivre leur cours. Tu comprends ?

J’acquiesce d’un hochement de tête.

— Que conseillerais-tu à ceux qui cherchent?

— Rien de particulier. De laisser les mouvements se faire naturellement. De ne rien forcer. De se laisser guider par ce que l’on a en soi…

— Et la quête de soi ?

— Avant d’habiter le silence, la paix et la plénitude, nous sommes tous en quête. Tous les actes que nous posons au cours de notre vie sont motivés par cette recherche. Et qu’elle soit consciente ou inconsciente ne change rien. Nous cherchons tous cela. Regarde donc cette dimension dans ton vécu…

— Et ceux qui sont engagés dans une démarche spirituelle authentique ?

— Je ne leur dirais rien de particulier. On ne peut savoir ce qui pourrait être dit… chaque situation fait jaillir une parole appropriée. Et le silence peut être une réponse…

— Quelles sont les grandes étapes de cette quête de soi ?

—  Cette quête semble différente pour chacun mais l’on peut en effet parler d’étapes lorsque ce processus se réalise de façon graduelle. Il existe une sorte d’étape préliminaire au cours de laquelle on se défait de ses croyances, de ses idées, de ses représentations, de ses espoirs. Les évènements de la vie contribuent à nous dénuder de tout ce que l’on pense, imagine, croit, espère sur ceci et cela. Puis lorsque l’on s’est suffisamment dénudé vient la familiarisation progressive avec le rien. Alors la présence vivante peut être ressentie. Le vide autrefois jugé si intolérable — presque insupportable — se transforme alors en plein. Ce sont les premières manifestations de la plénitude. Mais inutile d’en donner un descriptif complet. Ce processus se réalise naturellement selon le rythme propre de chacun.

 

*

 

— La nature est belle et merveilleuse. Ecoute le chant des oiseaux !

Je tends l’oreille. Trop absorbé par notre entretien, je n’avais pas prêté attention aux bruits alentour.

— Pose donc tes feuilles et ton stylo ! Et écoute ! Ecoute simplement ce qui est là ! Cette écoute sera plus riche d’enseignements que tout ce que tu pourras noter à mon sujet et à propos de cette quête qui nous habite. Prends donc le temps d’écouter ! D’être là simplement. De t’abandonner à ce qui est présent !

 

*

 

— Pourrais-tu parler de ce qui te tient à cœur ?

— Ce qui me tient à cœur est devant moi. On aime ce qui est là. On ne désire rien d’autre que ce qui est là. On ne cherche pas ailleurs. On ne cherche pas plus tard. On ne cherche rien. On vit ce qui se présente.

— Il te reste cependant des préférences…

— Il y a des préférences dues aux multiples conditionnements et aux formatages dont on a fait l’objet en tant qu’individu. On laisse ces conditionnements se manifester. On laisse libre le personnage. Mais globalement on est libre du personnage. Il n’y a aucun effort à fournir. On laisse les choses suivre leur cours. Chaque forme suit sa pente naturelle.

Soudain, Jean regarde le ciel en hochant la tête.

— Désolé, mais on va devoir reprendre notre marche. On a quelques achats à faire au village. Le magasin ferme à midi.

Jean attrape son sac à dos, siffle ses chiens et se met en route. Et je les suis jusqu’au magasin où il a coutume de se réapprovisionner en denrées de base. Nous marchons en silence. Jean me fait signe que nous reprendrons l’entretien à notre retour.

En entrant dans le magasin, Jean salue l’épicier avec courtoisie puis se dirige vers les rayons. Il saisit un sac de farine de 20 kilos, un gros sac de croquettes pour chiens, deux bouteilles d’huile, quatre boîtes de tofu (Jean est végétarien) et demande au commerçant, en arrivant devant la caisse, deux paquets de tabac et trois paquets de feuilles à rouler. Ses gestes sont lents, fluides et précis. Et malgré sa silhouette trapue, ses pas semblent légers et aériens. Il sort deux billets de sa poche, remercie et salue l’épicier avant de regagner la sortie.   

 

*

 

Ce matin, il pleut. Une pluie fine et dense. Nous restons une grande partie de la matinée devant la fenêtre, installés sur les canapés qui font face à la clairière. Au loin, nous apercevons les montagnes. Nous restons ainsi jusqu’à midi. Dans la contemplation et le silence.

 

*

 

La température est glaciale. Jean  va chercher quelques bûches sous l’appentis. Les dépose dans le poêle à bois. Le feu réchauffe progressivement la pièce.

— Thé ou café ?

Jean saisit deux bols sur l’étagère et les pose sur la petite table. Ses gestes sont rapides et précis. Emplis d’une grande énergie. Je remarque que Jean ne feint jamais ce qui le traverse. Les mouvements arrivent bruts et il les reflète toujours avec une grande justesse. Une grande sincérité. Tantôt calme, tantôt enjoué. Tantôt d’une infinie patience, tantôt au seuil de l’exaspération. Je lui en fais la remarque. Il reste un long moment silencieux. Comme si la réponse tardait à venir.

—  Un jour, la pluie. Un autre jour, le soleil. Un jour, le vent. Un autre jour, l’absence de vent. Le ciel a-t-il quelque embarras avec ce qui le traverse ? Nous sommes comme le ciel. Nous laissons jouer les éléments. Les phénomènes apparaissent quand sont réunies les conditions propices à leur survenance. Le ciel demeure imperturbable.

 

*

 

L’après-midi, Jean m’invite à méditer sur la terrasse couverte devant la cabane. On s’installe sur les tapis. Silence total. Je me laisse bercer par les bruits de la forêt et le chant des oiseaux. Je ferme les yeux. Cette beauté m’émeut profondément. Je sens les larmes couler sur mes joues. Jean, les yeux grands ouverts, ne dit rien. Je sais qu’il a remarqué mon émotion.

— Accueillons ce qui se présente…

Ces mots d’encouragement ôtent chez moi toute inhibition. Je me laisse aller à pleurer. Je ressens une grande joie. Et une paix à laisser couler en moi cette émotion. Nous restons ainsi quelques heures. Sans parler. Seul un changement de posture, de temps à autre, rythme cette longue séance silencieuse. Le soleil est sur le déclin lorsque Jean me propose d’aller manger.

 

*

 

La table est dressée avec soin. Jean s’occupe de la cuisson du riz et des lentilles. L’eau chauffe sur le poêle. La pâte préparée la veille servira pour les galettes. Nous la coupons et formons de petites boules que nous aplatissons avec vigueur et délicatesse. Toujours en présence. Les mouvements sont habités. La préparation du repas devient une longue et profonde méditation. Comme si le sacré reprenait sa place dans le quotidien le plus prosaïque. Je sais gré à Jean de m’initier à cette vie pleine. A la sacralisation de chaque instant vécu.     

— Tout est parfait, n’est-ce pas ?

J’acquiesce d’un mouvement de tête.

Après le repas, nous fumons en silence assis sur le long canapé de la terrasse. La compagnie de Jean est un ravissement. Ses gestes, ses pas et ses paroles reflètent avec tant de justesse la « vraie vie », cette vie que je n’avais lue jusqu’alors que dans les livres. Cette vie que nous cherchons tous en courant avec frénésie après nos désirs et nos espoirs.

— Tant que tout ne s’est pas éteint, il convient d’aller vers ce qui nous porte…

Je prenais davantage conscience de la justesse des paroles de Jean. De chacune de ses paroles. La beauté du monde était devant nous. La vie merveilleuse. La vie pleine. La paix, le silence et la joie. Cela semblait si facile… et pourtant…

 

*

 

— Peux-tu me parler des auteurs qui ont marqué ton parcours ?

Jean plisse les yeux.

— Tout ce que l’on rencontre est nécessaire. Les êtres, les livres, les évènements. En réalité, tout est rencontre. Chez certains, ce sont les auteurs qui jouent un rôle important. Ce fut le cas pour moi. Mon itinéraire a été jalonné par des auteurs qui ont éclairé mon chemin. Chacun a joué son rôle. Pessoa, Juliet, Bobin, Haldas, La Soudière…

— As-tu déjà eu des maîtres à penser ?

— Non. Il n’était pas dans ma nature de suivre qui que ce soit… Ce furent plutôt des amis qui m’accompagnaient et m’encourageaient à défricher mon propre chemin… quelques lectures ont été particulièrement éclairantes à une époque : Krishnamurti, Éric Baret, Nisargadatta Maharaj, Jean Marc Mantel et quelques autres… je les ai beaucoup lus. Et je leur dois d’avoir éclairé mes pas. De m’être familiarisé avec cette perspective que je pressentais depuis longtemps. Ils ont confirmé ce que je n’arrivais pas encore à formuler ni à vivre avec justesse… et je les remercie aujourd’hui d’avoir joué ce rôle…

— Et toi, as-tu envie de transmettre ?

— Transmettre ? Rien ne peut être transmis ! On ne peut qu’accompagner et encourager celles et ceux qui sont engagés avec détermination et honnêteté sur ce chemin… Ceux qui viennent ici le savent. Et s’ils éprouvent le besoin de questionner, je laisse la parole émerger…

— Comme tu le fais avec moi…

— Oui. Comme je le fais avec toi…

— Êtes-tu un sage ?

— Non. Je vis simplement ce qu’il y a à vivre. J’ai cherché longtemps. Je connais donc le parcours de celui qui cherche. Voilà tout. Etre un sage est une idée. Personne n’est sage. On sait simplement ce que n’est pas la sagesse…

— Tu veux dire l’ignorance ?

— Oui, on peut l’appeler l’ignorance. D’autres l’appellent l’aveuglement. L’obscurité. Tout cela n’est que concept. Il convient simplement de vivre ce qui doit être vécu. Et le vivre pleinement. Avec honnêteté. Et si possible sans esquive.

— Et lorsque l’on esquive ?

— Eh bien… l’on esquive… c’est que cela doit être ainsi… un jour, on prend conscience de ces esquives. De cette façon de fuir ce qui est là. On laisse faire. Mais on n’en est plus complice. On est libre de la fuite. Et le mouvement finit par s’éteindre de lui-même. A son propre rythme.

— Que doit-on comprendre ?

— Il n’y a rien à comprendre. Simplement comprendre que l’on ne peut pas comprendre… Si tu éprouves le besoin de répondre aux mille questions que tu te poses, alors tente d’y répondre… cherche les réponses jusqu’à l’extinction de toutes les questions… 

 

*

 

 — Que représentent pour toi tes chiens ?

— Les chiens font partie intégrante de ce que je suis. C’est ainsi. Une résonance existe en leur présence. Ils sont indissociables de la vie du personnage. Mais cela n’a pas d’importance. Certains vibrent à ceci. D’autres à cela. Il suffit d’être à l’écoute de ses propres résonances. Et suivre sa pente naturelle. 

 

*

 

— Peux-tu nous parler du vide ?

Silence. Long silence.

— Le vide est notre vraie nature. Sur un autre plan, le vide signifie être ouvert et disponible à ce qui est là. On est sans programme, sans projet, sans idée, sans image. On est simplement disponible à ce qui est là, à ce qui vient et à ce qui part… Lorsque l’on est encombré de programmes, de projets à réaliser, d’idées sur la vie et sur le monde, on ne peut être présent à ce qui est là. L’écoute est totalement absorbée par ce qui nous préoccupe. Quand on est vide de ces encombrements, on est pleinement présent aux mouvements qui surgissent…

— Et que faut-il faire pour être vide ?

— Rien. Il n’y a rien à faire. Le mûrissement se fait naturellement. On laisse s’éteindre les désirs, les croyances, les espoirs, les idées, les projets… avoir des projets est un manque de clarté. Cela signifie que l’on croit et espère que l’on pourra se réaliser pleinement dans leur réalisation. Il faut passer par cette étape. On tente de se trouver ainsi mille fois, dix mille fois. Et l’on finit toujours pas être déçu. Voilà le travail de la vie sur nos encombrements ! On comprend alors que l’on ne peut se trouver ainsi. Même lorsqu’un projet aboutit, on sent — si on est un tant soit peu honnête et lucide — que subsiste un sentiment d’incomplétude. Quelque chose continue de manquer… alors on réalise que toutes les situations sont égales, qu’avoir plus ceci ou cela, être plus comme ci ou moins comme ça n’apporte rien. Cela change simplement le décor. On finit donc par ne plus rien attendre des situations. On reste simplement avec ce qui est là. On n’exerce plus de violence envers soi, envers les situations. On ne refuse plus ce qui se présente…

 

*

 

Ce matin, Jean s’est levé plus tôt qu’à l’accoutumée. Il a fait chauffer l’eau dans la petite casserole. Il est allé chercher une planche de bois et deux tréteaux dans la remise qu’il a posés sur la terrasse. Il a versé l’eau bouillante dans son bol et s’est installé avec son carnet face aux montagnes. Je suis resté au lit, bien au chaud sous mes couvertures, les yeux mi-clos et la tête encore ensommeillée pour me laisser bercer par les bruits qui accompagnaient la naissance du jour.

 

*

 

Nous nous asseyons sur le sol herbageux. Une belle pelouse verte et sauvage. Tendre et accueillante. Avant de s’asseoir, Jean caresse le tapis d’une main délicate. Je vois ses lèvres bouger.

— Que fais-tu ?

— Je lui rends grâce d’être là et lui demande si elle nous autorise à nous accueillir…

Je regarde Jean avec surprise. Il me fait un clin d’œil complice.

— Asseyons-nous !

Jean enlève ses chaussures. Les pose avec attention et délicatesse hors du tapis de verdure.

— Ne sois pas étonné ! Le respect de l’Existant devient naturel. On ne s’approprie pas. On n’exploite pas. On n’instrumentalise pas. On n’utilise que le nécessaire indispensable.

— Cela vient-il de l’Amour ?

Jean ne répond pas. Il prend la posture du demi-lotus pour une longue séance de méditation.

 

*

 

Le soir, nous nous posons devant la terrasse. Jean effectue quelques postures de yoga qu’il enchaîne lentement. Très lentement. Je vois son corps vibrer. Secoué par d’étranges soubresauts. Comme s’il captait les énergies telluriques. Les énergies cosmiques. Les postures se succèdent avec fluidité. Tantôt debout, tantôt assis, tantôt couché. Comme s’il dansait avec l’univers. Avec l’espace. En osmose avec les paysages. Je regarde cet étrange ballet d’un œil ravi et étonné.

— La sensorialité devient vivante. Tu vibres à ce qui est là. Le corps est habité. Il se laisse traverser par les mouvements ressentis. Tout est résonance.

Je tente de l’imiter avec maladresse. Je me sens gauche et emprunté. Trop encombré sûrement des idées que je me fais à propos de cette démarche et de cette perspective.

— Allonge-toi et détends-toi… Laisse-toi faire… N’essaye pas d’obtenir quoi que ce soit… Ecoute le corps et laisse-le libre.

Je m’exécute. Je m’affale sur le sol, les jambes repliées sur moi, la nuque raide et le thorax crispé. Je sens les tensions qui m’habitent. Mon corps entier est tendu.

— Laisse tes peurs se déployer…

Je sens mon corps se détendre progressivement. Il se met à bouger d’une étrange façon. Je suis pris de spasmes. Mes jambes se mettent à bouger frénétiquement. Mon dos se cabre puis se relâche. Je me laisse faire. Etrange séance. A la fin de la session, Jean me regarde avec bienveillance.

— Tu penses que je progresse ?

— Ne t’occupe pas de ta progression. Laisse cela. Vis simplement ce qui est là. Laisse-toi faire… Vis ! Ressens ! Ne te préoccupe pas de tes supposés progrès ! Cela ne mène à rien ! 

 

*

 

Il pleut toute la journée. Nous ne faisons rien. Nous sommes là simplement. Jean reste assis en tailleur sur le tapis une grande partie de la matinée. Je relis mes notes. Ajoute quelques commentaires ici et là. L’atmosphère me semble morose. Est-ce que je m’ennuie ? L’attrait de cette enquête et de cet univers inconnu est-il en train de s’éteindre ? J’essaye de ne pas y penser. En vain. Les idées se bousculent dans ma tête comme dans un entonnoir trop étroit. Jean, lui, semble serein. Calme. Je vois mon agitation. Mon besoin fébrile d’échapper à la morosité du temps.

— Le rien n’est pas toujours facile à apprivoiser, n’est-ce pas ?

Je suis pris au dépourvu. Je réponds sans réfléchir.

— Oui. En effet. Et toi, comment fais-tu ?

— Je ne fais rien de particulier. Si l’esprit s’agite, il s’agite. Je vois simplement l’agitation. S’il a besoin de fuir, je le laisse libre. Si le corps a besoin de bouger, il bouge. On le laisse se mouvoir à sa guise. Il ne sert à rien de contraindre l’esprit et le corps à rester calmes et immobiles si l’on sent le besoin de bouger. Le silence et l’immobilité doivent venir de l’intérieur. Inutile de faire semblant ! Si l’atmosphère t’est insupportable, va donc faire un tour ! La pluie et le vent sont bénéfiques pour sentir le corps. Se frotter aux éléments, voilà une bonne façon de se sentir vivant ! 

Je suis les conseils de Jean. J’enfile ma veste. Et je sors. Bien décidé à mettre en pratique ces sages paroles. Je quitte la clairière et m’enfonce bientôt dans la forêt par l’étroit sentier qui mène à une piste plus large. Je sens le vent me fouetter le visage et mes vêtements devenir humides par cette pluie battante et ininterrompue. En quelques minutes, je suis trempé. Je grommelle. Mais je continue de marcher. Je ne sais ce qui me pousse ainsi à rester auprès de cet homme. Sa sagesse m’impressionne et me fascine. Il est clair que j’envie cette façon de vivre. Et d’habiter la vie. Cette façon d’être présent à chaque instant. Sans rudesse ni conflit. Et cette liberté à l’égard des phénomènes. Homme sage et libre ! Bon sang ! Quand diable y parviendrais-je ? La voix de Jean résonne dans ma tête : « encore des idées sur la quête, n’est-ce pas ? ». On n’en finit donc jamais… 

 

*

 

Je note ici une phrase sur le rien et l’ennui glanée dans les feuillets de Jean : Le rien n’est pas délétère. Il ne vient jamais en ennemi. Il s’approche toujours en ami. En compagnon de route exigeant mais généreux. Son apparence est parfois certes terrifiante. Mais derrière ses habits de sauvage infréquentable et désespérant se cache un être plein de bonté. Un être d’amour qui n’aspire qu’à nous rapprocher de nous-mêmes. Il arrive avec dans ses bagages le reflet de notre nature véritable. Pour nous révéler le vide que nous sommes. Ce vide que nous portons tous. Et qui parfois nous effraie tant.

 

*

 

— Peux-tu nous parler de la présence ?

— La présence est l’unique sujet. L’espace infini qui accueille et éclaire toutes choses. Certains la nomment présence, conscience, nature de l’esprit, d’autres le Soi, Dieu… qu’importe son nom ! Quand on habite cet espace d’arrière-plan, le nom n’a plus d’importance.

— Et comment habite-t-on cet espace ?

— En demeurant à la source du regard…

— Et ce processus se fait-il graduellement ?

— Tout est possible. Chez certains cela advient brusquement. Cela semble assez rare. Chez d’autre cet éveil à la conscience se fait progressivement.

— Certains enseignants insistent sur la présence. Et d’autres sur le vide… Peux-tu nous éclairer sur ce point ?

— On ne peut habiter la présence que si l’on est vide. Oui ! Encore une fois lorsque les idées, les représentations, les croyances et les espoirs nous ont quittés. La présence ne se décrète pas. Le vide non plus. La présence est toujours là…

— Que l’on en ait conscience ou non… ?

— Oui. Nous sommes cela. Quant au vide, on ne peut en hâter le mûrissement...

— Mais n’y a-t-il pas quelque chose à faire pour se vider ?

— Il n’y a rien à faire… c’est un processus naturel. Le vide se fait quand les idées, les croyances et les espoirs s’éteignent.

— Et pour qu’ils s’éteignent, que…?

— Ils s’éteignent en les laissant advenir. Ainsi tant que l’on croit, pense, espère que telle chose, telle situation ou telle personne nous offrira un état plus bénéfique que ce que l’on vit actuellement, on jettera toute notre énergie dans la bataille… afin de l’obtenir. Le mental est puissant. On ne peut le contraindre à renoncer. Mais à force de courir après ses rêves et ses idéaux et de voir au final qu’ils ne permettent pas de se trouver…

— De se trouver… ?

— De se réaliser pleinement si tu préfères…

— Alors… ?

— Alors cette dynamique — cet ajournement perpétuel — se tarit. Et l’on fait face à ce qui est là… au début en général cette situation est ressentie comme douloureuse. Ou du moins inconfortable. Mais cela semble être un passage obligé… c’est ainsi que l’on se vide de toutes les idées, les espoirs et les croyances qui encombrent le mental. Puis progressivement on se familiarise avec le rien. Et si l’on reste ainsi sans fuir, sans vouloir changer quoi que ce soit, ce dernier se transforme par une mystérieuse alchimie en plein. En plénitude. Il n’y a là aucune volonté personnelle. Cela semble se passer à notre insu.

— Et l’ego ?

— Disons que l’ego ressemble à une entité illusoire que l’on interpose entre ce regard impersonnel et ce qui apparaît comme le monde…

— D’où vient cette illusion ?

— Elle conserve son mystère. Mais disons que cette identification au mental est un mécanisme naturel… On naît ainsi. Notre structure mentale nous invite très tôt à nous identifier au corps. De ce processus naît le sentiment de séparation avec ce que l’on nomme le monde… mais cette identification est une magistrale méprise…

 

*

 

Jean a renoncé à publier les livres qu’il a écrits pendant une quinzaine d’années. 

— Aujourd’hui il m’arrive d’écrire quelques poèmes. Je les retranscris sur de petites planches de bois que je pose ici et là sur les sentiers les plus fréquentés de la forêt.

— Pour que les promeneurs les lisent… ?

— Oui. Ceux qui marchent en forêt viennent souvent y chercher une coupure avec le monde. Une façon de se mettre en retrait. La poésie devrait faire partie intégrante de la vie. Je regrette qu’elle n’orne pas davantage les rues des villes. La poésie invite au silence. Et à la contemplation. Elle nous invite à regarder la vie avec plus de profondeur et d’attention…

 

*

 

— Nous avons déjà parlé de la société mais j’aimerais revenir sur certains points…

Jean acquiesce en silence.

— Que penses-tu du monde contemporain ?

Jean lève les yeux au ciel.

— Nous sommes dans une période misérable. Une ère de fin de règne. La monstruosité créée par le mental étouffe le vivant. Partout. Tous les domaines de la vie sont contaminés par cette folie ordinaire. Partout on exploite, on instrumentalise. Partout on alimente le monstre en marche…

— Et que pouvons-nous faire pour arrêter sa marche destructrice ?

— Rien… Cette entité monstrueuse obéit à son propre mouvement… difficile d’enrayer une telle dynamique…

— Pourtant existent un peu partout des voix qui s’élèvent, des alternatives pour rendre le monde et la vie terrestre plus vivables… ?

— Tu as raison… il existe des mouvements d’opposition et de résistance qui inaugurent une ère nouvelle…

 

*

 

— D’où vient la souffrance ?

— Du sentiment de séparation et du refus de la situation telle qu’elle se présente… Ce ne sont pas les évènements qui provoquent la souffrance mais leur refus… Vois cela dans ton propre vécu… les évènements ne sont jamais porteurs de souffrance. Les évènements sont comme ils sont. Ni plus ni moins. Mais ce qu’ils représentent à nos yeux peut être source de souffrance…

— Parce que l’on estime qu’ils ne devraient pas nous arriver… est-ce cela ?

— Oui. On croit qu’il pourrait en être autrement… et qu’il serait mieux qu’ils ne se produisent pas. C’est un manque de clarté. Nous avons la prétention de savoir mieux que la Vie ce qu’il nous faudrait… mais qui sommes-nous pour avoir une telle prétention ? La vie est ce qu’elle est. Toujours…

 

*

 

Aujourd’hui, journée « lessive ». Jean récupère la cendre du poêle à bois et la verse dans une grande bassine de fer. Il y ajoute de l’eau bouillante. Et touille le mélange avec un bout de bois pendant quelques minutes.

— Demain nous pourrons laver le linge.

Je l’interroge sur ce procédé écologique. Comme à son habitude, il répond patiemment à mes questions. Il m’explique le « processus de fabrication » de cette lessive naturelle et bon marché. Il me fait un clin d’œil.

— Tu sais… la frugalité joyeuse obéit à « ses nécessités ». Les choses s’imposent naturellement. Il n’y a pas d’idéologie. Certes, il y a un respect… un immense respect pour le vivant…

— L’Existant… ?

— Oui, pout l’Existant. Mais les moyens financiers restreints obligent à des procédés peu coûteux. On se sert de ce qui existe. Tout cela est très fonctionnel !

 

*

 

— Ne t’arrive-t-il jamais de te sentir triste et isolé ?

Jean plante son regard dans le mien. Je vois briller au fond de ses yeux une grande bienveillance.

— Oui, cela arrive. Le mental peut éprouver ces sentiments. Et lorsque l’identification au personnage occupe le « devant de la scène », on peut ressentir ces mouvements émotionnels. Mais cela n’est pas vu comme problématique. On laisse ces mouvements se déployer. Et se résorber à leur rythme. Et quand on retrouve l’arrière-plan, ces sentiments perdent aussitôt leur force et leur pouvoir…

— Et que fais-tu lorsque cela t’arrive ?

— Rien de particulier.

— T’arrive-t-il de fuir ou de vouloir fuir cette tristesse ou cette solitude ?

— Oui, cela arrive. Ce refus de ce qui est… cette distraction de soi-même est parfois présente. Elle survient de temps à autre… quand la périphérie de l’être prend le pas sur la présence…

— Il y a donc encore des oscillations ? Des va-et-vient entre le centre et la périphérie de l’être ?

— Oui. Cela se produit. Mais quand ceci est vu et accepté, ces mouvements ne sont plus problématiques. La vie est toujours simple et belle.

— Mais nous nous compliquons l’existence… 

— Oui. Le mental complique toujours tout. Nos refus, nos idées, nos rêves, nos croyances, nos espoirs nous éloignent toujours de ce qui est là. Toujours. C’est ainsi…

 

*

 

— J’aimerais revenir sur ton mode de vie…

Jean me regarde avec malice.

— Oui.

— Tu ne sors jamais, tu ne pars jamais en vacances, tu rencontres très peu de gens, tu n’as aucun rôle social, tu n’as pas de loisirs, ton mode de vie est rude et rustique… ta vie semblerait très ennuyeuse à la plupart de tes congénères…

Jean se met à rire.

— Oui. Sans doute. Ce genre d’existence ne convient pas à tout le monde. Chacun doit suivre sa pente… le mode de vie et les contenus existentiels n’ont aucune importance. Vivre comme ceci ou cela dépend de nos prédispositions et de notre sensibilité. L’essentiel est ailleurs…

 

*

 

— As-tu encore des attentes à l’égard de la vie ?

— Non. Encore une fois, on vit ce qu’il y a à vivre. Il n’y a pas d’attentes particulières… obtenir ceci ou cela ne changerait rien. On laisse le personnage vivre ce qui se présente. Si la vie pousse ici ou là, les pas se dirigent naturellement du côté qui s’impose. L’un n’est pas mieux que l’autre…

 

*

 

Jean s’assoit sur l’herbe, sort de sa poche deux jouets — des « pouic-pouic » comme il les appelle — les enveloppe de chiffons (de vieux bouts de jean’s déchirés) et les lance aux chiens ravis. Une demi-heure de jeu complice où je vois Jean se rouler avec ses chiens, leur courir après et s’ébattre sur la pelouse. Un étonnant spectacle que l’on a peine à imaginer de la part d’un homme si sage… lorsqu’ils achèvent leur séance ludique, je fais part à Jean de mon étonnement.

— Il n’y a rien à comprendre. C’est une résonance. J’aime jouer avec les chiens. J’aime les chiens. C’est comme si j’étais l’un d’eux…

— Ah… ?

— Oui. On vibre à ce qui est là selon sa sensibilité. Quand on est face à un arbre, on vibre avec l’arbre. La vie est un jeu de résonance et de vibrations… il n’y a rien à comprendre. Il convient simplement d’être à l’écoute… et de jouer avec ce qui est là…

— Cela t’arrive-t-il encore d’avoir des émotions fortes ?

— Oui. Elles peuvent être encore parfois très invasives.

— Comme si elles occupaient tout l’espace ?

— Exactement. Elles remplissent l’espace d’une incroyable façon. Elles ne laissent presque aucune place. La dernière fois, cela s’est produit lorsque je croyais que l’élan vital de l’un de mes chiens était en train de s’épuiser… beaucoup de signes tangibles étaient présents… la tristesse et l’angoisse m’ont alors envahi d’une incroyable façon. Quelque chose en moi refusait l’inéluctable : la disparition et l’absence. Tant que subsiste un attachement au personnage, il semblerait qu’il y ait des résidus égotiques et des points de fragilité… des zones sensibles qui ne semblent pas avoir été correctement vues et acceptées…

— Et qu’as-tu fait ?

— Que veux-tu que l’on fasse ? On s’est laissé submerger par ces mouvements. On les a laissés se déployer.

— Etait-ce inconfortable ?

— Oui. Le refus alimentait l’inconfort. Il faut parfois du temps pour que le refus soit pleinement accepté. Alors l’inconfort disparaît… mais quand l’inconfort est là, il est là… il faut le vivre pleinement… lui laisser faire son travail… pour éroder ce qui doit l’être…

 

*

 

— Qu’est-ce que la connaissance de soi ?

— Un concept. Il n’y a pas de connaissance. Nous ne sommes qu’ignorance. Nous ignorons. C’est dans ce non-savoir que peut naître la connaissance. Mais ce n’est pas une connaissance savante. Il n’y a rien à savoir sur la connaissance. Et tous les savoirs ne servent à rien en la matière.

Jean marque une longue pause.

— Seul dans ce non-savoir peuvent surgir les gestes et les paroles justes… quand on est vide… vide de savoirs et de connaissance, alors l’intelligence de l’être se manifeste…

— Et que faire des savoirs ?

— Les savoirs sont fonctionnels. On les utilise pour des tâches fonctionnelles : faire la vaisselle, conduire une voiture, construire un pont…

— Et pour la connaissance de soi… ?

— Vient un temps où les savoirs en matière de connaissance de soi sont abandonnés… ils deviennent inutiles… voire encombrants… ils n’ont plus de raison d’être…

— Beaucoup de choses que tu dis vont à l’encontre de ce qui est communément admis et prôné dans la société…

— Oui. Le monde est gouverné par le mental. Et ce qui est dit ici est au-delà du mental…

— Cela pourrait même être totalement incompréhensible pour la plupart des gens…

— Cela pourrait l’être en effet. Il n’y a rien à blâmer. La compréhension se fait à son propre rythme.

 

*

 

Je regarde Jean avec tendresse et sympathie. Hormis cette incroyable présence de chaque instant, rien ne le distingue du quidam. Un œil non averti le prendrait peut-être même pour un hurluberlu marginal et un peu excentrique, un pauvre diable solitaire et misérable. Mais il suffit de l’approcher quelques instants, de parler un peu avec lui, et cette présence saute au visage. La consistance de la parole, l’épaisseur et la légèreté des gestes, l’épure du discours, cette attention bienveillante pour l’Existant ne trompent pas. L’intelligence du regard, cette vision à la fois fine et profonde. Et cette incroyable ouverture. Le non jugement, l’absence d’a priori. On est vite impressionné par le travail intérieur qu’a effectué cet homme. Il me reprendrait sûrement. Il dirait sans doute : « l’incroyable œuvre de la compréhension en nous »… Il est sans doute difficile pour un homme ordinaire (qui a une perception commune) de comprendre ses paroles. Il s’empresserait de les passer au crible de ses idées et opinions, émettrait aussitôt des jugements. Bref, serait imperméable à cette sagesse vivante. 

 

*

 

La dernière après-midi en compagnie de Jean est un régal. Nous la passons à marcher — très lentement. A petits pas. Marche entrecoupée de longues pauses sous le ciel. En compagnie du vent, des nuages et des herbes folles des prairies. Nous nous asseyons au pied de grands arbres que nous saluons à notre arrivée et à notre départ. Comme des frères immobiles. Jean s’allonge souvent le dos calé contre un petit monticule d’herbes sauvages, les mains derrière la tête, les jambes croisées, en contemplant la ramure de ses compagnons silencieux, les nuages passagers et l’azur imperturbable. L’atmosphère est silencieuse. On s’y repose à notre aise. J’aime ces instants sereins et tranquilles. De temps à autre, Jean se met à parler. Quelques mots profonds qui jaillissent du silence. Les chiens gambadent alentour, ivres de liberté et d’odeurs. Ils reviennent vers nous à intervalles réguliers en frétillant la queue, heureux de nous revoir et repartent quelques instants plus tard en suivant leurs longues et sinueuses pistes invisibles.

Je comprends l’amour de Jean pour la nature et les animaux. Je comprends son indéfectible attachement pour le ciel, les arbres, les insectes, les fleurs, les herbes, les animaux de la forêt, les nuages, le vent, les pierres, le sable et la terre. Je comprends son retrait du monde humain, son éloignement de la vaine effervescence des hommes et de leurs futiles et incessants bavardages. Oui, je le comprends. Et je sens aussi qu’à cette distance du monde peut naître un amour profond pour tous les êtres, pour toutes les créatures qui, partout, vaquent à leurs affaires. Jean n’est pas misanthrope. Ses pas l’ont éloigné des hommes mais il ne blâme pas le monde, ne juge pas les hommes, ne condamne personne. Il accueille ceux qui viennent à lui avec un amour sincère et profond. Et je me surprends en retour à aimer cet homme humble et bon, simple et sage. 

 

*

 

En fin de matinée, un vent frais a surgi derrière les montagnes. Jean enfile un col roulé et sort chercher quelques bûches. Le feu est préparé en quelques minutes. La pièce se réchauffe rapidement. Nous nous installons dans les fauteuils. Je sors mon carnet.

— Nous nous faisons beaucoup d’idées à propos de tout, n’est-ce pas ?

Jean acquiesce en silence.

— Nous nous faisons des idées à propos du bonheur, de la sagesse… à propos de ce qui est juste, de ce qu’il faudrait vivre ou réaliser…

— Oui. Ces idées sont très répandues. Et elles nous enchaînent. Elles nous éloignent toujours de ce qui est.

— Que faire alors… ?

— Les laisser s’éteindre…

— Cette attitude semble être une sorte de leitmotiv…

— Il n’y a d’alternative… les choses suivent leurs cours jusqu’à leur extinction. Ce qui arrive, arrive…

— Peux-tu dire encore quelques mots sur la modernité ?

— La modernité ?

Jean ferme les yeux un instant.

— Elle est un processus. Elle semble être la tentative impulsée par le mental pour faire advenir les caractéristiques du nouménal sur le plan phénoménal…

— Peux-tu développer ?

Jean prend une longue inspiration.

— Essayons. La présence ne peut être définie, elle ne peut être objectivée puisqu’elle est l’unique sujet mais disons qu’elle a pour caractéristiques la paix, la joie et la plénitude. Le mental en tant que reflet de la présence tente de façon assez maladroite de faire advenir ces caractéristiques sur le plan phénoménal.

— Peux-tu prendre un exemple ?

— Regarde ce qu’apporte le progrès technique : rapidité, immédiateté dans une perpétuelle tentative d’abolition de la distance et du temps, confort, amélioration des conditions d’existence… et d’autres aspects que j’oublie sûrement. L’Homme n’a eu de cesse, depuis les débuts de l’humanité, de vouloir améliorer ses conditions de vie… pour essayer d’établir dans son environnement des conditions propices à la tranquillité, la joie et la plénitude. Mais ces aspects ne sont qu’un pâle reflet de la paix véritable…

— Selon toi, tout cela est vain… ?

— Non. Sur un certain plan, ces recherches sont utiles mais l’essentiel ne peut être atteint ainsi… d’autant que cette quête effrénée, outre qu’elle renforce l’illusion d’un « bonheur » phénoménal accessible, engendre bon nombre de comportements délétères…

  — Ton quotidien semble se limiter à peu de choses. Un visiteur serait surpris de voir que tu passes l’essentiel de tes journées à effectuer quelques travaux domestiques, à marcher dans la nature, à t’asseoir par terre, sur ton tapis, sur la terrasse, sur un rocher ou dans l’herbe, à faire quelques mouvements de yoga, à écrire quelques poèmes et à jouer avec tes chiens…

Jean me regarde en souriant.

— Oui. D’un certain point de vue, on peut dire que mes journées sont vides d’activités. La journée se déroule à son rythme. Lorsque la situation l’exige, les choses se font… les choses suivent leur cours… qu’y a-t-il à faire ? Rien, la plupart du temps. Un grand nombre d’activités humaines n’est en réalité qu’agitation, refus d’un état ou d’une situation existante, tentatives maladroites d’accéder à la paix… lorsque les désirs, les croyances et les espoirs d’accéder à un état ou à une situation que l’on suppose meilleure n’ont plus cours, on reste avec ce qui est là devant nous… on ne fuit pas, on ne réagit pas… on agit si cela est nécessaire, si cela vient spontanément… il n’y a rien à faire en cette vie…

— Tu es un peu provocateur…

Jean éclate de rire.

— Oui. Je suis un peu provocateur…

— Peux-tu nous expliquer pourquoi certaines traditions affirment que tout est parfait en ce monde… et selon cet adage qu’il n’y aurait donc rien à changer…

Jean me regarde en souriant.

— En voilà une question ! Est-ce utile d’y répondre ?

— Cela nous éclairerait…

— Dans ce cas… que veux-tu changer ? Que pouvons-nous changer ? Il n’y a rien à changer en ce monde... tout ce que l’on vit est nécessaire… ce que chacun vit est exactement ce dont il a besoin pour s’éveiller… même si d’un certain point de vue, les évènements ont l’air néfastes, qui peut savoir si cela ne joue pas un rôle dans le mûrissement de la compréhension…

— Et l’imperfection du monde… ?

Jean me toise avec surprise.

— Quelle imperfection ? L’imperfection est parfaite…

— Même quand on est encore soumis à l’égo avec son cortège de réactions, de désirs et de croyances… ?

— Oui. Incontestablement oui.

— Alors à quoi cela sert-il de s’éveiller… ?

