Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Une voix qui chante dans l'air frais du matin. Un chien, au loin, qui aboie. Le souffle lent du vent dans les feuillages. Les battements du cœur. Et les danses du monde. Réunis en un seul point... Au point le plus dense et le plus ouvert de l'écoute où tout apparaît et s'efface sans jamais se briser. Où même les étoiles – les poussières et les galaxies les plus lointaines – sont invitées...

La vieillesse sur un visage. Les empreintes forcenées des jours et du malheur. Les marques inguérissables de la vie. Et au milieu, comme un pied de nez au temps et à la souffrance, la clarté du regard. La lueur impérissable de l'innocence, toujours fraîche et vivante, au fond des yeux comme le reflet inépuisable – et inaltérable – de l'éternité...

 

 

[Prologue]

Toi, moi, le monde, les hommes et le ciel appartenons-nous à la même tribu ? Sommes-nous soumis au même règne ? Qu'est-ce qui nous relie ? Qu'est-ce qui nous rassemble ? Qu'avons-nous de commun ? Et qu'est-ce qui nous différencie ? Pourrions-nous dresser, en quelques mots, notre portrait ?

 

*

 

Au bord de la nuit – aux confins de ses ultimes frontières –, la naissance du jour. Et le lever du soleil. Et sur les lèvres, l’irrésistible sourire de l'hésitation. Mais qui aurait l'audace de se croire capable de résister à la puissance des cycles et des processus naturels ? Faut-il donc être fou pour s'imaginer pouvoir, ne serait-ce qu'un instant, s'y opposer ou s'y soustraire ?

 

 

Les mains de l'ogre gisent par terre. Inertes. Et pourtant soufflent encore dans le cœur quelques vents ardents qui poussent sur les chemins. Et vers l'horizon inaccessible...

Mais pourquoi les pas auraient-ils une fin lorsque la faim s'est apaisée ? Les feuilles renoncent-elles à naître, à croître et à tomber sur le vieil arbre sage ?

 

 

[Petit clin d’œil à Sun Tzu]

L'ombre du bâton cache parfois la main qui le fait tournoyer. L'anonymat du combattant rend alors ses coups plus décisifs...

 

 

Abattre des arbres vieux de plusieurs dizaines – ou centaines – d'années en quelques secondes – ou en quelques minutes... Parcourir le monde en quelques heures... Accélérer artificiellement la croissance des plantes... Réifier les êtres de ce monde... Produire à échelle industrielle à toute heure du jour et de la nuit...

Qui a conscience que la lenteur est la seule allure respectueuse de l’œuvre du temps car, elle aussi, va de son rythme naturel ? Et qui sait que « le cas par cas » est le garant d'un travail de qualité où l'on fait la part belle à chaque geste, précis, mesuré et attentif. Et où l'on respecte la vie et le monde autant que ce que l'on crée, fabrique ou façonne ?

Mais l'esprit dans sa folie de l'immédiateté, son incapacité à accueillir la frustration et son incessante aspiration à combler le manque ne l'entend pas de cette oreille. Voilà pourquoi les hommes – et le monde qu'ils ont façonné – soumis, tous deux, au diktat de l'esprit et des désirs – courent sans cesse – et de plus en plus vite – et fabriquent en masse, les yeux rivés – toujours rivés – sur leur absurde volonté de croissance, de développement et d'expansion...

 

 

La sagesse d'un homme – et d'un peuple – se mesure, sans doute en partie, à sa lenteur et à son silence*. La lenteur révèle son respect du temps – et de son œuvre sur la vie et la matière. Et le silence son inclinaison à la contemplation et à la présence. Et son goût pour le parfum de l'infini et de l'éternité...

Le silence et la lenteur (la lenteur des gestes et de la foulée – qui n'empêche nullement, bien sûr, la vivacité d'esprit) sont indéniablement les marques d'une certaine sagesse, d'une forme de gratitude et d'ouverture. Et la vitesse et l'agitation bruyante sont, au contraire, le reflet d'une certaine forme d'ignorance, d'irrespect et d'insensibilité.

* Un silence non culturel...

 

 

Ah ! Que la terre serait douce – mais sans doute plus âpre – sans la présence des hommes !

 

 

Nos fragments (nos fragments d'existence et d'écriture) sont les éléments d'une seule et même pièce – d'un seul et même puzzle : la vie humaine enchevêtrée dans le monde (et les instincts) et ouverte à l'infini (et à la conscience), d'abord ignorante et fermée, luttant et résistant avant d'apprendre progressivement à découvrir sa nature fondamentale – et à devenir ainsi plus ouverte et accueillante...

 

 

L'infini et l'éternité dans l'Amour et la lumière, voilà le rêve secret de tous les êtres – et de tous les hommes ! Et tous les pas et tous les gestes de ce monde ne sont faits que de ce désir... Et bien que peu en aient conscience, chacun n'aspire, en vérité, qu'à cela : retrouver cette envergure originelle.

 

 

Qui sait voir cette part sombre en nous qui se délecte de l'obscur – et qui aime la pénombre ? Qui sait voir cette part sombre si rétive à l'offre de la lumière qui sait pourtant si bien l'éclairer ? Et qui lui permet de rester tapie dans l'ombre. Et de continuer à chérir le noir. Et même à le faire rayonner... Comme si la lumière savait – avait compris – que l'obscur ne peut totalement s'éteindre. Que son existence est primordiale à l'équilibre – et à l'évolution – du monde et de la vie. Et que sa place est (presque) aussi essentielle que la sienne...

 

 

Dans les banquets, les salons feutrés et les repas de famille, la vérité est rarement sur les visages. Il faut baisser son regard jusque sous la table – et pénétrer dans les alcôves – pour en apercevoir quelques miettes. Sous ces angles-là, le visage des hommes apparaît. Et l'on voit, derrière le reflet des mille facettes, la sombre et stupide figure de l'humanité. Plus bête que méchante. Plus apeurée que cupide. Plus naïve que maline. Et plus perdue et désorientée qu'elle ne le croit... Et derrière ce masque pitoyable étouffe le seul vrai visage de l'homme : l'Amour, la tendresse et la lumière qui resplendissent parfois – et par intermittence – lorsque le cœur, pour un instant, sait se faire honnête et qu'il brille au fond des yeux – et dans la parole innocente des lèvres authentiques...

