Journal / 2016 / L'intégration à la présence

A plat ventre sur l'horizon, les hommes s'épient et se querellent. Couchés sur leurs arpents. Et quelques parcelles volées à l'éternité.

Parmi les guirlandes accrochées aux murs de la misère et les colliers suspendus au cou triste des hommes, je n'ai vu l'ombre d'un sourire. Pas l'ombre d'une joie profonde ni d'une saine réjouissance. Mais derrière tous les yeux, j'ai vu briller une folle espérance...

Insensibles à l'aube naissante, les hommes rêvent d'un soleil rouge et immense – étincelant – pour couvrir l'ombre de leurs pas. Et leurs gestes meurtriers. En attendant, ils se terrent – et patientent – au fond de leur terrier – et du tombeau – qu'ils ont creusés de leur main animale.

 

 

Pas passagers sur une terre d'abîme que creusent les mains avides. Sur une terre d'horizons noirs qui attend que l'innocence la déblaye de ses miasmes pour que resplendisse la lumière. Et toute la clarté des profondeurs.

 

 

Des ombres, des saccages, de la glaise malaxée, des routes et des édifices que l'on bâtit pour répondre aux rêves d'aisance et de célérité. L'imposture des hommes édifiée à la gloire de leur nom et de leur espèce qui décime – et anéantit – à tout va. A tout rompre. Blessant la chair de la terre pour la postérité du monde. Jeux de massacres et de mutilations dont la terre triomphera – dont elle finira par triompher – par l'éradication (par l'auto-éradication) de sa gangrène proliférante...

 

 

S'asseoir sur le roc dur de la terre et laisser les caresses du ciel bercer les yeux de l'innocence.

 

 

L’œil de l'instant efface toutes les ombres de la mémoire et du temps.

La naïveté des songes et des images, la crédulité et l'impétuosité des certitudes balayées par l'innocence. Laissant l'âme à la fois défaite et rieuse. Rassurée aux bras de l'inconnu.

 

 

Créature sans masque où se reflète la vérité. Et toute la lumière du monde. Laissant les hommes bouche bée et le cœur confiant malgré la circonvolution des pas autour de l'être.

 

 

La promiscuité et l'entassement des créatures les unes sur les autres. Comme un amas informe de matière animée et gesticulante qui s'étend – et envahit l'horizon. Tour de Babel bancale et improbable, impropre à mener à l'immensité verticale. Edifice infirme tout juste bon à enflammer l'espérance malhonnête des hommes avides de Dieu et du ciel.

 

 

Avec les yeux de l'effacement, les bras servent le monde et le ciel.

 

 

Aux esprits apprentis et réfractaires à l'effacement, rappelons que rien ne dure en cette vie – et en ce monde. Ni l'agrément ni le désagrément. Pas davantage que le plaisir et la souffrance qu'ils engendrent dans l'esprit.

 

 

Yeux mécaniques et étrangers rivés aux tâches du jour. Absents au monde et à eux-mêmes comme si leur âme, trop effrayée par cette existence épouvantable – et rendue plus épouvantable encore par les folles exigences du monde – s'était retirée dans les plus inaccessibles profondeurs de l'être.

 

 

Le harcèlement opiniâtre et l'avidité goulue des créatures du monde animées – guidées et poussées – par l'infatigable tyrannie de l'estomac et des instincts sexuels. Se poursuivant les unes les autres jusqu'au dernier souffle. Jusqu'à la dernière once d'énergie. Et lorsque ces appétits sont provisoirement assouvis, on voit chez les créatures les moins grossières – et en particulier chez les hommes – d'autres désirs – et d'autres élans – surgir et envahir avec voracité les aires du divertissement, de l'agrément et des plaisirs. Ah ! Quelle misère terrestre...

 

 

Labeur et distraction. Superficialité et abondance objectale. Voilà le quotidien – et l'existence – du commun. Comment ces infimes parcelles du monde parviennent-elles à rivaliser avec l'infini et l'Absolu ? Je n'en sais rien. Sans doute faut-il être aveugle, idiot et immature pour s'en satisfaire – et s'en contenter...

Je ne comprendrais décidément jamais les hommes. Ils habitent une terre qui m'est si peu familière. Et je me sens si étranger parmi eux...

 

 

Sur les terres de l'innocence, nulle question. Mais l'esprit se demande – ne peut encore s'empêcher de se demander – ce qu'est une existence phénoménale satisfaisante. A cette question, l'esprit répondrait : une vie en harmonie avec ses valeurs et ses principes fondamentaux et respectueuse des besoins essentiels de l'individualité. Et si d'aventure on posait la question à l'innocence, elle resterait sûrement silencieuse. Et esquisserait peut-être un sourire discret. Et l'on comprendrait aussitôt qu'à ses yeux, il n'existe rien sur lequel on puisse s'appuyer pour offrir une réponse juste et satisfaisante. Qu'il n'existe que ce qui est ici et maintenant. Et qui s'efface aussitôt. Et rien d'autre. Jamais rien d'autre. Qu'il n'existe, en vérité, ni individualité, ni attentes, ni besoins, ni valeurs, ni principes. Que « ces réalités » ne sont que des idées exprimées par l'esprit qui s'identifie à une individualité apparente mais inexistante. Et qu'il n'y a donc pas lieu de s'en soucier. Qu'il convient simplement de les accueillir au même titre que toutes les autres pensées et représentations de soi et du monde comme des phénomènes – des mouvements passagers – qui nous traversent. Qui traversent l'être d'innocence et de silence que nous sommes...

