Journal poétique / 2009 / Le passage vers l'impersonnel

Dans nos labyrinthes, nul dédale heureux. Des impasses, des façades, des badauds qui geignent, creusent et fracassent les murs pour agripper sous leurs ongles à vif un peu de poussière. L’argile n’est pas la matière de l’Homme. Seul le vent est sa substance. Son unique substance. Et chacun doit errer longtemps sous le ciel pour le découvrir. Mille fois se perdre et mourir pour la rencontrer dans le désert si vivant du monde.

 

 

Il rêvait de voir se lever l’aube sans différend.

 

 

Il oubliait parfois la faille qui l’habitait pour aller explorer les fossés d’ailleurs.

 

 

Partir vers l’autre rive… ? se demandait-il parfois. Et il était aussitôt noyé par une foule de questions. Mais où se trouve l’eau ? Et les flots ? Et la berge ? Et le nageur ?

 

 

L’itinéraire se camouflait comme une bouée dans l’immensité. Ses seules certitudes : la traversée des eaux troubles. Et l’étirement du nageur qui s’abîme entre les vagues.

 

 

Comme un vieux phare déserté, il n’éclairait que ses rives passées. Et le souvenir des tempêtes qui le firent chavirer.

 

 

Il poursuivait les vents. Aveugle au souffle et à la direction. Il rêvait (pourtant) de naviguer ivre et serein, immobile pour voir se dessiner l'horizon. Espérant - d’horizon en horizon - que la marche devienne paysage.

 

 

A la résistance des saisons, il opposait ses printemps. Ses milles printemps. L’herbe verte des prés et son ardeur originelle.

 

 

Il négligeait parfois le labeur de la herse. Oubliant un instant les moissons pour consulter le ciel et les paysages. Tous les chemins à venir.

 

 

Il se méfiait toujours des chimères et des diadèmes écarlates. De tous les soleils qui aveuglent les yeux trop ardents.

 

 

Il devinait parfois les racines au ciel et les bourgeons au sol en parcourant, l’œil inversé, les écorces. Et il cheminait ainsi derrière les paysages, la contrée fantastique dans le pas. Que lui importait, à cet instant, la poussière du chemin…

 

 

Au cœur des retrouvailles, l’évidence s’embrasait comme une coulée dans la chair des sommets. Nul autre visage ne pouvait apparaître dans l’embrasure. Par la fenêtre, il devinait un sourire encore indistinct.

 

 

Au loin où s’étire l’azur, il approchait une main tremblante. Et agrippait le reflet de la lune.

 

 

Toujours l’ardeur m’enfièvre. Jamais nul repos en mon cœur. L’espoir de la rencontre m’enchaîne à l’impossible.

 

 

L’imprévu le guettait parfois de ses yeux saillants. Et lui, renonçait toujours à l’inconnu. Incapable encore de s’abandonner au mystère.

 

 

La pendule assassine nos heures. Nous condamne au défilement perpétuel des aiguilles. Et nous, malheureux, continuons d’espérer. Entre le souvenir et l’attente. Assis devant l’horloge. Secoués d’impatience et de nostalgie, incapables d’habiter chaque particule du sablier.

 

 

Il cherchait la charpente sous l’ossature. Et ne rencontrait que la silhouette du vent.

 

 

Vers quel ciel est donc partie mon hirondelle qui, au printemps, attendait sur son fil ?

 

 

Derrière la tunique, il voyait le rouge perler de l’étoffe. L’origine, croyait-il, de son sinistre à venir.

 

 

Il continuait de tracer les siècles sur l’écorce. Pour faire naître l’innocence sous les heures barbares de l’enfance. Et que s’achève (enfin) le printemps immature de son peuple. 

 

 

Jamais mes lignes ne firent frémir la vie enfouie au cœur des jours. Jamais aucune lèvre tremblante suspendue à mes traits. Secoué par une inébranlable certitude : mes poèmes valent moins qu’un sourire. Et me voilà éploré. Déjà enseveli sous mes pages.

 

 

Assis au fond des heures - de ses longues heures d’absence - il écoutait, derrière les tremblements assassins, la terreur et l’angoisse brûler son repos. Terrain et témoin impuissants de sa dévastation.

 

 

Mon âme innocente saigne contre les paysages. Nul miracle ne pourrait me sauver de l’espoir. Sous le mirage, le réel toujours brut et vigoureux. 

 

 

Prisonnier du fil. Condamné aux nœuds, il s’agitait, hurlait en se débattant sur l’étoffe rugueuse. Au lieu de s’unir à la toile, il disparaissait dans les replis du tissu.

