Journal / 2017 / L'intégration à la présence

J'écris comme un nouveau-né. Et comme le premier homme. A la fois innocent et interrogateur. Emerveillé par les beautés de la vie et du monde. Et par le miracle de la lumière. Et surpris par la laideur et la noirceur des créatures qui, sans même le savoir, y sont plongées...

 

 

Dans l'arène du temps, songes et souvenirs au corps à corps se débattent et s'étreignent. Laissant s'échapper le plus humble (et le plus rusé) des gladiateurs : l'instant – toujours présent – toujours victorieux...

 

 

Le besoin d'amour livré aux caresses du corps. Et aux griffes du cœur. Voué à toutes les débâcles jusqu'à l'abandon. Jusqu'à l'extinction – et à l'arrivée simultanée de l'Amour...

 

 

Cœur nomade au doux visage trempé par des larmes de gratitude...

 

 

Le cri puissant des bêtes dans la nuit. Réveillant la terre endormie. Sommeillant d'indifférence. A la fois surprise et contrainte d'entendre l'effroi et la terreur nés des mains assassines de l'homme.

 

 

L'indifférence, le mépris et les ambitions. Les rumeurs, les ragots et les blessures. Et le monde piégé dans la ronde infernale initiée par la danse des identités. Voué au tourbillon sans fin...

 

 

Le manège lugubre des années entaillant les visages. Et flétrissant les corps malgré l'invitation permanente à la fraîcheur de l'instant – et au regard toujours neuf posé sur la beauté tragique de la danse et la valse joyeuse des danseurs...

 

 

Aux rythmes chantants des fleurs et des poètes répond le silence. Répond toujours le silence. Et le ciel enchanté...

 

 

Il n'y a de plus beau – et valeureux – guerrier que l'innocent... Et de plus belle – et valeureuse – armée que le peuple des innocents... A eux seuls, ils désarment le monde et les foudres du ciel...

 

 

La curiosité et l'interrogation sont les prémices de l'émerveillement. Et le limité – le sentiment du limité – une porte étroite sur l'infini...

La contraction questionnante et cherchante est toujours l'issue. La seule délivrance possible à toute forme d'aliénation. A toute forme de privation et d'incarcération...

Et Dieu sait que nous sommes tous prisonniers de mille manières... Et qu'il n'y a d'autre voie pour que l'être – sa lumière et son silence – nous révèlent notre nature fondamentalement libre et joyeuse...

 

 

Des mots humbles pour une littérature modeste... Et des notes nécessaires. Bien plus indispensables, sans doute, que la parole mensongère des romanciers...

 

 

Traduire en mots le silence et la profondeur poétique de l'être et du monde. Voilà, sans doute, le travail (le véritable travail) du poète...

 

 

Regard de l'être. Et yeux des créatures. Ah ! Quelle connivence ! Et quelle complicité ! Mais qui connaît – et qui peut réellement connaître – les liens mystérieux qui les unissent...

 

 

Dans le silence de la forêt, le chant des oiseaux. Et leur envol vers l'azur (dans un admirable élan de grâce et de beauté)... Comme si les oiseaux savaient vivre selon leur nature et les lois naturelles... Comme si leur chant et leur envol étaient une célébration. Et une permanente gratitude adressée au ciel et à la terre pour les remercier de porter leur destin...

 

 

On n'écrit jamais que pour soi – afin que le lecteur découvre son véritable visage...

 

 

Le silence. Au commencement et à la fin des mondes. Eminemment présent durant notre passage. Et pourtant presque inaccessible à ce monde si bruyant...

 

 

L'être invulnérable. Inattaquable quels que soient les circonstances, l'état et la posture des êtres du monde. Et infiniment présent, attentif et bienveillant à l'égard de toutes les manifestations...

 

 

Les hommes. Comme d'infimes papillons de nuit errant dans la grande et froide obscurité de l'univers. Attirés – et piégés – par les feux et les néons du monde. Les lumières des cités. La longue liste des fausses promesses...

 

 

Les lèvres se sont tues. Comme si la parole s'était tarie. Recouverte par le silence. Laissant la main inerte et libre. Et le cœur pas même prisonnier de l'innocence. Ciel pur et foulées légères malgré les instincts indéracinables de la terre. Indemnes. Intacts toujours malgré la boue et la poussière...

 

 

Il faut parfois beaucoup de silence autour de soi pour sentir – et goûter – le silence en soi. Comme il faut parfois beaucoup de rudesse autour de soi pour sentir – et goûter – l'Amour en soi. Et d'autres fois, il nous faut exactement le contraire...