 

 

La vie exiguë – et l’exigu de toute existence – ne sont, en réalité, que la contraction de l'infini. Une sorte de crispation. Un mal passager – bien que durable chez la plupart – dont l'infime finit – peut finir – par guérir en s'ouvrant (le plus souvent de façon progressive) à la fois à ce qu'il contient et à ce qui l'entoure et le dépasse... Bref lorsqu'il devient sensible au triple lieu où siège l'infini...

 

 

Qui, en ce monde, connaît l'enjeu de toute vie ? Et le défi de tout homme ? Et qui sait s'y prêter avec conscience, honnêteté et persévérance ?

 

*

 

[Plongée dans la condition naturelle et la solitude ordinaire de l'homme – Consignes pour l'homme qui marche]

 

Vers quel regard – et quel cœur – se tourner sinon vers les siens ?

 

 

L'indifférence du monde devrait toujours nous inciter à se pencher sur soi comme son meilleur ami. Le plus fidèle et le plus bienveillant qui soit... Et jamais nous donner le sentiment qu'il nous faut essayer de percer – toujours en vain, bien sûr, – quelques trouées d'attention dans le mur hermétique et inaltérable des regards et des cœurs...

 

 

Tout individu – tout être qui se prend pour quelqu'un – est le champ à la fois de tous les possibles et de tous les conflits. Simultanément – ou tour à tour – aire d'invitations, de plaintes et d'exigences qui n'en a – et n'en aura – jamais fini avec le monde...

La lucidité, l'honnêteté, le courage et la persévérance seront les outils les plus précieux pour s'extraire de cette indigence. Il n'y a d'autre voie pour s'extirper de cette misère existentielle. Et pour prétendre à la vraie vie – et aux jours grandiosesAux instants de vie pure, à l'Amour et à la joie. A la complétude et à l'unité.

 

 

L'innocence et la lumière jamais ne s'offrent d'un claquement de doigt. Comme toutes les choses de ce monde, elles se méritent, elles aussi... Et se gagnent à la sueur des pas. Mais contrairement à la plupart, on ne peut se les approprier*. Ni les posséder*. Il nous est seulement possible de les côtoyer, de les fréquenter – et, au mieux, de les habiter. Instant après instant. Et pour les recevoir – et les vivre – ainsi, il convient d'être mûr. Et la maturité s'acquiert lorsque l'abandon, l'effacement et l'ouverture deviennent les maîtres-mots de notre existence...

* Même si, en vérité, on ne peut rien s'approprier ni posséder en ce monde. Contrairement à ce que l'on imagine, nous ne possédons pas les objets... Les titres de propriété sont des illusions... Les objets qui nous entourent et dont nous pensons être les détenteurs, nous en avons, en réalité, simplement l'usage pour quelque temps... Nous pouvons en jouir, bénéficier de leur agrément et en faire ce que bon nous semble, nous pouvons les entretenir, prendre soin d'eux ou les négliger... mais jamais ils ne pourront nous appartenir... Jamais nous n'en serons les propriétaires...

 

 

Le silence des jours est impuissant à nous faire accéder à celui du cœur. Il peut, certes, nous aider à apaiser provisoirement ses exigences. Mais il est préférable de laisser d'abord s'éteindre les élans de l'âme... Et lorsque celle-ci sera devenue suffisamment silencieuse, les bruits des jours et du monde n'auront alors plus guère d'importance...

 

 

Les plus décisives rencontres comme les plus grandes gloires sont solitaires. Et anonymes. Et bien que personne (excepté soi-même, bien sûr...) ne puisse en être le témoin, elles mènent toujours au firmament de l'homme...

 

 

Qui a cure de notre vie ? Qui s'en soucie réellement ? En dépit des apparences – et de ce que nous croyons –, nous ne sommes pour l'essentiel du monde – et même pour le monde entier – qu'une insignifiance. Nous ne sommes rien. Presque rien. Une quantité négligeable dont le monde peut se passer. Et que l'on peut remplacer sans mal – et sur le champ – par un autre... Nous ne sommes – et ne pesons – pas davantage qu'un brin d'herbe parmi tous les brins d'herbe de la terre.

Ne nous laissons pas bercer d'illusion par notre entourage, sa présence, ses yeux doux ou ses paroles mielleuses, réconfortantes ou rassurantes. Si nous n'étions pas présent, avec qui seraient les êtres qui nous entourent ? Si nous venions à disparaître – et quand bien même aurions-nous, à leurs yeux, quelques valeurs –, croyez-vous vraiment que leur cœur s'arrêterait de battre ? Ne continueraient-ils pas à vivre – et à poursuivre leur existence ?

Ainsi sont la vie, le monde et leurs créatures. Et il n'y a pas à en juger. Ni à s'en plaindre. Pas davantage à vouloir qu'il en soit autrement... Il convient seulement d'être lucide et honnête avec ce qui est. Avec la réalité. Voir et accepter les choses telles qu'elles sont – et tout ce que la vie et le monde peuvent susciter en nous de désirs, de frustrations, de sentiments et d'émotions (quelle que soit leur nature...), voilà la première exigence pour celui qui marche et aspire à la vraie vie. A sa joie et à sa splendeur.

 

 

Se tourner vers soi – de façon égocentrique ou non, cela n'a, à ce stade, guère d'importance. Voir qui l'on est, à quoi l'on aspire, ce que l'on croit, ce que l'on pense, ce que l'on espère, ce que l'on craint. Regarder ce qui nous anime... Comprendre comment le corps et le psychisme fonctionnent... Et répondre par soi-même à leurs exigences – à toutes leurs exigences. Comme si nous étions le seul être au monde (ce qui est toujours le cas en dépit des apparences...) à pouvoir nous satisfaire. Ne compter sur aucun autre que soi, voilà la deuxième étape...

