Journal poétique / 2009 / Le passage vers l'impersonnel

Depuis l’enfance, il attendait la rencontre. Comme un mendiant au bol tendu. Comme une bouteille cherchant son rivage. Il ne savait où aller. Il continuait d’errer au vent, sur place et ailleurs, tentant d’abreuver sa soif à son origine, à la provenance jaillissante des chemins, à l’essence des paysages et des rencontres dans l’immobilité mouvante de l’espace.

 

 

A la croisée des nuits

 

Il poussait ses murs aux 4 coins de la terre. Croyait aller les semelles aux vents. Et érigeait une forteresse en tous lieux. Prisonniers sous toutes les latitudes.

 

 

Rivé à la rive, l’horizon parfois se rapproche. Mais jamais ne s’efface. Comment faire naître l’œil insubmersible ? La prunelle amovible et le cil battant au vent avec le ciel au-dedans ?

 

 

Ses yeux recouvraient l’horizon. L’aveuglant à toute perspective.

 

 

Une porte dérobée. Et voilà l’infini qui s’échappe.

 

 

L’obscurité avale toute lumière.

 

 

Il se légua aux ténèbres. Après s’être tant ligué contre elles (elles qui l’avaient autrefois tant ligoté).

 

 

Pour quoi faudrait-il mourir d’espérance ?

 

 

Il s’évanouissait à la vue d’une hirondelle. D’un nuage. D’un brin d’herbe. Mais les visages ranimaient aussitôt sa flamme hostile.

 

 

De ses larmes, il rêvait de purifier le monde. Encore si aveugle à son âme trop noire.

 

 

Nul ne pouvait le dérober à ses pas. Comment aurait-on pu dérouter sa destinée ? Son âme même ne lui appartenait pas.

 

 

Ni terre ni ciel. De la lumière et des nuages. Des larmes et des lèvres closes. Et parfois un rire sans borne. Infini.

 

 

Nulle part. Voilà notre origine. Et notre destination. Et nous autres, malheureux, nous nous acharnons à maintenir le cap en chemin. Quelle désorientation !

 

 

Au-dedans de son dédale, des rues joyeuses ouvertes sur le ciel. Et des égouts à ciel ouvert.

 

 

L’espoir est une ornière où le pas glisse.

 

 

Il jeta ses sandales pour que sa chair recouvre (enfin) l’aspérité du chemin.

 

 

Il ne parvenait à soulever la poussière de ses pas. Embourbé dans son sillon. La plèbe par-dessus la tête voilant le ciel à ses paupières.

 

 

Il s’attachait au sombre labeur. Comme à une corde. Pour monter. Il aurait tant aimé en atteindre le faîte pour s’y suspendre.

 

 

Son âme se raidissait à la rencontre d’yeux hostiles. Il ne savait voir Dieu tournoyer comme un vent étoilé dans leurs prunelles. 

 

 

Qui es-tu, toi, qui marches vers tes eaux profondes ? Y cherches-tu le ciel ?

 

 

Son pas connut mille ponts qui soutinrent sa marche. Et il cherchait encore sur la rive la mystérieuse passerelle.

 

 

Cette quête enflammée qui autrefois l’animait le brûlait à présent. Et consumait chacun de ses pas vers le ciel d’ivresse, la saveur de la terre et la chaleur des regards alentour.

 

 

Il parcourait les heures pour visiter la ronde infernale qui agitait ses pas. Un jour, à mi-chemin, il s’égara, l’incompréhension au bout de ses semelles. 

 

 

Il s’octroya alors le droit d’inventaire. Pour établir la liste de ses prix.

 

 

[Inventaire]

Le songe n’est qu’un éboulis à la rencontre des cimes. Aussi nul de sert de crier sous l’avalanche.

 

Le choc n’est jamais sans limite. Mais il se souvient des ondes.

 

Devant l’arbre, la maladresse prend racine. Nul envol possible sous les feuillages.

