Récit / 2016 / L'intégration à la présence

Lorsque la dernière fenêtre relationnelle et affective se referme, le noir envahit la pièce. L'espace vaste – ou étroit – du cœur. Le condamnant au cachot sombre de la réclusion. Nous implorons alors le ciel. Nous implorons alors la lueur vive – pourtant chancelante et malmenée par les vents et l'aridité du monde – d'éclairer notre défaite. Et de la transformer en feu ardent pour enflammer nos pas – nos derniers pas peut-être... – sur le chemin qui mène à la lumière... 

Mon cœur lève les yeux au ciel. Et lui demande :  Ô ciel ! Combien de blessures, combien de fêlures devrais-je encore endurer ? Le ciel le regarde avec tendresse et lui dit : connais-tu des hommes dont le cœur ne porte aucune peine ? Connais-tu des hommes dont le cœur ne porte aucune cicatrice ? Je ne sais pas, dit mon cœur. Regarde donc leurs yeux ! lui dit le ciel, regarde ce voile derrière la gaieté et les sourires où se terrent leurs blessures. N'y a-t-il donc rien à faire ? demande mon cœur. Si, lui répond le ciel, sois nu, accueille et reconnais. Et toutes les traces s'effaceront sur le champ !

 

 

Prologue

 

Encerclé par la fausse gaieté et les malheurs de la terre. Em mailloté dans l'hypocrisie et l'avidité. Et tu me demandes, homme, comment échapper au cercle du monde ? Demande-toi plutôt comment vivre en ta compagnie...

 

 

En dépit d'évidentes avancées perceptives, l'esprit et le cœur personnels sont toujours marqués par plusieurs caractéristiques parfois encore un peu encombrantes... Ainsi le cœur personnel conserve quelques fragilités aisément décelables : de vieilles et profondes blessures pas totalement cicatrisées (et pas pleinement acceptées) qui se réactivent lorsque ressurgissent certaines situations – et certains événements – ayant trait à la trahison et à l'abandon et qui mettent à mal la croyance émoussée – mais encore persistante dans les tréfonds du psychisme – de l'existence d'âmes sœurs ou de frères de cœur, semblables et fidèles, quêteurs d'Absolu obstinés et sans concession (comme lui) avec lesquels il aimerait croire qu'il pourrait entretenir un sentiment d'amitié et de proximité indestructible... Et il est peu dire que le cœur personnel, encore sujet à une forme d'attente (même minime ou résiduelle) est amené à revivre cette souffrance lorsqu'il se trouve confronté à l'indifférence et à l'insensibilité du monde. Et, en particulier, à celles de son cercle restreint...

Quant à l'esprit personnel, lorsqu'il se laisse aller en roue libre à l'avant-plan, il est toujours porté non seulement sur le questionnement métaphysique, l'analyse et la synthèse (singularités sans conséquences majeures liées à son fonctionnement cérébral) mais se montre aussi très sujet à la critique, au jugement et à la récrimination. Caractéristiques beaucoup plus embarrassantes...

Et devant la prégnance de ces traits de personnalité, on reste sans voix. Et on ne sait que faire... Y a-t-il d'ailleurs quelque chose à faire ? Après tout, peut-être que ces blessures, ces croyances et ces traits de caractère – et le lot de chagrins, de frustrations, de problématiques et de souffrances qu'ils peuvent encore déclencher – demeureront quelle que soit la progression perceptive ? Peut-être s'amenuiseront-ils pour disparaître naturellement ? Peut-être ont-ils encore un rôle à jouer dans la poursuite du désencombrement psychique ? Et qu'ils disparaîtront totalement lorsque le regard sera véritablement nu et dépouillé. Et que ne subsistera dans le psychisme pas la moindre trace d'attente et de désir – même infimes et inconscients ? Peut-être ne s'éteindront-ils qu'avec la mort (la mort du corps et du cerveau) ? Qui sait ? Et pourquoi s'en faire à ce sujet ? Adviendra ce qui adviendra. Que ces traits de personnalité persistent ou s'effacent, d'une façon ou d'une autre, nous serons bien obligé de continuer à vivre. Avec ou sans eux...

 

 

Vivre en solitude* sans que le regard puisse habiter le ciel. Sans que les pas et les gestes puissent habiter la terre. Sans pouvoir ressentir la plénitude et la complétude dans son cœur. Sans pouvoir ressentir pleinement l'Amour et la tendresse du ciel et de la terre – et ceux de leurs créatures – à notre égard est un exercice délicat. Et porteur, souvent, de souffrances et de frustrations. On pourrait même dire que la solitude vécue sans ces/ses dimensions divines ou impersonnelles, constitue une expérience inhumaine. Si douloureuse qu'elle oblige parfois – et souvent même dans certains cas ou à certaines périodes – à la fuir, à la combler ou à en compenser les manques de maintes façons. Mais ces gesticulations n'éloignent non seulement jamais de Dieu mais elles invitent aussi à voir – et à accueillir – notre misère. Et par là-même nous en rapprochent...

* Dans une totale et complète solitude : sans le moindre rapport humain...

 

 

En définitive, le ciel, la terre, la vie et leurs créatures – et ce que nous portons en nous – sont nos plus sûrs alliés sur le chemin de la compréhension. Mais sur les plans existentiel et individuel, je sais, de toute évidence, que mes chiens, mon carnet, mon bâton, la nature et les nuages sont mes plus fidèles amis. Mes plus fidèles compagnons de route pour traverser l'existence. Et aller, chaque jour, sur les chemins du monde.

 

 

Emportés par les tourbillons de l'existence phénoménale, les êtres tournent indéfiniment autour d'eux-mêmes. Et de la vérité. Surnageant dans l'horizontalité poisseuse et étouffante du réel. Lorsqu'ils ont suffisamment nagé et bu la tasse (maintes et maintes fois), ils deviennent assez mûrs. Alors ils s'immobilisent. Cessent tout mouvement. Et tentent de se redresser. C'est au cours de cette tentative que la main de Dieu surgit pour achever de les relever. Et les aider à trouver leur parfaite verticalité.

 

 

Jamais, bien sûr, on ne se met en avant. On sait demeurer à sa place. On sait vivre tranquillement dans son coin. Et lorsque le monde ne réclame plus votre présence, il faut alors savoir s'effacer totalement...

 

*

 

– As-tu quelque chose à demander à quelqu'un ?

– Non. Rien à personne.

– As-tu quelque chose à donner aux hommes ?

– Oui. Tout à chacun.

– Qui es-tu ?

– Tu l'apprendras en t'approchant vers moi.

– Et comment te reconnaîtrais-je ?

– Tu le sauras en m'habitant.

 

Je suis toi. Mais l'ombre que tu poursuis à travers le monde te cache mon visage.

Je me tiens si près de ton souffle. Si près de tes mains. Si profond en ton cœur qu'il te faudra approcher à pas lents pour me surprendre. Tu sentiras ma présence les yeux fermés lorsque le monde aura vidé ton âme de sa gêne. Et de son poids. Elle me reconnaîtra entre mille car elle me connaît déjà. De ma chair, elle est née. Et c'est moi qui l'ait enfantée. Un enfant reconnaît toujours sa mère. As-tu oublié le visage de celle qui t'a donné la vie ? Comment le pourrais-tu ?

Façonné dans l'invisible, le cœur est la boussole. Demande à ton âme de me chercher. Et elle me trouvera. Nous nous retrouverons, n'est-ce pas homme ? Marche sans crainte. Ton âme et moi prendrons soin de toi. Les épreuves ne seront que des escales. Des tremplins vers l'allègement. Ne t'en soucie pas. Laisse-toi mener par les exigences que nous placerons sur ta route. Le ciel descendra un jour. Peut-être le jour où il fera le plus sombre... Crains-tu l'obscurité, homme ? Qu'elle ne t'effraye pas ! Car c'est avec elle, souvent, qu'arrive la lumière. La pleine lumière...

 

 

La présence de Dieu s'ébruite en silence parmi les bruits du monde. Aussi qui peut l'entendre ? Qui peut la recevoir dans le silence du cœur ?

 

 

Qu'y a-t-il à attendre du monde ? Qu'y a-t-il à attendre de la vie ? Le sais-tu, ciel ? Et qu'en dit le cœur des hommes impies ? Quelle brume y as-tu glissée pour que l'Amour ne puisse éclore ?