 

 

A l’enfance éternelle, il opposait la tendresse de l’écorce. Et la lucidité tranchante de la sève.

 

 

Il rêvait au roc et à l’acier, à la sueur et au bois, aux larmes et à la bûche, au feu et aux cendres. Et imaginait que la main et le souffle justes lui seraient offerts.

 

 

A l’ombre des mots, nulle lumière. Un feu de paille étire ma nuit. Et nul geste ne m’éclaire. 

 

 

Au fond des malles, il dénichait parfois quelques yeux sages recouverts de poussière, et s’abandonnait quelques instants à la convoitise et à l’admiration des visages antiques qui jamais ne prêchent mais incarnent, jamais ne geignent mais accueillent, jamais ne regardent mais contemplent, jamais ne résistent mais remercient, marchant toujours à l’exacte jointure de leur condition. Sous leurs paroles silencieuses, il devinait le geste guider la sagesse innocente - et encore malhabile - des disciples. Mais comment aurait-il pu rejoindre ces assemblées d’adeptes ? Son âme libre et solitaire le lui interdisait. Le premier homme avait-il donc un maître ?

 

 

Chaque nuit, je vernis l’écorce et le bois tendre. Tuant la sève dans sa fibre.

 

 

Il aspirait à couper, d’un regard, l’histoire sans fin qui l’ensorcelait. De s’écarteler jusqu’aux jointures pour faire saillir le lien en sa moelle.

 

 

Il couvrait toujours le monde de ses grimaces et clôturait toujours le ciel de ses promesses. Un bout de semelle (à peine) posé au seuil du périple.

 

 

Recroquevillé comme un oiseau blessé dans le silence. Inquiet jusqu’au frémissement.

 

 

Il s’obstinait dans l’éphémère, emporté par les heures sur une échelle infinie. Et lui, s’accrochait à un barreau, enfermant à jamais l’éternité lointaine.

 

*

 

Entre la terre et le ciel, il reposait sa nuque sur le sillon. Et attendait immobile que s’éteignent les heures.

 

 

Quelque part sous la voûte, voilà notre égarement. Et notre salut.

 

 

Malgré son ardent désir d’éteindre ses jours barbares, son sang endiablé l’enchaînait à la nuit.

 

 

Il cherchait toujours, entre deux étoiles, le passage où l’azur s’étendrait à ses pieds.

 

 

Le châtiment transperce notre chair - comme l’éclair déchire le ciel - et nous laisse foudroyés sur l’horizon, avec au fond des entrailles, la joie secrète des pénitents.

 

 

Son œil reniflait la matière. Explorait le dedans du monde. Et découvrait, derrière les voiles raisonnables, l’horreur des parois.

 

 

A l’orée des sens, l’invisible demeure sans accès. Malgré notre rêve d’apaiser notre faim de nudité.

 

 

Il oubliait parfois sa chaussure qui traînait sur le sentier. L’effleurait comme une ombre secrète. Comme un vestige dans la mémoire à venir.

 

*

 

Toujours la folie l’empoignait. Et le roulait sur la page. Offrant quelques traits raisonnables à sa sage déraison.

 

 

Il reposait son âme des vitrines et des allées grouillantes où bruissaient les masques et les grimaces. Le rire et les postures.

 

 

Seul et entouré, il creusait dans l’entre-deux. En animal insensé du sens, il fouillait aux confins de l’entendement. Aux portes de l’incompréhension. Et au cœur du mystère, il poursuivait sa fouille comme un animal apeuré.

 

 

Sous le néant, il devinait l’imperceptible tremblement. L’invisible rougeoyance de la chair.

 

 

Chaque jour, il parcourait la même question à la hâte. A quelle fontaine tirer son eau ? Et il pleurait devant son seau vide. Et sa peine intarissable.

 

 

Comment abreuver cette soif ardente ? 

 

 

Le monde l’étouffait de son silence. Et derrière l’écho et la fureur des mains, il vomissait sa parole à tous les visages.

 

 

J’aimerais devenir l’étranger qui me reconnaît pour devenir l’autre moi-même bien davantage. Le lien courant du passage.

 

 

Il rêvait de mêler son souffle à toutes les haleines du monde. Pour voir enfin fleurir entre ses lèvres le vent originel.

 

 

En mes veines, je sens mille bouches s’embrasser et se tordre, s’empoigner et se mordre, s’avaler et se recracher, s’étouffer jusqu’au dernier souffle avant de renaître.Toujours.

 

 

Il ruminait parfois sur sa couche avec l’œil placide du bovin. Effrayé par la fourche du fermier qui le guettait au dehors et l’odeur des labours à l’affût dans sa prunelle.