L'Absolu – et l'accès à l'Absolu – ne connaissent aucune règle. Tout sans cesse y invite. Et tous les chemins sont possibles ; chacun étant parfaitement adapté à chaque sensibilité cheminante...

 

 

Les événements seront toujours les événements. Et hormis leur impact sur notre compréhension*, que pourraient-ils offrir à notre âme ?

* La compréhension de notre nature véritable, éternelle et absolue...

 

 

Le cœur vierge et azuré. Pleinement vierge et azuré. Et l'âme libre et innocente. Totalement libre et innocente. Aussi comment le geste, le pas et la parole pourraient-ils échapper à l'infini... ?

 

 

Cet abominable instinct du ventre. Son avidité. Son attrait – et son goût bestial – pour la chair. Imaginez un instant ce que seraient la terre et le monde sans lui...

 

 

J'écris pour l'homme seul. Pour celui que la solitude n'effraie pas. Et que sa condition interroge. J'écris pour l'homme seul et démuni. Curieux et perplexe. Débarrassé des artifices et des facilités technologiques et communautaires... Et je ne vois dans le monde que des hommes soucieux de fuir leur solitude et leur condition naturelle, prêts à recouvrir du premier voile venu leurs maigres velléités métaphysiques... Aussi pour quelle raison me plaindrais-je d'avoir si peu de lecteurs*... Je ne veux – et ne peux – m'adresser qu'à l'homme seul... Et le monde, bien sûr, n'en est guère peuplé...

* Et n'avons-nous pas, à ce titre, les lecteurs que nous méritons...

On peut s'adresser aux foules. Leur délivrer une information. Un message ou ce que vous voudrez... Mais on ne peut communiquer qu'avec l'homme seul qui est – et sera à jamais – notre unique interlocuteur. Et s'il se montre curieux, prompt à s'interroger et disposé à s'engager dans une réelle démarche compréhensive, il réunira les conditions parfaites pour la rencontre...

 

 

J'écris comme un nouveau-né. Et comme le premier homme. A la fois innocent et interrogateur. Emerveillé par les beautés de la vie et du monde. Et par le miracle de la lumière. Et surpris par la laideur et la noirceur des créatures qui, sans même le savoir, y sont plongées...

 

 

Qu'adviendrait-il du monde si l'élan naturel de l'impersonnel et la gratuité des gestes remplaçaient l'égotisme et l'avidité ? Sans doute la vie terrestre connaîtrait sa plus belle et faste période... Et on y décèlerait, bien sûr, les signes manifestes de l'Amour. Et la venue incontestable de son règne sur terre et au sein des créatures terrestres...

 

 

La beauté – et la puissance – insaisissables des vents qui balayent le monde et font frémir les cœurs. Qui donc en connaît l'origine ?

 

 

N'oublie le jour – et la lumière – qui t'appellent. Ne renonce jamais à l'infini et au silence pour quelques compagnies et bruits plaisants qui flattent et apaisent l'âme de façon mensongère...

 

 

Comment décrire l'ineffable ? Comment témoigner de l'être nu ? Qu'est-il ? Profondément silencieux. Joyeux en toutes circonstances. Affublé d'un éternel sourire. Infiniment vide et vierge. Dégagé de tout encombrement. Libéré des doutes, des questionnements et de toute métaphysique (les ayant si pleinement intégrés – et transcendés – qu'il s'en est affranchi). Infiniment ouvert et présent, accueillant avec Amour tout surgissement et tout phénomène. Et y répondant toujours avec justesse – et de façon naturelle et spontanée – lorsqu'ils nécessitent un geste ou une parole. Totalement engagé dans ses actes (uni à eux autant qu'au monde) et, pourtant, sans la moindre exigence (ni la moindre attente) à l'égard des êtres, des événements et des situations. A la fois léger et profond (doté d'une incroyable consistance). Et à la fois humble et souverain. Et toujours authentique. Offrant sa présence, son accueil, son intelligence et sa lumière sans même le désirer... Comme un soleil* qui éclaire et réchauffe le monde et ses habitants...

* Dont la nature est de briller... mais dont le rayonnement éclaire et réchauffe à son insu...

Être capable d'habiter l'être ainsi, de la plus claire et modeste manière, offre à l'âme – et au cœur humain – la plus grande joie. Au monde la plus belle présence... Et aux hommes et à la terre le plus sûr chemin pour s'assurer un avenir plus sage et lumineux...

 

 

Être un (pleinement un) avec ce qui est dans l'instant. Et dégagé de toute exigence. Ainsi vit l'homme sage. Et ainsi s'éprouvent l'unité et la grande liberté...

