Récit / 1997 / La quête de sens

Le samedi est un jour de liesse, un jour de labeur et de joie où vous partez aux champs les outils à la main et le cœur léger comme un paysan heureux de retrouver la terre de ses pensées, libre de débuter votre ouvrage où bon vous semble, libre d’écouter le chant des oiseaux, libre enfin de laisser à demain vos travaux pour aller flâner sur les chemins alentour contempler la beauté du monde et y cueillir quelques idées comme un bouquet de fleurs sauvages.

 

 

Ecole buissonnière

La fin du colloque achève la matinée. Midi vient de sonner. Vous sortez, la tête embuée, le regard éteint. Impatient de quitter cette écorchure à vos jours. Vous reprenez votre bicyclette. La plupart de vos déplacements, vous les effectuez ainsi, les cheveux dans les nuages et le cœur libre. C’est le seul moyen de vous déplacer qui vous réjouisse. Vous ne pouvez en imaginer un autre.

 

En repartant, vous prenez soin d’éviter la grande route que vous avez empruntée ce matin. Vous préférez déambuler dans les ruelles désertes du centre-ville, heureux d’y retrouver votre solitude. Mais vous connaissez mal cette partie de la ville et le dédale du vieux quartier vous tourne la tête. Vous finissez par vous égarer. Confiant, vous suivez votre monture. Mieux que vous, elle connaît le chemin comme si elle avait lu dans votre égarement une invitation à l’abandon, un appel à l’oubli du monde. Et elle vous emmène loin de la ville, près des berges désertes du grand fleuve où ne vivent que le vent et le chant des arbres.

 

Docile, vous posez votre bicyclette, trop heureux de ralentir la marche forcée de cette journée ordinaire où vous courrez d’un rendez-vous à l’autre, les cheveux aux vents mais le cœur enfermé, prisonnier de la course stérile du temps. Vous vous asseyez sur un coin d’herbe, face au fleuve, le regard posé sur les eaux tranquilles. Et soudain, vous ressentez ce que vous éprouviez lorsque vous suiviez le chemin de l’école buissonnière avec ce goût de liberté volée dans la bouche. Vous tirez de votre poche une cigarette et vous rallumez le goût de celles que vous fumiez à l’école, caché au fond de la cour derrière les buissons.

 

Vous vous surprenez de tant d’enfance, comme si vous n’aviez pas grandi, amusé de rejoindre ce temps passé où vous vous laissiez entraîner par vos humeurs fantaisistes, insoucieux du joug des adultes. Aujourd’hui, cette petite frasque résonne comme un voyage dans le souvenir de l’enfance. Mais aujourd’hui, l’adulte trop discipliné que vous êtes craint les punitions que l’on inflige aux enfants insoumis, effrayé par les improbables remontrances d’un maître d’école imaginaire.

 

Aujourd’hui, l’espace d’un instant, vous avez réappris l’insouciance, redécouvert les leçons gaies de la désobéissance. Alors vous vous faîtes la promesse d’y revenir - à cette école buissonnière - comme le gage d’un avenir meilleur, aussi joyeux que futile, aussi clair que l’enfance, aussi riche d’inutilité. En attendant, vous reprenez votre bicyclette pour rejoindre le cours fastidieux des rendez-vous à l’école austère de vos journées. Demain peut-être…

 

 

Elle

Elle est là, près de vous, à quelques mètres à peine, assise à la grande table du salon. Elle écrit. Vous la regardez. Et vous la trouvez belle, belle comme une fleur, une fleur à peine éclose qui attend le soleil qui l’épanouira. Depuis que vous la connaissez, elle vous surprend, toujours elle vous a surpris, insoucieuse de la grâce qui la touchait. Cette grâce, mille fois vous l’avez aimée, mille fois elle vous a atteint au plus profond du cœur, mille fois vous l’avez caressée, l’effleurant à peine, apeuré à l’idée de la meurtrir de vos doigts malhabiles.

 

Cette grâce, elle vous l’a offerte et c’est elle qui nourrit votre amour. Légère, imperceptible, elle vous révèle mille saveurs, mille teintes subtiles. Et chaque teinte emplit vos yeux de mille couleurs qui se mélangent en apportant avec elles la lumière dans votre cœur. Lui, si obscur d’habitude, à ces instants, n’a plus d’excuse de pleurer si noir. Elle seule, sait repeindre le gris de votre âme avec les couleurs de la joie, avec les nuances joyeuses de la grâce qu’elle vous apporte.

 

Elle, elle ne vous regarde pas, trop absorbée par les sentiments qui la bousculent. Sa main fébrile allume une cigarette. Vous la sentez tourmentée, chavirée par les idées qui l’assaillent et qu’elle ne peut contenir. Sa main court sur la page blanche qui aspire l’encre de son tumulte. Ses yeux cherchent l’émotion secrète, impalpable, accrochée aux parois abruptes de son cœur. Elle en perçoit les contours encore flous sans pouvoir les toucher. Ses yeux continuent de fouiller. Ils dansent au rythme fiévreux de ses idées. Pourtant, au dehors, elle a l’air calme, sereine, presque heureuse. Elle aspire une longue bouffée de cigarette, comme une halte dans cette marche vers elle-même, comme un bref retour vers le réel. Comme si elle abandonnait son univers aux limites infinis - et comme trop vaste pour elle - pour revenir au monde. Comme si elle avait peur de s’y égarer, de s’y perdre à tout jamais sans pouvoir - sans savoir - revenir parmi nous. Effrayée peut-être d’être aspirée par les profondeurs inexplorées de son cœur, de se perdre dans l’île de ses songes, elle pose sa plume et remonte à la surface de la vie. Elle aspire une bouffée de réel, reprend souffle et abandonne définitivement le puits infini de son inconscient. Et dans un ultime effort pour sortir d’elle-même, elle tourne la tête et vous regarde, encore hébétée, presque absente et vos regards se touchent comme se frôlent deux corps ensommeillés le matin au réveil, encore emplis des rêves de la nuit.