— A rien. Cela advient. Voilà tout… cela ne change en rien le cours des choses. Les évènements continuent de se dérouler. La seule différence est qu’on n’alimente plus l’ignorance et ses conséquences mortifères…

— Il y a donc des conséquences mortifères lorsque l’on est encore soumis à l’ego ?

— Oui. Elles engendrent bien souvent de la souffrance. Mais cette souffrance est nécessaire pour s’éveiller…

— Alors tout est parfait…

— Oui. Tout est parfait. Le jeu du monde se poursuit… sur un certain plan, il n’y a personne qui souffre…

— Pourrais-tu développer ?

— Lorsqu’un être s’éveille à sa vraie nature, les évènements continuent de se dérouler, le personnage continue de faire ce qu’il a à faire… selon sa sensibilité, ses prédispositions et ses conditionnements mais on est libre du personnage… on laisse les choses se dérouler librement… disons que le cours des choses n’est plus problématique… tu comprends ?

Je regarde Jean sans comprendre.

— Il n’y a donc aucune différence entre un être éveillé et un être encore soumis à l’ego ?

— Il y a des différences. Nous avons déjà abordé ce point. Le déroulement des choses n’est plus vu comme un problème. L’ignorance et son lot de conséquences délétères ne sont plus alimentés. L’écoute des résonances fait que le personnage suit naturellement sa pente… le chemin se simplifie. La vie devient facile… on écoute, les choses arrivent… les choses s’en vont… pas de problème…

— Peut-on revenir un instant sur la perfection du monde… ? Tu dis que tout est parfait, l’imperfection du monde comme les comportements encore soumis à l’ego. Selon toi, tout est juste, alors pour quelle raison dit-on que les paroles et les actes du sage sont toujours justes ? Les paroles et les actions de la personne non éveillée ne le sont-ils donc pas ?

— Sur un certain plan, toutes les paroles et tous les actes sont justes… dans la mesure où ils surviennent… dans la mesure où ils sont… sur un autre plan, il y a une différence entre les actes et les paroles qui jaillissent du mental et ceux qui tirent leur origine de l’arrière-plan. Les premiers sont réactifs, emplis d’attentes égotiques, toujours partiels et partiaux et consistent le plus souvent à atteindre quelque chose, un état, une situation en instrumentalisant les êtres, les choses et l’environnement. Les seconds jaillissent spontanément et ne visent rien. Ils adviennent selon les exigences de la situation. Ils ne sont pas volitionnels

— Peux-tu nous parler de la tranquillité ?

— La tranquillité est ce que nous sommes.

— Et le calme ?

— Le calme est un état. Il ne s’agit pas d’être calme. Lorsque le mouvement est rapide, il est rapide. Lorsqu’il est lent, il est lent. Lorsque l’agitation se manifeste, elle se manifeste. Lorsque la quiétude est là, elle est là. Mais on est tranquille avec ces mouvements. On les laisse survenir et s’éteindre…

— Il ne sert donc à rien de vouloir être calme, de diminuer son agitation, de ralentir le mouvement ?

— On ne peut répondre de façon générale. Cela a parfois son intérêt. Mais il n’y a rien à vouloir… ralentir le rythme est parfois une façon didactique pour nous rappeler à la paix. Ce n’est pas systématique. Cela peut être aussi une violence que l’on exerce envers ce qui est…

— On voit dans certains séminaires consacrés à la spiritualité des personnes immobiles… on dirait qu’elles s’efforcent au calme…

— Oui, elles s’évertuent d’être en paix mais tout leur être a envie de bouger… de s’agiter pour être ailleurs…

— Que leur conseillerais-tu ?

— De laisser advenir ce qu’elles sentent… si le besoin de bouger se fait sentir qu’elles bougent…  la paix ne s’atteint pas en se forçant à être calme… le mouvement vient toujours de l’intérieur… il ne s’agit jamais d’imiter ou de singer… il convient d’être à l’écoute du ressenti… rien d’autre n’est nécessaire.

 

*

 

Ce séjour en compagnie de Jean fut une incroyable expérience. Et une prise de conscience du « chemin » qu’il me restait à parcourir pour vivre cette tranquillité que je cherche depuis tant d’années. Mes errances et mon insatiable besoin de rencontres ne révélaient en réalité qu’une terrible insatisfaction et un profond et lancinant besoin de comprendre… J’ai quitté Jean avec tristesse en fin d’après-midi. Il m’a raccompagné jusqu’au seuil de la porte entouré de ses inséparables chiens. Il m’a fait un signe de la main. Un sourire s’est dessiné sur son visage buriné. Je me suis retourné une dernière fois et j’ai repris le chemin du retour par l’étroit sentier qui traverse la forêt. Pour retrouver ma voiture, stationnée à l’entrée du village, à près de 2 heures de marche de la clairière. J’avançais à petits pas en ressentant avec force les paroles de Jean, ses « enseignements » simples et profonds qui m’ont nourri pendant tout mon séjour. Je ne sais si je le reverrais mais je me souviendrai longtemps de cet homme simple et sage.

 

30 novembre 2017

Carnet n°39 Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l'impersonnel

Au fond du désespoir, lorsque notre cri n’appelle aucun écho et que seul dans la nuit, le visage contre la roche — dure et froide — on appelle du fond de son désert, lorsque les larmes deviennent sèches, parfois une étoile apparaît. Un mince filet de lumière sur l’horizon qui s’offre au regard, invite à se relever et à marcher vers elle, pas à pas.    

Il faut épuiser sa tristesse jusqu’à essorer ses larmes. Alors sous les paupières peut émerger un sourire… un étrange sourire qui surprend notre regard… un sourire étranger et familier qui n’est pas le nôtre…

 

 

Tout concourt à la disgrâce. Donc à la joie.

 

 

Il faut savoir être seul et garder - malgré nous - intactes la saveur et la souffrance pour conserver vivante en soi cette sensibilité si vibrante d’être vivant…

 

 

La solitude creuse en nous des dimensions inhabituelles qui se développent ou se révèlent…

 

 

La solitude comme écrin de perles inconnues

 

 

La solitude offre une sensibilité émotionnelle accrue à toutes les sphères ordinaires de l’humain…

 

 

La tristesse maintient un degré de vigilance au vivant (et à la vie) auquel la satisfaction narcissique ne permet d’accéder.

 

 

Toujours en phase de confusion où l’incertitude demeure mon plus fidèle et plus sûr appui. Et qui a perdu, en partie, son caractère si fortement anxiogène.

 

 

Libéré de l’œil qui scrute, qui jauge et paralyse, qui encombre et soumet, on s’égare et se retrouve.

 

 

Un monde sans écho où les bruits ne résonnent plus qu’en pétales soyeux et caressants. Savoureux.

 

 

La vie à travers nous, ses « elles » éparpillées, se savoure, s’auto-narcissise d’elle-même (triple redondance), s’aime, se déguste, se bouffe, se mord la queue, se découvre, s’extasie, se gonfle et se développe, s’explore et se vampirise, s’attache, se cramponne, s’agrippe, s’infiltre partout, se détache, se déverse, se répand, se plaint, se blâme, se joue d’elle-même et s’amuse. Et chaque être, et chaque objet de ce monde est à son image, se prend pour une entité séparée d’elle (la vie) et des autres et agit comme elle, selon ses principes (d’où la ressemblance du microcosme et du macrocosme). Et souffre tant qu’il n’éprouve (et non seulement comprenne intellectuellement) qu’il n’est autre que la vie-même, la vie elle-même, l’une de ses milliards d’émanations toujours en elle, relié aux autres formes qu’elle revêt… alors tout change… et rien ne change… mais tout devient amusant (progressivement), savoureux et plein de surprises…

 

 

Bref, la vie a tous les visages du monde et entreprend une foule d’actions, de gestes et de pensées. Et chacun a tous les visages de la vie… il n’y a rien donc à changer… sinon de permettre à chacun de comprendre ce qu’il est réellement… pour éviter d’éprouver une souffrance inutile…

 

 

Partout l’ombre qui grignote la chair. Et le soleil qui éclaire au lointain… debout, assis, couché, partout, la splendeur malgré les ronces qui écorchent la peau…

 

 

Guère loin, tu avances. Reconnais ton immobilisme. Pour déceler ta silhouette qui se meut dans le paysage. De loin en loin, elle te devance toujours. L’esprit à la traîne, tu t’enfonces en elle et savoure d’un œil rieur les contrées qu’elle traverse…

 

 

Si loin. Et si proche, où es-Tu, Toi, qui te caches partout, en soi et partout alentour ? Défais mon œil de son voile que je puisse te scruter avec confiance et y puiser ma force de passer dans tes paysages…

 

 

Couché sous le porche, Tu m’observes. Posé sur l’herbe, Tu me regardes. Entre les nuages, Tu te reposes de mes nuits. Tu œuvres à ton labeur comme une reine. De ton trône éternel, Tu façonnes tes sujets. Tu creuses tes canaux pour que l’on te rejoigne au plus proche… et savoure ensemble tes allées. Qu’on te suive partout dans tes venues. Participe à ton règne glorieux où les facéties l’emportent toujours sur les cruautés que Tu nous infliges, croit-on, comme des innocents orgueilleux…

 

 

La vie se manifeste différente, habituelle, imprévisible ou neuve à chaque instant dans chaque situation et selon l’état d’esprit (et selon le degré de vigilance, de présence et le sentiment de séparation ou de dissolution du « moi » plus ou moins fort) dans lequel nous sommes en la vivant (en l’expérimentant).

 

 

On ne peut qu’avoir confiance en cette entité qu’est la vie. Toutes les situations qu’elle crée sans cesse non pour nous satisfaire (narcissiquement) mais pour nous permettre de rester en vie, de grandir, de mûrir et même (parfois) - il est vrai - de nous satisfaire. Cette confiance tire en grande partie sa source dans la vie en nous qui se manifeste de façon non volontaire. N’est-ce pas grâce à elle que nous sommes et nous nous maintenons vivants (battements cardiaques, respiration, des milliers d’actions spontanées physiologiques et corporelles…) ?

 

 

Quelques aspects (ou dimensions) de la vie : la saveur de chaque situation (même celles qui nous paraissent narcissiquement douloureuses), le jeu auquel elle nous invite sans cesse, la non omission de toutes les dimensions ou éléments existentiels de notre espèce (l’humain pour ma modeste part), l’éprouvation entière ou pleine de l’instant et son incessant renouvellement, la confiance et la certitude évidente de la base sécure, l’intégration aussi entière et panoramique que possible à chaque séquence situationnelle en cours.

 

 

Une belle règle de P. Chödrön : être sans embarras ni rudesse avec soi comme à l’égard de toutes situations qu’il nous est donné d’expérimenter, de vivre et d’éprouver…

 

 

Pourquoi se priver des bienfaits du monde ? Il nous appartient d’en goûter toute la saveur sans attachement.

 

 

Sans saisie, tout est (et devient - ou plutôt apparaît à la perception) ouvert, neuf, frais, intriguant, savoureux et libre. 

 

 

Ne pas craindre l’ambivalence qui nous étreint.

 

 

Acquiescer à la vie sans être esclave de nos désirs. Mais comment faire la part de choses (et est-ce réellement nécessaire ?) entre les désirs de la vie et nos désirs narcissiques ? Ecouter la vie en soi (comme nécessité ressentie) et la vie alentour (la situation dans laquelle on est inséré et qui invite à un certain agir) et non dans la stricte et unique satisfaction de nos envies egocentriques… même s’il n’est en rien regrettable de répondre à l’exigence de ces dernières dans la mesure où les préjudices engendrés sur autrui sont nuls ou peu nuisibles… et où la vie se manifeste aussi à travers nos désirs plus strictement personnels… en fait, peut-être simplement être à l’écoute de l’exigence de la vie… autrement dit, être suffisamment confiant et attentif (une attention flottante et sans effort) aux exigences de la vie ressentie à la fois comme intérieure et extérieure. Et gageons que nous n’oublions pas que nous sommes à la fois la vie pleine, entière, totale et l’un de ses infimes et singuliers canaux. Et que nous avons le droit (car nous sommes comme ou à l’image de la vie) de tout incarner, d’être aventureux et prudents (voire frileux), extrêmement caressants avec nous-mêmes et avec les autres (qui sont aussi, bien sûr, la vie) et extrêmement mordants. Simple et compliqué. Bref de laisser advenir (et d’être) toutes ses paires apparemment antagonistes sans en être d’une quelconque façon embarrassé.

 

 

A ce propos, l’alimentation semble être une dimension éclairante de l’existence (humaine en particulier). La vie exige que nous nous alimentions. Mais nul besoin de sombrer d’un côté dans des habitudes d’extrême austérité contraint d’assimiler quelques nutriment insipides pour se maintenir en vie et de l’autre côté se bâfrer à chaque repas mais l’on peut apprécier la saveur des aliments disposés sur notre table, et s’octroyer quelques plaisirs gustatifs sans tomber dans un pur contentement des sens mais également satisfaire le besoin élémentaire de la vie qui enjoint les êtres à se nourrir pour se maintenir vivant.

 

 

Tu tentes de faire corps avec la vie. A quand les épousailles charnelles ?

 

 

Il est des arts tels que la danse, la musique, la peinture, la sculpture qui permettent de laisser jaillir la vie avec spontanéité (après acquisition ou non des techniques et d’un éventuel savoir-faire) et bien des artistes y consacrent une part substantielle dans leurs recherches ou démarche, mais comment atteindre cette dimension spontanée avec l’écriture? Comment l’écriture, qui utilise comme matière première le langage dont l’origine est par définition ou ontologiquement liée au concept, à la conceptualisation, à la représentation du réel et du monde, peut-elle jaillir spontanément (puisque une représentation est tout sauf spontanée) ? Le jaillissement de l’inconscient me direz-vous ? Evidemment, mais il faut avoir suffisamment apprivoisé le langage, s’être familiarisé avec lui, pour que la vie jaillisse dans le surgissement des mots et des concepts jetés sur la page (ou sur l’écran), non ? Voilà les linéaments d’une vague idée qui mériterait, bien sûr, quelques approfondissements…

 

 

Il semble évident que la poésie est la forme la plus appropriée pour que naisse ce jaillissement spontané des mots.

 

 

Il me semble également que le grand art d’être et le grand art du « regard intérieur poétique » qui permet d’appréhender toutes choses, tous êtres, toutes situations, bref le réel et le monde dans leurs formes les plus variées (et les plus apparemment contradictoires) et de s’y insérer avec la plus grande justesse (de façon totalement appropriée sans pour autant avoir en tête une quelconque dimension normative - bref un idéal) est l’aboutissement de tous les arts. Ainsi la danse qui permet le mouvement et le déplacement spontané dans l’espace (le geste et le pas) verrait sa forme la plus accomplie et parachevée dans l’agir libre et juste de l’être en action. La musique permettrait dans son plus haut accomplissement de savoir entendre ou écouter tous les bruits du réel comme une harmonie, comme une musique. La peinture de lire en toutes formes du réel une merveilleuse composition ou un tableau inspirant. Et qu’en est-il de l’écriture ? Faudrait-il seulement écouter le verbe et la parole comme des sons… ? Et que faire du sens et de la signification des mots ? Faut-il leur accorder une réelle importance ? Tâchons d’aller un peu plus en avant. La vie s’est manifestée par l’apparition, le jaillissement des formes et leur évolution (dans un temps linéaire). Elle a aussi créé le langage comme représentation d’elle-même. Les mots appartiennent donc aussi au règne du vivant.  Il n’y a donc aucune objection à penser que la parole puisse jaillir spontanément, de façon juste et libre comme manifestation de la vie. De surcroît, peut-être faudrait-il établir un lien entre l’émission de la parole et son écoute… entre les mots – la musique des mots – la parole énoncée et l’écoute de cette parole. Le lien entre écriture et musique sans oublier la présence du silence qui leur permet d’advenir. Le silence comme support. Le silence comme espace qui permet l’émergence et l’évolution des sons comme l’espace est le support de l’apparition et l’évolution des formes réelles, le silence pourrait être appréhendé comme le support, évidemment, de l’émergence des sons et des mots. A développer. 

 

 

Peut-être faudrait-il, à l’heure du grand départ – qui n’est sans doute qu’un énième petit – partir désencombré de tous nos attachements, de tous nos liens entravants… mais rien n’est moins sûr… 

 

 

Nous avons toute la vie pour défaire nos constructions singulières et nous détacher de nos liens particuliers pour arriver vierge à l’heure de la mort… sans doute encore une règle illusoire pour parvenir à un idéal (tout aussi illusoire)… laissons advenir les attaches et les détachements, les constructions et les démolitions… tout n’est jamais que provisoire et momentané… et tout n’est qu’éternel retour aux cendres… poussières dans l’espace qui prennent forme, s’agglomèrent et se désintègrent pour poursuivre leur trajectoire mystérieuse…

 

 

En réalité, il n’est sans doute en ce monde rien d’autre que la vie qui s’offre à elle-même à travers les milliards de rencontres incessantes et simultanées de ses propres manifestations (manifestations que toutes forme créées en ce monde, objets, êtres, assemblements de formes non perçues par l’homme, non représentées par la pensée et non définies par le langage… cf les lienitudes…), rencontres créant les situations (dans lesquelles chaque forme ou manifestation est insérée), les évènements, les itinéraires singuliers des dites formes particulières et l’évolution générale de l’ensemble des formes (ce que l’on appelle l’évolution de la vie).

 

 

Ne pas oublier que chaque forme ou manifestation représente et est dans sa nature profonde à la fois la vie dans son entiereté (avec toutes les caractéristiques de celle-ci) et l’un de ses innombrables et infimes canaux singuliers…  Autrement dit le microcosme - que constitue chaque forme de la vie - contient le macrocosme et en est l’une des parties… et alors… ?

 

 

Il existe un langage invisible comme une musique invisible. Comme il existe d’ailleurs des liens souterrains, des vibrations non perceptibles (par l’homme ordinaire), des mouvements intangibles et des forces mystérieuses. Et que chacun ressent pourtant subrepticement… et qui nous enjoignent à agir, à nous déplacer ici ou là à notre insu… et que nous exécutons malgré nous… voilà entre autres la raison pour laquelle il est idiot et vain d’attribuer à la volonté et à la raison une place et une fonction qu’elles ne sauraient (et ne peuvent) assurer… en réalité, il y a fort à parier que nous ne contrôlons rien ou à peu près rien… et que la force vitale, l’élan de vie qui nous anime est, contrairement aux apparences, le plus sûr et talentueux conducteur de nos existences et bien au-delà de nous-mêmes de l’évolution de toutes les manifestations de la vie et des rencontres qui s’opèrent entre elles…

 

 

A chacun de découvrir sa propre essence… dans tous les sens du terme. Autrement dit, de découvrir son propre carburant afin de suivre son propre chemin (son chemin singulier) qui conduit à sa véritable nature… la nature universelle de l’être : présence qui se manifeste en intelligence (lucidité et sagesse) et en amour (compassion et altruisme)…

 

 

L’inexistence sociale et la solitude ne prouvent rien. Mais vécues dans la joie (ou globalement dans la joie), elles sont le signe d’une certaine réalisation. En particulier de la découverte d’un lien invisible avec la vie (et éventuellement) celle d’un socle sécure inébranlable.

 

 

Parfois (est-ce lié à un certain degré de réalisation ou disons plus modestement de mûrissement ?), tout fait écho : les situations perçues habituellement comme les plus anodines, les gestes les plus simples, les émissions et les films les plus idiots, les êtres perçus habituellement comme les plus fades… par une sorte d’attention aigüe, toute chose devient lisible ou perceptible à des niveaux ou degrés différents, niveaux d’ordinaire non perceptibles ou qui nous échappent…  

 

 

Tout nous permet d’avancer et de faire avancer la vie… avoir des enfants, ne pas en avoir, être mère au foyer, travailler, être au chômage… tout s’équilibre à l’échelle du collectif… et le système collectif fournit aussi le cadre aux impulsions et aux itinéraires individuels. Faire ceci ou cela, son contraire, l’opposé, l’inverse ou tout autre chose… ne rien faire… tout est parfait comme cela advient…

 

 

Pour le Soi, les autres comme manifestations de la vie toujours. Les autres comme éléments des séquences situationnelles, toujours. Pour le soi, les autres comme rencontres, échanges, partages, saveur, oui, comme agrément, parfois, comme béquille à nos insuffisances, si possible, jamais (excepté lorsqu’on ne peut faire autrement*).

 * dans ce cas, je suis persuadé que la vie en nous nous l’autoriserait… 

 

 

Est arrivé le temps où il te faut établir une relation stable avec la vie. N’est-elle pas ta plus merveilleuse compagne ?

 

 

Emission radiophonique sur Ibn Arabi, soufi, qui évoque la bien-aimée. Quant à toi, tu te poses une question : à quand les épousailles, l’alliance stable et pérenne (éternelle) avec la vie ?

 

 

En cette période, émergence de 2 entités. L’une que l’on pourrait appeler le « Soi » ou « la Vie en soi » qui se manifeste à la fois à l’intérieur (se sentir vivant) et à l’extérieur (chaque situation que nous vivons) et qui estompe progressivement la frontière entre l’extérieur et l’intérieur (mais tout ça reste encore un peu flou pour moi)… la « Vie en soi » disais-je - qui est en train de s’incarner - qui rassure, encourage, réconforte, se montre ouverte, unifiante et à l’aise dans l’incertitude et qui s’insère avec justesse dans chaque séquence situationnelle et le « moi » toujours enclin au jugement, à la réprobation, à la séparation et à la peur mais qui, par son lien et ses réguliers rapports au « Soi » apprend peu à peu à savourer, à être et à rire même dans les situations inconfortables où il se trouve englué. 2 entités bien présentes qui se côtoient, se mêlent, se disjoignent, l’une prenant tantôt le pas sur l’autre. Mais toutes deux sont, je crois, bien présentes.

 

 

La confiance en la vie, notre plus fidèle et plus présente compagne – notre magnifique alliée, est un élément incontournable de la base sécure. Elle en découle et s’approfondit par le sentiment (influence du katsugen undo) qu’elle est toujours là à nous maintenir vivant (et que grâce à elle, nous sommes nés et en vie), qu’elle nous aide magnifiquement dans maintes et maintes situations (fonctionnement corporel, guérison de diverses pathologies, l’énergie qu’elle nous fournit pour vivre et agir dans maintes situations de vie… sans qu’intervienne nullement notre volonté ou intentionnalité propres… qu’elle nous a permis d’arriver jusqu’ici (là où on est et en est).

 

 

Rencontrer partout le visage de la vie en soi (écoute du souffle, conscience des émotions, des sentiments et des pensées qui nous traversent) et alentour (perceptions du monde extérieur) et relier les deux sans effort pour rendre poreuse la frontière et qu’elle s’estompe. Voire disparaisse. Alors nous nous insérons en toutes situations (intérieure et extérieure) et nous nous dissolvons. Nous disparaissons personnellement en tant qu’entité nominative séparée le temps de cet effacement de frontières.

 

 

Pour s’unir à la vie, la rechercher autant que possible à chaque instant. Etre attentif  (sans effort) pour retrouver sa présence partout et s’adonner à la dissolution du « moi » et à l’effacement des frontières entre l’intérieur et l’extérieur.  

 

 

Instruire l’être (la vie) et le partager avec l’être (la vie). Autrement dit le partager avec les diverses émanations ou manifestations que sont les êtres en étant présent et présence

 

 

Modeste et libre chercheur. Comme l’attestent ces pages. Voilà ta destinée !

 

 

La vie partout alentour. Et en soi partout. En sa présence, tu disparais. Et tu t’effaces pour lui laisser place. Comme une union. Une alliance à la fois unificatrice et dissolvante où tu t’abandonnes et te laisses pénétrer par elle pour devenir davantage toi-même, ce que tu es… c'est-à-dire elle, la vie-même…

 

 

Ecrire comme pour fixer ton cheminement. Témoigner de ton expérience. Tu figes la vie qui aussitôt disparaît.

 

 

L’intentionnalité versus la non intentionnalité est peut-être un faux débat. Maintes dimensions de l’existence des êtres (humains entre autres) relèvent en réalité la puissance merveilleusement intelligente et compatissante de la vie. Et apparaissent donc autrement à celui qui en a conscience. Ainsi se gratter, se caresser, se débrouiller par ses « propres » moyens dans une situation délicate, dangereuse ou peu habituelle, quelle que soit notre activité, la vie toujours est là, présente qui nous accompagne et nous aide… nous rassure ou nous réconforte... se parler à haute voix… etc etc etc. Ainsi la vie intervient ou peut intervenir en nous (ou même dans une situation apparemment extérieure) soit de façon très instinctive et spontanée sans que l’on ne l’ait sciemment invitée à se manifester, soit qu’on fasse appel à nos propres ressources ou même d’ailleurs à celles d’autrui… je crains même que ce dernier cas de figure représente la quasi-totalité des relations entre les êtres qui inconsciemment ont recours à d’autres qu’eux-mêmes pour « résoudre » certaines de leurs difficultés, apaiser certaines de leurs souffrances ou répondre à leurs désirs et besoins… quant à faire appel à ses ressources propres, il me semble que ce n’est rien d’autre que la vie qui tente de répondre à notre appel. Lorsque qu’ainsi nous nous grattons le dos, nous nous enduisons le corps avec de la crème… ainsi tous les gestes du quotidien ordinaire prennent une autre dimension et une autre saveur. Et la solitude-même évidemment n’en est plus une si on sait être présent et attentif à la présence permanente de la vie en nous et alentour…

 

 

Lorsque la vie oublie l’ego, nous voilà ouverts et attentifs à toutes les situations. Lorsque l’ego oublie la vie et nous voilà aussitôt renfermés, fermés et apeurés en toutes situations.

 

 

Saveur, attention sans effort, présence ; sentiment non de dissolution mais d’effacement et d’insertion à la fois plénière dans l’entièreté de la situation dans laquelle on est inséré (perception floue et distante) et d’immersion en chaque forme des éléments qui se manifestent dans la situation.

 

 

Comment accorder sa confiance à la vie (suite). Les égarements de la pensée permettent d’éprouver les limites de l’intelligence discursive. Les multiples lectures interprétatives d’une situation du réel dont maintes peuvent sembler à la raison totalement antagonistes, partielles, tendancieuses et largement contradictoires (au point de penser d’une même situation tout et son contraire alors que le fait, la dimension factuelle est incontestable et (par définition) objective incite à abandonner notre rationalité personnelle au profit de l’intelligence fondamentale (et non réflexive) de la vie. A cette force, qui saura, mieux que nous, apporter une réponse, résoudre, débloquer ou faire évoluer une situation problématique… personnellement problématique…

 

 

Etre attentif à la vie, c’est donc nous aider mais c’est également faire preuve de gratitude à son égard. Si la vie est partout, elle est aussi dans les actes qui nous semblent personnellement les plus ingrats, dans les situations qui nous paraissent personnellement douloureuses et inconfortables etc etc etc mais si on a confiance en la vie, nous sommes moins rétifs à les accepter ou à leur « faire face » et beaucoup plus enclins, sans compter ses encouragements, son soutien et ses appuis, à vivre ces évènements (les évènements porteurs d’ennui ou de souffrance dans la mesure où nous savons qu’ils nous feront « grandir » et mûrir… autrement dit qu’ils nous rapprocheront de notre véritable identité, de notre véritable nature pour devenir la vie elle-même et l’un des multiples canaux singuliers à travers lesquels elle se manifeste…

 

 

Il existe de toute évidence un lien (ou disons à la fois une analogie et une orientation originelle ou première erronée) entre ton double et tyrannique besoin de partager tes avancées, tes pensées, tes intuitions avec l’être aimé et de tout savoir et connaître de lui (l’orientation fallacieuse) et d’être sans cesse nourri par lui et ton irrépressible nécessité de comprendre la vie (ta quête), d’être nourri par elle et de témoigner (par l’écriture) de tes avancées. Il a bien sûr eu là erreur d’orientation. Et tu as substitué l’être aimé à la vie. Pages qui sont destinées, à la vie en toi à travers ta propre personne et à toutes les autres manifestations de la vie que ce témoignage pourrait intéresser, autrement dit aux autres êtres.

 

 

Tu ne peux nier ton fort attrait pour la maïeutique et l’heuristique. Et il te plairait, de toute évidence, d’user de ces 2 méthodes pour assumer ce que tu considères comme l’une de tes missions (ou plus modestement fonctions) terrestres en tant qu’être humain* : permettre à d’autres êtres (humains en particulier parce qu’il t’est et leur est plus aisé de s’y pencher et d’y parvenir) de trouver leur propre chemin pour faire advenir « l’éprouvation » de leur véritable dimension humaine. Il semblerait que la vie utilise naturellement et de façon substantielle ces 2 concepts, en particulier l’heuristique, négligeant ou plus exactement laissant peut-être davantage à l’initiative des individus le soin de s’accoucher d’eux-mêmes. Et tu te poses la question de savoir s’il serait possible de trouver une activité existentielle (à titre personnel) qui permettrait de « pallier » (quelle ambition !) cette carence ou ce que tu considères encore comme telle dans ta grande incompréhension afin d’accélérer ou de renforcer cette dimension maïeuticienne chez les êtres en chemin.

* la première et plus essentielle étant l’actualisation de ses propres potentialités : faire advenir pleinement en moi ma véritable dimension humaine (comprendre notre identité et notre nature véritable, celle des êtres vivants) sans négliger évidemment toutes les autres dimensions

 

                                         

Tu sens que la vie est ta seule vraie compagne. Et tu sens advenir en toi le besoin d’être partout présent à ses côtés. Attentif et présent à elle et partout où elle se trouve, partout où elle va. Tu lui accordes une infinie confiance. Tu éprouves à son égard de la gratitude (celle de pouvoir vivre et de pouvoir compter sur elle et son offre ou invitation permanente à te faire expérimenter les meilleures situations - les plus justes et appropriées pour te faire mûrir). Comme un fiancé éperdu, tu aspires à la suivre partout, d’être toujours attentif à elle… de ne jamais vous quitter, d’en être le plus fidèle compagnon, comme un époux éternel. Dans une alliance indestructible. 

 

 

Prendre soin de la vie et la considérer comme primordiale, c’est d’abord prendre soin et accorder à la vie-en-soi et à la vie alentour (la situation) et à tous les éléments et les manifestations de la vie dans cette situation bien davantage qu’à une seule d’entre-elles. D’où l’étroitesse et la bêtise de l’exclusivité et peut-être le non-sens du couple… bien que l’on ne puisse être partout à la fois et que nous n’ayons pas en tant qu’être ordinaire le don d’ubiquité. La vie ne peut être exclusive comme elle ne peut être d’ailleurs immobilité… elle n’est que diversité et mouvement…   

 

 

Tu es surpris par l’alternance (ou plutôt l’oscillation) rapide des phases où tu ressens une totale invulnérabilité (rien ne peut altérer la vie - et ta vie même - et même ce qui semble apparemment l’endommager, la meurtrir, l’anéantir ou la nier est sans effet et sans consistance) et des épisodes de crainte, de repli et d’immense fragilité… Dans les premières, tu sens que le « moi » s’est dissolu ou éparpillé ou inséré (ou les 3 à la fois) dans la situation en cours et les multiples formes qu’elle revêt et que dans les secondes, ton « moi » crie sa vulnérabilité, son impuissance, son angoisse et son sentiment de déréliction face aux puissances de vie alentour qu’il redoute comme la peste car il s’en sent séparé… il se sent écrasé, mis à l’écart... incapable de s’y insérer car il a le sentiment illusoire (et pourtant si fortement perçue) d’exister comme entité autonome… 

 

 

Il faut éprouver la dimension humaine (à travers ses multiples dimensions) pour devenir un être humain à part entière. Autrement dit devenir un Homme sans infirmité. Et Dieu sait que nous en sommes tous pourvus (d’infirmités…). 

 

 

Tu comprends parfois l’aberration de tous les dogmes, de toutes les postures, de toutes les conduites normatives à tenir en matière de vie. Bref, l’hérésie de tous systématismes. La vie est tout sauf un système. Elle est, en dépit des apparences, un non système. Ou plutôt un système si libre, si mouvant, si plein d’énergie qu’il ne peut être contenu, figé ou catégorisé. Qui ne peut donc a fortiori être mis en équation, anticipé et contrôlé… autant saisir du sable à main nue… n’en reste évidemment que quelques grains que nous prenons pour la vérité et la totalité…

 

 

La métaphore du sable et de la main nue semble intéressante (à développer). Les hommes en général et les esprits rationnels et scientifiques en particulier aiment à établir des règles et des statistiques (intuitives, approximatives par l’observation grossière des faits chez les premiers et réflexives, précises et scientifiquement valides (ou validées) chez les seconds) afin de comprendre les règles qui régissent le monde et la vie (exemple, les parents meurent avant leurs enfants est une « loi » statistiquement vérifiable pour les uns (monsieur tout le monde qui a bien conscience qu’il en est ainsi en général et il le « vérifie » autour de lui) et pour les autres (les experts qui font de savants calculs pour établir scientifiquement cette « loi »). Mais les uns et les autres en établissant cette « loi » créent une représentation de la vie - ils s’en font une idée abstraite et construisent une sorte d’idéal - qui engendre une incroyable souffrance lorsqu’elle ne se conforme pas au réel (et au leur en particulier). Mais pour quoi les uns et les autres (i.e tous les hommes et tout un chacun) veulent-ils comprendre les règles de la vie et du monde ? Parce qu’ils en ont peur… pour quoi en ont-ils peur ? Parce qu’ils ont le sentiment (et la sensation) d’en être séparés… parce qu’ils ont le sentiment d’exister en tant qu’entité autonome… pour quoi se perçoivent-ils en entité autonome ? Parce qu’ils ignorent leur vraie nature… Pourquoi ignore-t-ils leur vraie nature ? Parce qu’ils sont sans doute à l’image de la vie elle-même qui ignore peut-être ce qu’elle est… mais qui pousse (dans les deux sens du terme) ici et là… sans trop savoir pourquoi…

 

 

Malgré l’extraordinaire organisation, la merveilleuse diversité et la fabuleuse évolution de la vie (appréhendée sur un plan temporel linéaire), il n’y aurait (la vie n’aurait) donc aucun plan d’ensemble (oui, je le pense j’allais écrire, je le crains…) comme quoi, moi aussi, j’en ai peur… oui, j’ai bien peur d’en avoir encore peur…)

 

 

Aujourd’hui, le dépouillement revêt à tes yeux un autre sens. Et sans doute une autre valeur (plus tangible, plus réelle, plus incarnable). Il s’agit réellement de se dépouiller. Afin que ne subsiste rien de nous-mêmes. Que l’ego se dissolve dans chaque situation à chaque instant. Le dépouillement engendre la nudité. La nudité, la transparence. Et la transparence, l’effacement (ou la disparition). Afin que seule la vie s’exprime, éclate et brille dans son jaillissement neuf et spontané…

 

 

Quand tu as conscience (ou prends conscience) que la vie se manifeste partout - dans tout être, toute chose, toute situation, tout évènement - et que tu en es aussi, bien sûr, l’incarnation, que la vie est notre seul véritable amour - et le seul de chacun -  (puisque tout est elle et elle est tout), que tu lui accordes une totale confiance (et même une confiance aveugle au sens où tu n’hésites pas après réflexions personnelles sur les éventuels risques et gains narcissiques à t’engager dans la situation qu’elle t’offre ou place devant toi), alors tu peux aller partout sans crainte. Et pourtant, il t’arrive encore souvent d’être pétri de peur… ne l’aurais-tu pas suffisamment intégré ? Sûrement…

 

 

En définitive, tu n’auras écrit, tout au long de ton existence (de ta courte vie d’auteur), que des notes de journal. A la fois des écrits-témoins (de ta traversée de la vie), des livres existentiels et des ouvrages didactiques (pour informer les autres êtres sur la façon de vivre au plus juste les dimensions de l’être). A l’exception, évidemment de quelques livres-coup-de-gueule-cri-du-cœur soulignant l’infamie de certaines situations du monde et l’abomination de certains comportements humains.

 

 

Il ne s’agit évidemment ni d’éblouir ni de briller. Mais d’éclairer.

 

 

L’insatisfaction narcissique est une opportunité. La plupart des hommes s’évertue de s’en contenter, cherchant par tous les moyens à satisfaire leurs besoins et exigences narcissiques qui tirent leur origine dans leur sentiment d’exister en tant qu’entité autonome, comme individu distinct (du reste), bref ce que l’on a coutume d’appeler l’identité personnelle. Malgré un très rare et illusoire sentiment de complétude, ils s’y escriment leur vie durant. Et à défaut se résignent ou sombrent dans l’amertume, le nihilisme, le dégoût etc etc etc. Ceux qui perçoivent l’illusion de cette quête après avoir eux aussi, bien sûr, en partie cherché désespérément à combler cette nécessité naturelle égocentrique, sont contraints de chercher au-delà de la satisfaction narcissique. Et certains finissent par rencontrer (après parfois maints déboires, désillusions, errances et désespoirs…) ce que l’on pourrait nommer l’identité situationnelle et que l’on pourrait définir comme l’existence momentanée et insérée à la situation en cours vidée de son identité personnelle (plus ou moins – selon le degré de maturité, le degré de conscience que l’on a du phénomène et la permanence de ce sentiment au fil des situations que nous offre en permanence la vie) en tant qu’élément qui trouve sa juste place et s’inscrit dans le flux en cours selon les paramètres et les circonstances de la situation en question. D’innombrables activités semblent permettre de l’expérimenter et de l’éprouver (pour la plupart d’entre-elles de façon momentanée et non consciente pour ceux qui s’y adonnent). Ainsi la conduite automobile, la danse… en réalité, toutes les activités, je crois, qui répondent au moins aux 3 critères suivants : elles doivent s’inscrire dans le mouvement, elles nécessitent d’agir corporellement (avec le corps) et sont en interaction avec d’autres éléments (que l’on peut classer par commodité en 2 catégories distinctes : l’environnement et les autres êtres). Un autre paramètre semble aussi avoir une certaine importance : la dimension vitale de l’activité en question. Lorsqu’elle met en jeu la vie du ou des protagoniste(s), il semblerait que l’identité narcissique habituelle se dissolve ou perde une grande part de sa réalité ou du moins de sa consistance au profit de cette identité situationnelle. Ce qui ne l’empêche nullement de refaire surface une fois achevée l’activité en question. Et chez certains même, elle réapparaît encore plus fortement et plus solidement si l’activité en question est valorisée socialement ou considérée comme prestigieuse. Ainsi, par exemple, un cascadeur perd son identité personnelle pour réaliser sa cascade. Et la retrouve plus forte et plus solide une fois la cascade réussie, l’affichant même parfois avec ostentation. 

