Journal / 2016 / L'exploration de l'être

A la grandeur et à l'immensité du ciel, nous n'avons que notre cœur à offrir. Et nos yeux grands ouverts. Et de cette offrande – la seule, en vérité, que nous puissions lui adresser –, le ciel sera ravi et satisfait. Il vous laissera vous approcher. Et l'habiter. Puis il descendra jusqu'en vos profondeurs. Emplira vos yeux et votre cœur, leur offrira mille baisers de gratitude et un puits d'amour intarissable avant d'y déposer son regard pour que vous puissiez de ses propres yeux embrasser le monde, la terre et le ciel. Ensuite les frontières s'effaceront. Tout sera emmêlé. Dieu, vous et le monde ne formeront plus qu'un seul corps. Et un seul cœur. Alors l'Amour, la joie et la paix pourront se donner sans compter aux uns et aux autres selon les réclamations et les exigences de la terre et du ciel.

 

 

A la barbe du monde se pressent les torrents. Déferlent les vents. S'entassent les immondices des hommes. Prolifèrent les massacres. Et s'égosillent les magistrats – tous les magistrats – de la terre.

Les oiseaux ont fui loin et haut dans le ciel. Et les animaux au plus profond des forêts. Mais le désastre a déjà recouvert les âmes. Elles gisent, moribondes et apeurées, à l'abri de la fureur et des cataclysmes, dans la barbe de Dieu. Et le courroux divin pour les hommes sera sanglant.

Le sang n'effacera pas l'abomination. Mais des cendres renaîtra peut-être un monde nouveau.

Le sang coulera. Et de ce sang qui nourrira le monde, quelle part reviendra au ciel ? Pour que la terre soit plus douce. Et que sa lumière éclaire ses créatures – toutes ses créatures.

 

 

De toute charogne, un ange s'envole. Et le ciel, lui, est déjà ravi. Mais que peut une âme esseulée si elle n'avait à ses côtés les forces du ciel ? Et qui sait si la mort – et ses puits de ténèbres – pourraient la sauver ? A-t-on déjà vu ressusciter un squelette ? Non. Mais l'âme est éternelle. Dieu me l'a dit un jour de désespoir. Et je crois à ses murmures. Et aux secrets qu'il me confie.

Au dessous des hommes fleurit l'abîme. Derrière leur dos, les années déchirées et les passions d'autrefois. Devant, un brouillard infranchissable et la béance qui les effraye – qu'ils craignent par dessus tout. Sur les côtés, rien... la paroi aiguisée du monde et le dos voûté de leur frères. En eux, le cœur noir, troué de trop de peines. Et au dessus de leur tête, le ciel gris et sans pitié pour leurs offrandes et leur mendicité. Ainsi vivent les hommes. Je les ai vus s'agenouiller et implorer Dieu de venir à leur secours. Et le silence a été son unique réponse.

Des âmes brisées, Dieu recolle les morceaux. Le vent les remet sur pied. Et la patience se charge du reste...

 

 

Ah ! Si la terre pouvait s'ouvrir et ensevelir les hommes, leur âme danserait, ravie, dans le vent. Avec le ciel complice.

Au dessus du vent, il y a le ciel. Et sous nos pas, la terre. Mais entre les deux, pourquoi ce bouillonnement et cette fureur ? Et cette incompréhension criante du dessus et du dessous, du dedans et du dehors... ?

 

 

L'amour des âmes pour les corps est aussi invisible que celui des corps pour les âmes. Mais sa puissance est plus vive. Et plus décisive sur les destins.

 

 

Par ces routes si barbares, les hommes marchent et s'égayent. Sous le regard de Dieu qui pleure en silence. Mais la terre – et ses créatures – cheminent ainsi.

 

 

Les yeux voient l'apparence du monde. Le regard, lui, le transperce, y plonge au cœur et lui offre sa lumière.

 

 

Sous un buisson, quelques fleurs se sont réfugiées. A l'abri des regards. Pour échapper sans doute aux mains assassines et aux pas meurtriers.

Plus loin, un arbre nomade parcourt à grands pas la vaste étendue à la recherche de la pluie. Et les nuages, bienveillants, se sont approchés pour lui offrir un peu d'ombre.

 

 

La magie de la terre est de faire croire aux hommes à ses vérités. Et celle du ciel de leur faire croire en son inexistence. Et les yeux aveugles et ignorants regardent partout – en haut et en bas – à la recherche de quelques indices.

 

 

Que serait le peuple de la terre sans le ciel ? Une misère glacée ? Une torpeur chavirante ? Comme un bateau échoué sans océan...

Les hommes pieux scrutent le ciel. Ils ignorent que toutes les merveilles naissent de la terre. Quant aux hommes ordinaires – ils n'en grattent que la plèbe à la surface pour récolter quelques pépites enfoncées dans la boue. La plupart courent en tout sens. Et à perdre haleine, cherchant partout un refuge où ils pourraient abriter leurs jours.

Ils ne savent habiter la paix que leur yeux fébriles s'appliquent à dénicher. Et à leur requête, le ciel ne peut pourvoir. Aussi vagabondent-ils comme des mendiants affamés. D'autres cherchent un raccourci vers le ciel. Et pour leur peine, mille fois ils doivent faire le tour de la terre.

Ah ! La désopilante débâcle du monde ! De cette mascarade, le ciel s'amuse. Comment ne pourrait-il s'en moquer ? Il en rit jusqu'à s'étouffer. Et les hommes, par jour de grand vent, peuvent entendre son rire qui résonne sur les hauts plateaux de la terre. Lorsque l'aube est silencieuse, de grands éclats leur parviennent. Et les plus affûtés accompagnent son rire de leurs chants ou au son de leurs tambours. Et la fine pointe de ce cercle rit avec lui des merveilles de la terre. Et de son engeance crasseuse. De ces mains levées et impuissantes. Et de ces bras en croix implorant sa miséricorde.

 

 

Hormis le regard – et excepté le ciel et la terre –, rien en ce monde n'est plus puissant ni fidèle qu'un livre de poésie*. Il accompagne nos pas comme un chien docile et imprévisible, guide l'âme à chaque virage. Et la nourrit de sa science – et de ses notes célestes – à chaque traversée. Peut-on rêver sur cette terre où vivent les hommes de plus plaisante et généreuse compagnie ?