 

 

Naissance

Vous avez 27 ans et le sentiment d’une enfance encore inachevée, une enfance qui repousse la frontière des contrées sérieuses, apeurée peut-être des rêves qui la quittent. 27 années d’une enfance désordonnée qui ne réussit pas à aller au bout d’elle-même.

 

Les premières années ; une enfance claire, rayonnante comme la neige étincelante sur la cime des rêves, douce comme un bouquet d’innocences exubérantes. Puis s’achève la candeur joyeuse des premières années et avec elle, la gaieté lumineuse de l’enfance. Vous êtes à l’aube de la conscience. Devant vous s’étale le désert immense de la connaissance. Ainsi commence le long apprentissage de l’obscurité, la prison initiatique du réel comme une gifle à l’espérance.

 

A l’âge de la raison naissante, vous apprenez le monde et ses richesses infinies. Vous êtes l’explorateur fasciné de territoires inconnus, avide de découvertes et de voyages lointains. Vous vous nourrissez du réel dont vous abreuvent vos aînés, fiers de votre insatiable appétit. La raison chemine ainsi de longues années, jour après jour, promenade après promenade, dans une lente traversée du silence. Elle se construit pierre à pierre. Et autour d’elle, vous bâtissez une forteresse infranchissable où vos rêves prisonniers ne peuvent s’évader, enchaînés aux fers du raisonnable. Les années passent ainsi jusqu’à l’âge où la raison se fissure, où la raison délaisse son cocon de fausses évidences et s’envole en lucidité, distante et lumineuse, comme pour mieux vous faire apparaître la pâleur du monde. Période de clair-obscur où votre cœur se balance, hésitant entre la lueur de vos rêves - trop longtemps enfermés - et la pénombre du réel.  

 

Aujourd’hui, vous avez 27 ans et le sentiment d’une naissance prochaine, impatient de mettre au monde l’adulte qui tarde à venir, comme après un trop long accouchement de vous-même. Ce petit bout d’homme, vous le sentez au fond du ventre endolori de votre enfance, vous attendez ses premiers cris, vous l’attendez comme une délivrance, comme une mère pleine d’espoir et d’inquiétude.

 

 

Saisons

Février, déjà. Et bientôt le printemps. L’hiver vous a à peine effleuré cette année. Vos journées passent comme les saisons, en sautillant de l’une à l’autre, en poursuivant leur terrible ronde. Avec les beaux jours, votre cœur endormi se réchauffe paresseusement aux rayons encore pâles de l’espérance. Le ciel lourd et bas de l’hiver a disparu comme s’est soulevé l’épais couvercle gris de vos amertumes. Les bourgeons de joie, encore timides, tardent à percer l’écorce endolorie de vos émotions. Effrayés par un imprévisible retour du gel qui désespérerait la renaissance de leur printemps, ils n’osent se montrer. Ils attendent que monte la sève comme le sang neuf de la belle saison apporte au vieil arbre meurtri par l’hiver un sursaut d’amour, réchauffant son cœur alangui. Puis viendra l’été et la chaleur réconfortante s’évaporera. L’écrasant brasier prendra place, pétrifiant le vol léger des désirs. Il inondera les corps de son sang épais et rouge, aspirant notre âme vers les cieux abrupts de la volupté. Et à l’été, saison des paroxysmes brûlants, succédera l’automne, douce saison où nos cœurs gonflés de cette suffocante brûlure s’épancheront en délicieuses mélancolies. L’arbre triste de nos émotions pleurera ses feuilles qui se détacheront une à une, emportées par le vent léger de nos désirs en partance. Nous nous préparerons à la grande hibernation, à la triste saison où les morts désirs accompagneront notre longue retraite solitaire.

 

 

Mauvaise pièce

Depuis 6 mois vous vivez dans cette ville. Vous y êtes venu pour travailler. Votre premier vrai travail. 6 mois d’ennui et d’apprentissage du monde. Ce que vous avez appris ? Cela tient en quelques mots : « si peu de choses ». Des choses que l’on peut découvrir n’importe où, que l’on peut voir n’importe quand ; l’hypocrisie, l’égoïsme, la médiocrité, la bêtise des gens. Etait-ce si important de connaître cela ? Vous ne le savez pas. Pas encore, il est trop tôt.

 

Ce « si peu », vous l’aviez déjà aperçu dans le monde, mais jamais de si près, jamais le nez si proche de la fiente, de la saloperie humaine. Et aujourd’hui, ce « si peu », vous avez du mal à l’avaler, des arêtes d’indignation plein la bouche et cet arrière-goût d’amertume qui vous brûle la gorge. Ce que vous avez vécu ? 6 mois de faux-semblant et de simulacre. 6 mois d’une mauvaise pièce où les acteurs ânonnent leurs répliques médiocres sur une immense scène d’ennui. Ce que vous avez vu ? L’angoisse que l’on dissimule, l’angoisse qui transpire derrière les masques imperturbables d’indifférence, la peur qu’ont les acteurs de perdre leur beau rôle, la crainte qu’on leur vole le haut de l’affiche.

 

Il n’y a pas de place ici pour vous, dans cette troupe d’acteurs sans éclat, aux représentations si fades, si conventionnelles. Il est temps à présent de regagner votre loge, de laisser les artistes à leur mauvaise farce et à leurs jeux en bonne société. L’heure est venue de baisser les rideaux du monde, loin du cirque et de ces pantomimes ridicules, loin de ces pantins désarticulés si effrayés d’être délaissés par le grand marionnettiste et de se voir jetés dans la grande malle sombre de la vérité. Il vous faut ranger votre costume et vos accessoires pour reprendre la route, votre chemin d’étoiles. 6 mois pour comprendre que vous brûlez d’envie de rejoindre la troupe des clowns solitaires qui parcourent le monde, la troupe des clowns tristes qui s’arrêtent ici et là pour donner quelques représentations, quelques misérables spectacles qu’ils ne jouent que pour eux-mêmes et qui poursuivent leur chemin en versant des larmes de rire sur leurs joues blanches. 