 

*

 

Les plus belles paroles comme les actes les plus généreux que nous offrons au monde ne sont presque jamais entendus. Ni appréciés à leur juste valeur... Comme si nul n'était capable de les recevoir... Comme si chacun avait besoin, au préalable, pour y être réceptif d'emprunter par lui-même le chemin des découvertes... Il n'y a, je le crains, d'autre voie pour comprendre – et devenir sensible à la beauté, à la générosité et à la justesse de la vie et du monde. A la beauté, à la générosité et à la justesse de leur présence, de leurs gestes et de leurs paroles...

 

 

Qui écoute – qui sait écouter – dans la cacophonie ambiante où les voix, les cris et les gémissements se mêlent aux sirènes des cités, aux haut-parleurs et aux fonds musicaux des marchés et au vacarme incessant des engins de chantier et de construction ? Qui sait entendre le silence ? Et écouter – et accueillir – les bruits – tous les bruits – depuis cet espace silencieux ?

 

 

Le silence sans envergure n'est qu'une voix muette sur un visage éteint. Que la mort, discrète, est en train d'effacer...

Pour être vivant – pleinement vivant –, le silence toujours doit être sensible et habité...

 

 

Les arbres, les herbes et les nuages sont les plus grands poètes de ce monde. Toujours ouverts à la terre et au ciel. Toujours ouverts au soleil et à la pluie des jours. Suffisamment vides pour se laisser traverser par les vents qui balayent les plaines et les vallées. Et toujours humbles pour aller chaque jour, de leur foulée anonyme, vers l'infini et la lumière. Voilà pourquoi leurs œuvres sont si belles et si profondes. Si bouleversantes d'innocence et de vérité...

Ceux qui écrivent devraient suivre leur exemple. Et prendre note de ces caractéristiques et de cette candeur. Leurs paroles seraient alors plus vives et plus sensibles. Plus belles et plus silencieuses. Plus dignes d'être exprimées. Et de figurer dans ce monde...

 

 

Je devrais apprendre à me taire. Et à extirper l'indigeste de ma parole. Mais toujours elle m'oblige à souiller le silence en le commentant de mille façons. Pourquoi m'y enjoint-elle, elle qui sait si bien que nous ne pourrons jamais l'atteindre ainsi...

 

 

La vieillesse sur un visage. Les empreintes forcenées des jours et du malheur. Les marques inguérissables de la vie. Et au milieu, comme un pied de nez au temps et à la souffrance, la clarté du regard. La lueur impérissable de l'innocence, toujours fraîche et vivante, au fond des yeux comme le reflet inépuisable – et inaltérable – de l'éternité...

 

 

Il y a encore beaucoup d'encombrements et de scories au fond de mon cœur pour que la parole se déverse ainsi chaque jour... Mais aussitôt que mon carnet les ramasse, d'autres surgissent... Comme si ma présence au monde et à la vie les enfantait sans cesse. Comme si tous les événements – les plus infimes comme les plus imposants – traversaient mon âme. Mon âme si sensible. La pénétraient. Et l'alourdissaient de leur poids. En aggravaient l'encombrement. Et la faisaient déborder – déborder partout – et jusqu'à remplir mon cœur. L'obligeant, en quelque sorte, à écrire sans cesse pour se défaire de ces charges pesantes et inutiles...

Le silence parfois, il est vrai, me délivre en un instant de tous ces encombrements. Lorsque mon cœur – et mon âme – retrouvent l'innocence. Et peuvent revêtir ses habits de grâce et de légèreté... Plus rien alors n'est nécessaire : ni vivre, ni écrire. Ni effacer ni se débarrasser. Lorsque la parfaite vacuité de la pleine présence est habitée, être regard devient alors la seule réalité. La seule voie. Et la seule délivrance. Tout – tout le reste – devient secondaire. Et (presque) sans importance...

 

 

La parole – qu'elle soit offerte par les lèvres ou la plume – n'aura jamais l'envergure et la puissance d'une présence – et d'un geste – justes. Elle peut, il est vrai, toucher profondément le cœur – l'ébranler – et même le chambouler comme elle peut l'inviter à s'ouvrir à l'innocence et à l'infini... Mais elle n'aura véritablement d'effet sur le vécu – et le quotidien – de celui qui la lit (ou l'entend) que lorsque son âme s'en sera emparée. Et qu'elle pourra s'en emplir totalement. Ainsi seulement la parole pourra prétendre avoir été utile – avoir achevé sa tâche et réalisé, en quelque sorte, sa mission – en contribuant parmi mille autres choses et événements à la rude – et mystérieuse – besogne de la compréhension en rendant possible et effective l'ouverture à l'innocence et à l'Amour – à l'infini et à l'Absolu – ressentis et vécus dans l'univers relatif du monde, des êtres et des hommes...

 

 

La mécanicité des gestes, la fébrilité des pas et la réactivité des paroles peuvent, elles aussi, se vivre – et se goûter – en présence...

 

 

Il faut (très souvent) parcourir un long chemin avant de pouvoir contempler les visages – tous les visages – du monde à la lumière de l'innocence. Et cet éclairage, parfait en quelque sorte, offre à la fois l'Amour et la lucidité nécessaires au silence, au geste et à la parole que les visages, consciemment ou non, attendent ou réclament...

 

 

A quoi ressemble notre journée ? Voilà une question à la fois étrange et très simple. Chaque jour, nous répondons aux nécessités essentielles du corps – si lié à la terre et à la nature – à travers la satisfaction des exigences physiologiques et quelques heures de marche dans les grands espaces naturels. Chaque jour, nous répondons aussi aux nécessités essentielles de l'esprit – si lié à la conscience – à travers la présence (la présence contemplative) et l'écriture (de quelques fragments). Et chaque jour, nous répondons enfin aux nécessités minimales du foyer (hygiène et propreté de base de l'environnement de vie).

