Paroles confluentes* / 2018 / L'intégration à la présence

* Fragments du dedans et du dehors – de l’homme et du silence – qui se combinent simultanément dans l’âme, sur le visage et la page…

Engagé – simplement – dans ce qui arrive – et s’efface l’instant d’après…

A être – et à vivre – sans rien dire – ni rien bâtir – voué seulement à devenir le lieu de l’accueil et de la rencontre…

A veiller jusqu’au dernier jour de la tragédie – sur cette scène où le vide a, peu à peu, remplacé les visages…

 

 

Chemins de pierre où s’enlisent la chair et l’âme. Mille jours – mille tours – à découvrir. Mille jours – mille tours – à recommencer – jusqu’à ce que la mort, une nouvelle fois, nous avale…

 

 

Horizon blême – destin gris – parfois tortueux – sur cette surface labourée jusqu’au sang. Pourtant, tout est là déjà – le jour et la nuit dans la même main incertaine – brouillardeuse. Mille chants entre nos lèvres. Et mille soleils entre nos larmes…

Partout – toujours – la même rengaine du monde

 

 

Feuille et âme blanches – espaces sans contour où tout est exposé – pêle-mêle – dans un désordre apparent – épais (et dont l’épaisseur confine à l’opacité). Aisés, pourtant, à creuser et à débarrasser de leur surplus – par le regard et la main affranchis des bruissements du monde et libérés de l’œuvre à accomplir – engagés à soustraire tout ce qui prolifère – tout ce qui s’accumule en couches successives et entremêlées…

 

 

Condamné(s) à la résonance et à la résolution. Il n’y a d’alternative pour embrasser la seule perspective en mesure d’éradiquer le règne omnipotent de l’homme – plongé dans cette odieuse fuite en avant vers la puissance génocidaire, la gloire destructrice et la solidification des fausses certitudes…

 

 

S’abstenir et s’effacer. Il n’y a d’autre issue pour échapper à la folie du monde – et réduire sa puissance et sa portée…

 

 

Être là où l’on nous demande de devenir. Se taire là où l’on nous invite à commenter. Se faire humble là où l’on nous incite à la fierté. Se soustraire là où l’on nous exhorte à nous étendre…

Demeurer – toujours – en deçà des exigences du monde. N’y tremper ni les doigts, ni les lèvres, ni l’âme, bien sûr. S’en remettre, à parts égales peut-être, à l’innocence et aux nécessités des circonstances…

Devenir – naturellement – modestement – l’au-delà de l’homme – entre poussière et infini…

 

 

Un arbre – une pierre – une feuille – au-dedans – près desquels on est assis. Entouré par quelques visages dociles et compréhensifs – libéré des épreuves – et affranchi du feu et des cendres alimentés par le bois destiné à réchauffer les hommes et leur foyer à la rude saison. Au milieu des bêtes qui ont revêtu leurs parures brumales et pris possession de leur quartier d’hiver…

 

 

Et cette parole qui nous porte malgré les lacunes – malgré les faiblesses et les défaillances. Les poings serrés au fond des poches – à la pointe de la matière (rouge et grise) sans doute – à livrer ces lignes sur la table rase du passé…

Paroles d’assaut et de réconciliation sans le soutien de la mémoire – à leur paroxysme peut-être – allez savoir ! – dans le plus haut vertige de la raison. A vivre – et à écrire – sans impératif ni muselière – dans la proximité d’un silence étonnant – prodigieux – intensément fécond et mystérieux…

 

 

Entre ciel et terre – à creuser dans les profondeurs de l’âme pour trouver ce qui existait autrefois – avant la naissance du monde. Les deux mains dans la nuit – occupées (tout entières) à la fouille – plongées dans ce qui précède le silence et l’Amour – dans le désir et la mémoire – pour dénicher une aire où l’on pourrait vivre au-delà de la faim – au-delà du destin – au-delà du soleil et des intempéries…