 

 

Il avançait le poids léger du vent sur l’épaule, la joue contre le sillon et l’âme toujours aux aguets. Avec son fardeau en bandoulière. 

 

 

Il aménageait ses fossés comme des contrées éternelles. Et demeurait sans voie devant l’invisible.

 

 

Il cherchait parmi les immondices celles qui sauraient préparer le terreau des siècles meilleurs.

 

 

Au seuil des masures, aux fenêtres des temples, sur tous les horizons du monde, nulle main tendue. Mais des rires broussailleux et ignares qui éclatent au visage.

 

 

Seul, l’écho des déserts répond à notre cri. Et nous invite à fouiller notre chair pour découvrir les mille doigts qui nous relient aux bras qui nous portent, nous réconfortent et encouragent nos pas.

 

 

Planté à l’orée des saisons sèches, il gisait comme une ombre piétinée par la foule.

 

 

Il aurait aimé jeter son ardeur comme une ondée sur la foule insouciante. Mais il errait entre ses pas, quelque part sous une étoile - en deçà de son destin. A bonne distance de l’infortune.

 

 

La vie serait-elle un rébus dont nous serions l’énigme ? La solution dispersée en nous se creuse. Et l’issue fatale repose entière - toute entière - non dans la question mais dans celui qui la pose.

 

 

Déposés sur le sable par une main inconnue, nous promenons notre regard alentours. Et nous choisissons un grain à hauteur des yeux pour l’apprivoiser (faute de mieux, évidemment).

 

 

Une ombrelle sur la poutre l’invitait à lâcher sa besace, son viatique futile pour danser sur la travée.

 

 

Il regardait souvent les chalands emplir leur panier. Et il songeait : nul rabais pour les marchands d’existence, quelques soldes à la basse saison pour les badauds et les vies infimes. Ou l’infime des vies peut-être…

 

 

Le plus précieux se tient à notre portée. Mais pour quoi se soustrait-il à notre main, à nos lèvres et à nos yeux ? Comme une goutte de rosée discrète et silencieuse par un matin de pluie. Invisible et insaisissable.

 

 

Pourquoi l’odieux s’ébroue-il sur nos visages ? Ne voyez-vous pas derrière nos masques le radieux s’impatienter du ciel à sa portée ?

 

 

Toute gloire en cette terre serait-elle sans issue ? Si prompte à emprisonner ses hôtes et à jeter la clé au fond des douves où se reflètent le rire envieux des foules et tous les visages embastillés.

 

 

Icare rêvait-il de toucher l’azur ? De fréquenter les dieux ? Moi, je n’ai qu’un seul rêve : pouvoir me tenir debout, digne parmi les arbres. Et intègre parmi les hommes. La silhouette loyale – et peu courbée sur l’horizon.

 

 

Un silence nous habite qui nous rend bavard, forçant la parole à distiller son bruit aux paysages. 

 

 

Il rêvait d’écarter la poussière du chemin pour dénicher la pente rugueuse où il glissait. De secouer les étoiles de ses semelles pour dénicher le ciel en ses pas. Mais ses idoles le pressaient sans cesse aux attaches et aux entassements.

 

 

Il s’enivrait de ses heures. Aveugle au dur labeur qui s’impatientait d’approcher.

 

 

Nous sommes les innocents bourreaux de nos jours lointains.

 

 

Son visage (bouffi d’orgueil) rêvait de dépecer le sombre masque qui l’étreignait. Encore aveugle aux yeux sages qui l’auraient empalé d’un silence et traversé d’un rire.

 

 

Vivre nous emporte au loin. Il nous faut revenir en notre fief qui surplombe les eaux calmes, parcourir les eaux boueuses qui nous agitent et charrient notre présence vers le large.

 

 

Emporté par les secousses, l’émotion le disloquait et le jetait en contrebas, sous les ruines qu’il s’était échiné à construire.

 

 

Aujourd’hui j’agonise, l’âme disloquée en deçà du charnier. Et sous l’odeur de la désillusion, je renifle l’effluve du désespoir et le parfum enivrant de mon cadavre.

 

 

Il ruminait ses obsessions comme une vache son fourrage. L’œil hagard et la panse préoccupée.

 

 

Il ouvrait son chemin comme une plaie. Marchant sans espoir de guérison. Prêt à se dépecer à chaque pas pour que la blessure devienne béance, puis abîme, imaginant (sans doute) qu’une fleur jaillisse au fond du gouffre.

 

 

Entre mes lèvres, une douleur inerte m’accable. Comme une pluie désespérante. Sans asile au-dedans. Sans refuge au dehors. Une longue saison sous l’averse. Et nul appui où poser mon cri.