 

La survie s’invite en notre désert. Et le prophète attend sous un palmier. A l’abri des ombres. Aussi nul ne sert de crier au-delà des dunes.

 

Les bois de l’homme sont impénétrables. Un arbre pourtant (une branche parfois) suffit à faire naître la hache exploratrice – l’outil salutaire des dévastations. 

 

L’arbre est ta figure. Entends-tu le tremblement des feuillages sous la brise automnale ?

 

Mise sur l’orage. Non sur le ciel. Et en un éclair, tu sauras.

 

Nul abri sous l’averse. Rien que des gouttes au cours de la traversée.

 

Tu as le soliloque singulier. Mais tant de voix t’échappent (encore) pour tenir ton rôle.

 

Nulle parole ne s’enhardit autant que dans le silence. L’oreille est fine. Et (toujours) aiguisée au verbe.

 

Dans ton décor d’infortune, tu sommeilles. Pars donc sur le chemin explorer tes coulisses.

 

Plus beaux sont les reflets, plus vil sera ton vrai visage. Prends garde aux éclats du miroir.

 

Emmure tes silences pour que naisse l’écho. Et ton oreille deviendra sourde aux rumeurs.

 

N’oublie jamais l’espace du cadre. Plus large il sera, plus les silhouettes s’ajusteront.

 

L’oiseau rêve de s’envoler. Mais comment défaire ses ailes des barreaux ?

 

Garde la sente humide pour tes glissades car l’aube sera ton enlisement.

 

Nul ne sert de crier à l’infortune. Les pièces sont déjà dans ta poche. Une riche destinée t’attend.

 

 Habite la présence. Et tu seras partout roi.

 

*

 

Il végétait (encore) au seuil des frontières. Errant (toujours) hors du cercle.

 

 

Minuit. Midi. Quelle importance ? Le soleil éclaire l’en-bas. Et l’en-haut s’est dispersé.

 

 

Il crut longtemps à ses vaticinations. A ses prophéties de malheur. Il les convoquait à chaque recoin du voyage. Laissant glisser son funeste destin de surface.

 

 

Pour conjurer le sort incertain, il s’inventait des rituels et des gestes inexacts. Se couvrant ainsi (malgré lui) de chimères.

 

 

Sans confiance (pour le chemin et l’incertitude des pas), l’étendue de l’inespéré - qui surgit aux confins de la volonté et des horizons désespérants - demeure invisible.

 

 

La foi dans la maîtrise détourne de la connaissance du vent.

 

 

Ses pieds touchaient toujours terre. Et ses yeux guettaient toujours les pistes trop damées entre les terrains vagues. Trop lâche encore pour relever le casque rabattu sur ses paupières.

 

 

Comme une fleur dans le vent, comme un oiseau sur sa branche, il attendait l’heure propice des saisons.

 

 

En bordure de ciel

Des carrières d’étoiles empilées

Où patientent les âmes trop sages

Inintrépides.

 

 

Pourquoi es-tu si aveugle aux richesses dilapidées par tes gestes maladroits ?

 

 

Dans l’abondance des larmes

Se cache une joie secrète

Que peut percer la prunelle défaite

Qui s’inquiète encore de sa transparence

Et cherche toujours son mystère

 

 

Quand diable te verras-tu, homme ?

 

 

Une déchirure entre les lèvres happait tous les malheurs. Comment le ciel aurait-il pu s’y engouffrer ?

 

 

Il est des lieux sans repère

Et des cieux sans abri

Où les soucis

Promis à la brûlure et à la fonte

Soumettent à la transparence des âmes

 

 

La lune se reflétait dans ses prunelles et trouvait refuge sous ses paupières. Il avait regardé le ciel avec tant d’espérance.

 

 

Une pelletée de terre

Sur les eaux vives

Et la résurgence

Rejoint sa source souterraine

 

 

Tu n’échapperas à la rosée sur les pierres du chemin.

 

 

Des ombres. Des lumières.