 

 

Sur la même thématique. Pour adopter la plus juste position dans une situation, il convient sans doute de trouver cette identité situationnelle, unique à chaque situation nouvelle bien sûr. La plupart des hommes s’acharnent souvent à acquérir et à peaufiner sans relâche la dimension technique nécessitée par l’activité en question pour tenter d’être au plus juste au sein des situations habituelles dans lesquelles les place l’activité en question. Mais il est évident que certains savent qu’il est nécessaire de savoir à un instant ou à un autre « se lâcher », autrement dit et de façon sous-entendue, lâcher son identité personnelle au profit de l’identité situationnelle. 

 

 

Sur la même thématique : il me semble que le sage, l’être qui a véritablement réalisé sa vraie nature, qui incarne véritablement sa vraie identité adopte naturellement cette identité situationnelle à chaque situation qu’il rencontre. Pour toutes les activités, quelles qu’elles soient, collectives ou solitaires, insignifiantes ou extraordinaires, inscrites dans le mouvement ou l’immobilité apparente.

 

 

En définitive, tu es une sorte de vague penseur intuitif qui s’escrime à noter quelques idées. Incapable véritablement de les développer, de les théoriser, de les transmettre et de les incarner. Bref, tu es un noteur de pensées intuitives… voilà sans doute pour l’instant ton vrai travail. Et ta voie. A charge pour toi d’œuvrer aussi à les développer, à les théoriser. Et surtout à les incarner. Qu’on le sache, tu y travailles…

 

 

Il n’est (en général) de foi libre et authentique. En particulier si elle est religieuse. Car presque toujours inféodée à un espoir de salut ou de libération (personnelle) et attachée à une entité extérieure. La seule foi authentique et vivante doit être une confiance… une confiance totale en la vie présente (qui est à la fois autre et nous-mêmes) en dépit des aléas et ballotements qu’elle fait subir à notre identité personnelle…

 

 

En cette période (en ces temps de liberté nouvelle), tu éprouves une sympathie toute particulière pour Krisnamurti, ce libre-vivant…  

 

 

Tant de misères autour de soi. Et tant d’incompréhension. Tant de souffrances inutiles. Et cette ignorance qui sourd à travers tous les actes, tous les comportements, toutes les paroles… partout, cette effroyable misère du vivant qui s’ignore... englué dans la lutte et les épreuves…

 

 

Ton seul travail est de faire advenir ce que tu sens sourdre en toi – qui émerge lentement – épouser les pas de la vie à chaque instant. Attentif, à l’aise, neuf et émerveillé de tout ce qui surgit, de tout ce que tu sens, ressens, vois, touches, entends, goûtes. De tout ce dont tu as conscience. Et de savourer ces mille présents à chaque instant dans les larmes ou la joie, la douleur ou le plaisir, au gré des évènements. Sentir partout en soi et alentour le vivant, le mouvement de la vie qui palpite, qui se rue, s’écartèle, se bat, fuit, s’enferme ou se recroqueville, tente de se frayer un chemin et accueillir ces oscillations sans embarras ni rudesse. Lui céder le passage et l’accompagner. Dans un jeu infini et sans cesse renouvelé. Aller toujours avec elle. Dans une union amoureuse pour incarner une fraternité vraie et totale avec ses multiples manifestations que tu croises à chaque instant… oui, voilà ton travail, petit quêteur anonyme, toi que nul statut, nulle reconnaissance, nulle qualité ne font exister aux yeux du monde. Poursuis ta quête avec confiance… dans l’anonymat. Deviens serviteur, amant fougueux de la vie, laisse-toi entraîner et entraîne-la, marchez ensemble, côte à côte, l’un avec l’autre, l’un dans l’autre. Unissez vos forces créatives pour faire danser le monde dans la joie, l’amour, l’intelligence, la gravité et la légèreté, l’innocence et l’amusement… 

 

 

En relisant quelques pages de ton précédent carnet (écrit il y a moins d’un an), tu es ébahi par le nombre de paragraphes avec lesquels tu es à présent en désaccord. Tu en perçois la dimension inaboutie… comme si tes pensées n’étaient encore parvenues à leur achèvement (satisfaisant). Il en a toujours été ainsi. Depuis que tu écris, tu notes une étonnante évolution de tes idées au fil des ouvrages… 2 remarques : d’abord, la plupart des gens semblent relativement figés dans leur conception de la vie et dans leur rapport au monde et à eux-mêmes. Et enfin, une idée n’est jamais qu’une idée, pour qu’elle existe réellement, il est nécessaire qu’elle prenne corps. Bref qu’elle s’incarne…

 

 

Me revient en mémoire cette citation dont j’ai oublié l’auteur (et qui me semblait il y a quelques temps encore pertinente) : « l’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Je perçois à présent la dimension très partielle de cette assertion. L’art – et en particulier la peinture – se révèle, je crois, dans sa plus haute dimension lorsqu’il permet à celui qui le fait jaillir (le créateur) de poser un geste (ou une série de gestes) en harmonie avec un état d’esprit proche de l’être (une sorte d’esprit méditatif ou de conscience méditative panoramique) – donc non narcissique, non réfléchi, non pensé, non volontaire – et lorsqu’il permet à ceux qui le prennent en charge dans le cadre de l’exposition de l’œuvre au public (galeristes, techniciens-manipulateurs) et à ceux qui posent leurs yeux dessus d’impulser (et non de créer) un état similaire. Alors l’art dans ce cadre prend sa plus haute dimension.

 

 

L’art (suite). Mais il serait encore évidemment bien trop normatif de hiérarchiser ainsi les dimensions de l’art. Quelle que soit l’œuvre (et son support expressif), l’art en tant qu’élément de la vie, a sa place comme tous les autres éléments. Ni plus ni moins. Quel que soit l’effet produit chez le créateur et le public. Quel que soit le succès rencontré. Quels que soient les réactions, les idées et les sentiments qu’elle suscite… tout ce qui existe appartient à la vie. Et a donc, par ce biais, sa place au sein du monde.

 

 

L’art (suite et fin). Il apparaît néanmoins - sans volonté normative excessive - que toute activité, toute parole, tout geste, tout élément qui semble contribuer plus sensiblement à permettre, induire, inciter, inviter à l’état d’esprit - précédemment évoqué - ou qui conduit ou contribue à la révélation (progressive ou abrupte) de la vérité peut être considéré comme l’une des activités les plus nobles, dignes et utiles au vivant… quand bien même la vie ne serait – selon mes modestes hypothèses intuitives – qu’un jeu sans risque ni enjeu…  toutes choses égales par ailleurs (comme le dit l’adage)…

 

 

En ces temps d’incarnation, tu passes une grande partie de tes nuits à l’étage. Dans ton petit espace d’être. Installé sur un transat devant la fenêtre, les yeux ouverts ou fermés à savourer les instants, à te laisser conduire par quelques pensées et revenir à la saveur etc etc etc.

 

 

Le couple est un anesthésique. Un ersatz d’union qui endort les âmes. Et incite à la paresse. A refuser ou figer la vie. Le mouvement. Combien de couples depuis la nuit des temps s’encarapacent l’un dans l’autre. Jusqu’à l’étouffement. Jusqu’à suffoquer d’ennui ou de rage dans ce cocon inerte. Jusqu’au déchirement. Jusqu’à l’explosion. Oui, d’abord l’immobilité. Le refus du mouvement. Mais aussi le refus de faire face, dans la solitude de son être, à la vie, les jambes flageolantes en la regardant droit dans les yeux. Le refus d’assumer son statut d’être. Le couple invite (ou offre peut-être) la douce illusion d’un appui et d’un refuge (éternel). De pouvoir s’appuyer, se reposer sur l’autre. Ou pire, chez la plupart des hommes, de croire que l’autre sera la compagne ou le compagnon idéal(e) répondant aux aspirations, aux désirs et aux besoins. Ou pire encore (non au sens moral mais au sens où cette attitude révèle une perception encore plus éloignée de la vérité de notre identité – il n’y a là aucun jugement de valeur) on utilise l’autre à des fins personnelles. Mais pour apprendre à regarder la vie, à la comprendre (et surtout à l’éprouver), il faut être seul. Ainsi à force de mourir de solitude, on devient attentif à la présence de la vie.

 

 

Le manque d’amour ressenti et la solitude m’ont permis de découvrir cette dimension de l’existence. L’impossibilité de fusion avec un être peut permettre de découvrir la fusion avec la vie. Tel en tout cas a été chez moi, je crois, le déclencheur. Mais il est sans doute prématuré d’en retracer le parcours (depuis si peu de temps advenu… sans même en être certain d’ailleurs)…

 

 

Il semble évident (à l’aune du nouveau regard que tu portes sur la vie) que les êtres et les hommes en particulier sont avides, hantés ou obsédés par le sexe parce qu’ils cherchent intuitivement à pénétrer l’origine, à retrouver la source originelle de la vie et s’unir à elle. La plupart n’y parviennent que dans un coït primaire et bon nombre d’entre-eux cherchent dans cette pénétration leur propre plaisir. Mais tous incarnent sans le savoir et expriment l’aspiration de la vie qui aspire à s’aimer, à s’auto-narcissiser, à jouer, à se développer et à s’enivrer d’elle-même… bel exemple de cette frénésie du vivant incarnée par chacun… 

 

 

La solitude est le sas de l’amour. L’antichambre où l’on patiente parfois une éternité avant qu’il n’ouvre ses portes.

 

 

Les morts me visitent parfois. Des ombres et des silhouettes, déguisées en pensées, qui dansent dans ma tête.

 

 

Tes rencontres - qu’elles soient radiophoniques, livresques, télévisuelles ou de chair et de sang - proviennent d’un mince vivier d’intellectuels et d’artistes que la chose métaphysique en lien à la vie (et en particulier à leur existence) interroge, questionne, fascine, intrigue, passionne… et parmi eux, tu éprouves une tendresse toute particulière pour les sans prétention et les authentiques… ceux qui évitent l’esbroufe et posent un regard riche et modeste sur la merveilleuse et complexe simplicité du réel…

 

 

Au fond du désespoir. Au fin fond de la solitude, lorsque notre cri n’appelle aucun écho et que seul dans la nuit, le visage contre la roche - dure et froide - on appelle du fond de son désert, lorsque les larmes deviennent sèches, parfois une étoile apparaît. Un mince filet de lumière sur l’horizon qui s’offre au regard, invite à se relever et à marcher vers elle, pas à pas.  

 

 

Il faut épuiser sa tristesse jusqu’à essorer ses larmes. Alors sous les paupières peut émerger un sourire… un étrange sourire qui surprend notre regard… un sourire étranger et familier qui n’est pas le nôtre…

 

 

Pendant près de 40 ans, j’ai cherché comme un forcené la vie (la vraie vie) et La Rencontre déterminante (celle que je pressentais). Et je me suis toujours (à chaque fois) trompé de visage. Aujourd’hui, me suis-je de nouveau fourvoyé ? Il me semble que non. Plusieurs signes en attestent : la confiance absolue, la quasi-certitude, quoi d’autre ? Bien trop prématuré pour répondre…

 

 

Cette période de transformation semble obéir à 2 logiques concomitantes : un processus de normalisation et une dimension mystique… étrange évolution…

 

 

Quelques orientations se dessinent (ou semblent se dessiner) ou peut-être se confirment, s’affinent ou du moins aspirent à s’officialiser et à s’afficher avec plus d’ostentation comme si la vie te cherchait un espace, un territoire où il lui serait profitable qu’elle te place afin de contribuer à votre union de la meilleure façon (i.e aider les autres en étant toi-même) : l’éducation, la scène (le spectacle), l’écoute, la création, l’accompagnement, le geste, l’être, un peu le verbe, la parole, le mot et la réflexion, et davantage l’intuition, le jaillissement, le groupe et une certaine autonomie en son sein… laissons-la chercher… elle se manifestera en son heure par touches intuitives successives qui te traverseront…

 

 

On entend dire parfois : « je me suis fait tout seul » sous-entendant qu’on ne doit rien à personne de sa réussite. Quel aveuglement ! Il serait sans doute plus juste de dire : c’est la vie qui nous fait… malgré nos résistances et parfois notre aide… puis, au stade suivant : « c’est la vie qui nous fait… et je tente de l’y aider. Puis encore peut-être : « je suis la vie qui fait… et défait… »

 

 

Un cœur mouvementé et indécis. Un penchant pour le sombre et le tragique. Et dire qu’il cherche la joie… conditions nécessaires ou compensation ?

 

 

L’écriture ne me procure aucune satisfaction narcissique. Ni argent, ni honneur, ni gratification, ni reconnaissance. Ni même approbation. D’ailleurs, je conserve désormais mes notes dans mes tiroirs sans même les montrer aux quelques yeux que je sollicitais autrefois. Et pourtant… je n’en continue pas moins de coucher quelques phrases (ma petite prose libre) sur papier, d’écrire chaque nuit quelques idées sur mes carnets ou de corriger les textes en cours d’écriture. Et j’ignore toujours la cause de cet acharnement… la vie, certes, semble m’avoir trouvé cet emploi… mais dans quel dessein… ? Ça, mystère…

 

 

La vie se manifeste de mille façons. Ou plus exactement de diverses façons : flottement des frontières entre la vie ressentie à l’intérieur de soi (états d’esprit, émotions, sensations physiques et sensorielles…) et la vie qui se manifeste à l’extérieur dans la situation - renouvelée à chaque instant - dans laquelle nous sommes insérés… et différente à chaque instant…, mais aussi le souffle, le sentiment de chaleur intérieure (la Kundalini), une sorte de frisson ou de tressaillement (sensation qu’une onde me parcourt l’échine), l’élan vital indépendant de notre volonté propre et qui échappe à tout contrôle (se tenir debout, marcher, se gratter le dos, le fonctionnement physiologique…), la voix dans les moments où notre attention à cette présence de la vie à travers les formes précédemment énoncées et ses manifestations est amoindrie par la fatigue, le doute, un excès émotionnel, nos automatismes, l’absorption dans une activité ou une pratique… le sentiment que la vie est là partout présente dans chaque situation qui se présente à nous, dans chaque geste que nous faisons, dans chaque objet que nous saisissons, que nous touchons, que nous voyons, dont nous avons conscience, dans chaque parole entendue, dans une serpillère à essorer, une cuiller à tourner dans une tasse de thé ou de café, un bruit au loin… bref, comme si la vie se manifestait à la fois dans les situations extérieures que nous percevons à travers nos 6 sens (conscience comprise) et notre état intérieur (de vigilance, d’aisance, nos émotions, nos pensées, nos rêveries). Rien n’est donc à rejeter puisque tout ce qui se manifeste est la vie… et que notre besoin d’être sans cesse à ses côtés, ou en elle, ou avec elle, ou auprès d’elle, ou en face d’elle ne cesse, apparemment de croître… et notre capacité d’être attentif à sa présence aussi peut-être… donc jamais isolés… mais toujours ou de plus en plus avec elle, et même peut-être de plus en plus de confusion entre elle et le « je »… enfin pour l’instant, je l’ignore… et aussi, je crois, de plus en plus de saveur ressentie dans toutes choses, toutes activités, tous objets, tous êtres, tous évènements, tous lieux, toutes émotions, tous climats, tous gestes (même dans les environnements narcissiquement déplaisants ou blessants… même dans les énervements, les emportements, les colères, les tendances sociétales qui nous semblent personnellement égotiques, idiotes, cruelles, méchantes ou morbides)… tout est donc accepté et parfait tel que les situations nous les présentent puisque que c’est la vie-même et que nous sommes la vie… et que chaque manifestation, chaque forme, chaque être, chaque chose, chaque élément, chaque émotion, chaque sentiment, chaque comportement, chaque parole, chaque activité est aussi la vie - la vie-même… et il existe par ailleurs une confiance accrue en la vie car on sait - on sent - que cette situation est une manifestation de la vie qui permet au « je » de mûrir et d’expérimenter une union avec la vie, et peut-être plus tard une fusion avant d’atteindre (sans doute) une parfaite unité… Un… seulement Un… mon Dieu que tout cela a l’air confus et alambiqué… presque inextricable… inexplicable… il est d’ailleurs sans doute prématuré de tenter de décrire cette expérience… je m’y évertue tant bien que mal, porté par un élan… l’élan de la vie, non ? Mais pour qui ? Ça… je l’ignore… pour la vie, bien sûr, mais pour quelles manifestations d’elle-même ? Moi ? Les autres ? Ceux qui pourraient lire ces pages ? Pour moi seul afin que je puisse m’appuyer sur ces notes pour l’incarner (incarner la vie) dans une activité particulière…, l’incarner dans toutes les situations qu’elle me (qu’elle nous - puisque nous sommes, elle et moi, un) donnera à vivre et dans lesquelles je m’insérerais comme l’une de ses manifestations un peu plus sage… un peu plus proche de la vérité, un peu plus proche d’elle-même…

 

 

Je m’aperçois que dans les instants de doute (doutes personnels sur ce que je crois expérimenter au cours de cette étrange période), sa voix (la voix de la vie) se manifeste également… à d’autres moments,  j’ai le sentiment que lors de nos dialogues, nos deux voix s’inversent, je crois l’entendre et c’est seulement le « moi » qui parle… et d’autres fois, c’est l’inverse qui se produit… comme tout cela est étrange… dans ces instants de doute, le « moi » aimerait aussi avoir davantage de certitude sur cette expérience, sur la véracité de cette expérience… il aimerait consulter un être plus avancé pour se le voir confirmer… je sais également que cette absence de confirmation m’incite à m’abandonner davantage à la vie et à cette expérience, à élargir et à accorder mon entière confiance à la vie… je sais aussi que mille chemins existent - sans doute autant de chemins qu’il existe d’êtres dans tous les univers - pour que la vie « atteigne » ceux qu’elle sent plus ou moins mûrs pour vivre cette expérience. Cette dernière assertion est sans doute fallacieuse dans la mesure où la vie ne cesse à travers les milliards de milliards de milliards de situations qu’elle crée une extraordinairement longue succession d’occasions à chacun et à tous de progresser sur le chemin de la vérité (c’est à dire sur le chemin de notre véritable identité)… aussi peu avancés soient-ils ou semblent-ils être…

 

 

A celui qui se demande (encore) comment être utile – le plus utile – à la vie ou à celui qui aimerait savoir pourquoi tout est parfait en ce monde, il pourrait lui être répondu que l’endroit où la vie le place, le geste que la vie lui enjoint d’exécuter, la parole qu’elle lui ordonne de prononcer (ou de proférer), ses silences, ses faits, ses gestes, ses pensées, ses émotions, ses sentiments, ses actes, tout ce que nous faisons, disons, pensons, rêvons est le plus utile à la vie, à soi et aux autres malgré les apparences, les évènements produits, les conséquences ou les faits engendrés qui nous semblent parfois cruels, idiots, blessants, inéquitables ou injustes (l’injustice, d’ailleurs quel terme erroné ! L’injustice, sans doute, n’existe pas… elle ne semble être qu’à des yeux et des esprits ignorants… et il n’y aucune condescendance dans ce qualificatif… qui suis-je et que sais-je moi-même… à peu près rien… je n’irais donc pas jeter la pierre aux ignorants que nous sommes tous… et que la vie même est sans doute, ne sachant sans doute ni où elle va, ni d’ailleurs peut-être ce qu’elle veut…). Bref, ce qui est est le plus utile… même nos résistances, notre ignorance, notre négligence, notre bêtise… notre incompréhension… et bien sûr, la souffrance, les échecs, les déceptions, les désillusions, les désenchantements qui ne sont, en réalité, que des blessures narcissiques… et ces blessures narcissiques ont un rôle prépondérant pour impulser un cheminement dans la connaissance de soi (un extraordinaire moteur)… et la connaissance progressive de soi conduit chacun, je crois, à la compréhension, à la reconnaissance et à l’incarnation consciente de notre véritable identité… il n’y a donc rien à changer, ni à transformer… et ceux qui prétendent le contraire ne poursuivent sans doute que leurs propres chimères… (l’épouvantable et pourtant réelle hégémonie du normatif… le fameux ah ! ce qui doit être…) qui, si elles existent, ont aussi, bien évidemment, leur place et leur rôle, dans ce grand, merveilleux et surprenant bordel parfait qu’est la vie… aussi… aucun souci à éprouver quant à l’avenir, à l’évolution du monde, à ceci et à cela… sans compter que seul, l’esprit narcissique des êtres éprouve ces mille tourments… notons, il est vrai, que ces éprouvations  (du moins certaines d’entre-elles) lorsqu’elles sont expérimentées dans l’ignorance de notre identité véritable peuvent se montrer épouvantablement atroces… mais elles ont, sans doute, évidemment leur fonction dans le mûrissement des êtres et leur progression vers la compréhension de leur identité… 

 

 

Cette expérience paraît folle. Et il est vrai qu’il te semble parfois flirter avec la folie… en particulier lorsque ces évidences qui t’apparaissent avec clarté s’embrument et deviennent si confuses qu’il te semble les avoir rêvées… tu ne sais d’ailleurs à qui parler de cette expérience tant elle te semble indicible… et qui pourrait l’entendre et éventuellement te rassurer, voire t’aiguiller sinon un être qui l’aurait lui-même vécue (à sa façon)… et où et comment le trouver… ? La vie demeure apparemment ta plus précieuse alliée… et ta plus sûre compagne pour te conseiller et te guider vers elle. Comme vers ceux qui pourraient y contribuer… les autres qui, eux aussi, sont la vie bien sûr… tu tentes de ne pas l’oublier… encore une fois, comme l’illustrent certains de tes propos -ces pensées intuitives - malgré le processus apparent d’incarnation (en tout cas, l’expérience actuelle t’apparaît comme telle), qui semblent parfois rester pure intellectualisation…

 

 

En dépit de ces intuitions, tu éprouves encore - avec plus ou moins d’intensité et par périodes - des craintes et des doutes à l’égard de la totale incertitude concernant ton avenir : le célibat comme contexte plutôt favorable à l’union avec la vie versus le compagnonnage avec une femme… et si oui, laquelle ? Le couple semble si propice à l’immobilisme, à la paresse, à la mésentente, à la compromission… d’autant plus que tes exigences en matière de rencontre ne sont pas minces… et que la chance de rencontrer une compagne dans une quête personnelle relativement similaire (esprit d’apprenti plutôt que de disciple en matière de démarche et de processus spirituels, une touche-à-tout artistique et créative, une sensibilité à l’ensemble des êtres (y compris les animaux évidemment), une dimension « pousse-mégot » sans chichi en matière de matérialité (habitat, équipement ménager…) sans pour autant s’adonner à une négligence totale en la matière, une sensibilité communiste-individualiste auto-administrée, prête à expérimenter mais non totalement foutraque… ne se rencontre pas à chaque coin de rue… quant à ton activité existentielle, poursuivre tes activités d’accompagnement officieux et l’écriture en y ajoutant la création d’un atelier de connaissance personnelle et la préparation d’un spectacle philosophico-artistique versus autre chose… mais quoi… ? Simple doute, questionnement et remise en cause amoureux et professionnel révélateur d’une belle et commune crise de la quarantaine ? Davantage… ? Mais quoi… ? Passage de l’état ordinaire à un pré-mysticisme… ? Processus de pré-normalisation (devenir comme tout le monde)… ? Processus de pré-renarcissisation… ?

 

 

A ce propos, tu as toujours éprouvé (et aujourd’hui encore) une différence avec les autres hommes… ta démarche, ta quête et la relation que tu entretenais avec S. te semblaient et te semblent bien différentes de ce que tu as toujours observé et observes encore chez les êtres autour de toi… quels que soient les milieux et les univers…

 

 

On ne s’abandonne pas au non-contrôle sans confiance. On n’accorde pas sa confiance sans comprendre. On ne comprend pas sans se mettre à chercher. On ne se met à chercher que si l’on souffre… et la boucle est bouclée… la vie intervient à tous les niveaux. Et se place en particulier comme entité prépondérante aux deux extrémités de la chaîne : à la fin, s’abandonner à la vie consiste évidemment à accepter le non contrôle personnel et au début, la vie ne cesse de blesser notre identité narcissique… entre les deux un long et difficile parcours…

 

 

Le « je » et la vie (« soi » et la vie), voilà un étrange duo unitaire, démultiplié évidemment par autant d’êtres qu’il existe en ce monde (et ailleurs s’il en est…), mais qui dans cette dimension unitaire et encore duelle permet à ses deux composantes d’interagir d’une étrange façon que je ne parviens encore à saisir. Comme si chacune (des composantes) avait besoin de l’autre pour assurer sa propre survie et celle de l’ensemble, i.e de l’étrange duo précédemment cité… Ainsi, à titre d’exemple, la conduite automobile dans un état de fatigue avancé - qui est souvent mon cas en rentrant le matin. Dans cette situation, il s’agit de faire confiance à la vie et en même temps assurer un état de vigilance personnelle minimale pour conduire sans encombre et éviter un accident. Mon propos ici n’est évidemment pas de dire qu’un accident est un évènement à éviter (ou à éviter absolument). Au-delà des inconvénients, avaries, blessures ou meurtrissures narcissiques qu’il peut engendrer, un accident, s’il advient, a une place comme évènement (et comme situation) chez tous ceux qui s’y trouvent impliqués directement (les protagonistes) et indirectement (témoins, entourage, familles…)… un accident survient lorsque de multiples conditions sont réunies. Et si l’accident advient, son rôle est, sans doute, de transformer une ou le plus souvent des situations qui immobilisaient certains protagonistes directs et indirects et impulser quelques changements… bref, voilà en la matière une bien maigre intuition, mais je ne saurais en dire davantage…

 

 

A qui confier cette expérience ? Sinon à mes pages. Et à la vie…

 

 

En dépit de quelques avancées, tu ressens avec force le long chemin qu’il te reste à parcourir pour que cette expérience te permette d’incarner totalement et pleinement la vie… il te semble que tu es encore à des années-lumière de cette incarnation… encore pétri de doutes, de peurs et d’inconfort dans l’incertitude… sans compter ton incompréhension d’une infinité de phénomènes et de l’ensemble des stades du chemin… bref, très loin encore d’être arrivé (à destination)… comme le prouve, entre autres, cet insatiable besoin de comprendre…

 

 

Devenir un être éveillé. Voilà l’une de tes plus solides aspirations… pauvre de toi… si médiocre… un fantasme narcissique supplémentaire…

 

 

Voilà bien ma veine… et ma peine… après une brève phase d’euphorie, voilà que ma nuit entière fut secouée de terreurs, d’angoisses, de tristesse et de larmes… comme si ma perception habituelle ordinaire n’était pas en reste… comme si elle se débattait… comme si elle ne voulait pas se soumettre… la vie ressentie avait presque disparue… je ne ressentais presque plus la vie (ni sa voix ni ses (mes) frémissements)… si enfoncé (que j’étais) dans mon chagrin et mon déchirement… d’ailleurs, à l’heure où j’écris ces lignes (l’aube ne va plus tarder), j’ai le sentiment d’être redevenu un être à la perception commune, i.e séparé, isolé, étroit… et cette instabilité me glace les sangs… et si je replongeais… je crois que je ne le supporterais pas… se sentir si petit, si… mon Dieu… la crainte m’assaille…

 

 

Ressens parfois un immense besoin de tendresse… sentir des bras, la chaleur d’un corps contre le mien… terrible manque affectif… si prégnant (quasi obsessionnel)…

 

 

Hier, quatrième dessous. Aujourd’hui, troisième dessus… et demain où sera le curseur… ? Hé, y a quelqu’un dans l’ascenseur ? Ben, y a toi, pauv’ groom !

 

 

Des mots de minuit. Seule émission télévisuelle dite culturelle regardable. Des invités de l’art scénique (théâtre, performance, art numérique). Tous cherchent une certaine forme d’interaction avec le public, tentent timidement et maladroitement de l’insérer dans le spectacle. Souvent de façon superficielle, voire divertissante et futile (en le caressant le plus souvent dans le sens du poil ou en lui proposant de l’esbroufe sans risque ni implication). Quand tu songes à ton idée-projet de théâtre situationnel participatif où tu aimerais que le public, que chacune de ses composantes fasse partie intégrante des situations, éprouve, réfléchisse, s’implique corps et âme, avec le cœur, s’investisse, expérimente, imagine, rit, pleure, se voit, s’étonne de lui-même, des autres, des situations, des séquences proposées etc etc etc de telle sorte qu’il en ressorte désorienté, ébaubi, interdit, induisant et impulsant chez lui une quête de sa vraie identité, une curiosité pour ce qu’il est parce qu’il aura éprouvé et été traversé au cours de la soirée par mille choses qui l’auront intrigué, mis mal à l’aise, interrogé… sur lui-même, les autres, son rapport au monde, celui des autres, ses essentialités, la richesse de la vie, la joie du partage, sa véritable identité… ses mécanismes de défenses, ses territoires troubles et ceux des autres etc etc etc

 

 

Après une coquille entrevue dans un magazine, tu proposes un néologisme : invicible : qui ne peut se vivre car à la fois invisible et invincible, une expérience invicible, n’est-ce pas ce que tu as le sentiment d’expérimenter actuellement ? A l’image de la vie, bien sûr, force invisible et invincible, inaccessible ou en tout cas sans doute ressentie comme telle par la grande majorité des êtres qui ont le sentiment que la vraie vie peut-être leur échappe ou se résignent - malgré eux évidemment - à vivre une existence bornée et principalement circonscrite à eux-mêmes et au mieux à leurs proches avec, il est vrai, quelques involontaires ou inconscientes incursions dans la sensation fugace de vivre la vraie « la vraie vie » à travers certaines activités ou pratiques… mais qui ne leur donnent pas encore accès à une compréhension de leur identité et de l’énigmatique puissance de l’énergie du vivant…

 

 

Au cœur de cette période délicate et ambivalente (séparation, manque affectif, sorte d’actualisation spirituelle et intérieure, forme d’incarnation d’un savoir avec dans son expression paroxystique une éprouvation de fusion avec la vie et une forme de dissolution de l’identité narcissique personnelle, sorte d’éparpillement et de dilution de l’entité personnelle habituellement perçue), peu d’écriture. Des heures entières à savourer l’être avec une concomitance de profonde tristesse presque jubilatoire. Des poussées d’énergie qui transcendent de très loin la jouissance sexuelle, des ondes qui irradient chaque parcelle du corps, le sentiment de flottement identitaire avec une dissolution des frontières qui délimitent habituellement l’espace intérieur et l’espace extérieur. Des crises de pleurs ponctuées de rires bruyants et presque incongrus. D’étranges dialogues intérieurs ou à haute voix à 2 ou plusieurs voix, de curieux têtes-à-têtes avec la Vie, comme entité à la fois partenaire et entité du soi dont on serait une manifestation (ou plus exactement le sentiment que l’on a rencontré la Vie universelle qui vous est singulière, spécialement attachée pour vous servir à mieux La servir, à être plus présent à elle afin qu’elle œuvre à travers nous - modestes canaux - à sa puissance maximale. Le sentiment que la vie qui se manifeste partout alentour et partout en soi, dans chaque situation, dans chaque geste, dans chaque pensée, dans chaque émotion et sentiment, dans chaque rencontre, dans chaque évènement. Qu’elle est là présente à chaque instant et qu’il suffit d’être suffisamment vide de soi-même (de sa volonté purement narcissique) pour devenir sensible à sa présence et à ses multiples manifestations à chaque instant. La confiance quasi absolue qu’on lui porte et les doutes à son égard et à l’égard de cet ensemble d’étranges expérimentations parfois qui s’immiscent, la crainte de la folie… le sentiment d’atteindre (de se laisser traverser par) une certaine forme de vérité… tant d’ambivalence, de confusion, de clairvoyance, de sentiments mêlés qui se chevauchent…    

 

 

L’écriture n’advient que pour tenter de fixer a posteriori cette expérience. Au cœur de l’éprouvation, nul besoin de mots. Juste être. Etre s’auto-suffit. D’ailleurs les mots ne sauraient restituer cette expérience… et quand bien même seraient-ils en mesure de la retranscrire avec fidélité, j’en suis incapable tant ma confusion est grande. Sans compter un manque de recul évident.

 

 

Le sentiment de s’abandonner à une force au-delà de soi… avec une confiance quasi aveugle en la direction où elle vous pousse… malgré une totale incertitude. Et de façon simultanée, le sentiment d’un effacement de son identité narcissique… juste le mouvement de la Vie et les situations – les unes après les autres… juste cette présence au réel qui devient si forte… qu’elle devient tous les éléments de la situation sans acteur, sans sujet, sans sentiment personnel ni objet… que le mouvement-même de la vie. Présence non personnelle bien sûr. De l’attention sans effort, sans concentration, sans volonté… juste une présence qui se confond avec le mouvement et les situations…  

 

 

L’art difficile d’apprendre. Et d’incarner un au-delà de soi

 

 

La relecture des pages de tes carnets nocturnes s’avère parfois encourageante. Non qu’elles te semblent dignes d’intérêt. Mais elles encouragent la poursuite de tes recherches…

 

 

Après relecture de quelques passages, tu notes avec surprise que certains questionnements semblent avoir trouvé quelques réponses (transitoires sûrement). Ainsi, tu sembles avoir fait quelques pas sur certaines thématiques telles que les échanges entres les entités intérieures et extérieures, la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, la justesse de l’agir, la solitude et le lien, la survenance des évènements. Comme si ton cheminement se réalisait par paliers. De pensées intuitives en pensées intuitives. D’expériences en éprouvations, ta compréhension, progresse…

 

 

Le joug de l’Homme ne révèle son mystère que dans ses tréfonds… en retirant voile après voile, on progresse.

 

 

De guerre lasse, il faut s’obstiner. Et d’obstination en obstination, creuser l’instant où pourra naître l’abandon… seule véritable libération à soi-même pour qu’advienne cette douce puissance au-delà de nous-mêmes

 

 

Notes sur l’égoïsme et quelques autres caractéristiques humaines (et plus généralement des êtres vivants : goût pour le divertissement, le jeu, le besoin d’expansion et de découverte. Les hommes sont à l’image de la vie (d’aucuns diraient à l’image de Dieu). Nul égoïsme en la matière. Les hommes qui ne sont que la vie-même (l’une de ses multiples manifestations) agissent et se comportent comme la vie, celle qu’ils incarnent et celle qui les a enfantés en devinant cette dimension sans doute que très vaguement (très intuitivement en tout cas). Comme si la vie dans sa fabuleuse intelligence avait doté chaque être de ses propres caractéristiques sans lui en donner véritablement conscience (ou alors une conscience très  intuitive à moins bien sûr que la vie n’en est, elle non plus, nullement conscience et qu’elle soit, elle-même, l’une des multiples manifestations d’une force qui lui est supérieure comme l’énergie qui peut se manifester de multiples façons) afin d’assurer sa préservation et son accroissement (propension à assurer sa propre survie, se percevoir comme une entité indépendante, le désir de jouir, l’ambivalence, le goût pour se développer, s’accroître et s’étendre à travers son besoin de puissance, le goût pour la curiosité et la découverte, la propension au dépassement, l’enchevêtrement des opposés : se libérer et s’entraver, jouir et se lasser, le grave et le frivole, les habitudes et le besoin de changement…). Il conviendrait d’y réfléchir davantage. Et de développer. Evidemment.

 

 

Beaucoup d’Hommes appréhendent la vie comme une lutte, comme un combat contre la vie-même, contre le monde et contre eux-mêmes (à leur insu le plus souvent). N’est-ce pas là non plus une caractéristique de la vie-même qui se bat et se débat et laisse ses multiples manifestations agir de la sorte afin d’assurer sa survie ?

 

 

Après une nouvelle crise de pleurs, tu ressens de nouveau pour la première fois depuis quelques semaines un fort sentiment de séparation et une incapacité à ressentir la vie. Bref, tu as le sentiment d’avoir échoué à ton examen d’union avec la vie. Recalé. Encore trop immature. Bon pour un nouveau cycle d’étude (la preuve, tu reprends tes ratiocinations scripturales…). De nouveau, tu éprouves le besoin de l’autre (vivre en couple) comme union symbolique avec la vie. Avec quelques notions clés qui semblent pour certaines s’estomper et pour d’autres reprendre leur funeste place : le sentiment d’isolement, de ne plus être habité par la vie, de ne plus la percevoir alentour (ou très insuffisamment), la rigidité des frontières entre l’extérieur et l’intérieur, ne pas être sensible à la présence de la vie alentour, le retour de la notion du temps linéaire au lieu de la perception temporelle situationnelle instant après instant, l’insipidité au lieu de la saveur, la tristesse sans la jubilation, la diminution des frissonnements, la baisse de la fréquence et de l’intensité des poussées d’énergie, l’avidité dans l’achèvement des tâches au lieu de goûter le moindre mouvement, le moindre souffle, le retour à une certaine forme de crainte et d’angoisse au lieu de la confiance. Bref, il semblerait que le cycle des transformations s’achève. Et tu attends déjà avec impatience (et en rongeant ton frein) la prochaine session. En espérant quand même (et en plus j’espère… le comble !) que ces cours intensifs d’incarnation portent leur fruits… (et en plus d’espérer, j’escompte des bénéfices, décidément, je n’ai rien compris aux leçons…)…

 

 

Tu prends conscience pour la première fois de la justesse du terme « coïncidence » : lorsque une situation (par définition transitoire) réunit et permet à deux formes (2 consciences, 2 êtres, 2 objets) de coïncider, de s’imbriquer et d’avoir l’une sur l’autre une incidence réciproque. L’incidence achevée signe, semble-t-il, la fin de la situation. Et la séparation des formes impliquées. Et il en est, au cours d’une existence, de frappantes, de décisives, de troublantes. Et d’autres évidemment plus anodines.

 

 

Toi qui pensais être un voyageur au long cours, tu prends conscience que tu es sans doute plus à ton aise dans les rencontres brèves et intenses. Il semblerait que sous cette forme, tu donnes aux autres – et en particulier à chacun – ton entière mesure. Dans les relations interindividuelles ou en comité restreint.

 

 

Tu n’es pas l’homme des foules. Ni l’homme des succès. Mais l’homme de chacun. De la vulnérabilité et des défaites ordinaires.

