Journal poétique / 2016 / L'intégration à la présence

A la grande infirmité des jours, nulle béquille pour le monde hormis la grande illusion dévastatrice. L'horreur meurtrière que le sang n'effraie pas. Et au plus proche comme au plus lointain, les longues traces rouges qui abreuvent la terre. Et la joie des mains ensanglantées qui applaudissent à la volée.

Comment habiter cette terre désastreuse ? Avec ses mensonges en cascade. Les ruses retorses des infirmes et des scélérats. Les chagrins recouverts par le clinquant des anneaux et la blancheur des sourires. L'indigence des statuts. L'aridité des paroles et des épaules. Partout la tristesse comme un lac glacé un soir d'hiver venteux et floconneux qui empile les congères comme des barrières infranchissables encerclant la solitude – la grande solitude – du monde. Et la voix des hommes qui appelle comme un cri dans le silence d'un crépuscule interminable.

De l'autre côté du jour, j'ai vu frémir la flamme des chandelles éteintes. Des chandeliers renversés. La misère amorphe des hommes sommeillants. Accoudés à la terrasse des heures. Silhouettes somnambuliques au teint d'albâtre s'approchant à pas timides de la mort. Et sur mon cœur fondit la vérité brunâtre des ténèbres. Et il demeura inconsolable.

 

 

Le monde sans dédale – le monde sans mystère – naît de cette lumière que l'homme cherche – et dont il se nourrit. Ainsi s'édifie le monde. De ce mystère voué à la résolution de sa propre énigme.

 

 

Sur la jetée fourbe patientent les hommes – la masse sombre de l'humanité. Avides de soleil. Et dont la brume du large avale les yeux. Guettant l'horizon qui supporte les astres. Aveugles au dedans. Et geignant des massacres et des morsures ardentes du cœur blessé. Toujours incompris. Toujours inaimé.

 

 

Spectacles grandioses où l'on ne peut s'inviter. Jours moroses jetés par poignées. La tristesse s'étale sur les visages languides. La beauté consumée par les feux brûlants du désir. La vie transparente. La vie exsangue. Comme un corps crucifié par quelques mains habiles – et porteuses de clous. Et dans ce sombre décor, on voit les hommes accrocher des guirlandes aux murs ensanglantés. Et allumer quelques modestes bougies parmi les confettis de la fête.

 

 

Une beauté réparée tient en déséquilibre sur son socle de sable. Dans les tranchées creusées à même le cœur des hommes. Et qui aspire au réconfort des anges. A leurs baisers partisans et impartiaux. A une main de délivrance qui la portera haut dans le ciel parmi le cri des oiseaux. Et leur vol éternel.

 

 

Dans l'écoute claire de la chair. Dans l'accueil caressant des brimades, un ciel sans toit. Un faîte sans limite qui coiffe tous les horizons de misère vers lesquels rampent les hommes.

 

 

Partout la mort est présente. Dans tous les trous de la terre. Au creux de tous les renoncements. Parmi les désirs et les poutrelles que jettent les hommes entre les abysses. Partout la mort est présente. Comme un ciel noir. Comme un rideau de servitude que la vie ceinture et emporte au creux de sa chair tendre.

 

 

Les hommes vont et viennent. Et Dieu les regarde sans étonnement. A peine surpris que quelques mains se hissent parmi ses frasques jusqu'à la pointe de ses cheveux hirsutes pour découvrir sur son visage quelques sillons sans vigueur – et sans éclat – que la terre arrose de son sang et de sa sueur. Ah ! Bienheureux les innocents...

 

 

Passés l'orage et l'ouragan, les vents se taisent. Et la pluie cesse. Ainsi naissent les saisons vierges. L'innocence du soleil dont la lumière ne s'est jamais retirée. Les yeux étaient simplement clos à l'intérieur d'un cœur sans vie. Et sans refuge.

 

 

Sentiers sillonnant par les fleuves jusqu'à l'océan. Oublieux des ombres et des silhouettes de papier. Palimpseste de l'instant où tout s'efface pour renaître, semblable et différent. Où tout s'égare. Et se retrouve. Où les gouttes du néant glissent comme des larmes sur la peau. Et avec elles, se retire l'aurore. La fin des crépuscules. Et la lente débâcle des idoles.

 

*

 

L'esprit juvénile – presque innocent. Le cœur largement pubère. Presque mature. Et le corps vieillissant. La silhouette harassée. Usée par la longue marche. Assaillie par les épreuves. Et rendue fragile. A quelques encablures encore de l'homme sage à l'esprit toujours frais du nouveau-né. Et au cœur mûr quel que soit l'état de la terre et du corps.