Le reste, à dire vrai, n'a guère d'importance. Et n'a que peu d'intérêt. Il est constitué des éléments les plus grossiers de notre idiosyncrasie. Et bien que cette dimension si singulière et anodine de l’existence représente chez la plupart des hommes l'essentiel de ce qu'ils appellent « leur vie » et qui est, en général, composée de très nombreuses activités valorisantes, narcissiques et distractives auxquelles ils consacrent une grande part de leurs efforts et de leur temps, elle est chez nous presque totalement inexistante et complètement anecdotique. Elle se limite principalement à l'amour – et à la présence – des chiens dans notre existence et à quelques moments récréatifs vespéraux consacrés, le plus souvent, à quelques recherches sur internet sur des sujets aussi multiples que variés et au visionnage de séries anglo-saxonnes en version originale (parfois jusque tard dans la nuit...). Voilà, si l'on peut dire – et bien que ces instants ne soient antinomiques – ni incompatibles – avec les nécessités essentielles du corps et de l'esprit, les seuls instants de distraction journaliers que nous nous accordons...

Il est peu dire que les nécessités essentielles mobilisent la quasi totalité de notre attention. Et de notre énergie. Et occupent la quasi totalité de notre journée. Oui, ainsi est notre vie. Routinière sans doute... peu attrayante peut-être... mais indéniablement tournée, je le crois, vers l'essentiel de l'homme...

 

 

Lorsque le vent se calme, le silence, à nouveau, se fait entendre dans la plaine... jusqu'à l'arrivée des prochaines bourrasquesMais qui sait entendre le silence malgré le vent Et qui le sent resplendirdans la furie des souffles ? Et qui sait demeurer silencieux durant la tempête ?

 

 

L'abandon est, sans doute, l'une des plus belles preuves d'amour (et de confiance) qu'un être puisse accorder en ce monde. Preuve d'amour (et de confiance) à l'égard de la vie. A l'égard de l'Autre et du monde autant qu'à l'égard de Dieu et de l'infini...

 

 

Ah ! Le cœur humain qui, sans cesse, balance entre le besoin rassurant de la routine doucereuse et la nécessité de l'aventure intense et exaltante. Il en est ainsi avec la vie comme avec l'amour. Comme si l'esprit était toujours pris entre deux feux ; la petite chaleur ronronnante des jours et le grand brasier de la passion. Cherchant l'une et l'autre. Et ne pouvant jamais les réunir. S'ennuyant parfois à mourir dans la première. Et se consumant avec ardeur et jusqu'à la folie – et presque jusqu'à la mort parfois – dans le second.

Dans ce dilemme, l'homme est pris au piège. Selon sa nature, il sera essentiellement amené à vivre une existence routinière ou une vie aventureuse avec, il est vrai, quelques escapades, plus ou moins fréquentes et plus ou moins longues, dans la posture qui lui est la moins familière. Et ce piège – cette tendance naturelle (avec ses éventuelles alternances) – perdurera tant que l'individualité ne se sera effacée. Tant que l'impersonnalité ne se sera imposée avec force...

Peu d'hommes le savent mais seule l'impersonnalité offre l'occasion de ressentir – et de vivre – simultanément une paix profonde et une grande intensité. Et bien qu'elle aussi n'échappe pas totalement à quelques rythmes et cycles mystérieux qui offrent tantôt au cœur – et à l'âme – une folle exaltation et un incroyable sentiment d'ivresse (d'ivresse lucide...), de puissance et de potentiel et qui tantôt les enveloppent d'une parfaite – et totale – quiétude, d'une confiance et d'une sécurité absolument inébranlables, l'une et l'autre peuvent être – et sont en général – réunies (et vécues) –, à des degrés plus ou moins forts, dans le même instant...

 

 

[Petit hommage au Christ]

Il se laissa menotter par les sombres liens des jours qui défigurèrent son visage. Et agenouillèrent son honnêteté. Et les vents offrirent ses restes au ciel qui les dévora. Et nul ne fut surpris, au troisième jour, de voir le tombeau ouvert. Et sa figure indemne, ivre de vie et de lumière, descendre parmi les hommes...

 

 

L'obscur n'est pas une malédiction. Il est une étape de la lumière vers elle-même. Vers son plein rayonnement. Toujours gourmand, à ses débuts, de son éclairage et de son énergie qu'il avale – et dévore – d'abord pour se nourrir, puis, pour s'élancer vers sa propre extinction...

 

 

Il n'y a de parole plus belle que l'expression d'une fleur. Quelle que soit la saison, on la devine présente – éminemment présente – parmi nous. Naissante, vivante, coupée, agonisante ou desséchée, elle sait toujours se faire le reflet de l'infini. Et nous rappeler, avec tant de grâce et de légèreté, la fragilité du monde et la fugacité de la vie.

Et toujours les prairies sauvages seront plus belles – et nécessaires – que toutes les bibliothèques du monde...

 

 

Toutes les portes – et tous les cœurs – du monde pourraient rester clos, les vents, en leur temps, feront sauter tous les cadenas et feront s'effondrer tous les murs pour que l'ouverture à jamais soit la dernière demeure d'où nous puissions contempler jusqu'à la fin des mondes – jusqu'à la fin des temps – les herbes et les étoiles, la course des astres et des hommes dans la lumière radieuse du jour et de la nuit...

 

 

La lumière oblique rétrécit le champ de vision. Aveugle nos sens. Et offre au monde un éclairage éblouissant et tendancieux. Mensonger pour tout dire... Alors que la pleine lumière élargit la perception, exacerbe notre acuité et resplendit partout sur la terre sans laisser jamais le moindre recoin de pénombre où nous pourrions nous réfugier...

 

 

La cloche au loin sonne les heures. Les instants que l'on soustrait à notre vie. Et l'espérance dans le cœur des hommes pour offrir à leurs jours un air de fausse gaieté...