Marche entre errance, rêve et possible – une quête aux allures d’obsession ; comme une ardeur intense – passionnée – à la recherche d’un monde et d’un quotidien inégalés – et, sans doute, inégalables…

 

 

Chaque matin – à scier les mêmes barreaux de la chambre – pour apercevoir le reflet timide – presque amputé – du jour – lui-même, sans doute, reflet d’une lumière encore plus lointaine – comme posée – ou suspendue peut-être – à l’écart de toute forme d’emprisonnement…

 

 

L’ailleurs pointé par les mots n’est, en vérité, qu’un fragment de monde – ou une parcelle d’âme – qui cherche une attention – même parcellaire (même infime ou corrompue) pour échapper à l’obscurité et à l’inexistence de ce qui est dépourvu de nom et de lumière…

 

 

Paroles ordinaires – et, pourtant, hérétiques au regard de l’orthodoxie humaine selon laquelle la vie et la mort ne peuvent servir que les intérêts du ventre et la gloire – si odieuse – si terrifiante – des hommes…

Mais comment se résoudre à cette faim – et à ces nécessités illusoires – lorsque l’on devine ce qui nous constitue – et lorsque l’on effleure, du bout des doigts, une dimension de la vérité qui élargit, (presque) à notre insu, nos profondeurs, notre envergure et nos ambitions…

Et comment ne pas rappeler aux hommes l’urgence de découvrir le dedans et l’au-delà – l’infini qui compose le monde, les êtres et les choses…

 

 

Autant sur terre que sur la page – comme les seuls lieux où il nous est (encore) possible de vivre. Autant parmi les bêtes et le silence qu’éloigné du monde et des visages…

Solitude pleine et habitée – inscrite dans l’âme et le poème…

 

 

Mots et prières – inépuisables – et inlassablement répétés – comme le soleil qui, chaque jour, revient pour éclairer quelques visages – et quelques parcelles – de la terre…

 

 

Entre l’évidence du ciel et l’incertitude de la mort – à écrire encore – en volant un peu de lumière à l’âme et au silence – pour offrir à notre nuit – à notre peine – l’assurance d’une aube lointaine – l’assurance d’une aube certaine…

 

 

Il n’y aura de jour tant qu’existera demain…

Il faut rompre le temps pour que puisse se dessiner la fin de notre nuit

Le cheminement vers l’innocence sera toujours le prix à payer pour qu’advienne la lumière…

 

 

A tâtons entre le plus nu – le plus simple – et la démesure de l’homme. Ni ciel, ni terre – ni même horizon. Ni homme, ni enjeu – ni même sagesse. Quelques syllabes – quelques lignes peut-être (tout au plus) – offertes au monde, au vide et au silence…

 

 

L’esprit silencieux – entre le sable et les étoiles – à même la lumière qui surplombe le monde et le sommeil..

 

 

Nous ne renaîtrons qu’en deçà de nos prières. La poitrine (toujours) dévorée par le désir – les peines (toujours) infinies et l’ardeur trop fébrile pour accepter notre destin – et cette nuit dessinée sous la grande arche qui, de ses étoiles, éclaire les courbures de la terre et nos foulées sur les chemins. Dérives encore – dérives toujours – entre l’âme et la chair – livrées à la servitude du monde et à la récurrence des jours…

 

 

Pourquoi dire – essayer de dire – encore ce qui n’appartient qu’au silence…

Où – dans quel substrat – puise ce cri – cet impératif à dire…

Sans doute dans la même obsession que celle des jours qui s’échinent à revenir…

Et il y a de la beauté – et de la folie – et, peut-être même, un peu de désespérance – dans cette récurrence – dans cet élan inépuisable à recommencer…

Ce qui éclaire est différent – et semble (plutôt) appartenir au règne de ce qui demeure – immobile – inamovible – posé, de façon permanente, sur les mouvements – l’effacement et le renouveau. Comme un regard égal – serein – éternel – presque indifférent – sur toutes nos gesticulations…

 

 