 

 

Dispute

Une dispute, rien de grave. L’incompréhension de l’autre comme une gifle à l’amour, comme une offense à l’intelligence. L’harmonie pulvérisée par la colère et la foudre qui s’abat. Et le cœur douloureux qui se déchire, mille fragments d’amour qui se brisent. A l’origine, une parole malheureuse, une parole superflue. Un mot acéré qui vous a échappé. Mais il est trop tard pour retirer la flèche qui a déjà meurtri les chairs. La blessure est profonde et le cœur saigne à l’intérieur, des larmes d’amour déçu qu’on ravale, un orage de colère qu’on réprime.

 

Alors vous décidez d’avancer vers l’orage, insoucieux de l’averse de mots qu’elle vous jette à la figure. Et vous expliquez. Mais vous expliquez mal ; la journée harassante, l’énervement, la fatigue… de médiocres excuses en vérité. Alors les mots s’emmêlent et vous perdez pied, vous tombez. Vous ajoutez quelques mots encore. Vous vous enlisez dans cette parole superflue. Elle, elle ne vous entend pas. Elle ne vous entend plus. Elle a refermé son cœur. Elle se terre derrière la parole vraie, derrière le bruit imperceptible du cœur comme le léger frémissement des nuages caressés par le vent. Elle se cache derrière le silence. Rien ne pourrait plus désormais abattre les murs de fierté qui protègent son cœur meurtri. Elle a rejoint sa tour inaccessible, inatteignable, trop lointaine, trop élevée pour vous, lourdaud que vous êtes. Alors vous repartez plus lourd encore de cette impuissance vous engouffrer dans votre terrier d’écriture, à  l’abri de l’orage, à l’abri du déluge en attendant le retour du printemps, la renaissance des beaux jours, la visite prochaine de l’amour envolé.

 

 

Taedium vitae

Taedium vitae ; deux mots ramassés au hasard d’une page. Une page de votre dictionnaire qui accompagne si souvent vos instants d’égarement comme l’ami silencieux de votre solitude, comme l’ami irremplaçable qui vous aide à débroussailler la végétation épaisse de vos pensées pour mieux vous confier et éclaircir votre chemin de vérité. 

 

Ce jour-là, vous n’y cherchiez rien de précis, sans doute la définition d’un mot découvert dans un livre trop vite parcouru. De ce dernier, plus aucun souvenir, plus aucune trace. Une lecture hâtive, très vite enfoui au cœur de l’oubli. Mais ces deux mots-là résonnent encore aujourd’hui comme un écho infini qui ne cesse de rebondir contre les murs de votre mémoire. De ces deux mots-là, l’empreinte reste vivace, encore profonde et presque trop douloureuse comme la marque indélébile de vos années.

 

Au départ, poussé par une simple curiosité, votre regard s’est attardé sur cette étrange locution latine, charmé sans doute - envoûté peut-être - par les trois notes gaies qui la composent. Taedium vitae. Ce jour-là, la musique de ces deux mots vous a imploré de poursuivre. Alors vous vous êtes attardé sur la définition donnée en pâture à votre curiosité. Et là, en pleine lecture, vous avez été touché, touché en plein cœur par la force inébranlable de la langue et du hasard, par l’implacable vérité de ces deux mots qui accompagnent depuis si longtemps la marche triste de vos années.

 

Parer votre existence de quelques mots glanés au hasard, voilà votre façon de cheminer vers vous-même. Voilà aussi pourquoi vous êtes si avide de mots, de livres et de savoirs. Mais jamais vous ne vous en servez pour habiller votre culture décharnée ou cacher la misère de votre ignorance. Non, ces connaissances, vous les avalez pour apaiser votre faim de famélique, trop longtemps resté l’estomac vide, qui éprouve l’irrépressible besoin d’assouvir sa faim de lui-même. D’ailleurs, vous avez toujours dédaigné participer à ces banquets de culture orgiaques et à ces festins de savoir dispendieux où l’on s’empiffre de connaissances pour rassasier une vague de fringales impétueuses. Vous vous en êtes toujours senti incapable, trop effrayé sans doute de régurgiter cette abondance trop vite avalée. Vous vous êtes toujours satisfait d’aliments plus simples que vous prenez soin de mâcher avec précaution, avec lenteur, étonné de la lumière qu’ils pouvaient offrir à votre vie. Chaque connaissance nouvelle, chaque mot découvert, vous les avez toujours mastiqués avec délicatesse comme des fruits fragiles dont vous sucez le noyau encore longtemps après comme une sucrerie délicieusement nourrissante.