 

 

La parole sans épaisseur des hommes. Engluée dans le pragmatisme, la médisance et les contingences utilitaires du monde et de l'existence. Et parmi ces bruits du corps et de l'âme, une parole neuve. Une parole inconnue accolée à aucun repère. Ne délivrant aucune référence. Offrant la fraîcheur – et la paix – du silence.

La poésie devrait toujours naître de cet instinct sauvage. Et de cette douceur. De cette délicatesse. Fille légitime de l'Amour et de la vérité. Offrant à tous sa franchise et sa tendresse.

 

 

Le silence accueille et recouvre la parole scélérate des hommes. Leurs mensonges et leurs ruses perfides à visée d'appropriation. Et cette hospitalité les efface aussitôt qu'ils jaillissent de leur bouche malhonnête.

 

 

Ah ! L'impossible effacement des cycles incessants et harassants qui usent – et épuisent – notre patience...

 

*

 

On aime les êtres honnêtes et humbles. Dignes et sans orgueil. Droits dans leurs bottes. Animés par un sens de la justice et de la vérité. Ceux-là sont nos frères de cœur. Et parmi eux, ceux qui s'interrogent profondément – et s'acheminent vers l'impersonnel, l'émerveillement et l'innocence sans fléchir devant l'adversité, les déconvenues, les remises en question et la souffrance, sont nos frères d'âme... nos semblables face à Dieu.

 

 

Dieu, la connaissance, la vérité, l'Absolu et la sagesse ne se trouvent dans quelques traités de métaphysique ou dans quelques essais – ou témoignages – religieux. Ni même dans quelques recueils de poésie. Ils sont au cœur même de la vie. Au cœur même du monde. Au cœur de l'esprit. Au cœur du cœur et du regard. Et pour les découvrir, il n'y a d'autres façons que de s'en approcher soi-même...

 

*

 

A la guerre sans cesse remisée, la stupeur naîtra de l'apocalypse. L'éclatement de tous les fruits de la terre. Comme une grêle meurtrière sur les âmes insecourables. Et de cette pluie jaillira la paix. Le grand silence du monde.

 

 

Terre sans parole. Terre sans éclat. Misère souterraine du manque qui surnage à travers les rêves. Et toutes les emprises. Les têtes s'enracinent aux parois de verre. Agonisent dans la putréfaction de leur source. Et le cœur attend, tristement, qu'on le délivre de sa détention.

 

 

Avec l'hiver, la glace répand sa force. Offre au pas – et à la terre – sa transparence. Mais de la dureté, les hommes ne se relèveront pas. La tendresse des bourgeons sonnera la cloche. L'asphyxie de la défaite. Et dans leur lit de mousse, les cœurs devront patienter jusqu'aux saisons prochaines.

 

 

De l'autre côté du jour, j'ai vu frémir la flamme des chandelles éteintes. Des chandeliers renversés. La misère amorphe des hommes sommeillants. Accoudés à la terrasse des heures. Silhouettes somnambuliques au teint d'albâtre s'approchant à pas timides de la mort. Et sur mon cœur fondit la vérité brunâtre des ténèbres. Et il demeura inconsolable.

 

 

A la grande infirmité des jours, nulle béquille pour le monde hormis la grande illusion dévastatrice. L'horreur meurtrière que le sang n'effraie pas. Et au plus proche comme au plus lointain, les longues traces rouges qui abreuvent la terre. Et la joie des mains ensanglantées qui applaudissent à la volée.

Comment habiter cette terre désastreuse ? Avec ses mensonges en cascade. Les ruses retorses des infirmes et des scélérats. Les chagrins recouverts par le clinquant des anneaux et la blancheur des sourires. L'indigence des statuts. L'aridité des paroles et des épaules. Partout la tristesse comme un lac glacé un soir d'hiver venteux et floconneux qui empile les congères comme des barrières infranchissables encerclant la solitude – la grande solitude – du monde. Et la voix des hommes qui appelle comme un cri dans le silence d'un crépuscule interminable.

 

 

Dans le désert de la parole, l'âme se réfugie. A l'abri des éclats et du bruit. Désemparée par les cris du monde, la voilà affaiblie. Seule, elle s'en va dans le silence sauvage des vallées sans visage.

 

 

Un visage. Mille visages. Une silhouette. Mille silhouettes. Une armée d'ombres aux aguets. Et l'aurore menacée d'une présence jamais née qui ne pourra encore éclore. Et traverser le monde.

 

 

Tic tac douillet où les cœurs se réfugient. Asile précaire d'un instant. Protégés de l'espace occupé par les vents. De la houle tapageuse, de la furie sans intervalle des appels inaudibles des sommets. Et des pleurs des enfants.