 

 

En ce monde, je n'aime rien tant que ceux qui ne produisent et n'exploitent* rien ni personne... Ceux qui préfèrent donner plutôt que prendre... Ceux qui aiment servir plutôt qu'utiliser à leur profit... Ceux qui offrent leur aide de façon désintéressée... Et, parmi eux, ceux qui savent offrir leur présence et leur lumière sans jamais juger ni rejeter l'obscurité du monde...

* Ni hommes, ni bêtes, ni arbres, ni plantes, ni même aucun élément de l'Existant...

 

 

L'âme au cœur du monde. Au cœur de la vie. Parmi la foule des êtres et des choses. Voilà son habitat naturel. Et le plus bel écrin pour qu'elle rayonne et puisse offrir ce qu'elle a à offrir...

Dieu – l'infini et l'Absolu – le silence et l'éternité – sont partout. Ils ne sont pas plus présents dans les monastères que dans les bordels. Pas plus présents dans les temples que sur les chemins des collines ou sur les places des marchés. Pas plus présents dans les déserts que dans les villages de campagne ou dans la lumière et l'agitation des cités...

 

 

Pour pouvoir – et savoir – accueillir le monde – et sa grande diversité – sans jugement, il convient d'abord de s'être pleinement accepté. D'avoir autorisé tous les aspects de sa propre individualité à être, à s'exprimer et à se manifester selon leur nature, leurs nécessités et leurs exigences. Et de cette pleine – et totale – acceptation peut naître alors un accueil du monde sans tache – une présence éminemment bienveillante et tolérante (y compris à l'égard des dimensions qui auraient autrefois heurté notre sensibilité et n'auraient pu résister à nos préjugés et à nos aprioris)...

 

 

L'innocence, la lumière et la joie sont une grâce impersonnelle à laquelle l'homme peut s'ouvrir. Aucune volonté ni aucun effort ne sont nécessaires. Il suffit de vivre et de laisser le souffle et l'élan qui nous animent nous y mener naturellement... Ainsi naît la sagesse (la sagesse véritable) qui ne s'encombre d'aucun habit, d'aucun artifice, d'aucune idée, d'aucun principe ni d'aucune vérité. Et qui n'éprouve pas même le besoin de revêtir les traits qu'on lui prête communément. Et qui se moque bien de passer pour ce qu'elle n'est pas aux yeux des âmes inattentives, naïves ou ignorantes...

 

 

L'être nu – l'être plein – débarrassé du vain et narcissique fardeau du désir de montrer, de s'exposer et de prouver resplendit par sa seule présence. Et par la seule puissance de son rayonnement. Presque invisible pour les âmes et les yeux encore soumis aux lois et aux caprices, aux mensonges et aux grossières stratégies de l'individualité...

L'être nu offre à l'homme une âme juste. Aussi simple, naturelle et resplendissante que la fleur et le soleil. Dont la splendeur et la beauté n'échappent qu'aux cœurs aveugles et immatures...

Le plus nu, le plus naturel et le plus simple toujours rayonnent avec grâce et puissance. Pourquoi ? Parce qu'ils sont. Parce qu'ils sont – et vivent – pleinement sans accessoire ni artifice (dont ne se servent que les êtres encore soucieux de paraître pour se sentir exister)...

 

 

L'être. Seule richesse de l'Existant. Seule richesse du vivant. Seule richesse du monde, des hommes et des créatures terrestres...

Il n'y a rien à amasser sur cette terre. Rien à exploiter*. Rien dont on puisse s'emparer. Mais il y a toujours mille choses qui s'offrent. Mille choses que l'on peut célébrer. Mille choses dont on peut faire un usage respectueux afin de répondre aux exigences du vivant...

* Exploiter est toujours le signe d'une indigence. L'exploitation souligne toujours la pauvreté de celui qui exploite pour tirer profit... Et qui pourrait nier que celui qui essaye de s'enrichir doit se sentir bien pauvre et démuni pour s'y résoudre...

 

 

Une vie simple et naturelle. Profonde et intense. Une vie authentique en – et de – présence où chaque geste – et chaque parole – est porté(e) par l'Amour et l'exigence des circonstances.

La conscience – et la vérité – ne servent peut-être, en définitive, qu'à être présent au monde. Et à aimer sans condition ceux qui le peuplent... Mais pour accéder à cette grâce (à la grâce de l'être nu), il convient d'abord de laisser la vie éduquer l'esprit et le cœur. De leur faire progressivement abandonner la peur, le refus et le jugement*. Ainsi seulement pourrons-nous fréquenter l'innocence – et habiter l'accueil infini du regard impersonnel...

* Et quelques autres aspects de l'individualité ; les savoirs, l'orgueil, l'illusion de l'identité individuelle etc.