 

 

Entre les mains jointes de la prière se cache l'indicible – et l'inavouable – misère des hommes.

 

 

Seule la présence différencie la main du sage de celle du meurtrier. Mais c'est elle qui fait toute la différence...

 

 

Que tes exigences s'éteignent pour que ton regard se dénude. Lorsqu'il sera totalement nu, ce qui est suffira à ta joie.

 

 

En ce monde, il n'y a ni erreur ni accident. Il n'y a que des événements qui font mûrir le cœur. Et grandir l'âme. Des invitations à se rapprocher de Dieu.

 

 

Le jour s'éclipse. La nuit arrive. Et avec elle, les heures sombres où l'âme s'ensommeille. L'esprit et le cœur égarés et impatients le jour. Somnambuliques et assoupis la nuit. Comment les hommes pourraient-ils découvrir le visage de Dieu ? Croyez-vous vraiment qu'il se cache derrière l'agitation et la somnolence ?

 

 

Parmi toutes les créatures, Dieu a choisi l'homme en pensant qu'il serait capable de faire le chemin entre l'animal et lui. Mais on dirait qu'il s'est trompé de cheval... Pourquoi donc a-t-il choisi un canasson aussi lent et aussi têtu, arc-bouté sur ses traditions instinctuelles ?

 

 

Si tu ne sens la présence de Dieu en ton cœur – dans tes gestes et dans tes pas – ne la cherche pas ailleurs. Approfondis ton exploration et ta sensibilité.

 

 

Episode nocturne

 

Dans la tranquillité des jours, je me repose. Seul, seul, seul. Avec le ciel pour abri. Et quelques frères pour compagnie. La nuit tombe déjà. Et l'idiot à l'air triste et ahuri rentre chez lui. Et en voyant son pas lent appuyé misérablement sur son bâton et sa mine déconfite – sa mine des mauvais jours –, le ciel et la lune se regardent avec inquiétude ne sachant comment ils pourraient l'aider à apaiser ses tourments. Et en le voyant pousser la porte de la maison avec les joues inondées de larmes, ils se dirent qu'il était trop triste. Vraiment trop triste. Si triste qu'ils ne pourraient rien faire pour lui...

 

 

Sous nos yeux, la vie violente tisse sa toile. Et fond en prédateur redoutable – en bourreau implacable – sur ses proies. Victimes que l'innocence et le ciel ne pourront sauver. Le ciel et l'innocence, bien sûr, n'ont jamais sauvé – et ne sauveront jamais – personne. Mais qui connaît leur travail – leur besogne titanesque – sur les âmes immortelles ?

 

 

L'intelligence et la sensibilité de l'ombre. Perdues parmi la bêtise et l'indifférence des foules. Invisibles aux yeux communs. Dénigrées par les cœurs ordinaires et anonymes. Et que seuls, Dieu – et le ciel – reconnaissent, louent et apprécient. La solitude – la grande et terrible solitude – de l'homme singulier – de l'homme atypique – parmi ses semblables si différents...

 

 

Le regard mûr aime. Jamais ne s'attache. Aussi nu qu'un ciel d'été sans étoile sur les banquises de la terre.

 

 

Notre place est là où la vie nous mène. Mais en notre cœur, nous savons que notre seule demeure est le ciel. Les bras de Dieu qui nous accueillent. Et d'où nous pouvons voir tous les chemins du monde où l'existence nous mène...

 

 

La vérité vécue seul – totalement seul et sans partage* – est une épreuve supplémentaire sur le chemin qui mène à son intégration effective.

* Sans le moindre partage...

 

 

Lorsque les yeux s'éloignent – ou se sont effacés – même les plus chers – précipitant notre mort en quelque sorte, nous sentons l'ombre de la souffrance, tapie au fond du cœur, s'approcher. Et guetter sa proie, l'écume à la bouche. La chair fraîche – et encore frémissante – que nous nous apprêtons à lui jeter en pâture. Et qu'elle dépècera pour s'en repaître avec sa façon carnassière...

 

 

Mourir – mourir totalement à soi-même – dans des conditions qui jamais ne s'y prêtent ou y préparent – est l'expérience et l'exercice les plus douloureux que puisse connaître un homme. Bien des morts – et des agonisants – ne s'y sont jamais prêtés. Et moins encore parmi les vivants...

 

 

Le cœur rétif – réfractaire – des vivants qui palpite sans une once d'amour. Ô Dieu ! Pourquoi m'as-tu fait homme ?

 

 

La trop vive – et tragique – lucidité sur soi comme sur le monde bouleverse – et met en pièce – le cœur sensible – éminemment sensitif – si l'âme n'est pas suffisamment préparée à la vérité. Et à la poignante – et déchirante – réalité du monde.

 

 

Pourquoi pleures-tu, mon cœur ? N'as-tu pas aimé le monde de toutes tes forces ? Ne lui as-tu pas prouvé cet amour à travers les mille gestes et les milliers de pages que tu lui as offerts ? Oui, répond mon cœur. Alors pourquoi pleures-tu ? Parce que cet amour n'a pas rencontré une seule âme vivante en ce monde... Ne t'inquiète pas, lui dit le ciel, les hommes sommeillent encore...

 

 

Ah ! Que le jour est sombre aujourd'hui. N'est-ce pas plutôt la tristesse – et sa sueur grise – qui ont recouvert ton cœur ? Et, de sa main ensanglantée, il frotta sa chair avec ardeur pour essayer d'essuyer la suie qui l'avait étouffée. Et sa main devint aussi noire que son cœur...

 

 

Est-ce la pluie ou est-ce les larmes qui inonde(nt) notre visage ? Il ne le savait lui-même. Son cœur et le ciel étaient si proches...

 

  

p7

Catb – L'homme triste

 

 

Plus le monde se montre déloyal, plus le cœur doit s'ouvrir à l'innocence. Et essayer de s'y maintenir.

 

 

Parmi les arbres, sa tristesse s'apaisa. Laissant entrevoir un mince filet de joie.

Parmi les hommes, il avait longtemps attendu un miracle. Mais jamais il n'arriva...

 

 

Mon fidèle bâton. Loyal entre tous. Qui prendra soin de toi à ma mort ? Entre quelles mains tomberas-tu ?

 

 

Il y avait cette terre promise par les hommes qu'il n'avait su trouver en ce monde. Il la dénicha dans les limbes du ciel après une marche périlleuse sur une longue sente étroite et escarpée. Et c'est en redescendant, avec elle dans le cœur, que le monde – tous les déserts et toutes les banquises du monde – se transformèrent en éden. En terre d'accueil inespérée.

 

 

Qui prend soin de toi dans la solitude ? Les gestes tendres de Dieu et du cœur. Leurs caresses au fond de mon âme.

 

 

Qui se souviendra de toi lorsque la terre aura recouvert ton visage ? Dieu, après ta mort comme durant ta vie, sera sans doute ton seul ami. Et ta seule compagnie.

 

 

Dans le silence de la plaine, le vent se recueille. Et mon âme, attendrie, l'accompagne. Je tends la main et la pose sur son épaule puissante. Et d'un geste tendre, sa main recouvre la mienne. Comme deux solitaires, solidaires et compatissants, réunissant leur solitude pour communier ensemble quelques instants.

 

 

On peut sans doute pardonner avant d'habiter l'Amour. Mais il est probable que quelques traces de colère ou de ressentiment subsistent encore dans notre cœur. Dans les méandres sinueux et les recoins obscurs de notre cœur. Lorsqu'il émane de l'Amour, le pardon devient total. Intégral. Sans la moindre ombre pour ternir l'Amour...

 

 

L'authenticité, l'honnêteté et la lucidité sont des voies qui conduisent à Dieu. Et à la vérité. A force d'authenticité, d'honnêteté et de lucidité, on laisse Dieu – et la vérité – cheminer imperceptiblement en nous jusqu'au jour où l'on se retrouve, seul et démuni, face à notre ombre. Et face à la leur. Après cet éprouvant face-à-face, Dieu – et la vérité – peuvent sortir de l'obscurité. Et avec eux apparaît lentement la lumière. On ne voit encore leur visage. Mais on devine leur présence. Qui devient évidente. Eminemment palpable. Puis, si Dieu et l'âme y consentent, on les sent poursuivre leur intégration. Leur lente intégration. Remplir la moindre parcelle vacante – déblayant les résidus singuliers inutiles et encombrants – jusqu'à nous habiter pleinement. Ainsi se déroule, je crois, l'âpre – et le merveilleux – cheminement du Divin – et de la vérité – en l'homme...