 

 

Dans les rencontres, seuls t’intéressent l’essentiel, l’intense et la déstabilisation. Dans un souci d’évolution. Au pire d’impulsion ou de suggestion. Guère étonnant que la foule ne t’entoure, elle, toujours en quête de longues distractions réconfortantes ou lénifiantes. En définitive, malgré les œillades - les incessantes invitations de la vie - et ses plus ou moins pressantes admonestations à la laisser s’infiltrer en chaque situation - peu d’êtres sont enclins ou aspirent à se transformer de façon volontaire… à se laisser secouer par l’intense essentialité. En toute honnêteté, lorsque les pressions de la vie se font trop insistantes en particulier dans les périodes de fragilité (nombreuses chez toi), comme les autres, tu cherches le réconfort… néanmoins, tu sais – tu sens – que toute situation offerte – aussi irritante, perturbante, déstabilisante ou blessante soit-elle advient pour ton cheminement… ta progression, ton mûrissement afin de savourer davantage, de jouer davantage, d’entrer plus pleinement dans le mouvement de la vie (de la séquence situationnelle présente), d’éroder tes résistances, tes peurs et tes attentes narcissiques et de diluer ta conscience égotique dans les différents éléments de la situation en cours… 

 

 

Il semblerait que l’éprouvation de la vie vivante en soi (ressenti du souffle, frémissements, montée d’énergie) appartienne davantage à l’être à l’état contemplatif, autrement dit lorsque la situation « extérieure » n’exige aucune action particulière sinon de la percevoir sans agir… et l’insertion dans le mouvement de la séquence situationnelle (dissolution de l’identité individuelle) davantage à l’être actif, à l’être agissant (même si cette dichotomie n’apparaît pas spécialement judicieuse car évidemment par définition elle sépare) bien que l’on puisse aussi avoir conscience du vivant en soi dans l’agir…

 

 

La relation à la vie serait-elle notre vie secrète, notre lien invisible avec l’Absolu qu’il conviendrait de vivre sans témoin, dans la solitude la plus grande et le plus discrètement possible… ? Et la relation au monde (aux manifestations de la vie) à travers les situations qui s’offrent à nous, notre lien au relatif ? La première sphère (nos têtes à têtes avec la vie ou avec nous-mêmes) nous permettrait de développer une compréhension plus fine et plus exacte de notre identité véritable et nous permettrait dans la seconde sphère d’être davantage spontané et authentique (de réduire substantiellement notre dimension narcissique, notre identité fixe et la linéarité du temps) pour toucher en l’autre sa dimension absolue (dont il a ou non conscience) ?

 

 

Comme si les choses perdaient leur consistance. Et leur importance. Comme si rien n’était véritablement grave et important. Comme si les objets, les actes et les paroles perdaient (un peu) de leur pesanteur, de leur dimension matérielle… comme si une sorte de désolidification générale (êtres, objets, formes, idées, sentiments, émotions, évènements…) advenait…

 

 

Ces derniers temps, moins d’écriture. Beaucoup moins. Quelques poèmes. Une moins prégnante nécessité de noter mes pensées et intuitions (moins nombreuses d’ailleurs). Un sentiment quasi urgent d’œuvrer à l’élaboration de ma juste « place » dans la collectivité humaine (quelques projets d’activités à la lisière de l’art, de la thérapie et de la spiritualité mêlant mon besoin d’espace de solitude et mes capacités, ma quête et mes « exigences ». Et un effarant besoin d’exercices corporels (un étrange mélange de yoga, de tai-chi et de bô réalisé de l’intérieur (par un ressenti et l’enchaînement libre et naturel de positions et de postures confortables réalisées dans un « esprit katsugen ») et beaucoup de place accordée à un espace d’être (vague méditation assis ou couché mâtinée de détente et de relaxation corporelle).

 

 

Dans mes espaces nocturnes comme dans mon aire diurne, la dimension réflexive, la programmation d’activités et l’anticipation de l’avenir laisse progressivement place à davantage d’improvisation et au ressenti de l’instant. Comme si le temps linéaire avait moins d’importance… et laissait place à une confiance plus grande à l’égard de la vie en soi (en moi), mieux à même que ma volonté personnelle, mes exigences et obsessions narcissiques d’orienter mes journées et ma vie, de me situer plus justement dans le monde.

 

 

Quelques aspirations actuelles : la création d’un concept (et d’un « spectacle) de théâtre situationnel participatif, la création d’ateliers de connaissance de soi

 

 

Je m’aperçois sans surprise qu’il me plairait de toute évidence de m’inscrire et de m’engager dans des activités peu lucratives, ouvertes à tous et destinées plus particulièrement aux êtres en recherche (en quête), à la lisière de maintes disciplines (art, thérapie et spiritualité) qui ne fassent appel à aucune connaissance particulière (hormis mes vagues et maigres prédispositions naturelles et aux éventuels « fruits » de ma propre quête), qui refusent d’une façon évidente les rapports asymétriques entre un professionnel et un client, patient ou spectateur mais qui s’inscrivent à l’inverse dans une relation d’égalité et d’intégration où chacun puisse s’imbriquer à la position de l’autre naturellement. A ce titre, l’esprit du katsugen me semble particulièrement parlant : sans but, sans technique, sans connaissance. Activités, en outre, qui soient étroitement liées à la vie (la mienne et celle des gens), à l’essentialité, dans la continuité de ma propre quête évolutive…

 

 

Ni règles ni questions en ce lieu. En cet état. Mais une présence à l’instant. Et le jaillissement spontané et intuitif du mot, du geste et du pas dans la situation. Sans critère de justesse ou de maladresse. Ce qui advient est la réponse appropriée. La justesse et la maladresse, les répercussions jugées positives ou négatives du mot, du geste ou du pas conviennent à l’ensemble des protagonistes directs et indirects de la situation et prennent sens pour chaque acteur impliqué dans la situation. Comme élément dans le mûrissement de chacun. Le passage de l’énergie. Et l’évolution de toutes les formes du cosmos.

 

 

Les hommes comprendront-ils un jour leur folie ?

Ou est-ce moi qui suis fou ?

Moi qui les comprends et leur pardonne (parfois)

Et tente toujours de vivre parmi eux

Dois-je les laisser à leur folie, les abandonner et m’éloigner

Pour aller seul dans mes contrées dépeuplées ?

Que m’importe en ce monde

Sinon ne blesser quiconque

Et encourager les pas de chacun vers ce qu’il porte en lui

A mon égard, à mon endroit,

Nul projet, nul désir circonscrit

Sinon laisser advenir ce qui advient

Et œuvrer avec courage et détermination

A mon face à face avec la vie.

Achever mes noces secrètes avec l’Absolu

Et répondre aux mille situations de l’univers relatif où l’Absolu m’engage.

 

 

Il y avait dans son cœur un fond – un degré puissant – de sincérité, d’authenticité et d’innocence qui surprenait parfois ses interlocuteurs et que le monde, malgré lui, tentait parfois, d’abîmer, d’entacher et de pervertir.

 

 

Opiniâtre, sensible, penseur intuitif, impatient, avide d’évolution et d’aboutissement, épris d’Absolu, exigent parfois jusqu’à l’intransigeance, refusant (le plus souvent) toute réelle compromission avec le monde relatif.

 

 

La solitude à 6, à 5, à 4… à 2 où les hommes se distraient, se consolent et s’ensommeillent. Et la solitude, seul face à la vie, si terrifiante, si riche, si dense. Si vive à nous éveiller. A éveiller en nous sa dimension essentielle… 

 

 

Ne pas retarder son face-à-face avec la vie. Jamais. Dans la mesure du possible (de son possible). Encore que… toute fuite de ce tête-à-tête porte en lui l’autorisation inconditionnelle de la vie… la vie est là, présente dans chaque situation qu’elle (nous) offre. Aussi dramatique ou merveilleuse qu’elle nous apparait.

 

 

Tu vivras tes plus décisives rencontres dans la solitude. Sans partenaire ni témoin.

 

 

Toutes les situations et tous les comportements qu’elle induit (y compris les nôtres évidemment) doivent être acceptés car « autorisés » voire provoqués par la Vie-même. Agir, ne pas réagir, comprendre, ne pas comprendre, etc etc etc… tout est bon comme il advient. Ce qui ne signifie aucunement qu’il n’y ait d’évolution à opérer en matière d’Absolu ou dans la dimension absolue de l’existence, en particulier dans notre compréhension (relative) de notre véritable identité (la dimension absolue de notre identité) et l’aiguisement naturel de notre sensibilité (amour bienveillant qui n’implique nullement parfois d’agir avec rugosité et apparente rudesse lorsque la situation « l’exige»).

 

 

Note sur la dichotomie dimension absolue et dimension relative de la vie (humaine) : toute réductrice et simplificatrice qu’elle semble puisqu’elle évince évidemment leur étroit emmêlement, notre relation avec l’Absolu semble se vivre de façon solitaire (et sans témoin), nous faire acquérir une confiance totale (mais non idiote et dépourvue d’intelligence) en la Vie, nous permettre d’aiguiser notre compréhension et notre sensibilité afin de pouvoir accueillir toutes les situations de la vie relative (et conventionnelle), de s’y inscrire et s’y engager avec fluidité et justesse, de les savourer (en dépit des inévitables blessures et souffrances narcissiques qu’elles peuvent engendrer), de créer ce qui a besoin de l’être, de répondre aux exigences de chaque situation et d’aimer (aider et subvenir de façon intelligente et appropriée – et au besoin de façon rude et tranchante – toutes formes existantes, matières inerte et êtres vivants.

 

 

5 « agir » essentiels induits par « l’être» et la relation à la dimension absolue de l’Homme, à l’instar de la Vie-même : savourer (goûter), jouer (au sens évidemment de non occupationnel, jouer non comme une échappatoire au réel mais au contraire jouer avec lui et les phénomènes) créer (inventer et répondre avec spontanéité et authenticité aux exigences de la situation), explorer (découvrir), aimer (aider, accompagner et encourager avec intelligence).

 

 

2 aspects primordiaux à développer naturellement, i.e sans volonté personnelle excessive : l’intelligence (l’intelligence fondamentale de la vie) et la sensibilité qui mène à la clairvoyance et à l’amour spontanés et sans limite. 

 

 

La solitude est la seule posture qui te convienne. Elle t’invite aux rencontres et aux amitiés les plus improbables. Lorsque l’on marche à 2, il arrive toujours que chacun pose sur les yeux de l’autre un masque implacable qui entrave et limite son regard ou le rende aveugle. Et pose sur ses pas des barbelés dont le franchissement le blesse.

 

 

Les hommes sont appelés vers le même mystère qui se dessine à chacun de leurs pas. Certains devinent sa silhouette insaisissable. D’autres ne perçoivent que ses reflets de plomb qui brillent dans leurs ténèbres.

 

 

Il semblerait qu’il y est à la fois une symétrie, une complémentarité et un dédoublement du même regard. Ainsi, d’un certain point de vue, lorsque j’ai le sentiment que la vie me réconforte en la laissant bouger mon corps dans une certaine position ou en réalisant un certain mouvement (le ki en moi) en me laissant parcourir par une onde ou un courant pour m’apaiser, me réconforter ou m’assurer de sa présence, j’opte pour le regard ou la partie du regard de celui qui se laisse pénétrer ou envahir. Mais pour le même mouvement du corps, la même onde, la même sensation corporelle, je peux aussi opter pour le regard de la Vie, et dans cette optique, j’ai plutôt l’impression d’être celui ou celle qui explore, découvre le corps de celui que je traverse (alors qu’il s’agit évidemment de mon propre corps) comme si ce corps ou cet être était (il doit en être peut-être ainsi pour l’esprit et les idées qui les traversent) un canal à découvrir et à arpenter qui ne serait pas véritablement le mien. Très nouvelle et étrange perception pour moi.

 

 

L’idée des psychanalystes selon laquelle la recherche de fusion procèderait d’un désir infantile de retour à l’état fœtal est absurde. En effet, la fusion entre la mère et l’enfant (à naître) n’est pas une véritable fusion. Elle n’est qu’apparente et usurpation langagière. Quand bien même la mère porte l’enfant, l’enveloppe, accueille et fait croître son corps dans le sien, celle-ci se sent séparée de l’enfant. Elle s’en distingue de façon évidente tant psychiquement que corporellement dans la mesure où elle a éminemment conscience de ce qui la différencie et la sépare de son enfant. Quant au fœtus, nul (en tout cas pas moi) ne peut dire ce qu’il ressent ; et je ne connais d’adulte capable de telles réminiscences. La fusion de l’enfant avec la mère ne me semble qu’un pâle et édulcoré ersatz de la fusion avec la vie, (avec Dieu, l’énergie, qu’importe d’ailleurs la façon de nommer cette sorte d’entité indistincte). Alors que la fusion avec la vie, les deux (l’être et la vie) s’interpénètrent, s’inter-changent, se confondent et s’unissent. Bref, la fusion est totale tout en conservant dans le monde relatif une frontière, bref, l’être ne s’évapore pas et sa forme n’en est pas modifiée du moins pour des yeux extérieurs. En outre, cela m’incite à penser que le couple ne trouve, je crois, sa place que dans le prolongement quelque peu infantile de cet état de rapprochement (et non de fusion) d’avec la mère qu’a connu chaque enfant. A ce propos, il est évident de constater la similitude entre le couple mère/enfant et le couple homme/femme (pour les hétérosexuels), les 2 êtres finissent par se séparer du moins par se positionner à distance l’un de l’autre (plus ou moins loin, il est vrai) sans compter la fameuse solitude à 2 de tous les couples. Alors que dans le couple Vie/être, les 2 présences sont permanentes, concomitantes et inséparables. Et contrairement au couple Homme/femme, où la routine, l’ennui, l’hostilité (on répète, on se lasse) s’installe, dans l’union Vie/être, l’inverse se produit: on n’en finit pas apparemment de savourer, de découvrir (tout apparaît neuf et sous un autre jour), de créer et d’aimer. Preuve, s’il en est, de la véritable fusion.   

 

 

Bref la plupart des adultes pensent être adulte en vivant en couple et en procréant alors qu’il se pourrait bien qu’ils perpétuent leur état infantile et le répandent plus amplement encore en faisant des enfants qui à leur tour chercheront à vivre en couple et à enfanter…

 

 

Se dessinerait également une sorte d’itinéraire vers la dimension absolue. En effet, l’illusion de l’amour dans un couple (amour exclusif, possessif, sans compter les idéaux personnels projetés sur l’autre qui finissent en désillusion) mène à la séparation ou au sentiment de solitude (au sens courant d’isolement, de sentiment d’être séparé). Et qu’au sein de ce sentiment de déréliction peut croître la solitude (au sens de face à face avec la vie) qui mène vers la fusion avec la vie. A l’encontre de cette assertion, on pourrait arguer que s’il est inutile de vivre en couple voire de faire des enfants, pourquoi tant de gens s’y prêtent ? La réponse donnée serait sans équivoque : ils s’y adonnent par  immaturité psychique. Quant à « l’utilité » des enfants, les êtres peuvent être dans une dimension de fusion avec la vie, rien ne les empêcherait d’avoir des enfants sans vivre en couple. Et quand bien même s’y refuseraient-ils ? D’aucuns rétorqueraient que cela annoncerait l’extinction de l’espèce humaine. Peut-être ! Et alors ? Quand bien même, les humains disparaitraient… la vie inventerait, créerait, réinventerait de nouvelles formes ou d’autres modes d’être (sans forme peut-être) ici et/ou ailleurs (et comme il en existe sûrement déjà) et permettrait aux humains de passer massivement à un autre stade d’évolution… bref, une simple transformation collective de l’espèce vers d’autres types d’existence. Et pourquoi pas ?!! Avis au conservateur frileux et ignare qui veille en chaque homme ! Et à sa part d’explorateur (il va sans dire) !

 

 

D’où vient le fait que je préfère chercher, explorer, expérimenter, découvrir par moi-même dans tous les domaines (l’esprit, le corps, la spiritualité) au lieu de suivre et d’appliquer une ou des méthodes déjà existante(s) ? Voilà pour moi une question d’importance aujourd’hui ! J’ai en effet toujours ressenti des empêchements (de tous ordres) à mettre en pratique la moindre méthode (excès volontariste et de discipline qui me mène à l’écœurement, à la lassitude et au délaissement même du domaine que j’explore). En fait, j’ai toujours appris et apprends encore davantage aujourd’hui par moi-même comme si j’étais le premier (le premier homme) à découvrir ces terres inconnues (par moi). En premier lieu, je me dis que je suis à l’image de la vie (comme entité) qui aime explorer, découvrir et créer par elle-même en fonction des circonstances, des éléments présents et des situations. Elle expérimente, combine, découvre. Deuxième élément : c’est le refus d’une certaine autorité, le refus d’une expérience de seconde main. C’est faire confiance à la vie en soi (confortée par le katsungen) qui sait mieux que nous-mêmes et notre volonté personnelle qui nous pousse vers un idéal (forcément) illusoire et hors d’atteinte. C’est faire confiance à son ressenti et à la capacité créative en nous, ressentis intuitifs et corporels… mais c’est aussi refuser le savoir et les connaissances accumulés par mes aînés au fil des générations depuis l’aube de l’humanité (de l’humanité cherchante). Je me prive en outre des avantages rassurants, des balises et des repères qui jalonnent la progression de celui qui applique plus ou moins scrupuleusement une méthode. Je me prive également d’un apprentissage technique de base qui semble peut-être rébarbatif mais qui permet ensuite peut-être une plus prompte et aisée progression. Peut-être est-ce le signe que cette étape préalable ne mérite guère que je m’y attarde ? Peut-être est-ce révélateur de mon désir de mettre la charrue avant les bœufs, que mon besoin de progression ne peut attendre la pénible, longue et disciplinée acquisition des bases ? Mais dans certains domaines, je pressens que ces bases seraient à peu près inutiles (la connaissance universitaire en philo et en psycho par exemple pour ma progression vers l’être et la compréhension et l’incarnation de notre identité véritable), dans d’autres domaines, je sens que ce manque est peut-être un facteur limitatif dans ma progression (le solfège en guitare). En réalité, j’aime chercher, découvrir par moi-même en puisant dans plusieurs domaines à la fois que je découvre au fil des situations et de mes besoins ressentis d’avancer dans telle ou telle direction. Voilà en réalité ma façon d’avancer : chercher et découvrir par moi-même en piochant ici et là et en faisant des liens entre ces découvertes et ces apprentissages personnels pour en dégager à la fois une certaine cohérence et une vague direction (celle de mes prochains pas)… je ne suis évidemment pas à l’abri de commettre des erreurs, de connaître des stagnations dans ma progression. D’ailleurs, hormis l’écriture et la spiritualité, j’ai fini par abandonner la grande majorité des domaines que j’avais investis.

 

 

D’où vient le fait que bien des gens commettent des erreurs ou progressent extrêmement lentement en suivant malgré tout une méthode et ce quelle que soit l’activité (le yoga, le tennis, une tradition spirituelle) ? Et tous, je pense, ne parviennent qu’à un stade limité, butant devant une sorte de seuil infranchissable une fois les bases acquises que ce soit en matière de sagesse, de savoir-être, d’être, de tennis, de yoga ou de piano… L’exemple de la conduite automobile est à ce titre une parfaite illustration. Après un apprentissage de base, chacun est à même de conduire. De s’insérer dans une circulation (un mouvement, i.e une suite de situations à chaque instant renouvelées). L’important n’est pas ici d’être le plus rapide (les limites posées par le culte de la performance dans la compétition automobile entre autres) mais de s’insérer avec justesse dans le mouvement, en prenant plaisir à cette insertion… si on décide de faire une course, on comparera les performances des candidats, chacun fera de son mieux, tentant de mettre en œuvre ses compétences en matière de conduite automobile jusqu’à atteindre ses propres limites. Dépasser ses propres limites et la comparaison de ses compétences avec celles des autres candidats n’a pas grand intérêt, outre le fait que ces éléments appartiennent au domaine de la vie : jouer, se prouver, prouver aux autres, gagner… mais quand la dimension ludique et savoureuse est annihilée au profit de la seule agressivité, les participants occultent une bonne part des dimensions essentielles de l’activité à laquelle ils s’adonnent.

 

 

Le rôle du non-sens et de l’absurde est de provoquer une confusion (une confusion des sens). La confusion des sens est la porte ouverte (potentiellement ouverte) à la perte de consistance de notre identité fixe. A la possibilité de s’ouvrir à d’autres perceptions. D’accéder à des identités multiples. D’entrevoir notre véritable nature.

 

 

Certains êtres, certaines activités et situations (le plus souvent lorsqu’elles se réalisent ou adviennent hors de mes espaces de solitude, autrement dit en présence des autres) me donnent encore le sentiment qu’elles ne peuvent m’aider à développer en moi la dimension absolue. Ils me donnent le sentiment que leur présence ou leur compagnie me détourne, m’éloigne ou retarde ma progression intérieure. Cela prouve que cette dimension (la dimension absolue de l’existence) est encore insuffisamment ancrée en moi pour pouvoir vivre et accueillir toutes situations et toutes présences dans un esprit de saveur, de jeu, d’inventivité, de créativité, de sensibilité, d’intelligence et d’exploration (et même de travail intérieur*). Cela prouve également l’immense travail qu’il convient de réaliser avant de pouvoir le vivre. Et mon incapacité à accepter ces parties en moi. Les espaces de solitude sont plus propices à cet accueil. Presqu’aucune activité, aucun évènement et aucun état intérieur ne me semble indigne d’être vécu et expérimenté. Bien que parfois narcissiquement douloureux ou inconfortable, tous, dans mes espaces de solitude (diurnes et nocturnes) me semblent porteur de ce travail pour développer et stabiliser la dimension absolue dans mon être et dans mon rapport au monde et à la vie.

* pour être plus précis, il convient de distinguer au moins deux phases ou attitudes en compagnie des êtres qui semblent peu propices à nourrir le cheminement intérieur.

 

 

(suite) Quand on se sent disponible et disposé à travailler intérieurement, leur compagnie est un excellent support de travail. Quand on se sent peu disposé, cette compagnie nous rend au mieux mal à l’aise et au pire exaspéré et on fuit leur présence, on échappe à ce supplice au plus vite…

 

 

Après quelques discussions en compagnie de «chercheurs intérieurs» de démarches et de traditions diverses, je me rends compte à quel point il existe un décalage entre ce qu’ils disent et ce qu’ils sont. En outre, bien qu’un grand nombre d’entre-eux appréhende le cheminement d’une façon sensiblement identique, ils tendent à le circonscrire, à en définir les étapes et à en définir les « axes de travail » d’une façon très spécifique, personnelle et singulière, insistant davantage sur tels ou tels aspects et négligeant (parce que non perçus ou jugés comme secondaires) tels ou tels autres. Et tous semblent encore en chemin… comme si quelques étapes avaient été franchies… mais le seuil « final » jamais atteint…

 

 

La notion de « seuil » citée plus haut ne doit pas laisser croire qu’il y aurait une étape à partir de laquelle le chemin s’arrêterait. Le chemin ne cesse de se poursuivre même cette ultime étape franchie. Puisque la vie n’en finit, elle non plus, jamais de se poursuivre… avec ses cycles. Il s’agirait davantage d’une ultime étape dans le travail de désobscurcissement, i.e pour achever totalement le travail intérieur afin d’être un canal totalement désencombré pour que la vie puisse nous traverser à chaque instant sans que nous lui opposions la moindre entrave, la moindre résistance. Encore que, inutile à ce sujet de se méprendre sur ce travail et l’illusion d’un idéal à atteindre. En effet, les résistances, les réticences, les entraves appartiennent elles aussi à la vie. Nous sommes donc en droit d’en avoir également. Le seul hic (s’il y en a un… et il y en a pour la très grande majorité d’entre nous qui nous inscrivons encore très largement dans la dimension relative de l’existence et chez la plupart des hommes qui s’y inscrivent exclusivement) est la souffrance, souffrance ressentie par le moi et souffrance causée à autrui… une fois le travail intérieur complètement achevé, nulle souffrance puisque le moi n’existe plus, n’est plus perçu, on est donc à même de tout pouvoir vivre au gré des situations, là où la vie nous porte, on (et non le « moi ») peut donc savourer, jouer, explorer, inventer et aimer en tous lieux, en toutes circonstances, seul ou avec tous les êtres quels qu’ils soient… rien n’a plus véritablement d’importance… tout est absolument parfait tel que cela advient… ces éléments me semblent très en phase avec quelques caractéristiques centrales du bouddhisme : les 4 nobles vérités (vérités sur la souffrance et sa cessation), l’impermanence, le jeu des formes et des phénomènes, la nature fondamentale de l’esprit,  les cycles - kalpa - où les univers, les formes apparaissent, croissent, arrivent à maturité et disparaissent.

 

 

Toi qui n’as jamais su vivre (ni avec toi-même ni avec les autres), que la souffrance a toujours étreint et qui as toujours cherché l’essence de l’identité humaine, voilà à présent que tes recherches ont modestement avancé, tu t’aperçois que la plupart des hommes qui se foutent comme de la guigne des aspirations qui n’ont cessé d’être les tiennes vivent mieux que tu n’as toi-même vécu et sont globalement plus heureux que tu ne l’as été. Un bonheur narcissique visant à satisfaire leurs désirs (et donc conditionnel, i.e soumis à l’obtention ou l’acquisition de certains attributs, objets, statuts et au rejet de toutes difficultés, entraves, obstacles à cette recherche égocentrique). Mais peu a priori connaissent la joie, cette joie dépouillée de tous facteurs, de tous conditionnements et présente même lors de circonstances ou de situations narcissiquement douloureuses. La plupart sont ignorants (ignorent leur véritable identité) et connaissent, malgré un bonheur de surface ou pire de façade (un bonheur apparent) de multiples souffrances, désagréments, contrariétés, difficultés existentielles. Evidemment puisqu’il t’apparaît presque évident que la vie cherche à faire comprendre à chacun sa véritable identité.  

 

 

Le génie ne se convoque ni ne s’invite et s’acquiert encore moins. Il s’offre à ceux que la grâce de l’origine habite et qui savent la restituer sans l’alourdir, l’écorner ni la ternir de leur poids personnel.

 

 

L’art de se guérir est de s’abandonner. Et celui de guérir le monde de s’apprivoiser.

 

 

En cette période, 2 mots-phares. Tout se mélange et se désolidifie. Etres, corps, sentiments.

 

 

Nécessités ressenties, situations et évènements guident nos cheminements existentiel et intérieur. Accueillir ce qu’ils nous enjoignent est le seul chemin.

 

 

Notre façon d’être et nos comportements induisent en (grande ?) partie la survenance des évènements. Autrement dit des situations qui surviennent dans notre existence.

 

 

L’acharnement du violoniste sur son instrument. Son long et incessant labeur pour en tirer quelques sons. Parfois admirable certes. Une vie entière construite autour de 4 cordes et d’un archet. Voilà qui pourrait paraître risible. Et qui l’est à certains égards. Mais qui montre plus encore que la grandeur et les limites d’un homme résident moins dans son activité que ce qu’il cherche à atteindre à travers elle. Toute existence semble si dérisoire. Et tant d’hommes s’acharnent à leur tâche. Et d’autres même s’en enorgueillissent. 

 

 

Dans toutes les collectivités (humaines particulièrement), tu perçois à quel point la dimension clanique et la dimension individuelle se chevauchent, se mêlent et se heurtent parfois. A l’image de la Vie-même où coopérations, collaborations, conflits et survies individuelles participent aux grands jeux et mouvements du vivant.

 

 

Quelques transformations perceptibles en cours : l’oralité semble prendre le pas sur l’écrit, la corporalité sur la réflexion, la communauté sur l’individualité. Les dimensions humaines jusqu’alors rejetées ou négligées tendent à s’inviter avec plus de prégnance dans mon existence. Les amis d’autrefois se font plus discrets. De nouveaux visages surgissent comme d’anciennes et lointaines silhouettes jugées jusqu’alors infréquentables. 

 

 

Une autre phase semble se dessiner. L’acceptation plus grande des situations, des êtres, des évènements. La dimension inconsistante du monde, des êtres, des pensées et des sentiments. Le regard englobant (et non séparé) à la fois hébété (presque imbécile) et clairvoyant. Le détachement. L’effritement progressif des a priori et des jugements. La diminution assez substantielle des peurs. L’ouverture à des dimensions (communes et ordinaires) jusque-là négligées et négativement perçues. Une plus grande détente psychique.  

 

 

Un exemple d’enchevêtrement d’actions et répercussions et de motivations imbriquées. Je travaille actuellement sur mon projet de stage-atelier pour les groupes. Ma motivation est plutôt personnelle, je travaille pour moi-même (sur le plan individuel, trouver ma place en ce monde) en vue d’aider les autres. Il se peut cependant que j’échoue dans mon projet, bref que personne ne vienne à mes stages-ateliers. Mais je me souviens de ma grande frayeur, enfant, à parler en public, mon malaise à être confronté à un groupe. Je travaille donc individuellement et seul aujourd’hui en vue de cette activité (je prépare mes ateliers comme si je m’adressais à plusieurs personnes) ; et si ce projet n’aboutit pas, je me serais tout de même familiariser virtuellement à prendre la parole en public, comme pour me guérir de cette peur enfantine. Et préparant ainsi « mes vies futures » où je serais sans doute à nouveau confronté à des groupes. Comme si toute chose entreprise délibérément servait dans une dimension plus invisible et souterraine à des desseins bien plus vastes et mystérieux que ses aspirations personnelles… comme si la vie nous guidait à d’autres fins que celles qui semblent nous y conduire… comme si nos aspirations qui semblent d’ordre personnel dissimulaient ou comprenaient également une dimension qui échappait à notre conscience et qui serait destinée à nous faire mûrir, à nous faire avancer ou à nous guérir d’une toute autre façon que nous l’imaginons…

 

 

Tout esprit partisan fragmente le réel et s’éloigne de la vérité.

 

 

Toute littérature est morte. La vie ne peut s’attraper avec les mots. Mais elle se lit sur les visages. La vie qui passe, la vie inhabitée, la vie déguenillée. La vie mensongère et la vie passagère. La vie claquemurée et la vie ouverte. La vie encombrée et la vie pleine.

 

 

En matière de vivre, nous cherchons tous des méthodes. Et il n’y en a aucune. Toute méthode est vouée à la désillusion. C’est là son unique intérêt.

 

 

La grossièreté et l’idiotie dissimulent souvent leur trait derrière le plus subtil raffinement et la plus haute intelligence. En tout cas perçus comme tels par les hommes.

 

 

Chez certains, le sommeil tient lieu de repos. Et pour d’autres, d’esquives. Rares sont ceux qui y entrent comme dans un laboratoire pour l’âme. Et pourtant…

 

 

Il faudrait devenir aussi léger qu’une bulle pour porter le monde. Et aussi inconsistant pour le contenir.

 

 

D’un coup d’œil, on reconnaît chez chacun le travail de la vie sur l’âme. Et son entêtement à y résister. Il suffit de regarder son visage. Il porte la marque du passage obstiné des anges. Et des diablotins comploteurs, rétifs à l’idée même de ciel qui impriment sous les yeux et dans les prunelles la seule et infime espérance d’un médiocre repos terrestre. 

 

 

A mesure des pas, on épuise son existence. Et l’on devrait fortifier la vie. La silhouette devrait devenir plus légère. Mais chez la plupart, pourtant, le pas s’alourdit. Et le sillon se creuse.

 

 

Il y a une grande candeur à vouloir aimer. Une innocence aussitôt bafouée par tous les calculs du monde.

 

 

La grâce et la légèreté me manquent. Comme elles manquent à mon écriture. Je ne sais encore me défaire du poids de ma recherche de l’Absolu. Et de mes entraves. Et je vais dans la vie comme dans l’écriture avec mes gros souliers souillés de fange et de boue. Une foulée pesante. Une démarche lourde qui m’enfonce dans mon sillon au lieu de me porter vers l’horizon clair du ciel.

 

 

Ici et maintenant se joue ton existence : la vie. Jeu et saveur. Joie et exploration. Amour et invention. Abandonne-toi à la magie d’exister. Sans volonté ni calcul. Sans protection ni attente. Sans embarras ni rudesse. Détendu et présent. Avec une conscience large, ouverte et flottante. Et la vie te sera révélée.

 

 

Entre nos fables se lisent nos vraies histoires. Les véridiques et les mensongères. Toutes les dimensions de notre vérité.

 

 

Comme si l’on ne pouvait avoir en définitive de relation profonde, authentique et sincère qu’avec soi-même… - avec la Vie en nous…

 

 

En matière de forme, le non-manisfesté s’exprime de mille manières. En effet, une infinité de combinaisons possibles lui est offerte. Chaque canal du non-manifesté prend, semble-t-il, la forme la plus appropriée au gré des circonstances et des situations (sous-entendu lui permettant d’actualiser la compréhension de sa véritable identité). Aussi est-il totalement inutile d’analyser, de classifier et d’interpréter les dites formes pour en tirer quelques lois générales. Toute tentative ne révèlerait qu’une soif de compréhension et une volonté de prévisibilité afin de remédier à l’ignorance et à la peur de son instigateur. Ou au mieux qu’un simple goût pour les jeux purement intellectuels (sorte de distraction de l’esprit).

 

 

Toutes les notes de ce journal ne s’adressent en définitive qu’au mental (qui cherche à comprendre et permettre ainsi à celui qui comprend d’avancer…). Une fois ce stade passé, vient la poésie. Puis, le silence…

 

28 novembre 2017

Carnet n°30 Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l'impersonnel

La connaissance de soi est un gouffre où il faut aimer se perdre. Marcher le long des parois, tremblant et apeuré par la nuit du dedans. Curieux et intrigué de son propre mystère. L’énigme universelle du vivant…

Comment être… être au monde si on ne parvient à être avec soi-même… Qui est-on (réellement) en sa compagnie… ?

Nul ne peut franchir les portes de l’ouverture - l’ouverture de son existence - sans expérimenter un étrange et douloureux sentiment d’étouffement, de resserrement et de rétrécissement. Mais combien y a-t-il de portes à franchir avant d’accéder à l’espace infini ?

 

 

Tous mes livres auraient pu s’intituler : Journal d’un homme - Notes pour le moi incarcéré. Tentatives désespérées et pistes pour s’extraire d’une geôle illusoire.

 

 

La spontanéité authentique est la porte d’accès de la vie. La vie qui nous traverse. Et la vie du monde. Elle constitue sûrement le meilleur gage d’aménité et de convivialité (pour peu que le monde soit sensible aux dimensions naturelles de notre être). Dans le cas contraire, il y a de fortes chances d’assister à un fiasco. Aussitôt jugé et stigmatisé par la communauté comme un hors entre soi. Rédhibitoirement exclu de la collectivité.

 

 

Pour quoi sommes-nous englués dans l’inertie des habitudes ? Au lieu de vivre chaque expérience - inconnue, nouvelle ou déjà mille fois répétée - comme une opportunité d’apprendre, de découvrir et d’expérimenter… d’actualiser notre potentiel, de progresser dans la connaissance de soi, du monde et de la vie. Afin de vivre plus libre et plus heureux. D’être plus pleinement vivant…

 

 

La plupart des Hommes aspire à une tranquillité de surface (tous y sont enclins et possèdent cette propension à différents degrés). Chacun souhaite ne pas être importuné, contrarié ou blessé par le monde extérieur… sans comprendre que la paix véritable dissimule ses racines dans notre esprit, notre façon d’expérimenter et d’accueillir les évènements dits extérieurs. Et plus exactement dans la relation que nous entretenons avec nos expériences (intérieures et extérieures).

 

 

Pour que naisse le désir d’actualiser notre potentiel (progresser dans la connaissance de soi et vivre une existence plus riche, plus libre et plus heureuse), il semblerait qu’il faille réunir 3 conditions indispensables : être insatisfait de son existence, avoir usé d’une grande partie de la palette des solutions extérieures habituelles et illusoires (changements des conditions de vie) et prendre conscience que nos modes de fonctionnement coutumiers sont les principaux responsables de notre pauvreté, de notre étroitesse, de notre manque de liberté, de nos souffrances et de notre insatisfaction. Certaines conditions annexes peuvent s’avérer précieuses : et parmi elles, bien sûr, le goût d’apprendre, la curiosité, l’inclination à l’effort… et paradoxalement la capacité à s’abandonner et à accorder sa confiance à la vie…

 

 

Comment prendre conscience que nos modes de fonctionnement représentent les pierres d’achoppement principales à la découverte de soi et à la joie ? En ayant usé tous les recours extérieurs et pris conscience de leur dimension inopérante…  

 

 

A la relecture de tes carnets, tu remarques à quel point le devenir de tes pages te préoccupe. Au lieu de t’émerveiller de l’espace où tu évolues. Et du vivant alentour…

 

 

Avec quelle évidence, tu perçois l’étroitesse de nos existences. Cantonnées à notre corps, à notre psychisme (biologique), à notre univers familier étriqué, à nos perceptions habituelles et à nos modes de fonctionnement coutumiers… Comme si nous étions enfermés dans une infâme et illusoire geôle… alors que l’étendue de la conscience ne confine qu’à l’infini… Quelle tristesse de se voir ainsi emprisonné alors que la liberté est là, présente derrière nos barreaux illusoires…

 

 

Il apparaît avec évidence qu’une légère transformation du regard métamorphose d’une façon incroyable nos perceptions identificatrices. Laissant la place à un surprenant élargissement.

 

 

Tu notes que de telles expansions de conscience* (celles que tu as expérimentées) sont rares, inattendues, involontaires et extraordinairement instables. Elles surviennent sans raison apparente. Et tu es bien en peine de noter les conditions de leur apparition.

* tu écris expansion de conscience à défaut de trouver un terme plus approprié.

 

 

Tu écris pour témoigner de ta traversée de l’existence humaine. Espérant que d’autres Hommes se servent de tes pages (comme d’une échelle). En vérité, ta seule ambition est de participer à la construction d’un modeste barreau à l’échelle de la connaissance - la connaissance incarnée - que tous les chercheurs de vérité (humaine) s’échinent à construire depuis les premiers pas de l’Homme en ce monde…

 

 

Il est des mots qui poussent comme des plantes. Mal éclairés. Sous une mauvaise lumière… ils végètent. Perdent leur éclat. Se dessèchent. Malheur à la saison des récoltes.