 

 

L'intégration de l'individualité à l'Absolu – à travers son accueil inconditionnel – voilà peut-être ce qui se joue (pour nous) aujourd'hui. La fusion de l'individualité avec l'être nu. Et non, comme nous le pensions (un peu hâtivement), la conversion du cœur et des yeux égotiques (si naturels et si répandus chez les hommes) en Amour et en regard impersonnels... A quelles fins ? Sans doute pour que les gestes et la parole de la chair – et de l'âme – apparentes incarnent (de la plus parfaite façon) l'impersonnel en toutes circonstances...

 

 

Tant de visages rencontrés. Et combien nous ont-ils véritablement bouleversés ? Tant de cœurs croisés. Et combien en avons-nous réellement aimés ? Où avions-nous donc posé les yeux ? Vers qui étions-nous tournés pour ne pouvoir rencontrer un seul visage – un seul cœur ? A quoi – à qui – donc pensions-nous pour oublier d'être présents ? Vers quel rivage nous dirigions-nous pour marcher ainsi le pas pressé et le cœur – et les yeux – si inattentifs ?

 

 

Il est aisé de savoir si l'on vit (et si l'esprit vit) dans l'impersonnalité ou à travers le psychisme. Il suffit de répondre aux questions suivantes :

penche-t-on(1) vers le mouvement ou l'immobilité ?

– penche-t-on(1) vers l'accumulation ou l'effacement ?

– penche-t-on(1) vers la distraction (et/ou l'abstraction) ou vers l'attention ?

– est-on(1) occupé par l'avant(2) et/ou par l'après(2) ou est-on(1) présent à ce qui est ici et maintenant ?

(1) Et l'esprit penche-t-il/est-il...

(2) Le passé et l'avenir...

Si à l'une de ces questions, vous répondez par les premiers éléments, vous vivez (et votre esprit vit) clairement à travers le psychisme. En revanche, si à toutes ces questions, vous répondez par les seconds éléments, il y a de grandes chances pour que vous viviez (et que l'esprit vive) l'impersonnalité*...

* Un vécu « conscient » dans (à travers et depuis) l'impersonnalité...

 

 

Depuis l'origine de l'humanité, on a toujours appris aux petits de l'homme à survivre dans le monde. Puis, très progressivement, on leur a inculqué certains savoirs pour comprendre leur environnement afin qu'ils puissent vivre de façon plus plaisante et sécurisante.

Jamais l'éducation et les enseignements n'ont eu pour dessein de leur apprendre à s'interroger sur la nature de la condition humaine. Ni même de les inviter à comprendre l'existence et le sens de leur bref séjour terrestre. Comme si la part animale et instinctive de l'humanité était encore trop prégnante et prépondérante pour que l'interrogation métaphysique devienne centrale et reconnue comme une nécessité afin d'offrir aux hommes une dimension humaine digne de ce nom...

Peu d'hommes, en définitive – et les moins instinctuels sans doute – ont été amenés à travers l'histoire à s'interroger naturellement sur eux-mêmes, sur l'existence, sur le monde et leurs congénères – et sur la possibilité (pourtant si évidente) d'un au-delà d'eux-mêmes. La société humaine n'a jamais incité les autres (ceux dont l'interrogation métaphysique n'était pas naturelle) à s'y pencher... Pas davantage qu'elle n'a pensé, au fil des siècles, à instaurer des enseignements – une forme d'éducation – pour les faire accéder aux questions fondamentales si nécessaires pour comprendre (et vivre) le sens et la nature de leur humanité...

 

 

La vérité – et la beauté – sont toujours éminemment simples, nues et naturelles. Elles n'ont besoin d'aucun ornement ni d'aucune parure pour resplendir. D'aucun masque pour les embellir et paraître davantage qu'elles ne sont... Et elles se moquent bien d'être ignorées, jugées ou calomniées par les yeux et les âmes ignares et immatures...

 

 

Aujourd'hui, on s'expose, en prenant la pose, avec beaucoup d'entêtement et d'espérance, dans toutes les vitrines du monde. Comme si la terre (la terre des hommes) était devenue une immense galerie marchande où chacun vient défiler et montrer ses pauvres petites merveilles pour se rassurer quant à sa valeur...

 

 

Des sandales, un bâton et l'herbe des collines. Voilà à peu près tout ce dont nous avons besoin dans notre vie...

 

 

Il y a cette sensibilité si nécessaire à la vie, au monde et à la parole des poètes. Et qui fait si cruellement défaut aux hommes...

 

 

Que deviendra notre parole à notre mort ? Et qui s'en souviendra ? Quelques âmes peut-être sauront la dénicher au détour d'un chemin en posant leurs yeux fatigués sur l'herbe modeste d'un fossé ou en interrogeant un coin de ciel ombrageux... Alors oui, peut-être se souviendront-elles de cette parole lue à la hâte un soir de tristesse...