N'ouvrons jamais la porte aux promesses ! Elles nous précipiteraient dans l'infâme abîme de l'espérance. Le trou insondable de l'obscurité où les cœurs et les mains suppliantes prient en vain... Croyez-vous vraiment que la lumière advienne ainsi ?

 

 

Une voix qui chante dans l'air frais du matin. Un chien, au loin, qui aboie. Le souffle lent du vent dans les feuillages. Les battements du cœur. Et les danses du monde. Réunis en un seul point... Au point le plus dense et le plus ouvert de l'écoute où tout apparaît et s'efface sans jamais se briser. Où même les étoiles – les poussières et les galaxies les plus lointaines – sont invitées...

 

 

Nul ne peut éteindre la flamme qui brille au fond des yeux – et du cœur – de chacun. Qu'elle se fasse le reflet de l'ombre ou de la lumière importe peu... Elle resplendira – et rayonnera – de ce qu'elle porte – et vers ce qu'elle cherche – jusqu'à son extinction. S'en suivra peut-être (s'en suivra sans doute...) un intervalle de silence et de transparence où le sort ne penchera ni vers les ténèbres ni vers la clarté avant la naissance d'une nouvelle flamme. Gageons seulement que de naissance en naissance, la lumière saura la guider (progressivement) jusqu'à elle...

 

 

Des trouées de lumière dans le ciel bas et nuageux. Le gris – la vaste étendue grise – percé(e) de toutes parts pour éclairer la terre – et le cœur – des hommes. Les encourager à s'extirper de leur long sommeil. A s'extraire de leur longue nuit. Et pourtant, on voit partout les visages penchés – penchés toujours – sur leurs souliers et l'horizon mortifère si proche des yeux. L'âme baignée d'espoir et le nez enfoui dans la terre, continuer à ronronner dans leur existence fébrile et assoupie. Marcher à petits pas – et sans perspective – vers l'avenir sombre. Aveugles à la clarté intérieure – et à celle alentour – poursuivant l'ombre comme des chiens fidèles...

 

 

La solitude – et le soleil – impartageables de l'extase. Inutile de clamer nos réjouissances haut et fort – et sur tous les toits ! Les hommes ne comprendraient pas... Et comment le pourraient-ils ? Nous devons rester humbles et discrets. Demeurer en présence. Maintenir en notre cœur l'innocence. Et offrir modestement notre silence (notre silence sensible et vivant), nos gestes et notre parole aux circonstances présentes...

 

 

Des instants d'Absolu – intenses et exaltants – qui ouvrent au sublime (et à la puissance de l'innocence)... et qui s'enchaînent indéfiniment les uns après les autres... Une vie d'infini et d'éternité où l'Amour et la lumière règnent sans partage. Apaisent toutes les faims. Abreuvent toutes les soifs. Eclairent toutes les ombres. Dissipent l'obscur. Et le transforment en clarté rayonnante. N'est-ce pas là le rêve de tout homme ? Et n'est-ce pas celui que Dieu a dessiné depuis l'aube des temps pour le peuple de la terre ?

Ici-bas, l'homme ne sera qu'un humble éclaireur sur ce chemin de lumière. Un modeste franc-tireur qui ouvrira le passage pour découvrir l'autre rivage – et témoigner de son existence aux habitants de la terre. L'homme sera les premiers pas du monde avant qu'il ne s'y engouffre tout entier...

Voilà sans doute le véritable dessein – et la véritable ambition – de Dieu pour les hommes – et tous les êtres de l'univers...

 

 

Au passage de l'Absolu, nulle citadelle ne résiste. Le vent et la poussière du monde se transforment aussitôt en souffle et en or. Les jours et les années en chemins. L'instant en porte ouverte – en porte grande ouverte – sur l'infini du ciel. Et le cœur en Amour inébranlable – et inaltérable – qui s'offre aux passagers misérables qui poussent partout leurs peines sur leurs sentiers de misère.

Tout s'ébranle – et s'effondre – au passage de l'Absolu. Tout s'efface pour laisser place à l'Amour et à la lumière qui s'infiltrent – et pénètrent – partout où le cœur sait rester ouvert. L'innocence devient alors la seule arme. Et le seul souverain... Et tout disparaît et réapparaît – toujours plus lumineux – dans sa présence...

 

 

Ah ! Si les hommes savaient... S'ils pouvaient reconnaître, un instant – un court instant –, le regard qui les habite, ils déposeraient leurs outils et leurs armes sur le champ... Ils laisseraient la terre fleurir et offriraient des bouquets d'innocence et de vérité à tous les visages rencontrés...

 

 

Ne jamais cracher sur les visages. Ne jamais blâmer les êtres et les hommes. Ni même leurs gestes ignorants et barbares – et leurs paroles sans épaisseur... Ils ne comprendraient pas. Ils se sentiraient offensés. Et s'effondreraient en larmes. Ou s'offusqueraient. Et sortiraient aussitôt leur épée ou leur glaive.

Toujours souffler la lumière. Et accueillir l'ombre sans colère. Toujours laisser les yeux rieurs et insouciants. Et les laisser pleurer et implorants. Toujours laisser les mains mutiler et se servir. Et les laisser panser et secourir... Car, eux aussi, comme le regard aimant et la parole juste et profonde, sont au service de la lumière... même si les êtres et les hommes – l'essentiel d'entre-eux – n'en ont encore conscience...

Regarder, écouter et recevoir. Comprendre et s'émouvoir. Jouer et célébrer. Aimer, veiller sur et être présent aussi, bien sûr... Voilà à quoi nous devrions peut-être nous résoudre...

 

 

La forêt noire des songes où l'homme se perd. Aveugle à la lumière des arbres et des chemins. Insoucieux des clairières de l'âme où il serait pourtant si doux – et si bon – de s'installer pour regarder l'herbe et les pierres. Les nuages et les pas sombres des créatures sans visage. Et la luminosité intacte du ciel. Il y aurait tant de choses – et de mondes – à découvrir à l'ombre des hautes frondaisons et sous l'autorité silencieuse de l'infini. La clarté et l'innocence nous ouvriraient (enfin) toutes les portes des labyrinthes vertigineux où nous errons depuis la naissance de la nuit...