 

 

De l'espace est née la matière que des mains hasardeuses ont façonnée en souffle. Avant que les haleines fétides envahissent la terre. Avant que les corps ne déferlent sur la plaine. Avant que les édifices recouvrent les vallées – et ne dissimulent aux visages la splendeur des montagnes. Avant que les pavés – et le bitume – assassinent les grandes étendues d'herbe. Et les arbres. Puis, les yeux se sont affrontés. Les dents et les bras se sont entre-tués. Des murs ont été bâtis entre deux caresses par des mains féroces. Le mensonge et la ruse ont été élus roi et reine des cités. Les corps ont pullulé. Dieu a été invité avec maladresse. Et avec bêtise. Puis on l'a tué. D'autres royaumes – et d'autres souverains – se sont établis. Des empires ont été bâtis. A la hâte. Toujours à la hâte. Et le monde a continué de brûler. Et les cœurs – et les corps – de saigner. Et à présent, l'espace et le silence ont perdu leur innocence. Les places encerclées par les armes – et envahies par les jeux – ont été abandonnées aux gladiateurs. Aux masques loufoques. Et aux costumes meurtriers. Et l'esprit qui n'a jamais pu naître en ces lieux agonise à présent sous les bruits. Et l'agitation perfide des mains. En attente peut-être du grand nettoyage du monde...

 

*

 

Nul visage et nulle circonstance ne sont nécessaires pour ressentir – et vivre – la profondeur et l'intensité. Inutile de les chercher au dehors. En dehors de soi. Cette consistance légère habite nos tréfonds. Il convient simplement d'être attentif à demeurer en contact avec elle en veillant – si possible – à la quiétude et à la virginité du cœur et du regard. Ainsi le lien – et la jonction – seront maintenus et facilités...

 

*

 

A la guerre imparable des hommes, aux crevasses du monde, ne prêtons les flancs. Droits dans le regard. Le cœur debout. Sans aile ni origine. Sans survol ni panier d'amassement. Sans fuite ni échappatoire. Et sans rechange.

L'innocence claire et brute. Et l'âme intense et sans frémissement à l'écoute des vibrations de la terre. Et des appels incessants du ciel. Une vie franche et loyale. Transparente. Des pas honnêtes et précis, libérés des hasards. Un regard d'airain sans fêlure ouvert aux vastes horizons.

 

 

Dans la nuit si particulière des hommes, une voix silencieuse apparaît. Une parole sage que leur cœur dédaigne. Une brisure dans leurs certitudes. Un sombre éclat sur le rouge de l'asphalte. Et dans le gris des jours. Une promesse brisée. Un espoir anéanti auquel l'âme se refuse. Terrée dans son cachot hermétique. Dans sa cellule de barreaux de verre. Et pourtant, le ciel est si proche...

 

 

Âmes assoupies. Corps avachis. Et cœurs en lambeaux. Quel triste spectacle offert par les hommes... Et un regard sans doute les délivrerait. Ou peut-être les anéantirait... Voix timide dans leur longue nuit. Ecrasée par la peur. Effrayée des stratagèmes pour la faire taire, elle qui promet le silence...

 

 

La ronde épouvantable – la ronde merveilleuse – des corps et des paroles. Des cœurs lâches qui s'isolent et se mêlent. Enchevêtrés dans les fils invisibles de la terre. Emmaillotés. Ligotés comme des gigots écarlates et innocents livrés à l'avidité des lèvres. Et à l'appétit des mains ensorceleuses.

 

 

Devant la glace sans tain, un visage invisible qui interroge. Qui s'insinue dans les paroles mensongères. Qui déblaye le parfum funeste dont s'entourent les chimères. Qui brise les élans pour distiller, au goutte à goutte, sa vérité.

Mais les yeux sombres, les corps caverneux et les âmes d'outre-tombe n'ont jamais connu l'aurore. Aussi comment pourraient-ils le voir ? Comment pourraient-ils le croire ?

 

 

La longue marche des ombres vers l'abîme dont les silhouettes transparentes remontent les gouffres pour repeupler la terre. Jouets cycliques. Jouets mécaniques des vents, des pulsions et de la respiration du ciel. Figurines de glaise gesticulantes et acharnées. Vouées à l'extinction sans fin. Soumises aux appétits féroces du monde avalant et recrachant, digérant et déféquant ses créatures enfantées, façonnées à la tenaille, sourdes aux injonctions du silence. Aveugles à la main de l'invisible. Séparées du souffle de Dieu par leurs yeux borgnes et leurs mains cadenassées aux maigres trésors de la terre.