 

 

Le lieu de la débâcle aux horizons rétrécis. Obscurcis. Où le sombre s'installe. Et prend ses aises. Où la peur devient frémissante – couleur de glaise. Où l'imaginaire se fige. Se glace. Impuissant. Impensable. Impossible d'envisager l'inconnu. Impossible d'espérer. Prisonnier de l'étau qui se resserre. Enserrant la tête. Le corps dans son carcan. Le cœur déchiré. Eclaté en lambeaux sous la pression de l'attente. Vaine. Et les poussées funestes du désespoir. Le noir complet envahissant tous les recoins déjà obscurs. Et les mains dépossédées de tout pouvoir. Immobiles. Pétrifiées. La mort ? Peut-être. La délivrance ? Quelle délivrance ? La tête a explosé. L'âme s'est asséchée. Les vents se sont tus. Le monde s'affaisse. Croule déjà. Disparaît bientôt. Le néant s'ouvre. Agrippe la chair et la soumet. Les pieds résistent. Cherchent un appui. Une issue à la chute. En vain. Une secousse, un cri, des larmes. La sueur putride de la peur. On s'enfonce. On s'enlise. On tombe. La chute. Longue. Profonde. Implacable.

 

 

La lumière douce du soir sur les collines rappelle à mon âme que la beauté et la paix n'ont pas totalement disparu de ce monde.

 

 

Lorsque l'on vit – ou que l'on est – seul (totalement seul*), il est alors possible de faire de chaque instant une rencontre. Et de chaque rencontre, une fête. Je crois alors que Dieu n'est plus très loin. Son cœur est presque tout entier dans le nôtre...

* Depuis longtemps. Et pour longtemps...

 

 

Où est l'homme ? Où sont les hommes ? Derrière les masques. Et dans les yeux de ceux dont la vie les a brisés. Et jetés au sol. Et qui laissent apparaître, nues et sans artifice, la misère et la peur d'où affleure – ou pointe – l'interrogation. L'étincelle vive qui attend les vents de la terre – et la main de Dieu – pour que l'être s'enflamme. Et soit conduit vers la connaissance.

 

 

Noyer sa voix éteinte dans d'autres voix. Pour que la parole humaine ne s'efface définitivement. Ultime passerelle – ultime rempart – avant la solitude intégrale.

 

 

A l'ombre numismate ne prête tes jours. Elle te soudoierait. Et le revers de la médaille te laisserait le cœur vide. Tu t'enfoncerais alors dans la grande pauvreté que Dieu même ne pourrait convertir en or. Et ton âme, malheureuse, se dessécherait. Anéantie...

 

 

Les amours lointaines. Et, distantes, peut-être. Et lui, le cœur toujours trop près des visages. Collé comme une sangsue. Mordant les lèvres. Et dévorant les yeux. Cherchant l'Absolu dans chaque trait. Et s'égarant à chaque fois. Toujours il s'était égaré. Cherchant Dieu là où il n'était pas. Là où il n'était pas encore...

 

 

Il portait une gousse d'ail en guise de collier. Un pauvre pendentif, en vérité, qui faisait fuir les foules. Et les visages. Personne, jamais, n'avait osé s'approcher. Qui aurait pu deviner qu'elle renfermait un diamant ? Longtemps, bien longtemps après sa mort, on le découvrit. Et on célébra sa solitude... et sa sagesse.

 

 

La solitude du ciel n'a rien à envier à celle de la terre. Elle est simplement plus vaste. Plus accueillante. Et plus aimante. Beaucoup plus vaste. Beaucoup plus accueillante. Et beaucoup plus aimante. Et dans la première, Dieu est présent. Eminemment présent. Alors que dans la seconde, les hommes sont là – vaguement là –, accompagnant médiocrement – et maladroitement – nos pas et nos gestes d'un air distrait et absent.

 

 

Les êtres vivent en groupe. Ou vont par deux. Rares sont les solitaires en ce monde.

 

 

Mes chiens me sont fidèles. Et se montrent loyaux envers moi. Comme je leur suis fidèle. Et me montre loyal envers eux. Toujours nous l'avons été. Et toujours nous le serons. Jamais je n'ai vécu en ce monde de plus fidèles et loyales relations...

 

 

Les pierres, les montagnes, les vents, les océans, les nuages, les arbres et les herbes sont fidèles à la terre et se montrent loyaux envers elle. Comme le ciel est fidèle à Dieu et se montre loyal envers lui. Tous vivent – et agissent – avec dévouement et honnêteté. Dans le respect implicite et silencieux des règles qui les régissent. Mais les êtres – et les hommes –, eux, ne savent tenir leur promesse secrète. Leur cœur tourne comme une girouette dans les bourrasques. Se tournant, toujours, vers le plus offrant...

 

 

Y a-t-il un œil ouvert et une oreille attentive en ce monde ? Oui, celui et celle de Dieu présents en chacun. Mais que le bruit et l'agitation recouvrent. Et qui les rendent, malgré lui, aveugle et sourde...

 

 

Cette voix dans le silence qui m'invite à m'enfoncer davantage dans le silence pour que mon cœur comprenne (enfin) que toutes les voix du monde – tous les bruits des êtres et des choses – naissent en lui. Et qu'elles aimeraient mourir dans une oreille qui lui soit digne...

 

 

Les hommes ne sont guère attachés aux êtres. Et moins encore ils les aiment et les comprennent. Seul ce qu'ils représentent à leurs yeux a quelque importance...

 

 

Une foule de choses séparent les hommes – et les êtres. Et combien de vraies, de profondes et de consistantes les réunissent-elles vraiment ? Hormis la profondeur métaphysique et la quête de Dieu*– dont l'accès est très inégal –, je crains qu'il y en ait bien peu...

* Symbole de l'Absolu, de l'Amour et de l'intelligence...

 

 

Qui m'offre un peu de joie aujourd'hui (en cette période difficile) ? Le ciel, les nuages, le vent, les arbres, les herbes et les pierres comme à leur habitude. Mais aussi, bien évidemment – et plus que jamais – le sourire et la bouille radieuse de mes chiens allongés à mes côtés ou qui courent avec tant de bonheur dans les collines.

 

 

Si tu ne ressens – ou même si tu ne peux concevoir – l'infini, demande aux nuages où s'achève le ciel ? Et si ce cadre te semble trop étroit, demande aux étoiles et aux galaxies où finit l'univers. Et si ce décor te semble encore trop étriqué, demande à l'espace où sont ses frontières ?

 

 

Je n'ai jamais particulièrement aimé la solitude. Ni être seul d'ailleurs... Mais aucune compagnie humaine ne m'a jamais comblé pleinement. Et mon caractère entier, exigeant et sans concession m'a toujours porté vers une quête de la relation totale. De la relation globale et exclusive. Certes mes critères en matière affective ou amicale ont toujours été – et restent toujours – nombreux et drastiques. Mais il ne s'agit aucunement d'une liste d'exigences capricieuses (même si l'on peut convenir qu'ils s'y apparentent grandement...), mon cœur a simplement toujours eu besoin d'aimer pleinement ceux qu'il rencontre. Sans bémol ni restriction. Et il est difficile d'aimer tous les aspects et toutes les dimensions d'un être sans ressentir quelques réticences ou quelques incommodités à l'égard de certains traits ou de certaines caractéristiques...

Et cette quête absurde et idiote de l'Absolu dans le monde relatif – et l'existence phénoménale – qui m'aura offert le plus grand bien en matière de cheminement spirituel – et de progression perceptive –, m'aura aussi causé les plus grands torts dans ma vie personnelle et affective. Sans compter, bien sûr, les difficultés relationnelles et intégratives liées à ma singularité sensible et cognitive d'individu atypique. Aussi que reste-t-il à l'être différent en quête d'Absolu, inassimilable et inadapté au monde ordinaire des hommes sinon la solitude ?

 

 

Lorsqu'un être est cher à votre cœur, important (voire même indispensable*), il est particulièrement difficile d'être à son égard vierge de toute attente. Voilà ce que m'apprennent aujourd'hui les événements. L'effacement de celle qui partagea ma vie pendant de nombreuses années et qui fut le témoin privilégié de l'essentiel de mes expériences, de « mes découvertes » et de mon cheminement...