A-t-on déjà vu plus doux et merveilleux compagnon ? Toujours dévoué et prévenant. Qui sait apaiser et réchauffer les cœurs tourmentés ou frigorifiés par la cinglante solitude du monde et la médiocre compagnie des hommes. Il les entoure de ses bras chaleureux. Et cette tendre accolade les réconforte (elle les réconforte plus que toutes autres...). Et leur donne la force de poursuivre leur marche...

* Lorsqu'il nous arrive d'avoir le cœur triste, mes doigts tiennent celui qui nous accompagne en promenade, bien serré au fond de ma poche comme un ami précieux dont la perte – sans doute – nous rendrait inconsolable...

 

 

Il y a tant d'âme chavirées qui cherchent un port. Et presque toutes échouent sur un récif. Le cœur des hommes peut bien pencher vers l'espérance, il y a du désespoir au fond de leurs yeux.

 

 

Dans nos secrets délires, Dieu – peut-être – se tient debout, riant à gorge déployée et levant les bras au ciel pour guider notre justesse...

Dieu aime la folie des hommes. Celle qui surplombe la raison pour lui donner des ailes et lui faire fréquenter l'Amour. Cette folie-là n'a de main funeste. Elle frappe de sa bonté. Implacablement. Cette majestueuse et bienfaisante folie élève, libère et donne vie... alors que l'autre – la folie meurtrière – la folie chaotique – plus coutumière des hommes et sa sinistre et ténébreuse sœur jumelle – la raison qui se pare des faux habits de la sagesse –, elles, ordonnent, enferment et anéantissent...

 

 

Un surcroît de chaleur offert par le vent glacial qui vous ouvre ses bras et vous enlace. Comme un ami bienveillant, sa présence vous soutient et vous console. Et il ne réclame aucun remerciement, la gratitude dans vos yeux lui suffit.

 

 

Qu'il soit donné à voir à nos yeux aveugles ! Et le monde sera éclairé...

 

 

Parfois la tristesse devient si magistrale que vous vous enivrez de son parfum. Et une douce mélancolie vous envahit...

Dieu n'a pas fait l'âme triste. Mais le cœur est parfois si chaviré par les événements et le funeste du monde que la tristesse le dévore. Et l'âme, secourable et généreuse, prend sa part pour le soulager.

 

 

Chantent les oiseaux qu'accueille le ciel. Et pleurent les hommes que la terre console. Le ciel leur a été banni. Leurs murs ont recouvert leurs yeux.

 

 

J'ai une profonde sympathie – et une immense tendresse – pour cet air d'idiot du village que me donnent au cours de mes promenades, mon visage ravi par les paysages, mes cheveux hirsutes et ébouriffés par le vent, ma marche lente à travers les collines, ma contemplation du ciel, debout et immobile sur les chemins et mes longues pauses assis sur les rochers, le carnet à la main. Le ciel aussi – je le sais – est heureux de cette compagnie. Son regard croise toujours ses yeux avec joie. Et chaque jour, il attend sa venue pour entourer son cœur avec une infinie bonté et veiller sur sa main qui court sur le petit cahier...

 

 

L'écriture parfois nous console des jours. Elle nous tend la main pour abattre les murs borgnes qui entourent la vie. Et la joie. Et les nuages aussi nous ravissent lorsqu'ils effleurent les collines. Charmés par leur forme et leur allure. Parfois légers et rapides, d’autres fois énormes et immobiles, ils habitent et parcourent le ciel avec une grâce et une nonchalance – avec une bonhomie gracieuse – qu'aucune créature du monde ne saurait imiter...

 

 

Qui en ce monde a déjà vu la ronde des ans bousculer le calendrier ? A chaque nouvelle lune, les jours et les pages se tournent. Implacablement.

 

 

La possession et le contentement narcissique. Y a-t-il de poisons plus insidieux et trompeurs ? Combien d'âmes se sont-elles laissées duper par ces charmantes et machiavéliques sirènes ? A en croire l'histoire des hommes, toutes s'y sont laissées prendre... Pour y échapper, les hommes doivent d'abord – et bien souvent – s'y perdre jusqu'à la nausée et l’écœurement. Passés les haut-le-cœur et les vomissements, les âmes s'en dégagent avec aisance. Le ciel alors n'est plus très loin. A portée de regard. Et la main de Dieu veille. Et d'un geste, les délivre...

Chaque jour, la mort s'abat sur les uns et les autres. Balayant, ici et là, les plaines et les vallées, les hauts plateaux, les villes, les forêts et les ermitages de sa faux funeste, brisant les élans, les existences et les cœurs. Mais qui connaît les aspirations véritables de la mort ? Qui sait qu'elle œuvre sous le regard bienveillant du Divin ? Et que jamais elle ne frappe au hasard ?

 

 

Tant de drames se jouent sous nos pas. Tant de gestes et de paroles sont mortifères. Et les verdicts toujours sans appel. Tous, pourvoyeurs de souffrance et de mort*. Comme si la bouche, le pied et le bras de l'homme qui usurpent si souvent la main de Dieu – ou croient parfois agir en son nom ou en celui de je-ne-sais-quelle autre idéologie ou entité monstrueuse – décimaient à tout va sans rien comprendre à l'horreur qu'ils édictent, font surgir et façonnent. Refusant d'admettre l'abomination et l'ignominie dont ils sont les maîtres d’œuvre. Et laissant les yeux se détourner. Trop occupés à se barricader derrière leurs chimères et à protéger leurs illusions croupissantes, imbéciles et barbares. Abjectes.

* Meurtre, torture, destruction, extermination...

 

 

Au fond qu'est-ce qu'un livre de poésie sinon le cœur du ciel qui s'adresse à vous directement à travers l'âme et la parole d'un homme qui le fréquente avec révérence et humilité... Comment cette parole ne pourrait-elle pas toucher votre cœur ? Et faire vibrer en ses hauteurs et en ses profondeurs une divine résonance ?