 

 

Amitié

Vous rentrez chez vous. Vous revenez de Paris où vous êtes allé voir une amie. Depuis plusieurs années, vous faites ainsi le voyage chaque semaine. Toujours avec la même joie, le même plaisir, le même engouement. Avec à chaque fois, les mêmes mots, les mêmes paroles échangées à l’infini. De mille manières et toujours différentes. A chaque fois. Plusieurs années d’amitié sans nuage, sans irritation ni agacement, sans l’ombre d’un ressentiment, ni même la silhouette d’une colère retenue. A chaque fois, une parole claire et franche qui s’envolait de pensée en idée, de mots en phrases pour toucher l’autre en plein cœur, derrière la façade des amitiés superficielles où se cachent la souffrance et nos chagrins solitaires. Des nuits entières, vous avez ainsi partagé vos peines, vos misères et vos espoirs. Durant des heures, vous avez dévidé le sac lourd de vos amertumes, heureux de voir l’autre recueillir les pelures de votre cœur cisaillé, panser votre plaie de vivre et recoller un à un les morceaux éparpillés. Vous alliez l’un vers l’autre sans masque, sans faux-semblant, sans ambiguïté, sûrs de vos sentiments tournés vers la plénitude de l’amitié. De cette relation, vous avez accumulé une montagne d’or, construite au fil des jours, pièce à pièce, de confidence en confidence, dans la richesse de l’amitié. Et aujourd’hui, après avoir quitté cette amie, vous ressentez comme une écrasante lassitude, comme une indicible solitude. Vous vous sentez soudain le cœur vide et démuni, incapable de poursuivre cette amitié et étrangement heureux de retrouver votre liberté.

 

Un jour, cette amitié a surgi de profondeurs mystérieuses pour se poser sur votre vie comme une colombe qui jaillit du chapeau du magicien pour venir se poser sur sa main. Puis cette amitié a grandi et s’est fortifiée. Et aujourd’hui vous la sentez affaiblie, presque moribonde, sur le point de retrouver l’obscurité de ses origines. Ainsi disparaît l’amitié. Mais aujourd’hui, bien sûr, son oubli n’est pas encore achevé. Le passé, encore trop vif, gêne son épuisement. Et vous avez toutes les peines du monde à l’oublier. Que faire ? Vous avez encore besoin de temps pour laisser à votre cœur le soin de choisir. Demain peut-être, il vous dira la joie de poursuivre votre chemin de solitude en laissant cette amitié passée. Aujourd’hui, il ne pourrait vous dire que son étroitesse, l’étroitesse de ce cœur qui pompe et recrache les amitiés, anciennes et nouvelles, en oxygénant le sang neuf de l’espérance puis les expulsant pour guider votre chemin dans les artères sinueuses de l’existence, dans les méandres de cette vie de désolation solitaire.

 

 

Pages de vie

Ce soir, vous peinez à écrire comme si chaque mot ravivait votre plaie de vivre comme une brûlure sur votre joie. Depuis quelques jours, vos journées se vident et vous êtes incapable de remplir la page blanche du soir.

 

Depuis toujours, vous allez ainsi, dans la vie comme dans l’écriture, d’un mot à l’autre, d’une histoire à l’autre, avec peine, de douleur en souffrance en cherchant vos mots, en cherchant votre vie, poussé par cet impérieux désir d’en venir à bout. Mais cette recherche est sans espoir car les mots et la vie filent entre vos doigts, insaisissables, comme un ruisseau de chagrin qui achève sa course dans l’océan noir de vos pensées.

 

Depuis quelques temps, la vie ne nourrit plus vos jours et les mots n’apaisent plus votre faim de vie. Pour vivre des mots, vous avez oublié les mots à vivre. Et vous vous égarez dans les mots comme dans la vie, incapable d’endiguer la force chavirante de ce mélange. Vous passez des mots à la vie, aspiré dans le cercle de votre confusion, dans la ronde enivrante de la vie et de l’écriture. Sur la page blanche, vous rayez les mots comme des amis inutiles, incapables de vous réconforter. Avec eux, vos rencontres s’espacent puis s’estompent. Alors meurtri, vous regagnez votre chambre de solitude en tirant sur vos épaules fragiles la lourde couverture d’un livre, mille fois parcouru. Et vous restez ainsi cloîtré dans l’absence, au seuil de la vie, au seuil de l’écriture.

 

Puis un jour, d’autres mots, d’autres amis surgissent. L’écriture revient et la vie réapparaît comme si elles refaisaient surface des abîmes de l’absence, l’absence qui nourrit l’oubli. Puis vous oubliez l’oubli. Et de nouveau sur la page, vous écrivez quelques mots, quelques signes de vie. Ainsi, jour après jour, vous poursuivez votre chemin de mots à noircir vos pages de vie.  

 

 

Papillon

Aujourd’hui le ciel s’est assombri. Et votre joie de vivre s’est envolée. Elle s’était posée quelques instants sur vos jours, puis comme un papillon volage, elle vous a quitté pour d’autres fleurs aux pétales plus attrayants. Avec elle est partie la lumière des beaux jours. Peut-être a-t-elle deviné le ciel gris de vos pensées, senti l’inéluctable retour de l’orage ? Alors elle a préféré vous abandonner à votre tristesse, soucieuse de protéger ses ailes délicates. Et elle s’est éloignée, trop fragile pour affronter le grondement sourd de votre désespoir.

 

A présent, les nuages sombres de la mélancolie sont proches, menaçants, comme annonciateurs d’une averse de désespérance. Mais vous ne savez lire dans ce ciel si vaste et si changeant. Vous êtes à sa merci, résigné à vous plier à la fureur du déluge comme une fleur délicate incapable de se protéger de la pluie cinglante de la douleur. Alors inquiet, vous attendez que s’éloigne le tourment. Et dans votre attente impatiente et anxieuse, vous priez pour que reviennent les rayons de la joie en espérant le ciel clair de l’espérance comme un ultime appel à votre joie de vivre papillonnante.

 

 

Livres

Au plus profond du doute, toujours vous allez vers les livres. Vous allez à leur rencontre y trouver le salut de votre âme. Dans ces instants en dérive, souvent vous prenez un livre au hasard de votre bibliothèque. De tous ces livres, votre vie s’est nourrie. Et presque tous ont marqué votre esprit au fer rouge de leurs vérités. L’empreinte y est encore gravée comme la marque d’une appartenance, la seule qu’il vous soit possible de revendiquer.