 

 

Dans ta poésie que de fadaises, de facilités et d’artifices. Des mots et des métaphores à quatre sous… Un jaillissement spontané. Spontanément mauvais. Et à l’issue catastrophique…

 

 

Nul ne peut croire en son étoile (en son potentiel) sans le regard de l’Autre… l’Autre en soi - le regard panoramisé… ou (et?) l’Autre en ce monde…

 

 

Un regard bienveillant sauve du nombrilisme. De sa dimension désastreuse et de ses dévastations effroyables…

 

 

Un regard bienveillant (chaleureux et porteur d’amour) a plus de prix que cent mille pages noircies de bienveillance… le réel et le virtuel s’affrontent en un combat inégal. Comme d’ailleurs le situationnel et le simple potentiel…

 

 

La nuit, tu es partagé entre la grâce d’un regard émerveillé sur le monde et le labeur acharné de tes pages. Mais que valent quelques mots face au vivre resérénisé… ?  Que valent ces milliers de mots face à l’œil - départi de ses voiles les plus grossiers - qui contemple le monde, heureux (simplement heureux) de vivre… ?

 

 

Emission radiophonique de Yan Fabre dénonçant la consommation. Il y a quelques années, tu aurais applaudi. On peut toujours en blâmer les excès et l’extension (son développement dans toutes les sphères sociétales). Mais comment ignorer qu’être au monde implique nécessairement l’utilisation de substances environnementales pour se maintenir en vie ? Certes, l’utilisation des ressources peut s’effectuer au moins de deux façons opposées. L’une pour satisfaire ses propres fins égotiques et son corollaire (l’accumulation des dites substances). Et l’autre dans une attitude de gratitude (et de remerciement) et son corollaire (ne s’approprier les dites substances qu’en quantités justes et appropriées). Dans cette seconde option, il est loisible de penser que cet « apport » est la condition nécessaire pour se maintenir en vie afin  de «servir» les autres êtres. Et cette aspiration confère à la fameuse consommation (tant décriée) une dimension sacrée… simple question d’attitude, d’aspiration et de motivation. Bref de disposition intérieure...

 

 

Il n’existe aucune différence réellement perceptible (à l’œil ordinaire) entre le comportement d’un être à la conscience obscurcie et un être à la clairvoyance bienveillante ou même en cours de processus de désobscurcissement de conscience. Ainsi, pour une tâche donnée (en particulier s’il s’agit d’une besogne triviale), l’œil non averti pourrait avoir l’impression que tous deux exécutent, d’une façon assez identique, la même tâche. L’œil averti décèlera sans doute un état de présence bien supérieur chez le second et un mode de fonctionnement automatique chez le premier. En revanche, nul ne distinguera les intentions, les perceptions, les aspirations et la valeur attribuée à l’activité des 2 individus qui s’opposent, me semble-t-il,  en tous points. La perception d’abord. Le premier percevra la tâche en question le plus souvent comme une activité rébarbative et pénible, le deuxième selon son degré d’avancement comme un support de présence, un exercice de mise en pratique ou une non-activité. En matière d’intention, le premier aura sans doute le désir de se débarrasser de la basse besogne au plus vite, le deuxième aura à cœur selon son degré d’avancement de s’adonner à cette activité pour aider les autres ou simplement s’adonner à la tâche sans désir particulier mais pour répondre de façon juste et appropriée à la nécessité de la situation. En matière d’aspiration, le premier souhaiterait sûrement échapper à cette obligation ou la déléguer à une tierce personne, le second aspirerait, quant à lui, selon son degré d’avancement, à participer (à sa mesure) aux tâches qui incombe à chaque membre du peuple des vivants. Et enfin quant à la valeur attribuée à l’activité, le premier ne lui octroiera sans doute qu’une valeur strictement utilitaire, se soumettant à son caractère obligatoire ou incontournable, le second lui accordera sans doute, selon son degré d’avancement, une grande valeur ou une dimension sacrée, une valeur égale à toute activité, ou une non-valeur annihilant toute séparation entre celui qui exécute la tâche, l’activité elle-même et les bénéficiaires de l’activité (les uns et les autres se confondant dans ce que l’on pourrait appelé injustement peut-être le grand Tout).

 

 

Tu remarques - une nouvelle fois - l’abîme entre tes aspirations altruistes (notamment celles d’aider les êtres à se désengluer des illusions) et tes capacités excessivement restreintes à les exercer dans le réel, aptitudes dérisoires en grande partie liées à ta charge* égotique considérable…

* le terme de « surcharge » pourrait même convenir davantage…

 

 

Au stade de ta compréhension actuelle de l’identité humaine et de tes connaissances générales sur la vie (et la vie humaine en particulier), tu perçois l’importance de vivre la globalité des dimensions de l’Homme (les expériences humaines les plus répandues et les plus communes) sans négliger (pour autant) la nécessité de poursuivre tes recherches (sur la vérité de l’identité humaine et de la vie) et ton cheminement (travail intérieur, expériences dans l’espace de solitude et mises en application en situation réelle, exercices pratiques dans le monde…).

 

 

De plus en plus persuadé que la multiplicité des existences ne fait aucun doute. Au vu des divers éléments réunis depuis le début de tes recherches...

 

 

En matière de choix existentielles, sans doute faut-il davantage se fier à ses aspirations les plus profondes, à ses intuitions les plus fortes que s’adonner à un mimétisme aveuglé en adoptant (presque à son insu) les attitudes et les piliers existentiels de ses congénères…

 

 

En définitive, ne rien exclure. Ni les conditionnements liés à notre forme humaine ni les aptitudes et prédispositions qui semblent conduire à un au-delà de l’homme (ordinaire)…

 

 

Il t’apparaît avec évidence que l’existence humaine n’est qu’une étape. Tu l’as déjà maintes fois noté. A la fois dérisoire et essentielle vers le désobcurcissement de conscience…

 

 

Au regard de ta connaissance de l’humain (connaissance de toi et des autres), bien des Hommes te semblent plus avancés dans leur façon d’être… et leurs rapports au monde. Beaucoup (sinon la plupart) paraissent, en effet, plus à l’aise dans les relations humaines (les regroupements collectifs, le rapport aux autres (et à l’Autre), et dans ce qu’il conviendrait d’appeler (selon leur propre terme et à leurs propres yeux) la réussite humaine (vie professionnelle, carrière, conditions matérielles, vie familiale, enfants). En revanche, beaucoup (sinon la plupart) semblent dotés de motivations (existentielles) plus - ou beaucoup plus - égotiques et égoïstes que les tiennes, d’aspirations beaucoup plus restrictives et limitées (sinon étroites) et de perceptions (du monde, de l’Homme et de la vie) plus restreintes. Et de ces différences, tu ne sais qu’en déduire…

 

 

Il te faut, au stade actuel de ton cheminement, continuer à percer la carapace des apparences (par l’intuition réflexive, l’une de tes rares prédispositions…), tenter d’en imprégner ta conscience durablement (et de façon stable) pour transformer ta façon d’être (ta façon d’être au monde) sans t’attarder - trop pesamment - sur tes manquements présents et tes erreurs passées (en matière d’attitude au monde) sans négliger ton appartenance actuelle au peuple humain (avec son immense potentiel, ses facultés et ses nombreuses entraves, limitations et obstacles). 

 

 

Patience, persévérance et clairvoyance te semblent les plus grandes prédispositions au travail intérieur et à la progression vers le désobscurcissement de conscience. Tolérance et respect de la différence, les plus grandes qualités pour entretenir une relation au monde. Et enfin distance, recul (détachement), courage et humour pour vivre et expérimenter personnellement les situations et les évènements sans souffrance excessive… les avant-qualités indispensables pour obtenir les 2 grandes caractéristiques de l’au-delà de l’Homme : l’Amour et de la Connaissance…

 

 

Certaines peintures contemporaines (pour ne pas dire la grande majorité) te font l’effet d’infâmes gribouillis. Aux traits immatures. Aux graphismes puérils. Œuvres vides de formes, de sens et de démarche. Réalisées à l’instinct. Brouillonnes et ostensiblement sibyllines. Bref sans intérêt. De la couleur étalée sur la toile. Rien de plus. Une surface enduite de néant. Lorsque il t’arrive d’observer certains visiteurs se pâmer devant ces toiles avec des airs graves et préoccupés (soucieux sans doute de deviner le sens du travail de l’artiste ou d’en déceler le génie… - ils estiment que l’artiste (et donc son œuvre) jouit d’une certaine valeur puisqu’il est exposé …) - tu ne sais si tu dois rire ou pleurer. L’art est parfois triste et affligeant. Mercantile et prétentieux. Snob et débile. En un mot, vain…

 

 

Tous ces gribouillistes qui osent se dire (et s’afficher) peintres… Toi, il est vrai tu n’es qu’un scribouillard… à peine un écriveur, à l’instar de G. Haldas qui aime à se qualifier d’homme qui écrit, mais quant à toi, tu as la modestie de refuser de t’attribuer le qualificatif d’écrivain ou même celui d’auteur…

 

 

Tu entretiens un étrange rapport à la peinture. Et à la sculpture. Tu as toujours caressé le doux rêve de devenir plasticien. Pour réaliser des œuvres magistrales mêlant les matières, les concepts et les symboles.

 

 

Je rêve d’un atelier isolé. A la campagne. Où je pourrais laisser libre cours à mon imaginaire, à mon instinct et à mon intuition. Travailler toutes les matières. Et en particulier le fer. Mélangeant les genres et les matériaux.

 

 

En matière d’art, tu as une sainte horreur des œuvres utilisant les nouvelles technologies. Si tu avais été plasticien, tu aurais sans doute été un artiste d’une époque révolue. D’un autre siècle. D’une autre époque. Déjà dépassé sûrement.

 

 

Tu constates (avec curiosité) que les thématiques contemporaines, les questions de notre époque en pleine mutation t’intéressent non tant parce qu’elles te semblent neuves (ou innovantes) et encore moins fabuleuses ou géniales (quoique l’on ne puisse nier les impressionnantes avancées technologiques des deux derniers siècles) mais qu’elles contiennent (malgré elles) les fondamentaux universels de l’Homme (et de l’humanité). Comme toutes époques de l’histoire humaine, bien sûr !

 

 

Ce goût pour l’universel couplé à l’usage des matériaux classiques de l’art pictural et sculptural assorti d’une tendance naturelle aux mélanges (des genres, des matériaux et des disciplines) et d’un fort attrait pour le symbolique et le conceptuel, l’obsession des grands questionnements métaphysiques et l’intérêt grandissant pour le poétique aurait sûrement été prometteur. Le seul point d’achoppement : tu conçois (en imagination) bien plus aisément que tu n’exécutes, réalises et mets en œuvre. Tes malheureuses tentatives se sont d’ailleurs toutes soldées par de pharamineux désastres. Tu souffres, outre d’un manque évident de savoir-faire et de pratique, d’une indéniable et incurable déficience technique. Et puis à quoi bon s’adonner à la création artistique ? Cette activité merveilleuse a-t-elle, comme l’écriture, quelques effets sur nos consciences ? L’art ? Pour quoi faire?  Et quand bien même, tu ne disposes ni d’un atelier ni du matériel nécessaire pour satisfaire la mesure de tes ambitions…     

 

 

Quelques notes suite à un documentaire étho-éthno-neurologique sur les liens entre hiérarchie sociale, stress et santé. Etude comparée (en réalité des éléments disparates plus ou moins tendancieusement amalgamés) entre des babouins à l’état sauvage, des fonctionnaires d’un ministère londonien et des macaques en captivité. Leur conclusion : il existe une corrélation positive inversée entre position hiérarchique et stress. Diminution des circuits neuronaux et détérioration artérielle chez les dominés et les mal considérés. Corrélation entre santé/longévité et place accordée au sujet par le groupe. Autre conclusion. La santé et le bien-être d’un individu dépendent moins de la place que la société lui attribue que la façon dont il la considère, lui-même…

 

 

Les scientifiques en viennent aujourd’hui, dans leurs balbutiements - dans leurs incroyables et faramineuses avancées balbutiantes - à découvrir les bienfaits de l’altruisme, de la générosité, de la compassion, de la méditation et d’autres connaissances ancestrales sur la santé et la longévité. Notons que ces découvertes ont été révélées il y a des milliers d’années par les sages des contrées orientales. Plusieurs remarques. Je note avec ironie (et un peu de tristesse) la fâcheuse tendance de l’homme à toujours user de nouvelles stratégies pour parvenir à ses fins égocentriques… être généreux pour vivre mieux, voilà un comble tout de même ! Référence à peine voilée à l’odieuse formule contemporaine si estimée aujourd’hui : le fameux et odieux « gagnant/gagnant ». 2 remarques corollaires à ce sujet. Spinoza avait vu juste avec son célèbre persévérer dans son être et enfin se préserver serait-il une façon de préserver la vie (introduisant implicitement toujours ce fameux questionnement sur l’identité des êtres (et de la vie). Je songe également avec optimisme (et enthousiasme) aux bouddhistes tibétains et à leur extraordinaire connaissance de la vie, de la mort, du cycle des renaissances, de l’existence des 6 mondes, de l’esprit et de son mode de fonctionnement. Dans quelques centaines d’années peut-être, la science découvrira l’extraordinaire justesse de leur perception du réel. Et leur pertinence en matière de vérité. 

 

 

Note personnelle sur mon itinéraire professionnel. Jamais je n’ai travaillé au sein d’une entreprise (excepté au cours de ma scolarité étudiante). Toujours œuvré au sein d’associations à vocation sociale, humanitaire ou de service (services aux hommes ou aux animaux). Et aujourd’hui encore. Dans deux d’entre-elles. Et en leur sein, toujours travaillé seul et de façon autonome. Et le plus souvent au bas de l’échelle hiérarchique. Avec une très grande autonomie et une très grande marge de manœuvre, me permettant de concilier sphère privée - mes plus vifs centre d’intérêt (en particulier l’écriture) et l’activité strictement professionnelle (participation individuelle à la collectivité et à la marche du monde). Bref toujours seul et libre à des postes ne nécessitant aucun encadrement direct ni responsabilité importante. Ces caractéristiques révèlent évidemment une propension à la solitude (au regard de l’autonomie des fonctions exercées), à la nécessité du lien à l’Autre (l’association), à mon aspiration à aider (la vocation des organismes pour lesquels j’ai travaillé), un rejet (quasi pathologique) du stress, des honneurs et des contingences liés aux postes à responsabilités, contingences d’ailleurs toujours perçus comme accessoires sinon inesssentielles, source de tracas inutiles et de perte de temps, détournant des essentialités ressenties. Et évidemment un profond refus - rejet affiché et assumé - de participer au fonctionnement mercantile du monde sur un mode strictement égotique.    

 

 

Tout geste, toute action porte, évidemment, à conséquence. D’inévitables conséquences sur le monde (les êtres du monde). Tu as le sentiment que notre seul (et meilleur) choix est d’opter pour l’agir le moins préjudiciable. Encore faut-il avoir conscience de la palette de tous les agirs possibles à l’instant où advient la situation…

 

 

La nuit révèle parfois à ta pensée quelques évidences. Des trivialités dont tu rougirais si elles survenaient le jour. Mais dans l’espace nocturne, ces poncifs apparaissent avec une force inhabituelle. Tu les reçois avec une résonance insoupçonnable. Comme si elles te submergeraient avec une étrange puissance, pénétrant jusqu’en tes profondeurs… afin d’accentuer l’imprégnation dans les couches de ta conscience et permettre ainsi leur stabilisation afin, tu le supposes, d’influer sur la lente transformation de ton être. Et ta façon d’être au quotidien. De jour comme de nuit… 

 

 

Il n’est de geste anodin… Tout agit…

 

 

En matière d’agir, 4 éléments primordiaux. L’intention. L’esprit avec lequel, nous agissons. Les incidences manifestes sur les êtres et les implications intangibles. 

 

 

Arracher machinalement un brin d’herbe. Voilà l’exemple-type du geste apparemment anodin. Et pourtant que de conséquences insoupçonnées…

 

 

Comment transmettre la richesse du regard désencombré…

 

 

Allongé sur le canapé, tu songes (avec effroi) que 20 ans se sont écoulés depuis l’année de ton baccalauréat. 20 ans au cours desquels tu as étudié à la faculté, tu as voyagé (un peu), tu as créé, tu as écrit (une trentaine de livres), tu as aimé (profondément et continues d’ailleurs à aimer tout aussi profondément… et plus encore…), tu as adopté et accompagné des chiens, tu es devenu végétarien, tu as tenté de te suicider, tu as découvert l’intériorité (et quelques autres pans fabuleux), tu n’as cessé (avec une incroyable lenteur) de te connaître (toujours un peu davantage)… et après…? Voilà donc à quoi tu as consacré les 20 dernières années de ton existence ! Trop peu et beaucoup sans doute…

 

 

A l’issue de ce dérisoire inventaire, tu notes ton désir (toujours ardent) d’apprendre… tu songes à étudier la philosophie à la faculté (une inscription en 1ère année). Pour t’ouvrir aux pensées des autres, ces illustres autres qui ont mille fois pensé (mille fois plus profondément et mille fois plus intelligemment) tenté de cerner ces thématiques qui te hantent depuis si longtemps. Se nourrir de leur réflexion pour alimenter la tienne.

 

 

Tu aimerais être un savoir incarné

 

 

L’incarnation d’un savoir nécessite un apprentissage (un long apprentissage), un souffle (le souffle d’une vie), une assiduité de la pratique… en réalité le savoir est par essence un chemin, le chemin du savoir lui-même… il devient la voie même de l’éveil. De l’éveil de la conscience.

 

 

L’esprit éveillé est une conscience clairvoyante et bienveillante…

 

 

Mille rêves que tu as caressés du bout des doigts… dans lesquels tu aurais aimé t’investir totalement… les arts martiaux, la cause animale, la création plastique, le bouddhisme. Mille désirs que tu aurais aimé effleurer… auxquels tu aurais souhaité consacré une partie (une partie seulement) de ton existence… la sociologie, l’ethnologie, le journalisme, l’errance (la vie de routard), la vie de saltimbanque (marionnettiste), l’expérience monacale… pour quoi ne leur as-tu pas davantage accordé de temps, d’énergie et d’importance… ? Tu l’ignores… 

 

 

Il n’est de geste inutile… qu’il contribue directement ou indirectement à façonner ton esprit, à lui offrir un support de pratique… qu’il s’ancre dans le care (le prendre soin)… ou permette à ton être d’y revenir (ou d’y accéder à nouveau)…  

 

 

Tout agir doit s’exécuter dans la justesse… justesse du regard (clairvoyance de la conscience, regard panoramisant déségotisé autant que possible…), justesse de l’effort (ni trop ni trop peu), justesse de l’intention (altruisme et générosité)… Cette justesse est évidemment à mettre en œuvre selon tes capacités (les capacités présentes à l’instant de l’action).

 

 

Dans tes lignes, tant de thématiques et de questions portent sur la conduite de vie et l’éthique. Serais-tu un moraliste ennuyeux ? Il est vrai que tu revêts souvent l’abominable costume du donneur de leçons (de l’odieux donneur de leçons)… et nul n’écoute le donneur de leçon parce que tous le voient vivre… et sa vie est souvent aux antipodes de ce qu’il prêche…

 

 

L’ampleur de la nuit offre à ton regard l’ardente résonance nécessaire à la profondeur du ressenti… qui toujours s’étiole au petit matin…  

  

 

Tu songes à l’heure dramatique du grand sillon. Déposé sur le funeste bas-côté de la route où circulent à vive allure les véhicules qui poussent leur(s) occupant(s) vers la fosse…

 

 

Présence. Etre présent signifie aussi être en présence de… autrement dit être en permanence sous l’œil du multiple… sous l’œil de la vie – de la vie en soi et de la vie autour de soi – de la multiplicité des êtres (pour peu que l’on ait conscience d’être entouré en permanence des êtres qui nous habitent et qui nous entourent quand bien même serions-nous au cœur du désert)…  multiplicité des êtres appréhendée non comme une tutelle (ou une autorité de surveillance) et une garantie de respect (ou de bienséance en société humaine… bien que l’homme ordinaire y soit sensible, inhibant bon nombre de ses désirs, penchants ou instincts…) mais au contraire pour être attentif, sensible, vigilant et respectueux de ce multiple dont nous sommes, bien sûr, l’un des composants…

 

 

Tu arpentes parfois la solitude comme la pente d’un glacier. Froide, lisse et périlleuse. Et tu glisses (t’y glisses peut-être ?) comme dans un gant rêche…

 

 

Tu traverses parfois la solitude comme un grand désert glacé…

 

 

Dans la solitude des sentiments, l’Autre s’efface. Et vous efface. Le désert avance. Inutile de fuir ! Plus tu tentes d’y échapper, plus tu t’y enlises. A chaque pas, le sable s’infiltre davantage dans tes gros godillots. A l’horizon, les dunes s’éloignent. Et s’élargissent. Et te voilà perdu, au milieu de nulle part… seul en ta compagnie parmi les étoiles. Et toujours au centre de l’univers malgré tout…

 

 

Au plus profond de la solitude, jamais tu n’es seul. Toujours la vie t’habite. Et la vie (partout) alentour. Ciel, arbres, nuages, insectes. Et le vent qui souffle à l’oreille ses notes douces ou saccadées… te reliant (reliant ton visage, ton corps et ton âme) à tout ce qui existe… t’invitant (toi et ton sentiment d’abandon) à participer aux chants du monde…

 

 

A-t-on besoin de l’œil humain pour exister ?

 

 

Lorsque les Hommes évoquent la solitude, ils sous-entendent solitude humaine… mais l’Homme n’est jamais seul… la solitude ne peut exister pour un représentant du peuple humain. Sa conscience manque d’ampleur pour se sentir seul… voilà d’ailleurs toute la problématique de la solitude ! Elle n’est qu’un ressenti… une expérience subjective et personnelle… elle n’est pas réelle… la solitude n’existe pas…

 

 

Au vu des relations que tu entretiens avec le monde, tu as le sentiment d’appartenir à 3 familles essentielles. Les chiens, les handicapés mentaux (déficient intellectuels) et les auteurs (les auteurs-quêteurs, tels G. Haldas, C. Juliet…). Voilà en ce monde tes 3 véritables familles. Quant aux autres… tu entretiens avec eux des rapports peu satisfaisants ou contraints…

 

 

Pour Être, il faut que tu sois…   

 

 

Tu te perds souvent dans l’observation du ciel. Comme pour l’interroger sur ton devenir terrestre… voilà en toi résumé tout le paradoxe de l’homme…

 

 

Tous tes ressentis nocturnes sont des trivialités. Des évidences intellectuelles que chacun a mille fois expérimentées. Quand deviendront-elles suffisamment stables pour les vivre ? Les vivre à chaque instant. Bref, pour les incarner ? Chaque ressenti supplémentaire t’en imprègne-t-il davantage ? Parvient-il à pénétrer plus en profondeur les strates de ta conscience ? S’enterre-t-il un peu plus à chaque nouvelle apparition ? Comment les incarneras-tu réellement dans tes jours quotidiens ?

 

 

Pour les êtres ordinaires, la conscience singulière (la conscience individuelle) est strictement séparée des autres consciences (des autres consciences individuelles). Lorsque la conscience individuelle se désordinarise, elle se perçoit comme un infime fragment de la conscience universelle. Et en progressant (ouverture, élargissement, approfondissement grâce à la présence), elle comprend qu’elle est aussi toutes les autres consciences singulières. Jusqu’à admettre (sans doute) qu’elle est (et n’a jamais cessé d’être) la conscience universelle. Comme si cette dernière était (ou disons était perçue par les consciences individuelles selon leur degré de compréhension et d’avancement) à la fois comme une entité propre, chaque conscience individuelle (prise séparément) et toutes les consciences individuelles ensemble (ou additionnées ?).    

 

 

D’où l’importance de la conscience personnelle, de sa progression. Et les échanges avec les autres consciences individuelles (quels que soient notre et leur état de compréhension)… 

 

 

Comme un biologiste qui explore, étudie, dissèque le vivant et note ses découvertes, tu dissèques les pensées, les intuitions qui te traversent. En arpentant tes terres. Et en te laissant pénétrer du monde. La seule différence, tes recherches ne causent aucun préjudice direct aux êtres… Mais progressent-t-elles vraiment ?

 

 

Toujours au prise avec l’assaillement. Le surgissement submergeant des émotions. Et le ressassement des idées. Un cercle infernal dont tu ne parviens à sortir...

 

 

Le moine et l’arbre, la fourmi et la gazelle, la rose, la fougère et le brin d’herbe n’éprouvent guère – comme nous autres humains – la nécessité de changer d’air, de transformer leur existence, de se mettre en congé. Les dépaysements et les vacances n’ont pour eux aucun attrait. Ni même d’intérêt. Dans le seul cycle nycthémère, ils ont découvert et trouvé leur rythme. Et leur équilibre. Soumis à la tranquille immobilité des lieux où ils résident. Chaque jour est un renouvellement. Chaque heure, une invitation, une promesse et un engagement de paix, de joie et de satisfaction. Une journée de labeur et d’efforts entrecoupés parfois de dangers ou de trouble, de lutte ou d’acharnement. Mille pas mesurés consacrés à la rude besogne de vivre emplis de recueillement et de tempérance – à mille lieux de notre effervescence stérile vers la lumière du lendemain.

 

 

G. Haldas est ton maître obscur. Tu es l’un de ses disciples involontaires et anonymes…

 

 

La figure christique fait sans doute figure d’exemplarité. Un modèle à suivre pour les chrétiens. Sûrement. Quant à toi, tu ne peux nier que le christianisme t’émeut mais ne parvient à t’insuffler une foi suffisante en son Dieu. Tu poursuis donc ton chemin. Malheureux. Et libre…

 

 

Comment peut-on supposer a priori la liberté de penser… ? Comment peut-on la revendiquer dans la mesure où nul n’a – le plus souvent – conscience du processus de la pensée… une foule d’idées (et d’intuitions) dont on ignore le plus souvent l’origine) traverse notre esprit… la conscience en saisit une parfois… sans qu’intervienne la volonté consciente… En la matière, notre seule liberté est de permettre à la pensée - que l’on parvient à fixer - de se développer, de s’étoffer ou de digresser pour nourrir notre connaissance du réel… et encore, nul n’est responsable de l’intérêt (ou de l’inclination à la curiosité) qu’il porte au monde des idées…  

 

 

Certains mots symbolisent ton existence et ta démarche : existentiel, métaphysique, quête. Lorsqu’il t’arrive de les lire sur une page, un profond sentiment de joie et de gratitude t’envahit… ils sont comme des amis secrets qui encouragent tes pas difficiles…

 

 

Après quelques jours de séparation, tu retrouves le confident de tes nuits, ton écran qui accueille – le seul qui sache véritablement accueillir – tes lamentations.

 

 

Tes pages ne sont-elles en définitive que des plaintes et des jérémiades parsemées de quelques vagues intuitions… ? Des ressentis émotionnels et sentimentaux sans consistance auxquels tu accordes crédit… comme si tu espérais qu’ils te livrent quelques vérités… au lieu d’accueillir le vide et le silence sans doute davantage en mesure de te les révéler…

 

 

Le silence n’est-il pas la meilleure solution pour éteindre les bruits dont tu t’entoures et apaiser la fureur qui t’emplit… ?  

 

 

Suivre ton étoile… même si elle te guide vers la nuit profonde…

 

 

Au seuil du désert, tu espères - déjà - dénicher l’oasis inconnu et mystérieux… et en son cœur, tu espères encore… sur ta tombe, on inscrira : mort de trop d’espérance

 

 

Chacun souffre de solitude et d’isolement. Les plus adaptables l’apprivoisent et composent avec cette solitude ontologique. Mais la communauté du vivant (du monde vivant) n’est en définitive qu’un agglomérat d’êtres esseulés qui ignorent leur parenté et leur appartenance à un seul et même corps… 

 

 

La nuit est ton unique espace de fouille où tu pars en quête de vérités. Où tu creuses ta tombe à la lumière d’une chandelle… assez profondément pour t’y enterrer…

 

 

Il est évident que la nuit donne à l’existence une résonance accrue, une dimension que les êtres diurnes ignorent. Bien des noctambules l’attestent avec force et conviction. Les instants sont vécus et perçus avec une très forte acuité. Mais la nuit offre également au solitaire, à l’homme en retrait du monde (s’il n’est point trop avide de divertissements) une distance nécessaire (une hauteur et une proximité) pour appréhender la vie et le monde avec un œil différent… et ressentir avec profondeur quelques vérités qui apparaîtraient (et qui apparaissent d’ailleurs) aux yeux diurnes comme de vulgaires trivialités et d’affligeantes lapalissades… mais dans cet espace nocturne si singulier, ces évidences (voire ces platitudes) sont perçues avec une sensibilité si particulière qu’elles prennent un sens d’une rare intensité qui - malheureusement - s’éteint au lever du jour… ne résistant pas au jugement diurne coutumier, peu enclin à la densité et à la profondeur… préférant appréhender les évidences comme de grossiers poncifs et ignorer la puissance de leur vérité et le pouvoir de leur pénétration…

 

 

Quand il s’agit de penser – tu n’ignores pas tes prédispositions naturelles à saisir les pensées qui te traversent – l’existence te semble globalement satisfaisante. Mais lorsqu’il s’agit de vivre, voilà une tout autre affaire ! L’existence devient insipide, compliquée, insatisfaisante. Bref, désastreuse ! Comme si tu souffrais d’un manque organique. D’une incurable et substantielle incapacité à vivre…   

 

 

Les pensées n’ont d’autre dessein que de tendre vers une perception plus juste du réel. Et percevoir le réel avec plus du justesse n’a d’autre fin que de mieux appréhender le monde… de mieux être au monde… de mieux être vivant… pleinement vivant…

 

 

Qui tes pensées - toutes ces phrases jetées sur ces pages - pourraient-elles intéressées ? Tu es toujours à la recherche d’un public… mais quand apprendras-tu à écrire sans espoir de lecteur et à être (être véritablement toi-même…) indépendamment du regard que l’on porte sur toi…?  Quand cesseras-tu d’être un enfant… ?

  

 

Que de luttes contre soi et contre le monde ! Tant de combats pour taire ou faire advenir ses désirs, ses penchants, ses aspirations. Nous sommes un champ de bataille et transformons le monde en aire de massacre. Il conviendrait sans doute - plus sagement - de déposer les armes… d’accepter le réel (en soi et en ce monde) tel qu’il se présente… mais nous sommes si entravés par nos écus, nos blasons, nos oriflammes, nos désirs de conquêtes… nous sommes si prompts et si féroces au combat qu’il semble impossible de transformer le charnier en espace de paix… Mais d’où vient cette prédisposition belliqueuse… ? De notre peur ? Oui, sans doute… qui tire, elle-même, son origine de notre sentiment de vulnérabilité… Comment peut, en effet, réagir le « moi » si faible devant la force du monde… sinon en prenant les armes…? Quel effroyable gâchis…

 

 

A ce propos, il est juste - sans aucun doute - de jeter un œil du côté de notre étroitesse (la perception de notre finitude horizontale et verticale, instantanée et linéaire) ? La dimension infinie du monde et de l’univers (de l’espace) et le sentiment de fragilité, de petitesse, la dimension dérisoire de l’homme ordinaire déclenche, en effet, naturellement un réflexe de défense (ou de protection) et de conquête. Mais il conviendrait également de ne pas occulter le sentiment de vide (le sentiment d’inconsistance de notre être) et l’angoisse (l’angoisse du néant) qu’il suscite, qui engendre un mouvement vers la plénitude (une aspiration à être comblé… pour remplir le vide perçu)… bref, une sorte de double-mouvement de protection et de conquête lié à la peur de l’effacement et du vide… en un mot : la crainte de sa disparition…

 

 

Comme si notre disparition (la disparition de notre être égotique) pouvait survenir de l’extérieur (en étant attaqué par le monde) et de l’intérieur (en étant ou se sentant vide) impliquant dès lors un triple mouvement de retrait en soi (contre les attaques extérieures), de conquête du monde (pour prévenir ses dangers, le dominer ou le contrôler) et de remplissage de son vide intérieur (par l’amassement des composantes du monde)…  

 

 

Tu portes parfois un regard distant sur tes activités nocturnes. Lorsqu’il t’arrive de poser un œil distancié sur ta silhouette laborieusement penchée sur la table, de te regarder consigner tes notes, bien souvent un immense chagrin t’envahit… écrire te semble si dérisoire. Et pourtant encore si nécessaire aujourd’hui… 

 

 

Tu oscilles sans cesse (et en tous domaines) entre le sentiment d’importance et le dérisoire. Comme sur une balance mal équilibrée. Toujours hésitant. Toujours instable et vacillant. Bref, bancal…

 

 

Installé trop confortablement dans ton existence, il arrive parfois que le monde – et la vie des autres hommes – t’apparaissent comme un songe lointain… une sorte de virtualité étrangère… tu les regardes comme s’ils n’existaient pas réellement… comme si tu n’étais pas directement concerné par leur vie, leurs conditions d’existence, leur misères, leurs souffrances… tu les regardes sans les voir, comme indifférent… non faute de sensibilité… mais comme s’ils n’incarnaient aucune réalité…

 

 

Toujours trop gorgé de toi-même… tu te répands…

 

 

Documentaire sur la folie. L’enfermement des aliénés dans la souffrance. Dans leur souffrance. Leur univers mental. Leurs émotions. Te dis (à haute voix) que nous sommes tous prisonniers. Bien peu d’Hommes sont capables d’échapper à leurs barreaux… soit qu’ils refusent de les reconnaître (ou pire de les voir), qu’ils les fuient, qu’ils tournent en rond dans leur cage comme des fauves impuissants, qu’ils tentent de s’en défaire en les rabotant à la lime ou de les briser à grands coups de pieds rageurs… l’existence est une prison sans échappatoire. Le suicide (comme délivrance ou espoir d’un après-monde, l’existence à nouveau) n’est qu’une sortie illusoire. Les vivants sont condamnés à perpétuité… leur seule issue : transformer leur perception… le reste n’est que vaines tentatives de libération… inopérantes sur nos entraves…

 

 

Dans les périodes de grand désarroi, seules 2 figures sont à même de te réconforter. Une chamane en apprentissage d’Afrique australe (entrevue dans un documentaire), exclue du groupe pendant ses années de formation, au prise avec la souffrance de son destin (du destin chamanique qu’elle n’a choisi…). Et le héros d’un film de J. Beker, les enfants du marais, vagabond joyeux au grand cœur, être solitaire attaché provisoirement à une petite communauté au cœur de la nature bonne et sauvage.

 

 

V. La Soudière et E. Cioran. 2 auteurs. 2 hommes avec lesquels tu entretiens une étrange, secrète et méconnue parenté. Un rêve de filiation…

 

 

Il est des Hommes pour exécuter (les suiveurs) les projets et les idées que d’autres ont conçus ou imaginés (les créatifs et les scientifiques) sans omettre, bien sûr, tous ceux qui mettent en œuvre (les techniciens) et ceux qui commandent et dirigent (cadres et autres encadreurs). En définitive, il existe toutes sortes de catégories d’Hommes œuvrant à la marche du monde et de l’humanité. Et il y a les marcheurs solitaires sans prédispositions grégaires, qui refusent d’appartenir (ou qui sont exclus par la communauté humaine) et qui cherchent seuls - et parfois désespérément - leur place dans le monde…

 

 

Hanté par les fragments, tu rêves de reconstituer ton puzzle (définitif)…

  

 

La sérénité n’advient qu’à l’aube lorsque tu as pu accoucher des mille ou quelques idées qui t’ont traversé au cours de la nuit… et que quelques empreintes se sont couchées sur tes pages. Tu quittes alors ta table pour prendre l’air devant la bastide. Tu t’assois sur le banc, à deux pas des 3 platanes qui bordent la façade, et tu contemples, l’esprit apaisé et détendu, la lumière naissante du matin à travers les branchages.

 

 

Tu cherches en l’autre sa présence non pour t’éclairer… mais te mettre en lumière… dans une sorte de narcissisme enfantin… Apprends donc à engendrer ton propre jour pour faire advenir ta luminosité à l’ombre du monde… alors tu pourras rencontrer l’autre pour l’éclairer. Lui apprendre à s’éclairer. Et vous éclairer mutuellement…

 

 

Derniers auteurs découverts : J.Tardieu, T. Metz, Limonov, G. Bocholier, J-P Spilmont, P. Reverdy

 

 

Ton obsession des fragments et ta volonté farouche de les réunir révèlent un besoin fondamental d’unité. Et cette quête de l’unité serait-elle la recherche de notre identité fondamentale ? D’aucuns qui auraient connaissance de tes modes de fonctionnement et seraient versés dans la psychologie n’y verraient sans doute qu’une volonté infantile de retour à la dimension fusionnelle à la mère… toi, tu hésites…

 

 

Il est une lucidité singulière lorsque l’esprit gorgé de sommeil (qui tente de rester éveillé) perçoit le réel en y associant pensées et intuitions. D’incroyables percées adviennent. Des fulgurances intuitives. Comme des d’évidences qui s’éclairent et s’approfondissent. Comme si la conscience devinait quelques vérités premières. Premières et non originelles. Mais la clarté solitaire et vaporeuse de la nuit se dissipe avec les premiers rayons de soleil… Et lorsque le monde se réveille et que la vie quotidienne reprend son morne cours, il n’en reste qu’un souvenir fumeux. Et sans consistance. Le sentiment que la nuit ne nous a révélé que des trivialités sans intérêt… Et pourtant… 

 

 

Seule la vie en nous nous enjoint. Le reste n’est que billevesée…

 

 

Un monde de grimaces et de cajoleries où tu ne trouves aucune place… Seul dans la nuit, tu te niches au cœur du monde. Dans ton désert…

 

 

Que d’heures passées dans le néant à inviter le dérisoire sur tes pages. Voilà donc à quoi tu auras passé ta vie…

 

 

Sur la table, quelques livres. P. Quignard, C. Bobin, G. Bocholier et une anthologie de poésie contemporaine que tu feuillettes avec gourmandise pour nourrir ta faim. Des mots seuls, tu peux te sustenter.

 

 

Nulle rencontre possible en ce monde. L’homme ne fait que passer, traverser ou se heurter… Tu éprouves une peine inexprimable - et intarissable - à cette impossibilité de rencontre… mais quelle place laisses-tu à l’Autre pour te rencontrer ?