Le printemps et l’hiver – aussi étrangers que bienvenus. Saisons égales – saisons passagères – intermédiaires en quelque sorte – à peine continuité des précédentes – à peine annonciatrices des suivantes…

La récurrence du renouveau et de l’effacement – ni méprisés, ni encensés. Ce qu’accomplissent la terre et le ciel – liés – encouragés, peut-être, par le baiser secret des Dieux…

 

 

Des murs – au loin – érigés par les hommes pour rapprocher l’horizon – et fragmenter la terre et l’espace en territoires – en parcelles étroites – indéfiniment appropriables – indéfiniment substituables…

Frontières qui exaltent le manque et le rêve – le désir d’ailleurs – la souffrance du limité – du restreint – du circonscrit…

Latitudes aménagées à la manière des rustres – si aisées à transformer en socle d’habitudes et de rencontres par tous les porteurs de ressemblances…

Monde divisé – morcelé – en autant de visages – en autant de vérités. L’abîme des apparences où sont plongées toutes les têtes – où sont plongées toutes les âmes…

 

 

Insuffisamment servile pour faire office d’accueil. Trop fier – et trop exigeant – encore pour vivre sans honneur et mourir sans raison – pour s’effacer derrière ce que bâtissent les lignes (et tous ces livres), pourtant, sans ambition…

 

 

L’horizon – à la différence de la lumière – est une ligne à intervalles multiples ; on peut s’y jeter – et s’y perdre – de mille manières…

 

 

Les prières, les temples et les Dieux ne sont nécessaires qu’aux insensibles – encore aveugles à la beauté, à l’Amour et à l’intelligence du monde et du silence – présents partout – jusque dans le moindre visage – jusque dans le moindre geste – jusque dans la moindre chose – au cœur du plus quotidien – au cœur du plus ordinaire – dans ce qui semble le plus éloigné des prières, des temples et des Dieux…

 

 

L’azur est le nom donné au ciel sur ces rivages insensibles à l’infini. Mais, en vérité, il se tient partout – au-dessus et en dessous – au-dehors et au-dedans – au plus près des yeux encore si avides de mirages et de miracles…

 

 

Le souffle encore – comme le signe d’une ardeur persistante – d’une ardeur transformée – issue peut-être, du mariage fabuleux – du mariage insensé – entre le silence et la matière…

 

 

Tout est tendu vers son dépouillement – ce qu’il reste lorsque tout a été confondu et dispersé. Le vide, l’espace et le silence – où tout s’efface et renaît à intervalles réguliers – au gré des nécessités (sous-jacentes) et des retraits et des poussées d’ardeur associés…

Des ondes et des vibrations qui tantôt édifient, tantôt anéantissent. Un jeu de forces et d’interstices, en quelque sorte, qui n’acclame les vainqueurs, ni ne condamne les vaincus. Un exercice où tout se mêle au-delà des parures, des postures et des stratégies. Une forme de bégaiement et de balbutiement perpétuels. Une suite d’impératifs destinés, sans doute, à s’affranchir de l’immobilité – ou à l’agrémenter – grâce à l’irrépressibilité et à la multiplicité apparente des mouvements…

 

 

Une nuit – mille siècles – sur terre – à se demander ce qu’est vivre – et ce que signifie respirer. A tout deviner derrière la raison – jusqu’à l’au-delà du monde et du vivre humain – quelque chose d’immense – quelque chose d’insensé – qui aurait nos yeux et nos mains – et, à la place du cœur, un espace infini – un Amour vivant – un Amour démesuré – si nécessaire en ces régions si hostiles – si féroces – si barbares…

 

 

Quelque part – enfermé – entre le silence et l’illusion…

Mille reflets nés du jour – à essayer d’étendre sa voix sur le même horizon – la tête posée sur le même billot avec ce goût de sang séché sur les lèvres…

A édifier la parole comme une vaine prière…

 

 

Etendue foulée – étendue déployée à même la pierre – à même l’âme – à même le poème. Comme pour célébrer l’étreinte et les retrouvailles – les défaillances et les épreuves. Quelque chose qui aurait la même valeur que la rosée au printemps et la neige en hiver…