 

 

Les créatures les plus proches de Dieu ne sont pas celles qui prient et suivent des préceptes poussiéreux et étrangers à leur âme. Ni celles qui volent dans le ciel. Ni celles qui brillent par leur intelligence ou leur ingéniosité. Ce sont les êtres les plus sensibles et les plus humbles. Ceux qui ont obéi aux lois naturelles de la terre, que la vie a fait ramper et qui s'agenouillent à présent dans la joie... Ceux-là ont l'âme suffisamment mûre pour rencontrer et regarder le visage de Dieu qui d'une main les élève et d'un souffle descend sur eux. Et qui dans leurs yeux fait couler des larmes de gratitude. L'Amour naît ainsi... Ensuite la terre et le ciel n'ont plus guère d'importance. L'Amour s'offre sans raison...

 

 

Qui est Dieu ? Qu'est-ce que le Divin ? Et comment le vivre depuis la terre ? Il est – et il convient pour nous de vivre – le non manifesté et l'invisible dans le manifesté et l'apparent, l'infini dans le limité, l'unité dans l'innombrable, la nudité et le dépouillement dans le foisonnement et l'abondance, la simplicité dans la complexité, le silence dans le bruit et le bavardage, la paix dans l'effervescence et l'agitation, l'amour dans la violence et le conflit, la lumière dans l'ignorance et l'obscurité. Et inversement, bien sûr...

 

 

Les heures rayonnantes sur les collines. Le front bas et incliné sur le chemin. Et le cœur infiniment sensible qui embrasse tendrement la terre et les mille créatures exposées à notre regard. Notre âme, bien sûr, est aux anges. Et Dieu – et toutes les choses du monde derrière lui – cherchent nos yeux et nos mains pour leur témoigner leur gratitude. Et les larmes coulent sur nos joues en silence. L'amour partout ruisselle et se déverse sans discontinuer. Inonde chaque parcelle de la terre. Oh ! Dieu ! Peut-on avoir le cœur plus aimant ?

A chaque foulée, les pieds caressent le sol, les yeux effleurent délicatement les pierres, les arbres et les herbes – et la multitude des paysages. Et la symphonie du monde résonne au dedans comme au dehors, bousculant les frontières où les peaux et les cœurs se mêlent aux chants silencieux – et à tous les hymnes – de la terre.

Et voilà soudain cette paix si généreuse et cette joie – cette grâce – gâchées et amputées par la présence – quasi sacrilège – d'individus juchés sur leur engin à moteur – un escadron entier de quads et de moto cross bruyant et vrombissant surgi de nulle part – pétaradant à vive allure sur les chemins. Avilissant et dégradant le silence et les paysages avec leur jouet d'adultes puérils, leur bêtise et leur aveuglement.

Ah ! S'ils pouvaient ressentir cette joie et cette paix, ils délaisseraient aussitôt leur machine de malheur – ce vil et stupide instrument de divertissement – et abandonneraient immédiatement leurs jeux idiots... Ils ne s'y livrent et ne se prêtent à leurs vulgaires et polluantes acrobaties qu'à seule fin de « passer du bon temps » et obtenir quelques plaisirs et sensations pour compenser – très vraisemblablement – une existence morne et insatisfaisante. Peu enthousiasmante. Si peu vibrante. Et si peu vivante.

Si le monde entier pouvait ressentir cette joie et cette paix (si simples et si naturelles), les guerres, l'irrespect, l'inconscience, les conflits, l'exploitation, le mensonge, la cruauté, l'ignominie et la barbarie, eux aussi, s'éteindraient dans la seconde. Et la vie pourrait enfin devenir pour tous – et pour chacun – éminemment douce et heureuse. Simple et naturelle. Riche et vibrante de simplicité.

 

 

L'homme moderne est la quintessence de la dénaturation crasse, puérile* et mortifère. Impuissant à faire mûrir le merveilleux potentiel (d'Amour et d'Intelligence) qu'il recèle en ses profondeurs. Enfoui encore sous des tonnes de pelures infâmes et nauséabondes qui le confinent à l'ignorance, à la bêtise et à l'abjection.

Vivement que s'achève la post-modernité ! Et que naisse un monde nouveau ; fraternel et respectueux, sensible, intelligent et solidaire. Mais je crains qu'il nous faille encore attendre quelques siècles avant de le voir advenir...

* Et parfois même régressive...

 

 

Lorsque le ciel, la terre – et toutes ses créatures – vous aiment – et que vous sentez le Divin présent en chacun d'eux – avez-vous vraiment besoin de l'affection et de la sollicitude puériles et égotiques de vos congénères ?

 

 

De gros nuages gris courent dans le ciel. Laissant quelques trouées bleutées où perce le soleil. Offrant une voûte opaque parsemée d’îlots de lumière.

 

 

Un vieil homme – sans doute un ancien saisonnier agricole originaire du Maghreb – a aménagé, avec soin et amour, un abri à l'écart de la ville pour les chats errants et pouilleux qui habitent les environs. Il a assemblé quelques pièces de bois et plusieurs morceaux d'étoffe pour leur construire un petit cabanon autour duquel il a tendu quelques toiles de jute pour les abriter du vent et des regards trop curieux. Et au centre du campement, il a posé quelques assiettes qu'il vient remplir chaque jour. Nous nous croisons parfois lorsqu'il quitte le village avec un paquet de croquettes attaché sur le porte-bagages de son vélo. Je le salue toujours avec déférence et respect en le « gratifiant » d'un très sincère et révérencieux « bonjour monsieur ». Malgré sa méconnaissance de notre langue, nous échangeons quelques mots de temps à autre. Et lorsque nous nous quittons, je ne manque jamais de demander au ciel d'avoir pour lui – et ses protégés – une attention particulière. Et de rendre grâce à sa bonté et à sa gentillesse. Et j'ose espérer que le ciel m'entende et offre à cet ami inconnu une vie douce et heureuse. Pour remercier et honorer cette sensibilité et cette tendresse désintéressée. Si rares en ce monde...

 

 

Accompagner le monde – et toutes ses créatures – de nos pensées tendres et émues n'est pas un exercice vain et inutile. N'en déplaisent aux esprits rationnels, étroits et sectaires, cet élan invisible – j'en suis persuadé – lorsqu'il est porté par la grâce et impulsé avec force, détermination et profondeur – apaise, soulage et entoure les êtres de façon bien plus tangible que l'on pourrait l'imaginer...

Dieu et le ciel ne connaissent les frontières. Ils réunissent l'Amour et les cœurs en une seule – et parfaite – unité...