* Indispensable à votre équilibre. A l'équilibre que votre psychisme a essayé tant bien que mal de construire pour s'assurer une forme minimale de bien-être (phénoménal)...

Je n'avais, me semble-t-il, plus guère d'attentes à l'égard des hommes, du monde et de la vie. Et voilà que disparaît à présent l'ultime appui – l'ultime œil et l'ultime soutien – humain que mon cœur avait conservé. Comme source secrète peut-être de réconfort et ultime recours à ma solitude. Rude épreuve. M'invitant à m'enfoncer plus profondément encore dans cette solitude – et cette forme de vie autarcique – déjà immense. Presque totale. Et me voilà seul pour de bon. Seul pour de vrai. Seul, il est vrai, en présence du Divin. Mais seul tout de même dans le monde humain. Sans le moindre contact, ni le moindre échange. Sans la moindre parole, ni le moindre partage. Sans le moindre secours, ni le moindre réconfort. Et la tristesse – et la peine – sont intenses. Et profondes.

Dans quelques temps, je sais que cette tristesse et cette peine s'effaceront, elles aussi. Offrant à mon cœur une nudité intégrale qu'il n'a encore jamais connue. Subsisteront néanmoins, je le sais, quelques attachements peut-être indéracinables à l'égard de soi-même, du corps et de l'esprit avec lesquels nous entretenons un lien privilégié. La crainte, par exemple, de vivre l'amputation d'une partie du corps ou de voir le visage défiguré. Ou l'espoir que la vie ne nous offre l'occasion d'éprouver de trop vives souffrances auxquelles mon psychisme fragile, je le sais, aurait toutes les peines du monde à s'adapter... Ces attachements ne seront pas aussi prégnants, bien sûr, que les attentes que nous pouvons avoir à l'égard des êtres. Ils ne constitueront que de simples encombrements enfouis dans les tréfonds du mental dont le poids restera sans doute infime – et presque nul – au quotidien. A travers ce constat, je me demande tout de même si l'homme est vraiment capable d'habiter un regard totalement nu et vierge à chaque instant de son existence... Je l'ignore. Je sais seulement que cette nudité et cette virginité vécues de façon permanente m'apparaissent aujourd'hui presque impossibles. Et me semblent même, à certains égards, inhumaines...

 

 

Une relation où les échanges, le partage et les dons ne sont pas entièrement réciproques (ou bilatéraux) tant sur le plan qualitatif que quantitatif – et où les représentations de l'autre et les attentes à son égard sont trop différentes ou inégales – est une relation déséquilibrée. Et une relation déséquilibrée, comme toutes les choses en déséquilibre en ce monde, est une construction bancale. Vouée inexorablement à la chute*. Tôt ou tard. On a beau essayer de maintenir à bout de bras une relation – ou une chose – en déséquilibre, vient un jour où les forces nous manquent. Et l'édifice s'écroule. Inéluctablement...

* Tout assemblage (et a fortiori toute édification ou construction) qu'il paraisse bancal ou non, est voué de toute façon à se défaire tôt ou tard... C'est l'une des grandes règles de la vie phénoménale : la recombinaison incessante des formes interdépendantes dont les mouvements et les échanges permanents modifient de mille façons la structure de chacune d'elles à chaque instant.

 

 

Marcher seul et pieds nus sur le sol – le corps et le cœur (presque) nus eux aussi – est une expérience hautement animale et spirituelle. Une forme de retour aux sources. Une façon de retrouver – et de goûter à nouveau – la condition originelle de l'homme. De l'homme sans compagnie, sans accessoire ni artifice, forme naturelle parmi les autres formes naturelles. Et dans cette nudité affleure avec clarté ce qui différencie l'homme des autres créatures terrestres : le questionnement, fondement premier de toute métaphysique. Et préalable indispensable à toute spiritualité. Ainsi, dans cette nudité, l'homme sent avec évidence qu'il est naturellement animé par – et porté vers – le Divin...

 

 

Créatures mortes parmi les cimes. Et parmi l'herbe rougeoyante que la lumière n'atteindra plus.

 

 

Ombres blafardes parmi les jours. Nées – et pas même vivantes. L'Amour n'aura su les toucher. Et la gueule béante de la mort les avalera bientôt.

 

 

Il est aisé – et heureux – d'être seul. Mais il est rude – et douloureux – d'être trahi...

 

 

La solitude ne m'attriste pas. La solitude ne m'affecte pas. Bien au contraire... Mes tourments viennent seulement du sentiment de ne plus avoir d'âme amie en ce monde. D'avoir perdu une âme ouverte au partage et à la confidence. Et ce qui me blesse est le sentiment d'avoir été dupé. D'avoir été trahi. Et ce qui m'offense est le manque d'honnêteté* et le défaut de loyauté des hommes. Mais n'est-on pas simplement, en réalité, leurré et abusé par ses propres espérances – et ses propres exigences – à l'égard des êtres et du monde ? Oui, sans doute...

* Non-dits, propos déguisés, mensonges...

En définitive, j'ai le sentiment que nous ne pouvons accorder notre confiance à aucun être – ni à aucun homme – en ce monde où les cœurs, si instables, tournent avec tant de désinvolture au gré des vents. Selon les contingences et les opportunités. Selon les désirs et les caprices du moment... Comme si, en vérité, nous ne pouvions accorder notre confiance – et nous fier – qu'à ce qui est dans l'instant. Tout, toujours, en ce monde, nous y ramène. Inéluctablement. Comme si ce qui est dans l'instant était, en vérité, la seule réalité tangible et accessible. La seule réalité que nous connaissons. Et à partir de laquelle nous pouvons agir. Le reste – tout ce qui n'est pas dans l'instant – n'est que brume, illusions et chimères. Buée inconsistante. Et vapeur d'éther...

 

 

Le cœur prisonnier sape toute liberté. Et prive l'être de la joie et de la paix qu'il cherche. Les êtres et les choses auxquels il est attaché le maintiennent captif. Lorsqu'ils sont présent à ses côtés, il craint de les voir se dégrader, s'éloigner ou disparaître. Et lorsqu'ils se détériorent, s'écartent ou s'effacent, la tristesse l'envahit. Et l’accapare.

 

 

La vie. Souffrance après souffrance. Indéfiniment. Des plus légères aux plus profondes. Des plus grossières aux plus subtiles. Des plus simples aux plus complexes. L'incessant processus du désencombrement à l’œuvre. Inlassablement penché sur sa besogne. Polissant, repolissant – et repolissant encore – le cœur de ses impuretés – le nettoyant de ses scories – pour que brille – flamboyant – et étincelant – le diamant inaltérable et éternel. Pour qu'il resplendisse dans l'obscurité comme en pleine lumière. Infiniment aimant. Mais sans exigence – sans la moindre exigence – à l'égard du monde.

 

 

Las – infiniment las – de la grande kermesse du monde avec son insouciance et sa frivolité, ses masques prétentieux et sordides, ses histoires insipides, ses mensonges, ses faux sourires et ses paillettes de fête foraine. Ô ciel, pourquoi si peu d'hommes sont prêts à affronter leur misère les yeux dans les yeux pour délivrer le monde de sa crasse, de sa bêtise et de son indigence ?

 

 

Lorsque la dernière fenêtre relationnelle et affective se referme, le noir envahit la pièce. L'espace vaste – ou étroit – du cœur. Le condamnant au cachot sombre de la réclusion. Nous implorons alors le ciel. Nous implorons alors la lueur vive – pourtant chancelante et malmenée par les vents et l'aridité du monde – d'éclairer notre défaite. Et de la transformer en feu ardent pour enflammer nos pas – nos derniers pas peut-être*... – sur le chemin qui mène à la lumière...

* Qui sait ? Qui pourrait savoir ?

 

 

Il faut avoir suffisamment fréquenté la solitude, la fragilité et le dénuement pour que s'aiguise la sensibilité. Qu'elle demeure si vive que tout événement* – le moindre événement – une feuille d'arbre qui tombe sur le sol, une vieille femme qui porte un cabas, une herbe minuscule qui pousse entre les pavés d'un trottoir, le sourire timide dans les yeux d'un enfant, un insecte sur une branche – se transforme en rencontre. En rencontre intense et émouvante qui bouleverse le cœur. Et l'émeuve jusqu'aux larmes...

* En réalité, tout événement, bien sûr, est une rencontre...

