Journal / 2009 / Le passage vers l'impersonnel

La connaissance de soi est un gouffre où il faut aimer se perdre. Marcher le long des parois, tremblant et apeuré par la nuit du dedans. Curieux et intrigué de son propre mystère. L’énigme universelle du vivant…

Comment être… être au monde si on ne parvient à être avec soi-même… Qui est-on (réellement) en sa compagnie… ?

Nul ne peut franchir les portes de l’ouverture - l’ouverture de son existence - sans expérimenter un étrange et douloureux sentiment d’étouffement, de resserrement et de rétrécissement. Mais combien y a-t-il de portes à franchir avant d’accéder à l’espace infini ?

 

 

Tous mes livres auraient pu s’intituler : Journal d’un homme - Notes pour le moi incarcéré. Tentatives désespérées et pistes pour s’extraire d’une geôle illusoire.

 

 

La spontanéité authentique est la porte d’accès de la vie. La vie qui nous traverse. Et la vie du monde. Elle constitue sûrement le meilleur gage d’aménité et de convivialité (pour peu que le monde soit sensible aux dimensions naturelles de notre être). Dans le cas contraire, il y a de fortes chances d’assister à un fiasco. Aussitôt jugé et stigmatisé par la communauté comme un hors entre soi. Rédhibitoirement exclu de la collectivité.

 

 

Pour quoi sommes-nous englués dans l’inertie des habitudes ? Au lieu de vivre chaque expérience - inconnue, nouvelle ou déjà mille fois répétée - comme une opportunité d’apprendre, de découvrir et d’expérimenter… d’actualiser notre potentiel, de progresser dans la connaissance de soi, du monde et de la vie. Afin de vivre plus libre et plus heureux. D’être plus pleinement vivant…

 

 

La plupart des Hommes aspire à une tranquillité de surface (tous y sont enclins et possèdent cette propension à différents degrés). Chacun souhaite ne pas être importuné, contrarié ou blessé par le monde extérieur… sans comprendre que la paix véritable dissimule ses racines dans notre esprit, notre façon d’expérimenter et d’accueillir les évènements dits extérieurs. Et plus exactement dans la relation que nous entretenons avec nos expériences (intérieures et extérieures).

 

 

Pour que naisse le désir d’actualiser notre potentiel (progresser dans la connaissance de soi et vivre une existence plus riche, plus libre et plus heureuse), il semblerait qu’il faille réunir 3 conditions indispensables : être insatisfait de son existence, avoir usé d’une grande partie de la palette des solutions extérieures habituelles et illusoires (changements des conditions de vie) et prendre conscience que nos modes de fonctionnement coutumiers sont les principaux responsables de notre pauvreté, de notre étroitesse, de notre manque de liberté, de nos souffrances et de notre insatisfaction. Certaines conditions annexes peuvent s’avérer précieuses : et parmi elles, bien sûr, le goût d’apprendre, la curiosité, l’inclination à l’effort… et paradoxalement la capacité à s’abandonner et à accorder sa confiance à la vie…

 

 

Comment prendre conscience que nos modes de fonctionnement représentent les pierres d’achoppement principales à la découverte de soi et à la joie ? En ayant usé tous les recours extérieurs et pris conscience de leur dimension inopérante…  

 

 

A la relecture de tes carnets, tu remarques à quel point le devenir de tes pages te préoccupe. Au lieu de t’émerveiller de l’espace où tu évolues. Et du vivant alentour…

 

 

Avec quelle évidence, tu perçois l’étroitesse de nos existences. Cantonnées à notre corps, à notre psychisme (biologique), à notre univers familier étriqué, à nos perceptions habituelles et à nos modes de fonctionnement coutumiers… Comme si nous étions enfermés dans une infâme et illusoire geôle… alors que l’étendue de la conscience ne confine qu’à l’infini… Quelle tristesse de se voir ainsi emprisonné alors que la liberté est là, présente derrière nos barreaux illusoires…

 

 

Il apparaît avec évidence qu’une légère transformation du regard métamorphose d’une façon incroyable nos perceptions identificatrices. Laissant la place à un surprenant élargissement.

 

 

Tu notes que de telles expansions de conscience* (celles que tu as expérimentées) sont rares, inattendues, involontaires et extraordinairement instables. Elles surviennent sans raison apparente. Et tu es bien en peine de noter les conditions de leur apparition.

* tu écris expansion de conscience à défaut de trouver un terme plus approprié.

 

 

Tu écris pour témoigner de ta traversée de l’existence humaine. Espérant que d’autres Hommes se servent de tes pages (comme d’une échelle). En vérité, ta seule ambition est de participer à la construction d’un modeste barreau à l’échelle de la connaissance - la connaissance incarnée - que tous les chercheurs de vérité (humaine) s’échinent à construire depuis les premiers pas de l’Homme en ce monde…

 

 

Il est des mots qui poussent comme des plantes. Mal éclairés. Sous une mauvaise lumière… ils végètent. Perdent leur éclat. Se dessèchent. Malheur à la saison des récoltes.

 

 

Dans ta poésie que de fadaises, de facilités et d’artifices. Des mots et des métaphores à quatre sous… Un jaillissement spontané. Spontanément mauvais. Et à l’issue catastrophique…

 

 

Nul ne peut croire en son étoile (en son potentiel) sans le regard de l’Autre… l’Autre en soi - le regard panoramisé… ou (et?) l’Autre en ce monde…

 

 

Un regard bienveillant sauve du nombrilisme. De sa dimension désastreuse et de ses dévastations effroyables…

 

 

Un regard bienveillant (chaleureux et porteur d’amour) a plus de prix que cent mille pages noircies de bienveillance… le réel et le virtuel s’affrontent en un combat inégal. Comme d’ailleurs le situationnel et le simple potentiel…

 

 

La nuit, tu es partagé entre la grâce d’un regard émerveillé sur le monde et le labeur acharné de tes pages. Mais que valent quelques mots face au vivre resérénisé… ?  Que valent ces milliers de mots face à l’œil - départi de ses voiles les plus grossiers - qui contemple le monde, heureux (simplement heureux) de vivre… ?

 

 

Emission radiophonique de Yan Fabre dénonçant la consommation. Il y a quelques années, tu aurais applaudi. On peut toujours en blâmer les excès et l’extension (son développement dans toutes les sphères sociétales). Mais comment ignorer qu’être au monde implique nécessairement l’utilisation de substances environnementales pour se maintenir en vie ? Certes, l’utilisation des ressources peut s’effectuer au moins de deux façons opposées. L’une pour satisfaire ses propres fins égotiques et son corollaire (l’accumulation des dites substances). Et l’autre dans une attitude de gratitude (et de remerciement) et son corollaire (ne s’approprier les dites substances qu’en quantités justes et appropriées). Dans cette seconde option, il est loisible de penser que cet « apport » est la condition nécessaire pour se maintenir en vie afin  de «servir» les autres êtres. Et cette aspiration confère à la fameuse consommation (tant décriée) une dimension sacrée… simple question d’attitude, d’aspiration et de motivation. Bref de disposition intérieure...

 

 

Il n’existe aucune différence réellement perceptible (à l’œil ordinaire) entre le comportement d’un être à la conscience obscurcie et un être à la clairvoyance bienveillante ou même en cours de processus de désobscurcissement de conscience. Ainsi, pour une tâche donnée (en particulier s’il s’agit d’une besogne triviale), l’œil non averti pourrait avoir l’impression que tous deux exécutent, d’une façon assez identique, la même tâche. L’œil averti décèlera sans doute un état de présence bien supérieur chez le second et un mode de fonctionnement automatique chez le premier. En revanche, nul ne distinguera les intentions, les perceptions, les aspirations et la valeur attribuée à l’activité des 2 individus qui s’opposent, me semble-t-il,  en tous points. La perception d’abord. Le premier percevra la tâche en question le plus souvent comme une activité rébarbative et pénible, le deuxième selon son degré d’avancement comme un support de présence, un exercice de mise en pratique ou une non-activité. En matière d’intention, le premier aura sans doute le désir de se débarrasser de la basse besogne au plus vite, le deuxième aura à cœur selon son degré d’avancement de s’adonner à cette activité pour aider les autres ou simplement s’adonner à la tâche sans désir particulier mais pour répondre de façon juste et appropriée à la nécessité de la situation. En matière d’aspiration, le premier souhaiterait sûrement échapper à cette obligation ou la déléguer à une tierce personne, le second aspirerait, quant à lui, selon son degré d’avancement, à participer (à sa mesure) aux tâches qui incombe à chaque membre du peuple des vivants. Et enfin quant à la valeur attribuée à l’activité, le premier ne lui octroiera sans doute qu’une valeur strictement utilitaire, se soumettant à son caractère obligatoire ou incontournable, le second lui accordera sans doute, selon son degré d’avancement, une grande valeur ou une dimension sacrée, une valeur égale à toute activité, ou une non-valeur annihilant toute séparation entre celui qui exécute la tâche, l’activité elle-même et les bénéficiaires de l’activité (les uns et les autres se confondant dans ce que l’on pourrait appelé injustement peut-être le grand Tout).

 

 

Tu remarques - une nouvelle fois - l’abîme entre tes aspirations altruistes (notamment celles d’aider les êtres à se désengluer des illusions) et tes capacités excessivement restreintes à les exercer dans le réel, aptitudes dérisoires en grande partie liées à ta charge* égotique considérable…

* le terme de « surcharge » pourrait même convenir davantage…

 

 

Au stade de ta compréhension actuelle de l’identité humaine et de tes connaissances générales sur la vie (et la vie humaine en particulier), tu perçois l’importance de vivre la globalité des dimensions de l’Homme (les expériences humaines les plus répandues et les plus communes) sans négliger (pour autant) la nécessité de poursuivre tes recherches (sur la vérité de l’identité humaine et de la vie) et ton cheminement (travail intérieur, expériences dans l’espace de solitude et mises en application en situation réelle, exercices pratiques dans le monde…).

 

 

De plus en plus persuadé que la multiplicité des existences ne fait aucun doute. Au vu des divers éléments réunis depuis le début de tes recherches...

 

 

En matière de choix existentielles, sans doute faut-il davantage se fier à ses aspirations les plus profondes, à ses intuitions les plus fortes que s’adonner à un mimétisme aveuglé en adoptant (presque à son insu) les attitudes et les piliers existentiels de ses congénères…

 

 

En définitive, ne rien exclure. Ni les conditionnements liés à notre forme humaine ni les aptitudes et prédispositions qui semblent conduire à un au-delà de l’homme (ordinaire)…

 

 

Il t’apparaît avec évidence que l’existence humaine n’est qu’une étape. Tu l’as déjà maintes fois noté. A la fois dérisoire et essentielle vers le désobcurcissement de conscience…

 

 

Au regard de ta connaissance de l’humain (connaissance de toi et des autres), bien des Hommes te semblent plus avancés dans leur façon d’être… et leurs rapports au monde. Beaucoup (sinon la plupart) paraissent, en effet, plus à l’aise dans les relations humaines (les regroupements collectifs, le rapport aux autres (et à l’Autre), et dans ce qu’il conviendrait d’appeler (selon leur propre terme et à leurs propres yeux) la réussite humaine (vie professionnelle, carrière, conditions matérielles, vie familiale, enfants). En revanche, beaucoup (sinon la plupart) semblent dotés de motivations (existentielles) plus - ou beaucoup plus - égotiques et égoïstes que les tiennes, d’aspirations beaucoup plus restrictives et limitées (sinon étroites) et de perceptions (du monde, de l’Homme et de la vie) plus restreintes. Et de ces différences, tu ne sais qu’en déduire…

 

 

Il te faut, au stade actuel de ton cheminement, continuer à percer la carapace des apparences (par l’intuition réflexive, l’une de tes rares prédispositions…), tenter d’en imprégner ta conscience durablement (et de façon stable) pour transformer ta façon d’être (ta façon d’être au monde) sans t’attarder - trop pesamment - sur tes manquements présents et tes erreurs passées (en matière d’attitude au monde) sans négliger ton appartenance actuelle au peuple humain (avec son immense potentiel, ses facultés et ses nombreuses entraves, limitations et obstacles). 

 

 

Patience, persévérance et clairvoyance te semblent les plus grandes prédispositions au travail intérieur et à la progression vers le désobscurcissement de conscience. Tolérance et respect de la différence, les plus grandes qualités pour entretenir une relation au monde. Et enfin distance, recul (détachement), courage et humour pour vivre et expérimenter personnellement les situations et les évènements sans souffrance excessive… les avant-qualités indispensables pour obtenir les 2 grandes caractéristiques de l’au-delà de l’Homme : l’Amour et de la Connaissance…

 

 

Certaines peintures contemporaines (pour ne pas dire la grande majorité) te font l’effet d’infâmes gribouillis. Aux traits immatures. Aux graphismes puérils. Œuvres vides de formes, de sens et de démarche. Réalisées à l’instinct. Brouillonnes et ostensiblement sibyllines. Bref sans intérêt. De la couleur étalée sur la toile. Rien de plus. Une surface enduite de néant. Lorsque il t’arrive d’observer certains visiteurs se pâmer devant ces toiles avec des airs graves et préoccupés (soucieux sans doute de deviner le sens du travail de l’artiste ou d’en déceler le génie… - ils estiment que l’artiste (et donc son œuvre) jouit d’une certaine valeur puisqu’il est exposé …) - tu ne sais si tu dois rire ou pleurer. L’art est parfois triste et affligeant. Mercantile et prétentieux. Snob et débile. En un mot, vain…

 

 

Tous ces gribouillistes qui osent se dire (et s’afficher) peintres… Toi, il est vrai tu n’es qu’un scribouillard… à peine un écriveur, à l’instar de G. Haldas qui aime à se qualifier d’homme qui écrit, mais quant à toi, tu as la modestie de refuser de t’attribuer le qualificatif d’écrivain ou même celui d’auteur…

 

 

Tu entretiens un étrange rapport à la peinture. Et à la sculpture. Tu as toujours caressé le doux rêve de devenir plasticien. Pour réaliser des œuvres magistrales mêlant les matières, les concepts et les symboles.

 

 

Je rêve d’un atelier isolé. A la campagne. Où je pourrais laisser libre cours à mon imaginaire, à mon instinct et à mon intuition. Travailler toutes les matières. Et en particulier le fer. Mélangeant les genres et les matériaux.

 

 

En matière d’art, tu as une sainte horreur des œuvres utilisant les nouvelles technologies. Si tu avais été plasticien, tu aurais sans doute été un artiste d’une époque révolue. D’un autre siècle. D’une autre époque. Déjà dépassé sûrement.

 

 

Tu constates (avec curiosité) que les thématiques contemporaines, les questions de notre époque en pleine mutation t’intéressent non tant parce qu’elles te semblent neuves (ou innovantes) et encore moins fabuleuses ou géniales (quoique l’on ne puisse nier les impressionnantes avancées technologiques des deux derniers siècles) mais qu’elles contiennent (malgré elles) les fondamentaux universels de l’Homme (et de l’humanité). Comme toutes époques de l’histoire humaine, bien sûr !

 

 

Ce goût pour l’universel couplé à l’usage des matériaux classiques de l’art pictural et sculptural assorti d’une tendance naturelle aux mélanges (des genres, des matériaux et des disciplines) et d’un fort attrait pour le symbolique et le conceptuel, l’obsession des grands questionnements métaphysiques et l’intérêt grandissant pour le poétique aurait sûrement été prometteur. Le seul point d’achoppement : tu conçois (en imagination) bien plus aisément que tu n’exécutes, réalises et mets en œuvre. Tes malheureuses tentatives se sont d’ailleurs toutes soldées par de pharamineux désastres. Tu souffres, outre d’un manque évident de savoir-faire et de pratique, d’une indéniable et incurable déficience technique. Et puis à quoi bon s’adonner à la création artistique ? Cette activité merveilleuse a-t-elle, comme l’écriture, quelques effets sur nos consciences ? L’art ? Pour quoi faire?  Et quand bien même, tu ne disposes ni d’un atelier ni du matériel nécessaire pour satisfaire la mesure de tes ambitions…     

 

 

Quelques notes suite à un documentaire étho-éthno-neurologique sur les liens entre hiérarchie sociale, stress et santé. Etude comparée (en réalité des éléments disparates plus ou moins tendancieusement amalgamés) entre des babouins à l’état sauvage, des fonctionnaires d’un ministère londonien et des macaques en captivité. Leur conclusion : il existe une corrélation positive inversée entre position hiérarchique et stress. Diminution des circuits neuronaux et détérioration artérielle chez les dominés et les mal considérés. Corrélation entre santé/longévité et place accordée au sujet par le groupe. Autre conclusion. La santé et le bien-être d’un individu dépendent moins de la place que la société lui attribue que la façon dont il la considère, lui-même…

 

 

Les scientifiques en viennent aujourd’hui, dans leurs balbutiements - dans leurs incroyables et faramineuses avancées balbutiantes - à découvrir les bienfaits de l’altruisme, de la générosité, de la compassion, de la méditation et d’autres connaissances ancestrales sur la santé et la longévité. Notons que ces découvertes ont été révélées il y a des milliers d’années par les sages des contrées orientales. Plusieurs remarques. Je note avec ironie (et un peu de tristesse) la fâcheuse tendance de l’homme à toujours user de nouvelles stratégies pour parvenir à ses fins égocentriques… être généreux pour vivre mieux, voilà un comble tout de même ! Référence à peine voilée à l’odieuse formule contemporaine si estimée aujourd’hui : le fameux et odieux « gagnant/gagnant ». 2 remarques corollaires à ce sujet. Spinoza avait vu juste avec son célèbre persévérer dans son être et enfin se préserver serait-il une façon de préserver la vie (introduisant implicitement toujours ce fameux questionnement sur l’identité des êtres (et de la vie). Je songe également avec optimisme (et enthousiasme) aux bouddhistes tibétains et à leur extraordinaire connaissance de la vie, de la mort, du cycle des renaissances, de l’existence des 6 mondes, de l’esprit et de son mode de fonctionnement. Dans quelques centaines d’années peut-être, la science découvrira l’extraordinaire justesse de leur perception du réel. Et leur pertinence en matière de vérité. 

 

 

Note personnelle sur mon itinéraire professionnel. Jamais je n’ai travaillé au sein d’une entreprise (excepté au cours de ma scolarité étudiante). Toujours œuvré au sein d’associations à vocation sociale, humanitaire ou de service (services aux hommes ou aux animaux). Et aujourd’hui encore. Dans deux d’entre-elles. Et en leur sein, toujours travaillé seul et de façon autonome. Et le plus souvent au bas de l’échelle hiérarchique. Avec une très grande autonomie et une très grande marge de manœuvre, me permettant de concilier sphère privée - mes plus vifs centre d’intérêt (en particulier l’écriture) et l’activité strictement professionnelle (participation individuelle à la collectivité et à la marche du monde). Bref toujours seul et libre à des postes ne nécessitant aucun encadrement direct ni responsabilité importante. Ces caractéristiques révèlent évidemment une propension à la solitude (au regard de l’autonomie des fonctions exercées), à la nécessité du lien à l’Autre (l’association), à mon aspiration à aider (la vocation des organismes pour lesquels j’ai travaillé), un rejet (quasi pathologique) du stress, des honneurs et des contingences liés aux postes à responsabilités, contingences d’ailleurs toujours perçus comme accessoires sinon inesssentielles, source de tracas inutiles et de perte de temps, détournant des essentialités ressenties. Et évidemment un profond refus - rejet affiché et assumé - de participer au fonctionnement mercantile du monde sur un mode strictement égotique.    

 

 

Tout geste, toute action porte, évidemment, à conséquence. D’inévitables conséquences sur le monde (les êtres du monde). Tu as le sentiment que notre seul (et meilleur) choix est d’opter pour l’agir le moins préjudiciable. Encore faut-il avoir conscience de la palette de tous les agirs possibles à l’instant où advient la situation…

 

 

La nuit révèle parfois à ta pensée quelques évidences. Des trivialités dont tu rougirais si elles survenaient le jour. Mais dans l’espace nocturne, ces poncifs apparaissent avec une force inhabituelle. Tu les reçois avec une résonance insoupçonnable. Comme si elles te submergeraient avec une étrange puissance, pénétrant jusqu’en tes profondeurs… afin d’accentuer l’imprégnation dans les couches de ta conscience et permettre ainsi leur stabilisation afin, tu le supposes, d’influer sur la lente transformation de ton être. Et ta façon d’être au quotidien. De jour comme de nuit… 

 

 

Il n’est de geste anodin… Tout agit…

 

 

En matière d’agir, 4 éléments primordiaux. L’intention. L’esprit avec lequel, nous agissons. Les incidences manifestes sur les êtres et les implications intangibles. 