 

Du plus loin qu’il vous souvienne, vous êtes toujours entré en lecture comme l’on entre en religion, avec foi et renoncement, en ouvrant chaque livre comme un chapelet de souffrance que vous égrainez page après page, en effleurant chaque mot comme les grains d’un chapelet de vérité infinie.

 

Chaque livre vous offre ainsi sa force, la force de poursuivre votre chemin de vie et la lecture de vos années. Chaque livre imprime en vous ses lettres de noblesse, vous livrant ses mystères et vous divulguant au fil des pages vos propres secrets. Par chaque livre vous êtes touché, touché par la grâce de ses vérités qui réchauffent votre âme frigorifiée par la froideur cinglante du monde.

 

En général, vous ouvrez un livre au hasard, vous laissant guider par les phrases qui s’offrent à vous. Et souvent la première phrase suffit à rallumer votre foi chancelante. Vous la laissez pénétrer votre cœur, espérant qu’elle s’y agrippe pour le remplir de l’amour qu’il vous manque. Il arrive pourtant qu’aucune phrase ne parvienne à gravir votre souffrance, à se hisser jusqu’au cœur du mal, à franchir les portes de votre foi vacillante. Avec l’habitude, d’un seul regard, vous savez si une phrase sera assez généreuse à vous réconforter et à vous laisser puiser en elle le sang qui fera renaître votre foi agonisante comme la promesse en un avenir plus clair.

 

Mais parfois, vos livres sont impuissants à apaiser l’incertitude, alors vous les quittez pour aller vous réfugier dans une petite librairie du centre-ville, découverte par une après-midi pluvieuse, une de ces journées sombres où votre âme, dans son égarement, cherchait une petite chapelle déserte pour y retrouver la force de croire. Dans cette librairie, vous y entrez avec respect et recueillement. Vous en poussez la porte avec précaution en prenant soin de la refermer sans bruit derrière vous. Vous aimez à y déambuler à votre aise, aux heures où les fidèles, trop fiers de leur foi ostentatoire, l’ont désertée. Vous avez toujours détesté ces bigots prêchant aux infidèles, leur missel sous le bras. Vous avez toujours préféré les impies à la foi hésitante qui blasphèment de temps à autre, incertains du Christ et des Evangiles et qui s’égarent de religion en athéisme, de certitude en défaillance. Vous vous sentez si proche de ces compagnons de souffrance, de ces frères de misère qui avancent avec tant de maladresse sur leur chemin de vérité. Une fois entré dans cette librairie, dans ce havre de lecture, vous laissez votre regard contempler ces murs fragiles, construits dans la foi, mot après mot, phrase après phrase, d’illumination en vérité, vous regardez avec ferveur ces murs bâtis dans la quête de soi comme une recherche éternelle de Dieu. Vous pouvez y passer des heures entières entre la prière et la méditation examinant ici un ornement, là une œuvre magistrale car ici, comme dans toutes les librairies et les bibliothèques du monde, dans tous ces temples sacrés, il n’y a pas un Dieu, unique et tout puissant, mais des milliers, des millions crucifiés sur la croix de l’ignorance, abandonnés à l’indifférence et à la bêtise des hommes et offerts à ceux qui recherchent la foi. Ici comme dans tous les panthéons du monde reposent des milliers, des millions de Bibles, toutes semblables dans leur recherche du divin et pourtant, à chaque fois unique, irremplaçable, différentes par les chemins célestes qu’elles empruntent. Dans ces cathédrales de vérité, vous aimez à vous recueillir en livrant votre âme à la prière. Ainsi, de livre en livre, vous poursuivez votre chemin de croix comme une longue route vers vous-même.

 

 

Promenade

Vous êtes en promenade non loin de chez vous. Ce sont vos rares espaces de solitude, vos rares instants de liberté. Vous marchez. La journée s’étire et refuse de mourir, de céder sa place à la nuit naissante. De ses dernières lumières, elle lutte contre les rideaux sombres du soir. Les deux astres se font face dans un étrange combat d’ombres et de lumières. Depuis la nuit des temps, la lune et le soleil s’affrontent ainsi chaque jour dans un corps à corps singulier. Et ce soir, vous êtes là, attentif, heureux spectateur de cette éternelle rencontre. Vous vous arrêtez, ébloui par cette bataille où percent les derniers feux du soleil agonisant absorbés par la toile obscure du crépuscule. Et devant ce spectacle grandiose, vous êtes émerveillé, heureux d’être le témoin de cette douce étreinte, de cet étrange enlacement du jour et de la nuit. 

 

 

Frugal repas

L’après-midi touche à sa fin. Vous rentrez chez vous après avoir passé la journée à l’extérieur, trop loin de vous-même. Toutes ces heures, vous les avez employées à être là-bas avec eux, ces autres dont la présence à chaque instant vous encombre. Toute la journée, vous avez dû vous résoudre à rester parmi eux à entendre leurs bavardages, leurs rires, leurs bruits. Eux, ce sont vos collègues. Et toute la journée, il vous a fallu trouver le courage, le courage un peu lâche de ne pas vous enfuir. Et ce soir, en les quittant, la nausée vous prend. Dans votre tête, les bruits de la journée s’entrechoquent en résonnant à l’infini comme un écho démultiplié.

 

A présent, vous êtes chez vous. Les bruits se sont dissipés, lentement remplacés par le vide et le silence. La soirée est maintenant avancée et vous avez le sentiment qu’il ne vous reste que quelques miettes, quelques miettes de temps. Et vous avez faim de vivre, vous avez faim de vous-même. Mais comment apaiser cette faim avec quelques miettes ? Il vous reste si peu de temps pour les grignoter…

 

L’appétit tarde à venir. Il ne peut ignorer que vous ne lui accordez que les restes d’un mauvais plat. Alors pour le contenter, vous vous mettez à chercher, à fouiller les tiroirs de votre cœur. Vous les sortez, vous les retournez, vous les secouer. Et que trouvez-vous ? Le silence et un amas de bruits inutiles, échos agonisant de cette journée agitée. Alors, vous faites l’inventaire et vous rangez, vous séparez les bruits du silence pour découvrir caché derrière cet amoncellement écœurant un ravissement savoureux recroquevillé sur lui-même.