 

 

Quelques tours sur la place. Quelques caresses. Quelques baisers. Quelques ruades. Quelques morsures. Et quelques blessures. Et nous voilà bientôt congédiés. Allant seuls sur le chemin de la mort. Aussi seuls que nous l'avons toujours été parmi les hommes. Dans l'effroyable désert des vivants.

 

 

Ô mon âme, ne pleure pas ! Toi qui as connu la grâce du ciel et du silence, ne te morfonds pas dans l'affliction. Dieu veille à ce qu'elle devienne parfaite. Voilà la rude épreuve qu'il t'envoie à présent...

 

 

Ô mon cœur ! Quelle âpre douleur que la tienne ! Je sais – je sens – ta tristesse. La fleur du désespoir que tu tends vers moi. Et que le monde n'a jamais daigné accueillir. Je la tiens serrée dans ma main. Et contre ta joue tendre et rebelle. Nous nous offrirons bientôt des rires dans le silence. Oui, bientôt. Crois-moi ! Que tes larmes n'assèchent ton âme. Qu'elles l'égayent de ce désert où tu crois mourir. Vallée de sang et vallée de larmes ne laisseront bientôt en toi aucun éclat. Sinon un sourire. Une main secourable. Tes yeux perdront cet éclair de colère que tu pensais indispensable. Ton regard deviendra clair. Limpide comme l'eau des torrents des montagnes. Vaste. Aussi vaste que le ciel et les océans réunis. Et il bercera les hommes – non plus d'illusions – mais de contes et de chants magnifiques devant lesquels ils s'agenouilleront. Prêts pour le grand voyage que tes pas, eux-mêmes, ont accompli sans mains levées. Et sans yeux approbateurs. Crois-moi, mon cœur ! L'Amour est proche. Dessaisis-toi de tes griefs. Et de tes envols. La morsure est ardente. Mais Dieu bientôt t'ouvrira les bras. Et t'accueillera en son sein. Le royaume et toi, bientôt, ne seront plus étrangers. Vos yeux et vos gestes se confondront. Et sur tes joues couleront des larmes de tendresse. Un peu de patience, mon cœur. Nous y sommes presque...

 

 

Ce qui nous manque, en vérité, nous allège. Si le cœur sait s'en dessaisir...

 

 

Plus le cœur se vide et se déverse, plus il s'épure. Plus le cœur s'épure, plus le joyau qu'il abrite transparaît. Et rayonne. Plus le joyau rayonne, plus le monde s'éclaire. Plus le monde s'éclaire, plus l'Amour grandit. Plus l'Amour grandit, plus le cœur se vide et se déverse. Plus le cœur se vide et se déverse, plus il s'épure...

 

 

[Hommage à Stanislas Rodanski]

 

Désespoir d'outre glacée. Comme un bouchon hermétique au ciel, le désert me noie. [De la gourde et du verre d'eau]

 

 

Mais en quel honneur m'a-t-on offert le désespoir ? Cadeau mystérieux enveloppé de ficelles bariolées – de ficelles célestes – avec une fleur – une immense fleur rouge – sur le dessus. Délivrant son parfum funeste. Et annonciateur peut-être de l'espérance. Traîtresse espérance toujours. Remettant la mort au lendemain. Et le jour suivant à plus tard. Retardant toujours le massacre. Avec les heures scélérates qui le diffusent au goutte-à-goutte. Comme un présent empoisonné...

 

 

Brisons la malédiction de Socrate. Levons les bras à la bise glacée. Offrons notre visage aux affronts. Et sourions à la mort. Ô vivant ! Ne crains de sourire à la mort ! C'est dans ses bras que s'achèvera le bal...

 

 

Odieux spectacles de la vie que mes yeux vomissent chaque jour. Et qu'elle me force à réingurgiter, bouchée après bouchée, le lendemain. Et que mes yeux revomissent le jour suivant. Et qu'elle m'oblige à ravaler le jour d'après... Pas de gâchis ! me dit-elle, il faut finir son assiette ! Nous sommes bien obligés de nous plier à sa volonté, n'est-ce pas ? Quel enfant serait-il assez effronté pour désobéir ainsi continuellement à sa mère ?

 

*

 

L'heure s'éreinte à nous épuiser. Chancelants – et ivres de sommeil –, nous titubons. Et nous tombons, ivres de fatigue. Avant que la mort ne vienne nous faucher.

 

 

Tu te plains de t'ignorer. Demande donc au ciel qui tu es. Mais crois-tu vraiment que son silence puisse t'éclairer ?

 

 

Chut ! Tais-toi ! Arrête de parler ! Arrête d'écrire ! Cesse tes bruits et tes jérémiades. Tes poncifs, tes questions et tes appels. Cesse d'abreuver le monde de tes intuitions et de tes vérités. Laisse donc les hommes sommeiller en paix...

 

 

Lorsque tu agis, réagis, espères, crois, penses et parles sans avoir conscience d'agir, de réagir, d'espérer, de croire, de penser et de parler, tu t'éloignes de l'être. Et de la présence.

 

 

Dis-moi, mon cœur, pourquoi crois-tu encore que l'herbe est toujours plus verte ailleurs ? Penses-tu vraiment que le monde soit une paisible prairie verdoyante où les êtres vivent avec joie, profondeur, consistance et vérité ? Ne te souviens-tu donc pas de la grande misère qui se cache sous les masques insouciants et la gaieté apparente ? As-tu oublié les réjouissances feintes ou frivoles, l'ennui, la bêtise, la frustration, l'avidité, la colère, la haine et l'ignorance ? Y a-t-il donc si longtemps que tu n'as fréquenté les hommes ? As-tu oublié qu'il t'arrivait autrefois de marcher dans le monde, mon cœur ? Ecoute-moi ! Malgré ta tristesse, bien des hommes – même s'ils ne te l'avoueraient jamais avec franchise – envieraient ton parcours. N'as-tu donc jamais remarqué leurs yeux envieux et admiratifs lorsqu'ils s'entretenaient avec toi des choses essentielles de la vie ?

Et mon cœur remercia le ciel pour ses paroles réconfortantes. Elles lui redonnèrent un peu de joie – un peu de couleur – dans cette longue journée grise et un peu morose. Et il comprit que sans la présence et la tendresse du ciel, il ne pourrait, sans doute, survivre en ce monde...

 

 

Si tu ne sens Dieu dans ton cœur, ralentis ton pas. Et ralentis tes gestes. Et tu le sentiras dans ta marche. Sur ta peau. Dans ton corps. Et dans tes mains.

Dieu est partout. L'homme de Dieu le sait, évidemment. Mais il lui arrive de ne plus sentir sa présence. Sa tête, son cœur et son corps trop encombrés d'idées et de pensées, d'émotions et de sentiments, de précipitations et d'automatismes lui en interdisent l'accès. Aussi le silence et la lenteur – l'immobilité et le suspens – lui sont alors nécessaires.

Le vide et la nudité sont les conditions requises – et le chemin le plus court – pour être en présence de Dieu.

 

 

Dans le silence et la solitude adviennent les plus belles – et les plus déterminantes – rencontres : avec soi, avec l'infini en soi, avec Dieu et quelques créatures du ciel fort amicales et bienfaisantes...

 

 

Ne t'occupe – et ne te préoccupe – jamais de ce que font et vivent les autres*, de la façon dont ils s'y prennent avec la vie, avec le monde et avec eux-mêmes dans leur existence comme dans leur cheminement (si tant est qu'il y ait un cheminement...). Demeure en toi-même. Et avec ce qui est là, ici et maintenant. Accorde-toi avec toi-même. Avec ce que tu portes. Et ce qui surgit. Et tu éviteras d'encombrer ton esprit et ton cœur de choses – et d'affaires – inutiles et superflues dont tu ne saurais que faire. Et qui ne te seront jamais d'aucun secours. Ainsi tu créeras les conditions les plus propices pour être, vivre et cheminer dans une plus grande paix. Et avec une sérénité moins fragile...

* Excepté, bien sûr, si la situation l'exige, s'ils se trouvent en ta présence ou s'ils t'en font la demande...

 

 

On rencontre toujours ce dont on a besoin...