 

 

Arracher machinalement un brin d’herbe. Voilà l’exemple-type du geste apparemment anodin. Et pourtant que de conséquences insoupçonnées…

 

 

Comment transmettre la richesse du regard désencombré…

 

 

Allongé sur le canapé, tu songes (avec effroi) que 20 ans se sont écoulés depuis l’année de ton baccalauréat. 20 ans au cours desquels tu as étudié à la faculté, tu as voyagé (un peu), tu as créé, tu as écrit (une trentaine de livres), tu as aimé (profondément et continues d’ailleurs à aimer tout aussi profondément… et plus encore…), tu as adopté et accompagné des chiens, tu es devenu végétarien, tu as tenté de te suicider, tu as découvert l’intériorité (et quelques autres pans fabuleux), tu n’as cessé (avec une incroyable lenteur) de te connaître (toujours un peu davantage)… et après…? Voilà donc à quoi tu as consacré les 20 dernières années de ton existence ! Trop peu et beaucoup sans doute…

 

 

A l’issue de ce dérisoire inventaire, tu notes ton désir (toujours ardent) d’apprendre… tu songes à étudier la philosophie à la faculté (une inscription en 1ère année). Pour t’ouvrir aux pensées des autres, ces illustres autres qui ont mille fois pensé (mille fois plus profondément et mille fois plus intelligemment) tenté de cerner ces thématiques qui te hantent depuis si longtemps. Se nourrir de leur réflexion pour alimenter la tienne.

 

 

Tu aimerais être un savoir incarné

 

 

L’incarnation d’un savoir nécessite un apprentissage (un long apprentissage), un souffle (le souffle d’une vie), une assiduité de la pratique… en réalité le savoir est par essence un chemin, le chemin du savoir lui-même… il devient la voie même de l’éveil. De l’éveil de la conscience.

 

 

L’esprit éveillé est une conscience clairvoyante et bienveillante…

 

 

Mille rêves que tu as caressés du bout des doigts… dans lesquels tu aurais aimé t’investir totalement… les arts martiaux, la cause animale, la création plastique, le bouddhisme. Mille désirs que tu aurais aimé effleurer… auxquels tu aurais souhaité consacré une partie (une partie seulement) de ton existence… la sociologie, l’ethnologie, le journalisme, l’errance (la vie de routard), la vie de saltimbanque (marionnettiste), l’expérience monacale… pour quoi ne leur as-tu pas davantage accordé de temps, d’énergie et d’importance… ? Tu l’ignores… 

 

 

Il n’est de geste inutile… qu’il contribue directement ou indirectement à façonner ton esprit, à lui offrir un support de pratique… qu’il s’ancre dans le care (le prendre soin)… ou permette à ton être d’y revenir (ou d’y accéder à nouveau)…  

 

 

Tout agir doit s’exécuter dans la justesse… justesse du regard (clairvoyance de la conscience, regard panoramisant déségotisé autant que possible…), justesse de l’effort (ni trop ni trop peu), justesse de l’intention (altruisme et générosité)… Cette justesse est évidemment à mettre en œuvre selon tes capacités (les capacités présentes à l’instant de l’action).

 

 

Dans tes lignes, tant de thématiques et de questions portent sur la conduite de vie et l’éthique. Serais-tu un moraliste ennuyeux ? Il est vrai que tu revêts souvent l’abominable costume du donneur de leçons (de l’odieux donneur de leçons)… et nul n’écoute le donneur de leçon parce que tous le voient vivre… et sa vie est souvent aux antipodes de ce qu’il prêche…

 

 

L’ampleur de la nuit offre à ton regard l’ardente résonance nécessaire à la profondeur du ressenti… qui toujours s’étiole au petit matin…  

  

 

Tu songes à l’heure dramatique du grand sillon. Déposé sur le funeste bas-côté de la route où circulent à vive allure les véhicules qui poussent leur(s) occupant(s) vers la fosse…

 

 

Présence. Etre présent signifie aussi être en présence de… autrement dit être en permanence sous l’œil du multiple… sous l’œil de la vie – de la vie en soi et de la vie autour de soi – de la multiplicité des êtres (pour peu que l’on ait conscience d’être entouré en permanence des êtres qui nous habitent et qui nous entourent quand bien même serions-nous au cœur du désert)…  multiplicité des êtres appréhendée non comme une tutelle (ou une autorité de surveillance) et une garantie de respect (ou de bienséance en société humaine… bien que l’homme ordinaire y soit sensible, inhibant bon nombre de ses désirs, penchants ou instincts…) mais au contraire pour être attentif, sensible, vigilant et respectueux de ce multiple dont nous sommes, bien sûr, l’un des composants…

 

 

Tu arpentes parfois la solitude comme la pente d’un glacier. Froide, lisse et périlleuse. Et tu glisses (t’y glisses peut-être ?) comme dans un gant rêche…

 

 

Tu traverses parfois la solitude comme un grand désert glacé…

 

 

Dans la solitude des sentiments, l’Autre s’efface. Et vous efface. Le désert avance. Inutile de fuir ! Plus tu tentes d’y échapper, plus tu t’y enlises. A chaque pas, le sable s’infiltre davantage dans tes gros godillots. A l’horizon, les dunes s’éloignent. Et s’élargissent. Et te voilà perdu, au milieu de nulle part… seul en ta compagnie parmi les étoiles. Et toujours au centre de l’univers malgré tout…

 

 

Au plus profond de la solitude, jamais tu n’es seul. Toujours la vie t’habite. Et la vie (partout) alentour. Ciel, arbres, nuages, insectes. Et le vent qui souffle à l’oreille ses notes douces ou saccadées… te reliant (reliant ton visage, ton corps et ton âme) à tout ce qui existe… t’invitant (toi et ton sentiment d’abandon) à participer aux chants du monde…

 

 

A-t-on besoin de l’œil humain pour exister ?

 

 

Lorsque les Hommes évoquent la solitude, ils sous-entendent solitude humaine… mais l’Homme n’est jamais seul… la solitude ne peut exister pour un représentant du peuple humain. Sa conscience manque d’ampleur pour se sentir seul… voilà d’ailleurs toute la problématique de la solitude ! Elle n’est qu’un ressenti… une expérience subjective et personnelle… elle n’est pas réelle… la solitude n’existe pas…

 

 

Au vu des relations que tu entretiens avec le monde, tu as le sentiment d’appartenir à 3 familles essentielles. Les chiens, les handicapés mentaux (déficient intellectuels) et les auteurs (les auteurs-quêteurs, tels G. Haldas, C. Juliet…). Voilà en ce monde tes 3 véritables familles. Quant aux autres… tu entretiens avec eux des rapports peu satisfaisants ou contraints…

 

 

Pour Être, il faut que tu sois…   

 

 

Tu te perds souvent dans l’observation du ciel. Comme pour l’interroger sur ton devenir terrestre… voilà en toi résumé tout le paradoxe de l’homme…

 

 

Tous tes ressentis nocturnes sont des trivialités. Des évidences intellectuelles que chacun a mille fois expérimentées. Quand deviendront-elles suffisamment stables pour les vivre ? Les vivre à chaque instant. Bref, pour les incarner ? Chaque ressenti supplémentaire t’en imprègne-t-il davantage ? Parvient-il à pénétrer plus en profondeur les strates de ta conscience ? S’enterre-t-il un peu plus à chaque nouvelle apparition ? Comment les incarneras-tu réellement dans tes jours quotidiens ?

 

 

Pour les êtres ordinaires, la conscience singulière (la conscience individuelle) est strictement séparée des autres consciences (des autres consciences individuelles). Lorsque la conscience individuelle se désordinarise, elle se perçoit comme un infime fragment de la conscience universelle. Et en progressant (ouverture, élargissement, approfondissement grâce à la présence), elle comprend qu’elle est aussi toutes les autres consciences singulières. Jusqu’à admettre (sans doute) qu’elle est (et n’a jamais cessé d’être) la conscience universelle. Comme si cette dernière était (ou disons était perçue par les consciences individuelles selon leur degré de compréhension et d’avancement) à la fois comme une entité propre, chaque conscience individuelle (prise séparément) et toutes les consciences individuelles ensemble (ou additionnées ?).    

 

 

D’où l’importance de la conscience personnelle, de sa progression. Et les échanges avec les autres consciences individuelles (quels que soient notre et leur état de compréhension)… 

 

 

Comme un biologiste qui explore, étudie, dissèque le vivant et note ses découvertes, tu dissèques les pensées, les intuitions qui te traversent. En arpentant tes terres. Et en te laissant pénétrer du monde. La seule différence, tes recherches ne causent aucun préjudice direct aux êtres… Mais progressent-t-elles vraiment ?

 

 

Toujours au prise avec l’assaillement. Le surgissement submergeant des émotions. Et le ressassement des idées. Un cercle infernal dont tu ne parviens à sortir...

 

 

Le moine et l’arbre, la fourmi et la gazelle, la rose, la fougère et le brin d’herbe n’éprouvent guère – comme nous autres humains – la nécessité de changer d’air, de transformer leur existence, de se mettre en congé. Les dépaysements et les vacances n’ont pour eux aucun attrait. Ni même d’intérêt. Dans le seul cycle nycthémère, ils ont découvert et trouvé leur rythme. Et leur équilibre. Soumis à la tranquille immobilité des lieux où ils résident. Chaque jour est un renouvellement. Chaque heure, une invitation, une promesse et un engagement de paix, de joie et de satisfaction. Une journée de labeur et d’efforts entrecoupés parfois de dangers ou de trouble, de lutte ou d’acharnement. Mille pas mesurés consacrés à la rude besogne de vivre emplis de recueillement et de tempérance – à mille lieux de notre effervescence stérile vers la lumière du lendemain.

 

 

G. Haldas est ton maître obscur. Tu es l’un de ses disciples involontaires et anonymes…

 

 

La figure christique fait sans doute figure d’exemplarité. Un modèle à suivre pour les chrétiens. Sûrement. Quant à toi, tu ne peux nier que le christianisme t’émeut mais ne parvient à t’insuffler une foi suffisante en son Dieu. Tu poursuis donc ton chemin. Malheureux. Et libre…

 

 

Comment peut-on supposer a priori la liberté de penser… ? Comment peut-on la revendiquer dans la mesure où nul n’a – le plus souvent – conscience du processus de la pensée… une foule d’idées (et d’intuitions) dont on ignore le plus souvent l’origine) traverse notre esprit… la conscience en saisit une parfois… sans qu’intervienne la volonté consciente… En la matière, notre seule liberté est de permettre à la pensée - que l’on parvient à fixer - de se développer, de s’étoffer ou de digresser pour nourrir notre connaissance du réel… et encore, nul n’est responsable de l’intérêt (ou de l’inclination à la curiosité) qu’il porte au monde des idées…  

 

 

Certains mots symbolisent ton existence et ta démarche : existentiel, métaphysique, quête. Lorsqu’il t’arrive de les lire sur une page, un profond sentiment de joie et de gratitude t’envahit… ils sont comme des amis secrets qui encouragent tes pas difficiles…

 

 

Après quelques jours de séparation, tu retrouves le confident de tes nuits, ton écran qui accueille – le seul qui sache véritablement accueillir – tes lamentations.

 

 

Tes pages ne sont-elles en définitive que des plaintes et des jérémiades parsemées de quelques vagues intuitions… ? Des ressentis émotionnels et sentimentaux sans consistance auxquels tu accordes crédit… comme si tu espérais qu’ils te livrent quelques vérités… au lieu d’accueillir le vide et le silence sans doute davantage en mesure de te les révéler…

 

 

Le silence n’est-il pas la meilleure solution pour éteindre les bruits dont tu t’entoures et apaiser la fureur qui t’emplit… ?  

 

 

Suivre ton étoile… même si elle te guide vers la nuit profonde…

 

 

Au seuil du désert, tu espères - déjà - dénicher l’oasis inconnu et mystérieux… et en son cœur, tu espères encore… sur ta tombe, on inscrira : mort de trop d’espérance

 

 

Chacun souffre de solitude et d’isolement. Les plus adaptables l’apprivoisent et composent avec cette solitude ontologique. Mais la communauté du vivant (du monde vivant) n’est en définitive qu’un agglomérat d’êtres esseulés qui ignorent leur parenté et leur appartenance à un seul et même corps… 

 

 

La nuit est ton unique espace de fouille où tu pars en quête de vérités. Où tu creuses ta tombe à la lumière d’une chandelle… assez profondément pour t’y enterrer…

 

 

Il est évident que la nuit donne à l’existence une résonance accrue, une dimension que les êtres diurnes ignorent. Bien des noctambules l’attestent avec force et conviction. Les instants sont vécus et perçus avec une très forte acuité. Mais la nuit offre également au solitaire, à l’homme en retrait du monde (s’il n’est point trop avide de divertissements) une distance nécessaire (une hauteur et une proximité) pour appréhender la vie et le monde avec un œil différent… et ressentir avec profondeur quelques vérités qui apparaîtraient (et qui apparaissent d’ailleurs) aux yeux diurnes comme de vulgaires trivialités et d’affligeantes lapalissades… mais dans cet espace nocturne si singulier, ces évidences (voire ces platitudes) sont perçues avec une sensibilité si particulière qu’elles prennent un sens d’une rare intensité qui - malheureusement - s’éteint au lever du jour… ne résistant pas au jugement diurne coutumier, peu enclin à la densité et à la profondeur… préférant appréhender les évidences comme de grossiers poncifs et ignorer la puissance de leur vérité et le pouvoir de leur pénétration…

 

 

Quand il s’agit de penser – tu n’ignores pas tes prédispositions naturelles à saisir les pensées qui te traversent – l’existence te semble globalement satisfaisante. Mais lorsqu’il s’agit de vivre, voilà une tout autre affaire ! L’existence devient insipide, compliquée, insatisfaisante. Bref, désastreuse ! Comme si tu souffrais d’un manque organique. D’une incurable et substantielle incapacité à vivre…   

 

 

Les pensées n’ont d’autre dessein que de tendre vers une perception plus juste du réel. Et percevoir le réel avec plus du justesse n’a d’autre fin que de mieux appréhender le monde… de mieux être au monde… de mieux être vivant… pleinement vivant…

 

 

Qui tes pensées - toutes ces phrases jetées sur ces pages - pourraient-elles intéressées ? Tu es toujours à la recherche d’un public… mais quand apprendras-tu à écrire sans espoir de lecteur et à être (être véritablement toi-même…) indépendamment du regard que l’on porte sur toi…?  Quand cesseras-tu d’être un enfant… ?

  

 

Que de luttes contre soi et contre le monde ! Tant de combats pour taire ou faire advenir ses désirs, ses penchants, ses aspirations. Nous sommes un champ de bataille et transformons le monde en aire de massacre. Il conviendrait sans doute - plus sagement - de déposer les armes… d’accepter le réel (en soi et en ce monde) tel qu’il se présente… mais nous sommes si entravés par nos écus, nos blasons, nos oriflammes, nos désirs de conquêtes… nous sommes si prompts et si féroces au combat qu’il semble impossible de transformer le charnier en espace de paix… Mais d’où vient cette prédisposition belliqueuse… ? De notre peur ? Oui, sans doute… qui tire, elle-même, son origine de notre sentiment de vulnérabilité… Comment peut, en effet, réagir le « moi » si faible devant la force du monde… sinon en prenant les armes…? Quel effroyable gâchis…

 

 

A ce propos, il est juste - sans aucun doute - de jeter un œil du côté de notre étroitesse (la perception de notre finitude horizontale et verticale, instantanée et linéaire) ? La dimension infinie du monde et de l’univers (de l’espace) et le sentiment de fragilité, de petitesse, la dimension dérisoire de l’homme ordinaire déclenche, en effet, naturellement un réflexe de défense (ou de protection) et de conquête. Mais il conviendrait également de ne pas occulter le sentiment de vide (le sentiment d’inconsistance de notre être) et l’angoisse (l’angoisse du néant) qu’il suscite, qui engendre un mouvement vers la plénitude (une aspiration à être comblé… pour remplir le vide perçu)… bref, une sorte de double-mouvement de protection et de conquête lié à la peur de l’effacement et du vide… en un mot : la crainte de sa disparition…

 

 

Comme si notre disparition (la disparition de notre être égotique) pouvait survenir de l’extérieur (en étant attaqué par le monde) et de l’intérieur (en étant ou se sentant vide) impliquant dès lors un triple mouvement de retrait en soi (contre les attaques extérieures), de conquête du monde (pour prévenir ses dangers, le dominer ou le contrôler) et de remplissage de son vide intérieur (par l’amassement des composantes du monde)…  

 

 

Tu portes parfois un regard distant sur tes activités nocturnes. Lorsqu’il t’arrive de poser un œil distancié sur ta silhouette laborieusement penchée sur la table, de te regarder consigner tes notes, bien souvent un immense chagrin t’envahit… écrire te semble si dérisoire. Et pourtant encore si nécessaire aujourd’hui… 

 

 

Tu oscilles sans cesse (et en tous domaines) entre le sentiment d’importance et le dérisoire. Comme sur une balance mal équilibrée. Toujours hésitant. Toujours instable et vacillant. Bref, bancal…

 

 

Installé trop confortablement dans ton existence, il arrive parfois que le monde – et la vie des autres hommes – t’apparaissent comme un songe lointain… une sorte de virtualité étrangère… tu les regardes comme s’ils n’existaient pas réellement… comme si tu n’étais pas directement concerné par leur vie, leurs conditions d’existence, leur misères, leurs souffrances… tu les regardes sans les voir, comme indifférent… non faute de sensibilité… mais comme s’ils n’incarnaient aucune réalité…

 

 

Toujours trop gorgé de toi-même… tu te répands…

 

 

Documentaire sur la folie. L’enfermement des aliénés dans la souffrance. Dans leur souffrance. Leur univers mental. Leurs émotions. Te dis (à haute voix) que nous sommes tous prisonniers. Bien peu d’Hommes sont capables d’échapper à leurs barreaux… soit qu’ils refusent de les reconnaître (ou pire de les voir), qu’ils les fuient, qu’ils tournent en rond dans leur cage comme des fauves impuissants, qu’ils tentent de s’en défaire en les rabotant à la lime ou de les briser à grands coups de pieds rageurs… l’existence est une prison sans échappatoire. Le suicide (comme délivrance ou espoir d’un après-monde, l’existence à nouveau) n’est qu’une sortie illusoire. Les vivants sont condamnés à perpétuité… leur seule issue : transformer leur perception… le reste n’est que vaines tentatives de libération… inopérantes sur nos entraves…

 

 

Dans les périodes de grand désarroi, seules 2 figures sont à même de te réconforter. Une chamane en apprentissage d’Afrique australe (entrevue dans un documentaire), exclue du groupe pendant ses années de formation, au prise avec la souffrance de son destin (du destin chamanique qu’elle n’a choisi…). Et le héros d’un film de J. Beker, les enfants du marais, vagabond joyeux au grand cœur, être solitaire attaché provisoirement à une petite communauté au cœur de la nature bonne et sauvage.