 

 

L'infâme balisage des hommes qui borne l'horizon. Et le restreint. Et leurs flèches assassines pointées vers l'avenir. Où courent-ils ainsi ? Où croient-ils pouvoir fuir ? Ils n'échapperont pas à la barbarie de leur organisation. Ni au funeste de leur œuvre et de leurs édifications.

 

 

En cet après-midi dominical, la pluie a condamné les hommes à abandonner les chemins de campagne. Effrayés par les gros nuages qui avaient recouvert le ciel et les gouttes drues qui commençaient à tomber sur la plaine, ils ont regagné, la tête basse et le visage dépité, leurs quatre murs. Nous laissant le privilège (comme tous les autres jours de la semaine) d'arpenter les collines dans la solitude en compagnie de dame nature qui avait revêtu – pour l'occasion ou pour notre venue peut-être (allez savoir !) – les habits perlés et argentés de la pluie. Ravis de cet accoutrement et de cet espace déserté par les foules, voilà que, dans un geste spontané de remerciement, nous nous mettons à danser au rythme des gouttes qui accompagnent notre marche dans le froid et la joie de ce beau jour d'hiver pluvieux.

La terre gorgée d'eau – promesse d'abondance et de fertilité – exulte, elle aussi. Les arbres et les herbes s'inclinent avec gratitude vers le ciel. Ils dansent sans retenue dans le vent, offrant à la pluie leur étrange ballet et leur fébrile chorégraphie sous les yeux ravis et satisfaits de tous les dieux de la terre et du ciel.

 

 

Chaque jour, le ciel, la vie et la nature guident notre main sur la page. Dieu les a autorisés à se laisser traverser par sa parole. Nous, nous contentons d'ouvrir notre carnet et de laisser notre petit crayon danser sur la feuille.

 

 

Dans la forêt, on aperçoit les collines au loin et quelques éclaircies dans le ciel. Et on entend l'âme, toujours ravie de ces paysages, chanter avec le vent. Et soudain, nous nous redressons avec solennité pour écouter, radieux, cet hymne à la terre. Emus de la joie et de l'allégresse qu'il offre à tous ses habitants.

 

 

Les cailloux des chemins accueillent nos pas. La nature environnante, notre cœur et notre âme. Dieu et le ciel, notre regard. Peut-on connaître plus belle et plus douce compagnie ? Comment ne pas sentir cet amour – tout cet amour – qui nous est offert ? Et ne pas se sentir chez soi en ces lieux – en ces terres familières qui nous reçoivent ?

 

 

Au détour d'un chemin, nous apercevons la dépouille d'un sanglier, décapité, démembré et dépecé, lâchement et sauvagement abandonné par ses meurtriers. Et déjà grouillante de vers. Et ces assassins ignares et sanguinaires, à leur insu bien évidemment, lui ont réservé la plus belle des cérémonies. Et la plus digne des sépultures. Offert à la terre et à ses créatures qui sauront l'honorer et lui organiser les plus grandioses et émouvantes funérailles qui soient...

 

 

Derrière un vieux chêne, une jolie boule de mousse verte se tient au pied d'un romarin – comme enroulée autour de son tronc. On dirait qu'elle s'est installée là avec pudeur et hardiesse, désireuse sans doute de réchauffer et de tenir compagnie à son ami pour l'hiver.

Un peu plus loin, une forêt de lichens d'un beau vert pâle accrochés à un énorme rocher. Et un peu à l'écart, sur un petit caillou minable, un lichen singulier et solitaire d'un magnifique rouge orangée, fier et malicieux. Ravi sans doute de sa différence et d'habiter à bonne distance de ses congénères... Et qu'il leur fasse de temps à autre quelques vilaines grimaces ne nous étonnerait guère...

Et nous sourions de ces merveilleuses anecdotes et de ces sympathiques clins d’œil (un rien anthropomorphiques, il est vrai..) offerts aux yeux humains. Enchantés – réellement enchantés – par toutes ces belles rencontres naturelles...

 

 

A quelle main destines-tu ton aide ? A quel cœur dispenses-tu ton secours et ton assistance ? A quel visage accordes-tu ton amour et ta bienveillance ? N'oublie jamais que Dieu est présent en chacune de ses créatures. Le monde entier est le visage de Dieu. Et il te regarde à travers chacune d'entre elles. Il n'y a nul endroit où fuir. Mais tu peux te réfugier dans son regard. Là est ton seul salut...

 

 

Le ciel bleu immense enveloppe l'horizon. Et au loin, les êtres – les fils de la terre – gesticulent comme de minuscules figurines de glaise animées par les vents et la main de Dieu. Orchestrant le divin spectacle du monde et jouant avec les fils invisibles de la merveilleuse trame que nul ne saurait défaire et comprendre sans s'être suffisamment dévêtu – et défait de ses oripeaux – pour rejoindre la joyeuse troupe des âmes – des âmes humbles – à son service.

 

 

Ravale tes désirs orgueilleux de conquête. Et creuse au dedans la défaite pour que la plus haute puissance soit offerte à ton humilité...

 

 

Lorsque les vents se mêlent à l'orage et à la foudre ou que naissent les tempêtes, l'impétueuse colère du ciel balaye la terre de ses scories. Anéantit l'orgueil des hommes. Et condamne leurs œuvres bancales et prétentieuses. Et les hommes effrayés – pris de panique et de terreur – se réfugient dans leurs dérisoires et précaires abris, trop lâches pour affronter la furie du ciel. Seules les âmes savent s'en réjouir. Et par milliers, on les voit rejoindre la danse furieuse et extatique du ciel, tournoyant comme des derviches ivres de joie dans le souffle de Dieu.

 

 

Les plus nauséabondes immondices exhalent parfois un doux parfum. Comme il arrive que la tristesse – la grande tristesse – soit le prélude à la joie.

 

 

Si un seul mot – une seule parole – pouvait sauver le monde... Mais le silence est déjà à l’œuvre. Il ne peut sauver les corps. Ni les arracher à la mort. Mais son labeur sur les âmes est inlassable. Sans relâche, il se voue à leur salut (et à leur libération). Jamais il ne renonce à sa tâche. Et pourtant, en dépit de sa patience, les esprits et les cœurs rechignent à les libérer. A leur rendre leur liberté. A leur offrir la joie de danser dans le ciel sous le regard ravi et bienveillant du Divin.