 

 

Seules les gloires mensongères réclament leurs médailles. La vraie creuse notre solitude et attend notre silence pour fleurir.

 

 

L’angoisse peut-elle s’apprivoiser ? Mais comment tendre la main à celle qui vous étreint ?

 

 

Jamais nos fractures ne s’estompent. Mais nous écartèlent jusqu’à la rupture.

 

*

 

Il pressentait qu’il s’éteindrait dans la fournaise. Entre l’éclat et la nuée.

 

 

Je n’ai qu’une certitude : le sommeil - le grand sommeil - me guettera avant l’aube.

 

 

Il essayait d’ouvrir les bras aux jours de fête. Comme une œillade aux turpitudes. N’offrant à l’avenir nul horizon. Et à l’horizon nul avenir.

 

 

Il s’enchaînait aux dérobades et aux saisies. En défaisait patiemment les nœuds pour échapper aux servitudes.

 

 

De quel défaut suis-je affublé pour souffrir avec tant de conviction ? Serait-ce une vocation ? Serais-je idiot - maudit peut-être - pour maintenir ma propre lame et poser - avec tant d’ardeur - ma tête sur le billot ? 

 

 

Il devinait l’horreur des frontières. De toutes les frontières qui fissurent l’invisible. Et l’encerclent.

 

 

Comment recoller le monde dont les miettes s’éparpillent en mes yeux ?

 

 

J’aimerais tant décimer la foule qui m’habite pour repeupler le monde d’un regard.

 

 

Il renonçait à ses jours qu’il regardait à peine. Comme un passager ignore les paysages qui défilent aux fenêtres.

 

 

Vivre heureux ? Souvent je m’interroge. Et après ? Que ferions-nous de ces heures ? Gouterions-nous à ces jours glorieux ? Ou les dilapiderait-on à tous les vents ?

 

 

Il s’acharnait sur les saisons pour tirer le ciel à sa portée. Ignorant qu’un parapluie à l’envers aurait pu l’y conduire. Un simple mouvement du poignet et l’œil libéré des baleines.

 

 

Il mourrait parfois de trop d’oubli. Comme si la mémoire l’assassinait. Comme un enfant appelant sa mère derrière la porte close, enfermé dans le monde dépeuplé de sa chambre.

 

 

Il marchait sur un fil enchevêtré parmi les lignes et les cordages. Déambulait le couteau à la main, prêt à trancher les boucles et les anneaux. Apeuré par les lames alentour et la foule des funambules rompus à l’exercice, il s’échinait à soutenir son pas sur le fil. Et tentait désespérément d’inviter la confiance en son geste pour que naisse l’équilibriste tissé dans la trame.

 

 

Le simple invite à l’échelle infinie. Et nous, malheureux, nous regardons - benoîtement - les barreaux qu’il nous faut encore grimper.

 

 

L’espoir abrite un regard qui attend. Et le désespoir emmure nos yeux. Au-delà de l’abîme, le vent dessille les prunelles et soumet tous-les-hommes-qui-marchent à la poutrelle jetée au-dessus du vide.

 

 

Tant de rêves se brisent et s’échouent en nos contrées, nous isolent sur notre tertre, frigorifiant tout espoir de voilure. Pendu à notre mât, la tête tournée vers l’impossible départ, nous errons parmi les vagues, encore captifs de nos hauteurs.

 

 

En chaque visage se dessine notre visage. Prisonnier dans la foule, nous errons parmi notre miroitement.

 

 

Il rêvait de sang neuf et de souffle nouveau. Attendait le prélude de ses printemps. Si impatient d’explorer les prairies alentour.

 

 

Quelle ombre s’agite sous notre cuirasse ? Est-ce le vent de l’enfance qui expire ? L’appel des sirènes au-delà des mers ? Le déferlement des océans sur la foule ? Les vagues anciennes qui surgissent d’avant notre naissance ? Est-ce la vie qui s’élance en nos étendues ? Pour quoi ne dis-tu rien, Ô mon cœur ? Es-tu si las d’être immobile ? 

 

 

Il n’avait d’yeux que pour l’ange qu’il serait. S’amusant parfois à dessiner ses ailes de ses mains d’argile.

 

 

Il ouvrait les yeux à l’ineffable comptine, à la rengaine qu’il rejouait sans cesse en silence pour apaiser la fureur de l’envol.

 

 

Il apprenait l’instant dérisoire et le temps éternel, le souvenir des temps meilleurs et la fixité de l’œil. Eprouvait la durée. Comme de vaines promesses à son désarroi.

 

 

Sa seule espérance : un univers sans frontière. Et lui, ne s’affairait qu’aux lisières des parcelles, se consolant (tristement) des mille lambeaux d’absolu éparpillés en tous lieux.