 

 

V. La Soudière et E. Cioran. 2 auteurs. 2 hommes avec lesquels tu entretiens une étrange, secrète et méconnue parenté. Un rêve de filiation…

 

 

Il est des Hommes pour exécuter (les suiveurs) les projets et les idées que d’autres ont conçus ou imaginés (les créatifs et les scientifiques) sans omettre, bien sûr, tous ceux qui mettent en œuvre (les techniciens) et ceux qui commandent et dirigent (cadres et autres encadreurs). En définitive, il existe toutes sortes de catégories d’Hommes œuvrant à la marche du monde et de l’humanité. Et il y a les marcheurs solitaires sans prédispositions grégaires, qui refusent d’appartenir (ou qui sont exclus par la communauté humaine) et qui cherchent seuls - et parfois désespérément - leur place dans le monde…

 

 

Hanté par les fragments, tu rêves de reconstituer ton puzzle (définitif)…

  

 

La sérénité n’advient qu’à l’aube lorsque tu as pu accoucher des mille ou quelques idées qui t’ont traversé au cours de la nuit… et que quelques empreintes se sont couchées sur tes pages. Tu quittes alors ta table pour prendre l’air devant la bastide. Tu t’assois sur le banc, à deux pas des 3 platanes qui bordent la façade, et tu contemples, l’esprit apaisé et détendu, la lumière naissante du matin à travers les branchages.

 

 

Tu cherches en l’autre sa présence non pour t’éclairer… mais te mettre en lumière… dans une sorte de narcissisme enfantin… Apprends donc à engendrer ton propre jour pour faire advenir ta luminosité à l’ombre du monde… alors tu pourras rencontrer l’autre pour l’éclairer. Lui apprendre à s’éclairer. Et vous éclairer mutuellement…

 

 

Derniers auteurs découverts : J.Tardieu, T. Metz, Limonov, G. Bocholier, J-P Spilmont, P. Reverdy

 

 

Ton obsession des fragments et ta volonté farouche de les réunir révèlent un besoin fondamental d’unité. Et cette quête de l’unité serait-elle la recherche de notre identité fondamentale ? D’aucuns qui auraient connaissance de tes modes de fonctionnement et seraient versés dans la psychologie n’y verraient sans doute qu’une volonté infantile de retour à la dimension fusionnelle à la mère… toi, tu hésites…

 

 

Il est une lucidité singulière lorsque l’esprit gorgé de sommeil (qui tente de rester éveillé) perçoit le réel en y associant pensées et intuitions. D’incroyables percées adviennent. Des fulgurances intuitives. Comme des d’évidences qui s’éclairent et s’approfondissent. Comme si la conscience devinait quelques vérités premières. Premières et non originelles. Mais la clarté solitaire et vaporeuse de la nuit se dissipe avec les premiers rayons de soleil… Et lorsque le monde se réveille et que la vie quotidienne reprend son morne cours, il n’en reste qu’un souvenir fumeux. Et sans consistance. Le sentiment que la nuit ne nous a révélé que des trivialités sans intérêt… Et pourtant… 

 

 

Seule la vie en nous nous enjoint. Le reste n’est que billevesée…

 

 

Un monde de grimaces et de cajoleries où tu ne trouves aucune place… Seul dans la nuit, tu te niches au cœur du monde. Dans ton désert…

 

 

Que d’heures passées dans le néant à inviter le dérisoire sur tes pages. Voilà donc à quoi tu auras passé ta vie…

 

 

Sur la table, quelques livres. P. Quignard, C. Bobin, G. Bocholier et une anthologie de poésie contemporaine que tu feuillettes avec gourmandise pour nourrir ta faim. Des mots seuls, tu peux te sustenter.

 

 

Nulle rencontre possible en ce monde. L’homme ne fait que passer, traverser ou se heurter… Tu éprouves une peine inexprimable - et intarissable - à cette impossibilité de rencontre… mais quelle place laisses-tu à l’Autre pour te rencontrer ?

 

 

Il est des hommes qui passent, qui tracent, qui traversent. Toi, tu es de ceux qui s’attachent, s’embourbent, s’enlisent, se fixent en un lieu pour se laisser traverser par le monde…

 

 

Une impérieuse inclination à la mélancolie… une profonde et dévastatrice mélancolie ponctuée de sévères enthousiasmes. Voilà le décor de tes jours. Et de tes nuits. Ton état d’âme, la toile de fond de tes humeurs…

 

 

Le cœur n’est pas une vallée sans larme.

 

 

Bientôt 40 années d’existence… et le bilan - déjà - est mince… A dire vrai, inexistant. Quelques pages sans intérêt dont le monde se fout comme d’une guigne… Mais à quel destin t’acharnes-tu, pauvre scribouillard !

 

 

Pour quoi rêves-tu encore en secret de voir tes pages encouragées… reconnues… et encensées même ? Quel enfantillage !

 

 

Malgré les années, les rides naissantes, les premiers cheveux blancs, tu restes un enfant. Narcissique et naïf. Comme si tu ne pouvais - véritablement - te résoudre à grandir. Comme si l’âge adulte était encore, à tes yeux, trop effrayant… A ton âge, mon pauvre garçon !

 

 

Tu mourras jeune. Et ta mort sera – sans doute – le résumé conclusif de ton existence bâclée et rabâchée. Comme le court épilogue d’une mauvaise copie… ou d’un mauvais livre. Mais quand seras-tu donc prêt à tourner la page, mauvais cancre ? 

 

 

La déréliction s’attache à chacun de tes pas… comme une ombre. Quand feras-tu enfin le deuil de la Rencontre et de l’Absolu pour vivre sereinement ta solitude métaphysique… ?  

 

 

Il est parfois si difficile d’être un homme, un animal à peine conscient des caractéristiques apparentes de son identité (et de sa condition) et encore incapable de percevoir sa vraie nature… Ah mon dieu, quel pauvre animal !

 

 

Partout, le monde souffre. Et pourtant les hommes semblent supporter leur condition sans tourment intérieur excessif… comment y parviennent-ils ? Toi, chaque pas te bouleverse. A la moindre occasion, tu chavires… comment réussissent-ils à maintenir le cap sans s’effondrer ? D’aucuns sont plus réceptifs à leur tragédie. Et tu appartiens incontestablement à cette race-là…

 

 

Mort ou à vif, tu ne connais - bien souvent - que ces 2 états extrêmes. Tu imagines ton portrait sur une affiche de la grande époque de l’ouest américain, au temps des hors-la-loi : wanted… et tu crains que le prix de ton existence soit dérisoire. Et qu’aucune âme ne souhaite s’acquitter de la moindre caution pour te libérer de tes chaînes… à moins qu’elles ne soient aussi ton étoile… auquel cas, tu serais à la fois, l’homme à abattre, l’enquêteur, le bourreau, le captif, le shérif et le libérateur…     

 

 

Seul le mental expérimente (les expériences, les émotions, les pensées, les sentiments, les évènements…). La conscience observe (seulement). Et la matière (le corps) subit… 

 

 

Tu imagines qu’un être qui se déplace dans le monde (et l’univers) en traversant des paysages et en rencontrant d’autres êtres permet à sa conscience individuelle chargée de voiles et d’encombrements d’explorer sous divers angles (et de plusieurs points de vue) les différents aspects de la forme* (de la matière) et quelques aspects d’autres consciences individuelles. Dans quels buts ? Découvrir leurs similitudes… ? Mieux percevoir la brume des frontières entre elles et des frontières qui le séparent de la conscience universelle…? Affligeante ébauche pour poser les bases d’un raisonnement vraiment intéressant…   

* la forme est le vide, le vide est la forme. L’esprit est vide. Voilà peut-être des éléments à relier…  sans recourir tout de même à un bête syllogisme

 

 

Tes obsessions font leur lit dans ton mental et te recouvrent d’un linceul. Tes angoisses sont terriblement mortifères. Elles portent une dimension morbide qui confine ton existence à une lente autolyse… par rongement des chairs et succion de l’élan vital…  une perte progressive du souffle doublée d’un sentiment d’oppression qui enferme au dedans de soi…  comme une lente et douloureuse agonie… Elles t’asphyxient au sens littéral du terme…

 

 

Dans toute relation, le silence est plus insupportable que la parole. Le verbe, aussi meurtrier soit-il, ôte au réel son poids d’incertitude.

 

 

Tu aspires à la certitude par peur du néant. Le vide et la mort t’angoissent. Ils t’ont toujours terrifié. Tu crains tant la non-existence… Seuls les yeux du monde (et de l’Autre qui synthétise le monde) te maintiennent en vie – à l’état de survie. Sans leurs regards, ton existence perd toute consistance. Elle se dissout. Tu ignores encore que ton angoisse te voile l’omniprésence du regard de la conscience (conscience universelle) sur ton identité limitée, ton être de finitude…  il te faudra donc apprendre à être seul dans (et avec) cette présence…

 

 

Lu avec un bonheur inavouable Soleils nomades de J.P Spilmont. Emu jusqu’aux larmes. Une belle rencontre. Un ami secret et anonyme reconnu et apprivoisé au fil des pages.

 

 

J’aime les auteurs dont les pages sentent la sueur et les larmes, le désespoir et la solitude, le chemin et la soif. Tous ces hommes qui ont façonné leur travail avec la matière brute de leur existence. Dont on ne peut distinguer les mots des jours et les jours des nuits. Sur leurs phrases, tu te couches et tu entends la joie sourdre entre leur silence…

 

 

Y a-t-il plus merveilleux que deux solitudes partageant leur quête et leurs errances le temps d’une intense et profonde rencontre en ce monde si encombré de solitudes - enlisées côte à côte - qui se heurtent toujours, se blessent souvent, s’effleurent parfois sans se rencontrer jamais… ?

 

 

Le silence est-il un oubli de l’autre (de l’Autre)… ? Ou une invitation à la rencontre offerte à l’autre (à l’Autre)… ?

 

 

Documentaire sur les voleuses de sable au Cap Vert. Seules, sans mari (partis on ne sait où), elles travaillent tout le jour d’arrache-pied à entasser du sable sur la plage, pour le vendre la nuit à des entrepreneurs qui viennent le charger sur leur camion. Les seules pauses qu’elles s’octroient : aller nourrir leurs enfants en s’accordant quelques bouchées entre chaque cuillérée offerte à leurs bambins. Travail de forçat le jour, vendeuse ambulante la nuit, vivant dans des cahutes de fortune. Et elles trouvent encore l’énergie - entre deux pelletées - de danser au son des bassines transformées en tambour. Et la force de sourire malgré leur tristesse et leur misère. Malgré l’absence d’espoir. Leur activité est à l’image de leur existence. Et de toute vie humaine : le symbole de l’enlisement. Des centaines de Sisyphe rivées à leurs bassines et à leurs graviers. Pauvre de nous ! Et chapeau bas, mesdames !

 

 

Documentaire sur un bidonville du Bangladesh. La vue de ces effroyables cohortes de miséreux te glace les sangs. Et te laisse songeur quant à la condition humaine… Les occidentaux sont si ethnocentriques (si aveuglés par eux-mêmes) qu’ils en oublient le sort misérable d’une large part de l’humanité. Tant d’êtres humains répartis sur les 5 continents qui peinent à survivre…  Malgré la récession contemporaine qui touche nos sociétés d’abondance, nous croulons sous l’opulence et la prospérité. Nous n’aspirons qu’à satisfaire nos aspirations individuelles, égocentriques et égoïstes quand la plupart des Hommes en est réduit à survivre, à subsister sans espoir de sort meilleur. Le destin humain n’est pas si glorieux que d’aucuns l’imaginent… naître humain ne semble pas un sort si enviable… tout juste bon à survivre, à souffrir et à mourir…

 

 

Peut-être est-il temps d’aller à la rencontre d’autres contrées tant on étouffe en ta compagnie… ? Ignores-tu que ta présence asphyxie… ? N’est-il pas alors naturel que ton entourage n’aspire qu’à prendre l’air (et le large)… ? 

 

 

Il est des poètes qui prêchent la simplicité du verbe et dont les vers n’aspirent qu’à nous éblouir. Et d’autres dont les vers sont parcourus par un souffle brut et primesautier qui nous invitent au partage, à la communion et au silence admiratif. Les seconds osent se mettre à nu sans crainte du ridicule, des ricanements et de la désapprobation…

 

 

Il est difficile pour un homme de lettres d’œuvrer à la spontanéité. L’authenticité s’acquiert-elle à force de travail… ? J’en doute. Mais la présence de la parole ne peut néanmoins être jetée sur la feuille sans un effort d’épure. Mille fois sur le métier, remettre son ouvrage…  Et ne jamais travailler à une visée esthétique, mais à la retranscription la plus fidèle de la parole en nous… la présence de la parole qui devient trace, infime trace de vérité…    

 

 

D’où viennent les pensées ? Tes pensées… ? Et la vie ? Et ta vie… ? Proviennent-elles de la même source ? Dans ce cas, comment la remonter ? Il est si difficile de refaire le chemin à l’envers… 

 

 

Derniers auteurs découverts : J.P Spilmont, G. Bocholier, P. Reverdy… mille poètes, mille auteurs confidentiels dont tu te sens proche. Comme une famille informelle. Une fratrie obscure (comme le dirait, sans doute, G. Haldas). Des hommes en quête, écorchés par la nuit, se débattant avec la sente pour voir advenir le jour. Et qui l’entraperçoivent parfois, de loin en loin, entre les cimes sombres…

 

 

Il t’importe moins d’exister que d’être. Que valent donc quelques lignes face à un instant de grâce… ?

 

 

Tu aspires à l’être dans tes espaces nocturnes. Et tu t’y consacres (ou du moins tentes de t’y consacrer) pleinement. Mais pour quelles obscures raisons ne parviens-tu pas à être dans tes sphères diurnes du vivre et de l’exister… ? Je t’en prie. Où que tu sois, quoi que tu fasses, seul ou en compagnie du monde, tente d’être… n’y a-t-il pas là plus merveilleux programme… ?

 

 

Tu es un indécrottable et incorrigible idéaliste. Cette aspiration à être en est l’irréfutable preuve. Comment peux-tu occulter toutes les dimensions de l’Homme… ? Chacun doit les expérimenter - et, bien sûr, les accepter - pour être pleinement Homme... Des instants où l’être est accessible et d’autres où il ne l’est pas… des instants où il faut marcher et d’autres où l’on est contraint à l’immobilité, des instants où l’on croit savoir et d’autres où l’on est certain de son ignorance, des instants de lumière et d’autres d’obscurité, des instants où l’on doute de la destination (et de la finalité de l’existence) et d’autres où on la devine…

 

 

Tant de mystères en nous inaccessibles et tant d’énigmes. Tant d’obscurité et d’aspiration à la clarté. Tant de contradictions et d’ambivalences. Tant d’obstacles et de passerelles… Mais de quoi sommes-nous donc faits… ? De quelle matière sommes-nous constitués pour endurer tant d’expériences et de diversité… ? Il est évident - et de bon sens - que l’esprit (la conscience) possède une curieuse et bien étrange essence…  

 

 

Tu progresses vers l’immobilité. A petits pas. En agitant de grandes brassées d’air avec tes bras qui font des tourniquets… En mauvaise posture sur le chemin, tu avances, déséquilibré. Et l’allure peu assurée…   

 

 

Tes poèmes : des mots bavards et prétentieux au souffle court et à l’air mal fagoté. Qui suintent (malgré toi) l’artifice et la préciosité grossière. Un vrai désastre…

 

 

Ecrire te semble désormais moins essentiel qu’être. Comme te semble d’ailleurs plus fécond et plus fondamental l’état d’esprit de l’agir que le faire. Et l’incarnation du savoir et de l’expérience que l’agir et la parole… Serait-ce le privilège de l’âge… ? L’expérience des années… ? Le fruit de tes recherches… ? Ou l’absence d’écho du monde à ton existence et ton œuvre désastreuses… ? 

 

 

Aujourd’hui, ton écriture se replie. Elle ne semble plus s’adresser qu’à elle-même… il en a, il est vrai, toujours plus ou moins été ainsi (excepté tes livres pour enfants, plus enclins à la leçon et à l’exemplarité). Mais aujourd’hui ta parole l’officialise. Et ton écriture discrète et silencieuse s’affiche au monde. Comme si tu voulais crier  (d’une voix fière et peu assurée) : oui, j’écris… mais je n’écris plus que pour moi-même…

 

 

Cultive l’état d’esprit. N’accorde aucun crédit aux émotions. Ne succombe pas à leur force…

 

 

Chaque nuit, tu es confronté à la condition de l’homme. En cherchant ta vocation dans la solitude…

 

 

Tant d’hommes agissent pour fuir ou conquérir. Et toi, tu aimerais tant être pour agir…

 

 

Il est des auteurs sans gloire qui badigeonnent leurs pages en secret. A l’ombre des luminaires et des projecteurs.  

 

 

Il est de glorieux ratés. Mais toi, tu n’appartiens, pas même, à cette race. Terne jusqu’en ta médiocrité…

 

 

Une triple évidence. Ton besoin d’écrire, la joie triste et désespérée à t’y consacrer et la quête inaccessible du lecteur. Et une insoluble interrogation. Pourquoi continuer chaque nuit à gribouiller ton carnet… ?

 

 

Tes poèmes, fades et ampoulés, se donnent des airs pour dissimuler leur souffle blême. Et le révèlent. Comme ces femmes, qui, en cachant leur visage disgracieux sous la poudre, ne soulignent que davantage leur laideur…

 

 

On n’écrit jamais pour la postérité. On écrit pour apprendre à vivre. Et aider (éventuellement) les autres - quelques êtres - dans cette périlleuse entreprise. Voilà le véritable dessein de l’auteur…

 

 

La poésie se lit dans la solitude. A l’ombre de la chambre close. Au seuil de la tristesse. Pour raviver une joie éteinte. Nulle autre fonction ne peut lui être assignée.

 

 

Vivre appelle deux questions essentielles : comment et pourquoi ? Le reste n’est qu’occupations et menue monnaie. Accessoire. Tout homme qui ne s’y penche balaye son humanité et le potentiel qu’elle renferme d’un revers de main…

 

 

L’intellect et les théories ne peuvent répondre à cette double interrogation. Comme en est incapable le vivre simple et nu qui se dispense de réfléchir son expérience. La réponse advient en vivant. Elle se construit dans la vie-même. Change et fluctue au gré des expériences, des rencontres et des instants de pauses intuitives et réflexives. Sans cesse, la vie se (et nous) nourrit de ses trouvailles… pour peu que l’on y soit sensible et réceptif. Et que la question et le chemin des réponses nous interrogent… 

 

 

Certes, tu fréquentes les poètes. Mais tu ne les côtoies qu’à travers leurs pages. Comme des amis de papier. Comment oserais-tu les approcher autrement ? D’ailleurs, à quoi bon ? Rencontrer l’âme du lecteur, n’est-ce pas là la vocation du poète… ?

 

 

Comment 2 êtres de chair et de sang pourraient-ils se rencontrer ? Tant d’empêchements - de part et d’autre - entravent la rencontre de leur âme…

 

 

En la matière, nous sommes contraints (ou condamnés - selon la disposition de notre esprit) à restreindre (ou éliminer - selon notre aptitude) nos exigences à l’égard de l’Autre et à édulcorer (ou éliminer - selon notre capacité) notre volonté de domination et de puissance et toute manifestation de séduction afin d’établir des circonstances les plus propices à la rencontre… Mais comment est-il possible de réunir de telles conditions ? Tant d’éléments nous sont inconscients voilés ! Voilà, sans doute, un aveu de faiblesse ! Une marque d’impuissance face à notre condition (humaine)… et une révélation personnelle… peut-être n’ai-je jamais véritablement expérimenté la rencontre… ?

 

 

Et la solitude ? Ne serait-elle pas l’autre voie de la rencontre… ? La condition la plus idoine et l’unique chemin pour la faire advenir… ?

 

 

Qu’as-tu appris que tu ne sais déjà… ? Apprendre, serait-ce retrouver une mémoire perdue - éteinte par l’obscurité originelle…? 

 

 

La lumière (tant convoitée), serait-ce retrouver l’ombre que l’on a quittée et la voir comme telle…?