           

Depuis longtemps la nuit est tombée lorsque vous vous mettez à votre table. Vous avez pris soin auparavant de disposer une belle nappe à carreaux sur la table de vos rancœurs. Tout est prêt. Votre repas sera frugal, frugal mais d’une exquise saveur. Ce soir, vous dînerez de rêves retrouvés que vous déposerez sur l’assiette blanche de votre cahier.

 

 

Solitudes

Vous êtes dans un café. Vous y êtes entré par hasard avec la vague envie de faire une halte, de vous couper du monde pour un instant. Vous vous êtes assis face à la grande baie vitrée. Au début, vous ne voyez rien, vos yeux regardent au dedans, y cherchant sans doute la force de poursuivre votre chemin. Le café est désert. Vous êtes seul à contempler votre solitude. Au dehors, la vie continue de couler. Sur le trottoir, le monde poursuit sa marche entraîné par le flot de ses préoccupations. Vous remarquez que beaucoup de personnes marchent seules. Certaines traînent un caddie chargé de victuailles en affichant un air de bonheur tranquille comme une façon de vous dire qu’elles peuvent s’aimer pour elles-mêmes. D’autres traînent les pieds et leur mélancolie comme un fardeau de solitude en poussant leur carcasse dans le flot informe des passants. Parfois deux personnes se croisent, échangent un bref salut, une rapide poignée de main, quelques nouvelles, puis chacun tourne les talons et retrouve sa marche solitaire. De temps à autre, deux amoureux marchent au même rythme en se tenant la main, le regard souvent triste et absent où ne sourd que leur solitude. Les couples poursuivent ainsi leur route à deux, aussi seuls que les autres. Le monde n’est souvent qu’une addition de vies solitaires, que l’addition infinie de toutes les solitudes du monde. 

 

 

Week-end

Un samedi après-midi. Premier jour du week-end, premier espace de temps libre où les heures s’étirent, interminables, comme un long soupir d’ennui, un immense bâillement de paresse. Mais il ne faut guère se soucier des apparences, presque toujours aussi menteuses qu’un habit aux éclats trop brillants.

 

Le samedi est le premier jour de votre semaine, celle qui compte, celle qui vous permet d’exister entre deux longs week-ends de travail inactif. Le week-end, c’est 5 jours pour rien, juste de quoi vivre - juste de quoi assurer le vivre - une misère de jours, un gaspillage inepte du temps, la plaie béante du monde, pour ceux qui appartiennent encore au monde, à ce monde du travail inactif.

 

Pour les autres, les pestiférés du monde, les sans travail, la plaie est différente, la souffrance est ailleurs, dans la désespérance de l’abondance de temps, dans cet excès de temps désœuvré qu’ils vivent jusqu’à l’écœurement. Pour eux, que de liberté, que de temps ! Et que faire de cette liberté ? Que faire de ce temps ? Ceux-là souhaiteraient sûrement voir leurs journées asservies par la contrainte, par le poids d’une activité, n’importe laquelle, mais une qui leur redonnerait le leurre d’une place - même minuscule, même infime - dans le regard du monde. Pour ces infortunés, l’envie doit être forte, puissante de regagner la terre des vivants, la terre des hommes qui vivent dans ce monde à l’aise ou chichement – et qu’importe – sans jamais véritablement se donner le temps d’exister. Mais pour vous, vivre dans l’aisance ou vivre humblement, la différence est infime. Et même si bon nombre d’Hommes construisent leur vie entière sur cette différence, dans cette poursuite effrénée de l’argent-roi, de l’argent-dieu, prêts à s’agenouiller et à courber l’échine leur vie durant pour recevoir quelques hosties métalliques à la fin de chaque mois comme la preuve de sa Toute-Puissance et du bien-fondé de leur vie, qu’elle vous semble étrange cette course folle du temps à occuper ! Comme si les uns disposaient de trop de temps sans savoir qu’en faire sinon le soumettre aux chaînes de la contrainte et que les autres passaient leur vie à attendre ou à rêver ce temps qui leur échappe sans parvenir à le rattraper.

 

Pour vous, comme pour bien d’autres, ces frères solitaires, ces chercheurs de contrées radieuses, le samedi est un jour de liesse, un jour de labeur et de joie où vous partez aux champs les outils à la main et le cœur léger comme un paysan heureux de retrouver la terre de ses pensées, libre de débuter son ouvrage où bon lui semble, libre d’écouter le chant des oiseaux, libre enfin de laisser à demain ses travaux pour aller flâner sur les chemins alentour contempler la beauté du monde et y cueillir quelques idées comme un bouquet de fleurs sauvages. Le samedi est pour vous un jour de labeur paresseux, un jour de paresse laborieuse où vous laissez filer le temps, votre filet à papillon sur l’épaule pour attraper les idées légères qui traversent votre vie. Vous les attrapez encore avec beaucoup de maladresse soucieux pourtant de ne pas meurtrir leurs ailes fragiles. Vous les regardez un instant puis vous les relâchez. C’en est assez pour les croquer sur votre petit carnet. Voilà votre travail ! Vous êtes paysan, chasseur de papillons, laboureur de pensées et croqueur d’idées futiles. Et le reste de vos jours, vous vous reposez à votre bureau en rêvant à ces terres promises, à ces baisers volés aux fiancées volages de vos semaines.