 

 

Le temps rompu où rien ne peut naître – où rien ne peut grandir – où rien ne peut mourir. Où chaque instant est le nôtre – l’heure du baiser, de la bascule et de l’infini apprivoisé…

 

 

En avance – toujours – sur ces têtes et ces siècles si poussifs – où l’écoute est une épreuve entre les Autres et ses propres ambitions – où les rives s’entrecroisent sans jamais permettre l’exploration de l’arrière-pays – où tout naît, passe et disparaît sans un regard sur le monde alentour – ni sur le monde du dedans – où tout semble vivre à la surface des choses – à la surface du monde – sans jamais remettre en cause les croyances – indigentes pourtant – où ont été piégés, depuis les premiers pas de la matière, l’esprit et le temps…

 

 

Lignes et carnets – créateurs de souffle – celui qui manque (si souvent) aux élans libérateurs…

 

 

Des écarts et des intervalles à inventer pour se tenir au plus près de ce que l’on efface – au plus près de ce qui disparaît – sans laisser la moindre trace – et offrir ainsi à l’espace – à l’ensemble de l’espace – l’Amour et le silence – ce dont le monde a tant besoin…

 

 

J’écris – l’âme à bout de bras – pesant de tout son poids – sur ces terres sans yeux – sur ces terres sans témoin – privées de preuves et de témoignages…

 

 

Tout un monde – mille bibliothèques peut-être – dans une seule ligne – dans un seul mot. Et tout ce qui existe dans le silence. Et une passerelle – mille passerelles – à inventer pour que se rejoignent la parole et le secret – et favoriser ainsi le retour à la source…

 

 

Vie et mort – éveil et ignorance – la même expérience des profondeurs vécue sur deux versants opposés – joignables par le sommet, bien sûr – mais aussi par les mille passages existants à tous les degrés de l’ascension et de la chute…

 

 

A durer plus que nécessaire alors que l’étreinte – toujours – se fait furtive – et demeure hors du temps…

 

 

Terre tragique – terre éteinte – à la lisière du jour – aux frontières de la nuit – indissociable de ces doigts et de ces âmes qui se glissent partout pour découvrir le secret du feu et du regard – et sous la cendre – l’ardeur et le silence dans lesquels tout naît, plonge et disparaît…

 

 

A veiller jusqu’au dernier jour de la tragédie – sur cette scène où le vide a, peu à peu, remplacé les visages…

 

 

Engagé – simplement – dans ce qui arrive – et s’efface l’instant d’après…

A être – et à vivre – sans rien dire – ni rien bâtir – voué seulement à devenir le lieu de l’accueil et de la rencontre…

 

 

Qu’une main – autre que la nôtre – se saisisse de ce qui se trouve à notre portée – et nous voilà, aussitôt, plongés dans l’effroi, la colère et la frustration. A deux doigts de maudire tous les visages et notre naissance de ce côté, si désavantageux, du monde…

Fenêtre à demi close derrière laquelle persiste la malédiction…

 

 

Et demain, tout réapparaîtra sur le seuil – vêtu de la même tunique et du même appétit – rusé – agressif – armé – prêt à en découdre avec toute forme d’opposition et de résistance qui pourrait compromettre (ou même interrompre ou ajourner) les rêves, les désirs et les ambitions du jour…

 

 

Reclus dans la plus haute solitude – à se morfondre encore – et à blâmer la grossièreté des visages et l’indélicatesse des gestes au lieu de vouer son ardeur à l’accueil et à l’acquiescement…

Perte de temps et d’énergie à maudire le froid et l’âpreté du monde – à désirer que les êtres soient différents…

 

 

Vents et figures aveugles dans la nuit. Monde où tout se querelle et s’arrache. Les mains trop grossières pour effleurer ce qui vit – inconnu et anonyme – sous les chants et les prières qui ornent – inutilement – le vide et le silence…

 

 