 

 

Dans tes poèmes, tu laisses filer l’inconscient, puis tu rabotes, tu cisèles en t’appliquant à l’envelopper d’un caractère pseudo-poétique. En vérité, tu enrobes tes excréments d’une couverture proprette, un bout d’étoffe grossière sur laquelle tu jettes une écharpe sibylline pour lui donner des allures intrigantes et mystérieuses…  Malheureusement (ou plutôt heureusement), tes poèmes sont le reflet de ton identité, de ton caractère, de tes névroses et de tes aspirations. Lorsqu’il t’arrive de les parcourir, tu y perçois une fadeur et une médiocrité exaspérées par leur velléité d’originalité et leur lyrisme plat. De toute évidence, tu es tes poèmes. Vous vous ressemblez comme 2 gouttes d’eau. 2 gouttes d’eau boueuses dans une flaque marécageuse qui rêvent de fleuves puissants et majestueux, de rivières limpides et revigorantes, de fontaine intarissable et rafraîchissante, de carafe de cristal et de verre à pied sur une nappe blanche. Mais vous êtes, tous deux, encore trop imprégnés de terre. Vous n’appartenez, en cet état, ni au ciel ni à l’air ni au feu. Et vous n’êtes conviés ni au banquet de la nature ni au festin des hommes. Eau déjà, tu es, réjouis-toi… Et si tu ne le peux, apprends à t’en réjouir… si seulement, tu savais t’en satisfaire. Et attendre. L’eau, aussi boueuse soit-elle, finit toujours par se transformer - s’évaporer et s’infiltrer dans la terre. Jamais elle ne cesse de poursuivre son cours… de se séparer, de se combiner à d’autres éléments, pour se retrouver peut-être un jour. Et qu’importe… 

 

 

Dans la tristesse, tu éprouves une curieuse réjouissance à longer les murs. A suivre l’ombre de ta silhouette qui te devance…

 

 

Profonde tristesse. Comment arrêter la pluie avec ses mains ? Devenir chaque goutte qui ruisselle sur tes joues. Et ta peau… 

 

 

Au cœur de la nuit, les livres qui m’entourent se dévoilent peu à peu. Ils me confient leurs secrets. Dans un bref murmure, ils me disent : détourne donc ton regard et pose ton œil ailleurs pour voir l’être surgir, n’est-ce pas ce que tu cherches ? Alors pourquoi t’obstiner à fouiller nos pages…

 

 

Les mots. Tes seuls amis. Tu peux les interroger, les caresser du bout des doigts, les ignorer, les tordre, les malaxer, les briser, jouer avec eux, les malmener, les abandonner… Ils répondent à tous tes caprices. Jamais lassés de répondre - avec ce petit rien de résistance nécessaire au jeu (à la fois comique et dramatique) - à tes attentes et de satisfaire la moindre de tes exigences…

 

 

La vérité d’un regard trahit parfois la mémoire.

 

 

Le regard de l’autre. D’un regard peuvent jaillir mille reflets contradictoires, à la fois authentiques et trompeurs. Et à chaque reflet, nous attribuons (pour notre plus grand malheur) mille interprétations. Afin d’en sonder le mystère. Ce qui a pour effet de nous plonger dans une plus grande incompréhension encore … Comment, dès lors, se fier au regard… et accorder crédit à nos interprétations ambivalentes (et souvent divergentes)… ? Il serait - sans doute - plus raisonnable de s’en affranchir et de travailler à l’émergence de son propre regard afin de faire naître son authenticité incontestable… 

 

 

Tu ne cesses d’agir sous le contrôle du regard (regard de l’autre et regard du monde) comme si ton existence - et ta survie - en dépendait au lieu de poser ton existence sur un socle ouvert et détendu.

 

 

Il faudrait apprendre à poser sa vie avec légèreté (sans lourdeur ni gravité), douceur et humour sur le socle inconfortable de l’incertitude…

 

 

Il faudrait apprendre à mourir un peu chaque jour. Pour apprendre à vivre plus sereinement… et parvenir à disparaître le jour de sa mort sans regret ni remords. Sans crainte ni tristesse…

 

 

Commentaires sur tes poèmes. Entre tes mots sourdent un précieux ridicule, un sibyllin trop volontaire et un esthétisme artificiel qui confèrent à tes phrases une lourdeur ridicule, burlesque et sans consistance. Bref, tu écris encore sous l’hypothétique et improbable regard du monde… mais à ne point t’y exercer, le résultat serait plus indigeste, pitoyable et désolant encore ! Alors que faire ? Apprends à être. A être toi-même sans esbroufe et sans éclat pour écrire plus juste… 

 

 

Tu es condamné à écrire ce que tu es. Et, bien sûr, a fortiori à être ce que tu es… Ton seul travail consiste peut-être à ôter les voiles de la supercherie qui entravent ton être sous des couches de mensonges en imaginant qu’ils te protègent et te dissimulent alors qu’ils ne soulignent que davantage tes empêchements aux yeux du monde…

 

 

Il est évident que l’essentiel ne peut ni s’acheter ni se donner… mais se conquérir, par un lent et mystérieux processus de mûrissement perceptif… 

 

 

Nul salut pour le vivant. Condamné au réel et à la métamorphose perceptive… Aucune échappée devant la souffrance (et devant la vie) sinon par la transformation du regard que nous portons sur elle(s). Et toute l’éternité - non pour s’en affranchir - mais pour apprendre à l’appréhender justement : reconnaissance, acceptation, apprivoisement etc etc etc

 

 

Sartre avait tort : l’essence précède l’existence. L’existence nous est donnée pour retrouver notre essence. Et nous n’avons pas même la liberté d’y échapper. Quant à celle de choisir, quelle foutaise ! Nulle option ne s’offre à nous…

 

 

Il y a comme une malédiction à vouloir trop partager, trop donner et trop recevoir. On en oublie l’échange primordial entre soi et soi, ce lien conditionnel à toute relation juste et équilibrée avec l’Autre et le monde…

 

 

Comment dire sans parler… ? Comment s’exprimer… ? Comment montrer… ? Être… une fois de plus…

 

 

Pour quoi l’homme chemine-t-il dans l’ignorance et l’aveuglement… ? Et comment y voir clair dans cette obscurité ontologique… ?

 

 

Dans l’ombre, chacun travaille à sa clarté. D’abord dans l’espoir de briller. Puis, un jour d’éclairer… 

 

 

Le corps comme élément éphémère du paysage…

 

 

Certains êtres quittent ce monde comme les feuilles d’un arbre se détachent… sans crier gare, ni signe avant-coureur.

 

 

Le plus grand art s’illustre dans la dimension de l’être. Les autres arts, les œuvres artistiques, les réussites professionnelles, familiales et éducatives (etc etc etc) font, en comparaison, pâle figure…

 

 

Un artiste ne créée, me semble-t-il, que dans le but avoué ou inconscient d’atteindre l’art d’être. Un véritable savoir-être au monde (un savoir-être à la vie ? Un savoir-être incarné ? Un savoir-être-la-vie?) qui nécessite un apprentissage excessivement long…

 

 

A ce propos, certains hommes poursuivent délibérément et obstinément leur apprentissage tout au long de leur existence. Et tous, d’ailleurs, continuent d’apprendre à leur insu…

 

 

Jamais les grandes œuvres ne s’accomplissent dans l’ostentation. Les œuvres de vie (œuvres existentielles) et les œuvres d’art les plus essentielles échappent aux critères de réussite établis par la communauté humaine. Elles demeurent souterraines et invisibles. Inaccessibles au regard humain.

 

 

Ecouté les lettres de Rosa Luxembourg écrites en détention (lues par Anouk Rimberg). Admirable de sensibilité et d’humanité. Un cœur pur aux gestes justes. Une douceur infinie malgré l’infâme et sanglante réputation qui entache son nom (et son histoire). Une merveilleuse icône.

 

 

Au fils des ans, tu prends conscience (avec acuité) que nul ne peut progresser vers sa partie la plus intime et la plus essentielle - autrement dit tendre vers sa vocation humaine - à l’aide de modèles préexistants, de conseils extérieurs. L’itinéraire - le plus adapté - est révélé au fil du chemin. De pas en pas… Quelques rencontres (le plus souvent unilatérales : lectures et médias modernes) ne sont d’aucun secours. Ces rencontres contribuent à fournir (au mieux) quelques encouragements et (à de rares occasions) quelques repères… en mesure de nous rassurer quant à la voie empruntée, scellant ou confortant notre appartenance à la famille secrète des chercheurs, ces frères lointains, dont la présence s’avère parfois indispensable dans les périodes de doute, de piétinements et de désespoir.

 

 

On apprend à vivre en vivant. Etre en vie, voilà la seule condition…

 

 

Au fond du désespoir, tu sens la vie se débattre en toi. Comme des sursauts de l’élan vital. Au bord de l’agonie, tu devines ses tentatives désespérées de s’agripper à toutes choses en mesure de le sortir de son trou, de te tirer de ton ornière…

 

 

Selon les lieux et les êtres qui t’entourent, les miroirs ne reflètent pas le même visage…

 

 

Comment cultiver la dépréoccupation de soi… ? Et l’atteindre… ? Et qui atteint quoi d’ailleurs… ? Si une partie de nous-mêmes - qui ne nous appartient pas - n’est plus concernée par une autre qui l’entravait et ne nous appartenait pas…  

 

 

L’absorption dans le faire et l’agir est sans doute l’un des risques les plus grossiers de la dépréoccupation de soi. Une simple fuite… 

 

 

Tu aimes les poètes. Sur leurs pages, on trouve leur empreinte, leur sang et leurs entrailles déposés comme une offrande. Comme un cri. Des tripes offertes pour quelques pièces. Peu de prix (en vérité) pour de si grandes richesses en ce monde où l’argent en est si souvent le plus grossier synonyme…

 

 

La connaissance de soi est un gouffre où tu aimes te perdre. Marcher le long des parois, tremblant et apeuré par la nuit du dedans. Curieux et intrigué de ton propre mystère. L’énigme universelle du vivant…

 

 

Comme un funambule sur un fil invisible, tu avances sans risque malgré tes craintes et ton angoisse du vide. Tu expérimentes la condition des êtres. Et celle de l’Homme en particulier (cet être conscient - si superficiellement conscient)… qui marche avec prudence, en anticipant une chute abyssale sur une étendue sans danger ni obstacle…

 

 

Quand on croit savoir, on s’enterre sous une nouvelle couche d’ignorance…

 

 

Il existe 2 catégories d’hommes en ce monde. Ceux qui semblent condamnés à chercher - souvent jusqu’au désespoir - le sens de leur présence ici-bas… obligés de fouiller et de s’ensevelir (par et sous leurs recherches)… et ceux qui semblent folâtrer par ignorance ou désespoir… option qui n’est d’ailleurs qu’une autre façon de s’ensevelir. Nul autre choix pour les vivants : l’ensevelissement…

 

 

Notes suppl. L’ensevelissement comme stade préalable à la phase suivante : le désir de dépouillement.

 

 

La pensée et l’intellect ne peuvent sortir l’homme de son enlisement (et de son ignorance). Ils doivent être considérés, l’un et l’autre, comme de simples instruments. Instruments dont il faut, un jour, se défaire pour sortir du sillon creusé par notre univers mental (et représentatif) et apprendre à devenir sa propre fosse, la motte, le talus, la terre, la herse… et les strates qui les recouvrent. Sans oublier, bien sûr, les mains - toujours à l’œuvre - qui creusent - inlassablement. Immobiles sous le vent…

 

 

Documentaire sur la jeunesse parisienne. 20 ans à Paris. Quelques étudiantes pleines de fougue et d’incertitudes quant à leurs désirs. Quant à leur vie. Quant à leur avenir. Et qui rêvent d’ailleurs. En rechignant avec enthousiasme à leur présent. A leur quotidien. Qui satisfont tantôt avec dépit tantôt avec appétit leur soif d’apprendre. Tu portes sur elles un regard attendri. Et un brin nostalgique. Tu es frappé par la parole de l’une d’elles qui découvre pour quelques semaines le monde des adultes (à travers l’univers professionnel), s’exaspérant de la routine, des automatismes, de la fatigue et de la connaissance tarie. L’adolescence est un temps déjà loin pour toi. Mais tu te souviens de ton insatiable besoin d’apprendre et de comprendre… Et jamais depuis la soif ne s’est tarie. Seule la source s’est transformée… il est vrai qu’il t’arrive de regretter cette période où ta naïveté, ton innocence, ton inculture et ton inexpérience (du monde) exacerbaient - non ta curiosité - mais ta joie de découvrir des pans entiers de la connaissance et quantité d’univers inconnus. Tu te souviens de ton empressement à explorer toutes ces terres nouvelles. Aujourd’hui, il te faudrait sûrement arpenter d’autres contrées, des régions plus lointaines et plus retirées… cachées - sans doute - dans les profondeurs de l’âme humaine pour que ta joie (ta joie d’apprendre) retrouve son innocence et sa ferveur… 

 

 

Il faut bien nourrir son homme dit l’adage. Mais comment peut-on négliger le pain de l’âme… ? Quant à toi, tu ne connais de meilleur boulanger que la vie. Qui nourrit son homme de brioches et de pain dur…

 

 

La poésie nourrit ton âme. Comme le pain nourrit ton corps. La même substance essentielle. Une matière à haute valeur énergétique. Qui permet de tenir debout, de poser un pas après l’autre pour qu’advienne la marche. Mais marcher dans quel but? Pour la beauté mystérieuse du sentier et des paysages où s’enlisent et folâtrent les hommes… Mais mieux encore pour connaître la joie de la marche. Sentir en soi palpiter le désir vivant… Cela ne suffit-il donc pas à combler la marche, le marcheur et les ornières du chemin ? Si ces dimensions ne te satisfont pleinement, qui es-tu donc, homme, pour tenir à l’égard de la vie tant d’exigences… ?   

 

 

Au fil des poèmes, tu sens progressivement advenir ta propre voix. Tu la vois peu à peu se délier de ses emprises mimétiques et narcissiques qui la condamnaient au cri muet d’elle-même… 

 

 

Tes livres ne sont qu’un seul et même cri. Qui prend plusieurs visages…

 

 

Comment marcher seul ? Sans voie ni voix ? Dans ce désert silencieux. Tu désespères de ton soliloque. Faudrait-il danser dans le désert ? Avec le désert ? Devenir l’ami des dunes ? Le familier de chaque grain de sable que foulent tes pas ? La question reste ouverte… En attendant, tu poses un œil sur le ciel en espérant la réponse des étoiles…

 

 

Comment être… être au monde (et avec les autres) si tu ne parviens à être avec toi-même… Qui es-tu (réellement) en ta compagnie… ?

 

 

Pour apprendre à être avec soi-même, il semble nécessaire de trouver sa juste place dans le mouvement du réel. De rester en contact, à chaque instant, avec son univers intérieur (ses sentiments, ses émotions, ses pensées) et le monde extérieur (l’environnement perceptible, les autres êtres et les évènements) en conservant une distance appropriée… Autrement dit, prendre en considération l’ensemble de ces éléments sans leur accorder plus de valeur qu’ils n’en possèdent à nos yeux… Bref, observer et s’observer, juger et se juger, jauger et se jauger, évaluer et s’évaluer, sentir et se sentir, percevoir et se percevoir en conservant un sens de l’humour à leur endroit (un sens du dérisoire non désespéré) et une forme d’autodérision… 

 

 

Tu as le sentiment que nul, en ce monde, ne peut échapper à deux éléments fondamentaux. Chacun est sous l’emprise de puissantes forces antagonistes intérieures et extérieures qui le poussent et le tirent à hue et à dia… condamnant à une forme d’immobilisme, à une ankylose (du moins à une très lente transformation). Et chacun est au prise à de nombreux cycles récurrents qui confinent à la répétition des gestes, des comportements et des attitudes… nous enchaînant (au mieux) à une familiarité du regard et - au pire - à un automatisme routinier… Ces 2 éléments laissent évidemment à penser que tout change en permanence et recommence indéfiniment…  que tout se meut en tous sens et se répète… comme si chaque être était emporté par un mouvement cyclique au déroulement périodique et aux aléas imprévisibles… Une question reste néanmoins en suspens : que faire dans cette tornade… ?

 

 

Entretien de F. Roustand écouté à la radio. Personnage simple et intéressant au parcours singulier, d’abord jésuite, puis psychanalyste (lacanien) et enfin hypnothérapeute. Avoue sans ambages avoir balayé de son vocable (et de son existence) les notions de psychisme et de conscience au profit de la notion de désappropriation de soi en s’inspirant des propos de Wittgenstein, de Socrate, de Montaigne et des expériences du magnétisme animal, du tao, du chamanisme et du zen.

 

 

L’homme moderne évolue dans une société volontariste, angoissée et servile. Un monde d’une effroyable tristesse que peine à dissimuler l’ambiance générale et apparente de légèreté et de frivolité. Notre époque (plus que toutes autres) encourage de façon pathétique et pathologique la volonté et le volontarisme, l’angoisse et les peurs (de tous ordres et de toutes sortes), la servitude, la dépendance, l’attachement et l’aliénation alors que la vie est - ontologiquement - abandon spontané (et sans risque) et joyeuse liberté solitaire et reliée… comment, dès lors, ne pas être condamné à la névrose ? Et toi-même, tu es (peut-être davantage que tous autres), contaminé jusqu’à la moelle…  esclave de l’enfer où te portent ton mental, ton psychisme et tes sempiternelles constructions intellectuelles…

 

 

Au fond, à quoi passes-tu (réellement) tes nuits… ? Tes mots ont-ils quelque valeur ou quelque utilité…? Tu ne peux ignorer que nul ne s’y intéresse véritablement… Quand sauras-tu donc faire bon usage de ta vie… ? 

 

 

« Personne ne fait davantage que celui qui ne fait qu’une seule chose ». I. De Loyola. Faudrait-il alors approfondir une seule chose – celle pour laquelle on se sent prédisposé – pour toucher à l’essentiel ? Creuser le même sillon pour découvrir et actualiser notre potentiel et l’offrir au monde comme notre meilleure et plus généreuse obole ? Mais comment trouver cette chose ? Et comment répondre aux multiples aspirations (souvent d’apparence antinomique et porteuses de forces ambivalentes) qui nous étreignent, nous ralentissent ou parfois nous paralysent… ? Choisir serait-il la réponse… ? Mais quel choix opérer dans la confusion, l’ignorance et l’incompréhension… ?

 

 

Nul ne décide de son existence… seule, la vie tranche, opte, sélectionne - avec bienveillance (une bienveillance qui nous semble parfois cruelle). Seule, la vie, fait advenir pour nous et à notre insu, effiloche, resserre, étire, freine ou interrompt ce qui est (ou était)… Qui est donc aux manettes… ? Ô (grand) marionnettiste, montre-nous le bout de tes fils…

 

 

Lorsque la parole n’est pas encombrée par celui qui la porte, la vie la traverse et s’offre à celui qui la lit (ou l’écoute). Dans le cas contraire, elle se trouve surchargée, maladroite et très médiocrement opérante. Par extension, lorsque notre existence est peu encombrée de nous-mêmes, elle offre à ceux qui la fréquente ou la croise (et à tous ceux qui lui sont familiers), la vie qui nous habite dans toute sa pureté… non entachée par nos désirs, nos attentes, nos bonheurs et nos tourments dérisoires…

 

 

Tu ne vis (tu ne peux vivre) que dans l’imminence - l’éventualité probante - de la rupture. Sans cesse, tu remets ta vie en jeu. Dans un énigmatique quitte ou double. Comme si tu ne pouvais vivre, agir, te sentir exister que dans la plus grande incertitude en remettant ton existence - la poursuite de ton existence - à une entité au-delà de toi-même (à la vie et au destin peut-être)…

 

 

Après plus de 3 mois d’accès mélancolique (d’une insoutenable intensité), tu parviens, à force de recherche fébrile et de lutte âpre pour garder la tête hors de l’eau, à accueillir tes crises d’angoisse. Moult éléments y ont contribué. Parmi eux, 2 semblent avoir joué un rôle fondamental : la prise de conscience de l’existence d’un espace (d’un socle) sécure* avec lequel tu es relié - sans cesse. Et la notion de dépréoccupation de soi, thématique que F. Roustand a impulsé en toi, à son insu… ravivant 2 découvertes que tu avais déjà explorées par tes réflexions intuitives, tes modestes expériences d’expansion de conscience et ton intérêt tenace - et toujours vivace - pour le bouddhisme…

* la base sécure correspond peu ou prou à la compréhension intuitive qu’en cette vie (et après cette vie aussi, bien sûr…) rien ne peut détruire – ni même endommager – notre être fondamental, que seuls le mental et la conscience expérimentent les évènements et les émotions.