 

 

Il est des hommes qui passent, qui tracent, qui traversent. Toi, tu es de ceux qui s’attachent, s’embourbent, s’enlisent, se fixent en un lieu pour se laisser traverser par le monde…

 

 

Une impérieuse inclination à la mélancolie… une profonde et dévastatrice mélancolie ponctuée de sévères enthousiasmes. Voilà le décor de tes jours. Et de tes nuits. Ton état d’âme, la toile de fond de tes humeurs…

 

 

Le cœur n’est pas une vallée sans larme.

 

 

Bientôt 40 années d’existence… et le bilan - déjà - est mince… A dire vrai, inexistant. Quelques pages sans intérêt dont le monde se fout comme d’une guigne… Mais à quel destin t’acharnes-tu, pauvre scribouillard !

 

 

Pour quoi rêves-tu encore en secret de voir tes pages encouragées… reconnues… et encensées même ? Quel enfantillage !

 

 

Malgré les années, les rides naissantes, les premiers cheveux blancs, tu restes un enfant. Narcissique et naïf. Comme si tu ne pouvais - véritablement - te résoudre à grandir. Comme si l’âge adulte était encore, à tes yeux, trop effrayant… A ton âge, mon pauvre garçon !

 

 

Tu mourras jeune. Et ta mort sera – sans doute – le résumé conclusif de ton existence bâclée et rabâchée. Comme le court épilogue d’une mauvaise copie… ou d’un mauvais livre. Mais quand seras-tu donc prêt à tourner la page, mauvais cancre ? 

 

 

La déréliction s’attache à chacun de tes pas… comme une ombre. Quand feras-tu enfin le deuil de la Rencontre et de l’Absolu pour vivre sereinement ta solitude métaphysique… ?  

 

 

Il est parfois si difficile d’être un homme, un animal à peine conscient des caractéristiques apparentes de son identité (et de sa condition) et encore incapable de percevoir sa vraie nature… Ah mon dieu, quel pauvre animal !

 

 

Partout, le monde souffre. Et pourtant les hommes semblent supporter leur condition sans tourment intérieur excessif… comment y parviennent-ils ? Toi, chaque pas te bouleverse. A la moindre occasion, tu chavires… comment réussissent-ils à maintenir le cap sans s’effondrer ? D’aucuns sont plus réceptifs à leur tragédie. Et tu appartiens incontestablement à cette race-là…

 

 

Mort ou à vif, tu ne connais - bien souvent - que ces 2 états extrêmes. Tu imagines ton portrait sur une affiche de la grande époque de l’ouest américain, au temps des hors-la-loi : wanted… et tu crains que le prix de ton existence soit dérisoire. Et qu’aucune âme ne souhaite s’acquitter de la moindre caution pour te libérer de tes chaînes… à moins qu’elles ne soient aussi ton étoile… auquel cas, tu serais à la fois, l’homme à abattre, l’enquêteur, le bourreau, le captif, le shérif et le libérateur…     

 

 

Seul le mental expérimente (les expériences, les émotions, les pensées, les sentiments, les évènements…). La conscience observe (seulement). Et la matière (le corps) subit… 

 

 

Tu imagines qu’un être qui se déplace dans le monde (et l’univers) en traversant des paysages et en rencontrant d’autres êtres permet à sa conscience individuelle chargée de voiles et d’encombrements d’explorer sous divers angles (et de plusieurs points de vue) les différents aspects de la forme* (de la matière) et quelques aspects d’autres consciences individuelles. Dans quels buts ? Découvrir leurs similitudes… ? Mieux percevoir la brume des frontières entre elles et des frontières qui le séparent de la conscience universelle…? Affligeante ébauche pour poser les bases d’un raisonnement vraiment intéressant…   

* la forme est le vide, le vide est la forme. L’esprit est vide. Voilà peut-être des éléments à relier…  sans recourir tout de même à un bête syllogisme

 

 

Tes obsessions font leur lit dans ton mental et te recouvrent d’un linceul. Tes angoisses sont terriblement mortifères. Elles portent une dimension morbide qui confine ton existence à une lente autolyse… par rongement des chairs et succion de l’élan vital…  une perte progressive du souffle doublée d’un sentiment d’oppression qui enferme au dedans de soi…  comme une lente et douloureuse agonie… Elles t’asphyxient au sens littéral du terme…

 

 

Dans toute relation, le silence est plus insupportable que la parole. Le verbe, aussi meurtrier soit-il, ôte au réel son poids d’incertitude.

 

 

Tu aspires à la certitude par peur du néant. Le vide et la mort t’angoissent. Ils t’ont toujours terrifié. Tu crains tant la non-existence… Seuls les yeux du monde (et de l’Autre qui synthétise le monde) te maintiennent en vie – à l’état de survie. Sans leurs regards, ton existence perd toute consistance. Elle se dissout. Tu ignores encore que ton angoisse te voile l’omniprésence du regard de la conscience (conscience universelle) sur ton identité limitée, ton être de finitude…  il te faudra donc apprendre à être seul dans (et avec) cette présence…

 

 

Lu avec un bonheur inavouable Soleils nomades de J.P Spilmont. Emu jusqu’aux larmes. Une belle rencontre. Un ami secret et anonyme reconnu et apprivoisé au fil des pages.

 

 

J’aime les auteurs dont les pages sentent la sueur et les larmes, le désespoir et la solitude, le chemin et la soif. Tous ces hommes qui ont façonné leur travail avec la matière brute de leur existence. Dont on ne peut distinguer les mots des jours et les jours des nuits. Sur leurs phrases, tu te couches et tu entends la joie sourdre entre leur silence…

 

 

Y a-t-il plus merveilleux que deux solitudes partageant leur quête et leurs errances le temps d’une intense et profonde rencontre en ce monde si encombré de solitudes - enlisées côte à côte - qui se heurtent toujours, se blessent souvent, s’effleurent parfois sans se rencontrer jamais… ?

 

 

Le silence est-il un oubli de l’autre (de l’Autre)… ? Ou une invitation à la rencontre offerte à l’autre (à l’Autre)… ?

 

 

Documentaire sur les voleuses de sable au Cap Vert. Seules, sans mari (partis on ne sait où), elles travaillent tout le jour d’arrache-pied à entasser du sable sur la plage, pour le vendre la nuit à des entrepreneurs qui viennent le charger sur leur camion. Les seules pauses qu’elles s’octroient : aller nourrir leurs enfants en s’accordant quelques bouchées entre chaque cuillérée offerte à leurs bambins. Travail de forçat le jour, vendeuse ambulante la nuit, vivant dans des cahutes de fortune. Et elles trouvent encore l’énergie - entre deux pelletées - de danser au son des bassines transformées en tambour. Et la force de sourire malgré leur tristesse et leur misère. Malgré l’absence d’espoir. Leur activité est à l’image de leur existence. Et de toute vie humaine : le symbole de l’enlisement. Des centaines de Sisyphe rivées à leurs bassines et à leurs graviers. Pauvre de nous ! Et chapeau bas, mesdames !

 

 

Documentaire sur un bidonville du Bangladesh. La vue de ces effroyables cohortes de miséreux te glace les sangs. Et te laisse songeur quant à la condition humaine… Les occidentaux sont si ethnocentriques (si aveuglés par eux-mêmes) qu’ils en oublient le sort misérable d’une large part de l’humanité. Tant d’êtres humains répartis sur les 5 continents qui peinent à survivre…  Malgré la récession contemporaine qui touche nos sociétés d’abondance, nous croulons sous l’opulence et la prospérité. Nous n’aspirons qu’à satisfaire nos aspirations individuelles, égocentriques et égoïstes quand la plupart des Hommes en est réduit à survivre, à subsister sans espoir de sort meilleur. Le destin humain n’est pas si glorieux que d’aucuns l’imaginent… naître humain ne semble pas un sort si enviable… tout juste bon à survivre, à souffrir et à mourir…

 

 

Peut-être est-il temps d’aller à la rencontre d’autres contrées tant on étouffe en ta compagnie… ? Ignores-tu que ta présence asphyxie… ? N’est-il pas alors naturel que ton entourage n’aspire qu’à prendre l’air (et le large)… ? 

 

 

Il est des poètes qui prêchent la simplicité du verbe et dont les vers n’aspirent qu’à nous éblouir. Et d’autres dont les vers sont parcourus par un souffle brut et primesautier qui nous invitent au partage, à la communion et au silence admiratif. Les seconds osent se mettre à nu sans crainte du ridicule, des ricanements et de la désapprobation…

 

 

Il est difficile pour un homme de lettres d’œuvrer à la spontanéité. L’authenticité s’acquiert-elle à force de travail… ? J’en doute. Mais la présence de la parole ne peut néanmoins être jetée sur la feuille sans un effort d’épure. Mille fois sur le métier, remettre son ouvrage…  Et ne jamais travailler à une visée esthétique, mais à la retranscription la plus fidèle de la parole en nous… la présence de la parole qui devient trace, infime trace de vérité…    

 

 

D’où viennent les pensées ? Tes pensées… ? Et la vie ? Et ta vie… ? Proviennent-elles de la même source ? Dans ce cas, comment la remonter ? Il est si difficile de refaire le chemin à l’envers… 

 

 

Derniers auteurs découverts : J.P Spilmont, G. Bocholier, P. Reverdy… mille poètes, mille auteurs confidentiels dont tu te sens proche. Comme une famille informelle. Une fratrie obscure (comme le dirait, sans doute, G. Haldas). Des hommes en quête, écorchés par la nuit, se débattant avec la sente pour voir advenir le jour. Et qui l’entraperçoivent parfois, de loin en loin, entre les cimes sombres…

 

 

Il t’importe moins d’exister que d’être. Que valent donc quelques lignes face à un instant de grâce… ?

 

 

Tu aspires à l’être dans tes espaces nocturnes. Et tu t’y consacres (ou du moins tentes de t’y consacrer) pleinement. Mais pour quelles obscures raisons ne parviens-tu pas à être dans tes sphères diurnes du vivre et de l’exister… ? Je t’en prie. Où que tu sois, quoi que tu fasses, seul ou en compagnie du monde, tente d’être… n’y a-t-il pas là plus merveilleux programme… ?

 

 

Tu es un indécrottable et incorrigible idéaliste. Cette aspiration à être en est l’irréfutable preuve. Comment peux-tu occulter toutes les dimensions de l’Homme… ? Chacun doit les expérimenter - et, bien sûr, les accepter - pour être pleinement Homme... Des instants où l’être est accessible et d’autres où il ne l’est pas… des instants où il faut marcher et d’autres où l’on est contraint à l’immobilité, des instants où l’on croit savoir et d’autres où l’on est certain de son ignorance, des instants de lumière et d’autres d’obscurité, des instants où l’on doute de la destination (et de la finalité de l’existence) et d’autres où on la devine…

 

 

Tant de mystères en nous inaccessibles et tant d’énigmes. Tant d’obscurité et d’aspiration à la clarté. Tant de contradictions et d’ambivalences. Tant d’obstacles et de passerelles… Mais de quoi sommes-nous donc faits… ? De quelle matière sommes-nous constitués pour endurer tant d’expériences et de diversité… ? Il est évident - et de bon sens - que l’esprit (la conscience) possède une curieuse et bien étrange essence…  

 

 

Tu progresses vers l’immobilité. A petits pas. En agitant de grandes brassées d’air avec tes bras qui font des tourniquets… En mauvaise posture sur le chemin, tu avances, déséquilibré. Et l’allure peu assurée…   

 

 

Tes poèmes : des mots bavards et prétentieux au souffle court et à l’air mal fagoté. Qui suintent (malgré toi) l’artifice et la préciosité grossière. Un vrai désastre…

 

 

Ecrire te semble désormais moins essentiel qu’être. Comme te semble d’ailleurs plus fécond et plus fondamental l’état d’esprit de l’agir que le faire. Et l’incarnation du savoir et de l’expérience que l’agir et la parole… Serait-ce le privilège de l’âge… ? L’expérience des années… ? Le fruit de tes recherches… ? Ou l’absence d’écho du monde à ton existence et ton œuvre désastreuses… ? 

 

 

Aujourd’hui, ton écriture se replie. Elle ne semble plus s’adresser qu’à elle-même… il en a, il est vrai, toujours plus ou moins été ainsi (excepté tes livres pour enfants, plus enclins à la leçon et à l’exemplarité). Mais aujourd’hui ta parole l’officialise. Et ton écriture discrète et silencieuse s’affiche au monde. Comme si tu voulais crier  (d’une voix fière et peu assurée) : oui, j’écris… mais je n’écris plus que pour moi-même…

 

 

Cultive l’état d’esprit. N’accorde aucun crédit aux émotions. Ne succombe pas à leur force…

 

 

Chaque nuit, tu es confronté à la condition de l’homme. En cherchant ta vocation dans la solitude…

 

 

Tant d’hommes agissent pour fuir ou conquérir. Et toi, tu aimerais tant être pour agir…

 

 

Il est des auteurs sans gloire qui badigeonnent leurs pages en secret. A l’ombre des luminaires et des projecteurs.  

 

 

Il est de glorieux ratés. Mais toi, tu n’appartiens, pas même, à cette race. Terne jusqu’en ta médiocrité…

 

 

Une triple évidence. Ton besoin d’écrire, la joie triste et désespérée à t’y consacrer et la quête inaccessible du lecteur. Et une insoluble interrogation. Pourquoi continuer chaque nuit à gribouiller ton carnet… ?

 

 

Tes poèmes, fades et ampoulés, se donnent des airs pour dissimuler leur souffle blême. Et le révèlent. Comme ces femmes, qui, en cachant leur visage disgracieux sous la poudre, ne soulignent que davantage leur laideur…

 

 

On n’écrit jamais pour la postérité. On écrit pour apprendre à vivre. Et aider (éventuellement) les autres - quelques êtres - dans cette périlleuse entreprise. Voilà le véritable dessein de l’auteur…

 

 

La poésie se lit dans la solitude. A l’ombre de la chambre close. Au seuil de la tristesse. Pour raviver une joie éteinte. Nulle autre fonction ne peut lui être assignée.

 

 

Vivre appelle deux questions essentielles : comment et pourquoi ? Le reste n’est qu’occupations et menue monnaie. Accessoire. Tout homme qui ne s’y penche balaye son humanité et le potentiel qu’elle renferme d’un revers de main…

 

 

L’intellect et les théories ne peuvent répondre à cette double interrogation. Comme en est incapable le vivre simple et nu qui se dispense de réfléchir son expérience. La réponse advient en vivant. Elle se construit dans la vie-même. Change et fluctue au gré des expériences, des rencontres et des instants de pauses intuitives et réflexives. Sans cesse, la vie se (et nous) nourrit de ses trouvailles… pour peu que l’on y soit sensible et réceptif. Et que la question et le chemin des réponses nous interrogent… 

 

 

Certes, tu fréquentes les poètes. Mais tu ne les côtoies qu’à travers leurs pages. Comme des amis de papier. Comment oserais-tu les approcher autrement ? D’ailleurs, à quoi bon ? Rencontrer l’âme du lecteur, n’est-ce pas là la vocation du poète… ?

 

 

Comment 2 êtres de chair et de sang pourraient-ils se rencontrer ? Tant d’empêchements - de part et d’autre - entravent la rencontre de leur âme…

 

 

En la matière, nous sommes contraints (ou condamnés - selon la disposition de notre esprit) à restreindre (ou éliminer - selon notre aptitude) nos exigences à l’égard de l’Autre et à édulcorer (ou éliminer - selon notre capacité) notre volonté de domination et de puissance et toute manifestation de séduction afin d’établir des circonstances les plus propices à la rencontre… Mais comment est-il possible de réunir de telles conditions ? Tant d’éléments nous sont inconscients voilés ! Voilà, sans doute, un aveu de faiblesse ! Une marque d’impuissance face à notre condition (humaine)… et une révélation personnelle… peut-être n’ai-je jamais véritablement expérimenté la rencontre… ?

 

 

Et la solitude ? Ne serait-elle pas l’autre voie de la rencontre… ? La condition la plus idoine et l’unique chemin pour la faire advenir… ?

 

 

Qu’as-tu appris que tu ne sais déjà… ? Apprendre, serait-ce retrouver une mémoire perdue - éteinte par l’obscurité originelle…? 

 

 

La lumière (tant convoitée), serait-ce retrouver l’ombre que l’on a quittée et la voir comme telle…?

 

 

Dans tes poèmes, tu laisses filer l’inconscient, puis tu rabotes, tu cisèles en t’appliquant à l’envelopper d’un caractère pseudo-poétique. En vérité, tu enrobes tes excréments d’une couverture proprette, un bout d’étoffe grossière sur laquelle tu jettes une écharpe sibylline pour lui donner des allures intrigantes et mystérieuses…  Malheureusement (ou plutôt heureusement), tes poèmes sont le reflet de ton identité, de ton caractère, de tes névroses et de tes aspirations. Lorsqu’il t’arrive de les parcourir, tu y perçois une fadeur et une médiocrité exaspérées par leur velléité d’originalité et leur lyrisme plat. De toute évidence, tu es tes poèmes. Vous vous ressemblez comme 2 gouttes d’eau. 2 gouttes d’eau boueuses dans une flaque marécageuse qui rêvent de fleuves puissants et majestueux, de rivières limpides et revigorantes, de fontaine intarissable et rafraîchissante, de carafe de cristal et de verre à pied sur une nappe blanche. Mais vous êtes, tous deux, encore trop imprégnés de terre. Vous n’appartenez, en cet état, ni au ciel ni à l’air ni au feu. Et vous n’êtes conviés ni au banquet de la nature ni au festin des hommes. Eau déjà, tu es, réjouis-toi… Et si tu ne le peux, apprends à t’en réjouir… si seulement, tu savais t’en satisfaire. Et attendre. L’eau, aussi boueuse soit-elle, finit toujours par se transformer - s’évaporer et s’infiltrer dans la terre. Jamais elle ne cesse de poursuivre son cours… de se séparer, de se combiner à d’autres éléments, pour se retrouver peut-être un jour. Et qu’importe… 

 

 

Dans la tristesse, tu éprouves une curieuse réjouissance à longer les murs. A suivre l’ombre de ta silhouette qui te devance…

 

 

Profonde tristesse. Comment arrêter la pluie avec ses mains ? Devenir chaque goutte qui ruisselle sur tes joues. Et ta peau… 

 

 

Au cœur de la nuit, les livres qui m’entourent se dévoilent peu à peu. Ils me confient leurs secrets. Dans un bref murmure, ils me disent : détourne donc ton regard et pose ton œil ailleurs pour voir l’être surgir, n’est-ce pas ce que tu cherches ? Alors pourquoi t’obstiner à fouiller nos pages…

 

 

Les mots. Tes seuls amis. Tu peux les interroger, les caresser du bout des doigts, les ignorer, les tordre, les malaxer, les briser, jouer avec eux, les malmener, les abandonner… Ils répondent à tous tes caprices. Jamais lassés de répondre - avec ce petit rien de résistance nécessaire au jeu (à la fois comique et dramatique) - à tes attentes et de satisfaire la moindre de tes exigences…

 

 

La vérité d’un regard trahit parfois la mémoire.

 

 

Le regard de l’autre. D’un regard peuvent jaillir mille reflets contradictoires, à la fois authentiques et trompeurs. Et à chaque reflet, nous attribuons (pour notre plus grand malheur) mille interprétations. Afin d’en sonder le mystère. Ce qui a pour effet de nous plonger dans une plus grande incompréhension encore … Comment, dès lors, se fier au regard… et accorder crédit à nos interprétations ambivalentes (et souvent divergentes)… ? Il serait - sans doute - plus raisonnable de s’en affranchir et de travailler à l’émergence de son propre regard afin de faire naître son authenticité incontestable… 

 

 

Tu ne cesses d’agir sous le contrôle du regard (regard de l’autre et regard du monde) comme si ton existence - et ta survie - en dépendait au lieu de poser ton existence sur un socle ouvert et détendu.

 

 

Il faudrait apprendre à poser sa vie avec légèreté (sans lourdeur ni gravité), douceur et humour sur le socle inconfortable de l’incertitude…

 

 

Il faudrait apprendre à mourir un peu chaque jour. Pour apprendre à vivre plus sereinement… et parvenir à disparaître le jour de sa mort sans regret ni remords. Sans crainte ni tristesse…

 

 

Commentaires sur tes poèmes. Entre tes mots sourdent un précieux ridicule, un sibyllin trop volontaire et un esthétisme artificiel qui confèrent à tes phrases une lourdeur ridicule, burlesque et sans consistance. Bref, tu écris encore sous l’hypothétique et improbable regard du monde… mais à ne point t’y exercer, le résultat serait plus indigeste, pitoyable et désolant encore ! Alors que faire ? Apprends à être. A être toi-même sans esbroufe et sans éclat pour écrire plus juste… 

 

 

Tu es condamné à écrire ce que tu es. Et, bien sûr, a fortiori à être ce que tu es… Ton seul travail consiste peut-être à ôter les voiles de la supercherie qui entravent ton être sous des couches de mensonges en imaginant qu’ils te protègent et te dissimulent alors qu’ils ne soulignent que davantage tes empêchements aux yeux du monde…

 

 

Il est évident que l’essentiel ne peut ni s’acheter ni se donner… mais se conquérir, par un lent et mystérieux processus de mûrissement perceptif… 

 

 

Nul salut pour le vivant. Condamné au réel et à la métamorphose perceptive… Aucune échappée devant la souffrance (et devant la vie) sinon par la transformation du regard que nous portons sur elle(s). Et toute l’éternité - non pour s’en affranchir - mais pour apprendre à l’appréhender justement : reconnaissance, acceptation, apprivoisement etc etc etc

 

 

Sartre avait tort : l’essence précède l’existence. L’existence nous est donnée pour retrouver notre essence. Et nous n’avons pas même la liberté d’y échapper. Quant à celle de choisir, quelle foutaise ! Nulle option ne s’offre à nous…

 

 

Il y a comme une malédiction à vouloir trop partager, trop donner et trop recevoir. On en oublie l’échange primordial entre soi et soi, ce lien conditionnel à toute relation juste et équilibrée avec l’Autre et le monde…

 

 

Comment dire sans parler… ? Comment s’exprimer… ? Comment montrer… ? Être… une fois de plus…

 

 

Pour quoi l’homme chemine-t-il dans l’ignorance et l’aveuglement… ? Et comment y voir clair dans cette obscurité ontologique… ?

 

 

Dans l’ombre, chacun travaille à sa clarté. D’abord dans l’espoir de briller. Puis, un jour d’éclairer… 

 

 

Le corps comme élément éphémère du paysage…

 

 

Certains êtres quittent ce monde comme les feuilles d’un arbre se détachent… sans crier gare, ni signe avant-coureur.

 

 

Le plus grand art s’illustre dans la dimension de l’être. Les autres arts, les œuvres artistiques, les réussites professionnelles, familiales et éducatives (etc etc etc) font, en comparaison, pâle figure…

 

 

Un artiste ne créée, me semble-t-il, que dans le but avoué ou inconscient d’atteindre l’art d’être. Un véritable savoir-être au monde (un savoir-être à la vie ? Un savoir-être incarné ? Un savoir-être-la-vie?) qui nécessite un apprentissage excessivement long…

 

 

A ce propos, certains hommes poursuivent délibérément et obstinément leur apprentissage tout au long de leur existence. Et tous, d’ailleurs, continuent d’apprendre à leur insu…

 

 

Jamais les grandes œuvres ne s’accomplissent dans l’ostentation. Les œuvres de vie (œuvres existentielles) et les œuvres d’art les plus essentielles échappent aux critères de réussite établis par la communauté humaine. Elles demeurent souterraines et invisibles. Inaccessibles au regard humain.

 

 

Ecouté les lettres de Rosa Luxembourg écrites en détention (lues par Anouk Rimberg). Admirable de sensibilité et d’humanité. Un cœur pur aux gestes justes. Une douceur infinie malgré l’infâme et sanglante réputation qui entache son nom (et son histoire). Une merveilleuse icône.

 

 

Au fils des ans, tu prends conscience (avec acuité) que nul ne peut progresser vers sa partie la plus intime et la plus essentielle - autrement dit tendre vers sa vocation humaine - à l’aide de modèles préexistants, de conseils extérieurs. L’itinéraire - le plus adapté - est révélé au fil du chemin. De pas en pas… Quelques rencontres (le plus souvent unilatérales : lectures et médias modernes) ne sont d’aucun secours. Ces rencontres contribuent à fournir (au mieux) quelques encouragements et (à de rares occasions) quelques repères… en mesure de nous rassurer quant à la voie empruntée, scellant ou confortant notre appartenance à la famille secrète des chercheurs, ces frères lointains, dont la présence s’avère parfois indispensable dans les périodes de doute, de piétinements et de désespoir.

 

 

On apprend à vivre en vivant. Etre en vie, voilà la seule condition…

 

 

Au fond du désespoir, tu sens la vie se débattre en toi. Comme des sursauts de l’élan vital. Au bord de l’agonie, tu devines ses tentatives désespérées de s’agripper à toutes choses en mesure de le sortir de son trou, de te tirer de ton ornière…

 

 

Selon les lieux et les êtres qui t’entourent, les miroirs ne reflètent pas le même visage…

 

 

Comment cultiver la dépréoccupation de soi… ? Et l’atteindre… ? Et qui atteint quoi d’ailleurs… ? Si une partie de nous-mêmes - qui ne nous appartient pas - n’est plus concernée par une autre qui l’entravait et ne nous appartenait pas…  

 

 

L’absorption dans le faire et l’agir est sans doute l’un des risques les plus grossiers de la dépréoccupation de soi. Une simple fuite… 

 

 

Tu aimes les poètes. Sur leurs pages, on trouve leur empreinte, leur sang et leurs entrailles déposés comme une offrande. Comme un cri. Des tripes offertes pour quelques pièces. Peu de prix (en vérité) pour de si grandes richesses en ce monde où l’argent en est si souvent le plus grossier synonyme…

 

 

La connaissance de soi est un gouffre où tu aimes te perdre. Marcher le long des parois, tremblant et apeuré par la nuit du dedans. Curieux et intrigué de ton propre mystère. L’énigme universelle du vivant…

 

 

Comme un funambule sur un fil invisible, tu avances sans risque malgré tes craintes et ton angoisse du vide. Tu expérimentes la condition des êtres. Et celle de l’Homme en particulier (cet être conscient - si superficiellement conscient)… qui marche avec prudence, en anticipant une chute abyssale sur une étendue sans danger ni obstacle…

 

 

Quand on croit savoir, on s’enterre sous une nouvelle couche d’ignorance…

 

 

Il existe 2 catégories d’hommes en ce monde. Ceux qui semblent condamnés à chercher - souvent jusqu’au désespoir - le sens de leur présence ici-bas… obligés de fouiller et de s’ensevelir (par et sous leurs recherches)… et ceux qui semblent folâtrer par ignorance ou désespoir… option qui n’est d’ailleurs qu’une autre façon de s’ensevelir. Nul autre choix pour les vivants : l’ensevelissement…

 

 

Notes suppl. L’ensevelissement comme stade préalable à la phase suivante : le désir de dépouillement.

 

 

La pensée et l’intellect ne peuvent sortir l’homme de son enlisement (et de son ignorance). Ils doivent être considérés, l’un et l’autre, comme de simples instruments. Instruments dont il faut, un jour, se défaire pour sortir du sillon creusé par notre univers mental (et représentatif) et apprendre à devenir sa propre fosse, la motte, le talus, la terre, la herse… et les strates qui les recouvrent. Sans oublier, bien sûr, les mains - toujours à l’œuvre - qui creusent - inlassablement. Immobiles sous le vent…

 

 

Documentaire sur la jeunesse parisienne. 20 ans à Paris. Quelques étudiantes pleines de fougue et d’incertitudes quant à leurs désirs. Quant à leur vie. Quant à leur avenir. Et qui rêvent d’ailleurs. En rechignant avec enthousiasme à leur présent. A leur quotidien. Qui satisfont tantôt avec dépit tantôt avec appétit leur soif d’apprendre. Tu portes sur elles un regard attendri. Et un brin nostalgique. Tu es frappé par la parole de l’une d’elles qui découvre pour quelques semaines le monde des adultes (à travers l’univers professionnel), s’exaspérant de la routine, des automatismes, de la fatigue et de la connaissance tarie. L’adolescence est un temps déjà loin pour toi. Mais tu te souviens de ton insatiable besoin d’apprendre et de comprendre… Et jamais depuis la soif ne s’est tarie. Seule la source s’est transformée… il est vrai qu’il t’arrive de regretter cette période où ta naïveté, ton innocence, ton inculture et ton inexpérience (du monde) exacerbaient - non ta curiosité - mais ta joie de découvrir des pans entiers de la connaissance et quantité d’univers inconnus. Tu te souviens de ton empressement à explorer toutes ces terres nouvelles. Aujourd’hui, il te faudrait sûrement arpenter d’autres contrées, des régions plus lointaines et plus retirées… cachées - sans doute - dans les profondeurs de l’âme humaine pour que ta joie (ta joie d’apprendre) retrouve son innocence et sa ferveur… 

 

 

Il faut bien nourrir son homme dit l’adage. Mais comment peut-on négliger le pain de l’âme… ? Quant à toi, tu ne connais de meilleur boulanger que la vie. Qui nourrit son homme de brioches et de pain dur…

 

 

La poésie nourrit ton âme. Comme le pain nourrit ton corps. La même substance essentielle. Une matière à haute valeur énergétique. Qui permet de tenir debout, de poser un pas après l’autre pour qu’advienne la marche. Mais marcher dans quel but? Pour la beauté mystérieuse du sentier et des paysages où s’enlisent et folâtrent les hommes… Mais mieux encore pour connaître la joie de la marche. Sentir en soi palpiter le désir vivant… Cela ne suffit-il donc pas à combler la marche, le marcheur et les ornières du chemin ? Si ces dimensions ne te satisfont pleinement, qui es-tu donc, homme, pour tenir à l’égard de la vie tant d’exigences… ?   

 

 

Au fil des poèmes, tu sens progressivement advenir ta propre voix. Tu la vois peu à peu se délier de ses emprises mimétiques et narcissiques qui la condamnaient au cri muet d’elle-même… 

 

 

Tes livres ne sont qu’un seul et même cri. Qui prend plusieurs visages…

 

 

Comment marcher seul ? Sans voie ni voix ? Dans ce désert silencieux. Tu désespères de ton soliloque. Faudrait-il danser dans le désert ? Avec le désert ? Devenir l’ami des dunes ? Le familier de chaque grain de sable que foulent tes pas ? La question reste ouverte… En attendant, tu poses un œil sur le ciel en espérant la réponse des étoiles…

 

 

Comment être… être au monde (et avec les autres) si tu ne parviens à être avec toi-même… Qui es-tu (réellement) en ta compagnie… ?

 

 

Pour apprendre à être avec soi-même, il semble nécessaire de trouver sa juste place dans le mouvement du réel. De rester en contact, à chaque instant, avec son univers intérieur (ses sentiments, ses émotions, ses pensées) et le monde extérieur (l’environnement perceptible, les autres êtres et les évènements) en conservant une distance appropriée… Autrement dit, prendre en considération l’ensemble de ces éléments sans leur accorder plus de valeur qu’ils n’en possèdent à nos yeux… Bref, observer et s’observer, juger et se juger, jauger et se jauger, évaluer et s’évaluer, sentir et se sentir, percevoir et se percevoir en conservant un sens de l’humour à leur endroit (un sens du dérisoire non désespéré) et une forme d’autodérision… 

 

 

Tu as le sentiment que nul, en ce monde, ne peut échapper à deux éléments fondamentaux. Chacun est sous l’emprise de puissantes forces antagonistes intérieures et extérieures qui le poussent et le tirent à hue et à dia… condamnant à une forme d’immobilisme, à une ankylose (du moins à une très lente transformation). Et chacun est au prise à de nombreux cycles récurrents qui confinent à la répétition des gestes, des comportements et des attitudes… nous enchaînant (au mieux) à une familiarité du regard et - au pire - à un automatisme routinier… Ces 2 éléments laissent évidemment à penser que tout change en permanence et recommence indéfiniment…  que tout se meut en tous sens et se répète… comme si chaque être était emporté par un mouvement cyclique au déroulement périodique et aux aléas imprévisibles… Une question reste néanmoins en suspens : que faire dans cette tornade… ?

 

 

Entretien de F. Roustand écouté à la radio. Personnage simple et intéressant au parcours singulier, d’abord jésuite, puis psychanalyste (lacanien) et enfin hypnothérapeute. Avoue sans ambages avoir balayé de son vocable (et de son existence) les notions de psychisme et de conscience au profit de la notion de désappropriation de soi en s’inspirant des propos de Wittgenstein, de Socrate, de Montaigne et des expériences du magnétisme animal, du tao, du chamanisme et du zen.

 

 

L’homme moderne évolue dans une société volontariste, angoissée et servile. Un monde d’une effroyable tristesse que peine à dissimuler l’ambiance générale et apparente de légèreté et de frivolité. Notre époque (plus que toutes autres) encourage de façon pathétique et pathologique la volonté et le volontarisme, l’angoisse et les peurs (de tous ordres et de toutes sortes), la servitude, la dépendance, l’attachement et l’aliénation alors que la vie est - ontologiquement - abandon spontané (et sans risque) et joyeuse liberté solitaire et reliée… comment, dès lors, ne pas être condamné à la névrose ? Et toi-même, tu es (peut-être davantage que tous autres), contaminé jusqu’à la moelle…  esclave de l’enfer où te portent ton mental, ton psychisme et tes sempiternelles constructions intellectuelles…

 

 

Au fond, à quoi passes-tu (réellement) tes nuits… ? Tes mots ont-ils quelque valeur ou quelque utilité…? Tu ne peux ignorer que nul ne s’y intéresse véritablement… Quand sauras-tu donc faire bon usage de ta vie… ? 

 

 

« Personne ne fait davantage que celui qui ne fait qu’une seule chose ». I. De Loyola. Faudrait-il alors approfondir une seule chose – celle pour laquelle on se sent prédisposé – pour toucher à l’essentiel ? Creuser le même sillon pour découvrir et actualiser notre potentiel et l’offrir au monde comme notre meilleure et plus généreuse obole ? Mais comment trouver cette chose ? Et comment répondre aux multiples aspirations (souvent d’apparence antinomique et porteuses de forces ambivalentes) qui nous étreignent, nous ralentissent ou parfois nous paralysent… ? Choisir serait-il la réponse… ? Mais quel choix opérer dans la confusion, l’ignorance et l’incompréhension… ?

 

 

Nul ne décide de son existence… seule, la vie tranche, opte, sélectionne - avec bienveillance (une bienveillance qui nous semble parfois cruelle). Seule, la vie, fait advenir pour nous et à notre insu, effiloche, resserre, étire, freine ou interrompt ce qui est (ou était)… Qui est donc aux manettes… ? Ô (grand) marionnettiste, montre-nous le bout de tes fils…

 

 

Lorsque la parole n’est pas encombrée par celui qui la porte, la vie la traverse et s’offre à celui qui la lit (ou l’écoute). Dans le cas contraire, elle se trouve surchargée, maladroite et très médiocrement opérante. Par extension, lorsque notre existence est peu encombrée de nous-mêmes, elle offre à ceux qui la fréquente ou la croise (et à tous ceux qui lui sont familiers), la vie qui nous habite dans toute sa pureté… non entachée par nos désirs, nos attentes, nos bonheurs et nos tourments dérisoires…

 

 

Tu ne vis (tu ne peux vivre) que dans l’imminence - l’éventualité probante - de la rupture. Sans cesse, tu remets ta vie en jeu. Dans un énigmatique quitte ou double. Comme si tu ne pouvais vivre, agir, te sentir exister que dans la plus grande incertitude en remettant ton existence - la poursuite de ton existence - à une entité au-delà de toi-même (à la vie et au destin peut-être)…

 

 

Après plus de 3 mois d’accès mélancolique (d’une insoutenable intensité), tu parviens, à force de recherche fébrile et de lutte âpre pour garder la tête hors de l’eau, à accueillir tes crises d’angoisse. Moult éléments y ont contribué. Parmi eux, 2 semblent avoir joué un rôle fondamental : la prise de conscience de l’existence d’un espace (d’un socle) sécure* avec lequel tu es relié - sans cesse. Et la notion de dépréoccupation de soi, thématique que F. Roustand a impulsé en toi, à son insu… ravivant 2 découvertes que tu avais déjà explorées par tes réflexions intuitives, tes modestes expériences d’expansion de conscience et ton intérêt tenace - et toujours vivace - pour le bouddhisme…

* la base sécure correspond peu ou prou à la compréhension intuitive qu’en cette vie (et après cette vie aussi, bien sûr…) rien ne peut détruire – ni même endommager – notre être fondamental, que seuls le mental et la conscience expérimentent les évènements et les émotions.

 

 

Aujourd’hui, tu as le sentiment que la vie est un jeu – un jeu très sérieux et dérisoire sans risque et sans enjeu – dans lequel chacun doit s’inscrire et progresser en s’amusant. Un jeu sans danger réel où seules nos entraves personnelles restreignent le sens et l’expérimentation du jeu et la compréhension des règles… jeu qui se caractérise sans doute d’ailleurs principalement par son absence de règles et l’incapacité humaine à les définir avec justesse… 

 

 

La vie à ses débuts (dialoguant avec elle-même) : oh ! Comme je m’ennuie… Tiens !  Et si je me divisais à l’infini… En voilà une belle occupation, pas vrai ? Voilà de quoi m’occuper pour une longue… une très longue période… Et la vie (s’adressant à ses futures parties d’elle-même - chaque être en ce monde (et chaque être ailleurs sans doute) : et ce petit jeu devrait les occuper longtemps… Combien leur faudra-t-il de millénaires pour comprendre… Oh ! Comme nous allons nous amuser tous ensemble…

 

 

Il est des noces fraternelles et amoureuses qui s’estompent. Des êtres qui s’effacent peu à peu. Comme si leurs angles si similaires aux nôtres ou si familiers nous gênaient à présent aux entournures. Comme si nos emboîtements passés étaient devenus des entraves à notre progression… 

 

 

L’essentiel réside moins dans ce que l’on vit (fait ou entreprend) que dans notre façon de le vivre. A travers les récurrentes séquences situationnelles et les oscillantes variations intérieures auxquelles nous sommes indéfiniment soumis, sans cesse la vie nous y invite…

 

 

S’insérer dans chaque séquence situationnelle avec un œil panoramique… sans s’exclure et sans visée strictement égocentrique. Comme simple élément du tout. Comme élément mouvant dans le tout en mouvement. A chaque instant toujours nouveau et différent… et à la fois toujours ontologiquement conditionné par les mouvements précédents (leur poursuite et leur actualisation). Bref, le discontinu perceptif (notre regard) et le continu tendanciel (notre histoire dans le temps). Sans compter, bien sûr, la répercussion de chacun de nos regards sur les suivants et leur incidence sur la survenance des évènements…

 

 

Tes poèmes sont à ton image (comment pourrait-il en être autrement ?). Ils sont innocents, maladroits et narcissiques. Insuffisants et encombrés. Voilà ta voix. Et ton souffle. Mais toutes les voix n’ont-elles pas droit au chapitre ? Malgré leur poids et leur portée différente, ne peuvent-elles donc pas toutes s’exprimer… ? 