 

 

Nous avons beau chercher partout des alliés, nous sommes, bien sûr, seuls face à la vie. Seuls face au monde. Seuls face aux hommes. Seuls face à Dieu. Et seuls face à la mort. Seuls. Toujours seuls. Ainsi sont les êtres... Mais si nous n'étions, en vérité, qu'un seul (et même) visage contemplant, dans les yeux inconsolables, toutes les solitudes du monde…

 

 

Mon cœur lève les yeux au ciel. Et lui demande :  Ô ciel ! Combien de blessures, combien de fêlures devrais-je encore endurer ? Le ciel le regarde avec tendresse et lui dit : connais-tu des hommes dont le cœur ne porte aucune peine ? Connais-tu des hommes dont le cœur ne porte aucune cicatrice ? Je ne sais pas, dit mon cœur. Regarde donc leurs yeux ! lui dit le ciel, regarde ce voile derrière la gaieté et les sourires où se terrent leurs blessures. N'y a-t-il donc rien à faire ? demande mon cœur. Si, lui répond le ciel, sois nu, accueille et reconnais. Et toutes les traces s'effaceront sur le champ !

 

 

Chez les hommes, le mensonge et l'espérance, les idées et les croyances ont toujours suscité plus d'intérêt et de passion – beaucoup plus d'intérêt et de passion – que la vérité. Leur attrait est immense. Et leurs partisans innombrables. La vérité, elle, a toujours été – et ne peut être que – sans parure. Sans apôtre ni disciple. Et elle ne peut user de ses charmes ni de séduction. Elle en est totalement dépourvue. Elle n'attire – et ne peut attirer – que les âmes simples et désireuses de se dépouiller de tout appui et de tout artifice. Des âmes éprises – follement et farouchement éprises – d'Absolu.

La vérité est insaisissable. Et sans idéologie. Et ces caractéristiques rebutent et découragent les hommes. Elles les embarrassent autant qu'ils s'en méfient. Voilà pourquoi l'immense majorité s'en détourne. Voilà pourquoi si peu aspirent à la connaître.

 

 

Glossolalie ténébreuse ? Peut-être... Paroles abstruses ? D'aucune façon. Eternelle prière de l'homme voué à la misère, à la solitude et à la peur de l'homme quémandant au ciel quelques signes. Et à Dieu une aide. Une main secourable. Un salut peut-être entrevu...

 

 

Les hommes absents. Eternellement absents. L'esprit et le cœur occupés à leurs bricoles. A leurs babioles. A leurs fadaises. Et à leurs niaiseries. Oublieux du monde. Et oublieux d'eux-mêmes. Rivés toute leur existence – à chaque instant de leur existence – à leurs misérables élans et à leurs médiocres tâches dont ils usent, en général, comme faire-valoir personnel, comme pitoyable trompe-ennui ou comme façon de se convaincre de tenir un rôle et d'être utiles...

Les hommes se cachent derrière leurs soucis. Soucis qui ne sont, en vérité, que de piètres envols d'eux-mêmes. A distance d'élastique. Accrochés à leurs pieds comme des boulets qu'ils jettent sur toutes les têtes qui passent à leurs côtés. Et l'on nous invite à rejoindre le monde ? A célébrer dans la liesse (qui n'est qu'une fausse gaieté, bien sûr...) notre appartenance à l'humanité ? De qui les hommes se moquent-ils ? De tous. Et d'eux-mêmes sans doute... Mais qu'ils prennent garde ! Dieu a peut-être – Dieu a sans doute – d'autres atouts dans sa manche ! Et que les hommes ne s'étonnent guère s'il lui prenait l'envie, un jour, de balayer leur espèce d'un excusable revers de main, trop las de leur fâcheuse prétention, de leur paresse et de leurs bassesses pour leur octroyer une énième chance...

 

 

L'insatiable appétit de vérité. Force majeure. Force magistrale. Et implacable couperet qui scinde l'homme en deux. Deux moitiés qui se fuiront – et s’éloigneront du monde – pour avancer, désunies, sur le chemin. Et s'offrir à Dieu. Deux moitiés irréconciliables vouées aux luttes – et aux combats acharnés – jusqu'à la mort. L'une avide d'Absolu tenant les rênes avec fougue et rudesse. Et tenant la bride serrée à l'autre. La contraignant, elle qui ne pourra jamais totalement faire le deuil du monde, à se soumettre tristement. Et à la suivre à regret.

 

 

Vivre. Avancer et se souvenir. Remonter les jours à la rame. Et ne voir que l'écueil devant soi...

 

 

Que ferais-je après l'été ? Peut-être seras-tu mort... Aussi, tâche de ne pas y songer...

 

 

Ne jamais oublier la différence entre ce que l'on croit être (les représentations de soi) qui conduit souvent à l'autosatisfaction ou, au contraire, à la dévalorisation de soi, et ce que l'on est à l'épreuve du réel et des faits (qui demeure, par définition, factuel, neutre et objectif). Et en cas d'omission, pas d'inquiétude ! Les événements et les circonstances seront toujours prompts à nous le rappeler. Essayant toujours de nous permettre de faire coïncider les deux de plus en plus justement. Et de plus en plus parfaitement. Jusqu'à ce que les représentations de soi* deviennent caduques et inutiles. Et qu'elles disparaissent dans la présence de l'instant, sans idée, sans pensée ni projection mentale...

* Comme d'ailleurs toutes les autres représentations : représentations sur les hommes, le monde, la vie, le temps, la sagesse, la vérité etc etc.

 

 

Il y a chez l'homme une sorte de manque de confiance ontologique. Comme l'atteste, avec évidence, son aspiration viscérale à chercher partout – et par tous les moyens possibles – à se rassurer. A chercher durant toute son existence une approbation. Et une confirmation de ce qu'il vit, de ce qu'il voit, de ce qu'il éprouve, de ce qu'il croit et pense à tout propos. Et à propos de tout, bien sûr...

 

 

Comment résumer (essayer de résumer) le monde, la conscience(1) et leurs liens ? L'énergie, l'engluement, l'entremêlement et les cycles. L'infini, l'immuable, la nudité, l'accueil et l'Amour. Et la perte(2), l'abandon, la complétude et l'Unité.

(1) La présence, le regard impersonnel...

(2) Le sentiment de perte...

 

 

Nos modiques ententes et nos dérisoires affrontements. Nos modestes souffrances et nos minuscules réjouissances. Que représentent-ils – et que pèsent-ils – dans l'économie générale de l'univers ? Si peu de chose, de toute évidence...

 

 

On écrit (souvent) comme l'on vit. Et l'on voit malheureusement le désastre s'inscrire sur nos pages... Soumis, en quelque sorte, à une triple peine : le désastre de l'existence. Vécu, écrit et lu...

 

 

Le mensonge et la vérité. L'illusion et la lucidité. L'illusion et le mensonge sont le manteau commun des hommes. La parure dont ils aiment s'habiller. La lucidité et la vérité, les loques transparentes de quelques pauvres fous avides de sagesse. Et dont ils savent bien qu'elles sont l'unique vêtement – et l'unique issue – dans ce monde d'apparence misérable et prétentieux. Avec son cortège de fantômes déguisés et peinturlurés dont les gestes et les paroles n'abusent qu'eux-mêmes. Et le monde qui leur ressemble...

 

 

L'odieuse fébrilité de l'attente. La crainte stérile de l'absence. Et l'espérance maladive d'être reconnu par les yeux du monde. Vivre, croire, espérer et mourir sous l'emprise et le pouvoir fascinants des yeux de l'Autre...

 

 

Une relation qui ne semble plus essentielle ni nécessaire (à l'un et/ou à l'autre) n'a plus de raison d'être...

Il y a néanmoins entre certains êtres une proximité et une intimité à la fois en deçà et au delà des attentes et des exigences égotiques habituelles que chacun porte, malgré lui, avec plus ou moins de bonheur et d'insistance...

 

 

Les mains tardent à répondre à l'appel. A rassurer de leur présence. A désigner là-bas quelque part sur l'horizon le point de la rencontre...

 

*

 

De l'humain au divin : l'abandon, les encombrements et le travail jamais achevé...

 

Tant de deuils en cette vie. Tout nous échappe. Les êtres et les choses. Tout finit toujours par nous quitter. Comme si l'abandon semblait non seulement rythmer l'essentiel de notre existence mais constituait aussi notre seule issue. Et notre seul salut. L'abandon comme apprentissage. Et comme retour à une (plus) juste perception du réel.