 

 

Aujourd’hui, tu as le sentiment que la vie est un jeu – un jeu très sérieux et dérisoire sans risque et sans enjeu – dans lequel chacun doit s’inscrire et progresser en s’amusant. Un jeu sans danger réel où seules nos entraves personnelles restreignent le sens et l’expérimentation du jeu et la compréhension des règles… jeu qui se caractérise sans doute d’ailleurs principalement par son absence de règles et l’incapacité humaine à les définir avec justesse… 

 

 

La vie à ses débuts (dialoguant avec elle-même) : oh ! Comme je m’ennuie… Tiens !  Et si je me divisais à l’infini… En voilà une belle occupation, pas vrai ? Voilà de quoi m’occuper pour une longue… une très longue période… Et la vie (s’adressant à ses futures parties d’elle-même - chaque être en ce monde (et chaque être ailleurs sans doute) : et ce petit jeu devrait les occuper longtemps… Combien leur faudra-t-il de millénaires pour comprendre… Oh ! Comme nous allons nous amuser tous ensemble…

 

 

Il est des noces fraternelles et amoureuses qui s’estompent. Des êtres qui s’effacent peu à peu. Comme si leurs angles si similaires aux nôtres ou si familiers nous gênaient à présent aux entournures. Comme si nos emboîtements passés étaient devenus des entraves à notre progression… 

 

 

L’essentiel réside moins dans ce que l’on vit (fait ou entreprend) que dans notre façon de le vivre. A travers les récurrentes séquences situationnelles et les oscillantes variations intérieures auxquelles nous sommes indéfiniment soumis, sans cesse la vie nous y invite…

 

 

S’insérer dans chaque séquence situationnelle avec un œil panoramique… sans s’exclure et sans visée strictement égocentrique. Comme simple élément du tout. Comme élément mouvant dans le tout en mouvement. A chaque instant toujours nouveau et différent… et à la fois toujours ontologiquement conditionné par les mouvements précédents (leur poursuite et leur actualisation). Bref, le discontinu perceptif (notre regard) et le continu tendanciel (notre histoire dans le temps). Sans compter, bien sûr, la répercussion de chacun de nos regards sur les suivants et leur incidence sur la survenance des évènements…

 

 

Tes poèmes sont à ton image (comment pourrait-il en être autrement ?). Ils sont innocents, maladroits et narcissiques. Insuffisants et encombrés. Voilà ta voix. Et ton souffle. Mais toutes les voix n’ont-elles pas droit au chapitre ? Malgré leur poids et leur portée différente, ne peuvent-elles donc pas toutes s’exprimer… ? 

 

 

Parmi le petit peuple des poètes contemporains, mille visages. Les lyriques, les épris d’épure, les abscons, les partisans du fourbi, les adeptes du simple, ceux du vrai… et les mièvres. Et parmi ces figures familières, 2 grandes familles, celle qui chante sa souffrance et (en filigrane) son ignorance devant le mystère et l’autre qui se fait l’écho de ses trouées énigmatiques dans l’épaisseur terrestre et opaque de la vie et du quotidien.

 

 

Tes poèmes ont l’épure encombrée. Encore trop (beaucoup trop) chargés de narcissisme, de mimétisme, de préciosité, de faux lyrisme, de volonté de plaire et de bien faire…

 

 

Deux éléments fondamentaux ont joué de façon substantielle à ta survie (peut-être provisoire). D’abord la base sécure : la vie est sans risque et sans enjeu. Et son corollaire, s’insérer à chaque instant dans la séquence situationnelle en cours (et toujours en mouvement) sans omettre le renouvellement permanent du regard (à chaque instant). Et la juste place en son sein (dictée par une spontanéité intuitive (voire instinctive) qui prend la mesure limitée de sa propre importance comme simple élément de l’ensemble parmi les autres éléments. 

 

 

Mon dieu ! Que la conscience et la volonté nous emmêlent… Plus nous nous efforçons de comprendre l’inconscient, l’incompréhensible, l’invisible, l’indicible… plus les fils de la pelote s’entortillent. Et s’enchevêtrent. Comme si la pelote se complexifiait... Bref à mesure que nous croyons progresser, le désastre s’approfondit. Et l’ouverture (et l’issue) se dérobent…

 

 

Insertion sans cesse recommencée dans la séquence situationnelle et renouvellement incessant du regard invitent à épouser constamment, et à chaque instant, le mouvement de la vie. Ces 2 éléments permettent d’entrer à la juste place dans son flux perpétuel. Bref, l’attitude inverse de l’immobilité, des attentes et des exigences égocentriques porteuses de réification de l’autre et d’immobilisation de la situation (liée à la volonté d’atteindre un idéal ou le désir de préservation d’un état ou d’une situation jugés globalement satisfaisants)… 

 

 

Emmailloté par le poids du monde, bousculé par la récurrence des cycles, déchiré par l’antagonisme des forces, tu erres presque immobile dans les paysages. Soumis aux sphères, aux spirales et aux puissances rivales comme un funambule sur un fil labyrinthique.

 

 

L’espoir demeure malgré la puissance des marées. Et l’ardeur persiste malgré l’onde de choc. Accroché à l’incertitude comme à un bastingage. Comme à un horizon… 

 

 

Tes pleurs jaillissent par poussées. Et tes larmes déferlent, creusent ton lit de souffrance. Comme des cascades qui ruissellent vers le fleuve des pénitences. 

 

 

Le même flux organique, vitale et invisible s’écoule en chacun et entre tous. Partout où palpite le vivant englué dans son mouvement.

 

 

Emporté par les secousses, l’émotion parfois te disloque. Et te jette sous les ruines que tu t’échinais à construire. Aujourd’hui ton âme disloquée agonise en deçà du charnier. Sous l’odeur de la désillusion flottent les effluves du désespoir et le parfum enivrant de ton cadavre…

 

 

Dans les périodes de fragilité, tu oscilles (souvent) entre 2 dimensions. La dimension égotique qui ressent l’existence du moi. Ce « moi » toujours en quête de piliers existentiels, qui aspire à un idéal (pétri d’exigences et d’attentes à l’égard de l’existence), qui éprouve le besoin de sauver sa peau tant il perçoit son insignifiance devant l’immensité du monde et la dangerosité des autres êtres, incapable d’assumer le vide en lui et qui l’entoure. Et la dimension non égotique qui ignore (ou du moins tend à ignorer) l’existence du moi, lui permettant (ou permettant plus exactement à cette part de la conscience) de s’inscrire dans les successives séquences situationnelles, renouvelant à chaque instant son regard sans éprouver la moindre crainte tant elle se sent détachée de son existence nominative et circonscrite, toujours reliée à sa base sécure (à la vie joyeuse sans risque et sans enjeu). L’interface entre ces 2 dimensions pourrait – peut-être – s’illustrer par la question suivante : qui expérimente la situation externe et les aspects émotionnels (la situation interne)? Est-ce le «moi»? Est-ce l’esprit (la conscience) ? Une partie de mon esprit ? Qu’est-ce que cet esprit qui expérimente ? Qu’est-il exactement ? Et selon l’état et l’intensité émotionnels (le plus souvent liés à la situation extérieure), tu bascules tantôt dans "la dimension égotique"… tantôt dans l’autre…

 

 

Après réflexion, tu estimes que la notion de base sécure peut se subdiviser en (au moins) 2 parties complémentaires. La première, « la vie est un jeu sans risque ni enjeu » n’est accessible qu’au cours des périodes sans grand aléas émotionnel. Cet aspect ne semble d’ailleurs pas perceptible par tous. La plupart des Hommes ne l’a sans doute jamais ressenti (ou encore insuffisamment). Pour ta part, tu ne peux ignorer l’extrême fragilité de cette dimension, révélatrice, évidemment, de la superficialité de ton ressenti. La deuxième partie est le corps – la présence au corps. La nécessité d’habiter son corps. La première dimension s’inscrit dans la psyché (ou la conscience), et la deuxième dans le corps, chacun étant – en cette vie – toujours présent en nous (où que nous allions…). Aujourd’hui tu éprouves de grandes difficultés à être présent (attentif) à ces 2 aspects… le plus souvent, tu n’y parviens pas. D’où une foule de questions. Cette présence-attention s’apprend-elle ? Comment s’acquiert-elle ? Par la méditation ? La relaxation ? L’hypnose ? Le yoga ? Et tu n’as (malheureusement) qu’une bien modeste piste de réponse : la nécessité de développer cette présence-attention dès que l’on prend conscience de s’en être éloigné, emporté tantôt par nos automatismes, tantôt par la routine tourbillonesque de notre quotidien, tantôt par notre égocentrisme narcissique le plus gros grossier, tantôt par nos films mentaux… bref… il nous appartient d’être vigilant… et attentif (si j’ose dire…) aux nombreux écueils qui nous en détournent…  

 

 

Aujourd’hui, les livres de G. Haldas ont perdu leur charme. Et leur résonance. Ecrire même n’a plus le même attrait. Comme si l’écriture était devenue une activité - non secondaire - mais qui ne répond qu’à une nécessité strictement personnelle. Tu n’éprouves plus le besoin de l’exposer au monde. Ni même de te présenter comme auteur-éditeur. Sans pour autant savoir, il est vrai, quelle dénomination t’attribuer…

 

 

Tu vis. Du moins, tu tentes d’y parvenir. Sans identité singulière. Un être non identifié. Anonyme. Et sans doute encore (un peu) malheureux de l’être.

 

 

Ecrire t’aura permis (peut-être), outre de crier dans l’espace désert du monde, d’apprendre à écrire plus juste. Ou disons, d’acquérir une qualité rédactionnelle acceptable…

 

 

Les éléments à venir de ton existence commencent lentement à se dessiner. Comme si tes lubies, tes angoisses, tes recherches cherchaient à se cristalliser en une ou plusieurs activités comme autant de piliers indéracinables pour incarner un savoir…

 

 

Tu notes que tu cherches à te désengluer de la dimension fusionnelle qui t’a toujours étreint. Sans savoir (d’ailleurs) comment y parvenir. Tu cherches à donner une nouvelle (forte et irrésistible) impulsion à ton existence pour permettre à ton être d’apparaître. Obtenir un ego plus équilibré, renoncer à l’absolu, ne négliger aucune dimension humaine, trouver véritablement ta voie. Voilà quelques-unes de tes priorités. Tu sais que le corps, la psyché, la conscience, l’inconscient, la réflexion (la dimension cérébrale) et la pensée intuitive, le toucher (l’haptonomie), le care, la dimension narcissique un rien ambitieuse (cette sempiternelle recherche de statut social), le regard du monde sur ton être, la dimension spirituelle, l’engrammage, tous tes exercices, tes activités et tes angoisses passées (et encore parfois très présentes) y tiendront leur place…

 

 

Tu sens émerger en toi de profonds bouleversements. Les linéaments peut-être d’une transformation véritable (encore un fantasme sans doute… ?). Tu remarques que tes actes et certaines de tes attitudes se modifient. Malgré quelques résistances (tenaces), tes modes de fonctionnement et tes représentations habituelles qui se cabrent. Pourtant, tu sens leur appel déchirant. La nécessité qu’elles ont d’apparaître. Question (pour toi) de vie ou de mort. Il semblerait que tu n’aies le choix. Mais tu n’es pas sans ignorer la bêtise d’un enthousiasme outrancier et les dangers d’entretenir quelque espoir en matière de transformations profondes et définitives. Si elles adviennent, elles seront, de toute évidence, en deçà de tes exigences. De simples transformations partielles et toujours provisoires. Il te faut donc, sache-le, laisser advenir ce qui doit l’être sans rien exiger ni précipiter…

 

 

Un titre pour tes pages à venir (dans un futur plus ou moins proche  si tu continues d’écrire…) : Notes de tiroir… celui du bureau où elles seront rangées. Alors pour quoi vouloir donner un titre à ces notes ? Serait-ce dans l’espoir de les voir publiées ? Sans doute. Toujours tenaillé par cette ambivalence…    

 

 

Tu n’as, en réalité, écrit qu’un seul et même livre… et - en définitive - qu’une seule et même phrase. Une simple interrogation : comment vivre la condition humaine ? Une question qui invite, bien sûr, une réponse en mesure d’accueillir l’ambivalence qu’elle sous-entend : comment l’accepter et en sortir… ? A ce titre, il ne te semble pas idiot de proposer l’hypothèse suivante : pour en sortir, il est nécessaire de l’accepter. Condition préalable, évidemment… 

 

 

Il est des questions d’importance en cette existence. L’une d’elles est sans doute de définir la frontière sans cesse fluctuante de l’échange. Entre le donner et le recevoir. Autrement dit de savoir jusqu’à quel point il nous est possible d’offrir (de l’énergie, du temps, de l’attention, de l’écoute…) à l’Autre, aux autres et au monde sans en souffrir - ou plus exactement - sans que la dimension narcissique (ou égocentrique) en nous en souffre excessivement (souffrance occasionnée, le plus souvent, par le manque de réciprocité…). Ne sommes-nous pas sans cesse en butte aux autres, à notre étroitesse et à la leur ? Que prendre et que leur donner… ? Comment ? Et jusqu’à quel point ? Quelle attitude adopter en ce monde où chacun est enclin, en général, à utiliser l’Autre sans rien offrir en échange ? Il semblerait qu’une véritable authenticité (avec soi) soit nécessaire pour ne pas se leurrer sur nos aptitudes… Comme est sans doute nécessaire et utile de trouver ses propres sources de ressourcement, indépendantes du contexte et de l’environnement. Question subsidiaire (d’importance) : comment repousser la frontière de son étroitesse… ?   

 

 

Note suppl. : comment s’imprégner de façon stable et profonde de l’idée que le don est une extraordinaire façon de recevoir ? Très grossièrement d’abord car l’acte de donner élargit l’étroitesse de celui qui offre. Il permet de travailler à l’érosion du moi… concept, certes, illusoire mais qui donne si souvent l’impression d’être une entité inentamable et excessivement présente…

 

 

Toujours à te poser mille questions. Pour trouver des règles à vivre. Des règles de vie. Et les lois de l’existence. Au lieu de vivre, pauvre idiot…

 

 

Il est vrai que lorsqu’un homme déclare : je suis heureux… il faut entendre : je suis narcissiquement (ou égocentriquement) heureux… Autrement dit… un homme est (ou se sent) heureux lorsque ses désirs personnels (ou narcissiques) sont satisfaits (ou globalement satisfaits). Il est plus rare que cet énoncé sous-entende le vrai bonheur où le « je » a disparu. Ce bonheur-là (on devrait d’ailleurs plutôt parler de joie) éclipse toute notion du « moi », le « je » n’existe plus, il s’est dissous dans la séquence situationnelle  de la vie en mouvement… malheureux, nous sommes… et heureux, nous ne sommes pas… Malheureux, vous êtes… et heureux, vous n’êtes pas… d’où la fâcheuse propension de l’Homme à s’attacher au malheur (à ses malheurs) et ses résistances à s’en détacher… L’Homme est si effrayé à l’idée de ne plus exister… si « je », en effet, n’existe plus alors « qui suis-je ? ». Confronté à la question identitaire à la fois incontournable et effrayante. Terriblement effrayante…

 

 

Notes à propos des sources de ressourcement. Hormis sans doute la base sécure fondamentale (la vie est un jeu sans risque ni enjeu), garante de toutes les autres, il n’existe sûrement in fine aucune base sécure valable (elles peuvent être diverses mais demeurent transitoires) y compris s’inscrire dans la séquence situationnelle avec un regard sans cesse renouvelé. Il semble évident qu’une source de ressourcement (digne de ce nom) doit - pour être valide - s’autoalimenter de façon permanente (et non que celui qui se ressource ait besoin de période d’isolement, de solitude ou de je-ne-sais-quoi-d’autre pour retrouver la force, l’énergie, la patience de retrouver le monde et de rétablir des relations à autrui)… voilà sans doute pour quoi les bouddhistes – entre autres – posent la question suivante : qui expérimente ? Qu’est-ce que l’esprit ? Et évoquent aussi évidemment l’illusion du moi, combinaison d’agrégats sans consistance aucune ni indépendance, bref sans existence propre. Voilà pour quoi ils insistent tant également sur l’attention (être attentif à chaque instant). Mais comment se défaire de cet agglomérat illusoire qui emprisonne notre regard et entache nos actes… ? Une seule réponse (pour l’instant) : revenir à l’attention dès que possible à tout moment de l’état de veille… et s’y exercer avec patience et persévérance… voilà une bien maigre et peu consolante réponse, n’est-ce pas ? Sans compter, bien sûr, les périodes de crise émotionnelles submergeantes qui nous clouent à une souffrance indicible où l’attention n’est plus à même d’être, si j’ose dire, présente…

 

 

Nul n’existe véritablement. Tout n’est que manifestation de la vie. Chaque forme, chaque chose, chaque être. Et chacun sera amené à le comprendre et à l’incarner lorsqu’il se sera totalement éprouvé. Jusqu’à ses dernières limites. Jusqu’à ses derniers retranchements (ses ultimes retranchements égotiques). Jusqu’à ses dernières résistances identificatrices. Il n’en demeure pas moins que chacun a le sentiment d’exister, d’éprouver des plaisirs, des joies et des souffrances. Mais qui éprouve réellement ? N’est-il pas nécessaire de se poser la question ?

 

 

Certains êtres éprouvent une hypersensibilité à la souffrance. Elle leur est insupportable. Ils la ressentent de façon si aiguë et si intense qu’elle ne leur offre aucun choix. Nulle alternative. Il leur faut mourir. Attenter à leur vie ou mourir à eux-mêmes (abandonner leur identification au moi). Ceux qui trouvent la force* de résister au suicide sont portés par un élan vital qui les amène à opter pour le renoncement à soi. Dans cette démarche, ils comprennent progressivement que la souffrance (leur souffrance) n’a aucune dimension réelle (ni aucune dimension personnelle). En effet, si le « je » n’est plus éprouvé comment entité réelle et autonome alors il ne peut éprouver la moindre souffrance… (comment pourrait-on  ressentir si on n’existe pas… ?).

* Le terme est sans doute impropre. La volonté n’intervient ici d’aucune manière. Seuls, sans doute, quelques prédispositions antérieures, le contexte et les possibilités d’accès aux ressources intérieures permettent de traverser la tentation du suicide.

 

 

Le renoncement à soi ne peut, bien sûr, advenir du jour au lendemain. Mourir à soi-même est un processus long et douloureux où le sujet alterne les phases égotiques et les phases non égotiques. Dans les premiers temps, le « je » n’est plus toujours totalement éprouvé comme une entité réelle stable et indépendante. Et au fil de la croissance, il l’est de moins en moins… moins durablement. Et moins intensément. Il est donc plus à même de supporter les inévitables aléas (et fluctuations) de l’existence…

 

 

Note suppl. La frontière qui sépare le territoire du renoncement à soi et la contrée habituelle du «moi» (perçu comme entité réelle) est large et étendue. Elle comporte, semble-t-il, de nombreux points de passages successifs (et très douloureux) où le marcheur doit se départir de ses couches identificatrices et protectrices qui entravent sa progression. Et lui interdisent de franchir les différentes portes qui mènent au territoire suivant. Et il pérégrine ainsi, de porte en porte, se voit contraint de traverser toute la largeur de la frontière jusqu’à ce qu’il soit si entièrement nu qu’il ne reste rien de lui-même… au dernier pas, il atteindra alors l’autre rive. L’autre rive où tout est pareil. Et tout semble différent.