 

 

La valse éternelle des corps et des visages – des mains et des cerveaux – servant le monde. Instruments éphémères et interchangeables de la conscience œuvrant au destin auquel elle destine le monde...

 

 

Rien. Ni volonté. Ni possession. Ni appropriation. Ni territoire. Ni appartenance. Une simple – et pleine – présence. Vide. Attentive et ouverte à ce qui la traverse...

 

 

A l'innocence claire des yeux, rien ne s'oppose. Toute traversée se transforme aussitôt en effacement. Dans un processus de revirginisation éternelle.

 

 

La fin du crépuscule n'est que le commencement d'une aube nouvelle. Cycle sans fin des jours. De la lumière et de l'obscurité jusqu'au jaillissement de l'éternelle aurore...

 

 

Le poète n'est pas, comme l'écrivait René Char, le conservateur des infinis visages du vivant mais l'explorateur – et le passeur – de l'inconnu. Et parfois le point de jonction (l'un des rares points de jonction) par lequel les âmes peuvent accéder, pour un instant, à l'autre rive...

 

 

L'innocence et la curiosité des enfants perdues sans soute à jamais par les hommes soucieux de labeur, de territoire et de prestige. Devenus si adultes qu'ils en deviennent idiots. De sots prétentieux dont le sourire dans les yeux a disparu. Et qui mourront dans leurs tourments sans même se souvenir de la grâce de leurs blanches années.

 

 

L'odieuse tyrannie des territoires où les seules règles sont la force et la puissance.

 

 

Que pourrait-on te souhaiter pour t'affranchir du monde, de tes ombres et de vos éternels tourments ? Du malheur et de l'insoumission. Des jours sans regret. Et qu'un vent indomptable souffle sur ton âme pour franchir les frontières du connu – et des terres certaines...

 

 

Lorsque tombe le soir sur les brumes de la terre, à quoi songent donc les hommes ? Dans quel rêves sombrent-ils après les chimères du jour ?

 

 

Sur les chemins du monde, la campagne offre son visage dénaturé. Mutilé par l'emprise – et la mainmise – de l'homme. Par la mécanisation, le bitume des routes, les champs, les prés et les clôtures barbelées. Paysages défigurés par la colonisation de l'habitat et l'exploitation de toutes les parcelles où le naturel et le sauvage n'ont plus le droit de cité. Appropriation et usurpation de l'espace qui condamnent les animaux – et les solitaires – à l'adaptation, à l'exil et à la mort.

Et les hommes dans leur médiocrité myope et ignorante n'en ont pas même conscience... Les yeux rivés sur leurs rêves d'expansion, de croissance, de profit et d'abondance – le cœur joyeux et assoiffé de conquête et de domination –, ils continuent de massacrer les êtres et la terre au détriment de tous, bien sûr, mais sans même se rendre compte que les dégâts engendrés par leur cupidité stupide finiront aussi par les anéantir...

 

 

Existence – et monde – d'incessantes contrariétés (pour l'esprit) auxquelles il faut sans cesse s'abandonner pour retrouver les terres vierges de l'innocence...

 

 

Les hommes sont de misérables créatures, « victimes » du vivant devenus esclaves malheureux et consentants d'un système ignoble et d'une organisation abominable qu'ils se sont éreintés à édifier pour échapper aux lois du vivant. Et aux conditions même de la vie...

Et dans cette tentative de transcender leur animalité (leur nature instinctive et organique), seules deux options s'offrent à eux : soit ils parviennent à accéder à cette dimension supra humaine au prix de lents et de longs efforts – et en dépit des affres et des horreurs qu'ils créent – soit tous y laisseront leur peau, anéantis par leur propre abomination...

Et que l'espèce humaine réussisse ce défi – ce grand défi – ou qu'elle vienne à disparaître relève à mes yeux mais aussi sans doute aux yeux de la présence-conscience de la simple anecdote. D'autres espèces avant l'homme s'y sont brûlé les ailes comme l'illustrent les 6 grandes extinctions massives dans l'histoire de la vie sur terre. Aussi, avec ou sans les êtres humains, la terre – et l'existence terrestre – ne cesseront, comme l'atteste avec force et évidence leur évolution, de se diriger vers la conscience pour asseoir pleinement en ces contrées l'intelligence et l'Amour (afin d'en devenir l'exact – et parfait – reflet)...

 

 

Gestes mécaniques de l'absence. Yeux impassibles et mains froides de l'au revoir qui, nous le savons tous, sera un adieu. Et cette insensibilité mâtinée de pudeur pressent peut-être la dimension impersonnelle et éternelle de l'être. Et de toutes les âmes du monde...

 

 

Le soleil triste des heures malmenant – et jouant avec – l'espoir. Jusqu'à son complet anéantissement pour que s'ouvre l'astre éternel et lumineux de l'instant.