 

 

Sur les dalles de marbre et de béton, la foule s'impatiente, enrage et piétine. Et sur la terre des chemins, les pas de l'homme sage qui avance – déroule sa foulée légère – en silence. Rien ne saurait l'écarter de la grâce et de la lumière. Entamer son assurance tranquille et sereine. Ni le reflet de la folie – ni celui de la terre – dans ses yeux clairs. Ni la destination provisoire de la marche. Imperturbable toujours malgré les reliefs, les échos et les éclats du monde.

 

 

Lorsque le rendez-vous est pris avec l'infini, Dieu descend de sa chaire. Et s'immisce partout – et jusqu'au plus bas – où le regard se porte. Présent autant dans les yeux, le cœur et l'âme de celui qui regarde que dans les silhouettes, les élans et les soubresauts des formes et des créatures regardées...

 

 

Le pari du monde a été pris. Sa marche incontestable en atteste. On a beau en dénigrer les errances, la lenteur et les atermoiements, abhorrer les paysages traversés et les chemins empruntés – façonnés à la serpe sauvage tenue par des mains ignorantes et grossières – par des mains inconscientes – et refuser de se joindre aux foulées mécaniques et mercantiles, Dieu n'en est pas moins présent derrière les figures de l'ombre qui dirigent leurs troupes et actionnent les bras et les souliers de cette immense armée sans visage au service de son dessein...

 

 

Le monde n'est qu'une terre de feu et de sang – de cendres et d'océans rouges – peuplée de roches, de plantes, de bêtes et d'hommes – de la glaise armée et couverte d'instincts –, baignée pourtant d'une parfaite lumière mais encore si diffuse et opaque qu'elle en devient (presque) invisible aux yeux de ses créatures...

 

 

Peut-on vivre sans être ? Non, probablement pas... Et peut-on être sans vivre ? Oui, on peut le supposer... Être sans incarnation, serait-ce donc là le plus haut degré de réalisation ?

 

 

Cette couleur de l'âme qui nous est si familière – et qui resplendit sur notre visage. Qu'importe ce qu'elle est – et le teint qu'elle nous donne – pourvu qu'on la respecte...

 

 

La chaleur feutrée des jours et la présence rassurante du monde – et son brouhaha – assoupissent l'esprit déjà ronronnant. Endorment l'acuité. Ôtent à l'attention et à la sensibilité leur sens aigu. Anesthésient le cœur – et sa part la plus innocente. Verrouillent, en quelque sorte, les portes du silence et de l'infini. Comme si elles distillaient leur poison. Asphyxiant les profondeurs de l'être – et le recouvrant d'un couvercle hermétique. Le coupant de sa source – et de sa nature originelle – au profit d'exigences archaïques et infantiles et de quelques vêtements d'apparat. Soustrayant à l'âme toute joie. Et la privant de la beauté – en particulier celle du plus simple – et de plus fragile – de cette vie qui s'offrent, à chaque instant, dans leur plus parfait dénuement...

 

 

Qui a conscience – réellement conscience – de tous ces événements, de toutes ces décisions, de tous ces gestes et de tous ces actes qui, à chaque instant, détruisent la vie ? De ces circonstances innombrables qui déciment en permanence les êtres et les existences par dizaines, par centaines, par milliers et par millions – qui brisent les cœurs – et meurtrissent les esprits et les âmes ? Comme si la terre, le monde et leurs créatures – bêtes et hommes – devaient souffrir, mourir et renaître encore et encore pour parvenir à s'ouvrir à la perfection de leur origine. Remettre encore et encore leur ouvrage médiocre et imparfait sur le métier pour apprendre à découvrir – et à être – ce qu'ils sont. Comme si la source – la source de toute chose et de toute existence – aspirait à transformer l'obscurantisme et la noirceur – la maladresse et la mécanicité de ses créatures – de sa création – en Amour et en compréhension. Pour qu'elles puissent retrouver le chemin de la rectitude, de l'innocence et de l'infini. En puisant, sans cesse, dans leur potentiel pour l'actualiser et le distiller à chaque opportunité afin de les libérer de leurs fers, de leurs chaînes et de leurs épées... Ah ! Quelle folie ! Et quel incroyable et ambitieux défi – quasi impossible – que s'est lancé là la conscience en investissant l'univers – et le minuscule espace terrestre ! Et quelle âpre et patiente besogne pour accomplir son rêve insensé !

 

 

La couleur du destin serait-elle aussi celle de l'âme – cet être des profondeurs – qui nous habite – et nous anime – et qui offre sa teinte (et sa tonalité) aux circonstances et aux visages que nous rencontrons au cours de notre courte traversée ?

Ah ! Quel étrange patchwork coloré que cet univers – et ce monde ! Comme un incroyable (et fabuleux) arc-en-ciel composé d'une infinité de couleurs qui se côtoient et se mélangent...

Et que dire de la lumière – et de son rôle essentiel – qui éclaire le tableau de toutes parts – et de l'intérieur même de chaque fibre de cette grande fresque colorée ?

 

 

[La cité des morts]

Si l'on rassemblait tous les morts du monde et de l'univers depuis leur création, il n'y aurait, sans doute, assez de place pour aligner les tombes – et les corps – les uns à côté des autres. Ils s'amoncelleraient peut-être jusqu'au ciel. Transformant les lieux en une sorte d'immense planète d'os, de chair, de plumes et d'écailles ; en une gigantesque et morbide tour de Babel inutile – et toujours aussi impuissante à pénétrer le ciel – et ses secrets. Et cette cité des morts serait, sans doute, la ville la plus peuplée que le monde et l'univers aient connue...

 

 

Regardes-tu le monde, les êtres, l'inconnu et leurs mystères avec les yeux et le cœur ou avec tes représentations ? Dans ce dernier cas, je crains que tu ne sois frappé d'aveuglement, voire de cécité. Quoi que tu regardes, tu ne vois rien. Absolument rien. Tu colores simplement ce tableau de néant avec ce que tu veux – ou aimerais – y voir...