 

 

Note personnelle. Ô toi, marcheur, quand verras-tu l’autre rive ? Quand atteindras-tu la contrée radieuse où le soleil brille le jour et la nuit ? Et où les étoiles scintillent et s’éteignent à chaque instant…

 

 

Note suppl. sur la traversée de la frontière. Au cours de ces passages douloureux, le marcheur est partagé entre un découragement total, un désespoir terrifiant et un élan vital très souterrain. Très lointain. A peine perceptible. Le premier sentiment l’invite au suicide, le second à poursuivre son effort en dépit des grandes souffrances éprouvées, à persévérer dans la tourmente jusqu’au bout de ses forces, de continuer à creuser malgré la chair à vif, à s’abandonner avec confiance (bon gré mal gré) en dépit d’un sentiment extraordinairement aigu d’insécurité. Le marcheur est cerné de toutes parts par le renoncement. Nulle autre option que l’abandon : la mort corporelle ou la mort à soi (ou du moins à une partie de soi-même). Aussi comment ne pas éprouver, lors de cette traversée, de grandes souffrances et un insupportable sentiment d’insécurité… ? Qui, parmi les hommes, pourrait avancer sans peur dans cet espace des confins ? Qui, parmi les hommes, pourrait s’aventurer sans crainte dans une contrée où ne règne que l’incertitude (l’incertitude la plus totale)? Qui, parmi les hommes, pourrait poursuivre sa marche, pas à pas, sans avoir maille à partir avec les tensions, les luttes, les conflits et les résistances en se voyant contraint d’abandonner ses désirs narcissiques et égocentriques, ses attachements, ses possessions, son instinct de conservation, ses  identités, ses certitudes… ? Nul homme ne peut traverser cet intervalle dans la paix, la joie et la sérénité. Et celui qui affirme (ou prétend) le contraire est un sinistre imposteur…

 

 

Tes livres n’ont aucune audience. Et tu continues néanmoins d’écrire. Il devient clair que l’écriture prend caractère d’instrument vital. Comme si la vie avait choisi cette activité pour que tu apprennes à devenir pleinement homme… à poursuivre ton chemin afin d’incarner  - dans ta forme vivante singulière -  la vie-même…

 

 

Tu ne peux ignorer la dimension sacrificielle de l’écriture. Celui qui écrit dans le but avoué de résoudre l’immense énigme de la vie sacrifie (d’une façon ou d’une autre) son existence. Il renonce, le plus souvent, aux dimensions et ambitions humaines les plus fréquentes : la carrière professionnelle, la famille, les menus plaisirs du monde, l’honneur des foules, les gloires faciles et éphémères. Et consacre toutes ses forces, toute son énergie et toute son existence à sa quête et à son œuvre. Tente avec pugnacité, opiniâtreté et acharnement (excessif sans doute) de percer le mystère. Tâche impossible et peine perdue penseront d’aucuns. Mais celui qui écrit n’a rien choisi. La vie a décidé pour lui. A son insu. Il a beau y résister. Elle ne cesse de s’y acharner…

 

 

Tenter d’écrire la vie et tenter de la comprendre par la pensée (fut-elle intuitive) n’est évidemment un but en soi. Elle n’est, outre une tentative d’atténuer l’angoisse existentielle, qu’un instrument destiné à mieux vivre l’existence et la condition humaine. Et tu sais qu’il te faudra, à un certain stade de tes recherches, délaisser l’écriture et la pensée au profit du geste et de l’être. Bref, incarner tes découvertes. A moins, évidemment, que ces dernières ne s’inscrivent progressivement en eux…

 

 

L’Homme est soumis à une multitude de dimensions. A des forces submergeantes (qui proviennent de ce que l’on nomme coutumièrement l’inconscient), à la matérialité (son corps et les objets), à des exigences égotiques (pyramide de Maslow), à la prégnance de la conscience, de la raison et de l’intelligence (à la puissance de son mental), à sa profonde ignorance, à la quête d’un sens (du moins d’une cohérence) de son existence, au besoin de conquête et de dépassement. Il est soumis à la finitude, à son aspiration (consciente ou non) d’Absolu, à de nombreuses entraves et de multiples potentialités, à une foison de qualités et de travers, à la confusion et à la clairvoyance, à de profonds et innombrables paradoxes et à une grande ambivalence… mais aussi, évidemment, au monde, à son environnement, aux autres etc etc etc. Aussi, en matière de conduite de vie, de philosophie de l’existence et de thérapie (résolution de problématiques), aucune dimension de l’homme ne doit être négligée. Toutes les composantes humaines doivent être prises en compte et considérées…

 

 

En décortiquant (de façon assez superficielle) quelques disciplines de sciences humaines (philosophie, psychologie, psychothérapie…), tu es effaré par le nombre impressionnant de théories. Chacune semble née de la subjectivité personnelle de son créateur (ou de ses créateurs) influencé(s) par son (leur) existence, sa (leur) démarche, son (leur) histoire, sa (leur) structure de pensée, ses (leurs) intuitions, sa (leur) réflexion, son (leur) époque etc etc etc proposant une approche du réel, une solution à vivre et/ou une méthode pour être (et mieux être) au monde, invitant chacun à s’y conformer ou à s’en inspirer. La plupart des hommes qui ne sont nullement des chercheurs (de vérité) par manque d’élan, de courage ou de prédispositions naturelles deviennent alors adeptes de telle ou telle école ou puisent dans quelques-unes pour composer leurs propres formules. Mais aucune de ces théories et méthodes n’est en mesure d’appréhender de façon satisfaisante (réellement et exhaustivement) la vie, ni même en mesure d’aider durablement, profondément et de façon stable et définitive quiconque. Chacun doit (ou devra) chercher par lui-même ses propres issues en se frottant à la matière brute de son existence, de son individualité, de son environnement, de ses rencontres, de ses difficultés, de ses joies, de ses obstacles, de ses espoirs, de ses désillusions, de ses souffrances… Et qu’on le souhaite ou non, il en est ainsi… 

 

 

Il existe sûrement un étrange parallèle entre le vide et la forme* (autrement dit entre la matérialité et l’espace) dans la dimension intérieure (perçue en tout cas comme telle) et la dimension extérieure (idem). Comme si les pensées et les émotions étaient des formes immatérielles toujours en mouvement - plus ou moins rapide - dans l’espace vide de la conscience et les êtres et les objets des formes matérielles eux aussi toujours en mouvement - plus ou moins rapide - dans l’espace vide du monde (thématique à développer).

* Si conscience (espace intérieur) = espace (espace extérieur). Et si pensées et émotions (dans la conscience) = objets et êtres (dans l’espace du monde). Et si la forme est (=) vide et la vide est (=) forme. Alors ??????

 

 

Il semble évident que le corps, la corporalité, les objets ne constituent des entités autonomes et étanches. Leur enveloppe n’est, évidemment, qu’une frontière apparente entre ce qui semble être à l’intérieur et ce qui semble être à l’extérieur… bref, toute enveloppe est perméable. Et toutes les formes du monde extérieur sont poreuses…

 

 

Note suppl. Ce commentaire un peu trivial t’amène à penser que la dichotomie entre mondes extérieur et intérieur perd toute validité. Comme perd toute légitimité la tentative (avortée) d’analogie entre les formes du monde extérieur et celles du monde intérieur. En effet, si les formes dites du monde extérieur sont poreuses et leur enveloppe est perméable, l’intérieur et l’extérieur perdent leur caractère tangible. Leur frontière devient (plus) difficile à définir et à cerner. Ou du moins ces formes et leur frontière deviennent abstraites. Sinon purement conceptuelles (évidemment).

 

 

Note suppl. En outre, si les formes dites extérieures (les êtres et les objets) ne cessent d’échanger (entre elles) et de se transformer en modifiant la combinaison et l’organisation de leurs éléments dit internes par prélèvements ou évacuation d’éléments (ou de matière) sur les formes dites extérieures (à elles-mêmes)… sans compter, bien sûr, la transformation de leurs propres éléments (évidemment, le terme « propre » est impropre… mais passons…), il n’existe aucune raison pour que cette porosité des formes, cette perméabilité des enveloppes et ces échanges permanents n’existe pas aussi entre les formes du monde dit intérieur (les pensées et les émotions). Les exemples en la matière (si j’ose dire) sont innombrables… cf les «contagions » émotionnelles entre individus

 

 

Notes suppl. Il est évident que les objets (matériels) du monde s’entrechoquent, se frôlent, se croisent, interagissent dans l’espace du monde et ne cessent d’échanger entre eux. Comme le font sûrement les objets intérieurs (immatériels) dans la conscience. Mais dans la mesure où l’intérieur et l’extérieur ne sont que des concepts toutes les formes (qu’elles soient considérées comme extérieures ou intérieures) traversent toutes les frontières… et de quelle source tirent-elles leurs mouvements ? De l’énergie… et hormis ce poncif, tu ne sais plus que dire…

 

 

La lecture d’Itsuo Tsuda (ses ouvrages sur le katsugen undo et le Seitaï) sera sans doute fructueuse. Quelques intuitions te permettront peut-être - tu l’espères vivement - d’établir quelques liens avec tes misérables découvertes. Tu n’as guère d’autres procédés pour faire progresser ta compréhension. Intuition après intuition, tu chemines… tu n’as d’autres béquilles… ou d’autres bâtons…

 

 

Question suppl. Quels sont les liens entre les objets et les êtres dans le monde ? Comment interagissent-ils entre eux ? De quelle source tirent-ils leurs mouvements ? De l’énergie… Quels sont les liens entre les objets et l’espace ? Les objets se meuvent dans l’espace sans en être séparés… et sans d’ailleurs qu’il y ait de frontières entre eux et l’espace (hormis leur enveloppe apparente). Sans espace, les objets ne pourraient interagir entre eux. 

 

 

Tes livres ne sont en définitive qu’une trace de ton passage d’Homme en cette vie sur cette terre…

 

 

Pour que la vie advienne (en nous) avec spontanéité… pour apprendre à en devenir le canal le plus juste, il est sans doute nécessaire de ne pas négliger l’aspect technique du (ou des) domaine(s) vers lequel (ou lesquels) on se sent naturellement porté(s) ou disposé(s). En particulier s’ils appartiennent à la sphère créative et expressive ou s’ils s’inscrivent en lien aux autres êtres… Mais sans un authentique travail sur soi pour se libérer de ses apprentissages, de ses entraves, de ses obstacles, bref pour apprendre à désapprendre… on ne peut espérer atteindre l’authenticité spontanée, le geste (ou l’agir) juste, libre et approprié…  Il en est de notre activité principale en particulier et de notre façon d’être en général. Mais ces formulations ne sont que charabia trompeur… elles égarent davantage qu’elles n’éclairent… dans la mesure où toute activité se manifeste bien entendu dans un rapport au monde, à l’autre et à soi-même et que l’être est plus essentiel que l’activité (aussi noble soit-elle)… chacun fait évidemment ce qu’il peut et croit juste… et nul, quoi qu’il fasse, ne peut s’exclure de ce double processus de transformation individuel et collectif… dans la mesure où chacun est source de changement, d’ajustement et facteur de transformation pour les autres, contribuant ontologiquement (du fait même de son existence) au mouvement de la trame (qu’est la vie).

 

 

Note à propos d’un authentique travail sur soi. Que peut-on entendre par cette formule (un peu fourre-tout et sans doute un peu creuse) ? Je l’ignore. Je suppose qu’il existe plusieurs degrés d’approfondissement que je serais bien en peine de hiérarchiser (même si, il est vrai, je serais enclin en la matière à quelques a priori…). Qui, après un travail analytique de longue haleine, se targuera de se connaître ? Qui, après quelques lectures et stages de développement personnel ; qui, après avoir pratiqué telle ou telle discipline (ésotérique, religieuse, spirituelle…) seul ou auprès d’un maître (et en toutes contrées, les disciplines sont légions…) ; qui, après une expérience mystique ? ; qui, après un long cheminement… etc etc etc.

 

 

De nombreux critères existent pour apprécier (d’aucuns diraient évaluer…) le degré de sa progression sur le chemin intérieur. Inutile de les énumérer. Il me semble plus bénéfique de n’en retenir qu’un seul : est-ce que j’accepte davantage la vie comme elle arrive ? Ou autrement formulé : mes résistances à la vie telles qu’elles se présentent (à moi) sont-elles moins prégnantes et moins durables ? A ce titre, notons les précieux encouragements de la vie qui, par ses cycles répétitifs, ne cesse évidemment de nous offrir l’occasion de remettre notre tâche sur le métier…

 

 

Le cheminement intérieur n’est évidemment pas une course (ni contre les autres ni contre soi-même…). Et à ceux qui seraient tentés de trouver la meilleure discipline ou la meilleure méthode pour progresser, il serait judicieux de leur dire qu’il y a - bien évidemment - autant de formules que de chercheurs. A chacun d’explorer et de trouver les éléments qui composent cette formule (non stable)…

 

 

En matière de cheminement intérieur, d’aucuns aimeraient peut-être savoir s’il existe un chemin et une destination finale (avec son corollaire fantasmé de territoire stable et sécurisé). Que répondre ? Il n’existe sans doute d’autre chemin que le pas que l’on effectue à chaque instant… certains pourtant (dont je suis encore… eh oui ! décidemment… mes avancées sont bien médiocres…) rétorqueront qu’il existe de toute évidence une progression, une perception temporelle linéaire et une ipséité qui laissent à penser que chacun suit un itinéraire, franchit des étapes pour parvenir à un seuil et est censé arriver à une destination, accéder à un territoire qui marquerait la fin d’un chemin… Que leur répondre ? Il existe, en effet, une perception temporelle linéaire mais il existe également d’autres perceptions temporelles… chacun, selon son degré de mûrissement (et ses capacités), prendra en compte celles dont il a conscience… je n’ai pour l’heure (si j’ose dire…) d’autres conseils…

 

 

En dépit de toutes les ratiocinations qui couvrent ces pages, vous ne trouverez nul conseil véritable dans ces lignes. Nul, je crois, ne peut donner de conseils valides. On ne peut que témoigner de ses recherches. De son expérience. Et fournir (au mieux) quelques explications. Mes ouvrages encourageront seulement les pas de ceux qui cherchent… et chacun de mes livres trouvera ses lecteurs (et contribuera modestement parmi mille autres éléments à trouver quelques réponses) lorsqu’ils traverseront une période analogue (analogue et non semblable) à celle où je les ai, moi-même, écrits.

 

 

Tous ces mécanismes et ces phénomènes perceptifs, je les comprends et les ressens, il va sans dire, assez superficiellement. Je ne les ai pas véritablement vécus. Comme si je ne parvenais encore à franchir ce pas. Un saut abyssal sûrement…

 

 

Il est des périodes où l’on est contraint de privilégier un domaine, une activité ou une sphère particulière de la vie humaine, mais il me semble essentiel de ne jamais négliger les autres (domaines, activités, sphères). Bref, n’abandonner aucune des dimensions de l’Homme.

 

 

Il semblerait que les rencontres avec le monde nous façonnent de façon invisible. Et souterraine. Sous les échanges de surface (de façade à façade) se trament des enjeux primordiaux qui échappent à notre conscience. Pour y avoir accès, les mettre à jour (les conscientiser) et les actualiser, l’espace réflexif et intuitif solitaire paraît essentiel. Sinon incontournable.

 

 

Outre la recherche effrénée de la vérité (ou disons plus humblement de la compréhension de la vie), tu écris aussi en grande partie dans l’espoir de toucher le cœur de l’Autre. Celui qui, un jour, te lira. Tu écris dans l’espoir de la rencontre. Bref, tu écris dans l’espoir de remplir ton rôle d’humain… 

 

 

La prose de F. Roustang et C. Rogers coule fluide et simple. Nette et sans artifice. Loin de tout jargon technique. Comme si leur expérience de vie les avait suffisamment imprégnés pour que sorte naturellement et spontanément une parole dépourvue d’entraves. A la lecture de leurs ouvrages, tu es étonné aussi par la quasi-absence de mentalisation, d’intellectualisation… comme si elle nous parlait d’inconscient à inconscient ou d’être à être en empruntant un canal invisible et mystérieux (souterrain ?). Et dans le même temps, tu notes une sorte d’indicibilité de leur parole… comme si les mots n’étaient véritablement en mesure de fixer, d’exprimer le contenu de leur savoir… A mille lieux du verbe pompeux des intellectuels traditionnels…

 

 

Assumer ce que l’on est au moment où cela advient, voilà peut-être l’un des secrets de toute authenticité… ce qui suppose que l’on ne culpabilise d’aucune façon au sujet des préjudices éventuels sur autrui (toute action implique, de toute façon, des conséquences). Et qui d’ailleurs peut présumer de leurs dimensions positives ou négatives puisque nul n’a le pouvoir de les replacer par anticipation dans un cadre temporel si large qu’il pourrait les entrevoir… mais que faire, en la matière, des désirs inconscients, qui par définition, ne sont pas consciemment perçus et qui orientent une grande part de nos attitudes, gestes, comportements, paroles et pensées… ? Les laisser être sans s’en soucier… conscientiser les plus grossiers pour atteindre un seuil de désirs inconscients « acceptable »… ?     

 

 

Le vouloir inconscient est une puissance créatrice, inventive et dévastatrice quasi sans limite. A ses côtés le vouloir conscient est dénué de pouvoir. Une ordonnance de petit chef à une armée de brindilles dans le feu de la vie. Vite consumée. Et anéantie.

 

 

Vie, naissance et mort : 3 évènements fondateurs et essentiels pour l’œil esseulé pris dans la tourmente des forces, des cycles, dans le tourbillon incessant des batailles, des querelles et des conflits. Et 3 infimes séquences pour les yeux alentour (ceux qui nous entourent)  et au regard du flux permanent du mouvement vital : la vie.

 

 

Tu éprouves un sentiment de fraternité spontané pour les électrons libres, les chercheurs de vocation personnelle qui tentent, par leur recherche, leur sensibilité, leur existence et leurs prédispositions naturelles, de mettre en œuvre - de façon souvent hésitante, anonyme ou/ et mal reconnue ou voire fort décriée par les gardiens du temple et des citadelles - un système d’aide pratique et/ou théorique (tu te sens plus proche d’eux lorsque les deux sont réunis) destiné à aider l’Homme (les hommes contemporains et les hommes à venir) à mieux-vivre-et-être-la-vie…  

 

 

Il faut aller vers ce (et ceux) à quoi nous porte notre sensibilité. Sans rien négliger. Ni les autres. Ni le reste. Eh oui, bien sûr ! Encore une évidence !

 

 

Lorsque ton angoisse n’a plus de chair à mastiquer ou qu’elle ne parvient plus à se contenter de son bout de gras, elle s’abat sur n’importe quel cadavre du passé ou moribond à venir ou tire de l’imaginaire quelques os à ronger… pour apaiser sa voracité. Et la bougre a l’appétit coriace… comment ne pourrait-on pas avoir la dent dure contre elle… ?

 

 

Quand la vie te traverse, quelque chose t’habite qui n’est ni gauche ni emprunté… mais qui t’est donné… qui lui et te donne une dimension, une valeur et un élan naturels, authentiques et spontanés… bref un mouvement juste et approprié… qui s’inscrit avec fraîcheur, simplicité et aisance dans le flux de la vie…

 

 

Il faut parfois se laisser glisser dans le creux du monde…

 

 

Il n’existe aucune vérité en matière de chemin (existentiel ou intérieur). Chacun doit creuser à chaque pas. Tantôt face contre terre. Tantôt les yeux tournés vers le ciel. Tantôt parmi la foule des autres visages. Tantôt dans son ornière silencieuse et isolée recouverte de toutes les désespérances. Malgré notre perméabilité et toutes les béquilles du monde (qui s’avèrent parfois de vrais – mais transitoires – appuis), la sente demeure solitaire. Et énigmatique.

 

 

Il faut éprouver la condition humaine jusqu’en ses tréfonds pour apprendre à devenir un Homme…

 

 

Il te plairait (voilà en vérité ta véritable aspiration !) de faire de chaque geste de ton existence un poème. De n’ouvrir les lèvres que pour célébrer la vie (et le monde). De voir ton regard refléter à chaque instant la profondeur intérieure et la beauté alentour. La légèreté et le rire bienveillant sous-jacents. Que ce regard poétique résonne en chacun de tes gestes, de tes pas et de tes paroles. Et que tout puisse résonner en toi avec tant de force et d’intensité pour rejaillir sur le monde et les êtres…

 

 

Chaque crise existentielle est une invitation (perçue au cours du processus comme une exhortation brutale et douloureuse) à se dévêtir de ses oripeaux… des accessoires superflus de son bagage… pour que s’ancre en soi (en son être) la densité de ce sentiment d’allègement extérieur (comme par compensation et rééquilibrage peut-être de la « perte »…) et qu’il devienne partie intégrante de son être…

 

 

Tu as l’âme d’un apprenti (d’un éternel apprenti solitaire) qui tente de goûter à toutes les expériences du monde (en rechignant parfois tant tu crains les plus douloureuses – celles qui bouleversent tes plus solides ancrages). Bien davantage que celle d’un disciple. Tu n’as goût pour aucune école. Ni aucun dogme. Ni aucun collectif. Seul t’intéresse de défricher le terrain de tes expériences pour forger ta propre doctrine. Tenter de retracer l’itinéraire de ta recherche et de ta pratique (tous azimuts) pour essayer d’en tirer quelques lois, quelques règles qui pourraient servir à d’autres.