 

 

Qui sait si la parole du poète ne se dissimule pas dans quelques recoins obscurs du ciel ? Et si Dieu n'en fait pas tomber, de temps à autre, quelques miettes dans les yeux (implorants) de quelques âmes tristes et solitaires...

 

 

Les yeux penchés sur le ciel, le monde et le brin d'herbe ont abandonné la vérité des livres et des bibliothèques pour une innocence bien plus juste – et bien plus nécessaire – que la profondeur mensongère des mots...

 

 

On aimerait tant trouver des solutions et des explications satisfaisantes à notre existence alors que l'innocence suffirait...

 

 

L'humilité, la discrétion et la sensibilité ne sont jamais les marques de la faiblesse. Elles sont le signe d'une prédisposition de l'âme à l'Amour et à la vérité...

 

 

On aimerait parfois offrir au monde une parole plus poétique. Mais elle nous arrive ainsi : un peu lourde, un peu pataude et enveloppée de l'épais manteau de la pensée.

Il est inutile et douloureux de dénoncer – et de rejeter – ce que l'on est. Et tout aussi vain et funeste d'aspirer à devenir un autre.

Ne pas s'accepter de toute son âme serait comme refuser le plus précieux présent que Dieu nous a offert...

 

 

Dans le refus du monde et de la vie sociale se cache, très souvent, une résistance à la bêtise et au mensonge. Et, presque toujours, une forme de sagesse qui cherche la vérité...

 

 

Il n'y a qu'à regarder le monde à la manière de Dieu. Et apparaîtraient aussitôt sur nos joues des larmes – de grosses larmes – et sur nos lèvres un tendre sourire. Et nous serions aussi tristes et aussi heureux – aussi impuissants et émerveillés – que nous le sommes aujourd'hui, si mal à l'aise, dans notre posture d'homme...

 

 

Dieu est déjà présent dans le regard des hommes et des bêtes. Un rien – quelques pas peut-être – suffirai(en)t pour qu'ils le découvrent...

 

 

Quel homme s'adresse-t-il à l'homme ? A cette part mystérieuse. A cette part oubliée que le monde – et les siècles – piétinent. A peu près personne... Comme si Dieu et l'humanité habitaient depuis toujours deux rivages lointains – deux aires sans correspondance d'un même lieu...

 

 

Où donc se terre la sagesse sinon dans cette folie incandescente du cœur et des jours...

 

 

Et si la poésie n'était qu'un cri infâme et implorant... Qu'un désespoir entendu ni par les hommes ni par le ciel... Et qui reviendrait se coucher sur nos lèvres silencieuses...

Et si la poésie naissait d'un amour que nous aurions perdu bien avant notre naissance... Et qui s'échinerait à retrouver son origine que ni le monde ni les hommes ne pourraient lui restituer... Et qui devrait parcourir mille fois le tour de la terre, traverser tous les déserts et toutes les plaines pour pouvoir revenir vers celui qui l'a lancé... et s'enfoncer au plus vif du cœur pour trouver enfin la réponse dans l'âme silencieuse (si proche de l'Amour)...

 

 

La chair du monde si épaisse. Et pourtant que son âme semble frêle et fragile. Presque invisible. Et c'est elle pourtant qu'il nous faut aimer pour supporter la lourde carcasse du monde et ses humeurs de chienne enragée...

 

 

Tant de voix déjà se sont élevées pour crier leur amour. Et leur vérité. Et le silence toujours a été la réponse. La seule réponse. Aussi pourquoi notre voix serait-elle davantage entendue... Nous aussi, il nous faudra patienter. Attendre la lumière du silence qui dissipera notre parole pour éclairer – et offrir l'Amour et la vérité...

 

 

L’évanescence des jours et le haut mur de la mort que l'âme, légère et dansante, franchit sans peine. Ni obstacle ni tremplin. Simple et sage invitation à nous asseoir en notre fief imprenable où l'instant et l'éternité entremêlent leur souffle et leur beauté...

 

 

La parole jamais ne devrait être définitive. Elle se fanerait comme une fleur coupée. Elle devrait être libre. Et fraîche comme l'instant, aussi vive que la vie, pour prétendre à l'éternité...

 

 

[La poésie]

Tant de mots pour dire la misère et la joie de l'homme. Pour dire la solitude, la barbarie et l'espérance. Pour dire le besoin d'Amour et d'infini. Et le silence toujours au cœur de la parole. Comme au cœur de la réponse... Laissant toujours sans écho les cris, les plaintes et les réclamations...