Et ta main tremblante

Effleure l’interstice

Où sommeille ton vrai visage

 

 

L’harassante lumière s’ouvre dans l’ombre.

Tu bâtis des forteresses de sable

Ton éternité s’étend à quelques décades

Alors pourquoi diable brandis-tu ta gloire ?

 

 

Dans la trame labyrinthique, les créatures cherchent leurs fils. Dénouent leurs liens jusqu’à l’origine.

 

 

Creuse car le précipice attend ton saut pour s’inverser.

 

 

Une percée d’étoiles

Une secousse

Et aussitôt le ciel se déchire

 

 

Il dévala (une nouvelle fois) la pente à l’envers. A contre sens du commun.

 

 

Il perdit pied sur terre. Mais haussa la tête dans les nuages qui lui donnèrent raison malgré la pluie.

 

 

Une mémoire de pierre

Sous le linceul de la terre

Et un bout d’aile déchiquetée

Voilà les parures de l’envol !

 

 

Ventre, cœur et esprit tirés à l’extrême, de leurs entraves à l’infini, invitent l’absolu à couler en nos veines.

 

 

Mille percées trop volontaires courbèrent sa tête vers l’horizon.

 

 

Un fil unique dessine l’univers, le mouvement des astres et des silhouettes. Et toutes les jointures du ciel à leurs attaches.

 

 

Un cri dans l’aube attend notre bouche. Une plaine, nos mains tendues. Un soleil à chaque horizon. Un espoir de vent. Et un feu sous notre chair.

 

 

Le silence si serré entre ses mains le tailladait parfois.

 

 

L’ossature du ciel forge les silhouettes qui soumettent leurs pas aux escaliers, aux cordes, aux pentes et aux cavalcades.

 

 

Un espoir enfle à travers la pluie. Et un vent bruisse en nos veines.

 

 

Quand les cieux s’estompent

Les yeux éblouis par le pavé rugueux

Sur l’ineffable marelle des enfants sages

Sautant de la terre au ciel

La craie s’efface sous la pluie

Et les pas cherchent leurs traits

A la saison des rires

 

 

Les yeux au bord de l’abîme

Et de grands bruits à l’horizon

Appellent la joie à effleurer nos lèvres

 

 

Comment réconcilier l’écartèlement des pas et les sourcils emmêlés cherchant en tous lieux le chemin à venir ?

 

 

Les yeux frondeurs sur l’azur

Le front planté d’étoiles

Et les semelles toujours jonchées de gravas

 

 

Quand le cœur palpite à l’unisson du cosmos

L’âme hébétée reconnaît sa vérité.

 

 

L’horizon s’ouvre aux mains ouvertes.

 

 

Il se moquait (toujours) du climat et des paysages. Chaque pas le retardait du lendemain. Pourquoi se serait-il pressé ? Il croyait l’aube atteinte. Et elle n’était qu’éteinte dans ses yeux trop sombres. 

 

 

L’horreur ne connait  nulle saison. Mais chaque instant n’est-il pas un printemps ?

 

 

L’espérance du ciel 

 

A chaque carrefour, le renoncement l’écartelait. Poussé vers nulle part, il suivait sa pente. Allant éparpillé, ici et là.

 

 

Il cherchait toujours (avec frénésie) deux bras ouverts qui le salueraient d’un geste fraternel.

 

 

Le chemin est un dédale de forêts sombres. Et on s’éreinte à la coupe, taillant à la hache jusqu’à l’obscur de nos pas.  

 

 

Il lui arrivait d’encercler sa marche. Jusqu’à l’immobilité.

 

 

Jamais il ne s’aventurait au-delà de lui-même. Incapable d’entrevoir le ciel dans les yeux alentour. Et les lèvres entrouvertes.

 

 

Il observait les hommes. Leurs parures, leurs mimiques. Leurs grimaces. Il voyait le monde recouvrir ses jours de visages et d’agitation. Et lui, s’éloignait en pleurant, seul et silencieux.