 

 

Il y a en toi (et en chacun) un fond de violence et de bonté. Tant de forces antagonistes. Tant d’ambivalence. Et d’ambiguïté. Et ta tâche doit consister à ne rien rejeter, ni rien délaisser mais à user de ces énergies de façon juste et appropriée (autant que tu puisses le sentir). Autrement dit leur permettre de s’exprimer dans des sphères et des dimensions adéquates. Ainsi la violence, par exemple, ne doit être contenue, ni réprimée mais elle doit se manifester… même physiquement dans un domaine adapté (sport de combat, efforts physiques…). Surtout ne pas se tromper d’ennemi (pour la violence) ou de cible plus généralement. Comme la douceur, comme toutes choses ressenties… il faut qu’elles puissent s’exprimer. Et la meilleure façon pour qu’elles puissent s’exprimer est d’insérer chaque sentiment et émotion, toutes choses ressenties dans l’environnement idoine. Rester présent, à chaque instant, au mouvement de la vie pour savoir ou plutôt ressentir si une émotion ou un sentiment peut s’exprimer ou pas. Il semble clair que toutes les situations ne se prêtent guère à la manifestation de certaines choses. Selon leur contexte, l’humeur, la sensibilité des êtres qui sont présents…). Il serait peut-être alors judicieux de diversifier ses activités, sphères et univers pour que ses différents penchants puissent tous trouver un lieu d’expression. Agressivité dans un dojo, agressivité cathartique dans un film d’action… etc etc etc.

 

 

Pourquoi le japon et le zen exercent-ils sur toi tant de fascination ? Tous les arts zen et l’esprit zen… méditation, philosophie, psychologie, arrangement floral, tir à l’arc, arts martiaux, art du thé, art du poème court, calligraphie… tu aimerais trouver tes propres domaines désencombrés de leur folklore historique et culturel. Ou mieux encore qu’ils s’inscrivent dans mille traditions différentes considérant d’un œil égal le passé, le présent et le futur. Mais tu n’ignores pas qu’emprunter une seule voie (une seule tradition) et non se perdre et se diluer dans plusieurs semble être, aux yeux de certains, le plus sage garant de franchir, expérimenter et réaliser toutes les étapes que chacune propose. Un seul hic te concernant : tu ne sais quelle voie emprunter sinon celle de poursuivre ton propre chemin en avançant sans vraiment savoir où tu te diriges… tu ne connais ni la destination, ni même l’étape suivante… et tu tombes à la moindre ornière…  voilà peut-être ta voie…

 

 

Il faut se méfier des enthousiasmes vifs et soudains. Ils retombent - le plus souvent - comme des soufflés. N’empêche… Et quand bien même, il en reste un élan qui - certes - s’essouffle mais qui doit, je le suppose, demeurer quelque part en soi… 

 

 

Tant d’intuitions te traversent parfois… et si souvent tu les ressens avec tant de force et de conviction qu’elles te donnent l’illusion d’atteindre La Vérité… les considérant alors comme des dogmes presque aussitôt remplacés par de nouvelles intuitions qui s’avèrent tantôt des désaveux tantôt comme des confirmations approfondissantes

 

 

Il ne faut rien privilégier. Ni un domaine, ni un sentiment, ni une sphère, ni un être, ni un état, ni une émotion, ni une activité au détriment des autres. Mais permettre à tout d’advenir (si cela advient) en lieu et instant opportuns.

 

 

Les crises nous rendent humble. Ou plutôt nous obligent à un peu d’humilité…

 

 

Tu te promets (toi qui détestais les films) d’aller beaucoup plus régulièrement au cinéma. Totalement ébahi sur son pouvoir cathartique. Un film permet non de s’évader (encore que) mais de vivre avec intensité (pour peu que le film nous plaise) tant d’émotions et de sentiments que l’on en sort à la fois rassasié et rasséréné… tu en veux pour preuve l’effet absolument bénéfique du dernier samouraï, un film dont tu aurais sans aucun doute raillé le degré zéro de la bêtise, du bon sentiment facile et de la figure caricaturale du héros. N’empêche… tu l’as regardé avec un autre œil – d’un œil différent – et tu en sors bluffé par la force et la vérité qui s’en dégagent… aussi bêtifiant qu’il puisse sembler à tous les regards méprisants… 

 

 

G. Haldas te fait parfois (et de plus en plus, il est vrai) l’effet d’un vieux grincheux au prise avec ses angoisses et ses obsessions qui note toutes pensées en mesure de l’apaiser brièvement… et qui en se fixant ne fait sans doute qu’accroître ses névroses… Tu aimerais lui écrire pour le lui dire. Et aussi ne pas finir comme lui…

 

 

Tu remarques avec surprise, en cette crise existentielle profonde où tu es enfoncé depuis de longs mois, que l’écriture de tes expériences te semble moins importante que ta volonté de poser quelques jalons pour les hommes d’après et/ou ceux qui pourraient te lire… tu sens aussi qu’il est temps à présent d’incarner ta parole. Autrement dit que tes pages se transforment en geste… tu imagines néanmoins que tu continueras d’écrire… mais tu l’espères avec moins de frénésie… qu’une partie des mots (ceux que tu ne trouveras plus nécessaires de fixer) pourront intégrer la profondeur de ton être. S’incarner dans ta façon d’être…

 

 

Chaque humain porte en lui non seulement le premier homme apparu en ce monde mais les germes du dernier hominidé qui quittera cette terre. 

 

 

Tu as le sentiment qu’il existe, en définitive, 2 sortes d’hommes : ceux qui enjoignent leur raison à la connaissance pour apprendre à vivre (à être vivant et au monde) avec ses corollaires entravants (la dualité, la peur, le doute, le besoin de contrôle… sur la vie, l’avenir, l’environnement ou pire la volonté de puissance - voire de toute-puissance) et ceux qui accordent leur confiance à la vie et son corollaire favorisant - ils se laissent porter sans angoisse vers l’incertitude, traversent les évènements sans souffrance excessive. Les hommes peuvent choisir cette seconde voie pour maintes raisons, bien que souvent les 2 se mêlent. Il existe néanmoins 2 grandes sous-catégories. Ceux qui la choisissent par instinct, frivolité, fatalisme ou ignorance – se laissant guider selon leur disposition naturelle et ceux qui l’adoptent après avoir achevé, en partie, un long travail de compréhension… qui les a menés au seuil du territoire humain ordinaire…  

 

 

Notes sur les arbres, les fleurs et les brins d’herbes. Il leur suffit de se sentir vivant pour trouver leur propre formule : où, quand et comment trouver leur subsistance pour croître selon leur capacité, leur forme et leur environnement. Peu d’hommes semblent y parvenir… en particulier avec le développement de la pensée, vivre leur est devenu une incroyable et difficile épreuve… et parfois une tâche impossible…

 

 

Tu remarques (avec effarement) combien les hommes - l’homme de la rue, monsieur tout le monde et l’homme public, gens de radio, des médias, auteurs, philosophes… - adoptent un discours et agissent selon un fond substantiel de normativité (ce qui devrait être). Notion révélatrice de leurs préférences, de leur façon d’appréhender le monde, de leurs attentes, de leur ignorance, de leur prétention (à connaître), voire de leurs exigences… Nul ne pourra t’empêcher de penser que toute normativité (même celle mise au service d’un bien présupposé supérieur ou d’une situation apparemment plus enviable) est une violence. Et même d’une violence inouïe. La normativité s’oppose de fait à la positivité (ce qui est) et présume que l’état désiré est supérieur à l’état présent en occultant que nul (aussi qualifié soit-il, aussi avancé dans son cheminement intérieur et la connaissance, ou aussi estampillé expert qu’il soit par le monde ) n’est en mesure de connaître le cadre général spatial et temporel (à supposer qu’il existe) où se déroulent, se sont déroulés et se dérouleront tous les évènements du monde… ni d’anticiper la moindre prévision sur son évolution. Et moins encore en matière du mouvement du vivant… et de la vie… Et ce qui est (la positivité) est incontestable. Incontestable et sans cesse en mouvement. Infixable. Au même titre que la vie. Comme si les deux se confondaient.

 

 

Nul ne peut franchir, je crois, les portes de l’ouverture - l’ouverture de son existence - sans expérimenter un étrange et douloureux sentiment d’étouffement, de resserrement et de rétrécissement. Mais combien y a-t-il de portes à franchir avant d’accéder à l’espace infini ? Combien de fois ai-je déjà passé ces portes (et combien en tout ? je l’ignore) en parvenant parfois au seuil de l’espace pour revenir immanquablement et implacablement à mon sentiment habituel d’étroitesse et de blocage. A vrai dire guère plus avancé que dans la position antérieure ? A peine un mouvement ? Et ce mouvement s’imprègne-t-il dans la conscience ?

 

 

Devant l’efflorescence de nouvelles disciplines en sciences humaines (thérapeutiques, méthodes…) qui prétendent favoriser ou enseigner la sagesse et l’existence déjà ancienne d’une multitude d’écoles de pensées (pratiques ancestrales et parfois millénaires), 2 remarques te viennent à l’esprit. Concernant les premières, elles s’inscrivent et révèlent le souci permanent et insatiable de l’homme à chercher, à créer et à inventer et souffrent, outre de leur propension ostentatoirement  commerciale (faire du profit est dans l’air du temps… même s’il est vrai que l’intérêt personnel est dans l’air du temps de toutes les époques…) d’un cadre temporel trop restreint pour mettre en évidence quelques résultats probants. Les secondes en revanche peuvent se glorifier de leur longue expérience en la matière mais souffrent, à de sans doute très rares exceptions près, d’une rigidification doctrinaire, d’un dogmatisme croissant au fil des ans et d’une institutionnalisation sclérosante… 

 

 

Cette société prône jusqu’à l’outrance la standardisation, le spectaculaire, le profit, l’efficacité et la prudence… elle néglige et méprise le marginal, l’ordinaire, la résistance à la norme, l’inutile, la gratuité et la confiance - et quand elle ne peut y échapper ou doit s’y résoudre, elle tente de les récupérer et de les intégrer. Bref, un monde qui s’il ne marche la tête à l’envers, occulte le réel… il te pousse parfois l’envie d’incarner une résistance à ces poussées pathologiques… ce qui renforcerait sans doute la pathologie collective (à laquelle nul n’échappe) et révèlerait la source de ta propre pathologie… bref nous sommes tous contaminés jusqu’à la moelle… en la matière (comme en toutes matières), une seule règle : la mesure et l’équilibre. Ne rien négliger. Accepter les différentes directions du mouvement, leur antagonismes et leurs ambivalences et les différentes tendances (nouvelles et anciennes, les valeurs prônées aujourd’hui et celles qui te semblent plus sensées, plus justes et appropriées)…  

 

 

On est si crispé sur ses désirs (et ses ressentis) qu’on en oublie de se sentir vivant. Le paradoxe (ou le comble) tient au fait que l’on souhaite voir ses désirs satisfaits pour se sentir vivant… alors qu’ils nous détournent (et nous éloignent) de ce ressenti…

 

 

En cette saison automnale, de nombreux d’insectes viennent passer leurs derniers instants à l’intérieur. Tu les accueilles avec tristesse et bienveillance. Mais pour quoi viennent-ils trouver refuge vers toi? Et tu t’imagines (déjà) je-ne-sais-quelles fadaises… Pauvre ratiocineur naïf et égocentrique… tu es toujours à te poser mille questions stupides, en t’imaginant le centre du monde… tu ne guériras donc jamais…  

 

 

On se sent parfois incarcéré. Prisonnier de nos gestes, de nos attitudes, de nos comportements. De notre vie. Comme si nous ne pouvions nous libérer de nos chaînes intérieures… au prix de tant d’efforts, peut-être est-il possible de scier ces barreaux si réels qui n’ont jamais existé… ? Pourquoi est-ce si difficile… ?

 

 

Il existe (sans doute) 3 grandes étapes dans le développement humain. On pourrait appeler le premier stade l’engluement séparatif dans le réel. Phase de totale ignorance, d’inconscience et d’animalité où les hommes se sentent séparés du monde en étant englués dans le mouvement de la vie. Ils subissent les évènements (sans rien y comprendre) et sont effrayés par le monde et les êtres qu’ils rencontrent. Cette phase n’est évidemment pas dénuée d’apprentissage mais ceux qui s’y meuvent demeurent globalement très ignorants. La deuxième phase, que l’on pourrait nommer la distanciation représentative avec le réel voit les hommes - naturellement prédisposés à la pensée - contraints de prendre quelque distance avec le réel (avec le monde) afin de s’en désengluer. Ils tentent de le comprendre pour y trouver leur place. D’acquérir une véritable dimension humaine pour s’y mouvoir pleinement en être humain. Par la pensée, les images, le langage, les réflexions, les métaphores, les symboles… bref par la représentation du réel, ils développent une capacité d’abstraction (qui, comme son nom l’indique) leur permet de s’abstraire. Autrement dit de s’extraire (ou de s’extirper) du réel. A ce stade, les hommes vivent essentiellement dans la représentation du monde. Ils pensent et vivent leurs (et dans leurs) pensées. Ils intellectualisent (cérébralisent) toutes leurs expériences. Ainsi, ils deviennent capables d’utiliser avec une certaine efficience leurs expériences passées pour se projeter et anticiper l’avenir. Au cours de cette deuxième étape, on peut néanmoins distinguer (au moins) 3 sous-phases : 1. celle où les hommes s’accommodent tant bien que mal de la condition humaine (non perception, dénie ou résignation à l’égard de leur ignorance et de leur sentiment de séparation, contrôle du monde (de leur monde) par l’assise d’un pouvoir et contrôle de l’avenir par anticipation ou refoulement des peurs etc etc etc). 2. celle où ils ne peuvent s’y résigner, incapables de se satisfaire de leur existence, des liens qui les unissent au monde… et de la vie en général… (frustration à l’égard de leur ignorance, déception à l’égard des modes relationnels objectaux et entre les êtres, désillusion et désenchantement à l’égard de leurs modes comportementaux d’anticipation, exacerbation des peurs et autres entraves personnelles etc etc etc) 3. celle où ils se trouvent acculés par les évènements et/ou leurs entraves personnelles, contraints de retrouver une position et des liens plus justes avec le mouvement naturel de la vie… (seule issue possible…). Enfin la troisième étape que l’on peut qualifier de reliance distinctive et unifiée dans laquelle les hommes retrouvent leur juste place et acquièrent une authentique dimension humaine (dimension que d’aucuns estiment à tort être la pensée ou le langage). A ce stade, les hommes tireraient (je le suppose) leur justesse d’action et leur énergie d’un double mouvement intérieur (en eux-mêmes, en étant pleinement eux-mêmes, libérés de leurs entraves personnelles, du monde des représentations et de la pensée réflexive au profit de l’intuition et du sens naturel de leur être pour se laisser traverser par la vie) et extérieur (totalement ouverts et insérés dans le mouvement perpétuel de la vie). Vaste et grossier programme, non ? Pas si aisé, à dire vrai…

 

 

A chaque nouvelle intuition (dérisoire sans nulle doute), tu crois toucher quelques vérités essentielles. Pauvre diable ! Tu les effleures à peine. Tu t’empresses aussitôt - avec force et énergie - de les noter dans le souci (utile et grandiose, crois-tu…) de les comprendre davantage et d’exposer au monde tes fulgurantes avancées. Mais tu négliges 2 choses d’importance. Ces prétendues avancées ne révèlent en vérité que ton ignorance, ton narcissisme (sans borne) et ton immaturité. Et tu serais sans doute plus avisé de rester silencieux et d’imprégner davantage ton être de tes infimes et misérables percées intuitives…  afin d’assurer à ton être une véritable progression… 

 

 

Tu ne parviendras jamais (jamais vraiment) - semble-t-il - à te satisfaire des oscillations dont tu es l’objet. En particulier, tu supportes mal l’alternance de périodes de confusion (une confusion totale où tout paraît incompréhensible… où l’événement le plus simple, l’objet le plus humble, le comportement le plus anodin s’enveloppe d’un sentiment d’absurdité désespérante) et de périodes de clairvoyance où il te semble (sûrement en apparence) voir, sentir et comprendre toutes les choses essentielles de l’existence

 

 

Malgré les tourments, les assauts, les oscillations thymiques, les chausse-trappes, les détours, les pauses, les arrêts, les longueurs, les retours, l’éternelle récurrence des cycles, la vie à travers toi (à travers nous) poursuit son œuvre. Comme tu la poursuis (comme nous la poursuivons) à travers elle.

 

 

En dépit des heurts, des soubresauts, des lacunes, des avancées, des doutes et des atermoiements, tu poursuis ton œuvre. Chaque jour (ou plus exactement chaque nuit), tu t’y attèles. Assidu devant ton carnet. Fidèle à la présence de la vie en toi et alentour, tu  continues à noter tes pensées, tes intuitions et tes réflexions.

 

 

Tu notes tes défaillances : quand feras-tu advenir les conditions propices à l’éprouvation de tes intuitions ? Quand te sera-t-il enfin donné d’incarner cette présence que tu sens parfois frémissante en toi ?

 

 

Tu es un étrange touche-à-tout. Un peu velléitaire. Curieux de mille choses. Des mille choses de la vie. Et toujours insatisfait de l’existence (et de ton existence en particulier). Comme si tu ne pouvais t’inscrire dans un seul sillon. A moins, bien sûr, que ce sillon ne soit l’éclectisme sans profondeur. Jamais en effet, tu ne peux t’inscrire dans un seul domaine ni appliquer de façon exclusive une seule méthode. Jamais tu ne te sens en mesure d’approfondir totalement une activité… de l’explorer jusqu’à sa parfaite maîtrise. Comme s’il te fallait fouiller un peu partout, là où te portent ton intérêt et ta curiosité (cycliques). Et tu chemines ainsi. Au gré du vent qui te pousse…

 

 

En dépit de cet éclectisme et de cette velléité, tu te montres, il est vrai, opiniâtre et besogneux. Assidu à la tâche. Et tu ne peux nier quelques marottes pérennes : ta quête du sens et de la compréhension de la vie, l’écriture, ton irrépressible besoin de témoignage et ton besoin de transmission. 

 

 

En matière de transmission (et en particulier concernant ton souci didactique et ton besoin pédagogique), il ne t’aura échappé que tu es plutôt enclin à enseigner les bases des matières ou domaines que tu as toi-même - à peine - effleurés. D’ailleurs, à ce propos, tu ajoutes (comme une sorte de confirmation complémentaire) que la très grande majorité des « enseignements » (de tous ordres) que tu as dispensés au cours de ton existence a toujours été assurée soit officieusement - hors du cadre strict de l’activité pour laquelle on t’avait embauché), soit effectuée gracieusement (bénévolat ou très faiblement rénumératrice…) et de façon très épisodique ou ponctuelle. Enfin, il te semble également important de noter qu’il t’a toujours importé non d’instruire d’un quelconque contenu mais d’impulser auprès de ceux qui t’écoutaient la curiosité, la liberté et le courage de trouver leur propre voie (selon leurs particularités) afin qu’ils découvrent par eux-mêmes (et en eux-mêmes) ce que tu avais toi-même découvert (tes misérables trouvailles existentielles)…

 

 

Chacun est en train de chercher et d’écrire sa propre formule d’issue à ses ornières perceptives et/ou à ses sillons existentiels singuliers (extérieurs). Ou s’il ne s’en charge sciemment, la vie sans cesse lui en expose les éléments…

 

 

Toujours adopter la juste distance. Eviter les écueils. Ni l’absorption dans l’abstraction. Ni le rejet et la fuite de la pensée discursive. Et inversement ni la fusion complète avec le mouvement naturel de la vie. Ni la séparation avec elle. L’Homme doit être dans cet entre-deux. Car la dimension humaine authentique s’y situe…  

 

 

Si l’on m’arrachait à mes nuits, on me ôterait cet état de conscience nocturne si particulier, cet état de veille solitaire où la conscience perçoit avec une grande lucidité le mystère de la vie… quand bien même, à l’aube, ressurgissent les visages et avec eux, notre perception ordinaire… presque chaque nuit m’a entrouvert les pans de son épais manteau d’étoiles. Et j’ai vu briller dans la pénombre leur douce luminosité…

 

 

Cette nuit, une nouvelle fois, étreint par tant d’ambivalences simultanées. Tenaillé par les larmes et les rires mêlés. La gratitude et une douce tristesse. Dans une sorte d’étrange exacerbation émotionnelle.