 

 

Cet incroyable enchevêtrement de tout. Cette somme gigantesque d'énergie entremêlée déguisée en matière, en corps, en chair, en souffles, en idées, en émotions et en sentiments circulant sans cesse, se heurtant, se cognant, se brisant, se mélangeant, se transformant et s'effaçant continuellement. Et renaissant toujours à la fois si identiques et si différents. Quel magma monstrueux ! Et quelle étrange et mystérieuse créature que l'Existant guidé à la fois par ses propres nécessités et la main – et le cœur – tout aussi étranges et mystérieux – de la conscience !

 

 

Malgré la présence des hommes – ou, peut-être, à cause d'elle –, le désert s'étend... Qui peut nier la solitude éternelle du monde et de la conscience, respectivement unique objet et unique sujet de l'univers ? Et à quel moment le rapprochement adviendra-t-il ? Une seule certitude peut-être... Il sera lent, long et difficile... mais inéluctable – et indispensable pour que chacun vive – et célèbre – l'Unité...

 

 

Il n'y a d'instant plus beau que lorsque l'infini se révèle – et glisse partout où se posent le cœur et le regard...

 

 

Nous ne sommes jamais celui que nous croyons. Qui n'a jamais ressenti au fond de son âme la queue du Diable s'agiter ? Et des ailes pousser sur les contours indéfinis de son cœur ? Croyez-vous vraiment avoir l'envergure de votre corps ? Et de votre pouvoir indigent sur cette terre ? Nous sommes bien davantage... Si vous saviez... N'avez-vous jamais franchi les frontières de l'esprit ?

Jamais les étoiles ne pourront vous conter votre histoire. Ni la lune ni le soleil vous révéler votre identité... Hissez-vous jusqu'au silence. Et posez-lui vos questions. Et sa réponse – silencieuse, bien entendu... – vous subjuguera. Et effacera vos doutes et vos interrogations... Et vous saurez alors ce que vous êtes...

 

 

Cet inconnu en nous qui sommeille. Et que les circonstances toujours éveillent... Visage aux mille facettes tantôt sombres tantôt claires que la lumière ensoleille. Et qu'un instant – un seul instant – d'innocence nous ferait découvrir pour aller ensemble – tous ensemble – réconciliés sur les chemins inconnus...

 

 

L'être que tu dévisages dans le miroir, est-ce bien toi ? En es-tu certain ? Regarde donc avec plus de finesse et d'acuité ! Sens-tu ce qui regarde en toi – conscient à la fois de ce qui voit et de ce qui est vu ? Yeux, visage et reflet...

 

 

On pourrait bien offrir deux heures (ou six heures un quart*) de discussion philosophique aux feuilles mortes. Je crains qu'elles n'y trouvent guère d'intérêt... Et il en est des hommes comme des feuilles mortes. Aussi pourquoi s'offusquer du peu d'attention accordée à nos pauvres petites notes...

* Petit clin d’œil à Gombrowicz...

 

 

Le visage froid et hautain parfois – comme un masque de peur et d'indifférence – voile notre âme souriante. Et notre cœur aimant et secourable. Autant que notre main généreuse. Et donne à nos traits la dureté du marbre et de l'acier qu'aucun regard ne saurait percer...

 

 

La délicate attention des jours qui nous soumettent à leurs promesses. Quel cœur asphyxié de grisaille pourrait y résister ? Demain semble un songe si lointain... Qui n'a jamais rêvé de voir la fée de l'espoir transformer ses citrouilles en carrosses ? Ses larmes en caresses ? Sa souffrance en joie ? Et ses soucis en étoiles et en paillettes d'or ? Qui n'a jamais imaginé que les jours pourraient ainsi transformer son existence ?

 

 

Ah ! Mon Dieu ! Comme l'on est – et se sent – à l'aise en sa compagnie ! Certes, un peu seul parfois... mais que cette présence est douce... Et comme elle nous est chère... Être pour soi toujours le plus tendre des compagnons... Eh oui, figurez-vous – et ne vous en déplaise – l'Amour toujours advient ainsi...

 

 

Certains aiguisent leur épée. Et d'autres leur âme. Les premiers, en général, sont des guerriers. Et les seconds des poètes... A chacun ses armes, n'est-ce pas ?

 

 

Qui doit se soucier des êtres – et du monde – mal en point ? De ceux qui souffrent en silence ? De ceux qui crient ? De ceux que le monde délaisse et abandonne ? De ceux que l'on oublie – et combien sont-ils oubliés ? Toi. Et toi seul. N'attends rien du monde et des hommes. Et ne leur demande rien. Jamais. Agis sans rien espérer. Tourne-toi vers ce qui se présente – et arrive – selon les circonstances et l'exigence des visages sans jamais oublier d'être à ton égard le premier secours...

 

 

Avide de circonstances et de rencontres, de sensations et d'émotions bénéfiques à ton être. A ton individualité. Voilà comment tu es, homme ! Rejetant – et oubliant – toujours la moitié de la vie, la moitié du monde et la moitié de toi-même. Tu l'ignores encore... mais ce regard infirme t'ampute de toutes les joies...

 

 

La sagesse de l'homme ? La sagesse des êtres et du monde ? La maturité du cœur et de l'esprit ? Non ! Pas encore ! Patientez ! Et revenez dans quelques siècles – dans quelques millénaires... et peut-être serez-vous surpris...

Et derrière les visages et les bâillements d'ennui, la conscience s'amuse, patiente et hilare, avant de pouvoir se retrouver... Intacte et indemne après tant d'oubli, d'absence et de crispations. Le jeu fut – et sera – sûrement très long, éprouvant et salutaire mais nul ne peut douter, un instant, qu'elle se sera follement amusée durant tous ces millénaires...