 

 

Ah ! L'inquiétude des masses face à leur vie minuscule – au destin sombre du monde – dont le cœur lumineux n'a encore su s'enflammer...

A qui les troubles pourraient-ils donc susciter l'éclat ?

 

 

Aux vents frondeurs et à l'inhospitalité barbare du monde qui déciment les hommes, offrons notre visage agenouillé. Conservons la foulée modeste. Et le pas habile et souple posé dans le courant des circonstances. Et nous serons épargnés par la furie des tempêtes. Et par la houle impétueuse des saisons.

 

 

Dans le ciel, une lune sans pareille qui guide les hommes vers le désastre. Mais pourquoi donc confondent-ils ainsi la lune, les doigts pointés vers elle et le regard qui en témoigne ?

Ronde incessante sur la sphère étroite et infinie. La tête en l'air. La tête en bas. Et le cœur chaviré par les tangages et les roulis. Le corps las et harassé virevoltant parmi les fleurs et les étoiles.

 

 

Dialogues de soufre et de désirs. Dialogues d'épées et d'aimants. Dialogues de sourires et de chaînes qui s'ébruitent dans le silence. Qui empêchera les mains de se tenir. Et de se blesser. Qui empêchera chaque cœur de s'attacher. De s'accrocher aux ronces de l'autre. Barbelés séduisants dont on reste prisonnier bien longtemps après la clôture de toutes les histoires frémissantes des hommes et du monde.

 

*

 

On écrit peut-être ce que l'on aimerait lire chaque jour. Et que l'on ne trouve que trop rarement dans les bibliothèques du monde. On écrit comme un confident témoin – et scribe – quotidien de notre chemin d'existence et de compréhension. Et comme un ami qui accompagnerait – et guiderait – nos pas. Chacun des pas de notre itinéraire...

 

 

Pourquoi ce si peu de partage dans la parole des hommes – dans leurs bras timides et frileux – et dans leur cœur glacial – si insensibles et indifférents – auxquels s'accrochent pourtant tant de médailles et de revers ?

 

*

 

Dans les joutes implacables du monde, pas une seule once d'or. De la ferraille et du métal façonné par des haches barbares et la soif des ambitions. Exploités par le cœur vacillant – et éteint – qui somnole cahin-caha dans les frasques du jour. Et dans l'interminable nuit de son sommeil.

A l'arrière des guimbardes, des tôles froissées, des rebuts d'antan aux airs de modernité, du superflu sans âme. Et des pelletées du monde ramassé à la hâte qui finissent en mur d'encerclement sans jamais protéger des ennemis du dedans. Du péril qui couve sous tous les amassements. Ah ! Que le cœur est fragile ! Et qu'il est lâche de s'emplir ainsi de tant de néant !

Aucun amant ne l'ignore. L'amour a déserté la place. Les petits soldats emmurés aux tourelles périront dans leur sombre armure et sur leurs remparts inutiles guettant tristement par les meurtrières détruites les ruines de l'âme auxquelles ils se sont adossés...

 

 

Aux délices amers des promesses, les âmes défaites de leur espoir. Accroché aux sandales d'un vent magique qui ébouriffera l'avenir, il reviendra encore. Encore et encore avant de mourir sur d'innocents champs de bataille, les armes à la main. Et avec dans le cœur de la grisaille. Et des paroles apeurées prêtes à pardonner (pourtant) son départ. Son inéluctable départ comme un effacement naturel de la maladive ritournelle des hommes. Espérant encore. Espérant toujours malgré la mort.

Et dans l'infatigable terreur, les songes se terreront. Se cacheront du regard. Et de ses éclats judicieux qui les mettraient à nu. Qui les mettraient à jour. Sans pitié pour ces mastodontes brumeux à la chair de papier. Géants de glace fondant à la chaleur du cœur qui les côtoie. Et dans l'inaltérable terreau de l'espérance, ils retourneront. En attente d'un nouvel élan. D'un nouveau départ que le regard – et le cœur – anéantiront une nouvelle fois. Mille ans pourraient passer, on les retrouverait indemnes et frais. Les pieds enferrés à leur assise après chaque dislocation. Infatigables songes dont nous nous abreuvons. Edifiant – et façonnant – le monde. Et le menant à sa perte dans un mécanisme imparable que nul ne pourrait gripper. Grains de poussière pourtant parmi les étoiles qui jusqu'au firmament des âges feront loi.

 

 

Des gratte-ciels hideux. Des tours de pacotille. La magie frileuse des hommes côtoyant la brume des nuées. S'imaginant fréquenter le ciel de leur luxe tapageur. Espérant le tutoyer et y faire leur place. Ignorant que l'escalier des hauteurs – et le royaume souverain – dissimulent leurs portes souterraines dans les bas-fonds du monde. Là où resplendissent l'innocence et l'humilité.