 

 

Fêlure

Ce matin, au réveil, vous ressentez une étrange fêlure comme si une vieille cicatrice s’était rouverte pendant la nuit. Et ce matin, vous êtes seul avec elle. Elle est là dans l’antre de votre âme, recroquevillée au creux du cœur, à l’abri des regards. Nul ne pourrait vous aider à vous en soustraire. Et il vous serait d’ailleurs impossible de l’extirper. Comme une bête apeurée, cette fêlure a trouvé refuge en vous. Depuis des années, elle vous accompagne. Peu à peu, vous avez appris à vous connaître. Et au fil des années, vous vous êtes habitué à sa présence sans jamais pourtant réussir à l’apprivoiser. Et malgré ce lien étrange qui vous unit, malgré cet apparent attachement, vous ne cessez de lui jeter des regards haineux, désireux de mettre fin à cette cohabitation forcée, animé par le puissant désir de retrouver votre liberté. Chaque jour, cette fêlure grignote davantage votre cœur. Chaque jour, elle vous insuffle son poison sournois qui asphyxie peu à peu votre existence. Chaque jour, c’est elle qui assèche davantage votre espérance et pourtant vous continuez de la nourrir.

 

Autour de vous, le silence. Vous êtes seul face à la bête traquée, cette féroce amie qui ronge votre vie, incapable de la débusquer et de lui tordre le cou pour que se taise la meurtrissure, incapable de lui arracher ne serait-ce que quelques plumes ! Et même si vous parveniez à la terrasser et à la traîner jusqu’au dehors, qui accepterait de partager avec vous cette misérable pitance ? Autour de vous, chacun a regagné sa solitude. Les amitiés se sont dérobées. Chacun a retrouvé sa cicatrice, s’est replongé dans son tête à tête avec sa bête immonde.

 

 

Pension austère

Absent, sans inspiration devant la copie blanche du jour. 8 heures d’examen chaque matin depuis de longues années. Et cela fait bien longtemps que vous n’apprenez plus vos leçons ; vous n’avez plus rien à dire, plus rien à écrire.

 

Aujourd’hui, c’est au-dessus de vos forces de rester là, assis la tête sur votre cahier à attendre la récréation, à attendre ainsi, l’esprit ensommeillé, près du radiateur qui brûle votre impatience.

 

Aujourd’hui, vous êtes un cancre et vous ne craignez plus d’être expulsé du lycée triste des affaires du monde. Vous n’avez qu’une envie ; être renvoyé à votre école de liberté.

 

Aujourd’hui, vous êtes las de voir tous ces élèves appliqués autour de vous, tous ces élèves consciencieux toujours prêts à lever le doigt dans l’espoir d’une récompense, d’un bon point ou d’une image et qui jettent à la ronde le regard satisfait de ceux qui ont compris, un œil sur vous, méprisant et arrogant et l’autre, si doux si mielleux, au maître d’école ravi. Aujourd’hui vous êtes fatigué d’écouter des heures durant tous ces vieux professeurs ennuyeux qui déchiffrent avec peine leurs notes délavées par l’ennui et déchirées par les années perdues. Vous êtes fatigué de toutes ces conversations sur les cours, les notes, les devoirs à rendre pour le lendemain, de toutes ces simagrées aussi creuses qu’inutiles.

 

Vous ignorez les raisons de votre présence ici, dans cette pension austère où chacun s’engage pour l’éternité, cloué dans cette salle d’étude pendant de longues journées et obligé de se mettre au lit la soirée à peine commencée au lieu d’aller jouer au dehors. Il n’y a pas de place ici pour les mauvais élèves, les enfants insoumis, rebelles à l’autorité du maître qui préfèrent sauter le mur pour aller courir après leurs songes et aller cueillir les étoiles. Vous avez toujours détesté votre métier d’élève. Vous avez toujours préféré rester chez vous, seul dans votre chambre, avec vos jouets, vos billes de rêves et vos poupées d’ennui, isolé du monde. Vous avez toujours aimé jouer avec des riens, des bouts d’écorce et des larmes noires de pluie, des jeux sans importance. Une feuille et un peu d’encre, et vous partez pour un long voyage immobile au pays de songes, dans le monde infini et mystérieux des mots. Et même si vos jeux n’amusent personne, et même si les adultes vous trouvent encore trop enfant, ce n’est pas grave parce que vous y croyez, vous, à ces histoires, à ces fables enfantines où vous êtes l’aventurier sans peur qui saute d’aventure en aventure, de mot en phrase, toujours invincible, toujours vivant.

 

 

Comme les enfants

Comme les enfants, vous vous étonnez de chaque chose ; les pavés sur lesquels vous marchez, ce chemin que vous empruntez chaque jour depuis des mois, ces gens que vous rencontrez chaque matin, ces champs alentour qui entourent les hautes tours grises de la ville en contre-bas.

 

Comme les enfants, vous êtes curieux du monde, émerveillé de tant de richesses, de tant de diversité. A vos yeux, la beauté et la laideur n’ont pas de différence. Pour vous, belles ou laides, toutes ces choses recèlent une valeur infinie. Pour les hommes, ces choses n’existent pas. Elles sont sans importance. Ils passent leur chemin sans les regarder, vaquant à leurs affaires sérieuses. Pour eux, la richesse est ailleurs. Mais les choses sérieuses et la richesse ne vous concernent pas. Elles n’ont aucun intérêt à vos yeux. Pour vous, la richesse est partout, partout où se pose votre cœur, partout où l’argent est impuissant à imposer sa loi, partout où les hommes ne font que passer. Comme les enfants, vous, vous y trouvez des trésors, des trésors de rien, des trésors de joie, des trésors de vie inépuisable.