 

 

Les heures tristes du jour que l'innocence égaye de sa présence. Et les heures innocentes que nous transformons en aire de massacres. Et en charniers. Tombeau de notre fébrilité et de notre prétention où nous serons jetés à notre mort.

 

 

Ne redoute l'insurmontable. C'est de ses rivages que poindront l'aurore et la vérité. Et jamais de l'infinie mélasse du monde où les yeux sont empêtrés...

 

 

Extirpe-toi des songes. Et du crépuscule. N'agis pas. Laisse-toi agir. Le souffle et la vérité toujours te mèneront à bon port. Ne crains ni les vents ni la main de Dieu qui les pousseront vers tes voiles.

 

 

L'hilarité frivole des hommes naît de l'inconscience. Et de leur fuite du Vrai. S'ils savaient – ou se résolvaient à voir –, les larmes remplaceraient les rires et la futilité. Mais qui songe à se tenir debout devant la vérité ? Celui dont les désirs et les peurs ont été effacés par le monde. Celui-là ne craint ni les obstacles ni l'adversité. Et ses pas finiront toujours par le mener vers les rivages du silence et de l'infini.

Dieu attend les morts autant que les vivants. Mais ces derniers relèguent cette évidence aux dernières heures de leur agonie. Ils traversent l'existence avec cette promesse que chacun de leurs pas piétine. Et qu'ils recouvrent de la poussière de l'espoir.

 

 

Dans le ciel gris du monde résonnent discrètement les pas de l'homme sage dont la présence rayonne. Et s'efface aussitôt à son passage. Traversée silencieuse que nul n'aperçoit excepté les âmes attentives – lorsqu'elles ouvrent les yeux et délaissent pendant quelques instants leur allure – et leurs pas – vissés aux rives du ciel.

 

 

Qu'il est difficile de vivre en homme libre de sa condition dans un monde de jougs, de fers et d'esclaves ! Les hommes ont vite fait de vous parer d'anneaux et de chaînes – ou d'une auréole mensongère. Voilà pourquoi l'on doit vivre libre des hommes et de sa condition d'homme libre. Voilà pourquoi il nous faut vivre discrètement – presque secrètement – notre liberté. Et loin de tout sentiment d'appartenance humaine.

L'homme sage ne doit se considérer ni comme un homme ni comme un sage. Il ne doit rien considérer. Il doit être. Être présence silencieuse et regard d'innocence qui laissent le monde, les hommes et sa propre individualité libres de leurs considérations...

 

 

Aux portes de l'allégresse, nul combattant. Mais d'anciens guerriers à l'âme – et au corps – nus et aux armes remisées dans la défaite qui patientent à son seuil. Encore trop impatients de pénétrer l'espace de joie et de silence pour que Dieu daigne les laisser entrer. Sa main habile devra encore les dépouiller de quelques résidus du monde et de l'esprit trop enthousiaste des nouveaux arrivants.

 

 

L'innocence sera toujours – et restera à jamais – la clé de l'infini, de l'Amour et du Divin. Et bien des oripeaux devront encore être ôtés aux postulants. On ne s'improvise pas ainsi âme vierge et défaite. Un long processus est souvent nécessaire. Il est le gage d'un total – et parfait – dépouillement de l'être. Et quels que soient les souffrances endurées, les impasses, les manquements et les renoncements, la virginité – l'ultime saint Graal – sera toujours au bout de tous les chemins...

 

 

En ce monde, une route mène toujours à une autre route. Le seul chemin est un cheminement qui mène à l'être à travers les terres de l'intériorité. L'être est un espace vivant – une présence – qui s'explore avec la tête(1), le cœur(2) et le corps(3). Et au fil des découvertes, de la compréhension, de l'imprégnation et du dépouillement, cet espace s'ouvre sur l'infini et le silence. Le royaume de la présence. Les contrées de l'innocence, de la virginité et de l'Amour.

(1) L'esprit et l'intelligence.

(2) La sensibilité émotionnelle.

(3) Les ressentis énergétiques et la sensibilité corporelle.

 

 

Que le monde s'efface dans le silence des jours pour que s'éveille – et rayonne – la présence de l'être...

 

 

La terre, le ciel et l'esprit se métamorphosent à chaque instant. Ils se transforment au gré du soleil, des nuages, des humeurs et des saisons. Ils ne sont que des phénomènes passagers dans l'attention. Ils habillent quelques parcelles de l'espace. Et changent inlassablement de vêtements. Et aussitôt qu'ils s'en défont, d'autres parures – et d'autres ornements – apparaissent. Mais jamais ils ne peuvent dégrader l'espace d'attention et de présence. Ils lui offrent simplement leurs couleurs de façon provisoire...

 

 

Bruits du corps. Bruits du monde. Plaintes et cris. Stratégies, mesquineries et bassesses de l'esprit. Chairs meurtrissantes et barbares. Chairs meurtries et déchirées. Combinaisons agressives et conquérantes. Parcelles en lambeaux et agonisantes. Accueillis sans distinction dans l'innocence.

 

 

Œil attentif et mains délicates ignorant l'horizon pour la parcelle du monde que foulent les pas...

 

 

Monde de conflits et de copinages égotiques. Monde strictement darwinien où collisions et collusions s'entremêlent. Univers à l'âme lacunaire où l'accès à la conscience est obturé malgré ses timides percées dans l'esprit.