 

 

Le poète n'a de lecteurs. Il n'a qu'un lecteur à la fois. Et qu'une parole pour chacun. Celle qu'il aura choisie pour lui seul dans le fouillis des mots....

 

 

Une paix inconsolable. Voilà peut-être ce qu'éprouve Dieu en nous voyant...

 

 

Outrancière, la jetée où nous promenons nos délices. Aussi inappropriée que le promontoire où nous crions notre supplice. Une petite alcôve au fond du jardin – et au fond de l'âme – suffirait à les abandonner. Et à les offrir à Dieu. A les remettre entre les mains sages qui les ont façonnés...

 

 

La poésie n'est jamais plus poésie que lorsqu'elle refuse d'en revêtir les habits et les allures trop guindés – une forme trop légère et trop dansante – ou, au contraire, trop grave et trop sombre... La poésie n'est jamais plus poésie que lorsqu'elle s'ignore poésie...

Ainsi en est-il, bien sûr, également des êtres et des hommes. Ils ne sont jamais aussi proches de ce qu'ils sont que lorsqu'ils oublient leurs intentions et leurs ambitions. Et qu'ils s'abandonnent à ce qu'ils portent en laissant jaillir, sans contrainte, leurs élans...

 

 

Il faudrait un Amour insensé pour convertir la sauvagerie du monde. Et le cœur, heureusement, est pourvu de cette belle folie...

 

 

Est-ce donc le ciel ou les ombres de la terre que je vois danser dans nos yeux sauvages...

 

 

Demander au soir où a glissé le jour... Et demander à l'aube où elle a rangé la nuit... Serait-ce donc les aiguilles qui dirigent le cours des astres ou nos yeux fatigués qui n'ont jamais su voir le ciel – la grande lumière qui éclaire la totalité du tableau...

 

 

Je crois entendre un monstre soupirer dans la nuit. A moins que cela soit mon cœur qui étouffe dans l'obscurité – la geôle étroite – sans bourreau ni gardien – où il se croit enfermé... Que Diable ! Qu'on lui jette donc un peu de lumière ! Et il verra – et sentira – l'Amour qui l'étreint déjà. Et on le verra bientôt sortir de sa vaine et illusoire détention...

 

 

Quelle que soit la couleur de ton âme, laisse-la resplendir. Et bientôt partout la transparence s'invitera. Et bientôt partout la lumière s'infiltrera. La joie alors deviendra ton seul éclat...

 

 

Ce qui nous touche – et nous bouleverse parfois – un visage, une parole, un paysage – pénètre toujours ce qu'il y a de plus réjouissant en nous. Comme si l'on poussait une petite porte dérobée, cachée au fond de l'âme. Et qu'importe sa couleur, si l'on sait en franchir le seuil, une terre de joie et de lumière se dessinera. Un espace où l'infini et l'éternité deviennent les seules mesures. Une aire qui nous ouvrira à une présence qui égaiera longtemps – et peut-être même jusqu'à la fin de nos jours – la vie si minuscule où nous croyons être abandonnés...

 

 

Parler de spiritualité, de présence (de Dieu) et d'Absolu est la marque d'une âme immature (et en chemin), excepté, bien sûr, lorsque la situation ou les circonstances l'exige(nt). Le sage (et l'âme mûre) vivent ces dimensions humblement et discrètement (presque secrètement) sans jamais les évoquer (sauf lorsqu'on le leur demande évidemment...).

Cette capacité à vivre ces dimensions de l'intérieur de façon profonde et quasi permanente leur permet de laisser jaillir des gestes et une parole toujours parfaitement justes et adaptés aux événements. A la fois consistants, pleinement engagés et dépourvus d'attente. Et de cette justesse et de cette quiétude rayonnent le plus simplement du monde, sans la moindre volonté ni la moindre ostentation, l'Absolu et la présence du Divin. Comme la preuve irréfutable qu'ils habitent – et sont pleinement familiers de – cet espace si essentiel et si peu fréquenté par les hommes...

 

 

Le monde a disparu. Il n'y a plus ni hommes, ni personnages, ni héros. Il n'y a plus que la douceur d'être. Et le souffle clair du vent sur le visage de Dieu...

 

 

Pour les plus rustres des hommes, écrire et déféquer appartiennent peut-être au même registre. L'un et l'autre, effectivement, enjoignent l'expulsion. Et contraignent à froisser – et à assombrir de taches sombres – quelques feuilles de papier. Et je ne saurais quoi leur répondre... Peut-être, après tout, ont-ils raison... Et si, en vérité, c'était la même encre qui coulait...