 

 

Temps

Vous avez quelques jours devant vous, quelques jours pour vous, pour faire ce que vous avez envie de faire, rien de plus, pour avoir le temps, suffisamment de temps pour être libre de ne rien faire. Cela fait des mois que vous attendez ces quelques jours. Et aujourd’hui, vous y êtes, c’est le grand jour ! Alors vous restez encore quelques instants au lit ! Ce matin, vous avez le temps. A travers la fenêtre, vous apercevez le soleil qui est déjà haut dans le ciel. Le temps passe si vite, mais vous ne vous en souciez guère, le temps est infini ce matin. Aujourd’hui l’éternité vous attend. Et soudain, votre journée se dessine avec l’envie naissante de fixer le bonheur de ces instants. Vous vous levez. Vous allez chercher votre vieux cahier, fidèle et discret confident de vos longues absences, et vous vous mettez à votre table de travail. Vous ouvrez votre cahier et vous commencez à écrire ; écrire le temps de vivre, écrire le temps d’écrire, écrire le temps d’oublier, écrire le temps … avant de mourir.   

 

 

Ecriture et réalité

Jamais il ne vous faudra confondre l’écriture et la réalité. L’écriture n’est que l’arrière-cour du réel où vous tirez la leçon de vos jours. L’écriture n’est que la cave sombre de vos journées.

 

Entre l’écriture et votre vie d’occultes transactions s’opèrent qui les enrichissent l’une et l’autre mais chacune doit conserver son rang et sa place. Et il vous faudra vivre votre vie et votre écriture comme si la première était l’actrice du monde, la grande joueuse devant l’éternel et comme si la seconde n’était que sa spectatrice et sa confidente, sa chroniqueuse mondaine en quelque sorte.

 

Aujourd’hui, vous sentez que votre écriture s’est transformée, qu’elle s’est muée en une chose nécessaire et presque vitale. Mais il vous faudra maintenir l’écriture à distance et ne lui accorder plus de prestige ni d’autorité qu’elle ne voudrait s’en donner car l’écriture n’est pas la vie. La vie est ailleurs. La vie habite sans doute une région encore inaccessible pour vous. Vous devrez donc poursuivre votre chemin hors de l’écriture, emprunter un chemin plus ancré dans la vie, approfondir votre connaissance des contrées existentielles découvertes et partir à la recherche d’autres encore inconnues. La vie s’y trouve sûrement. Et il vous faudra sans doute marcher longtemps avant de la rencontrer… Peut-être l’avez-vous d’ailleurs déjà effleurée lors de vos promenades ? Peut-être même vous a-t-elle déjà souri ? Et vous, sot que vous êtes, vous deviez encore avoir la tête dans les étoiles à suivre l’un de vos chemins de mots, et vous êtes passé sans la voir. Alors, à l’avenir, soyez plus attentif à la vie, cherchez-la davantage et avec plus de soins ! Restez vigilant ! Soyez à l’affût du monde !

 

Jamais l’écriture ne pourra vous servir de corde pour vous hisser jusqu’à la vie, ne voyez en elle qu’une façon de trouver une meilleure prise pendant l’ascension. L’alpinisme est un sport à haut risque. Et l’existence comme la haute montagne recèle mille dangers. A chaque instant, au moindre faux pas, la chute vous guette. La chute abyssale, la longue glissade vers le gouffre du désespoir et sûrement la mort au fond du gouffre.

 

L’écriture n’est qu’une façon de mettre en scène votre vie, qu’une façon supplémentaire de vous envelopper dans votre égotisme. D’ailleurs ce que vous écrivez, cent fois, mille fois, des millions de fois peut-être, d’autres avant vous l’ont déjà écrit… alors au fond quelle importance ce que vous écrivez ?  Il n’y a aucun crédit à accorder à l’écriture. Vous écrivez, c’est un fait, vous éprouvez l’impérieux besoin d’écrire, mais au fond est-ce qu’écrire a quelque importance ? Au diable donc ce que vous écrivez ! Fuyez comme la peste ce sentiment absurde et pernicieux que développe bon nombre de ceux qui écrivent. Et promettez-moi de ne jamais vous sentir écrivain ! Promettez-moi de ne jamais espérer appartenir un jour au cercle étroit des lettrés et des auteurs reconnus. Je vous en conjure, prenez garde à ne pas vous ensevelir sous cette mascarade puérile, insensée et égocentrique. Ne prenez jamais plaisir à jouer aux martyrs de la page blanche, ne vous enchaînez pas aux délices perfides de l’inspiration, prenez soin de ne jamais vous enfermer dans l’écriture car vous vous couperiez de l’essentiel ; vous négligeriez la vie, la vraie. Alors, je vous en conjure, levez-vous, éloignez-vous de vos phrases, écartez-vous de cette quête pesante du mot juste, refermez votre carnet et rejoignez le monde, retrouvez la vie ! Oui ! Prenez soin de vivre, de poursuivre votre existence ! Ne désertez jamais la vie ! N’abandonnez jamais la chance de vivre et le bonheur d’être, celui d’écrire suivra, soyez en sûr ! Pour bien écrire, il vous faudra d’abord bien vivre, non une vie riche d’évènements, une existence foisonnante d’aventures, mais une vie intense où vous saisirez chaque seconde qui passe pour en extraire l’entière substance, non dans le dessein dérisoire de l’écrire mais afin de comprendre la vie, d’apprivoiser votre existence et de mieux les vivre toutes deux. Parce que la vie et votre existence méritent qu’on les empoigne ainsi, tout en elles nous invite à recueillir leur saveur. Une existence simple pourra vous combler de bonheur et de joie pour peu que vous sachiez entendre le souffle de la vie. Alors, je vous en conjure une dernière fois, oubliez vos ombres d’écriture, quittez votre table et vos crayons et regagnez le monde, rejoignez la terre des hommes, retrouvez la vie, retrouvez votre vie ! Construisez votre existence et vos livres, croyez-le, se bâtiront d’eux-mêmes. Vivez ! Et la vie vous donnera matière à vivre et à écrire !