 

 

Il recomposait à l’envi toutes les grimaces éparpillées comme un puzzle. Jusqu’au dégoût des visages. Comme un oubli de ses propres haines.

 

 

Nulle secousse ne peut percer l’invisible. L’origine advient sans appui.

 

 

Au cœur des semonces, il s’échinait (bon gré mal gré) à poursuivre sa laborieuse besogne, creusant en ses terres la patience de se laisser franchir, d’éprouver dans sa chair - harcelée - et son cœur - hanté par la tourmente - l’œil de l’âme qu’il espérait indemne. Malgré l’abîme des prémices.

 

 

Une source intarissable coule sur ma soif. Et je cherche parmi les ronces, en griffant ma chair sur l’âpre passage des sourciers.

 

 

Emporté par les bourrasques, il s’inclinait à regret. Et contemplait avec colère son inclinaison. Et sa pitoyable inclination à la chute.

 

 

La gravité n’est pas de mise sous l’averse. Ouvre tes lèvres à la pluie. Et danse dans la brume. Et tu avanceras sur la sente escarpée.

 

 

Après ses nuits de labeur, il regagnait sa couche, l’ardeur sous le bras. Et ses lunes en bandoulière.

 

 

Appuyé sur ses larmes, il attendait la convalescence du rire.

 

 

L’intime se murmure. Ou se crie parfois. S’étouffe (le plus souvent) au creux des larmes, aux bords des lèvres, au fond du gouffre. Chevillé de toutes parts. Condamné à l’élégance muette du silence.

 

 

Il appréciait ceux qui, d’un geste vif, tiraient le tapis sous leurs pieds pour explorer le vide de leurs souliers. Il les regardait vaciller sur le socle incertain, rechausser leurs sandales ou aller nu-pieds pour marcher plus libres dans le vent.

 

 

A grandes enjambées, il ébrouait ses silences. Et ne voyait tomber qu’une neige sale et furieuse qui recouvrait les paysages. Comme une suie triste. Et pourtant éclairante.

 

 

Aucune silhouette ne peut distraire le labeur silencieux des étoiles. Pas même la dépouille des vivants.  

 

 

Il s’évertuait de confier ses peurs à la confiance. Et au chaos. Dans l’espoir d’apaiser son pas ardent.

 

 

Il négligeait le pittoresque du voyage pour imprimer aux paysages ses gestes et ses pas. Ignorant qu’ils les contenaient déjà. 

 

 

Il oubliait parfois les frontières pour traverser le monde. Mais seul en ses contours, il flottait sans perspective.

 

 

Un jour, je sais que les saisons changeront sans bruit.

 

 

Faut-il clouer le silence en ses bords pour percer le mystère ?

 

 

Où qu’il aille, l’œil se promenait en ses terres. Attentif aux paysages, il découvrait (parfois) l’effacement des frontières entre la prunelle et les contrées, entre les foulées et l’étendue. Et distinguait, au paroxysme de cette confusion lucide, l’horizon en ses pas.

 

 

Encore trop vert est mon pré. Trop blond mon blé. Et trop haute mon herbe pour saluer les semences et le fumier. L’œil rivé à la grange, je foule les ornières sans tressauter. Si préoccupé des périphéries. Comment pourrais-je m’attarder en mon domaine ?

 

 

Il marchait, le dos courbé et la tête sur ses souliers. Inquiet à l’excès. Apeuré par les bruits et le silence. Mûr ni pour la foule ni pour le désert. Condamné à l’angoisse dépeuplée et à l’étouffement des craintes.

 

 

Dans la marmite, il jetait parfois ses oboles. Mais sa soupe était froide. Et laissait les yeux vides et les ventres affamés.

 

 

Ses doux rêves montaient parfois à l’aube. Et s’effaçaient à la nuit. Mais se ravivaient chaque jour de la pire désespérance.

 

 

Il nous faut affronter la pluie et des monceaux de falaises à gravir. A creuser. A accueillir.

 

 

Au cœur de sa montée vers l’abîme, il découvrait des lunes endormies sous ses bourrasques. Tout un peuple à la sagesse océane qu’il laissait dériver.

 

 

Comme un funambule sur un fil invisible, il parcourait ses heures en secret. Attendant que lui soit confié le mystère de la marche.

 

 

Quelques bruits suintaient parfois à ses yeux. Un cri, une flamme qu’étouffait le monde.

 

 

Il aurait tant aimé découvrir le désert en lui si loin recouvert.

 

 

Après ses nuits d’errance, il regagnait son coin, son quartier, son angle (où venait encore parfois se cogner le monde). Pour achever de creuser là son désert avant que la foule ne recouvre ses pas.