L’inconnu porté comme un fardeau – une charge supplémentaire – presque comme une offense. Et jamais comme une chance – une grâce – le privilège des biens-nés

 

 

Le cœur immense et l’âme docile – entre besace (vide) et réclamation (souvent inepte) des foules – allant sur leur chemin sans destination. Marchant sans but – sans fin – allant là où les circonstances les appellent – là où les nécessités – toutes les nécessités – font loi…

 

 

De posture en destin – de volonté en silence – l’existence et la parole – comme un champ perpétuel de découverte – comme un terrain d’éveil permanent au monde et au langage – instruments essentiels pour rejoindre le cœur de l’homme – le cœur de l’âme – le cœur du temps – le cœur du jour (et, accessoirement, les décrire) – et franchir tous les au-delà (et, éventuellement, en témoigner)…

 

 

Tout flotte encore dans l’abîme – parmi les dépouilles et les fausses vérités bâties pour survivre aux supplices et à l’idée de la mort…

 

 

Issue à ce qui passe – là où demeure le secret à convertir en gestes…

 

 

Le monde – la terre – les bêtes – les hommes – instruments des vents – toupies que font tourner les Dieux. Graviers et brindilles sur les plaines et les chemins – fréquentés par trop de visages crédules – et saupoudrés de savoirs trop approximatifs – trop dérisoires – trop incomplets – pour être capables, un jour, de se hisser jusqu’au secret – jusqu’à l’origine des êtres et des choses…

 

 

Feu, souffle et porte. Nuit, ombre et fenêtre. Des issues – toujours – dans l’ardeur et le noir. A peine visibles malgré leur ampleur…

 

 

Il y a – et il y aura toujours – l’espace et le silence – et les mille choses dont nous les aurons peuplés ; pierres, arbres, visages, rêves, désirs – et autant de danses un peu désespérées de ne trouver que leurs reflets – et leur écho – dans cet infini inexploré…

 

 

Tout se tient là – debout – candide – presque immobile – dans le silence – excepté les hommes – la main droite plongée dans la sève du monde – dans l’ardeur du vivant – et la main gauche à la verticale du jour essayant de se hisser jusqu’à ce lieu où se rejoignent l’Amour et l’infini…

Passagers aux mille vies successives – œuvrant pendant mille jours – pendant mille siècles – pour creuser l’abîme – et au cœur de l’abîme, les sables mouvants où tout s’enlise – sans jamais découvrir – ni même imaginer – la seule issue possible – qui patiente au fond de l’esprit – disposé à s’abandonner à la réclusion – à vivre à perpétuité au fond de son trou…

 

 

Le monde – la même face obscure à découvrir, à accueillir et (accessoirement) à aimer – ici – au plus proche – et là-bas – à l’autre bout de la terre – au gré des pas – au gré des ombres – au gré des portes qui s’ouvrent et se referment sur les chemins et l’horizon…

 

 

Tous vivants – sous le même soleil.

Tous vivants – sur le même chemin.

Comme façonnés par le plus vieux rêve du monde – à chercher sa route entre l’herbe et les étoiles – à saupoudrer les ombres et les pas d’un peu de lumière – et à vouloir, parfois, échapper aux domaines circonscrits et aux traditions ancestrales pour bâtir une existence hors des dogmes et des croyances.

Immobiles (presque toujours) – à mi-chemin entre le réel et la vérité – la tête, sans doute, trop hantée encore par le songe et l’ambition pour s’affranchir d’un destin tout tracé…

Entre faille, bêtise et illusion – à piétiner là où, sans cesse, renaissent les ruines, la cendre et l’ardeur…

 

 

Tout tremble en traversant les yeux – et se repose au fond des têtes – trop stupides pour percer l’apparence et l’illusion…

Phénomènes et fragments – passages et perspectives – contraints de s’immiscer au fond de l’âme – au fond du cœur – pour espérer, un jour, pouvoir ressortir – et être vus – avec leur vrai visage – plus clair – presque entièrement dessiné – à peine existant…