 

 

Parmi le petit peuple des poètes contemporains, mille visages. Les lyriques, les épris d’épure, les abscons, les partisans du fourbi, les adeptes du simple, ceux du vrai… et les mièvres. Et parmi ces figures familières, 2 grandes familles, celle qui chante sa souffrance et (en filigrane) son ignorance devant le mystère et l’autre qui se fait l’écho de ses trouées énigmatiques dans l’épaisseur terrestre et opaque de la vie et du quotidien.

 

 

Tes poèmes ont l’épure encombrée. Encore trop (beaucoup trop) chargés de narcissisme, de mimétisme, de préciosité, de faux lyrisme, de volonté de plaire et de bien faire…

 

 

Deux éléments fondamentaux ont joué de façon substantielle à ta survie (peut-être provisoire). D’abord la base sécure : la vie est sans risque et sans enjeu. Et son corollaire, s’insérer à chaque instant dans la séquence situationnelle en cours (et toujours en mouvement) sans omettre le renouvellement permanent du regard (à chaque instant). Et la juste place en son sein (dictée par une spontanéité intuitive (voire instinctive) qui prend la mesure limitée de sa propre importance comme simple élément de l’ensemble parmi les autres éléments. 

 

 

Mon dieu ! Que la conscience et la volonté nous emmêlent… Plus nous nous efforçons de comprendre l’inconscient, l’incompréhensible, l’invisible, l’indicible… plus les fils de la pelote s’entortillent. Et s’enchevêtrent. Comme si la pelote se complexifiait... Bref à mesure que nous croyons progresser, le désastre s’approfondit. Et l’ouverture (et l’issue) se dérobent…

 

 

Insertion sans cesse recommencée dans la séquence situationnelle et renouvellement incessant du regard invitent à épouser constamment, et à chaque instant, le mouvement de la vie. Ces 2 éléments permettent d’entrer à la juste place dans son flux perpétuel. Bref, l’attitude inverse de l’immobilité, des attentes et des exigences égocentriques porteuses de réification de l’autre et d’immobilisation de la situation (liée à la volonté d’atteindre un idéal ou le désir de préservation d’un état ou d’une situation jugés globalement satisfaisants)… 

 

 

Emmailloté par le poids du monde, bousculé par la récurrence des cycles, déchiré par l’antagonisme des forces, tu erres presque immobile dans les paysages. Soumis aux sphères, aux spirales et aux puissances rivales comme un funambule sur un fil labyrinthique.

 

 

L’espoir demeure malgré la puissance des marées. Et l’ardeur persiste malgré l’onde de choc. Accroché à l’incertitude comme à un bastingage. Comme à un horizon… 

 

 

Tes pleurs jaillissent par poussées. Et tes larmes déferlent, creusent ton lit de souffrance. Comme des cascades qui ruissellent vers le fleuve des pénitences. 

 

 

Le même flux organique, vitale et invisible s’écoule en chacun et entre tous. Partout où palpite le vivant englué dans son mouvement.

 

 

Emporté par les secousses, l’émotion parfois te disloque. Et te jette sous les ruines que tu t’échinais à construire. Aujourd’hui ton âme disloquée agonise en deçà du charnier. Sous l’odeur de la désillusion flottent les effluves du désespoir et le parfum enivrant de ton cadavre…

 

 

Dans les périodes de fragilité, tu oscilles (souvent) entre 2 dimensions. La dimension égotique qui ressent l’existence du moi. Ce « moi » toujours en quête de piliers existentiels, qui aspire à un idéal (pétri d’exigences et d’attentes à l’égard de l’existence), qui éprouve le besoin de sauver sa peau tant il perçoit son insignifiance devant l’immensité du monde et la dangerosité des autres êtres, incapable d’assumer le vide en lui et qui l’entoure. Et la dimension non égotique qui ignore (ou du moins tend à ignorer) l’existence du moi, lui permettant (ou permettant plus exactement à cette part de la conscience) de s’inscrire dans les successives séquences situationnelles, renouvelant à chaque instant son regard sans éprouver la moindre crainte tant elle se sent détachée de son existence nominative et circonscrite, toujours reliée à sa base sécure (à la vie joyeuse sans risque et sans enjeu). L’interface entre ces 2 dimensions pourrait – peut-être – s’illustrer par la question suivante : qui expérimente la situation externe et les aspects émotionnels (la situation interne)? Est-ce le «moi»? Est-ce l’esprit (la conscience) ? Une partie de mon esprit ? Qu’est-ce que cet esprit qui expérimente ? Qu’est-il exactement ? Et selon l’état et l’intensité émotionnels (le plus souvent liés à la situation extérieure), tu bascules tantôt dans "la dimension égotique"… tantôt dans l’autre…

 

 

Après réflexion, tu estimes que la notion de base sécure peut se subdiviser en (au moins) 2 parties complémentaires. La première, « la vie est un jeu sans risque ni enjeu » n’est accessible qu’au cours des périodes sans grand aléas émotionnel. Cet aspect ne semble d’ailleurs pas perceptible par tous. La plupart des Hommes ne l’a sans doute jamais ressenti (ou encore insuffisamment). Pour ta part, tu ne peux ignorer l’extrême fragilité de cette dimension, révélatrice, évidemment, de la superficialité de ton ressenti. La deuxième partie est le corps – la présence au corps. La nécessité d’habiter son corps. La première dimension s’inscrit dans la psyché (ou la conscience), et la deuxième dans le corps, chacun étant – en cette vie – toujours présent en nous (où que nous allions…). Aujourd’hui tu éprouves de grandes difficultés à être présent (attentif) à ces 2 aspects… le plus souvent, tu n’y parviens pas. D’où une foule de questions. Cette présence-attention s’apprend-elle ? Comment s’acquiert-elle ? Par la méditation ? La relaxation ? L’hypnose ? Le yoga ? Et tu n’as (malheureusement) qu’une bien modeste piste de réponse : la nécessité de développer cette présence-attention dès que l’on prend conscience de s’en être éloigné, emporté tantôt par nos automatismes, tantôt par la routine tourbillonesque de notre quotidien, tantôt par notre égocentrisme narcissique le plus gros grossier, tantôt par nos films mentaux… bref… il nous appartient d’être vigilant… et attentif (si j’ose dire…) aux nombreux écueils qui nous en détournent…  

 

 

Aujourd’hui, les livres de G. Haldas ont perdu leur charme. Et leur résonance. Ecrire même n’a plus le même attrait. Comme si l’écriture était devenue une activité - non secondaire - mais qui ne répond qu’à une nécessité strictement personnelle. Tu n’éprouves plus le besoin de l’exposer au monde. Ni même de te présenter comme auteur-éditeur. Sans pour autant savoir, il est vrai, quelle dénomination t’attribuer…

 

 

Tu vis. Du moins, tu tentes d’y parvenir. Sans identité singulière. Un être non identifié. Anonyme. Et sans doute encore (un peu) malheureux de l’être.

 

 

Ecrire t’aura permis (peut-être), outre de crier dans l’espace désert du monde, d’apprendre à écrire plus juste. Ou disons, d’acquérir une qualité rédactionnelle acceptable…

 

 

Les éléments à venir de ton existence commencent lentement à se dessiner. Comme si tes lubies, tes angoisses, tes recherches cherchaient à se cristalliser en une ou plusieurs activités comme autant de piliers indéracinables pour incarner un savoir…

 

 

Tu notes que tu cherches à te désengluer de la dimension fusionnelle qui t’a toujours étreint. Sans savoir (d’ailleurs) comment y parvenir. Tu cherches à donner une nouvelle (forte et irrésistible) impulsion à ton existence pour permettre à ton être d’apparaître. Obtenir un ego plus équilibré, renoncer à l’absolu, ne négliger aucune dimension humaine, trouver véritablement ta voie. Voilà quelques-unes de tes priorités. Tu sais que le corps, la psyché, la conscience, l’inconscient, la réflexion (la dimension cérébrale) et la pensée intuitive, le toucher (l’haptonomie), le care, la dimension narcissique un rien ambitieuse (cette sempiternelle recherche de statut social), le regard du monde sur ton être, la dimension spirituelle, l’engrammage, tous tes exercices, tes activités et tes angoisses passées (et encore parfois très présentes) y tiendront leur place…

 

 

Tu sens émerger en toi de profonds bouleversements. Les linéaments peut-être d’une transformation véritable (encore un fantasme sans doute… ?). Tu remarques que tes actes et certaines de tes attitudes se modifient. Malgré quelques résistances (tenaces), tes modes de fonctionnement et tes représentations habituelles qui se cabrent. Pourtant, tu sens leur appel déchirant. La nécessité qu’elles ont d’apparaître. Question (pour toi) de vie ou de mort. Il semblerait que tu n’aies le choix. Mais tu n’es pas sans ignorer la bêtise d’un enthousiasme outrancier et les dangers d’entretenir quelque espoir en matière de transformations profondes et définitives. Si elles adviennent, elles seront, de toute évidence, en deçà de tes exigences. De simples transformations partielles et toujours provisoires. Il te faut donc, sache-le, laisser advenir ce qui doit l’être sans rien exiger ni précipiter…

 

 

Un titre pour tes pages à venir (dans un futur plus ou moins proche  si tu continues d’écrire…) : Notes de tiroir… celui du bureau où elles seront rangées. Alors pour quoi vouloir donner un titre à ces notes ? Serait-ce dans l’espoir de les voir publiées ? Sans doute. Toujours tenaillé par cette ambivalence…    

 

 

Tu n’as, en réalité, écrit qu’un seul et même livre… et - en définitive - qu’une seule et même phrase. Une simple interrogation : comment vivre la condition humaine ? Une question qui invite, bien sûr, une réponse en mesure d’accueillir l’ambivalence qu’elle sous-entend : comment l’accepter et en sortir… ? A ce titre, il ne te semble pas idiot de proposer l’hypothèse suivante : pour en sortir, il est nécessaire de l’accepter. Condition préalable, évidemment… 

 

 

Il est des questions d’importance en cette existence. L’une d’elles est sans doute de définir la frontière sans cesse fluctuante de l’échange. Entre le donner et le recevoir. Autrement dit de savoir jusqu’à quel point il nous est possible d’offrir (de l’énergie, du temps, de l’attention, de l’écoute…) à l’Autre, aux autres et au monde sans en souffrir - ou plus exactement - sans que la dimension narcissique (ou égocentrique) en nous en souffre excessivement (souffrance occasionnée, le plus souvent, par le manque de réciprocité…). Ne sommes-nous pas sans cesse en butte aux autres, à notre étroitesse et à la leur ? Que prendre et que leur donner… ? Comment ? Et jusqu’à quel point ? Quelle attitude adopter en ce monde où chacun est enclin, en général, à utiliser l’Autre sans rien offrir en échange ? Il semblerait qu’une véritable authenticité (avec soi) soit nécessaire pour ne pas se leurrer sur nos aptitudes… Comme est sans doute nécessaire et utile de trouver ses propres sources de ressourcement, indépendantes du contexte et de l’environnement. Question subsidiaire (d’importance) : comment repousser la frontière de son étroitesse… ?   

 

 

Note suppl. : comment s’imprégner de façon stable et profonde de l’idée que le don est une extraordinaire façon de recevoir ? Très grossièrement d’abord car l’acte de donner élargit l’étroitesse de celui qui offre. Il permet de travailler à l’érosion du moi… concept, certes, illusoire mais qui donne si souvent l’impression d’être une entité inentamable et excessivement présente…

 

 

Toujours à te poser mille questions. Pour trouver des règles à vivre. Des règles de vie. Et les lois de l’existence. Au lieu de vivre, pauvre idiot…

 

 

Il est vrai que lorsqu’un homme déclare : je suis heureux… il faut entendre : je suis narcissiquement (ou égocentriquement) heureux… Autrement dit… un homme est (ou se sent) heureux lorsque ses désirs personnels (ou narcissiques) sont satisfaits (ou globalement satisfaits). Il est plus rare que cet énoncé sous-entende le vrai bonheur où le « je » a disparu. Ce bonheur-là (on devrait d’ailleurs plutôt parler de joie) éclipse toute notion du « moi », le « je » n’existe plus, il s’est dissous dans la séquence situationnelle  de la vie en mouvement… malheureux, nous sommes… et heureux, nous ne sommes pas… Malheureux, vous êtes… et heureux, vous n’êtes pas… d’où la fâcheuse propension de l’Homme à s’attacher au malheur (à ses malheurs) et ses résistances à s’en détacher… L’Homme est si effrayé à l’idée de ne plus exister… si « je », en effet, n’existe plus alors « qui suis-je ? ». Confronté à la question identitaire à la fois incontournable et effrayante. Terriblement effrayante…

 

 

Notes à propos des sources de ressourcement. Hormis sans doute la base sécure fondamentale (la vie est un jeu sans risque ni enjeu), garante de toutes les autres, il n’existe sûrement in fine aucune base sécure valable (elles peuvent être diverses mais demeurent transitoires) y compris s’inscrire dans la séquence situationnelle avec un regard sans cesse renouvelé. Il semble évident qu’une source de ressourcement (digne de ce nom) doit - pour être valide - s’autoalimenter de façon permanente (et non que celui qui se ressource ait besoin de période d’isolement, de solitude ou de je-ne-sais-quoi-d’autre pour retrouver la force, l’énergie, la patience de retrouver le monde et de rétablir des relations à autrui)… voilà sans doute pour quoi les bouddhistes – entre autres – posent la question suivante : qui expérimente ? Qu’est-ce que l’esprit ? Et évoquent aussi évidemment l’illusion du moi, combinaison d’agrégats sans consistance aucune ni indépendance, bref sans existence propre. Voilà pour quoi ils insistent tant également sur l’attention (être attentif à chaque instant). Mais comment se défaire de cet agglomérat illusoire qui emprisonne notre regard et entache nos actes… ? Une seule réponse (pour l’instant) : revenir à l’attention dès que possible à tout moment de l’état de veille… et s’y exercer avec patience et persévérance… voilà une bien maigre et peu consolante réponse, n’est-ce pas ? Sans compter, bien sûr, les périodes de crise émotionnelles submergeantes qui nous clouent à une souffrance indicible où l’attention n’est plus à même d’être, si j’ose dire, présente…

 

 

Nul n’existe véritablement. Tout n’est que manifestation de la vie. Chaque forme, chaque chose, chaque être. Et chacun sera amené à le comprendre et à l’incarner lorsqu’il se sera totalement éprouvé. Jusqu’à ses dernières limites. Jusqu’à ses derniers retranchements (ses ultimes retranchements égotiques). Jusqu’à ses dernières résistances identificatrices. Il n’en demeure pas moins que chacun a le sentiment d’exister, d’éprouver des plaisirs, des joies et des souffrances. Mais qui éprouve réellement ? N’est-il pas nécessaire de se poser la question ?

 

 

Certains êtres éprouvent une hypersensibilité à la souffrance. Elle leur est insupportable. Ils la ressentent de façon si aiguë et si intense qu’elle ne leur offre aucun choix. Nulle alternative. Il leur faut mourir. Attenter à leur vie ou mourir à eux-mêmes (abandonner leur identification au moi). Ceux qui trouvent la force* de résister au suicide sont portés par un élan vital qui les amène à opter pour le renoncement à soi. Dans cette démarche, ils comprennent progressivement que la souffrance (leur souffrance) n’a aucune dimension réelle (ni aucune dimension personnelle). En effet, si le « je » n’est plus éprouvé comment entité réelle et autonome alors il ne peut éprouver la moindre souffrance… (comment pourrait-on  ressentir si on n’existe pas… ?).

* Le terme est sans doute impropre. La volonté n’intervient ici d’aucune manière. Seuls, sans doute, quelques prédispositions antérieures, le contexte et les possibilités d’accès aux ressources intérieures permettent de traverser la tentation du suicide.

 

 

Le renoncement à soi ne peut, bien sûr, advenir du jour au lendemain. Mourir à soi-même est un processus long et douloureux où le sujet alterne les phases égotiques et les phases non égotiques. Dans les premiers temps, le « je » n’est plus toujours totalement éprouvé comme une entité réelle stable et indépendante. Et au fil de la croissance, il l’est de moins en moins… moins durablement. Et moins intensément. Il est donc plus à même de supporter les inévitables aléas (et fluctuations) de l’existence…

 

 

Note suppl. La frontière qui sépare le territoire du renoncement à soi et la contrée habituelle du «moi» (perçu comme entité réelle) est large et étendue. Elle comporte, semble-t-il, de nombreux points de passages successifs (et très douloureux) où le marcheur doit se départir de ses couches identificatrices et protectrices qui entravent sa progression. Et lui interdisent de franchir les différentes portes qui mènent au territoire suivant. Et il pérégrine ainsi, de porte en porte, se voit contraint de traverser toute la largeur de la frontière jusqu’à ce qu’il soit si entièrement nu qu’il ne reste rien de lui-même… au dernier pas, il atteindra alors l’autre rive. L’autre rive où tout est pareil. Et tout semble différent.

 

 

Note personnelle. Ô toi, marcheur, quand verras-tu l’autre rive ? Quand atteindras-tu la contrée radieuse où le soleil brille le jour et la nuit ? Et où les étoiles scintillent et s’éteignent à chaque instant…

 

 

Note suppl. sur la traversée de la frontière. Au cours de ces passages douloureux, le marcheur est partagé entre un découragement total, un désespoir terrifiant et un élan vital très souterrain. Très lointain. A peine perceptible. Le premier sentiment l’invite au suicide, le second à poursuivre son effort en dépit des grandes souffrances éprouvées, à persévérer dans la tourmente jusqu’au bout de ses forces, de continuer à creuser malgré la chair à vif, à s’abandonner avec confiance (bon gré mal gré) en dépit d’un sentiment extraordinairement aigu d’insécurité. Le marcheur est cerné de toutes parts par le renoncement. Nulle autre option que l’abandon : la mort corporelle ou la mort à soi (ou du moins à une partie de soi-même). Aussi comment ne pas éprouver, lors de cette traversée, de grandes souffrances et un insupportable sentiment d’insécurité… ? Qui, parmi les hommes, pourrait avancer sans peur dans cet espace des confins ? Qui, parmi les hommes, pourrait s’aventurer sans crainte dans une contrée où ne règne que l’incertitude (l’incertitude la plus totale)? Qui, parmi les hommes, pourrait poursuivre sa marche, pas à pas, sans avoir maille à partir avec les tensions, les luttes, les conflits et les résistances en se voyant contraint d’abandonner ses désirs narcissiques et égocentriques, ses attachements, ses possessions, son instinct de conservation, ses  identités, ses certitudes… ? Nul homme ne peut traverser cet intervalle dans la paix, la joie et la sérénité. Et celui qui affirme (ou prétend) le contraire est un sinistre imposteur…

 

 

Tes livres n’ont aucune audience. Et tu continues néanmoins d’écrire. Il devient clair que l’écriture prend caractère d’instrument vital. Comme si la vie avait choisi cette activité pour que tu apprennes à devenir pleinement homme… à poursuivre ton chemin afin d’incarner  - dans ta forme vivante singulière -  la vie-même…

 

 

Tu ne peux ignorer la dimension sacrificielle de l’écriture. Celui qui écrit dans le but avoué de résoudre l’immense énigme de la vie sacrifie (d’une façon ou d’une autre) son existence. Il renonce, le plus souvent, aux dimensions et ambitions humaines les plus fréquentes : la carrière professionnelle, la famille, les menus plaisirs du monde, l’honneur des foules, les gloires faciles et éphémères. Et consacre toutes ses forces, toute son énergie et toute son existence à sa quête et à son œuvre. Tente avec pugnacité, opiniâtreté et acharnement (excessif sans doute) de percer le mystère. Tâche impossible et peine perdue penseront d’aucuns. Mais celui qui écrit n’a rien choisi. La vie a décidé pour lui. A son insu. Il a beau y résister. Elle ne cesse de s’y acharner…

 

 

Tenter d’écrire la vie et tenter de la comprendre par la pensée (fut-elle intuitive) n’est évidemment un but en soi. Elle n’est, outre une tentative d’atténuer l’angoisse existentielle, qu’un instrument destiné à mieux vivre l’existence et la condition humaine. Et tu sais qu’il te faudra, à un certain stade de tes recherches, délaisser l’écriture et la pensée au profit du geste et de l’être. Bref, incarner tes découvertes. A moins, évidemment, que ces dernières ne s’inscrivent progressivement en eux…

 

 

L’Homme est soumis à une multitude de dimensions. A des forces submergeantes (qui proviennent de ce que l’on nomme coutumièrement l’inconscient), à la matérialité (son corps et les objets), à des exigences égotiques (pyramide de Maslow), à la prégnance de la conscience, de la raison et de l’intelligence (à la puissance de son mental), à sa profonde ignorance, à la quête d’un sens (du moins d’une cohérence) de son existence, au besoin de conquête et de dépassement. Il est soumis à la finitude, à son aspiration (consciente ou non) d’Absolu, à de nombreuses entraves et de multiples potentialités, à une foison de qualités et de travers, à la confusion et à la clairvoyance, à de profonds et innombrables paradoxes et à une grande ambivalence… mais aussi, évidemment, au monde, à son environnement, aux autres etc etc etc. Aussi, en matière de conduite de vie, de philosophie de l’existence et de thérapie (résolution de problématiques), aucune dimension de l’homme ne doit être négligée. Toutes les composantes humaines doivent être prises en compte et considérées…

 

 

En décortiquant (de façon assez superficielle) quelques disciplines de sciences humaines (philosophie, psychologie, psychothérapie…), tu es effaré par le nombre impressionnant de théories. Chacune semble née de la subjectivité personnelle de son créateur (ou de ses créateurs) influencé(s) par son (leur) existence, sa (leur) démarche, son (leur) histoire, sa (leur) structure de pensée, ses (leurs) intuitions, sa (leur) réflexion, son (leur) époque etc etc etc proposant une approche du réel, une solution à vivre et/ou une méthode pour être (et mieux être) au monde, invitant chacun à s’y conformer ou à s’en inspirer. La plupart des hommes qui ne sont nullement des chercheurs (de vérité) par manque d’élan, de courage ou de prédispositions naturelles deviennent alors adeptes de telle ou telle école ou puisent dans quelques-unes pour composer leurs propres formules. Mais aucune de ces théories et méthodes n’est en mesure d’appréhender de façon satisfaisante (réellement et exhaustivement) la vie, ni même en mesure d’aider durablement, profondément et de façon stable et définitive quiconque. Chacun doit (ou devra) chercher par lui-même ses propres issues en se frottant à la matière brute de son existence, de son individualité, de son environnement, de ses rencontres, de ses difficultés, de ses joies, de ses obstacles, de ses espoirs, de ses désillusions, de ses souffrances… Et qu’on le souhaite ou non, il en est ainsi… 

 

 

Il existe sûrement un étrange parallèle entre le vide et la forme* (autrement dit entre la matérialité et l’espace) dans la dimension intérieure (perçue en tout cas comme telle) et la dimension extérieure (idem). Comme si les pensées et les émotions étaient des formes immatérielles toujours en mouvement - plus ou moins rapide - dans l’espace vide de la conscience et les êtres et les objets des formes matérielles eux aussi toujours en mouvement - plus ou moins rapide - dans l’espace vide du monde (thématique à développer).

* Si conscience (espace intérieur) = espace (espace extérieur). Et si pensées et émotions (dans la conscience) = objets et êtres (dans l’espace du monde). Et si la forme est (=) vide et la vide est (=) forme. Alors ??????

 

 

Il semble évident que le corps, la corporalité, les objets ne constituent des entités autonomes et étanches. Leur enveloppe n’est, évidemment, qu’une frontière apparente entre ce qui semble être à l’intérieur et ce qui semble être à l’extérieur… bref, toute enveloppe est perméable. Et toutes les formes du monde extérieur sont poreuses…

 

 

Note suppl. Ce commentaire un peu trivial t’amène à penser que la dichotomie entre mondes extérieur et intérieur perd toute validité. Comme perd toute légitimité la tentative (avortée) d’analogie entre les formes du monde extérieur et celles du monde intérieur. En effet, si les formes dites du monde extérieur sont poreuses et leur enveloppe est perméable, l’intérieur et l’extérieur perdent leur caractère tangible. Leur frontière devient (plus) difficile à définir et à cerner. Ou du moins ces formes et leur frontière deviennent abstraites. Sinon purement conceptuelles (évidemment).

 

 

Note suppl. En outre, si les formes dites extérieures (les êtres et les objets) ne cessent d’échanger (entre elles) et de se transformer en modifiant la combinaison et l’organisation de leurs éléments dit internes par prélèvements ou évacuation d’éléments (ou de matière) sur les formes dites extérieures (à elles-mêmes)… sans compter, bien sûr, la transformation de leurs propres éléments (évidemment, le terme « propre » est impropre… mais passons…), il n’existe aucune raison pour que cette porosité des formes, cette perméabilité des enveloppes et ces échanges permanents n’existe pas aussi entre les formes du monde dit intérieur (les pensées et les émotions). Les exemples en la matière (si j’ose dire) sont innombrables… cf les «contagions » émotionnelles entre individus

 

 

Notes suppl. Il est évident que les objets (matériels) du monde s’entrechoquent, se frôlent, se croisent, interagissent dans l’espace du monde et ne cessent d’échanger entre eux. Comme le font sûrement les objets intérieurs (immatériels) dans la conscience. Mais dans la mesure où l’intérieur et l’extérieur ne sont que des concepts toutes les formes (qu’elles soient considérées comme extérieures ou intérieures) traversent toutes les frontières… et de quelle source tirent-elles leurs mouvements ? De l’énergie… et hormis ce poncif, tu ne sais plus que dire…

 

 

La lecture d’Itsuo Tsuda (ses ouvrages sur le katsugen undo et le Seitaï) sera sans doute fructueuse. Quelques intuitions te permettront peut-être - tu l’espères vivement - d’établir quelques liens avec tes misérables découvertes. Tu n’as guère d’autres procédés pour faire progresser ta compréhension. Intuition après intuition, tu chemines… tu n’as d’autres béquilles… ou d’autres bâtons…

 

 

Question suppl. Quels sont les liens entre les objets et les êtres dans le monde ? Comment interagissent-ils entre eux ? De quelle source tirent-ils leurs mouvements ? De l’énergie… Quels sont les liens entre les objets et l’espace ? Les objets se meuvent dans l’espace sans en être séparés… et sans d’ailleurs qu’il y ait de frontières entre eux et l’espace (hormis leur enveloppe apparente). Sans espace, les objets ne pourraient interagir entre eux. 

 

 

Tes livres ne sont en définitive qu’une trace de ton passage d’Homme en cette vie sur cette terre…

 

 

Pour que la vie advienne (en nous) avec spontanéité… pour apprendre à en devenir le canal le plus juste, il est sans doute nécessaire de ne pas négliger l’aspect technique du (ou des) domaine(s) vers lequel (ou lesquels) on se sent naturellement porté(s) ou disposé(s). En particulier s’ils appartiennent à la sphère créative et expressive ou s’ils s’inscrivent en lien aux autres êtres… Mais sans un authentique travail sur soi pour se libérer de ses apprentissages, de ses entraves, de ses obstacles, bref pour apprendre à désapprendre… on ne peut espérer atteindre l’authenticité spontanée, le geste (ou l’agir) juste, libre et approprié…  Il en est de notre activité principale en particulier et de notre façon d’être en général. Mais ces formulations ne sont que charabia trompeur… elles égarent davantage qu’elles n’éclairent… dans la mesure où toute activité se manifeste bien entendu dans un rapport au monde, à l’autre et à soi-même et que l’être est plus essentiel que l’activité (aussi noble soit-elle)… chacun fait évidemment ce qu’il peut et croit juste… et nul, quoi qu’il fasse, ne peut s’exclure de ce double processus de transformation individuel et collectif… dans la mesure où chacun est source de changement, d’ajustement et facteur de transformation pour les autres, contribuant ontologiquement (du fait même de son existence) au mouvement de la trame (qu’est la vie).

 

 

Note à propos d’un authentique travail sur soi. Que peut-on entendre par cette formule (un peu fourre-tout et sans doute un peu creuse) ? Je l’ignore. Je suppose qu’il existe plusieurs degrés d’approfondissement que je serais bien en peine de hiérarchiser (même si, il est vrai, je serais enclin en la matière à quelques a priori…). Qui, après un travail analytique de longue haleine, se targuera de se connaître ? Qui, après quelques lectures et stages de développement personnel ; qui, après avoir pratiqué telle ou telle discipline (ésotérique, religieuse, spirituelle…) seul ou auprès d’un maître (et en toutes contrées, les disciplines sont légions…) ; qui, après une expérience mystique ? ; qui, après un long cheminement… etc etc etc.

 

 

De nombreux critères existent pour apprécier (d’aucuns diraient évaluer…) le degré de sa progression sur le chemin intérieur. Inutile de les énumérer. Il me semble plus bénéfique de n’en retenir qu’un seul : est-ce que j’accepte davantage la vie comme elle arrive ? Ou autrement formulé : mes résistances à la vie telles qu’elles se présentent (à moi) sont-elles moins prégnantes et moins durables ? A ce titre, notons les précieux encouragements de la vie qui, par ses cycles répétitifs, ne cesse évidemment de nous offrir l’occasion de remettre notre tâche sur le métier…

 

 

Le cheminement intérieur n’est évidemment pas une course (ni contre les autres ni contre soi-même…). Et à ceux qui seraient tentés de trouver la meilleure discipline ou la meilleure méthode pour progresser, il serait judicieux de leur dire qu’il y a - bien évidemment - autant de formules que de chercheurs. A chacun d’explorer et de trouver les éléments qui composent cette formule (non stable)…

 

 

En matière de cheminement intérieur, d’aucuns aimeraient peut-être savoir s’il existe un chemin et une destination finale (avec son corollaire fantasmé de territoire stable et sécurisé). Que répondre ? Il n’existe sans doute d’autre chemin que le pas que l’on effectue à chaque instant… certains pourtant (dont je suis encore… eh oui ! décidemment… mes avancées sont bien médiocres…) rétorqueront qu’il existe de toute évidence une progression, une perception temporelle linéaire et une ipséité qui laissent à penser que chacun suit un itinéraire, franchit des étapes pour parvenir à un seuil et est censé arriver à une destination, accéder à un territoire qui marquerait la fin d’un chemin… Que leur répondre ? Il existe, en effet, une perception temporelle linéaire mais il existe également d’autres perceptions temporelles… chacun, selon son degré de mûrissement (et ses capacités), prendra en compte celles dont il a conscience… je n’ai pour l’heure (si j’ose dire…) d’autres conseils…

 

 

En dépit de toutes les ratiocinations qui couvrent ces pages, vous ne trouverez nul conseil véritable dans ces lignes. Nul, je crois, ne peut donner de conseils valides. On ne peut que témoigner de ses recherches. De son expérience. Et fournir (au mieux) quelques explications. Mes ouvrages encourageront seulement les pas de ceux qui cherchent… et chacun de mes livres trouvera ses lecteurs (et contribuera modestement parmi mille autres éléments à trouver quelques réponses) lorsqu’ils traverseront une période analogue (analogue et non semblable) à celle où je les ai, moi-même, écrits.

 

 

Tous ces mécanismes et ces phénomènes perceptifs, je les comprends et les ressens, il va sans dire, assez superficiellement. Je ne les ai pas véritablement vécus. Comme si je ne parvenais encore à franchir ce pas. Un saut abyssal sûrement…

 

 

Il est des périodes où l’on est contraint de privilégier un domaine, une activité ou une sphère particulière de la vie humaine, mais il me semble essentiel de ne jamais négliger les autres (domaines, activités, sphères). Bref, n’abandonner aucune des dimensions de l’Homme.

 

 

Il semblerait que les rencontres avec le monde nous façonnent de façon invisible. Et souterraine. Sous les échanges de surface (de façade à façade) se trament des enjeux primordiaux qui échappent à notre conscience. Pour y avoir accès, les mettre à jour (les conscientiser) et les actualiser, l’espace réflexif et intuitif solitaire paraît essentiel. Sinon incontournable.

 

 

Outre la recherche effrénée de la vérité (ou disons plus humblement de la compréhension de la vie), tu écris aussi en grande partie dans l’espoir de toucher le cœur de l’Autre. Celui qui, un jour, te lira. Tu écris dans l’espoir de la rencontre. Bref, tu écris dans l’espoir de remplir ton rôle d’humain… 

 

 

La prose de F. Roustang et C. Rogers coule fluide et simple. Nette et sans artifice. Loin de tout jargon technique. Comme si leur expérience de vie les avait suffisamment imprégnés pour que sorte naturellement et spontanément une parole dépourvue d’entraves. A la lecture de leurs ouvrages, tu es étonné aussi par la quasi-absence de mentalisation, d’intellectualisation… comme si elle nous parlait d’inconscient à inconscient ou d’être à être en empruntant un canal invisible et mystérieux (souterrain ?). Et dans le même temps, tu notes une sorte d’indicibilité de leur parole… comme si les mots n’étaient véritablement en mesure de fixer, d’exprimer le contenu de leur savoir… A mille lieux du verbe pompeux des intellectuels traditionnels…

 

 

Assumer ce que l’on est au moment où cela advient, voilà peut-être l’un des secrets de toute authenticité… ce qui suppose que l’on ne culpabilise d’aucune façon au sujet des préjudices éventuels sur autrui (toute action implique, de toute façon, des conséquences). Et qui d’ailleurs peut présumer de leurs dimensions positives ou négatives puisque nul n’a le pouvoir de les replacer par anticipation dans un cadre temporel si large qu’il pourrait les entrevoir… mais que faire, en la matière, des désirs inconscients, qui par définition, ne sont pas consciemment perçus et qui orientent une grande part de nos attitudes, gestes, comportements, paroles et pensées… ? Les laisser être sans s’en soucier… conscientiser les plus grossiers pour atteindre un seuil de désirs inconscients « acceptable »… ?     

 

 

Le vouloir inconscient est une puissance créatrice, inventive et dévastatrice quasi sans limite. A ses côtés le vouloir conscient est dénué de pouvoir. Une ordonnance de petit chef à une armée de brindilles dans le feu de la vie. Vite consumée. Et anéantie.

 

 

Vie, naissance et mort : 3 évènements fondateurs et essentiels pour l’œil esseulé pris dans la tourmente des forces, des cycles, dans le tourbillon incessant des batailles, des querelles et des conflits. Et 3 infimes séquences pour les yeux alentour (ceux qui nous entourent)  et au regard du flux permanent du mouvement vital : la vie.

 

 

Tu éprouves un sentiment de fraternité spontané pour les électrons libres, les chercheurs de vocation personnelle qui tentent, par leur recherche, leur sensibilité, leur existence et leurs prédispositions naturelles, de mettre en œuvre - de façon souvent hésitante, anonyme ou/ et mal reconnue ou voire fort décriée par les gardiens du temple et des citadelles - un système d’aide pratique et/ou théorique (tu te sens plus proche d’eux lorsque les deux sont réunis) destiné à aider l’Homme (les hommes contemporains et les hommes à venir) à mieux-vivre-et-être-la-vie…  

 

 

Il faut aller vers ce (et ceux) à quoi nous porte notre sensibilité. Sans rien négliger. Ni les autres. Ni le reste. Eh oui, bien sûr ! Encore une évidence !

 

 

Lorsque ton angoisse n’a plus de chair à mastiquer ou qu’elle ne parvient plus à se contenter de son bout de gras, elle s’abat sur n’importe quel cadavre du passé ou moribond à venir ou tire de l’imaginaire quelques os à ronger… pour apaiser sa voracité. Et la bougre a l’appétit coriace… comment ne pourrait-on pas avoir la dent dure contre elle… ?

 

 

Quand la vie te traverse, quelque chose t’habite qui n’est ni gauche ni emprunté… mais qui t’est donné… qui lui et te donne une dimension, une valeur et un élan naturels, authentiques et spontanés… bref un mouvement juste et approprié… qui s’inscrit avec fraîcheur, simplicité et aisance dans le flux de la vie…

 

 

Il faut parfois se laisser glisser dans le creux du monde…

 

 

Il n’existe aucune vérité en matière de chemin (existentiel ou intérieur). Chacun doit creuser à chaque pas. Tantôt face contre terre. Tantôt les yeux tournés vers le ciel. Tantôt parmi la foule des autres visages. Tantôt dans son ornière silencieuse et isolée recouverte de toutes les désespérances. Malgré notre perméabilité et toutes les béquilles du monde (qui s’avèrent parfois de vrais – mais transitoires – appuis), la sente demeure solitaire. Et énigmatique.

 

 

Il faut éprouver la condition humaine jusqu’en ses tréfonds pour apprendre à devenir un Homme…

 

 

Il te plairait (voilà en vérité ta véritable aspiration !) de faire de chaque geste de ton existence un poème. De n’ouvrir les lèvres que pour célébrer la vie (et le monde). De voir ton regard refléter à chaque instant la profondeur intérieure et la beauté alentour. La légèreté et le rire bienveillant sous-jacents. Que ce regard poétique résonne en chacun de tes gestes, de tes pas et de tes paroles. Et que tout puisse résonner en toi avec tant de force et d’intensité pour rejaillir sur le monde et les êtres…

 

 

Chaque crise existentielle est une invitation (perçue au cours du processus comme une exhortation brutale et douloureuse) à se dévêtir de ses oripeaux… des accessoires superflus de son bagage… pour que s’ancre en soi (en son être) la densité de ce sentiment d’allègement extérieur (comme par compensation et rééquilibrage peut-être de la « perte »…) et qu’il devienne partie intégrante de son être…

 

 

Tu as l’âme d’un apprenti (d’un éternel apprenti solitaire) qui tente de goûter à toutes les expériences du monde (en rechignant parfois tant tu crains les plus douloureuses – celles qui bouleversent tes plus solides ancrages). Bien davantage que celle d’un disciple. Tu n’as goût pour aucune école. Ni aucun dogme. Ni aucun collectif. Seul t’intéresse de défricher le terrain de tes expériences pour forger ta propre doctrine. Tenter de retracer l’itinéraire de ta recherche et de ta pratique (tous azimuts) pour essayer d’en tirer quelques lois, quelques règles qui pourraient servir à d’autres.