 

 

Lorsque mille sourires vainqueurs se dressent devant moi, je les observe d’en-bas, et je devine dans leurs yeux l’abysse et le plongeon retardé. Je sais que je n’ai sur eux - qui me pensent perdu - que peu d’avance.

 

 

Comme un passager clandestin parmi les hommes, il naviguait à vue. Errant en ses contours.

 

 

Il avait épuisé son existence à l’ébranlement intérieur. Et il creusait (à présent) sous les ruines. Mais sous les décombres, seul un mince filet de fumée s’échappait encore.

 

 

Il tendait l’oreille à l’appel des cimes. Cherchant vainement dans ses poches les graines d’un autre temps - infertiles, malgré ses larmes.

 

 

Son regard glissait entre les silhouettes. Sans les heurter. Sans se laisser accrocher aux visages qui l’imploraient de les relever. Il leur exhortait de se redresser. Et soutenait parfois, d’un geste maladroit, les plus faibles sur leur sente. 

 

 

Cette maigre consolation des hommes qui se penchent vers nous, les yeux ouverts et le cœur ailleurs, songeant sans doute à des malheurs moins lointains.

 

 

Nos appuis solitaires, les seules béquilles pour nos pas.

 

 

Il avançait, la démarche lourde, l’air idiot, le geste brusque, le cœur solitaire et l’âme désemparée. La main de la tristesse toujours sur l’épaule.

 

 

Il allait vers un territoire que nul ne connaissait. Encombré d’une foule de personnages - grotesques et inutiles - accrochés à ses bottes.

 

 

Depuis l’enfance, il attendait la rencontre. Comme un mendiant au bol tendu. Comme une bouteille cherchant son rivage.

 

 

La joie habitait parfois sa solitude. Elle posait sa main délicate sur ses épaules. Enveloppant son air de chien triste.

 

 

Une étreinte aux marges des différences.

 

 

A notre mort, le vent dispersera nos cendres. Et tous les visages s’éloigneront, en protégeant leur front de cette poussière.

 

 

Quel œil ne réclame sa braise ? Et quel homme ne rêve de dessiller sa prunelle ?

 

 

Quel est le reflet de notre regard dispersé en tous lieux ?

 

 

La vie défilait sa joie. Et le happait de ses grandes lèvres saillantes. Et lui, malheureux, la regardait incrédule.

 

 

Sur cette terre, nul horizon. Et au fond du ciel, nul asile. Mais une échelle à chaque pas. Et toutes les passerelles du chemin.

 

 

Il ne savait où aller. Il continuait d’errer au vent, sur place et ailleurs, tentant d’abreuver sa soif à son origine, à la provenance jaillissante des chemins, à l’essence des paysages et des rencontres dans l’immobilité mouvante de l’espace.

 

 

Au sommet des étoiles, les dunes d’argile tombent en poussière. Et une porte s’ouvre. Sur des territoires vierges et sans frontière.

 

 

Il attendait un délice sur sa chair déchirée. Une pluie de lumière dans ses yeux. Et un peu de repos pour son pas.

 

 

Un jour, il dévala la pente à l’envers, le séant par-dessus la tête et les racines aux nuages. Et la terre aussitôt s’ouvrit au-dedans pour saluer son origine. Et ses pupilles aspirèrent toutes les frontières qui bordaient l’abîme silencieux, disloquèrent l’espace et les formes qui se décomposaient et se recomposaient au son des cris et des larmes, des sourires et des incompréhensions.

 

 

Il se faufilait parmi les cris et les râles, les fausses extases et les faces écarlates, les ricanements, les chuchotements comploteurs et le ronronnement des existences pendues aux aiguilles qui défilent. Comme un marcheur ivre aux pas sans visée.

 

 

Le vent se glissait parfois entre ses lèvres. Forçant sa bouche à s’ouvrir. Et répandait son sable et sa poussière sur ses heures mortifères. Egayant sa posture et sa silhouette ensillonée.