 

 

Lorsque le silence et la vie s'emparent des mots naît la poésie. La main et le verbe alors se font infinis. Et toujours invitent l'âme à les rejoindre...

 

 

Dans la besace du Diable, les mêmes armes que dans celle de Dieu. Avec des munitions un peu plus sombres peut-être... Mais surtout avec des mains qui se les approprient (avec empressement et avidité) pour en faire un usage personnel...

 

 

Entre la terre et le ciel – entre la naissance et la mort – errent – et doutent – les vivants. Accablés – et parfois surpris – par les messagers du vent. Paumes ouvertes et mains crispées sur tant de mystères et d'incompréhension...

 

 

La clé de l'inhabitable, voilà ce que nous cherchons désespérément sur la terre comme au ciel... Il suffirait pourtant d'un pas pour plonger dans l'innocence. Et trouver la parfaite demeure. En haut et en bas – de la cave jusqu'au grenier – et devant et derrière – sur cette si jolie terrasse...

 

 

Au bout de nous-mêmes. Qu'y a-t-il donc au bout de nous-mêmes ? Et la question comme une rengaine s'étale – envahit le cœur jusqu'au dernier pas – jusqu'au dernier souffle. Et la réponse, si évidente, nous aura effleurés tout au long du voyage. Pleinement présente à chaque instant – se rapprochant toujours davantage à chaque questionnement – et toujours offerte au fond de chaque silence...

 

 

Qui donc retient la foule dans ses draps nauséabonds ? Quelle terreur l'accable pour aimer ainsi sa fange ? Pourquoi se résigne-t-elle ainsi à refuser l'inconnu – et à se tenir à l'écart du mystère ?

Comme si les yeux, le cœur et le regard étaient définitivement clos. Sombres spectres de la misère et de la désespérance collés à notre âme...

 

 

Et si la parole du poète n'était que le cri de l'homme... Et la peine de tous – la peine de chacun – cherchant sa délivrance... La pointe fine du monde émergeant des instincts et des grognements sourds de la terre. La facette la plus étincelante du borborygme originel – taillé dans la chair incomprise – et lancée vers le ciel...

 

 

Et cette lumière, si crue sur les contours, avalée par l'obscur des visages. Et la densité, si vive, de l'âme aveugle aux reliefs. Comme submergées par le soleil – le grand soleil noir du monde – réduisant la vision des hommes aux ombres des silhouettes. Comment l'Amour pourrait-il donc naître en ces terres...

 

 

L'agonie saura-t-elle nous sauver de cette vie si éteinte – presque morte ? Ou est-ce à la vie de nous initier à la vie pleine ? L'instant sera-t-il jamais habité ? Serons-nous un jour animés d'un désir suffisant de lumière pour nous abandonner à l'éternité ?

 

 

[La conscience, l'être et l'Existant]

L'Existant* est une trame d'énergie composée de formes reliées et imbriquées en perpétuel mouvement et en permanente interaction. La conscience, un espace lumineux immuable, infini et éternel qui accueille et éclaire l'Existant. Et l'être, une présence sensible qui relie les deux afin de leur offrir une parfaite unité...

* L'univers, le monde, les phénomènes...

 

 

L'instant profond comme exilé des heures. Exilé du temps et exilé du monde. Que nul ne peut soumettre à la furie des aiguilles ni à la folie besogneuse des hommes. Qui échappe à toute mainmise et à toute saisie pour aller libre – et ouvrir, d'un geste clair et innocent, la fenêtre de l'éternité...

 

 

Dans la nuit sombre, je n'aperçois que quelques lueurs – vives et intenses – parmi une galaxie d'étincelles à venir. Une lumière embryonnaire au milieu de l'obscurité...

 

 

L'abandon au fond du gouffre des terreurs. Lucarne blanche dans la noirceur – invisible aux yeux des hommes, flottant parmi la désespérance. Et seuil de l'être – et de l'innocence – à qui sait l'entrouvrir et se glisser dans la lumière – l'assise transparente du regard...

 

 

Le cri des hommes et des bêtes n'est peut-être que le murmure de Dieu qui souffre... Son appel pour que cessent l'ignorance et la barbarie. Une invitation incomprise au silence... Une grâce demandée au monde pour qu'il reconnaisse sa maladresse et découvre (enfin) sa beauté et sa lumière. Mais qui se soucie du cri, de la souffrance et de l'ignorance des hommes et des bêtes ? Et qui entend nos prières et la requête incessante de Dieu ?

 

 

Aller aussi nu que les bêtes. Et s'en remettre à la vie. Aussi confiant en l'être qu'en la terre malgré l'ignorance des créatures et la mécanicité de leurs gestes, de leurs pas et de leurs paroles qui semblent parfois des obstacles insurmontables à la confiance... Et en dépit de notre goût pour l'indépendance et de notre existence farouchement autonome, comment pourrions-nous ne pas abandonner notre sort entre leurs mains ?