 

 

Le monde (phénoménal) est une chaîne infinie de causes et d'effets que chacun alimente et que chacun subit. Qui génère dans l'esprit plaisirs et souffrances. Et qui contribue à l'éveil de la compréhension – et à son plein épanouissement – pour qu'advienne – et resplendisse – le règne de l'Amour.

 

 

Je ne comprendrais jamais cette forme de schizophrénie (au sens commun du terme) – et plus exactement cette espèce de dissociation – chez les hommes, capables à la fois de s'attendrir devant les animaux – et notamment les animaux dits de ferme – et savourant – et se délectant – sans le moindre scrupule de leur chair dans leur assiette. Tout comme ces paysans et ces exploitants agricoles* qui donnent un nom à « leurs » animaux, qui s'en occupent toute leur existence – bien souvent abrégée – et qui les envoient sans le moindre frémissement à l'abattoir. Ou comme ces familles qui laissent leur chien toute leur vie dans un chenil – ou pire attaché à sa niche par une courte chaîne – et qui se disent proches des bêtes. Et des exemples de cet acabit, il y en a à foison...

* Qui exploitent la terre...

De cette triste – et absurde – réalité humaine, un esprit indulgent et peu avisé pourrait conclure que les hommes savent ce qu'ils font. Et qu'ils agissent de façon juste et appropriée. Mais, bien sûr, il n'en est rien : les hommes sont des animaux idiots, superficiels et insensibles. Et ils se comportent comme des créatures sans conscience. Nous ne le savons que trop bien...

 

 

La méditation telle que la pratiquent aujourd'hui les hommes – une infime minorité malgré l'engouement qu'elle suscite de nos jours – est une activité que l'on glisse après les heures de bureau entre une séance de sophrologie et un cours de natation (ou de fitness). On s'y adonne pour se sentir mieux – moins stressé etc etc. Mais la vraie méditation n'est pas une activité. Et elle n'a rien à offrir à l'individualité. Elle est une présence qui met l'individualité en suspens. Ou mieux, qui l'efface et la fait disparaître...

 

 

Il y a quelque chose de profondément bouleversant – et d'éminemment tragique – dans le geste d'un homme vieillissant qui s'accroche désespérément à ses avoirs et/ou à ses savoirs (selon ce que fut sa vie...) et qu'il considère souvent comme ses dernières richesses – les ultimes vestiges de son existence. Ultimes remparts, à ses yeux, contre le dépouillement et la perte d'identité (égotique) qu'amènent inéluctablement la vieillesse et l'approche de la mort, si fréquemment considérées par les hommes comme un néant... Et il arrive couramment qu'il y jette ses dernières forces pour les conserver. Comme un acte de résistance face à la perte et à l'abandon inexorables.

Et il y a pourtant de la beauté et de la justesse – et même de la grâce – dans cette fragilité, ce dénuement et cette impuissance. Peu d'hommes savent – et ressentent – que ce processus est une invitation à l'effacement qui ouvre sur l'infini. Les hommes l'ignorent mais la vie, elle, le sait. Voilà sans doute pourquoi elle enjoint à chacun, au crépuscule de son existence, de se démunir de tout – de toute possession et de toute identité – pour traverser la mort avec la plus grande innocence et la plus grande virginité possibles afin sans doute de renaître encore – et toujours – plus vierge et innocent... Et au vu de l'immaturité des êtres – et des hommes – et de leur (de notre) inclination à résister au courant de l'impersonnalité (au courant de la conscience impersonnelle), il est évident que bien des vies semblent nécessaires pour que le détachement devienne réel et total. Pleinement consenti et conscient...

 

 

Sentir la forêt respirer comme un être aux mille corps. Et glisser son souffle – et son âme – dans son silence...

 

 

Aux interstices du monde vit le poète. Entre l'herbe et l'arbre, il accoutume son œil au silence. Discourt avec les paysages, le vent et les nuages. Fréquente la nature, Dieu et l'Absolu. Et s'endort – et meurt – anonyme parmi les hommes.

 

 

Un regard lucide et sans concession. Mais sans exigence. Et une présence innocente naturellement parée des draps de l'Amour qui enveloppe et adoucit – qui anéantit presque – son tranchant.

Le couperet de la vérité n'écorche – ni ne tranche – jamais les corps et les têtes mais leurs illusoires possessions – leurs stupides chimères – pour offrir les plus hautes réjouissances. Et pourtant que de cœurs blessés dans la foule qui craint les blessures. Et qui n'ose s'avancer, effrayée qu'on lui coupe l'herbe sous le pied...

 

 

Dans cette vallée de sueur, de larmes et de sang où le monde s'éreinte à la vile tâche du gain que faut-il attendre des yeux des hommes ? Une approbation ? Une amitié ? Un peu de considération ? Non, ils n'en ont ni le goût ni le loisir... Qu'ils s'éveillent de leur vie de songe ? Qu'ils accèdent à leur vrai visage et aux délices de l'être ? Non, ils n'en ont ni l'envie ni la volonté... Ils continueront encore pendant des siècles à façonner la misère de cette terre qui a fini, à force de coups et d'hégémonie, à force d'entailles et de meurtrissures, par devenir leur exact reflet...