 

 

Guidé par son besoin de nudité, il se rapprochait du cercle des hommes en guenille. Encore à bonne distance de la transparence.

 

 

Chaque jour, il virevoltait parmi les insectes et les ailes fraternelles sous la menace des silhouettes rapaces. L’envol toujours avide et apeuré.

 

 

Son geste glissait sur la page, guidé par un ailleurs en lui - présent et hors de saisie. Incrustant chaque signe dans le vent.

 

 

Jette tes paumes et ton orgueil de parvenu. Laisse le destin te dévêtir et t’initier à la traversée sauvage des défroqués.

 

 

L’attente le jetait en contrebas de toute espérance. Et il guettait la fuite du destin et la venue de nouveaux soleils. Mais l’abîme sous ses pieds demeurait noir. Et le ciel à ses yeux désespérément gris. Sous ses paupières, nulle échelle et nul arc-en-ciel. Il continuait d’avancer, une fatigue inconsolable sous le bras.

 

 

Sous mes paupières closes, j’entrevois la chute inévitable. Et l’envol remisé en d’autres lieux (en d’autres cieux peut-être).

 

 

Lorsque le ciel tombera sur ma chair et s’émiettera dans ma bouche, mes mots auront-ils un destin sur l’écorce ?

 

 

La déchéance ravivait ses plaies. Son désir d’ailleurs. Fermant toutes les impasses sur l’horizon.

 

 

Nul décor ne pouvait inviter son geste à la lumière. Le ciel toujours hors de portée, glissait en tous lieux.

 

 

Ouvre tes mains au mystère. Et la lumière se glissera entre tes lèvres.

 

 

Il ouvrit les mains à l’obscur. Et une lueur brilla au fond des ténèbres.

 

 

Il ne pouvait imaginer pire torture que la sienne. Une main de bourreau sur son visage martyr. Une lame parcourant sa peau tendre. Avec le vent de mèche et son sourire complice.

 

 

Il ne pouvait se résoudre à renoncer à ses chimères pour rejoindre le réel sec et tranchant. Doux et savoureux. Enfantin et inoffensif.

 

 

Il aurait aimé vivre hors des barreaux, le pas désencombré de tout missel, explorant chaque recoin du monde. Mais il était encore entravé en son désert et en celui de la foule pour gagner le cœur et le pas de quelques compagnons.

 

 

Il croyait encore à ses prophéties de malheur. Et les convoquait à chaque recoin du voyage.

 

 

Il s’inventait toujours des rituels et des gestes inexacts. Pour conjurer le sort incertain.

 

 

Chaque nuit, il s’endormait sur son territoire, sûr de son fief surplombant les lointaines contrées. Et l’œil planté sur ses cieux souterrains.

 

 

Dans l’épure du ciel

Des éclairs ombrés

Un halo injoignable

Un horizon transparent

Et quelques traces fugaces

 

 

Désenchanté par le regard qui se trompe de grâce…

 

 

Le miracle des pierres brûlait à ses joues. S’émiettait en larmes fines, figeant toute statue en vent rafraîchissant.

 

 

Enfermé dans sa cage de givre, il brandissait ses doigts tendus d’espoir vers l’azur impénétrable.

 

 

Entre son ciel d’acier et son plafond marécageux, il s’enlisait. Comme dans un étau.

 

 

Il ne pouvait se résoudre à goûter à la rosée des heures, à savourer la fraîcheur des étincelles lancées à la nuit, à jouer avec les flammes de glace. Il ne pouvait inviter le souffle entre ses pas. Il ne pouvait se résoudre à explorer les vallons érigés en pics et les gouffres vertigineux alentour. Il ne pouvait se résoudre à aimer les offrandes et les sacrifices, le langage bestial des formes ignares. Ne parvenant encore à se perdre jusqu’au rire, jusqu’à la déraison des cimes, des abysses et des séparations.