 

 

Sur terre ne subsiste que le nécessaire que le temps transforme – ne cesse de transformer – en nécessaire plus impérieux encore... Et de nécessaire en nécessaire, le monde se construit pour tendre – sans doute – vers l'indicible. La lenteur et la persistance de l'inutile et du superflu ne viennent que de la terre. De ses résistances et de ses limites. Si le ciel et la main de Dieu étaient les seuls maîtres à la manœuvre, l'indicible adviendrait aussitôt sur terre.

 

 

C'est le ciel qui déverse ces paroles sur la page. Et lui seul fait danser le petit crayon que notre main hésitante peine parfois à tenir...

 

 

Notre âme voue une totale confiance – une pleine et entière confiance – à la sensibilité et à l'intelligence. Et à tous ceux qui manifestent – d'une façon ou d'une autre – ces caractéristiques. Quant aux autres – et au reste –, elle se montre à leur égard plutôt circonspecte. Non qu'elle soit craintive, excessivement prudente ou effarouchée mais elle ne connaît que trop les créatures du monde et leur inclination instinctive à la ruse et à l'opportunisme. A la duperie et à l'instrumentalisation dont les hommes se sont fait, au fil de l'histoire terrestre, les plus dignes représentants. Et les plus habiles et infâmes porte-drapeaux.

 

 

Le silence et le non agir – si cher aux taoïstes – s'avèrent en définitive les instruments les plus puissants, les plus efficaces et les plus opérants en ce monde. N'en déplaise aux esprits bavards et interventionnistes dont les paroles et les actes sont inévitablement guidés par une idéologie restreinte et limitée.

Le silence est un enseignement. Sans doute le plus profond de tous. Et le non agir consiste à laisser le cours des choses suivre sa pente, y compris les élans naturels et spontanés du corps et de l'esprit qui surgissent. Ou peuvent survenir...

Le silence et le non agir constituent des outils implacables. Des outils magistraux et précieux (sans doute les plus précieux qui soient...) mis en œuvre par le ciel et la terre pour faire advenir les événements, les circonstances et les situations nécessaires aux êtres – pour que tous et chacun vive(nt), comprenne(nt) et intègre(nt) profondément ce qui doit l'être et que chemine et progresse ainsi la (leur) compréhension – afin (sans doute) de faire advenir en ce monde l'indicible – le Divin ou la présence silencieuse impersonnelle et souveraine.

Malgré les critiques infondées (infondées par la méconnaissance et l'étroitesse de vue de leurs contempteurs) qui assimilent bien souvent le silence et le non agir à une forme de résignation ou de fatalisme – ou pire à une forme d'indifférence ou de malveillance égotique et mortifère – ils sont, bien au contraire, impulsés par l'Amour, l'Intelligence et la bienveillance, et représentent, en particulier lorsqu'on en use de façon consciente et éclairée, le gage le plus sûr de les faire advenir en ce monde et de les faire apparaître dans l'esprit, le cœur, les actes et les paroles des êtres impliqués ou concernés par les événements, les circonstances et les situations. Aussi le silence et le non agir doivent toujours, nous semble-t-il, avoir la primauté sur les paroles et les actes réactifs et encombrés qui ne sont – le plus souvent – que des gesticulations impulsées par la peur ou le désir... Et n'ayez crainte, si une situation exige qu'un acte soit réalisé ou qu'une parole soit prononcée, n'en doutez pas un seul instant, le silence et le non agir y pourvoiront...

En définitive, le cours des choses fait naître des situations qui demandent et exigent. Et le silence et le non agir impulsent les réponses justes et nécessaires à ce que les situations réclament... Le reste, en dépit des apparences, est non seulement superflu, inefficace et inopérant mais représente toujours un détour, un achoppement ou une entrave.

 

 

Et même dans les pires soupirs, il y a une extase qui attend...

 

 

De notes sensibles (ou poétiques) en notes réflexives (ou plus philosophiques), le ciel chemine en nous. Emplit notre cœur – et tous les interstices vacants de l'esprit et du corps – pour libérer entièrement notre âme. Et nous habiter pleinement.

 

 

Là où se posent les yeux, les pas se dirigent. Et de là où naît le regard, l'enfer et les malheurs ou la joie et la paix les accompagnent...

 

 

Des plus grandes peines peut naître – et naît souvent – la plus grande joie.

 

 

L'exercice quotidien de la marche et de l'écriture dans les collines ou le long des berges sauvages de la rivière.

Peut-on rêver de plus beau cadre pour effectuer son travail ? Avoir pour collègues – toujours enjoués et accueillants – les pierres, les arbres et les nuages et pour bureau, un petit sentier ou un coin d'herbe verte où l'on peut se livrer à sa tâche en notant quelques mots ou quelques fragments dictés par le ciel.

Oui, – il n'y a aucun doute –, cet humble scribe de la parole céleste est l'un des employés – à la fois ouvrier et artisan* – les plus chanceux et les plus privilégiés de la terre ! Comment pourrait-il ne pas exercer son emploi, la joie au cœur ?

* Tenu parfois par sa main trop terrestre d'ajouter à cette parole brute... et immanquablement contraint de la raboter et de la limer pour lui donner un air à peu près présentable afin qu'elle puisse être appréhendée, entendue et compris par l'esprit humain...

 

 

Que dure la gloire sur les rivages de la terre ? Et qu'offre-t-elle ? Rien. Qu'un médiocre et fugace contentement de l'esprit. Et que vaut celui-ci face à l'humilité qui ouvre à l'éternité et à la puissance invincible de l'Amour ?

 

 

Les yeux des hommes sont clos. Et leur cœur fermé. Pourquoi leur demanderait-on de nous éclairer ou de nous aider à marcher (et à cheminer) ?

Aurait-on l'idée de demander son aide ou sa route à un aveugle ignare et malveillant ? Ou pire (ou mieux) aspirerait-on à le suivre ? Non. Et pourtant, bien des hommes – sinon tous – font confiance à la cécité, aux inepties et à l'abjection de leurs congénères.

Comment leur dire – sans passer pour un prétentieux, un malotru ou un rabat-joie – de n'accorder d'importance (et de valeur) qu'à ce que recèlent leurs profondeurs. Sensibilité, intuitions et ouverture d'esprit et de cœur devraient être leurs seules balises. Et leurs seuls guides.