 

*

 

La mort efface la vie. La fait tomber dans la béance – dans la main droite de la nuit. Quelques tours d'astres plus tard, la voilà qui réapparaît dans la main gauche du jour. Et lorsque les astres auront fini de tourner dans nos yeux fatigués par tant de longues veilles, la conscience effacera la mort. Et avec la vie, le jour et la nuit continueront de jongler...

 

*

 

Que peuvent dire les mots que le silence ne sache déjà ? Que le cœur demeure clair... et la parole le restera...

 

 

Un instant de présence. Un seul instant. Pour qu'éclate l'opacité du cœur – et du monde. Et que resplendisse leur transparence dans l'innocence et la lumière...

 

 

La tristesse est une compagnie lointaine. Et qui s'éloigne toujours davantage de notre refus. De notre porte fermée. Et plus elle s'éloigne, plus elle nous pénètre. Nous étouffe. Nous submerge. Et dévaste notre vie. Là est son paradoxe apparent...

Peu savent accueillir la tristesse comme la reine des passagesLa gardienne de l'autre rive où la joie perce – et anéantit – toute la mélancolie de l'âme. Et l'accompagne jusqu'au rivage de la lumière où le regard patiente, indemne. Faisant à la fois couler sur nos joues des larmes intarissables face au spectacle attristant des hommes et du monde et dessinant un immense sourire – confiant et inaltérable – sur la clarté toujours plus resplendissante des jours...

 

 

Dans la parole du poète s'invite tout ce que la vie et le monde ont créé ; les hommes, l'Amour et le silence ; les fleurs, les arbres et la rosée ; les bêtes, Dieu et la souffrance ; les étoiles, les nuages et la poussière ; la mort, le ciel et l'infini. Et tout se mêle et s'enlace en danses tristes et chatoyantes. Et toujours la joie et la lumière s'infiltrent dans cette parole... Et toujours elles finissent par avoir le dernier mot...

Dans la parole du poète se reflète le ciel comme un miroir posé devant nos grands yeux tristes et perdus...

Mais la parole du poète est aussi faite de ses larmes. Pour que celui qui la reçoit y découvre son visage. Et le jette au ciel comme il lancerait de la poussière d'or dans les étoiles. Pour éclairer la terre d'une lumière plus vive. Et plus légère. Et accompagner nos pas – chacun de nos pas – si fragiles et si misérables vers le pays de la joie.

 

 

Le monde pourrait bien se regarder mille ans devant un miroir – et attendre l'aube prochaine –, la terre resterait inchangée. Pour voir émerger les premiers soubresauts d'une ère plus prometteuse, il faudrait enfoncer la tête au plus profond du cœur et laisser le regard pénétrer l'âme et les yeux pour déceler – commencer à déceler – la lumière diffuse que les paupières closes n'ont jamais su voir. Et qui était là pourtant, attendant qu'on la remarque – et qu'on l'accueille – pour manifester sa présence. Et sa puissance de rayonnement... La délivrance, nous le savons bien, viendra toujours de l'intérieur...

 

 

Chaque au revoir n'est qu'un Adieu où il sera bon de se retrouver, les yeux enfin dessillés non pour saluer – saluer seulement – les visages. Mais pour les aimer...

 

 

Une pluie de sommeil. Et voilà les jours – et notre visage – engourdis. Tétanisés par le temps et les rêves gris. Incapables de s'ouvrir à la lumière – et au soleil – qui luisent et resplendissent partout au dedans, insoucieux (comme toujours) des songes et des nuages qui parcourent la terre...

 

 

La lumière jamais ne fuit les jours. Mais toujours le cœur y résiste... Enfermé entre les parois sombres de son antre obscur. Rassuré par la présence des ombres qui dansent sur les murs à la lueur de sa flamme chancelante... Et qu'un grand vent frais attiserait pour abattre les cloisons et dissiper les silhouettes dansantes. Alors le jour serait vu. Et l'infini deviendrait la seule demeure où le cœur et le monde pourraient se voir – se rencontrer et s'unir – pour célébrer leurs longues retrouvailles...

 

 

L'esprit de désir, d'attente et d'exigence ne connaît que la tristesse et la misère. Et qu'importe qu'il vive dans la richesse, la pauvreté ou le dénuement, son existence n'est que plaintes et frustrations. En revanche, le regard – et le cœur – vierges et innocents savent accueillir – aimer et s'unir à – tout ce qui survient. Voilà pourquoi, ils peuvent goûter la grâce de l'instant et la joie de l'inconnu quelles que soient les circonstances...

 

 

Croyez-vous vraiment que le corps et l'esprit – si denses – si profondément telluriques – et si sagement et sauvagement terrestres – puissent s'ouvrir à l'infini – à la légèreté et à la grâce du silence ? Oui, absolument. Et sans conteste...

 

 

La nature, la vie et le monde sont le seul temple du mystique naturel. Nul besoin d'église et de chapelle (ou de tout autre édifice religieux...) pour se recueillir en silence et célébrer l'infini et le Divin. Seuls les mystiques de pacotille et les immatures ont besoin d'édifier de tels lieux – et de venir y prier – pour se rappeler le sacré de toute vie et de toute chose en ce monde...

 

 

Qu'espérais-tu donc des chemins ? Et de la parole du poète ? Sinon l'annonce de cette fête...

 

 

[En aparté – comme pour soi-même...]

Conserve donc ta sève – et ton ardeur, poète... pour que les jours fleurissent de ta parole...

 

*

 

[Epilogue]

Toi, moi, le monde, les hommes et le ciel se moquent bien de contempler leur portrait sur les murs – les hauts murs – de l'ignorance. Ils doivent – et nous devons – nous laisser mener par les pas errants du cœur – et des jours. Nous laisser dépouiller par l'infini. Et nous hisser jusqu'aux terres du silence pour découvrir – et chérir – tous les visages. Et reconnaître que la perte d'un seul (d'un seul d'entre eux) est le drame de tous. Alors ce jour-là, les portraits n'auront plus d'importance. Chaque visage sera le nôtre...