 

 

Il n’est de poète sans posture. Et lui, de sa voix d’anachorète, criait à sa mesure de son désert. Mais la foule n’était jamais loin. 4 yeux parfois lui suffisaient. Et l’espérance de toutes les lèvres à venir.

 

 

L’argile n’est pas la matière de l’Homme. Seul le vent est sa substance. Son unique substance. Et chacun doit errer longtemps sous le ciel pour le découvrir. Mille fois se perdre et mourir pour la rencontrer dans le désert si vivant du monde.

 

 

Un jour, un virage invisible surprit ses pas au détour de la plaine. Et il fut contraint de coller à l’horizon en un tour de vent.

 

 

De mes mines de rien, taillées au couteau, entre mes empreintes grises, naît parfois un peu de lumière.

 

 

Dans nos labyrinthes, nul dédale heureux. Des impasses, des façades, des badauds qui geignent, raclent la terre et fracassent les murs pour agripper sous leurs ongles à vif un peu de poussière.

 

 

Il retournait parfois la mémoire comme un gant. Grimaçait à la face du temps. Et souriait aux mille visages brunis par les siècles. Impatient de compter ses pas jusqu’à la fracture fatale.

 

 

La vermine est déjà sur ma langue, blottie au creux de ma parole suffocante.

 

 

Dans ses liasses d’écorce, la parole, encore trop parée de jupes, s’étouffait. Son lyrisme gerbé de lampions entravait la venue du souffle nu et vibrant qui ôte à la voix tout artifice.

 

 

Il s’imaginait parfois neige en vrac. Mais rêvait de retrouver l’état antérieur des cimes pour se perdre à nouveau en glace plus attentive aux flocons alentour. 

 

 

Chaque nuit, il confiait son agonie à l’ombre que son pas martelait (avec insistance). Espérant voir le lever de l’aube avant l’heure. 

 

 

En mon ciel, nul escalier. Mais un abîme, une trappe et une corde raide pour l’instant d’ailleurs.

 

 

Il se méfiait (toujours) des glaces et des braises. S’évertuait au pas prudent et à la main habile sur les cendres et le givre. Afin de garder intacte sa brûlure. Et ses glissades silencieuses.

 

 

Son encre parfois se tarissait. Et les taches inversées sur la table surprenaient sa parole. Au détour des pages, il entrevoyait un peu de lumière. Sa plume ripait alors sur l’écorce et se plantait dans sa chair pour que naisse (sans doute) un peu de vérité. Après l’hébétude, il s’évertuait de valider le sang sur sa peau et la flaque où gisait son ombre passée pour que le jour lui soit (enfin) offert.

 

 

Sa place forte – ses remparts d’écorce – agitaient ses espoirs d’herbes folles, de fleurs sauvages et d’azurs printaniers. Et il se mettait à rêver de voir pousser en ses fissures le fourrage des jours meilleurs. Pour que naisse enfin en son désert un grand jardin.

 

 

Il naviguait en ses échancrures pour libérer les flots. Et découvrir à l’horizon le port juché sur les vagues - vaguement célestes - parmi les algues et le récif, sous les cordages et sur le pont, s’imaginant déjà s’offrir en passerelle aux voyageurs étonnés.

 

*

 

Il frottait toujours sa peau au soleil par crainte de se piquer à la lumière.

 

 

Il nourrissait ses vers et les affamait de ses tourments. Les plaçait dans sa gibecière - au fond de ses clapiers - et s’asseyait intranquille devant ses lacs ridés. Attendant là, penché sur sa canne. Et ignorant le terreau où il pourrait les déposer pour faire jaillir l’inespéré.

 

 

Quel diable ai-je en tête pour enfourcher mes habits de fantôme et encorner toutes les chairs qui passent à mes côtés ?

 

 

Et si les silhouettes de chair n’étaient portées que par le vent ? 

 

 

Comment oserais-je marcher nu sur la plage ? Et étendre ma silhouette dévêtue sur la grève ?

 

 

A quoi ressemble notre visage quand la Vie nous traverse de part en part ? Comment pourrait-on le savoir ? Nos yeux sont partout alentour. Sauf à leur place.

 

 

L’ombre tapageuse lui éclatait parfois au visage. Martelait son empreinte dans sa chair à vif. Forçait le passage. Et lui, témoin de ce vacarme, criait. Appelait à l’aide la parole silencieuse.

 

 

Sur la mer spongieuse, une étrange silhouette à la voilure désemparée glisse parfois. Perdue à elle-même. Et déjà poussée par le vent. 