 

Abandonner les êtres et les choses non comme ils nous abandonnent – ou comme nous croyons qu'ils nous abandonnent... mais s'en dessaisir. Se les désapproprier – car, contrairement aux usages communs – et contrairement à ce qu'imagine l'immense majorité des hommes, les êtres et les choses ne sont ni à notre service ni notre propriété. Aucun ne nous appartient – ni n'a de compte à nous rendre – comme nous le pensons si souvent. Et ils ne nous doivent rien. Jamais.

 

Mais tant que l'on vit, agit, pense et se comporte comme un homme – un individu (une individualité séparée du reste du monde), on estime que les êtres et les choses sont présents pour répondre à nos attentes, à nos besoins et à nos désirs. Et on les instrumentalise d'une façon ou d'une autre – consciemment ou non – pour qu'ils nous assurent une certaine forme d'utilité, de soutien, de confort ou de réconfort...

 

En revanche, lorsque l'on passe du personnel à l'impersonnel – lorsque l'on quitte les yeux et le cœur humains pour habiter le regard divin, on comprend que l'on s'est fourvoyé depuis nos premiers pas dans l'existence. Que nous avons totalement inversé la perspective. Le monde, les êtres et les choses – ainsi que nous-mêmes en tant que forme (le corps et l'esprit auxquels nous avons pris l'habitude de nous identifier) – ne sont pas là pour notre usage (notre usage en tant que forme), ils jouent simplement leur rôle, au vu de l'interdépendance phénoménale, dans notre existence, notre fonctionnement organique et psychique et dans notre compréhension progressive de notre nature profonde. Mais nous (en tant que regard – regard qui constitue notre nature profonde), nous sommes là, en vérité, pour eux. Pour les accueillir, les écouter, les aimer et les servir...

 

Comment se déroule ce passage de la saisie, de la crispation et de l'attente égotique à la désappropriation, au lâcher prise et à la présence ancillaire ? Comment se déroule ce processus de transformation du personnel à l'impersonnel, de l'humain au Divin ? Par l'abandon tout au long de la vie.

 

A force d'attentes et de désirs déçus, de déceptions et de désillusions, de pertes et de deuils, de résignation et de renoncement, le cœur perd progressivement son esprit de désir, de conquête et de lutte et les forces – ou le courage – se retirent ou viennent à nous faire défaut. Comme si la vie s'appliquait sans cesse, en quelque sorte, à nous faire capituler. A nous détacher du monde – et de la vie : des êtres, des choses, des circonstances et des événements. Comme si la vie nous invitait sans cesse à nous abandonner à l'abandon. Jusqu'à ce qu'elle nous offre aucune alternative et qu'elle nous donne le coup de grâce* : la cessation de tout espoir.

* Dans les deux sens du terme : nous faire mourir à tout espoir. Et dans cette mort, nous révéler notre identité profonde associée aux caractéristiques de l'impersonnalité : plénitude, complétude, paix, joie et Amour.

 

Le temps constitue une composante essentielle – sinon primordiale – dans ce processus. Il permet de « digérer » et d'accepter (en général) partiellement les déceptions et les désillusions. Les unes après les autres. Et de ne pas (trop) engranger de frustration, de colère et de ressentiment. A force d'échecs, de coups et de brimades, les hommes finissent, comme ils le disent si souvent, par se faire une raison... Mais rarement, ils renoncent. Rarement ils parviennent à couper l'espoir à sa racine.

 

L'espoir subsiste parce qu'il est puissant, parce que les événements contribuent parfois à le renforcer et parce que des espoirs, le cœur en recèle à foison : des grossiers et des subtils. Des énormes et des infimes cachés dans les plus lointains et obscurs recoins. Isolés ou amalgamés, aisément décelables ou discrets – voire invisibles – enfouis dans quelque lieu retranché et inaccessible... Sortant ensemble en petits groupes ou les uns après les autres pour se confronter au réel – au monde et à la vie.

 

Ainsi souvent, tout au long de leur existence, les hommes continuent d'espérer. Présumant que l'avenir leur permettra, à travers un changement, une nouvelle situation, une rencontre, de satisfaire leurs désirs. Et de voir leurs attentes – et leur espoir – enfin « récompensés ». Et tant que l'espoir est encore vivant – et vivace – en nous, nous ne sommes pas totalement mûrs pour nous abandonner à l'abandon. Nous abritons encore en notre for intérieur des espoirs, de l'espérance et des marques de résistance au détachement.

 

Les larmes de tristesse mêlées de ressentiment, de colère et de résignation accompagnent presque toujours ces douloureux renoncements. Ces abandons vécus dans la douleur. Ces abandons pas totalement acceptés. Nous ne sommes pas encore prêts à nous détacher ni de l'espoir, ni du monde – ni des êtres et des choses – ni de la vie – ni des événements et des circonstances. Mais l'espoir, à force d'être chahuté et malmené par les faits tout au long de l'existence, peut finir par s'éteindre. Renvoyé, en quelque sorte, à sa dimension illusoire et utopique (non réelle et infondée).

 

Ainsi, la vie et le monde – les êtres, les choses, les événements et les circonstances œuvrent inlassablement à leur besogne de sape – de sape incessante – des espoirs. Les réduisant au néant les uns après les autres. Veillant aussi à ce que nous n'accumulions pas dans les tréfonds de notre psychisme de l'aigreur, du chagrin, de la rage et de l'animosité. Vidant ainsi progressivement le cœur de tout espoir et de toute tristesse – jusqu'au dernier et jusqu'à la plus infime trace résiduelle – afin qu'il devienne totalement vide et parfaitement nu. Alors surgit – peut surgir – l'abandon.

 

Ainsi, d'abandon « forcé » en abandon « forcé », d'espoirs déçus en désespoir peut arriver le jour où l'on est mûr pour s'abandonner réellement. Pleinement et totalement. L'abandon et le détachement s'imposent alors à nous factuellement. Ils apparaissent comme la seule option possible. Mais il ne nous appartient ni de les inviter ni de choisir le moment où ils se manifesteront... Ce sont eux qui « décident » du moment le plus opportun (lorsque, sans doute, nous sommes prêts – et suffisamment mûrs – pour les recevoir et les vivre...). On ne peut s'y livrer – ou franchir le pas – que lorsque quelque chose en nous lâche (ou se brise...). Alors l'abandon survient... Et il est vécu comme une sorte de soulagement profond, réel et total. Il devient un apaisement libérateur... où les tensions s'effacent. Et disparaissent. Où le regard devient étrangement étranger au réel. Où le regard devient impersonnel ou quasiment impersonnel. Comme si les événements que nous avons toujours considérés – et que nous aurions considérés quelques instants plus tôt – comme relevant de notre existence personnelle et qui nous auraient, à ce titre, affectés (de façon positive ou de façon négative) ne nous concernaient plus vraiment... Regard neutre et distant observant le cours des choses – et le cours de la vie – comme s'ils se déroulaient sur un écran. Spectateur impartial et bonhomme d'un film sans importance. Spectateur sans jugement et sans attente à l'égard du déroulement du scénario. Arrive ce qui arrive. Il peut arriver n'importe quoi. Cela arrive – c'est tout. Cela n'a aucune importance. On est simplement là, en tant que regard accueillant et observant – en tant que regard aimant et bienveillant, écoutant et servant les formes – les êtres et les choses – tels qu'ils sont et se manifestent dans la situation de l'instant...

 

L'abandon mène à la fois à la liberté et à l'obéissance joyeuse, apaisée et pleinement consentie (sans résistance). A la liberté totale et à la parfaite soumission. A la liberté absolue du regard. Et à la soumission complète du corps, de l'esprit et du cœur aux exigences situationnelles. Aux impératifs et aux nécessités du monde, des êtres et des choses...

 

 

S'abandonner à ce qui est là. Et à ce qui surgit...

 

 

La vie change, évolue et passe. Le monde, les êtres, les idées, les émotions et le temps changent, évoluent et passent. L'esprit – inscrit dans la temporalité – le sait. Il le sent. En outre, il a la conviction que certains aspects et dimensions de la vie, du monde, des êtres et du temps et que certaines idées et émotions lui appartiennent. Qu'ils constituent des éléments tangibles – et indiscutables – de ce qu'il nomme son existence. Le regard, lui, dont le seul territoire est l'impersonnalité et l'instant, demeure absolument neutre, juste, impartial, lucide et bienveillant. Totalement décollé, en quelque sorte, des notions personnelles et temporelles.