 

 

Tu as le sentiment que le vivant est soumis à un dualisme ontologique. Une sorte d’ambivalence originelle. Comme s’il était assujetti à 2 forces ambivalentes. Dans sa dimension absolue, le vivant (considéré comme mouvement général) semble obéir à un élan d’expansion et de démultiplication. Et chacune des formes prises par le vivant (chaque être) se voit contraint de renoncer, de réduire, de renoncer ou d’effacer son expansion individuelle pour retrouver la perception de sa dimension absolue. A défaut, elle encourt le risque de s’épuiser, de se débattre, de s’écorcher (voire de se meurtrir) et finir par disparaître face au mouvement général du vivant – incarné en partie par les autres formes vivantes. D’un côté, une pulsion expansive débridée et de l’autre, une obligation d’effacement.

 

 

Notons, évidemment, que chacune des formes singulières prises par le vivant finit inéluctablement par disparaître. Mais nulle comparaison possible entre le fait d’expérimenter la vie et la mort en comprenant notre véritable nature (auquel cas l’existence et la disparition ne sont que jeux et changements continuels de forme) et le fait de les appréhender dans l’ignorance, l’incompréhension, la frustration, la résignation, la colère et la souffrance.  

 

 

Comme si chacune des formes vivantes était l’objet d’une méprise ontologique (une sorte d’erreur originelle, issue elle-même du dualisme ontologique précédemment cité).

 

 

Chacune des formes du vivant doit suivre un processus de développement. Dans un premier temps, chacune des formes, aspire, comme la poussée dont elle est issue, autrement dit, comme le vivant lui-même (considéré dans sa dimension absolue) à se développer et à se démultiplier (et selon les circonstances à attaquer, à détruire et à résister aux attaques des autres formes du vivant et à collaborer avec d’autres pour assurer sa survie, son existence et/ou son expansion). Bref, chacune obéit à une pulsion personnelle mégalomaniaque expansive. Dans un deuxième temps, chacune des formes particulières (selon - sans doute - son degré de mûrissement de conscience) ressent ou prend conscience de l’impossibilité, de l’absurdité de cette quête d’expansion (ou de conservation du territoire conquis) et/ou est soumise à de telles secousses ou de tels bouleversements du vivant (dans sa dimension absolue, incarné en partie par les autres formes du vivant qui viennent contrecarrer, contrarier, attaquer son expansion personnelle) qu’elle se voit contrainte de renoncer à son développement. La fin de cette deuxième phase est vécue comme une période douloureuse, bouleversante, traumatisante. La forme reconnaît l’absurdité de son combat et de sa quête sans avoir la moindre information sur l’horizon et les nouveaux territoires à explorer. Dans un troisième temps (après avoir errée sans but ou végétée quelques temps - parfois longtemps - entre ces 2 étapes), la forme reconnaît la nécessité d’effacer sa dimension personnelle, singulière ou nominative pour retrouver sa dimension absolue (ou si l’on préfère la dimension absolue du vivant, autrement dit la véritable nature du vivant et des innombrables formes qu’il ne cesse de revêtir…). Mais de quel effacement parle-t-on exactement ? S’agit-il d’un effacement ou d’une réduction ? Cet effacement s’opère-t-il selon un processus unique et des points de passage « obligés » ? Existe-t-il des seuils au-delà desquels nul recul ne peut advenir ? Des niveaux à partir desquels, l’imprégnation est suffisamment stable pour éviter tout «décrochage»? En ces domaines, tu avoues ton ignorance. Voilà (à l’heure où tu écris ces lignes) le lieu où s’achève ta démarche. A ce stade, tu n’ignores pas que s’amorce un combat long, terrifiant et douloureux où la forme devient le terrain de luttes intestines meurtrières. Prise entre 2 forces antagonistes. D’un côté, sa dimension nominative et personnelle qui refuse de se laisser abattre, qui refuse de céder sa place, qui se défend bec et ongles pour ne pas capituler, et de l’autre côté, la poussée lente, répétée et irrévocable du vivant dans sa dimension absolue et la nécessité de plus en plus prégnante de lui faire place. Je suppose qu’au terme du combat, la forme, intégralement dépouillée d’elle-même, ayant effacée son identité singulière et sa volonté personnelle d’expansion, accède à la quatrième étape. Elle devient le canal singulier de la dimension absolue du vivant. Elle devient l’incarnation singulière du vivant. Elle acquiert sa juste place. Et agit conformément à la règle universelle du vivant. Sans entachement singulier et personnel…     

 

 

Te revient en mémoire le titre d’un livre que tu as, à peine, ébauché (quelques dizaines de pages) : Tout être sans exception. Et cet intitulé t’apparaît soudain prophétique. Comme le signe inconscient et avant-coureur de ta destinée… toutes les expériences étranges et profondes vécues ces derniers temps dans la plus grande discrétion. Dans une quasi-solitude

 

 

Te vient soudain à l’esprit une étrange - et sans doute très banale - idée. Tu as noté (mille fois déjà) ta fâcheuse propension à l’intransigeance à ton égard (comme d’ailleurs à l’égard des autres). Relents nauséabonds de ton entité surmoïque (vague figure parentale intégrée – et en particulier – la figure maternelle). Tu n’as quasi d’autres figures maternelles en tête : presque toujours celle qui juge et distribue bonnes et mauvaises notes. Et presque à l’inverse, tu imagines que la figure maternelle pourrait être aussi bonté, tendresse et encouragements. Mais quand tu t’efforces de lui donner figure, aucun visage ne se dessine. Et tu n’oses encore lui en former un. Sans doute serait-ce un visage composite formé d’éléments épars glanés ici et là au gré des rencontres et des fantasmes (faut-il le préciser, imaginaires). Tu ne peux donner à cette figure maternelle le visage de ta propre mère, celle qui t’a enfanté et élevé… tu ne peux davantage lui donner le visage de ta compagne… dont tu tentes de desserrer l’emprise de dépendance où elle te tient malgré elle… et si tu lui accolais (à cette figure maternelle) un autre visage, tu crains peut-être qu’elle ne devienne une sorte de symbole idéal apocryphe… mais là n’est pas le plus original, évidemment ! En revanche, tu fais l’hypothèse  (dans une optique légèrement différente et adoucie de la thématique du canal de la vie désencombré) que la « mère » intérieure, est toujours accessible en s’enfonçant « moelleusement » en soi, dans son corps et que la mère « extérieure » est, elle aussi, toujours présente en restant attentif (à chaque instant) à la vie, au mouvement de la vie (à travers la nature, l’environnement, les évènements, les autres êtres que l’on rencontre…) … bref, comme si chacun était toujours enveloppé d’une double façon : de l’intérieur et de l’extérieur… bref toujours soutenu, toujours protégé, toujours entouré  pour celui qui est capable simultanément d’être pleinement en lui (en soi) et pleinement ouvert à la vie… donc totalement et parfaitement enveloppé… sans qu’il soit possible de se heurter, de tomber ni d’éprouver la moindre crainte ni la moindre douleur en cas de chute puisque les 2 mères (intérieure et extérieure) sont toujours présentes et enveloppantes où que nous allions. Cette thématique est à relier, bien évidemment, à celle de la base sécure… aussi, les seules blessures et les seules souffrances qu’il nous arrive d’éprouver n’ont d’autre origine que la grossièreté de notre perception habituelle qui ignore superbement la présence permanente de ces 2 mères protectrices…

 

 

Dans le même ordre d’idée, lors de tes séances de yoga, lorsque tu effectues quelques postures d’équilibre en étirant les 4 membres l’un vers la terre, l’autre vers le ciel et les deux autres en direction de 2 points cardinaux opposés, tu as parfois l’impression d’être maintenu (attaché par quelques ficelles invisibles) à ces 4 axes (ou directions)… et que tu ne peux véritablement tomber… et si d’aventure, ta posture est tremblante ou bancale, il te semble que cette maladresse t’est imputable. Que tu n’accordes une confiance suffisante à la solidité de ces points d’attache…

 

 

Documentaire sur la folie. Chez les êtres en souffrance, tu es frappé par le poids de leurs entraves. L’emprise de leurs chaînes. Tel des pantins, ils n’obéissent qu’à de mystérieuses forces qui les habitent et qui les condamnent à l’incarcération. Ils sont littéralement possédés. Tu éprouves un fort sentiment de proximité avec ces hommes incarcérés. Et tu n’as cessé, tout au long du reportage, de verser quelques larmes et de partager avec eux (dans leurs trop courtes périodes de répit) quelques rires complices. 

 

 

Tes seuls desseins sont de comprendre la vie et de l’incarner. Voilà le sens de ton existence. Tu y travailles avec acharnement. Tes expériences existentielles sont la matière première de cette recherche. Et les pensées intuitives, les instruments de ta quête (tes instruments de prédilection). Mais tu n’es pas sans savoir l’insuffisance de la compréhension intellectuelle (fut-elle intuitive) qui ne permet nullement d’incarner ce que l’on a compris, ressenti ou deviné. Ni même sans doute de découvrir certains éléments de la vérité. Pour parvenir à incarner la vie, il ne faut négliger aucune dimension humaine. Il est nécessaire d’œuvrer avec (grâce et par) le corps, l’esprit, la conscience, l’inconscient, la sagesse, la folie, la gravité, la frivolité, la surface, la profondeur, l’intelligence, la bêtise, avec soi, avec ses travers, ses qualités (ou ce que l’on considère comme telles), avec le monde, l’environnement, les autres, l’histoire… une foule de choses. Sans rien omettre… toujours fidèle, bien sûr, à la vie elle-même (en nous et alentour) qui change et se renouvelle sans cesse…

 

 

En matière d’étroitesse d’esprit, de liberté individuelle et d’ouverture au monde, il t’arrive (parfois) de penser que tu possèdes les potentialités d’un grand seigneur. En te considérant néanmoins (pour l’heure) comme un pauvre et misérable serf (à l’existence étriquée et sans horizon), soumis aux chaînes et aux exigences de son maître. Mais à bien y réfléchir, le serf ne doit sa condition qu’à la présence du seigneur. Sans lui, nul joug. Nulle servitude. Mais quel est donc ce seigneur (ton seigneur personnel) qui te soumet à sa botte ? Sinon ton désir d’échapper à ta condition de serf. Sinon ton exigence de te libérer d’une situation que tu juges détestable. Sinon ta volonté de devenir toi-même grand seigneur. Le serf doit commencer par accepter sa condition (aussi pénible soit-elle), puis apprendre à l’aimer. Son labeur lui semblera moins douloureux et déplaisant. Et le jour où sa charge lui semblera naturelle alors peut-être pourra-t-il devenir grand seigneur. Lorsqu’il aura appris à se conduire comme un grand seigneur avec lui-même, il pourra alors se comporter ainsi et adopter l’attitude d’un grand seigneur avec le monde. Avec tous les êtres - qu’ils se considèrent comme serfs ou seigneur… qu’ils s’échinent laborieusement (ou non) à s’extraire de leur condition… 

 

 

En feuilletant le journal de C. Juliet, tu lis - par un hasardeux hasard - un paragraphe où il commente sa lecture de Routes et déroutes, l’ultime ouvrage de N. Bouvier agrémenté d’un petit commentaire. Il y a quelques années, tu t’es, toi aussi, livré au même exercice sur le même ouvrage. Etrange petite famille où l’on ne cesse de croiser les mêmes membres, comme des frères lointains…

 

 

La grande bastide où tu passes tes nuits, les résidents endormis à l’étage, les 3 platanes à proximité du banc où tu t’assois, la lune, les étoiles, la silhouette des collines alentour, voilà à quoi ressemble ton cadre nocturne. Le cadre de « ton » espace nocturne paradisiaque. Parfois, il peut aussi devenir, il est vrai, « ton » enfer. Question, bien évidemment, d’état d’esprit. Paradis quand tu es présence et éprouves l’harmonie du monde, la joie d’être vivant et uni à l’univers. Non séparé de toutes choses et de l’espace. Et enfer lorsque tu te lamentes sur ton sort misérable d’entité isolée et séparée, balayée par quelques forces obscures submergeantes, incapable d’être, inapte même à écrire et à témoigner de ton incapacité à accueillir les vils sentiments qui t’étreignent et t’insupportent…

 

 

De l’inconvénient du jugement. En premier lieu, le jugement sépare, divise et éloigne du réel (de ce qui est). Il surimpose un commentaire à ce qui est. Le jugement limite et rétrécit le champ de vison. Il est, par définition, ontologiquement subjectif. Et propose une représentation (souvent projective) du réel. En deuxième lieu, il malmène celui qui est l’objet du jugement ou celui qui l’écoute (quand bien même ce dernier ne serait pas directement concerné par le jugement). En troisième lieu, le jugement met mal à l’aise tout interlocuteur (concerné ou non par le jugement). Il est, en effet, plus aisé de côtoyer un être qui ne juge pas (ou peu) qu’un individu qui ne cesse de juger. Avec le premier, on est plus enclin à être soi-même et indulgent avec soi. On est davantage en mesure d’accepter les dimensions (en nous-mêmes) que nous jugeons peu reluisantes ou peu acceptables, premier pas vers une réconciliation avec soi (et, bien sûr, premier pas nécessaire avant d’accepter les autres (dans leur grande diversité) et le monde). En présence d’un être pas ou peu enclin au jugement (avec lequel nous habitons ou travaillons), existe néanmoins un risque de laisser-aller, une inclination possible à la paresse (que chacun suivra selon les circonstances, ses prédispositions naturelles et son caractère) qui peut néanmoins être contrebalancé par un sentiment de gratitude à son égard, une sorte de remerciement silencieux pour son attitude et sa présence non-jugeante que l’on peut percevoir comme un immense présent, un merveilleux cadeau qui nous prédispose tout naturellement à être plus à l’aise avec nous-mêmes, avec l’être non-jugeant en question et plus largement avec le monde…

 

 

Lecture d’Itsuo Tsuda. Et découverte du katsugen undo. Le mouvement, le corps, la pensée, le souffle, l’énergie et l’intuition. Quelques réminiscences quant à tes prédispositions naturelles à te déplacer dans l’espace et à anticiper lors des tes pratiques sportives et martiales de jeunesse. Tu éprouves aujourd’hui le besoin d’y retourner afin d’y creuser de nouvelles directions. Et d’actualiser ton potentiel. En lien avec tes modestes avancées intuitives, discursives et expérientielles.

 

 

A bien y réfléchir, tes prédispositions naturelles se limitent à 2 grands domaines. L’un concernant l’esprit et l’autre le corps. En matière d’esprit, tu reconnais ta facilité à te laisser traverser par les pensées et ta capacité à repérer des liens entre elles. Quant au corps, tu disposes d’une certaine aisance à anticiper, à te déplacer dans l’espace selon le mouvement d’un objet (tennis) ou d’un partenaire (karaté) et à y répondre de façon relativement appropriée. 

 

 

Quant aux autres domaines de l’existence, tu ne t’y distingues nullement. Des caractéristiques très communes. Un être très standard. Avec certaines qualités et certains travers. Bref, un homme moyen. Plutôt quelconque. Peu doué pour les arts (les techniques artistiques) et les relations humaines.

 

 

Tes (principales) qualités : l’opiniâtreté, la sincérité, l’honnêteté, la débrouillardise, une certaine forme d’intelligence, l’amour des êtres vivants.

 

 

Tes (principales) entraves : l’égocentrisme (voire le nombrilisme), l’angoisse, l’émotivité, la nervosité, l’incapacité à accueillir la frustration, le ressassement, l’attachement-dépendance.

 

 

Tes particularités (les plus tangibles) : la quête de soi et celui du mystère de la vie, le besoin d’écrire, l’amour des animaux, une hypersensibilité, en souffrance (globalement), une certaine créativité (facilité à avoir des idées), une grande sensibilité aux inégalités, à la vulnérabilité (des êtres), à l’exclusion et à la marginalité…

 

 

En présence de l’être aimé comme en son absence, la situation s’avère problématique. La difficulté n’incombe nullement à l’autre. Elle réside dans notre relation à la proximité. Et dans son propre compagnonnage…

 

 

Au cœur de l’angoisse, survient - contre toute attente - une voix. Une voix nette. Le son de ta propre voix. Mais calme, tranquille, rassurante, encourageante, réconfortante. Une voix disponible. Entièrement à ton écoute. Qui s’incarne aussi pour t’aider, agir à ta place, te permettre de te reposer sur elle. Comme si elle t’autorisait à te reposer…

 

 

M’abreuve depuis 3 jours de la petite lucarne (qui bientôt perdra sans doute son nom avec la multiplication des écrans plats). A voir la façon dont le monde télévisuel présente l’humanité, elle laisse supposer qu’il n’existe que 3 types d’Hommes : les célébrités et leur vie aventureuse, exaltante et merveilleuse, la grande masse des anonymes et leurs lots de misères et d’imbécilités (de tous ordres) et enfin quelques marginaux, énergumènes et autres êtres hors norme (clochard, religieux etc etc etc anonymes ou célèbres) qui appartiennent à des catégories très minoritaires dont l’existence semble extrahumaine et inaccessible à l’homme ordinaire (monsieur tout le monde). Mais n’est-ce pas oublier que les uns et les autres connaissent revers et succès, agglomèrent ces multiples caractéristiques et dimensions et que tous sont soumis à l’irrévocable loi de la transformation? Oui, bien sûr, voilà une évidence ! Tous le savent, évidemment… ne restent alors que l’action, le geste, l’engagement et notre courage face à la situation… ce que tous, nous faisons aussi selon nos capacités, n’est-ce pas… ?

 

 

Si ton plus profond (et plus fort) désir est d’incarner la vie, il te faut vivre pleinement et sans crainte les mille situations que la vie t’offre sans négliger aucune dimension humaine, goûter à toutes les matières du monde, ressentir jusqu’en tes tréfonds (sans rien esquiver) toutes les émotions, les sentiments et les pensées qui te traversent et poursuivre ta quête du geste, de la parole et du pas. Bref poursuivre ta recherche de l’être

 

 

Tu vis pour vivre. Simplement pour vivre. Cette évidence pourrait passer pour une tautologie ou une formule idiote. En dépit des apparences (et selon notre degré de lecture), elle revêt une incroyable profondeur. Nul ne vit pour une quelconque utilité, une quelconque nécessité, ni pour je-ne-sais-quel-but… ni pour autre chose que pour vivre. Cette formule - d’apparence simple et idiote - semble néanmoins compliquée, et extrêmement longue et particulièrement difficile à comprendre. Et surtout extraordinairement malaisée à vivre et à expérimenter à chaque instant… et quoi qu’en pensent les intellectuels et les cérébraux, il n’y a (sans doute) en réalité nulle différence entre le premier abruti, l’idiot du village, le nouveau-né et le sage ou l’être éveillé… sauf que ces derniers en ont conscience et nous regardent nous débattre avec notre ignorance, nos tentatives désespérées de contrôle, nos ambitions, nos orientations volontaristes…  avec un grand sourire aux lèvres et beaucoup d’amour et de compassion dans les yeux…

 

 

Se sentir vivant. Partout est la vie : simultanément en soi et dans la situation que nous expérimentons et dans laquelle nous sommes insérés à chaque instant. Tout porte à vivre et invite à prendre conscience de ce processus. La vie comme unique et centrale partenaire. Dans une sorte d’auto-association omniprésente et démultipliée…