 

 

De bruit en bruit, de parole en parole, les hommes s'imaginent détruire le silence. Le remplir et l'agrémenter. Mais l'oreille demeure sourde et la bouche muette à ses appels. On les voit mélanger les recettes et perfectionner leurs outils pour se distraire de sa présence irréductible.

Cœurs amoindris et cœurs assoupis que la vie endurcit au lieu d'attendrir. Piètres élèves face à l'exercice naturel, ânonnant leurs leçons élémentaires.

 

*

 

Que les hommes partagent-ils en vérité ? Quelques rires, quelques pleurs. Des repas, du repos. Une couche, un logement. Des loisirs*, l'éducation des enfants. Des soucis, des épreuves et quelques joies. Des instants fugaces de partage, vécus – le plus souvent – sans intimité ni proximité. Sans présence ni sensibilité. Sans profondeur ni intensité. Comme des automates animés par leur mécanique...

Ce que nous partageons avec le plus de force et de profondeur, nous le vivons seuls. En un mot, l'essentiel de la vie : la solitude, la peur, l'angoisse, le désir, les rêves et les espoirs, la frustration, la peine et les désillusions. Et la mort...

* Quel vilain mot...

 

 

Les hommes. Ces passants insouciants. Ces flâneurs indifférents. Impénitents solitaires à la grégarité déconcertante qui traversent le monde et l'existence presque impassibles. Presque insensibles. Emus parfois, il est vrai, par quelques êtres et quelques circonstances, et cédant alors à quelques rictus, à quelques grimaces ou à quelques clignements d'yeux – et allant même jusqu'à céder à quelques larmes – vites oubliés.

Et ces caractéristiques ressemblent à un clin d’œil inconscient à l'indéfectible et profonde solitude de la conscience-présence – totalement neutre et impersonnelle – peu concernée par le monde – mais qui se montre, en revanche, sensible. Extrêmement sensible. Si sensible qu'elle est en mesure de ressentir une Unité parfaite avec chacun des êtres et chacune des choses de ce monde. Avec chacune des formes de l'Existant.

Et l'homme en chemin dont la compréhension et la sensibilité s'aiguisent doit apprendre – et il apprend nécessairement – à faire naître – et à vivre au quotidien – ces deux dimensions de la conscience : l'Amour qui mène à l'Unité avec tous les objets du monde (êtres et choses) et l'intelligence qui mène à la neutralité impersonnelle...

Le regard infini et l'exercice jamais achevé de l'existence. Comme une parfaite et interminable continuité agrémentée de quelques ruptures apparentes. Et de quelques pauses formelles...

 

*

 

Un éclair, un soupir, une ombre belliqueuse et voilà l'âme qui s'affole. Aveugle à la lumière. Comme coupée du ciel. Eclairée par la nuit obscure de la terre. Sursautant à chaque pas. A la merci des rumeurs et des murmures. Cisaillée par les coups. Et les lèvres blanches à force de craintes et de brimades. Attendant que se lève le jour...

 

 

Sur les chemins qui mènent à la cité, les hommes assoupis s'endorment les yeux mi-clos. Le front bas incliné vers le ciel. Les désirs inertes et blêmes. Et les espoirs presque remisés, attendant la mort. Le coin de l’œil vissé pourtant sur l'improbable venue des anges. Imméritée sans doute par l'ordinaire barbare de leurs jours voués au vil labeur du gagne pain, aux tablées des cafés et à la petite ritournelle des chansons chuchotée aux oreilles des femmes. Âmes esseulées assemblées par lâcheté et par paresse. Pour affronter au coude à coude – et dans la fausse chaleur du monde – l'attente interminable du couvercle noir qui leur couvrira les yeux dans la fosse.

 

 

La terre suintante de l'été. Liquéfiant les corps de sa chaleur. Assoupissant les cœurs déjà fragiles. Et le soleil féroce écrasant les têtes chapeautées qui patientent à l'ombre des grands arbres. Dilapidant les élans. Anéantissant les pas infébriles qui s'usent sur l'asphalte sans espoir de voir le ciel tomber sur leurs sandales d'hommes usés. De misérables pêcheurs en vérité aux filets gorgés de proies et de victuailles. Et que les trésors de la terre ont contentés...