 

 

Au cœur de l’étoffe, nulle échappatoire. Mais des nœuds. Et la fibre. L’essence du fil.

 

 

Une étoile attend l’homme au pied de l’arbre. Entre les racines et la brindille. Planté en son faîte, le mystère fécond. Et nous (pauvres de nous) nous regardons l’écharde qui nous entaille le doigt.

 

 

Nul abri pour mon bourreau. Et le voilà qui tambourine une nouvelle fois à ma porte.

 

 

Mon égarement est aux abois. Comme s’il cherchait sa niche.

 

 

Une goutte tombait parfois sur son pas comme une rosée infinie - qui se partageait et s’offrait à la peau de tous. De l’aiguille à l’herbe folle, de la motte à la flaque. Du gris azuré à la terre vêtue de son manteau de fête.

 

 

Les délices du pire. Voilà où mène notre errance.

 

 

Entre deux versants, il parcourait la crête. Et à pieds joints sur une lame de rasoir, il aiguisait son pas.

 

 

Il tâchait de s’enhardir. Refusant toujours de s’abandonner à la pluie et aux tropiques. Et continuait à se liquéfier sous les climats.

 

 

Il errait encore entre le flux et le reflux. Et cherchait désespérément - jusqu’à en perdre souffle - le passage dans ce mouvement.

 

 

Un rire parfois le surprenait de l’intérieur. Et il lui enjoignait d’éclore jusque dans ses nuits.

 

 

Je rêve de m’ouvrir à la danse, au souffle et à l’équilibre. De pénétrer le mouvement qui relie avec justesse - et secoue parfois - malgré l’apparente disharmonie.

 

 

Entaillé par le hasard et les circonstances qui n’éraflaient (pourtant) que le marbre - trop rigide - de ses jours, il se soumettait à l’humble scalpel.

 

 

Les évènements incisent nos existences. Y dénichent nos encombrements.

 

 

Un rire parfois s’efforçait de se déployer dans ses larmes. Inaccessible à ses lèvres closes.

 

 

Il se précipitait dans la lenteur du geste. Se prémunissant pourtant contre toute impatience. Il rêvait tant d’incarner la parole. Et le pas spontané.

 

 

Assis sur le pont, il attendait l’invisible passerelle qui le conduirait à l’océan.

 

 

Malgré sa répugnance des sillons, il espérait toujours le temps des moissons. Comme un vagabond bucolique penché sur ses labours.

 

 

Comme une fleur en guenille qui attend la pluie sous l’asphalte, il espérait, les lèvres entrouvertes.

 

 

Malheur aux diseurs de mésaventures qui répandent sur l’écorce leur chair sans blessure.

 

 

Le vent s’engouffrait parfois sur ses plages encombrées, se faufilait entre ses grains, poussait quelques salissures, les entassait derrière ses dunes et séjournait entre ses veines. Sûr de son office.

 

 

Il L’attendait (avec impatience). Et Elle, sûre de sa trajectoire - et confiante en son chenal à venir - dévalait la pente à rebours, contournait les aspérités, grimpait et se faufilait entre les courbures, arrivait de loin en loin, plongeait et s’engorgeait, se vivifiait et poursuivait sa sente en quête de la source. Et des origines.

 

 

Le soleil pénétrait alors jusque dans ses pénombres. Jusqu’au dedans de sa terre. D’un simple regard advenait soudain la douce ardeur du vivant alentour, l’érosion des murs. La dissipation des frontières. Le regard sans limite.

 

 

A ses pieds - au creux des talons - il apercevait le socle disposé, et les mille gouttelettes en appui. Et lui, les regardait, hébété. Sans obole à offrir, sans terrain où se perdre, sans montagne à gravir, sans abîme à creuser, sans parole à confesser, sans fable à coucher sur l’écorce. Devant ses yeux, le ciel sans âge.

 

 

Aucun ange devant mes yeux. Ni davantage à l’horizon. Ni au ciel ni au-delà. Seuls l’espace, le vent, le rire et la présence.

 

 

Aux grains, le soleil,

Aux herbes, le vent,

Aux arbres, la terre,

Au ciel, la pluie

Et aux hommes, la croix et l’arc-en-ciel.

 

 

Quelle charge portons-nous pour cheminer ainsi ? Est-ce le poids des origines ? Quand pourrons-nous couper les racines et allonger notre regard pour porter le ciel en nos mains ?

 

 

Il sursautait toujours à l’approche des silhouettes, aux murmures du vent dans les étoiles, aux parterres clairsemés dans les bois et aux cris des foules. Il retenait son haleine, encore incapable d’accueillir le souffle nu et désencombré.