Comme des vents dans le vide – de la poussière dans l’espace – appelés à voyager au cœur de ce qui demeure – immobile – inchangé – inchangeable…

 

 

Feu moins vif à l’automne – racines et couronnes derrière soi – plus nu qu’autrefois devant le monde et les visages – devant le temps, les siècles et le silence. Quelques traits esquissés d’une main moins tremblante – et plus solitaire aussi – pour dire ce qui nous attend – toutes les peines du monde – l’exigence des Dieux – et la nécessité du silence – pour que nous puissions (tous), un jour, retrouver la folie et la sagesse de l’enfance…

 

 

Entre deux fables – toujours – à réclamer aux visages et au ciel une explication (même partielle – même lacunaire). Comme happés par l’envergure du rêve et du sommeil…

Et les tremblements de la raison face à l’ampleur de la nuit. Quelque chose comme une inquiétude – et une forme d’échappatoire (et, parfois même, un recours à la folie) pour trouver la force de vivre au milieu de tant d’incertitude et d’absurdités…

 

 

Chaque jour, on se répète – comme l’invisible retrouve sa place, à chaque instant, parmi nous. Comme le regard – perpétuellement renaissant – sur le monde, les pierres et les visages – sur le Vrai, le Beau et le Bien – si souvent corrompus – si souvent mutilés – par le mensonge, la ruse et la laideur. Dans cette nécessité à dire encore – à dire toujours – ce qui n’a été compris – et qui, peut-être, ne peut ni se dire – ni se comprendre…

 

 

Tout s’enferme – ou est déjà enfermé – dans la peur et la violence. Gestes, mémoire, paroles, ancêtres, pays natal, tous les souffles, toutes les haleines du monde – derrière leurs grilles – derrière leurs murs – derrière leur porte – à protéger, bec et ongles, leur fortune et leurs territoires…

 

 

Quelques syllabes pour dénoncer les crimes et faire du jour notre seule ressemblance

 

 

Continent du désastre et de la discorde – peuplé de cadavres et de commentateurs – où les armes et les langues s’aiguisent en fréquentant la mort…

Une manière, sans doute (très) maladroite, d’échapper au pire…

 

 

Des masques – tant de masques – à porter avant que ne surgissent le jour – le soleil – la lumière – qui n’aveuglent que les âmes puériles – si peu enclines encore à affronter la nuit qu’elles portent – et la nuit alentour…

 

 

Danses funestes – fragiles – fabuleuses – admirables – aussi inconscientes que tragiques – moins nécessaires, sûrement, que l’œil contemplatif – mais complémentaires sans doute – indispensables, peut-être, à l’identité sous-jacente – et inévitables, bien sûr, en ce monde d’actes, de gestes et d’ardeur…

 

 

Théâtre de l’éphémère et de l’épouvante où les personnages envahissent la scène et encombrent les coulisses de leurs costumes et de leurs répliques sans jamais s’interroger sur l’œil unique – le seul témoin – le seul spectateur (sans doute) qui assiste aux mille représentations successives du monde…

La vie comme une suite d’actes et de tableaux (presque) sans importance où la fin de chaque pièce appelle déjà la suivante à investir les planches…

 

 

Tout se bouscule dans la pagaille et le mélange de couleurs – les cris qui montent mêlés aux prières – le sang, les corps, les âmes, l’esprit et le langage secoués – et tournés dans tous les sens…

Et ce qui surgit a – presque toujours – cette allure d’écorchure et de flamboyance – entre terre, misère et infortune – entre ciel, chance et opportunité…

Comme le furieux (et fabuleux) assemblage de tous les fragments du monde…

 

 

A scander la parole comme si le destin – et l’avenir – du monde en dépendaient…

A vivre davantage avec les bêtes et le langage que dans la proximité des hommes. A habiter le silence et la pierre plutôt que le rêve et le temps. A aimer la solitude et le poème autant que l’esprit des voyageurs…