Embarqués dans l'averse rafraîchissante du soir, les sourires naissent sur quelques lèvres timides. Mais la moue gagne l'essentiel des visages déjà tristes – et si moroses – surpris d'être encore vivants. Et que le crépuscule ne pourra effacer. Les yeux hagards de toute une vie ne pourront voir la main tendue vers eux. Leur âme ne pourra gagner les contrées de l'inconnu. Elle errera, défaite, sur la plaine sans envergure qui les a enfantés. Elle ne pourra abandonner leur dépouille emmaillotée dans la terre. L'envol viendra plus tard. Et la liberté – la grande liberté – ne pourra s'offrir qu'après l'abandon. A la suite peut-être d'existences sans couleur qui jetteront au fleuve toutes les histoires – et toutes les prétentions – pour mettre à nu l'innocence – la grande innocence – recouverte.

 

 

Jamais les visages ne perdront leur charme. Mais dans les yeux, la transparence dévoilera la mécanique du désir. Et derrière le brasier, les derniers espoirs s'envoleront. Dissipés dans le vaste espace du ciel sage. Révélant sa riche et pleine vacuité dans laquelle brille une lumière ininterrompue que les hommes ont laissée en sommeil.

Terre de jachère aux éclats silencieux. Et à la beauté invisible dont les hommes – et le monde – se privent pour des décharges où croulent les immondices.

 

 

Dans les eaux troubles croupissent les hommes. Que leur cécité aménage en lacs, en lagons, en torrents, en cascades enivrantes pour que leurs pieds puissent fouler l'archipel des moribonds. Et le déguiser en prétentieuse merveille où ils pourront s'adonner aux délices des jeux et de la chair. Et croire en leur éden misérable. Sans connaître – ni s'interroger sur – la ruse de son origine. Hommes si peu curieux du trouble dans lequel ils vivent. Et des chimères qui les entourent.

 

 

Mensonges épars que la vérité rassemble. Et dissipe. Edifices fragiles qu'elle brûle. Et jette à terre. Elans qu'elle consume. Supports qu'elle efface. Pour déblayer l'espace – son socle vide – et le virginiser à jamais...

 

*

 

Les êtres passent. Mais les cages restent. Ainsi est la vie – et va le monde. Et ainsi joue la conscience.

 

*

 

A la marche lente des pas, l'équilibre précaire des bras. Le buste droit. La tête altière et modeste inclinée vers la terre. Mais dans les yeux, le vaste regard des sages. Une tendresse sauvage – une tendresse indomptable – et incorruptible – révélant l'infini du cœur. L'assise légère et ferme offrant à la silhouette une allure de nuage. Le visage vierge. Et les lèvres entrouvertes dans le silence.

 

 

Derrière les murs idolâtres des foules, une arène aux dimensions de cage autour de laquelle les hommes se pressent pour assister aux joutes des lèvres et des corps. A la tuerie codifiée des luttes. Relations ordinaires du monde avec ses apôtres et ses combattants. Et ses armées d'ombres applaudissantes, partisans bestiaux du sang et de sensations. Sociétés pariant sur le règne de la jungle. Brisant l'innocence et la fragilité dans leurs élans de beauté. Interdisant au ciel de s'asseoir parmi la furie des spectateurs assoiffés d'espoir et de défaites où les victorieux du jour seront les victimes de l'acharnement des foules de demain. Monde de poings levés et de poings liés. Terre d'honneur et d'atrocité où s'entassent – et s'encouragent – les hommes pour livrer combat. Monde de bêtes humaines aux visages d'ange avec dans le cœur les fourches diaboliques des instincts.

 

 

Dans le fatras des heures – dans le fatras du monde – dans ce lupanar à ciel ouvert aux airs de marché et de kermesse, les ombres se croisent et s'emmêlent. Se mordent et se caressent sous le regard silencieux des origines. Attendri et désappointé par le merveilleux et sordide spectacle de sa progéniture.

 

 

Le grand sourire qui illumine le visage du monde vient du vent à la commissure des lèvres. Et son teint hâlé du soleil des plaines où il se repose parmi les bruits. Mais dans ses yeux rieurs, les innocents devinent une larme – une larme immense – presque infinie née des horreurs qu'il a enfantées – et qui se retient de couler. Mais le jour où elle inondera les vallées de la terre, l'instant sonnera le glas. Et nous verrons partout la débandade des hommes qui périront, eux aussi, comme les créatures exterminées par leur barbarie. Et le monde soupirera à la fois d'aise et de tristesse. Inconsolable de cette trahison et soulagé de sa virginité nouvelle...

 

 

Il y a un monde d'avant le jour que la nuit a enfanté. Et c'est sa longue robe qui recouvre aujourd'hui la lumière. Et dans ses replis que les yeux des hommes se terrent. L'aube tarde à s'inviter. Elle se lèvera dans les yeux dessillés. Mais en cette heure, le sommeil écrase encore la terre. Les gestes ne sont que des rêves d'envol. Et les ombres somnambuliques n'en finissent de prolonger leur nuit même si l'on voit sur l'horizon quelques âmes aux yeux clairs annoncer les tous premiers frémissements de l'aurore.