 

 

Du haut des falaises, il lançait parfois aux foules quelques grimaces. A grand renfort de rire. Pour dénuder le ciel jusqu’aux confins de la terre.

 

 

Il ne pouvait accomplir de geste sans résonnance. Ni de pas sans profondeur. Il aurait (pourtant) tant aimé que toute surface lui soit égale, lissant ici les aspérités et créant là des monticules, tournant autour sans se fatiguer jamais de les savourer. 

 

 

Les mots abondent à mes silences. Et s’offrent en sons transparents. Engloutissant mes signes et ma langue.

 

 

Un instant

Comme un éclair

Brise la brume

Et le ciel gris des temps incertains

 

 

Il s’égarait au bord de ses manquements et de ses inexactitudes. Se perdait entre ses territoires et ses contours.

 

 

Qui nous contemple lorsque l’on a les yeux fermés et que notre regard se perd derrière l’horizon ?

 

 

Efface ta prunelle quand tu contemples le miroir…  et tu verras ton vrai visage se dessiner et danser au fond de tes yeux sages et étonnés.

 

 

Un jour, il décida d’abandonner son funeste destin de surface.

 

 

Sous l’écorchure, un dédale de neige et de poussières l’invita à la traversée des glaces. Et du sol rocailleux perçait déjà l’Eden bordé de mirages et de précipices.

 

 

Le souffle clair de la roche à ses narines dilapidait ses espoirs. Emplissait ses marécages d’une tendresse sauvage, asséchait ses craintes, effaçait la tristesse des disparitions, ravivait son rêve de halo clair qui brillait au fond de ses yeux ardents. Mais le nu drastique (et sans complaisance) le glaçait encore en éclairant la tanière qui l’abritait.

 

 

Dans l’orifice exigu se dessinent l’abysse étoilé et la voûte dégagée balayés par l’azur infini, en faisant courir sur mes hanches un vent neuf et rafraîchissant

 

 

Nulle percée ne pouvait l’écorner. Et nulle brûlure le consumer. Le souffle agitait ses lèvres et animait ses pas alors que tant d’autres alentour LA piétinaient sans reconnaître son visage derrière leurs grimaces.

 

 

Ô présence

Griffe-nous

Et parcours notre chair

Pour que l’on t’ouvre les bras

Et que tu puisses

Te recueillir en toi-même

Retrouver ta contrée

Que nous avons abandonnée

A nos gestes trop orgueilleux

 

 

Il rêvait d’un avenir sans marécage, bordé d’étoiles et d’azur clair. Avec au fond des précipices une route ressurgissant en tous lieux pour aller sans crainte des chutes, des gémissements et des marcheurs courbés sur l’horizon.

 

 

Des dégâts sans pleurs

Des joies sans cri

Nul débordement

Mais des contrées où règne la surprise

 

 

La chair rocailleuse sous les coutures. Et la peau recouverte d’étoiles. Immobile. Entre terre et ciel.

 

 

Ô Mère éternelle

Amie loyale des circonstances

Amante de toutes les singularités

Qui marche en nos pas

Déjà installée au bord de tous les horizons

Qui féconde nos gestes

Et dénoue nos paroles

Nous tire à sa guise

Mille visages de sa longue besace

Pour ensemencer ta présence

Au temps des rencontres

 

 

L’écume aux lèvres. Et le cœur trempé devant tant de sollicitudes apprêtées. La silhouette toujours chancelante. Se dérobant au vent qui agitait ses contrées. Isolé en son îlot. Comme naufragé à lui-même.

 

 

La chair rivée aux étoiles s’offre aux sacrifices et aux gloires secrètes. Ondule sur les chemins parmi les pas querelleurs. Indifférente aux prunelles ébahies, avides et hagardes. 

 

 

Le pas entre le ciel étoilé et ses forêts sombres, il contemplait les contrées. S’égayait des passerelles et des immobilités. Avec au fond des yeux les franchissements anciens. Et en son cœur l’alacrité frémissante du vent.