 

 

La folle nuit sans étoile que les hommes éclairent de leurs artifices. Et pas un seul d'entre-eux, bien sûr, n'entrapercevra la lumière...

 

 

Parmi les guirlandes accrochées aux murs de la misère et les colliers suspendus au cou triste des hommes, je n'ai vu l'ombre d'un sourire. Pas l'ombre d'une joie profonde ni d'une saine réjouissance. Mais derrière tous les yeux, j'ai vu briller une folle espérance...

 

 

Le souvenir s'attache à emplir l'esprit. Et à l'épuiser de ses promesses. Mais l’œil ne verra peut-être le jour du lendemain. Et moins encore la nostalgie tapisser de joie les dentelles fragiles – et délicates – du cœur. La joie toujours se trouve dans le pas présent.

 

 

Approche-toi de la lumière. Mais que tes doigts crochus se gardent bien de s'en emparer. La joie brûlante te réduirait en cendres. Portes-y tes lèvres. Et imprègne-toi de sa chaleur. Et tu pourras alors traverser le monde – et l'existence – sans craindre leur froideur et leur obscurité.

 

 

Être, être et être. Il n'y a, je crois, rien d'autre à faire en ce monde. Et ailleurs aussi sans doute...

Être. C'est ainsi que s'édifie le monde. Et qu'il s'achemine vers le destin auquel l'être le destine.

Faire. Et déjà le destin se corrompt. Se fourvoie en impasse. Et en atermoiement. Et le voilà bientôt vacillant, prêt à sombrer dans l'abîme...

L'être est sans ami. Mais tous sont ses frères et ses enfants. Aîné et père de toute une colonie qui cherche d'abord son attention. Et son approbation. Puis son Amour et sa présence.

 

 

Ne confie rien aux hommes. Laisse tes confidences sur le bord des routes. Et sur les sentiers étroits des forêts. Elles resteront sans doute inconnues à ceux qui ne quitteront jamais la grande place des marchés et des cités. Ne t'en soucie pas. Après tout, seuls, peut-être, les solitaires en chemin en sont dignes...

 

 

Que l'assise est vaste. Et si étroite à la fois. Espace infini à l'accès restreint et exigu. A la montée âpre et rude – si exigeante. Et sur laquelle tant se perdent et s'égarent.

 

 

Seul demeure l'être. Le reste n'est que tentatives, ébauches, esquisses. Brouillons préparatoires...

 

 

Ne t'endors qu'à condition que l'être veille de toute sa présence.

 

 

Que les joues s'empourprent, que les mains et les pas s'agitent, que les lèvres se tordent, se plaignent et crient, rien de plus naturel pour le visage dont l'esprit est le maître. Mais que la bouche reste silencieuse, voilà le signe de la sagesse*.

* Ou celui du courage ou de l'idiotie si l'esprit est encore immature...

 

 

Dans le silence du monde, la clameur des cités et les amours couchantes du crépuscule, j'entends sous les rires, les murmures et les gémissements, les cris de la solitude. Ses appels déchirants et désespérés qui montent des abysses vers les draps froissés des étreintes, vers les rues et les chemins sombres et déserts et les hautes tours où chacun veille en silence dans la torpeur – et l'incompréhension – des jours.

 

 

Du monde n'écarte rien. Pas même l'ignominie et les immondices. Elles aussi ont besoin de ton silence. Et elles aussi s'effaceront dans l'innocence...

 

 

L'écriture est chez moi une hémorragie de l'âme. Une vaine – et impossible – tentative de dire la vérité et les chemins qui y mènent. Contrainte dans sa folle utopie de recommencer chaque jour en empruntant d'autres sentiers – d'autres mots et d'autres tournures – pour exprimer le même indicible. Vouée à sa tâche de Sisyphe poussant son encre sur tous les sommets de la terre et roulant dans tous les fossés du monde.

 

 

L'époque contemporaine est l'instant faussement glorieux de l'homme. Le climax de son évolution annonçant à la fois sa perte et son dépassement. L'avènement naissant de l’apocalypse et de la post-humanité.

 

 

La dimension métaphysique et spirituelle de l'homme si éteinte – si délaissée – par le commun. Comment peut-on négliger à ce point cette part si substantielle de notre identité ?

Les hommes sont bien trop occupés à travailler, à faire fonctionner le monde, à se distraire et à tirer profit, à consommer et à amasser. Et à améliorer leurs conditions d'existence (confort, bien-être, accroissement de l'espérance de vie etc etc).

Vie égotique de (quasi) détails et de futilités édifiant un monde sans épaisseur. Mais derrière les apparences, la conscience œuvre à son labeur et à son jeu. Besogne laborieuse mais rendue possible par l'incroyable potentiel et l'extraordinaire inventivité de la vie – et du vivant – et par la lente imprégnation de la conscience dans les esprits. Tâche dont les hommes – espèce essentielle mais sans doute transitoire – se sont faits les exécrables et prodigieux représentants agissant, édifiant et façonnant la vie et le monde comme les dociles et serviles serviteurs de la conscience. Et en dépit de leur nature profondément animale et instinctuelle et de leur dimension conservatrice et frileuse, leur insatiable curiosité et leur soif inextinguible d'explorations et de découvertes les poussent inexorablement vers les contrées que la conscience a dessinées pour le monde et la vie terrestres...