 

 

Marche saccadée vers l'innocence. Enjambant les ponts et les débris. Sourde au clairon et aux armées. Aveugle aux sourires. Impassible devant la folie des hommes. Et les dés jetés par le monde. Foulées impatientes de retrouver leur fief. Avides d'herbes et de nuages. Pendues au visage du ciel qu'elles vénèrent.

 

 

Monde de détails où l'Absolu s'immisce. Monde de grisaille où la joie se cache. Monde d'attentes et d'impatience où s'arrête le temps. Monde de folie où la sagesse se terre. Monde de créatures où la présence s'insère. Monde minuscule où l'infini s'invite. Monde de bruits que le silence habite. Monde d'yeux clos que le regard éclaire. Monde humain où le Divin se dérobe. Désert des âmes où Dieu se montre pour offrir au monde – à tous ces mondes – sa lumière.

 

*

 

L'intelligence sensible de l'homme. Si légère – presque imperceptible – au quotidien. Et pourtant si profonde – et si vaste – à l'intérieur. Comme encore inéclose. En devenir sans aucun doute...

Oui ! Quelle merveilleuse et touchante intelligence sensible... Encore si brute. Si immature. Si balbutiante. Comme le frémissement d'une conscience qui s'ignore. Et qui arbore des airs épouvantables lorsqu'elle endosse ses costumes – ses postures et ses coutumes – de barbare...

 

 

La prétention glaciale de l'intelligence dépourvue de sensibilité. Et la chaleur naïve de la sensibilité privée d'intelligence. Il n'y a aucun doute, la sensibilité et l'intelligence constituent les deux centres de la conscience à partir desquels les hommes peuvent y accéder...

 

*

 

Le monde n'est encore qu'un océan de barbarie encerclant un infime îlot d'intelligence qui émerge lentement – très lentement – des eaux noires de l'ignorance.

 

 

Il n'y a qu'une seule fraîcheur dans le ciel – comme dans les yeux humbles : celle de l'innocence.

 

*

 

Les hommes. Des âmes avachies au soleil pendant que l'ombre s'étend pernicieusement au dedans...

 

 

Le corps et l'esprit sont dans un entre-deux permanent. Entre deux instants. Entre le passé et l'avenir. Entre la naissance et la mort. Ainsi sont-ils perçus par le psychisme. Et le regard et le cœur demeurent dans l'instant éternel. Etrangers à toute temporalité.

 

 

On peut raisonner l'esprit, si sensible aux arguments et aux compromis. Mais jamais on ne peut corrompre le cœur dont la loi est la vérité et l'Absolu. Sources intarissables de l'Amour et de l'innocence.

 

 

En ce monde, il y a des êtres, des activités et des existences (l'immense majorité) voués à assembler, à construire et à édifier. Et d'autres (une infime minorité) destinés à ôter, à détacher et à effacer. Les deux participent à l'équilibre général du monde. Les premiers contribuent à son évolution. Et les seconds à l'avènement de la compréhension.

 

*

 

Un tourbillon de vent – né du désir éclatant des chimères – s'étale sur l'horizon. Et de désespoir en désillusion, on le voit rejoindre la jetée des origines. Ramené d'un souffle timide vers la bouche génitrice.

 

 

De cœur perdu en cœur perdu, la solitude empiète sur le monde. Et gagne la chair moribonde qui autrefois s'extasiait. D'île en île, les terres anciennes – et l'archipel des souvenirs – s'effacent. Et au loin, l'aile fragile apparaît. Se rapproche du fil tendu entre les abîmes où nous nous tenons, apeurés et malhabiles.

 

 

Lorsque l'aurore et le crépuscule se rejoindront, l'instant explosera. Et sous la pression des éclats, le cœur anxieux éclatera. Les miettes de sérénité impartagées qui gisent aujourd'hui sur le sol disparaîtront. Démunies et inutiles sous la percée du silence à l'orée des mondes engloutis où surnageront pourtant la paresse des pas. Et les larmes sèches sur les masques que notre visage frileux avait empruntés aux heures fastes et mensongères de l'arrogance.

 

 

Aujourd'hui, la terre est froide. Et le monde dépeuplé. Les survivants ont déserté les lieux. Evanouis peut-être entre les souvenirs. Les mains levées dans la mémoire. Implorant de leurs gestes désespérés le pardon de la solitude et de l'innocence.