 

 

Il y a en toi (et en chacun) un fond de violence et de bonté. Tant de forces antagonistes. Tant d’ambivalence. Et d’ambiguïté. Et ta tâche doit consister à ne rien rejeter, ni rien délaisser mais à user de ces énergies de façon juste et appropriée (autant que tu puisses le sentir). Autrement dit leur permettre de s’exprimer dans des sphères et des dimensions adéquates. Ainsi la violence, par exemple, ne doit être contenue, ni réprimée mais elle doit se manifester… même physiquement dans un domaine adapté (sport de combat, efforts physiques…). Surtout ne pas se tromper d’ennemi (pour la violence) ou de cible plus généralement. Comme la douceur, comme toutes choses ressenties… il faut qu’elles puissent s’exprimer. Et la meilleure façon pour qu’elles puissent s’exprimer est d’insérer chaque sentiment et émotion, toutes choses ressenties dans l’environnement idoine. Rester présent, à chaque instant, au mouvement de la vie pour savoir ou plutôt ressentir si une émotion ou un sentiment peut s’exprimer ou pas. Il semble clair que toutes les situations ne se prêtent guère à la manifestation de certaines choses. Selon leur contexte, l’humeur, la sensibilité des êtres qui sont présents…). Il serait peut-être alors judicieux de diversifier ses activités, sphères et univers pour que ses différents penchants puissent tous trouver un lieu d’expression. Agressivité dans un dojo, agressivité cathartique dans un film d’action… etc etc etc.

 

 

Pourquoi le japon et le zen exercent-ils sur toi tant de fascination ? Tous les arts zen et l’esprit zen… méditation, philosophie, psychologie, arrangement floral, tir à l’arc, arts martiaux, art du thé, art du poème court, calligraphie… tu aimerais trouver tes propres domaines désencombrés de leur folklore historique et culturel. Ou mieux encore qu’ils s’inscrivent dans mille traditions différentes considérant d’un œil égal le passé, le présent et le futur. Mais tu n’ignores pas qu’emprunter une seule voie (une seule tradition) et non se perdre et se diluer dans plusieurs semble être, aux yeux de certains, le plus sage garant de franchir, expérimenter et réaliser toutes les étapes que chacune propose. Un seul hic te concernant : tu ne sais quelle voie emprunter sinon celle de poursuivre ton propre chemin en avançant sans vraiment savoir où tu te diriges… tu ne connais ni la destination, ni même l’étape suivante… et tu tombes à la moindre ornière…  voilà peut-être ta voie…

 

 

Il faut se méfier des enthousiasmes vifs et soudains. Ils retombent - le plus souvent - comme des soufflés. N’empêche… Et quand bien même, il en reste un élan qui - certes - s’essouffle mais qui doit, je le suppose, demeurer quelque part en soi… 

 

 

Tant d’intuitions te traversent parfois… et si souvent tu les ressens avec tant de force et de conviction qu’elles te donnent l’illusion d’atteindre La Vérité… les considérant alors comme des dogmes presque aussitôt remplacés par de nouvelles intuitions qui s’avèrent tantôt des désaveux tantôt comme des confirmations approfondissantes

 

 

Il ne faut rien privilégier. Ni un domaine, ni un sentiment, ni une sphère, ni un être, ni un état, ni une émotion, ni une activité au détriment des autres. Mais permettre à tout d’advenir (si cela advient) en lieu et instant opportuns.

 

 

Les crises nous rendent humble. Ou plutôt nous obligent à un peu d’humilité…

 

 

Tu te promets (toi qui détestais les films) d’aller beaucoup plus régulièrement au cinéma. Totalement ébahi sur son pouvoir cathartique. Un film permet non de s’évader (encore que) mais de vivre avec intensité (pour peu que le film nous plaise) tant d’émotions et de sentiments que l’on en sort à la fois rassasié et rasséréné… tu en veux pour preuve l’effet absolument bénéfique du dernier samouraï, un film dont tu aurais sans aucun doute raillé le degré zéro de la bêtise, du bon sentiment facile et de la figure caricaturale du héros. N’empêche… tu l’as regardé avec un autre œil – d’un œil différent – et tu en sors bluffé par la force et la vérité qui s’en dégagent… aussi bêtifiant qu’il puisse sembler à tous les regards méprisants… 

 

 

G. Haldas te fait parfois (et de plus en plus, il est vrai) l’effet d’un vieux grincheux au prise avec ses angoisses et ses obsessions qui note toutes pensées en mesure de l’apaiser brièvement… et qui en se fixant ne fait sans doute qu’accroître ses névroses… Tu aimerais lui écrire pour le lui dire. Et aussi ne pas finir comme lui…

 

 

Tu remarques avec surprise, en cette crise existentielle profonde où tu es enfoncé depuis de longs mois, que l’écriture de tes expériences te semble moins importante que ta volonté de poser quelques jalons pour les hommes d’après et/ou ceux qui pourraient te lire… tu sens aussi qu’il est temps à présent d’incarner ta parole. Autrement dit que tes pages se transforment en geste… tu imagines néanmoins que tu continueras d’écrire… mais tu l’espères avec moins de frénésie… qu’une partie des mots (ceux que tu ne trouveras plus nécessaires de fixer) pourront intégrer la profondeur de ton être. S’incarner dans ta façon d’être…

 

 

Chaque humain porte en lui non seulement le premier homme apparu en ce monde mais les germes du dernier hominidé qui quittera cette terre. 

 

 

Tu as le sentiment qu’il existe, en définitive, 2 sortes d’hommes : ceux qui enjoignent leur raison à la connaissance pour apprendre à vivre (à être vivant et au monde) avec ses corollaires entravants (la dualité, la peur, le doute, le besoin de contrôle… sur la vie, l’avenir, l’environnement ou pire la volonté de puissance - voire de toute-puissance) et ceux qui accordent leur confiance à la vie et son corollaire favorisant - ils se laissent porter sans angoisse vers l’incertitude, traversent les évènements sans souffrance excessive. Les hommes peuvent choisir cette seconde voie pour maintes raisons, bien que souvent les 2 se mêlent. Il existe néanmoins 2 grandes sous-catégories. Ceux qui la choisissent par instinct, frivolité, fatalisme ou ignorance – se laissant guider selon leur disposition naturelle et ceux qui l’adoptent après avoir achevé, en partie, un long travail de compréhension… qui les a menés au seuil du territoire humain ordinaire…  

 

 

Notes sur les arbres, les fleurs et les brins d’herbes. Il leur suffit de se sentir vivant pour trouver leur propre formule : où, quand et comment trouver leur subsistance pour croître selon leur capacité, leur forme et leur environnement. Peu d’hommes semblent y parvenir… en particulier avec le développement de la pensée, vivre leur est devenu une incroyable et difficile épreuve… et parfois une tâche impossible…

 

 

Tu remarques (avec effarement) combien les hommes - l’homme de la rue, monsieur tout le monde et l’homme public, gens de radio, des médias, auteurs, philosophes… - adoptent un discours et agissent selon un fond substantiel de normativité (ce qui devrait être). Notion révélatrice de leurs préférences, de leur façon d’appréhender le monde, de leurs attentes, de leur ignorance, de leur prétention (à connaître), voire de leurs exigences… Nul ne pourra t’empêcher de penser que toute normativité (même celle mise au service d’un bien présupposé supérieur ou d’une situation apparemment plus enviable) est une violence. Et même d’une violence inouïe. La normativité s’oppose de fait à la positivité (ce qui est) et présume que l’état désiré est supérieur à l’état présent en occultant que nul (aussi qualifié soit-il, aussi avancé dans son cheminement intérieur et la connaissance, ou aussi estampillé expert qu’il soit par le monde ) n’est en mesure de connaître le cadre général spatial et temporel (à supposer qu’il existe) où se déroulent, se sont déroulés et se dérouleront tous les évènements du monde… ni d’anticiper la moindre prévision sur son évolution. Et moins encore en matière du mouvement du vivant… et de la vie… Et ce qui est (la positivité) est incontestable. Incontestable et sans cesse en mouvement. Infixable. Au même titre que la vie. Comme si les deux se confondaient.

 

 

Nul ne peut franchir, je crois, les portes de l’ouverture - l’ouverture de son existence - sans expérimenter un étrange et douloureux sentiment d’étouffement, de resserrement et de rétrécissement. Mais combien y a-t-il de portes à franchir avant d’accéder à l’espace infini ? Combien de fois ai-je déjà passé ces portes (et combien en tout ? je l’ignore) en parvenant parfois au seuil de l’espace pour revenir immanquablement et implacablement à mon sentiment habituel d’étroitesse et de blocage. A vrai dire guère plus avancé que dans la position antérieure ? A peine un mouvement ? Et ce mouvement s’imprègne-t-il dans la conscience ?

 

 

Devant l’efflorescence de nouvelles disciplines en sciences humaines (thérapeutiques, méthodes…) qui prétendent favoriser ou enseigner la sagesse et l’existence déjà ancienne d’une multitude d’écoles de pensées (pratiques ancestrales et parfois millénaires), 2 remarques te viennent à l’esprit. Concernant les premières, elles s’inscrivent et révèlent le souci permanent et insatiable de l’homme à chercher, à créer et à inventer et souffrent, outre de leur propension ostentatoirement  commerciale (faire du profit est dans l’air du temps… même s’il est vrai que l’intérêt personnel est dans l’air du temps de toutes les époques…) d’un cadre temporel trop restreint pour mettre en évidence quelques résultats probants. Les secondes en revanche peuvent se glorifier de leur longue expérience en la matière mais souffrent, à de sans doute très rares exceptions près, d’une rigidification doctrinaire, d’un dogmatisme croissant au fil des ans et d’une institutionnalisation sclérosante… 

 

 

Cette société prône jusqu’à l’outrance la standardisation, le spectaculaire, le profit, l’efficacité et la prudence… elle néglige et méprise le marginal, l’ordinaire, la résistance à la norme, l’inutile, la gratuité et la confiance - et quand elle ne peut y échapper ou doit s’y résoudre, elle tente de les récupérer et de les intégrer. Bref, un monde qui s’il ne marche la tête à l’envers, occulte le réel… il te pousse parfois l’envie d’incarner une résistance à ces poussées pathologiques… ce qui renforcerait sans doute la pathologie collective (à laquelle nul n’échappe) et révèlerait la source de ta propre pathologie… bref nous sommes tous contaminés jusqu’à la moelle… en la matière (comme en toutes matières), une seule règle : la mesure et l’équilibre. Ne rien négliger. Accepter les différentes directions du mouvement, leur antagonismes et leurs ambivalences et les différentes tendances (nouvelles et anciennes, les valeurs prônées aujourd’hui et celles qui te semblent plus sensées, plus justes et appropriées)…  

 

 

On est si crispé sur ses désirs (et ses ressentis) qu’on en oublie de se sentir vivant. Le paradoxe (ou le comble) tient au fait que l’on souhaite voir ses désirs satisfaits pour se sentir vivant… alors qu’ils nous détournent (et nous éloignent) de ce ressenti…

 

 

En cette saison automnale, de nombreux d’insectes viennent passer leurs derniers instants à l’intérieur. Tu les accueilles avec tristesse et bienveillance. Mais pour quoi viennent-ils trouver refuge vers toi? Et tu t’imagines (déjà) je-ne-sais-quelles fadaises… Pauvre ratiocineur naïf et égocentrique… tu es toujours à te poser mille questions stupides, en t’imaginant le centre du monde… tu ne guériras donc jamais…  

 

 

On se sent parfois incarcéré. Prisonnier de nos gestes, de nos attitudes, de nos comportements. De notre vie. Comme si nous ne pouvions nous libérer de nos chaînes intérieures… au prix de tant d’efforts, peut-être est-il possible de scier ces barreaux si réels qui n’ont jamais existé… ? Pourquoi est-ce si difficile… ?

 

 

Il existe (sans doute) 3 grandes étapes dans le développement humain. On pourrait appeler le premier stade l’engluement séparatif dans le réel. Phase de totale ignorance, d’inconscience et d’animalité où les hommes se sentent séparés du monde en étant englués dans le mouvement de la vie. Ils subissent les évènements (sans rien y comprendre) et sont effrayés par le monde et les êtres qu’ils rencontrent. Cette phase n’est évidemment pas dénuée d’apprentissage mais ceux qui s’y meuvent demeurent globalement très ignorants. La deuxième phase, que l’on pourrait nommer la distanciation représentative avec le réel voit les hommes - naturellement prédisposés à la pensée - contraints de prendre quelque distance avec le réel (avec le monde) afin de s’en désengluer. Ils tentent de le comprendre pour y trouver leur place. D’acquérir une véritable dimension humaine pour s’y mouvoir pleinement en être humain. Par la pensée, les images, le langage, les réflexions, les métaphores, les symboles… bref par la représentation du réel, ils développent une capacité d’abstraction (qui, comme son nom l’indique) leur permet de s’abstraire. Autrement dit de s’extraire (ou de s’extirper) du réel. A ce stade, les hommes vivent essentiellement dans la représentation du monde. Ils pensent et vivent leurs (et dans leurs) pensées. Ils intellectualisent (cérébralisent) toutes leurs expériences. Ainsi, ils deviennent capables d’utiliser avec une certaine efficience leurs expériences passées pour se projeter et anticiper l’avenir. Au cours de cette deuxième étape, on peut néanmoins distinguer (au moins) 3 sous-phases : 1. celle où les hommes s’accommodent tant bien que mal de la condition humaine (non perception, dénie ou résignation à l’égard de leur ignorance et de leur sentiment de séparation, contrôle du monde (de leur monde) par l’assise d’un pouvoir et contrôle de l’avenir par anticipation ou refoulement des peurs etc etc etc). 2. celle où ils ne peuvent s’y résigner, incapables de se satisfaire de leur existence, des liens qui les unissent au monde… et de la vie en général… (frustration à l’égard de leur ignorance, déception à l’égard des modes relationnels objectaux et entre les êtres, désillusion et désenchantement à l’égard de leurs modes comportementaux d’anticipation, exacerbation des peurs et autres entraves personnelles etc etc etc) 3. celle où ils se trouvent acculés par les évènements et/ou leurs entraves personnelles, contraints de retrouver une position et des liens plus justes avec le mouvement naturel de la vie… (seule issue possible…). Enfin la troisième étape que l’on peut qualifier de reliance distinctive et unifiée dans laquelle les hommes retrouvent leur juste place et acquièrent une authentique dimension humaine (dimension que d’aucuns estiment à tort être la pensée ou le langage). A ce stade, les hommes tireraient (je le suppose) leur justesse d’action et leur énergie d’un double mouvement intérieur (en eux-mêmes, en étant pleinement eux-mêmes, libérés de leurs entraves personnelles, du monde des représentations et de la pensée réflexive au profit de l’intuition et du sens naturel de leur être pour se laisser traverser par la vie) et extérieur (totalement ouverts et insérés dans le mouvement perpétuel de la vie). Vaste et grossier programme, non ? Pas si aisé, à dire vrai…

 

 

A chaque nouvelle intuition (dérisoire sans nulle doute), tu crois toucher quelques vérités essentielles. Pauvre diable ! Tu les effleures à peine. Tu t’empresses aussitôt - avec force et énergie - de les noter dans le souci (utile et grandiose, crois-tu…) de les comprendre davantage et d’exposer au monde tes fulgurantes avancées. Mais tu négliges 2 choses d’importance. Ces prétendues avancées ne révèlent en vérité que ton ignorance, ton narcissisme (sans borne) et ton immaturité. Et tu serais sans doute plus avisé de rester silencieux et d’imprégner davantage ton être de tes infimes et misérables percées intuitives…  afin d’assurer à ton être une véritable progression… 

 

 

Tu ne parviendras jamais (jamais vraiment) - semble-t-il - à te satisfaire des oscillations dont tu es l’objet. En particulier, tu supportes mal l’alternance de périodes de confusion (une confusion totale où tout paraît incompréhensible… où l’événement le plus simple, l’objet le plus humble, le comportement le plus anodin s’enveloppe d’un sentiment d’absurdité désespérante) et de périodes de clairvoyance où il te semble (sûrement en apparence) voir, sentir et comprendre toutes les choses essentielles de l’existence

 

 

Malgré les tourments, les assauts, les oscillations thymiques, les chausse-trappes, les détours, les pauses, les arrêts, les longueurs, les retours, l’éternelle récurrence des cycles, la vie à travers toi (à travers nous) poursuit son œuvre. Comme tu la poursuis (comme nous la poursuivons) à travers elle.

 

 

En dépit des heurts, des soubresauts, des lacunes, des avancées, des doutes et des atermoiements, tu poursuis ton œuvre. Chaque jour (ou plus exactement chaque nuit), tu t’y attèles. Assidu devant ton carnet. Fidèle à la présence de la vie en toi et alentour, tu  continues à noter tes pensées, tes intuitions et tes réflexions.

 

 

Tu notes tes défaillances : quand feras-tu advenir les conditions propices à l’éprouvation de tes intuitions ? Quand te sera-t-il enfin donné d’incarner cette présence que tu sens parfois frémissante en toi ?

 

 

Tu es un étrange touche-à-tout. Un peu velléitaire. Curieux de mille choses. Des mille choses de la vie. Et toujours insatisfait de l’existence (et de ton existence en particulier). Comme si tu ne pouvais t’inscrire dans un seul sillon. A moins, bien sûr, que ce sillon ne soit l’éclectisme sans profondeur. Jamais en effet, tu ne peux t’inscrire dans un seul domaine ni appliquer de façon exclusive une seule méthode. Jamais tu ne te sens en mesure d’approfondir totalement une activité… de l’explorer jusqu’à sa parfaite maîtrise. Comme s’il te fallait fouiller un peu partout, là où te portent ton intérêt et ta curiosité (cycliques). Et tu chemines ainsi. Au gré du vent qui te pousse…

 

 

En dépit de cet éclectisme et de cette velléité, tu te montres, il est vrai, opiniâtre et besogneux. Assidu à la tâche. Et tu ne peux nier quelques marottes pérennes : ta quête du sens et de la compréhension de la vie, l’écriture, ton irrépressible besoin de témoignage et ton besoin de transmission. 

 

 

En matière de transmission (et en particulier concernant ton souci didactique et ton besoin pédagogique), il ne t’aura échappé que tu es plutôt enclin à enseigner les bases des matières ou domaines que tu as toi-même - à peine - effleurés. D’ailleurs, à ce propos, tu ajoutes (comme une sorte de confirmation complémentaire) que la très grande majorité des « enseignements » (de tous ordres) que tu as dispensés au cours de ton existence a toujours été assurée soit officieusement - hors du cadre strict de l’activité pour laquelle on t’avait embauché), soit effectuée gracieusement (bénévolat ou très faiblement rénumératrice…) et de façon très épisodique ou ponctuelle. Enfin, il te semble également important de noter qu’il t’a toujours importé non d’instruire d’un quelconque contenu mais d’impulser auprès de ceux qui t’écoutaient la curiosité, la liberté et le courage de trouver leur propre voie (selon leurs particularités) afin qu’ils découvrent par eux-mêmes (et en eux-mêmes) ce que tu avais toi-même découvert (tes misérables trouvailles existentielles)…

 

 

Chacun est en train de chercher et d’écrire sa propre formule d’issue à ses ornières perceptives et/ou à ses sillons existentiels singuliers (extérieurs). Ou s’il ne s’en charge sciemment, la vie sans cesse lui en expose les éléments…

 

 

Toujours adopter la juste distance. Eviter les écueils. Ni l’absorption dans l’abstraction. Ni le rejet et la fuite de la pensée discursive. Et inversement ni la fusion complète avec le mouvement naturel de la vie. Ni la séparation avec elle. L’Homme doit être dans cet entre-deux. Car la dimension humaine authentique s’y situe…  

 

 

Si l’on m’arrachait à mes nuits, on me ôterait cet état de conscience nocturne si particulier, cet état de veille solitaire où la conscience perçoit avec une grande lucidité le mystère de la vie… quand bien même, à l’aube, ressurgissent les visages et avec eux, notre perception ordinaire… presque chaque nuit m’a entrouvert les pans de son épais manteau d’étoiles. Et j’ai vu briller dans la pénombre leur douce luminosité…

 

 

Cette nuit, une nouvelle fois, étreint par tant d’ambivalences simultanées. Tenaillé par les larmes et les rires mêlés. La gratitude et une douce tristesse. Dans une sorte d’étrange exacerbation émotionnelle.

 

 

Tu as le sentiment que le vivant est soumis à un dualisme ontologique. Une sorte d’ambivalence originelle. Comme s’il était assujetti à 2 forces ambivalentes. Dans sa dimension absolue, le vivant (considéré comme mouvement général) semble obéir à un élan d’expansion et de démultiplication. Et chacune des formes prises par le vivant (chaque être) se voit contraint de renoncer, de réduire, de renoncer ou d’effacer son expansion individuelle pour retrouver la perception de sa dimension absolue. A défaut, elle encourt le risque de s’épuiser, de se débattre, de s’écorcher (voire de se meurtrir) et finir par disparaître face au mouvement général du vivant – incarné en partie par les autres formes vivantes. D’un côté, une pulsion expansive débridée et de l’autre, une obligation d’effacement.

 

 

Notons, évidemment, que chacune des formes singulières prises par le vivant finit inéluctablement par disparaître. Mais nulle comparaison possible entre le fait d’expérimenter la vie et la mort en comprenant notre véritable nature (auquel cas l’existence et la disparition ne sont que jeux et changements continuels de forme) et le fait de les appréhender dans l’ignorance, l’incompréhension, la frustration, la résignation, la colère et la souffrance.  

 

 

Comme si chacune des formes vivantes était l’objet d’une méprise ontologique (une sorte d’erreur originelle, issue elle-même du dualisme ontologique précédemment cité).

 

 

Chacune des formes du vivant doit suivre un processus de développement. Dans un premier temps, chacune des formes, aspire, comme la poussée dont elle est issue, autrement dit, comme le vivant lui-même (considéré dans sa dimension absolue) à se développer et à se démultiplier (et selon les circonstances à attaquer, à détruire et à résister aux attaques des autres formes du vivant et à collaborer avec d’autres pour assurer sa survie, son existence et/ou son expansion). Bref, chacune obéit à une pulsion personnelle mégalomaniaque expansive. Dans un deuxième temps, chacune des formes particulières (selon - sans doute - son degré de mûrissement de conscience) ressent ou prend conscience de l’impossibilité, de l’absurdité de cette quête d’expansion (ou de conservation du territoire conquis) et/ou est soumise à de telles secousses ou de tels bouleversements du vivant (dans sa dimension absolue, incarné en partie par les autres formes du vivant qui viennent contrecarrer, contrarier, attaquer son expansion personnelle) qu’elle se voit contrainte de renoncer à son développement. La fin de cette deuxième phase est vécue comme une période douloureuse, bouleversante, traumatisante. La forme reconnaît l’absurdité de son combat et de sa quête sans avoir la moindre information sur l’horizon et les nouveaux territoires à explorer. Dans un troisième temps (après avoir errée sans but ou végétée quelques temps - parfois longtemps - entre ces 2 étapes), la forme reconnaît la nécessité d’effacer sa dimension personnelle, singulière ou nominative pour retrouver sa dimension absolue (ou si l’on préfère la dimension absolue du vivant, autrement dit la véritable nature du vivant et des innombrables formes qu’il ne cesse de revêtir…). Mais de quel effacement parle-t-on exactement ? S’agit-il d’un effacement ou d’une réduction ? Cet effacement s’opère-t-il selon un processus unique et des points de passage « obligés » ? Existe-t-il des seuils au-delà desquels nul recul ne peut advenir ? Des niveaux à partir desquels, l’imprégnation est suffisamment stable pour éviter tout «décrochage»? En ces domaines, tu avoues ton ignorance. Voilà (à l’heure où tu écris ces lignes) le lieu où s’achève ta démarche. A ce stade, tu n’ignores pas que s’amorce un combat long, terrifiant et douloureux où la forme devient le terrain de luttes intestines meurtrières. Prise entre 2 forces antagonistes. D’un côté, sa dimension nominative et personnelle qui refuse de se laisser abattre, qui refuse de céder sa place, qui se défend bec et ongles pour ne pas capituler, et de l’autre côté, la poussée lente, répétée et irrévocable du vivant dans sa dimension absolue et la nécessité de plus en plus prégnante de lui faire place. Je suppose qu’au terme du combat, la forme, intégralement dépouillée d’elle-même, ayant effacée son identité singulière et sa volonté personnelle d’expansion, accède à la quatrième étape. Elle devient le canal singulier de la dimension absolue du vivant. Elle devient l’incarnation singulière du vivant. Elle acquiert sa juste place. Et agit conformément à la règle universelle du vivant. Sans entachement singulier et personnel…     

 

 

Te revient en mémoire le titre d’un livre que tu as, à peine, ébauché (quelques dizaines de pages) : Tout être sans exception. Et cet intitulé t’apparaît soudain prophétique. Comme le signe inconscient et avant-coureur de ta destinée… toutes les expériences étranges et profondes vécues ces derniers temps dans la plus grande discrétion. Dans une quasi-solitude

 

 

Te vient soudain à l’esprit une étrange - et sans doute très banale - idée. Tu as noté (mille fois déjà) ta fâcheuse propension à l’intransigeance à ton égard (comme d’ailleurs à l’égard des autres). Relents nauséabonds de ton entité surmoïque (vague figure parentale intégrée – et en particulier – la figure maternelle). Tu n’as quasi d’autres figures maternelles en tête : presque toujours celle qui juge et distribue bonnes et mauvaises notes. Et presque à l’inverse, tu imagines que la figure maternelle pourrait être aussi bonté, tendresse et encouragements. Mais quand tu t’efforces de lui donner figure, aucun visage ne se dessine. Et tu n’oses encore lui en former un. Sans doute serait-ce un visage composite formé d’éléments épars glanés ici et là au gré des rencontres et des fantasmes (faut-il le préciser, imaginaires). Tu ne peux donner à cette figure maternelle le visage de ta propre mère, celle qui t’a enfanté et élevé… tu ne peux davantage lui donner le visage de ta compagne… dont tu tentes de desserrer l’emprise de dépendance où elle te tient malgré elle… et si tu lui accolais (à cette figure maternelle) un autre visage, tu crains peut-être qu’elle ne devienne une sorte de symbole idéal apocryphe… mais là n’est pas le plus original, évidemment ! En revanche, tu fais l’hypothèse  (dans une optique légèrement différente et adoucie de la thématique du canal de la vie désencombré) que la « mère » intérieure, est toujours accessible en s’enfonçant « moelleusement » en soi, dans son corps et que la mère « extérieure » est, elle aussi, toujours présente en restant attentif (à chaque instant) à la vie, au mouvement de la vie (à travers la nature, l’environnement, les évènements, les autres êtres que l’on rencontre…) … bref, comme si chacun était toujours enveloppé d’une double façon : de l’intérieur et de l’extérieur… bref toujours soutenu, toujours protégé, toujours entouré  pour celui qui est capable simultanément d’être pleinement en lui (en soi) et pleinement ouvert à la vie… donc totalement et parfaitement enveloppé… sans qu’il soit possible de se heurter, de tomber ni d’éprouver la moindre crainte ni la moindre douleur en cas de chute puisque les 2 mères (intérieure et extérieure) sont toujours présentes et enveloppantes où que nous allions. Cette thématique est à relier, bien évidemment, à celle de la base sécure… aussi, les seules blessures et les seules souffrances qu’il nous arrive d’éprouver n’ont d’autre origine que la grossièreté de notre perception habituelle qui ignore superbement la présence permanente de ces 2 mères protectrices…

 

 

Dans le même ordre d’idée, lors de tes séances de yoga, lorsque tu effectues quelques postures d’équilibre en étirant les 4 membres l’un vers la terre, l’autre vers le ciel et les deux autres en direction de 2 points cardinaux opposés, tu as parfois l’impression d’être maintenu (attaché par quelques ficelles invisibles) à ces 4 axes (ou directions)… et que tu ne peux véritablement tomber… et si d’aventure, ta posture est tremblante ou bancale, il te semble que cette maladresse t’est imputable. Que tu n’accordes une confiance suffisante à la solidité de ces points d’attache…

 

 

Documentaire sur la folie. Chez les êtres en souffrance, tu es frappé par le poids de leurs entraves. L’emprise de leurs chaînes. Tel des pantins, ils n’obéissent qu’à de mystérieuses forces qui les habitent et qui les condamnent à l’incarcération. Ils sont littéralement possédés. Tu éprouves un fort sentiment de proximité avec ces hommes incarcérés. Et tu n’as cessé, tout au long du reportage, de verser quelques larmes et de partager avec eux (dans leurs trop courtes périodes de répit) quelques rires complices. 

 

 

Tes seuls desseins sont de comprendre la vie et de l’incarner. Voilà le sens de ton existence. Tu y travailles avec acharnement. Tes expériences existentielles sont la matière première de cette recherche. Et les pensées intuitives, les instruments de ta quête (tes instruments de prédilection). Mais tu n’es pas sans savoir l’insuffisance de la compréhension intellectuelle (fut-elle intuitive) qui ne permet nullement d’incarner ce que l’on a compris, ressenti ou deviné. Ni même sans doute de découvrir certains éléments de la vérité. Pour parvenir à incarner la vie, il ne faut négliger aucune dimension humaine. Il est nécessaire d’œuvrer avec (grâce et par) le corps, l’esprit, la conscience, l’inconscient, la sagesse, la folie, la gravité, la frivolité, la surface, la profondeur, l’intelligence, la bêtise, avec soi, avec ses travers, ses qualités (ou ce que l’on considère comme telles), avec le monde, l’environnement, les autres, l’histoire… une foule de choses. Sans rien omettre… toujours fidèle, bien sûr, à la vie elle-même (en nous et alentour) qui change et se renouvelle sans cesse…

 

 

En matière d’étroitesse d’esprit, de liberté individuelle et d’ouverture au monde, il t’arrive (parfois) de penser que tu possèdes les potentialités d’un grand seigneur. En te considérant néanmoins (pour l’heure) comme un pauvre et misérable serf (à l’existence étriquée et sans horizon), soumis aux chaînes et aux exigences de son maître. Mais à bien y réfléchir, le serf ne doit sa condition qu’à la présence du seigneur. Sans lui, nul joug. Nulle servitude. Mais quel est donc ce seigneur (ton seigneur personnel) qui te soumet à sa botte ? Sinon ton désir d’échapper à ta condition de serf. Sinon ton exigence de te libérer d’une situation que tu juges détestable. Sinon ta volonté de devenir toi-même grand seigneur. Le serf doit commencer par accepter sa condition (aussi pénible soit-elle), puis apprendre à l’aimer. Son labeur lui semblera moins douloureux et déplaisant. Et le jour où sa charge lui semblera naturelle alors peut-être pourra-t-il devenir grand seigneur. Lorsqu’il aura appris à se conduire comme un grand seigneur avec lui-même, il pourra alors se comporter ainsi et adopter l’attitude d’un grand seigneur avec le monde. Avec tous les êtres - qu’ils se considèrent comme serfs ou seigneur… qu’ils s’échinent laborieusement (ou non) à s’extraire de leur condition… 

 

 

En feuilletant le journal de C. Juliet, tu lis - par un hasardeux hasard - un paragraphe où il commente sa lecture de Routes et déroutes, l’ultime ouvrage de N. Bouvier agrémenté d’un petit commentaire. Il y a quelques années, tu t’es, toi aussi, livré au même exercice sur le même ouvrage. Etrange petite famille où l’on ne cesse de croiser les mêmes membres, comme des frères lointains…

 

 

La grande bastide où tu passes tes nuits, les résidents endormis à l’étage, les 3 platanes à proximité du banc où tu t’assois, la lune, les étoiles, la silhouette des collines alentour, voilà à quoi ressemble ton cadre nocturne. Le cadre de « ton » espace nocturne paradisiaque. Parfois, il peut aussi devenir, il est vrai, « ton » enfer. Question, bien évidemment, d’état d’esprit. Paradis quand tu es présence et éprouves l’harmonie du monde, la joie d’être vivant et uni à l’univers. Non séparé de toutes choses et de l’espace. Et enfer lorsque tu te lamentes sur ton sort misérable d’entité isolée et séparée, balayée par quelques forces obscures submergeantes, incapable d’être, inapte même à écrire et à témoigner de ton incapacité à accueillir les vils sentiments qui t’étreignent et t’insupportent…

 

 

De l’inconvénient du jugement. En premier lieu, le jugement sépare, divise et éloigne du réel (de ce qui est). Il surimpose un commentaire à ce qui est. Le jugement limite et rétrécit le champ de vison. Il est, par définition, ontologiquement subjectif. Et propose une représentation (souvent projective) du réel. En deuxième lieu, il malmène celui qui est l’objet du jugement ou celui qui l’écoute (quand bien même ce dernier ne serait pas directement concerné par le jugement). En troisième lieu, le jugement met mal à l’aise tout interlocuteur (concerné ou non par le jugement). Il est, en effet, plus aisé de côtoyer un être qui ne juge pas (ou peu) qu’un individu qui ne cesse de juger. Avec le premier, on est plus enclin à être soi-même et indulgent avec soi. On est davantage en mesure d’accepter les dimensions (en nous-mêmes) que nous jugeons peu reluisantes ou peu acceptables, premier pas vers une réconciliation avec soi (et, bien sûr, premier pas nécessaire avant d’accepter les autres (dans leur grande diversité) et le monde). En présence d’un être pas ou peu enclin au jugement (avec lequel nous habitons ou travaillons), existe néanmoins un risque de laisser-aller, une inclination possible à la paresse (que chacun suivra selon les circonstances, ses prédispositions naturelles et son caractère) qui peut néanmoins être contrebalancé par un sentiment de gratitude à son égard, une sorte de remerciement silencieux pour son attitude et sa présence non-jugeante que l’on peut percevoir comme un immense présent, un merveilleux cadeau qui nous prédispose tout naturellement à être plus à l’aise avec nous-mêmes, avec l’être non-jugeant en question et plus largement avec le monde…

 

 

Lecture d’Itsuo Tsuda. Et découverte du katsugen undo. Le mouvement, le corps, la pensée, le souffle, l’énergie et l’intuition. Quelques réminiscences quant à tes prédispositions naturelles à te déplacer dans l’espace et à anticiper lors des tes pratiques sportives et martiales de jeunesse. Tu éprouves aujourd’hui le besoin d’y retourner afin d’y creuser de nouvelles directions. Et d’actualiser ton potentiel. En lien avec tes modestes avancées intuitives, discursives et expérientielles.

 

 

A bien y réfléchir, tes prédispositions naturelles se limitent à 2 grands domaines. L’un concernant l’esprit et l’autre le corps. En matière d’esprit, tu reconnais ta facilité à te laisser traverser par les pensées et ta capacité à repérer des liens entre elles. Quant au corps, tu disposes d’une certaine aisance à anticiper, à te déplacer dans l’espace selon le mouvement d’un objet (tennis) ou d’un partenaire (karaté) et à y répondre de façon relativement appropriée. 

 

 

Quant aux autres domaines de l’existence, tu ne t’y distingues nullement. Des caractéristiques très communes. Un être très standard. Avec certaines qualités et certains travers. Bref, un homme moyen. Plutôt quelconque. Peu doué pour les arts (les techniques artistiques) et les relations humaines.

 

 

Tes (principales) qualités : l’opiniâtreté, la sincérité, l’honnêteté, la débrouillardise, une certaine forme d’intelligence, l’amour des êtres vivants.

 

 

Tes (principales) entraves : l’égocentrisme (voire le nombrilisme), l’angoisse, l’émotivité, la nervosité, l’incapacité à accueillir la frustration, le ressassement, l’attachement-dépendance.

 

 

Tes particularités (les plus tangibles) : la quête de soi et celui du mystère de la vie, le besoin d’écrire, l’amour des animaux, une hypersensibilité, en souffrance (globalement), une certaine créativité (facilité à avoir des idées), une grande sensibilité aux inégalités, à la vulnérabilité (des êtres), à l’exclusion et à la marginalité…

 

 

En présence de l’être aimé comme en son absence, la situation s’avère problématique. La difficulté n’incombe nullement à l’autre. Elle réside dans notre relation à la proximité. Et dans son propre compagnonnage…

 

 

Au cœur de l’angoisse, survient - contre toute attente - une voix. Une voix nette. Le son de ta propre voix. Mais calme, tranquille, rassurante, encourageante, réconfortante. Une voix disponible. Entièrement à ton écoute. Qui s’incarne aussi pour t’aider, agir à ta place, te permettre de te reposer sur elle. Comme si elle t’autorisait à te reposer…

 

 

M’abreuve depuis 3 jours de la petite lucarne (qui bientôt perdra sans doute son nom avec la multiplication des écrans plats). A voir la façon dont le monde télévisuel présente l’humanité, elle laisse supposer qu’il n’existe que 3 types d’Hommes : les célébrités et leur vie aventureuse, exaltante et merveilleuse, la grande masse des anonymes et leurs lots de misères et d’imbécilités (de tous ordres) et enfin quelques marginaux, énergumènes et autres êtres hors norme (clochard, religieux etc etc etc anonymes ou célèbres) qui appartiennent à des catégories très minoritaires dont l’existence semble extrahumaine et inaccessible à l’homme ordinaire (monsieur tout le monde). Mais n’est-ce pas oublier que les uns et les autres connaissent revers et succès, agglomèrent ces multiples caractéristiques et dimensions et que tous sont soumis à l’irrévocable loi de la transformation? Oui, bien sûr, voilà une évidence ! Tous le savent, évidemment… ne restent alors que l’action, le geste, l’engagement et notre courage face à la situation… ce que tous, nous faisons aussi selon nos capacités, n’est-ce pas… ?