 

 

Une présence. Une seule présence. Un regard – un seul regard – sur tous les paysages du ciel et de la terre. Sur la vie et ses créatures qui s'éveillent peu à peu à leur nature divine.

 

 

Dans l'air frais du soir, le cœur de l'homme sage se fait silencieux. Plus silencieux encore. Et il se réjouit de cette présence en lui qui contemple le calme de la nuit.

 

 

De quoi avons-nous réellement besoin ? D'un regard qui contemple dans le silence. Et qu'importe les paysages ! Tous défileront – et défilent déjà – dans nos yeux sages...

 

 

Silence du cœur. Sagesse des yeux. Justesse des gestes. Et pas une seule égratignure sur la chair du monde...

 

 

La sagesse de l'homme sage est son silence. Enveloppe qui accueille le monde, la folle clameur des jours – et toutes leurs danses.

 

 

Ah ! Si l'être pouvait se conter ! Mais comment y parvenir ? L'être n'est-il pas indicible ? Oui, bien sûr, il ne peut se dire... L'être est. Il s'habite. Et se vit. Le reste n'est qu'habillage, parure et tentative.

 

 

Les grands bouleversements sont des invitations à l'être. Puis des percées en lui. Ensuite on devient silencieux. Qui pourrait dire l'indicible ? Et pourquoi le dirait-on – ou essayerions-nous de le dire – puisque nul ne peut l'entendre ni l'atteindre ainsi... Pour exprimer l'être – et témoigner de sa puissance –, il suffit d'être. Être est – et demeurera à jamais – la seule façon de dire l'être... Aussi tout commentaire et toute explication sont de vaines tentatives – presque une offense – dont l'être ne s'offusque, bien sûr, d'aucune manière... Indicible éternel. Et inattaquable. Indemne – toujours indemne – de toute chose... Merveilleux et accessible. Et pourtant si difficile à atteindre – à vivre et à ressentir. Si proche et pourtant si éloigné. Enigme à la simplicité déconcertante que les hommes peinent tant à découvrir.

Et l'étrange cheminement de l'homme sage est presque aussi indicible que l'être qu'il habite à présent – et qu'il a tant cherché autrefois, cheminant partout, parcourant la vie et le monde en tous sens, éprouvant tant de difficultés et de souffrances et rencontrant tant d'épreuves et d'obstacles. Et pourtant, ce cheminement est, lui aussi, d'une navrante simplicité. Si simple et si naturel que l'on s'étonne aujourd'hui des incroyables et complexes circonvolutions qui l'ont amené à le découvrir. Et à trouver assise en son sein...

 

 

L'esprit animal de l'homme si réfractaire à la conscience. Si rétif à se laisser pénétrer par l'intelligence et l'Amour.

 

 

Heures radieuses de l'aube emportées par les tourbillons du jour qui renaîtront au crépuscule lorsque l'effervescence des hommes se sera tue. Et que l'on pourra de nouveau entendre le silence et le chant des oiseaux.

 

 

Heures centenaires figeant les corps. Et les visages en d'affreuses grimaces. Rictus des lèvres révélant l'effroi. La crainte de vivre. Et le goût de la mort qu'infligent le cœur animal et les mains grossières.

 

 

Le silence veille dans la torpeur comme dans le brouhaha du monde. L'indicible toujours est présent au cœur de la vie.

 

 

Les heures sombres de l'attente où le silence salvifique s'insinue. Sauvant les âmes de leur sourd désarroi.

 

 

La fureur des yeux et des mains emportés par les vents implacables d'une terre inconnue. Et qui s'abattent sur le monde. Le désarçonnent. Et le fracassent en éclats – et en parcelles sauvages...

 

 

Le silence du jour pulvérisé par les cris des hommes. Et la terre effrayée qui détourne la tête. Et qui regarde ailleurs... Indifférente aux bouches du monde. Et aux mains sanglantes qui l'éventrent.

 

 

Dans le repère de l'infortune combien d'âmes ai-je vues s'envoler pour retrouver le silence et l'infini que la terre leur avait dérobés...

 

 

A plat ventre sur l'horizon, les hommes s'épient et se querellent. Couchés sur leurs arpents. Et quelques parcelles volées à l'éternité.

 

 

Que pourrait dire le jour à la nuit pour qu'elle soit moins sombre ? Et que pourrait dire la nuit au jour pour qu'il soit plus silencieux ?

 

 

L'horreur n'est pas un sortilège. Mais un abus des instincts et des songes que les hommes peinent à faire taire.

 

 

Réduis ton écoute au silence. Et tous les bruits se dissiperont...

 

 

Insensibles à l'aube naissante, les hommes rêvent d'un soleil rouge et immense – étincelant – pour couvrir l'ombre de leurs pas. Et leurs gestes meurtriers. En attendant, ils se terrent – et patientent – au fond de leur terrier – et du tombeau – qu'ils ont creusés de leur main animale.

 

 

La nuit des hommes n'est pas sans rappeler leur ombre qui s'allonge sur les rives de la terre. Mais point de sauveur à l'horizon ! Rien que des ombres et la longue nuit noire qui s'étend. Et se prolonge.