 

 

Du silence à l'infini, il n'y a qu'un pas. Un abîme infranchissable qu'une aile pourtant peut combler d'un seul battement. Pour le franchir, la tête modeste doit se faire humble. Les yeux clos doivent s'éveiller à la pendaison de l'âme. Au cœur effrité. Rongé par l'absence. Au corps malmené par les eaux noires du monde. Alors émergera un sourire qui invitera l'aile à s'ouvrir. Et à rejoindre le territoire espéré du vivant moribond de l'âme.

Dans le déni du mensonge et de l'omission, la fronde de la terreur et de l'impuissance. La tragédie maquillée en réjouissance. Avec encore quelques paillettes dorées sur la blancheur des sourires bien en peine de dissimuler la noirceur du gouffre où l'on s'est jeté soi-même.

 

 

Vie d'infinie lumière où résonnent encore les chevauchées d'autrefois dans le pays des songes auxquels nous avons crû. Et qui s'éloignent peu à peu. Et avec eux, l’orgueil des pas. La mascarade – la grande mascarade – des costumes d'apparat. Et le soufre sur nos lèvres. Le venin sous les ongles et dans la parole jetée à chaque griffure et à chaque morsure offertes à la ronde. A ce monde que nous tenions pour sans pitié – et dans notre main abusive – pour le ligoter à notre mensongère liberté.

 

 

La main sur le visage des morts. Et un doigt sur la bouche pour les faire taire. On se couvre les oreilles pour effacer leurs paroles qui assaillent les souvenirs. Et les yeux cerclés de noir encore avides d'images aspirées dans le grand tourbillon du temps. Qui tournent. Et qui tournent. Et que la main ne peut arrêter. Finissant dans l'abîme où tous les morts sont enterrés.

 

*

 

Les principes agissants du corps et de l'esprit. Et les souffles actifs du cœur, de la vie et du monde. L'infatigable – et indestructible – mécanisme de la marche. De la ronde incessante que rien ne saurait interrompre ni réprimer. Unique et éternelle puissance à l’œuvre dans l'univers puisant sa force, ses mouvements et ses cycles dans son origine. Et ses inépuisables tréfonds. Manœuvres récurrentes et évolutives pilotées par la main discrète – la main invisible et incontournable – de la conscience, porteuse de lumière. Offrant, au fil des pas, à ce monstrueux agglomérat d'énergies entremêlées une foulée lente et progressive, éclairée par une forme d'intelligence et d'Amour de plus en plus tangible...

 

*

 

Sur le sol émietté des songes et des rumeurs, les murmures inaudibles du silence, présents aux prémices de l'aurore. Amertume et rancœurs gelées. Anéanties. Effacées par le cœur aimant. Encerclées par la fente béante qui les a englouties. Et sur l'horizon, quelques fumerolles. Dans le brasier éteint, les ruines d'autrefois qui furent naguère de prétentieux édifices, d'imposants monuments à la gloire de notre nom effacés, eux aussi, par les souffles du ciel et les vents dévastateurs de la terre. Et sur ces débris, une fleur pousse sur le sable que nous avions pris pour de l'or. Pour les joyaux souverains. Et de ce trésor funeste balayé par l'immensité pourra naître le silence. Le berceau de l'innocence. Et sur ce sable nouveau s'effaceront l'horreur édifiée par les hommes, leurs querelles de chiffonniers et leurs paroles éphémères.

L'océan reprendra alors ses droits sur la grève. Sur les côtes et les ports populeux où le macabre, les peines et les signes de l'indigente richesse continueront d'affluer. Eux aussi seront balayés à chaque instant par les marées qui bercent le cœur. Et ces terres défigurées – ces terres boursouflées – par la bêtise et la crasse seront nettoyées par les vagues immenses de l'Amour. Et le silence amoindri – le silence amputé de sa plénitude – resplendira sans ombre. Et sans tache. Victorieux de toutes les offenses et de tous les massacres. Indemne de toutes les défaites que les hommes ont cru lui infliger pour l'embellir ou l'atteindre.

Et dans le silence du soir, nos bras débarrassés de leurs armes accéderont à son socle. Et nous poserons notre séant par dessus les abîmes au milieu des vents qui continueront d'assoiffer les plaines où naissent et s'enterrent les hommes. Et de nos jours de sommeil – et de nos nuits agitées par les songes, le monde pourra enfin guérir. Et retrouver la liberté que nous lui avions dérobée. Le silence alors s'installera en tous lieux où l'écoute deviendra souveraine. Eclairant l'obscurité immature des songes qui continueront de prolonger la longue nuit du monde – et la longue nuit des hommes.

Habitant ainsi le silence dans la parfaite plénitude de l'être, sensible au monde qui n'en finira jamais de renaître...