Et le défi des hommes – du moins ceux engagés sur une voie spirituelle – est de passer du personnel à l'impersonnel. Et de la temporalité à l'instant. Passer de l'esprit (du psychisme et des représentations mentales) et du cœur humains personnels au regard impersonnel (ou divin) en laissant le monde, autrement dit les corps, les esprits et les cœurs apparemment personnels (dont ceux auxquels il s'est identifié...), libre de se manifester selon ses conditionnements.

Le mystère qui relève véritablement de l'alchimie – et dont on ignore à peu près tout – réside dans la façon dont l'impersonnel et le divin imprègnent peu à peu ce que l'on apparente en général au personnel... Imprégnation énigmatique de la tête (à travers l'esprit), du corps (à travers la sensorialité) et du cœur (à travers la sensibilité) de l'être. De chacun des êtres...

 

 

Il est douloureux – très douloureux – de mûrir. De laisser le cœur mûrir. Puisqu'il s'agit de faire le deuil, en général de façon progressive, de toutes choses*... Et bien des hommes – sinon tous – n'en ont ni l'aspiration, ni la force ni même le courage. Préférant (et on peut les comprendre, bien sûr...) rester leur vie durant dans une forme d'infantilisme ordinaire (qui essaye pourtant avec maladresse de se cacher derrière quelques attitudes et postures de responsabilité et de sérieux). Mais l'homme est, en général, sur les plans existentiel, relationnel, affectif, émotionnel, cognitif et spirituel un être encore très fortement immature... Cette forme d'infantilisme est très commune et répandue. Si commune et si répandue qu'elle est acceptée socialement partout (et par tous) à travers le monde. Et qu'elle constitue même la norme. Même si l'immense majorité des hommes n'en a sans doute pas conscience...

* Et la racine première de tous nos attachements est, bien sûr, l'attachement à soi en tant que personne...

 

 

Lorsque les événements sont vécus avec douleur et souffrance par l'esprit et le cœur, il est extrêmement difficile d'habiter le regard. De maintenir la perception dans l'impersonnalité. Non qu'il faille s'y forcer ou s'y contraindre, bien sûr... On est simplement irrésistiblement et littéralement aspiré par la zone d'inconfort ou le point douloureux. Et cet extrême désagrément – parfois insupportable (dans tous les sens du terme) nous invite – ou nous oblige parfois – à regarder avec davantage de distance et de lucidité les raisons de cette souffrance. Comme si le regard – et la perception – se focalisaient toujours sur les dimensions problématiques, les aspects entravants et encombrants (embarras, profusions et obstructions psychiques et nœuds énergétiques) qui font barrage à la progression du corps, du cœur et de l'esprit vers plus de nudité et de virginité... Sur tout ce qui bloque leur ouverture, leur fluidité et leur progression vers ce que l'on peut considérer comme leur état naturel : vide, fluide et ouvert aux interactions, appréhendé avec un état perceptif impersonnel totalement nu et vierge – complètement pur en quelque sorte...

 

 

Au cours de certaines phases de ce cheminement perceptif (ou de cette « progression spirituelle » si ce terme vous agrée davantage...), on sent l'imminence de quelque chose dont on ignore tout. La survenance d'une chose en soi dont on ignore absolument tout. Et qui nous réduit au silence. Nous confinant dans une sorte d'immense et vaste « je ne sais pas – je ne sais rien – je ne comprends pas – je ne comprends rien ». L'inconnu de l'inconnu pour toutes choses : passées, présentes et futures. Pour tous domaines et toutes directions. ON NE SAIT PAS. Et ON N'EN SAIT RIEN. Sans même avoir la certitude que l'on sera amené à voir. A savoir et à comprendre. Peut-être ? Peut-être pas ? Ignorance totale de TOUT...

Et cet état d'ignorance générale est sans doute une percée dans la nudité et la virginité évoquées dans les fragments précédents (n'en déplaise à notre esprit – à notre mental infantile, frileux, apeuré et immensément trop rationnel en matière de spiritualité, de sagesse et de vérité)... Mais quel être – quel homme – dans la vie quotidienne est-il capable de vivre dans cet état d'ignorance totale à chaque instant – simplement ouvert et accueillant à l'égard de ce qui est ?

Et pourtant on s'accroche. On continue (avec tant d'aisance et de naturel...) à s'agripper à tout ce qui nous aide, à tout ce qui nous soutient, à tout ce qui nous rassure, à tout ce qui nous emplit, à tout ce qui nous réconforte. Jamais nous ne cessons de chercher des repères, des certitudes, des alliés, des amis et des amours pour venir à notre rescousse... Et cette recherche s'avère, en définitive, vaine car le « si peu fiable » et le « si peu d'Amour » que l'on y rencontre ne méritent peut-être pas que l'on s'y attache... Ils ne méritent peut-être pas que l'on attende quoi que ce soit de leur part, que l'on en souffre, que l'on s'y accroche et qu'on leur accorde la moindre importance. Ils ne méritent peut-être pas que l'on espère. Ce « si peu fiable » et ce « si peu d'amour » ne méritent peut-être même pas d'être accueillis par l'Amour parce qu'ils ont besoin qu'on leur renvoie leur propre image. Qui est laide, étroite, encombrée et bien peu aimable. Et peut-être pas même encore dignes d'être aimés. D'être aimés pleinement...

En définitive, il n'y a rien ici-bas sur lequel nous puissions réellement trouver appui. Excepté, bien sûr, ce qui est dans l'instant. Et qui se dissipe aussitôt l'instant suivant... Notre seul salut réside donc dans le regard qui nous permet de trouver un ancrage immuable dans ce monde de fantômes et d'évanescence...

 

 

Epilogue provisoire*

* En ce monde, tout est toujours provisoire, bien sûr...

 

Lorsque l'on croit habiter le regard nu (Ah ! La force des illusions*...), il arrive que subsistent quelques espoirs méconnus ou très profondément enkystés – et parfois très difficilement déracinables – qui obstruent la parfaite virginité du cœur...

* Voilà pourquoi toute idée, toute pensée, toute croyance et toute construction (sur soi, la vie, le monde, les êtres, Dieu, la vérité, la spiritualité, la sagesse, l'Absolu...) éloigne toujours de soi, de la vie, du monde, des êtres, de Dieu, de la vérité, de la spiritualité, de la sagesse et de l'Absolu. Tout est si insaisissable qu'il nous faut demeurer à chaque instant nu et vierge (vierge de tout) pour être en mesure d'accueillir l'instant comme il vient et l'abandonner l'instant d'après pour être à nouveau en mesure d'accueillir ce qui vient dans l'instant suivant...

Et je sens aujourd'hui encore quelques espoirs en mon cœur. Pas totalement mûr (donc) pour une nudité et une virginité parfaites. Aussi dois-je me résoudre à laisser la vie et le monde poursuivre leur œuvre. Les laisser libres dans leur incessante besogne de désencombrement et d'épuration...

La lucidité et l'honnêteté nous obligent comme toujours à l'humilité. Et l'humilité nous enjoint à la bienveillance. Nous invitant comme toujours à accueillir ce que l'on est, le monde et la vie tels qu'ils sont : mûrs ou immatures, vides ou chargés d'espoirs et d'encombrements, sages ou ignorants. Nous livrant ainsi éternellement – et à chaque instant –, jour après jour, année après année (et sans doute même vie après vie...) à l'âpre tâche de l'être : à notre travail jamais achevé de polissage pour que rayonne – que continue de rayonner – le cœur aimant...

 

 

Les heures grises semblent s'éloigner. Mais je sais que d'autres viendront après elles. Et peut-être serais-je alors capable de les recevoir (cette fois-ci) avec le cœur plus transparent. Avec le cœur plus tendre et plus ouvert... Et alors le gris peut-être sera magnifique. Aussi beau, aussi léger et admirable que n'importe quelle autre couleur...

On aimerait parfois que le cœur soit aussi coloré – et multicolore – que la vie. Il l'est pourtant. Et nous le savons bien. Mais les yeux – si ternes, si peu vifs – presque éteints – refusent l'évidence. Ce sont eux qui lui donnent ces teintes si tristes. Ces teintes à pleurer...

On peut, bien sûr, en sourire aujourd'hui... Mais seuls les yeux, je crois, nous privent de la beauté – et de la lumière – pour accueillir dans la joie toutes les couleurs de la vie – et de la terre.