 

 

Grande est la fenêtre au firmament. Et étroit l’œil dans la lucarne. La lune comme embarcadère et passerelle des ombres. L’éclatement des prunelles comme destination ou escale provisoire. Malgré le cœur en contrebas qui baigne toujours parmi les menaces et les peurs tenaces.

 

 

Les astres attisent notre soif de lumière. Et nous gardent de tout appétit.

 

 

Que lui importait (à présent) la perte des étoiles ? Le soleil accroché au bord des lèvres. Et le pas toujours éclairé.

 

 

Efface tout orgueil. Et œuvre au reste.

 

 

Les grimaces ne pouvaient entacher son sourire. Derrière les jeux des figures et les visages emmaillotés, il devinait la cruauté des craintes et la candeur de l’ignorance. 

 

 

Diableries éphémères des charniers et des aires de massacres. Quels griefs pourrais-je encore éprouver contre mon peuple empêtré ?

 

 

Semelles de vent

Et bouche ouverte au soleil

Un pas encore dans l’abîme

Et l’autre déjà ruisselant de joie

 

 

Dans le silence fourmillent mille visages familiers qui portent à leurs lèvres mes larmes et mes rires. Et abreuvent parfois ma joie de leur présence.

 

 

A l’abri de toutes représailles, il fixait ses ombres à un nouveau soleil qui ouvrait ses pas sur un horizon si large qu’il se perdait sous ses paupières.

 

 

En mes yeux se dessine le chemin à venir. Et je sens dans mes prunelles toutes mes craintes réconciliées.

 

 

Rassasié par SON œil caressant, la tendresse accompagnera toutes mes absences.

 

 

Quelle est cette ombre sous ma rengaine qui me harcèle (encore) ?

 

 

Une nuit, un puits abscons s’invita dans son jardin. Et il s’efforça, d’un geste malhabile, de hisser le seau-qui-s’impatiente vers le ciel, n’osant croire à la source, aux cascades à venir - ou aux déferlantes peut-être. Il apaisa sa soif ardente - l’alchimie du nectar dans la paume - et dispersa la sécheresse des jours anciens.

 

 

Derrière la transparence des formes, l’essence unique se révèle.

 

 

Il regardait le ciel avec tant d’espérance que la lune se reflétait dans ses prunelles. Sans doute encore trop timide pour trouver refuge sous ses paupières.

 

 

A l’abri des tempes, les circonstances lointaines suivent leur sente jusqu’aux frontières clairsemées. Poursuivent leur lent mouvement vers les gorges d’argile, les cavernes séculaires. Longs itinéraires. Parcours célestes sous la terre avant de rejoindre le souffle des surfaces. Toutes les haleines du monde.

 

 

Tout se mélange au-dessus et par-dessous les frontières. Les silhouettes s’évaporent, mêlent leurs ombres et leurs lumières, révèlent une aire de transparence enveloppée d’horizons.

 

 

Il voyait une gaieté sournoise s’évaporer des masques de plomb. Et la connaissance des visages sous la chair tendre continuait de l’attrister.

 

 

Ô Homme, ébauche de chair. Esquisse d’argile. Entre les mains invisibles, ton destin. Et l’œuvre de Dieu.

 

 

Les herbes folles, les graines - bonnes ou mauvaises - semées par les vents. Toutes indistinctement poussent au bord de la lumière.

 

 

Il voyait la crête des profondeurs abyssales à la surface du monde. Et l’hôte de l’immensité céleste. Révélatrices de tous les univers. Et de toutes les dimensions. Visibles et invisibles. Triviales et sacrées.

 

 

Sans terre ni ciel. Un pas après l’autre.

 

 

Sur la scène du monde, mille mensonges. Et derrière les masques des hommes, brille la vérité. Entre les interstices sommeille notre vrai visage.

 

 

L’abîme renversé affleure (et réapparaît) à la surface.

 

 

Terrassé par l’harassante lumière, il s’égayait de l’œil sensible.