Mais les hommes sont – et se sentent – bien souvent si perdus qu'un manque de discernement, d'intelligence ou de courage les incite à suivre n'importe qui – le premier qui passe et qui a l'air de savoir ou de comprendre (qui a seulement l'air bien entendu) ou la foule stupide et inconsciente (mais dont le nombre rassure) pour leur montrer le chemin et les diriger. Pourvu qu'ils avancent (ou du moins aient le sentiment d'avancer) en posant un pas après l'autre en n'importe quel lieu ou sur n'importe quel chemin, les hommes – en animaux stupides – s'en trouvent rassurés. Et satisfaits. Ah ! Mon Dieu ! Comme les hommes sont idiots... Ils se comportent non seulement comme des imbéciles mais agissent en êtres bien peu éclairés...

 

 

Pourquoi te livres-tu à cette tâche si le ciel ne t'y a convié ?

 

 

Le plus abominable, le plus abject, le plus stupide et le plus borné des meurtriers ou des bourreaux est, lui aussi, une créature et un instrument de Dieu. Et sans doute même a-t-il besoin, plus que tout autre, d'Amour et de tendresse... Mais cette nécessité n'empêchera nullement le ciel et la terre de le placer en de terribles situations (aussi terribles que ses actes) pour que naisse et se développe en lui la nécessaire maturation de l'Amour et de l'Intelligence...

 

 

En toute chose – des plus anodines et des plus simples aux plus complexes et aux plus essentielles – on est toujours amené à faire du soi-même. Nul, ici-bas – et en nulle tâche – ne peut faire autrement*... A travers la singularité des êtres et la diversité des formes terrestres, le ciel prend plusieurs visages... Il ne peut en être autrement en ce monde...

* Ou, autrement dit, nul ne peut faire autre chose que du soi-même... Et pas même l'usurpation et l'imitation n'y échappent...

 

 

Le ciel, les livres. Les chiens, les arbres. Les herbes, les pierres. Et les chemins des collines. Compagnons de route(s) si chers à notre cœur. Et à nos pas.

 

 

Les pierres des chemins nous sont plus douces que l'asphalte des trottoirs. Et la présence du ciel et des arbres plus essentielle que celle des hommes.

 

 

En ville, une chose en nous étouffe. Se rétracte. Et se dessèche. Sans doute la part la plus sauvage et indomptable de l'âme. Qui ne peut souffrir la fréquentation des hommes, du bruit et du béton. Les déambulations urbaines auxquelles nous nous prêtons de façon contrainte et que nous lui infligeons est pour elle un calvaire. Une atroce amputation de l'essentiel – comme coupée de son souffle vital. Eloignée – trop éloignée – des vibrations, des éléments et des paysages naturels. De son cadre familier et nourricier.

La foule, les engins, les accessoires et les artifices en surnombre qui donnent à la ville son effervescence, sa fureur et sa folie la confinent au repli, à la révolte et au silence. Et de son cachot, on entend ses ruades, ses rebuffades et ses cris silencieux qui nous exhortent de retrouver au plus vite l'espace dont elle a besoin : le ciel, la nature et la solitude – impossibles et introuvables, bien sûr, dans l'odieux, la crasse et la surabondance du monde urbain.

 

 

Le temps. Et les heures. A la fois terrains et boucliers de la souffrance qui étreint les êtres. Et qui, elle aussi, comme eux, s'efface et disparaît en ce monde(1) de phénomènes où seuls règnent le provisoire et l'éphémère(2)...

(1) Le monde peut être, bien sûr, considéré lui-même comme un phénomène pro-visoire...

(2) Où le provisoire ne rivalise qu'avec l'éphémère...

 

 

Sentir la terre – le contact de la terre – à travers le corps allongé de tout son long sur un rocher. Regarder une souche d'arbre se décomposer. Qu'y a-t-il de plus tendre ? Et de plus émouvant ?

Ah ! Si les hommes pouvaient goûter à ces délices et sentir ces merveilleuses vibrations ! Mais comment le pourraient-ils ? Pour eux, ces choses-là – nous le savons bien – sont des insignifiances, des fadaises ou des idioties – tout juste bons pour les demeurés ou les illuminés (termes toujours péjoratifs à leurs yeux). Ils préfèrent trouver leur joie leur pauvre joie – en suant dans une salle de sport, rivés à leur tablette ou à leur smartphone ou scotchés devant leur écran vidéo... Laissons ces enfants à leurs belles activités et à leurs dignes occupations... Un jour, sans doute, grandiront-ils...

 

 

A la grandeur et à l'immensité du ciel, nous n'avons que notre cœur à offrir. Et nos yeux grands ouverts. Et de cette offrande – la seule, en vérité, que nous puissions lui adresser –, le ciel sera ravi et satisfait. Il vous laissera vous approcher. Et l'habiter. Puis il descendra jusqu'en vos profondeurs. Emplira vos yeux et votre cœur, leur offrira mille baisers de gratitude et un puits d'amour intarissable avant d'y déposer son regard pour que vous puissiez de ses propres yeux embrasser le monde, la terre et le ciel. Ensuite les frontières s'effaceront. Tout sera emmêlé. Dieu, vous et le monde ne formeront plus qu'un seul corps. Et un seul cœur. Alors l'Amour, la joie et la paix pourront se donner sans compter aux uns et aux autres selon les réclamations et les exigences de la terre et du ciel.

 

 

Dans les mystères de la langue et du cœur, Dieu a jeté son secret. Et depuis l'aube des temps, on voit les hommes penchés sur leur table qui peinent à le déchiffrer. L’œil averti et l'esprit aiguisé toujours s'y sont cassés les dents. Seule l'âme innocente peut lui donner vie. Voilà, en vérité, le seul travail de l'homme, celui que Dieu lui a offert : faire naître l'innocence. A charge pour lui de défricher préalablement les obscures forêts du cœur et de l'esprit...