Poète, peut-être, de l’universel et de l’atemporel – penché sur ses chants – œuvrant et célébrant l’infini, l’essentiel et l’éternité sur ces rives si futiles – si étrécies – qui n’honorent que l’anecdotique, le prosaïque et le limité…

 

 

Nous vivons sur la terre autant que dans le langage – usant davantage nos semelles que l’abondance (le trop-plein) de l’âme. Ventre à terre – repu – rempli presque toujours de victuailles – sur la neige et dans la boue des paysages…

Temps au-dedans – et au plus près de la tête. A ramper entre les failles au milieu des tourbillons continuels et des vagues éphémères. Cherchant sous la pluie – sous le soleil – sous tous les climats – à percer tous les secrets du monde…

Voyageurs et passants téméraires bravant la houle – et mille Bermudes – sur les eaux intranquilles de la terre où les mots et les pas font office d’embarcations fragiles…

 

 

A distance du monde – à distance des pierres – à distance de l’âme. Loin – toujours plus loin – du silence et d’eux-mêmes – ces hommes muselés par le désir, l’ambition et la mémoire…

A vivre – à survivre – sur les miasmes du désespoir et de l’espérance. A faire l’inventaire du monde et de toutes les ivresses possibles pour offrir à leur vie sommeillante quelques délices – quelques plaisirs – accessibles. A ouvrir leur chemin à tous les refus pour échapper à toutes les formes de contrainte et d’exigence – celles du haut et celles du bas – en ignorant qu’elles se rejoignent là où l’acquiescement est à son comble…

 

 

On se précipite dans l’hiver et la solitude pour échapper aux bruits – aux cris – à la présence infernale – partout – des hommes. Si étrangers à la beauté du silence – à la fragilité des âmes et des destins. Empêtrés dans un sommeil qui en dit long sur leurs rêves – sur leur manière de vivre et d’être au monde…

 

 

A vibrer sur les routes – dans la blancheur des pas. Sur cet espace bordé par la mort. A la terrasse, peut-être, du temps miraculeusement plongé dans l’abîme…

 

 

A convertir le désir en attente patiente – et les mots – la parole vaguement poétique – en silence (modestement) prophétique…

 

 

Humble parmi les humbles. Spéculaire – (presque) toujours – face à l’adversité. Rude et réactif – encore – face aux mensonges et à la ruse – face à l’ignorance et à l’arrogance des hommes et des certitudes. Effronté – insolent – intransigeant (et parfois même intraitable) – envers ceux qui dénient – et bafouent – les droits légitimes du reste du monde – de tout ce qui leur semble étranger…

 

 

Entre le blanc, la mort et l’étrange désir de continuer à vivre – ce silence – et ce regard aigu – parfois implorant – qui n’a que l’Amour à offrir…

 

 

A l’abri du monde – à l’abri des luttes – contraint, malgré soi, de regarder les hommes se dresser – et se battre – comme des coqs sur leur fumier – fiers de leurs délires et de leur sommeil – fiers de parader au milieu du sang – et d’infliger mille blessures et mille tortures – sans même y penser – sans même tressaillir. Comme des âmes épaisses – massives – et des bras lourds et aveugles qui déciment à la ronde par envie – par ambition – par ennui ou simple cruauté…

 

 

Toute la nuit encore – et tous nos refus à retrancher pour espérer, un jour, revoir la lumière…

 

 

Vides – limités – déraisonnables – tous ces jeux destinés à peupler (et à égayer) l’existence, l’esprit et la mémoire. Inaptes, bien sûr, à démanteler le temps – à enjamber ce qui nous entrave – et à convertir ce qu’il nous reste d’ardeur en silence…

 

 

Nous flottons sur toutes les surfaces – et laissons les murs asphyxier les racines du jour – l’origine du monde – la source de tous les traits…

 

 