 

 

A l'orée de la terre, le chant minuscule d'un oiseau s'élève, innocent, dans le ciel. Bientôt rattrapé – et recouvert – par le vacarme des hommes. Mais pourquoi Dieu – et le silence – n'entendent-ils donc pas la différence ?

 

 

L'infini sans le silence est un songe. Et le silence sans l'infini un effroi. Mais lorsqu'ils s'unissent, l'Absolu est présent. Comme l'attestent avec évidence les yeux de l'homme sage.

 

 

L'Absolu du poète n'est pas celui des hommes*. L'un est infini et silencieux – éminemment sensible, palpable et lumineux alors que l'autre n'est qu'un rêve bruyant et inaccessible – bâti de longues phrases et d'équations obscures...

* Ni celui des scientifiques et des philosophes...

 

 

Dans le sommeil de l'esprit, les songes nous emportent comme dans le sommeil du corps. Mais lorsque le corps les entend, ils se font plus vifs et plus ardents. Ils deviennent si puissants – si irrésistibles – qu'ils agitent nos têtes et soulèvent nos mains qui se mettent aussitôt à construire et à édifier pour leur donner chair. Les rêves du jour et les rêves de la nuit demeureront à jamais les uniques souverains des hommes endormis...

 

 

Les hommes peuvent bien rêver leur accomplissement ou accomplir leurs rêves. Pour le silence, il n'y a de différence. Songes de brume et songes de chair sont inaptes à l'atteindre...

 

 

Que dire au silence ? Rien. Que tu te taises d'abord pour l'entendre... Et lorsque l'infini t'enveloppera de son silence, ta bouche restera muette...

 

 

Cœurs bouffis d'allégresse. Et l'âme qui se morfond dans cette joie mensongère...

 

 

Il n'y a ni base ni sommet. Il n'y a aucun repère. Mais une écoute enveloppante qui accueille. Et au sein de laquelle le monde naît, passe et s'éteint. Et renaît encore... Et de cet espace seul peuvent se vivre le silence et l'infini. La paix, la joie et la grâce de l'être. Inutile de chercher Dieu ailleurs...

 

 

Le silence des songes pour celui de l'infini. Processus – et échange – naturels pour le cœur mûr. Et les yeux de l'homme sage.

 

 

Que l'heure – et les jours – s'effacent dans le silence. Et tu seras délivré du temps.

 

 

Au fil de nos pérégrinations sur les chemins du monde, on se rend compte à quel point les hommes ont massacré – et saccagé – la terre.

Sur les routes passagères, trop de visages nous ramènent – et nous rappellent – à nous mêmes. Nous obligent à marcher le cœur étroit – ou distrait – et les yeux sur nos souliers.

Seules les sentes désertes permettent à l'âme de s'ouvrir à elle-même avant de pouvoir s'abandonner au ciel. A son silence et à son in-fini.

 

 

Le visage toujours neuf et paralysant de la souffrance déjà ancienne qui s'abat chaque jour sur les âmes en peine...

 

 

Un seul cœur. Un seul Amour. Un seul esprit. Une seule intelligence. Un seul corps. Une seule substance. Mais une infinité de membres et de combinaisons...

 

 

Heures craintives ineffaçables dans la mort auxquelles on devra faire face encore – encore et encore – jusqu'à l'affrontement des peurs, les yeux dans les yeux. Et à l'issue duquel l'âme sortira victorieuse de ce néant glacé et inoffensif...

 

 

Dans l'espace clair des jours brille une lumière. Une invitation à sortir du grand sommeil pour s'extirper de la longue nuit du monde.

 

 

L'absence du monde est l'appel de l'être à sa présence.

 

 

Les êtres se prêtent à des joutes impartiales où la ruse et la puissance apparentes triomphent de l'innocence apparente. Mais l'innocence de l'être – la véritable innocence –, au cœur même des combattants, veille au sens des combats. Laissant les corps se déchirer pour terrasser la domination des puissants et la naïveté des faibles qui sommeillent en chacun...

 

 

Le monde, les êtres et le temps se faufilent dans l'esprit. Ils y plongent (et y sombrent) – sans doute à travers le système neuronal et synaptique et la mémoire qui les transforment aussitôt en idées et en images. Et cet espace de représentations est le socle à partir duquel agissent les hommes. L'essentiel des hommes. Les autres sont soit des idiots soit des sages...

 

 

L'invisible d'abord nous blesse et nous effraye. Puis il nous désarçonne. Et lorsque nous gisons le visage contre le sol, il s’empare de nous pour nous polir jusqu'au néant. Et lorsque le rien a enfin tout balayé – et recouvert –, il nous chevauche. Et nous partons alors ensemble pour des contrées inconnues...

 

 

Le ruisselet des montagnes et l'océan s'entrecroisent en une aire commune : les rivières, les fleuves et les nuages. Gouttes d'eau éternelles qui voyagent à travers les paysages.

 

 

Les hommes regardent le ciel sans comprendre qu'il les et se regarde à travers leurs yeux. Et ignorant cette vérité, les voilà qui cherchent Dieu derrière les montagnes – et l'horizon.