 

 

En cette heure vespérale, le ciel gris s'assombrit. Et on aperçoit au loin trois petits nuages – fins et étroits – tout en hauteur en forme d'apostrophe sur la longue et sombre silhouette d'une colline aux allures d'immense plateau émergeant de la vallée. Et soudain je suis frappé par cet inattendu tableau. Ces nuages ressemblent à trois petites virgules légères et malicieuses dans l'obscur d'une longue phrase interminable. Comme si le ciel – qui regarde (je le sais) mes notes par dessus mon épaule – m'avait adressé un immense clin d’œil en dessinant dans le paysage l’hermétisme un peu balourd et parfois alambiqué que ma main – souvent trop lourde – retranscrit sur son petit carnet et qu'une ponctuation plus assidue et quelques aménagements feraient sans doute gagner en beauté et en légèreté... en grâce peut-être...

 

 

En archipel de joie, Dieu se donne. En constellations maritimes que l'Amour recouvre. Pour que le ciel et la mer s'embrassent. Et que la terre voit s'envoler les âmes.

 

 

Une farouche solitude. Voilà ce dont l'âme a besoin. Quant au reste, n'ayez crainte, Dieu et le ciel y pourvoient...

 

 

Avec une sincère candeur, nous croyons nous épancher. Et ce n'est que le ciel qui pleure à travers nos lèvres...

 

 

La divine bonté des heures qui s'offrent gracieusement pour la joie de s'offrir. Sans attente à l'égard de ceux qui donnent comme à l'égard de ceux qui reçoivent. Répondant simplement à une impérieuse nécessité naturelle...

 

 

En dépit des apparences – et n'en déplaise aux partisans du progrès – les hommes, depuis l'aube de l'humanité, ont créé davantage d'engins et d'instruments de mort que d'outils et d'accessoires vitaux. Et nécessaires à la vie. Ils estiment pourtant que ces inventions sont indispensables au monde. Et à son évolution. Et quelle que soit l'époque, ils appellent cela la modernité...

 

 

Dans un groupe humain (quels que soient sa nature, sa taille et son environnement), le psychisme exhorte chaque individu à jouer un rôle (le* comique, le râleur, l'intello, l'individualiste, le fédérateur, le donneur de leçon, le gentil, le discret etc etc). Et la plupart se prêtent, presque à leur insu, à ce jeu (de dupe) où personne sans doute ne l'est complètement...

* Au masculin comme au féminin, bien entendu...

En revanche, dans la solitude et dans la nature où le psychisme est moins actif (plus silencieux – voire inexistant), les individus – hommes et animaux – assument leur fonction et se livrent à leur rôle naturel sans y mêler ni se soucier des artifices, des apparences, des jeux collectifs, des postures sociales et du qu'en-dira-t-on.

D'aucuns y verront peut-être un signe de la supériorité de l'homme sur l'animal et de la société humaine sur l'état de nature. La preuve que les êtres humains disposent non seulement d'une palette comportementale plus large et éminemment plus complexe mais qu'ils ont su également créer un système collectif d’interactions riche et dense.

Certes... mais ils oublient (un peu vite) que cette palette et ce système d'interactions s'accompagnent toujours d'une infinité de postures, d'attitudes, de manières et de chichis non seulement vains, superflus et ridicules mais source d'agissements, d'agressions et de conflits particulièrement délétères.

Cette « richesse » comportementale et ce système complexe de liens et de codes constituent-ils véritablement un progrès ? Oui, sans doute (dans son ensemble) mais, qui nécessiterait incontestablement d'être transcendé... car jusqu'à présent, il est évident que les hommes ont toujours usé de la perception et de la cognition – à travers le psychisme et l'accès à une forme étroite et limitée de conscience – comme des animaux immatures utilisant les aptitudes et capacités qui leur ont été offertes (telles que les représentations, l'idéation, la conceptualisation, le langage etc etc) et le pouvoir qu'elles confèrent qu'à des fins grossières, instinctives et animales : pour tirer parti et bénéfice, se protéger, agresser, exploiter, instrumentaliser, détruire, exterminer, s'approprier, ruser, séduire, tromper, critiquer, faire souffrir etc etc.

Jusqu'à aujourd'hui, seule une infime part de ces capacités a été utilisée à des fins plus nobles et – disons-le – supérieures comme par exemple, accueillir, respecter, prendre soin, aider, donner, partager, ouvrir, s'ouvrir, élargir et aimer.

Ces éléments prouvent ou démontrent une nouvelle fois – et avec clarté – la grande immaturité des hommes. Et le fort potentiel – non encore actualisé, bien sûr – de l'humanité en matière de Conscience, d'Amour et d'Intelligence...

 

 

La terre qui accueille nos pas est souvent plus fraternelle que les yeux – et les gestes – de nos frères. Quant à Dieu et au ciel – même si l'essentiel des hommes ne peut y accéder* – leur regard se montre toujours – et envers tous – accueillant et bienveillant.

* Par identification à la forme et encombrements psychiques et émotionnels...

 

 

Dans le ciel naît le regard transparent. Et les pauvres hommes lèvent vers lui leurs yeux obturés. Et si leur nuit s'éclipsait ? Ils ne verraient rien. La main de Dieu aurait tout effacé. Ne subsisteraient que le ciel. Et le regard transparent. Et peut-être le reflet de cette terre d'hécatombes et de mutilations édifiée par leur ascension, leur frères et leurs ancêtres. Leurs échafaudages déclinants et corrompus. Et leurs pauvres échelles branlantes et dégoulinantes du sang de leurs massacres. Et devant cette abomination, ils s'agenouilleraient en larmes, implorant le ciel et la terre d'éduquer les hommes à l'innocence.

 

 

Nous croyons découvrir, explorer et parcourir la terre. Et l'espace. Mais, en vérité, c'est le ciel qui, à travers nous, cherche un chemin...

 

 

La joie de la terre à accueillir le subtil entremêlement et l'infini renouvellement de tout. Et la joie du ciel qui goûte et contemple son œuvre merveilleuse...

 

 

La crucifixion du christ que certains assimilent à un sacrifice pour les hommes est une véritable hérésie. Un total non sens. Cette crucifixion n'a d'autre valeur que l'exemple et l'encouragement. Elle n'a sauvé et ne sauvera jamais personne de ce que d'aucuns appellent les pêchés (les pêchés ne sont sans doute rien d'autre que l'ignorance profonde de notre nature fondamentale et les comportement délétères qui en résultent...). Cette crucifixion invite simplement chacun à se laisser clouer par le monde et le réel (autrement dit à les laisser agir et faire leur œuvre sur nous et en nous) et à emprunter cet éprouvant chemin terrestre du dépouillement (que l'on nomme traditionnellement le chemin de croix*) qui mène inéluctablement à ce qu'ils appellent la résurrection et le royaume céleste qui ne sont rien d'autre que l'accès à l'espace infini et éternel de l'impersonnalité...