Nous sommes ce que nous rejetons autant que ce que nous ingurgitons. Et nous volons – comme des enfants ivres et oublieux de leur propre chair – ce qui n’appartient à personne en croyant pouvoir le transformer – à notre convenance – en possession. Nous marchons – l’œil aux aguets et la main saisissante – en quête d’aisance et d’opportunités – au milieu du rêve – au milieu du sang et de la sueur – perdus depuis nos premiers pas – noyés déjà avant la traversée du moindre gué – et éloignés, depuis toujours, de ces rives blanches où patientent – et nous attendent – le jour et le silence…

 

 

Tant de beauté émerge, parfois, de ces champs ensanglantés par les hommes. La pointe de l’humanité – enfoncée, pour l’essentiel, dans la crasse et les instincts…

Vertus d’entraide, de francs partages et d’attention portée à l’Autre et aux plus vulnérables ; l’Amour, la sensibilité et le respect qui fondent la préciosité de notre genre – et l’avenir d’un monde qui pourrait devenir infiniment plus vivable…

 

 

Tout – bien sûr – est relié ; la vie, le monde, la lune, les pierres, les bêtes, les arbres, les hommes, le sang, l’Amour, la peur, la mort. La nuit et le silence. Et le jour qui pointe derrière cet amoncellement de rêves et de cadavres

 

 

Le désespoir face à ce qui nous manque – face à ce qui semble nous manquer. Et la joie retrouvée – intacte – indemne – une fois percée l’illusion de l’incomplétude – une fois notre vrai visage découvert…

 

 

Le même refrain dans toutes les bouches du monde. La même rengaine dans tous les gestes du jour. L’obsession de l’infini à travers toutes ses déclinaisons illusoires…

La même danse et la même chanson – toujours – dans nos ténèbres – face aux rayons clairs de la lune. Entre impasse, incertitude et inaptitude à la vérité – au milieu de toutes ces fausses issues au goût de sang – au goût de sueur – au goût de larmes. Le labeur incessant de l’homme pour échapper à cette nuit (trop) terrifiante – à cette nuit (trop) solitaire…

 

 

Une condition étroite – fragile – malmenée – dont on ne peut s’extraire ni par la force, ni par la raison, ni par la prière – mais dont on peut se libérer par une totale (et complète) immersion – l’abandon au sillon – au trou – au puits – nécessaire pour faire naître l’envergure cachée de l’existence – celle qui se fait infinie et éternelle sous les apparences…

 

 

Un coin du monde – un reflet de lune – les pieds parmi les fleurs sur ces parterres que l’on transforme tantôt en jardin, tantôt en champ de bataille. A rêver et à se souvenir – au lieu de faire face à l’inconnu qui se présente

 

 

Ce qui nous éclaire et délivre la chair impatiente, désireuse, flétrie – consumée à force d’ardeur et de frustrations…

 

 

Passionnément humain malgré les déceptions. Ce qui demeure à l’état de grâce – cette sensibilité recouverte de souffrances et de maladresses…

 

 

Ce qu’est la vie – en mots – en rêve – en images – à la manière dont elle est retranscrite par les hommes et les poètes – si différente de ce à quoi elle ressemble en vérité…

Et toujours plus belle lorsque nous sommes capables de l’habiter en silence – et de l’éprouver avec innocence et sensibilité…

 

 

Fosse, ciel, folie – pupilles rétrécies jusqu’à la cécité lorsque l’esprit se complaît dans les dogmes et les rituels – entre quelques cierges et un livre que l’on imagine sacré. Panoplie de la foi – inapte, si souvent, à dépasser l’image et la croyance…

 

 

Enfants du rêve et de la violence – à vivre entre paresse et aventure sous le régime de l’illusion. A l’exacte place – toujours – là où se tient le mystère qui refuse, autant que le silence, d’être percé par des yeux trop personnels – par des yeux trop ignorants…

Et la parole – entre simplicité et déchirement – écartelée toujours – au plus près comme au plus lointain de la vérité…

 

 

Paroles et existence – brindilles infimes – bien sûr – entre le feu et la cendre. Dignes et courageuses au milieu des arbres et des fagots qui serviront à nous réchauffer…