 

 

Le mirage éternel et invincible des jours – et du monde – dans les yeux ignorants qu'un instant – un seul instant – de vérité pourrait anéantir...

 

 

L'ombre et le songe sont les enfants de la mémoire qui, à leur tour, enfantent la main grossière et frileuse et le cœur sauvage. Réfractaires à l'innocence et pourvoyeurs de barbarie et de mort. Si étrangers aux exigences de la terre et aux aspirations du ciel. Et c'est pourtant avec eux que les hommes édifient le monde...

 

 

L'âme vierge est soumise au ciel. Elle en est la fidèle servante. Mais son innocence et sa porosité sont si grandes qu'elle se plie à toutes les volontés. C'est de cette faiblesse dont les hommes s'emparent. Et qu'ils exploitent. Et une fois que la peur et l'avidité l'ont assiégée, la voilà enchaînée. Devenue, malgré elle, instrument meurtrier et victime ensanglantée livrée à la barbarie...

 

 

L'ennui s'invite sur les jours creux – et vides – des hommes. Et l'on voit l'impatience s'affoler de ce désarroi. De cette porte aux allures d'impasse que les hommes fuient comme la peste. Avec toutes leurs ombres accrochées à leurs basques. Et qui pourtant les délivrerait de leurs craintes inutiles s'ils avaient le courage et la maturité d'en franchir le seuil.

 

 

D'une chimère à l'autre et d'un meurtre à l'autre, invisibles – à peine perceptibles par le cœur et les yeux –, ainsi se bâtit – et se prolonge – la vie des hommes. Leur œuvre et leur longue nuit. Incapables de voir – et d'extirper – le songe et le sang de leur chemin d'épouvante...

 

 

Quel être – et quel homme – n'a-t-il jamais vécu la monotonie des jours* – le cycle routinier* de l'existence ? Et quel être – et quel homme – n'a-t-il jamais été le témoin de l'emballement soudain des événements, né parfois d'une circonstance anodine, qui déclenche une longue série de mésaventures et de péripéties douloureuses (et cauchemardesques) et qui fait basculer l'existence sur un versant inconnu que nous n'aurions jamais imaginé découvrir ou emprunter ? Chacun en ce monde l'a, je crois, déjà expérimenté... Une fois l'avalanche passée, la vie, en général, reprend son cours – plus ou moins habituel – avec parfois quelques changements liés aux circonstances. D'autres fois, elle nous projette dans un environnement et un mode d'existence totalement nouveaux auxquels l'esprit une nouvelle fois s'habituera. Et qu'il transformera, au bout de quelque temps, en habitudes routinières...

* Tels que les appréhende l'esprit ordinaire inscrit dans une perspective temporelle...

Ainsi fonctionne l'esprit. Et ainsi fonctionne la vie qui œuvre inlassablement à bousculer – à déstabiliser et à anéantir – notre perception figée de l'Existant et de nous-mêmes pour apprendre peu à peu à nous familiariser avec le regard vierge et neutre de l'impersonnel accueillant ce qui surgit – et ce qui est – dans l'instant sans mémoire, sans repère ni référence...

 

 

L'homme sage s'endort à l'interstice des saisons. Et à son réveil toujours le soleil resplendit. Comme si ses yeux – indemnes des paysages, de leurs couleurs et de leurs parures – restaient accrochés à la lumière le temps du sommeil et de l'imperturbable cycle des astres.

 

 

Comment le poète qui touche un autre ciel de ses terres solitaires – et retirées – pourrait-il rendre compte de l'itinéraire – et en informer les hommes entassés dans leurs vallées surpeuplées – et éclairées par un ciel d'un autre âge ?

Voici l'itinéraire. Et les conditions du cheminement (décrits dans un langage simple et accessible) : l'esprit* mène à l'interrogation. L'interrogation mène à la métaphysique. La métaphysique mène à la spiritualité. La spiritualité mène à l'être. Et l'accès à l'être transforme notre relation à la vie et au monde mais aussi, bien sûr, nous amène à les transformer d'une – plus ou moins – substantielle façon...

* L'esprit suffisamment outillé et équipé sur les plans cognitif et sensible...

 

 

Aux ombres naissantes, offrons le néant de l'espace. Et nous serons libérés de la mémoire. De nos désirs et de nos songes. Et nous pourrons enfin marcher dans l'obscurité du monde. Et vivre parmi les âmes sombres des hommes et l'abondance envahissante de la terre.

 

 

Un seul pas. Et nous voilà déjà embarqués dans l'effroyable voyage. Ballottés de rive en rive. Accrochés aux maigres récifs encerclés par la furie du monde où nous ne pourrons poser qu'un regard intranquille sur les océans ravageurs de la terre.

Voyage sans escale. Et sans intervalle entre les pas d'où le regard seul peut émerger parmi les vagues incessantes du hasard apparent – converti en programme codé – que seule l'intelligence peut décrypter. Et dont seul l'Amour peut nous délivrer...

Il n'y a – et il n'y aura jamais – de terre promise que pour l'âme innocente parvenue à se hisser sur l'archipel du silence et de l'infini où l'être règne sans fin. Et sans partage. L'océan – et ses furieuses marées – emporteront tout le reste...