* A chacun son chemin de croix – ce dernier étant toujours parfaitement adapté aux caractéristiques et aux singularités de l'être qui chemine... Et bien qu'il existe une multitude de chemins – autant sans doute qu'il y a d'êtres –, tous comportent des difficultés et des écueils que l'on pourrait qualifier d'épreuves de dépouillement et de désencombrement nécessaires pour accéder à la nudité requise...

 

 

Ces derniers temps, mes fragments usent du mot « Dieu » de façon excessive et outrancière. Il ne s'agit nullement – vous l'aurez compris – de l'image idiote, puérile et anthropomorphique du vieil homme sage et tout puissant à barbe blanche... Dieu est ici employé comme métaphore de l'Absolu, du Divin (au sens le plus large) et de l'Impersonnel. De la présence silencieuse et souveraine que chacun est en mesure de ressentir, de goûter et d'habiter...

 

 

Sur cette terre fragile nos pas se posent l'espace d'un instant – le temps fugace d'une existence. Tâchons de lui épargner les affres – et la lourdeur – de notre marche. Et les scories de notre passage.

 

 

L'esprit et le cœur influent l'un sur l'autre d'une incroyable façon. Il y a entre eux des liens invisibles et imperceptibles aux yeux et à l'entendement des hommes. Et pourtant, plus ces liens deviennent actifs, plus ils se renforcent et gagnent en puissance. Plus ils deviennent puissants, plus l'esprit et le cœur s'emmêlent et agissent de concert. Jusqu'à ce que cet enlacement devienne si fort et si étroit que l'esprit et le cœur s'unissent pour se fondre en une seule et parfaite unité.

 

 

Le ciel toujours rend grâce à la terre qui donne la vie, à l'air que ses créatures respirent, à l'eau qui donne naissance aux arbres et aux herbes, qui coule sur les corps, les mains et les visages et dont tous s'abreuvent, au soleil qui éclaire et réchauffe les êtres, aux aliments que les corps absorbent et transforment. Grâce à eux, le ciel peut goûter la vie et le monde. Et lorsque nous ressentons profondément cette grâce et cette pluie d'offrandes ininterrompue autant que la gratitude et la joie du ciel, nous nous joignons à lui. Et la vie devient alors une profonde et permanente célébration.

 

 

La brume – dense et épaisse – sur les collines et le ciel gris et pluvieux – magnifique – recouvrent la terre et ses secrets de leur longue robe mystérieuse. Et la rendent si belle. Si énigmatique. Si désirable. Mais en offrant cette beauté et en voilant son apparence – et sa nature – Dieu a-t-il songé un instant aux hommes si pleins déjà de désirs, de questions et d'incompréhension...

 

 

Nous avons beau savoir – comprendre et ressentir – que seul le ciel éprouve les événements et les situations et qu'il fait vivre à chacun – à chaque « part » de lui-même – ce qui lui est nécessaire, nous continuons à souffrir de notre impuissance à venir en aide à la détresse et à l'incompréhension du monde...

En cette froide après-midi d'hiver, une petite pluie fine et serrée, têtue et un peu délurée tombe sans discontinuer sur les paysages. Et notre main glisse et les mots buttent sur le petit carnet constellé de minuscules gouttes. Nos fragments sont ponctués d'innombrables flaques que Dieu a la malice de transformer en taches indéchiffrables, rendant très difficile l'écriture et presque impossible la lecture. Comme s'il me disait avec un petit air fâcheux de réprimande : « voilà à quoi tu m'obliges ! Laisse donc tes feuilles et ton travail de pauvre scribe ! Et regarde autour de toi ! Je suis là partout sur les chemins et dans les paysages. L'as-tu oublié ? Qu'attends-tu pour me rejoindre ! Viens ! Et nous danserons sous la pluie ! ». Comment résister ? Alors j'ai refermé mon carnet – presque détrempé – pour m'élancer vers lui. Et le chemin qui nous attendait. L'après-midi ne faisait que commencer...

Nous nous sommes enfoncés au cœur du massif. Au cœur des collines sauvages. Au milieu des vallons profonds et luxuriants. Des roches et des a-pics de calcaire splendides – comme une dentelle massive et puissante émergeant de la forêt. Nous avons suivi une piste étroite – fréquentée sans doute occasionnellement par quelques chasseurs*. Avec le sentiment de pénétrer dans un paradis naturel infréquenté des hommes. Comme une incursion dans le monde d'avant l'humanité. Ces lieux dégageaient une puissance et une sauvagerie brute indéfinissable. Nous nous y sommes engagés avec une joie indicible – une vive et profonde émotion. Avec l'impression bouleversante de retrouver la vie primitive des premiers hommes. Et de marcher sur la terre originelle.

Tout au long de cette marche, nous nous sommes remplis de la beauté du monde, de la nature et des paysages sauvages. Comme s'ils se déversaient en nous en flots ininterrompus. Submergeant tout. Notre cœur, notre corps, notre esprit. Toute notre âme. Et de parcourir ces grands espaces déserts, naturels et sauvages, l'extase nous a foudroyés. Et dans ce débordement, notre main – émue et tremblante – et assidue à la tâche s'est épanchée de cette surabondance de joie. Nous l'avons vue inscrire, malgré la pluie, ces quelques mots sur le carnet ruisselant qui accompagne chacune de nos excursions.

Et après tant de kilomètres parcourus en pleine nature, lorsqu'il nous fallu rejoindre à la nuit tombée la civilisation humaine – ses routes, ses habitations et ses lumières artificielles –, une chose en nous s'est attristée. Et s'est rétractée. Comme si quelque chose en l'homme la blessait. Et l'offensait profondément. Sans doute cette dimension brutale, grossière et artificielle et ce manque ou cette absence de présence au monde et à lui-même qui le confinent, malgré lui, à une forme détestable de vulgarité...

* par quelques rares chasseurs en ces lieux très éloignés du réseau routier...