 

 

Un monde sans limite, voilà notre horizon. Et notre regard.

 

 

A chaque pas, défais les frontières. Et ne te soucie des empreintes qu’effacera le vent.

 

 

La porosité des frontières lui révélait l’inconsistance des territoires. La mouvance permanente des formes. La géométrie variable de toutes compositions.

 

 

Il appréhendait parfois le monde d’un seul tenant. Comme un bloc insaisissable de silhouettes et d’espace.

 

 

Aux soucis des jours, nul chemin. Mais un ciel ouvert à tous les présages. Signes de tous les augures.

 

 

Les mots défaillent. Se succèdent d’abîme en perte. Et sur la chair se resserre la peau des vivants.

 

 

Il éprouvait une exquise clairvoyance qui ciselait toutes frontières. Jusqu’au tendre enlacement de l’essence.

 

 

Un jour, une percée d’étoiles dans son ciel ébranla sa chair. Une secousse dans ses terres à l’abandon. Et le ciel aussitôt éventra la matière.

 

 

Malheurs aux monts qui vacillent dans la prunelle. Les horizons se fourvoient entre nos lèvres closes.

 

 

Nos silences apaisent les tourments de la terre. Les derniers soubresauts du sol à l’agonie. Et nous nous découvrons soudain orphelins.

 

 

Il aurait pu s’agenouiller devant les circonstances. Mais elles le traversèrent avec tant de vigueur - et de justesse - qu’elles le démantelèrent, l’éparpillèrent sur tous les horizons pour le réunifier et l’unir à elles. Avant de le redresser enfin.

 

 

Il devint oracle de son destin. Un chemin ouvert. Sans avenir. Ni mémoire. Où seul compte le pas.

 

 

Il marchait encore parfois comme un imbécile devant ses souliers aux lacets défaits. Comme s’il avait oublié que le ciel et les hommes l’avaient nommé malgré eux (et en dépit de ses contestations) chef de cordée dans la plaine déserte.

 

 

En mémoire des siens, il s’arracha des mèches de souvenirs pour offrir à sa lignée une présence que nul n’avait encore trouvée.

 

 

Il dénicha un fil et une corde. Et ne sachant s’il fallait se perdre ou se pendre, il continua sa marche entre les deux territoires qui se chevauchent.

 

 

Arrivé au seuil des marécages, sa silhouette s’enlisa. Et il dut s’incliner.

 

 

Le mystère s’efface sur le chemin de pierres. Et l’ailleurs impromis s’envole.

 

 

Il regardait passer les silhouettes soumises aux lois des Hommes. En s’agenouillant devant la seule règle en vigueur sous la voûte : la loi du vent.

 

 

Il rêvait d’écarter le singulier de ses exploits. Mais songeait toujours à son destin de cire. Et à la gloire de l’écorce. 

 

 

J’attends l’heure propice qui brisera mes sortilèges. Comme une pierre sous le soleil. Une fleur sous la neige. Impatient d’éclore de la gangue qui ensommeille nos siècles.

 

 

Sous la glace qui recouvre nos gestes, le sang est rouge. Et l’azur toujours clément. 

 

 

Il s’éloignait du pas commun de son peuple. Toujours insoucieux des récoltes de l’Homme.

 

 

Indécis entre les horizons. Mu par la seule force du vent. Le souffle toujours éparpillé en désirs tenaces et soupirs confus.

 

 

Le sol se déroba une nouvelle fois. Et la pente marécageuse de l’horizon s’invita. Sur ses foulées fragiles, des songes de sable pulvérisés. Et des rêves d’écorce en miettes.

 

 

L’ossature circonscrite nous engonce aux entournures. Limite l’absolu à d’indignes fragments.

 

 

Il rêvait de voir l’aube et l’humanité réconciliées. Que le soleil dilate la voie sacrée qui veille en nos veines. Pour que se tarisse enfin la tristesse des hémisphères.