 

 

Comment le regard, immobile, pourrait-il participer à l'agitation infernale de ce monde – et à ses danses folles et furieuses – et, si souvent, barbares ? Il les accueille et les contemple. Y consent par nécessité. Et se réjouit peut-être des plus naturelles et des plus essentielles... Mais n'allez pas imaginer qu'il acquiesce sans tristesse ni stupeur aux plus infâmes et aux plus inutiles...

 

 

Et si le monde n'était pas le monde ? Et s'il n'était qu'un songe... à la fois, ou tour à tour – selon les circonstances – rêve plaisant et atroce cauchemar...

 

 

Tous ces noms derrière les visages et les corps – et les mains – qui s'activent – et qui resteront à jamais inconnus et anonymes. Pas même essentiels, sans doute, à ceux qui les entourent. A peine un rouage infime (et aisément remplaçable) dans l'odieuse machinerie du monde. A ceux-là, moins encore qu'aux autres – et moins encore qu'à quiconque –, jamais nul ne s’intéressera. Jamais nul ne saura ce qu'ils sont (et ce qu'ils ont été) – ni ce qu'est (et ce qu'aura été) leur vie. Et peu les pleureront à leur mort. Ainsi vit l'écrasante majorité des hommes et la totalité des créatures terrestres. Poussière parmi les vents. Grain de sable sur la terre des vivants...

 

 

La vie ne se tient ni dans – ni entre – les lignes du poète. Elle se trouve au dedans et au dehors. Pleine et entière. Et celui qui écrit – et celui qui sait lire la poésie – ne peuvent l'ignorer. Aussitôt la page achevée, ils referment le livre pour rejoindre la vie. La goûter, la contempler et l'accueillir. Voilà peut-être à quoi l'on reconnaît le poète et le lecteur de poésie...

 

 

Dans la main claire du matin, un oiseau minuscule sur la branche d'un prunier en fleurs. Je l'observe par la fenêtre grande ouverte. Et je ne sais qui est le plus surpris : lui, moi ou Dieu qui nous regarde...

 

 

Qui se souviendra du jour la nuit venue ? Le cœur peut-être si familier de la lumière...

 

 

Tout (presque tout) amène à croire au règne de la noirceur. Et pourtant c'est la lumière toujours qui nous y conduit. Et nous invite à percer les apparences pour découvrir partout sa présence souveraine...

 

 

Et si notre geste n'est habité, lequel pourrait l'être ? Et si notre parole n'est ni juste ni lumineuse, laquelle pourrait l'être ? Et si notre présence n'est ni pleine ni entière, qui pourrait devenir pleinement vivant ?

 

 

Une clarté de plus en plus simple et lumineuse. Ainsi se dresse, toujours plus humble, l'âme innocente...

 

 

Où pourraient bien se réfugier l'esprit et l'âme sinon au plus profond du cœur et du regard pour continuer à aller, parmi la noirceur des visages, sur cette terre si dévastée ?

 

 

Parmi les oracles du matin, la rosée, fragile, nous prédit l'arrivée prochaine de l'innocence. Son règne à venir – lointain peut-être – lorsqu'elle aura su vaincre le grand monstre noir qui a envahi chaque recoin du cœur et de la terre. En attendant, elle nous invite à la rejoindre pour grossir les bataillons pacifiques de son armée inoffensive. L'Amour ne pourra croître qu'ainsi. Et avec lui, la paix du monde...

 

 

Et qui viendra à bout de nos blessures sinon le cœur réconcilié avec les vents – et leurs grandes mains noires qui assassinent...

 

 

Qu'y a-t-il, en ce monde, de plus beau – et de plus réconfortant – qu'une fleur, un sourire, un livre ouvert qui nous attend...

 

 

Notre visage saura-t-il retrouver la fraîcheur de l'innocence parmi les bras noirs et puissants – et les cœurs si avides de pouvoir ? Et l'âme saura-t-elle l'aider dans son refus des combats ? Sauront-ils voir dans l'Amour l'unique espace de l'accueil – la seule voie de la délivrance...

 

 

J'aime les livres, la poésie et les poètes. Leur compagnie offre à l'âme sensible une dilatation permanente – si nécessaire pour vivre avec le cœur – et le regard – larges et ouverts dans ce monde d'étroitesse et de crispation...

 

 

Le grand rêve du jour que la nuit n'atteindra pas... Et nous aurons beau sommeiller encore – sommeiller toujours –, la lumière, un jour, s'infiltrera...