 

 

Entre deux secousses, une voix résonnait : « Là-bas tu t’incarnes mais tu n’existes pas. Là, tu es mais tu ne le sais pas. »

 

 

D’un souffle discret - à peine audible - Elle lui murmurait : « Ne pleure pas, je n’existe pas. Sois fort, sois faible. Ne t’en soucie pas. Aie confiance en la partie de toi que tu ignores. Elle est là, tu es là, vous êtes là, tous deux. »

 

 

Elle, en toi souterraine et partout, partout alentours, de celle-là tu es fait, toi aussi. Elle te guidera. Te montrera les allées et le paysage. Et tu avanceras à ses côtés sans peur des fumées et des rideaux qui recouvrent ta vue. Et vous marcherez ensemble, Elle assurée et toi, hésitant, en toutes contrées. N’aie d’yeux que pour Elle qui te parle et te rassure, qui t’enserre en ses bras ouverts, te porte, t’entoure et te cajole, qui t’encourage et t’autorise, qui t’aime bien davantage que toi-même. Monte sur ses épaules, assis-toi sur ses genoux, sens sa main caresser tes joues, essuyer tes larmes, faire éclater ton rire près des falaises sombres où tu n’as cessé de t’éreinter. Fais-lui place comme on cède le passage à une reine. Laisse-La te conseiller et t’instruire de toi-même. Laisse-La agir à ta place quand ton pas s’alourdit, s’enracine, t’enterre vivant. Laisse-La couler en toi et te porter vers le mouvement, son mouvement qui court entre les êtres au-dedans, partout qui gambade dans l’espace. Ne crains rien qui soit de toi-même, qui tire sa source de tes abîmes et du monde. Elle est déjà là qui t’attend et te crie sa présence que tu recouvres de ta voix si forte, si singulière et de tes pensées amères jetées contre les parois. Crie plus fort encore, crie jusqu’à en perdre souffle, crie jusqu’à l’exténuation. Alors au plus fort de ton cri, peut-être entendras-tu son appel, à moins qu’Elle ne surgisse dans le silence. Voix espiègle et chaleureuse qui saura te guérir de tes visions, de tes cauchemars, de tes peurs, de toi-même et qui effondrera les murs de la geôle immonde où tu te terres. »

 

 

Honore-la, Elle, princesse des marées où tu t’enlises, oublie les gouffres et les vagues, oublie l’azur et l’horizon, renonce jusqu’au renoncement, laisse-toi porter par le courant qui te ramènera au-dedans des lieux que tu ignores, ici ou là, quelle importance, ensemble vous irez ivres partout de joie. »

 

 

La sombre joie qui t’habite n’est rien dans ce creux. Mille fois plus Elle irradiera tes amertumes, défoncera tes ornières, t’envolera en son ciel. Et tu te laisseras porter là où Elle te conduira comme son jouet dans les rires et les cabrioles, dans la glaise et la cendre, au-delà des fureurs et des acquiescements. Sans résistance Elle te façonnera. Sans peur tu joueras avec Elle, joyeux de sa joie, libre de sa liberté, unis comme des frères enfin retrouvés où le masculin et le féminin se conjuguent à tous les temps, se marient à l’informe, au difforme, à l’uniforme, à l’unisson sans contrariété ni chagrin, épousent tous les tout et tous les riens et les font pousser et s’unir à leur tour sans se lasser jamais de ses métamorphoses et de ses unions, qui balayent le vent de leur souffle et font éclater les nuages, font pleurer sous les bonnets à l’abri des chaumières et se foutent du monde comme de la guigne et le lui crient par tous les pores de la peau d’un ton moqueur, aimant et effronté pour que dure la danse jusqu’aux horizons éternels... Perds. Perds la lumière funeste. Perds jusqu’à la lueur céleste. Et au détour de l’ombre surgira l’arc-en-ciel et l’averse de joie. Sous les déluges d’amertume se tient l’horizon clair. La contrée des cocagnes. Et la montagne de l’Un surplombant les torrents qui charrient les corps mutilés dans les vallées tristes…

 

 

Elle qui, à travers nous, se complait. Et se savoure. Après s’être tant cherchée, a enfin trouvé son chenal. »

 

 

Sous son regard, dans ses bras, dans sa chaleur, partout en lui unifiée, partout autour de lui éparpillée, dans ses pics comme dans ses glaces, il savourait. Libre et libéré d’entraves et de culpabilité. Partout, il allait sous son regard. Partout, il était sous son regard, en Elle et lové contre Elle qui s’adaptait et se déformait. Avec et parmi Elle, une et démultipliée. Il était arrivé quelque part. A la frontière (sans doute) il se tenait. Le chemin n’aurait bientôt plus d’importance…